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Full text of "Questions de mon temps, 1836 à 1856"

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QlliSTIOIS  n  iOII 


1836  à  1856 


QUESTIONS  POLITIQUES 


L'éditeur  poursuivra,  er.  vertu  des  lois,  décrets  et  traités  internationaux, 
toutes  reproductions  ou  traductions  du  présent  ouvrage,  faites  sans  son 
autorisation. 


l'AlMS.  —  Imprimerie  SERIUEHE  et  C,  rue  Moutiiuivtre.  \-J?>. 


EMILE  DE  GIRARDIN 


1836  à  1856 


QUESTIONS  POLITIQUES 


Ctrcanclo  il  veio. 

Dakte. 


TOME  SEPTIEME 


PARIS 

SERRIERE ,  IMPRIMEUR-LIBRAIRE 

123,    RUE    MONTMAKTKE,    123 


M  DCCC  LVllI 


5    <2 


OC 

né 


t,/ 


QUESTIONS  POLITIQUES. 


1851. 


CE  QU'IL  FAUT  QUE  LE  PEUPLE  SACHE. 


29  .Tvril  1851. 

J'en  ai  la  preuve  raaléiielle  (miIio  les  mains. 

On  essaie  de  soulever  le  Peuple. 

On  n'y  réussira  pas. 

Une  inlàme  proelamalion  ]jorlant  le  tilre  de  10*^  bulletin 
a  été  clandestinement  imprimée. 

Celte  œuvre  de  ténèbres  est  signée  :  le  comité  central 
DE  résistance. 

Elle  circule  à  Paris  dans  les  ateliers. 

Elle  est  envoyée  par  la  poste  dans  les  déparlements,  sous 
enveloppe,  timbrée  des  Batignolles. 

De  deux  choses  Tune  :  ou  cette  proclamation  insensée  et 
criminelle  est  l'œuvre  de  réactionnaires  à  bout  de  compres- 
sion, et  ne  sachant  comment  échapper  h  l'explosion  qu'ils 
ont  provoquée  ;  ou  bien  elle  est  l'œuvre  de  meneurs  exas- 
pérés, soit  parla  captivité,  soit  par  l'exil,  et  n'ayant  consulté 
«pie  Firritation  qui  les  aveugle.  On  le  sait  :  à  un  certain 
degré,  l'irritation  qui  est  la  fail)lesse  est  aussi  la  folie. 

Dans  le  premier  cas,  la  police  ne  fera  aucune  recherche 
<iui  la  mettrait  facilement  et  sûrement  sur  la  trace  des  au- 
teurs de  la  provocation  :  ce  sera  un  a\eu  de  culpabilité  : 


4  1851. 

dans  le  second  cas,  les  meneurs  auxquels  je  fais  allusion 
garderont  le  silence  ;  ce  sera  une  présomption  d'origine. 

Les  réfugiés  de  Londres  ont  un  journal. 

Ce  journal  s'appelle  la  Voix  du  Proscrit. 

Il  a  pour  principaux  rédacteurs  MM.  Ledru-Rollin,  De- 
lescluze,  ancien  rédacteur  en  chef  de  la  Vraie  Uépvblique, 
et  Ch.  RibeyroUes,  ancien  rédacteur  en  chef  de  la  Réforme. 

S'ils  s'associent  aux  sentiments  qui  ont  dicté  cette  odieuse 
proclamation,  je  ne  leur  demande  pas  de  le  déclarer;  mais 
s'ils  la  réprouvent,  je  les  conjure  de  la  flétrir  avec  toute 
l'énergie  de  leur  indignation. 

Les  circonstances  sont  graves  ;  il  est  des  réponses  qu'il 
n'est  pas  permis  d'éluder,  un  silence  qu'il  serait  coupable 
de  gardei'. 

Le  moment  est  venu  où  il  faut  que  chacun  sache  avec  qui 
et  derrière  qui  il  marche. 

Je  marche  avec  la  Liberté;  jamais  je  ne  marcherai  der- 
rière la  Terreur,  s'appelàt-elle  réaction  de  la  réaction. 

Point  de  masques  ! 

Inquisiteurs  qui  voudriez  revenir  et  qui  avez  fait  haïr  la 
Foi,  montrez  votre  visage  ! 

Bourreaux  qui  voudriez  reparaître  et  qui  avez  fait  doutei' 
de  la  Liberté,  ne  cachez  pas  votre  face  ! 

Quels  que  soient  les  auteurs  de  la  pi'oclamalion  clandes- 
tine que  je  dénonce  au  mépris  du  Peuple  qu'on  veut  soule- 
ver et  déshonorer,  il  importe  qu'il  les  connaisse. 

Les  découvrir  sera  facile,  car,  par  la  conduite  (ju'ils  vont 
tenir,  ils  se  découv  l'iront  eux-mêmes. 

Il  faut  (ju'on  connaisse  qui  a  signé  et  qui  s'arroge  \o  droit 
de  signer  ainsi  :  le  comité  central  de  résistance. 

Ou  ce  comité  central  existe,  ou  il  n'existe  pas. 

S'il  n'existe  pas,  il  est  une  imposture  ;  s'il  existe,  on 
saura  bientôt  qui  le  conqiose.  et  je  lui  demanderai  (pu  l'a 
inslilué. 

La  République  démocrati(|ue  de  France  n'est  pas  et  ne 
saurait  être  lallépublicjue  de  Venise,  où  un  conseil  des  Dix 
agissait  et  frai)pait  dans  l'ombre. 


CE  QU  IL  FAUT  QUE  LE  PJaiFLE  SACHE.  o 

Entre  ii'àO  el  I80O  six  siècles  se  sont  écoulés. 
La  France  veut  avancer  et  ne  veut  pas  reculer,  pas  niéuie 
(le  soixante  ans. 

Qui  entreprendrait  de  la  ranienei'  en  1793,  la  iaiiiénc- 
rait  au  despotisme  du  sabre  par  le  terrorisme  de  la  hache. 

Qui  que  vous  soyez,  qui  adressez  au  Peuple  des  appels 
écrils  en  lettres  de  sang,  que  ce  soit  la  police  ou  la  persé- 
cution qui  vous  couvi'e,  honte  et  mépris  ! 

Fussiez-vous  redoutables,  je  ne  craindi'ais  pas  volic  cn- 
lère  et  je  mettrais  mon  honneur  à  la  bravei'. 

Les  sentiments  d'indiynation  que  j'exprime  ici,  seront 
ceux  du  Peuple  (pie  vous  calomniez;  de  ce  Peuple  victo- 
rieux qui  ne  s'est  pas  montré,  en  1818,  m  lins  magnanime 
qu'en  1830,  et  qui,  dùl-il  être  encore  une  fois  tion)pé  au 
lendemain  d'une  quatrième  révolution,  n'hésiterait  pas 
entre  ces  deux  noms  :  odieux  ou  généreux. 

Les  rois  ne  se  défendent  pas  et  se  vengent  ;  les  peuples 
se  défendent  et  ne  se  vengent  pas. 

C'est  pourquoi  finit  l'ère  des  rois  et  connnence  l'ère  des 
I)euples. 

Le  Peuple,  que  l'on  fente  d'égarer,  et  que  j'avertis,  sait 
qu'il  n'a  plus  qu'à  attendre  patiemment  pour  récolter  à  plçi- 
nes  mains  la  Liberté  que  la  Réaction  a  semée. 

Ce  n'est  pas  lorsque  la  partie  est  presque  entièrement  ga- 
gnée qu'il  risquera  inconsidérément  de  la  peidre. 

Pourquoi  anticiperait-il  sur  1852  ? 

11  a  tout  avantage  à  voir  venir  ;  il  n'en  aurait  aucun  à  rien 
anticiper. 

Il  n'abrégerait  pas  ses  souffrances  et  sa  misère  ;  il  les  ag- 
graverait. 

11  détournerait  la  responsabilité  que  les  réactionnaires 
ont  assumée  sur  eux,  pour  l'attirer  sur  sa  propre  tête. 

Ce  ne  serait  pasdeTinq^afience  ;  ce  serait  de  la  démence. 

Aussi,  j'en  suis  certain,  le  peuple  rcstera-t-il  impertur- 
])able  jusqu'en  1852  ;  il  ne  sortirait  du  calme  qui  fait  sa  force 
que  s'il  avait  à  défendre  la  Constitution  ouvertement  violée, 
a  relever  la  République  renversée,  à  proléger  l'Assemblée 


6  f8âl. 

législalive  lucnacée.  ou  a  répondit'  ii  l'appel  .suprême  que 
lui  adresserait  de  la  U'ihune  nalioriale  rupposition  parle- 
mentaire. 

Ce  qu'il  faut  que  le  peui)le  sache,  c'est  (ju'il  doit  rester 
sourd  à  tout  autre  appel;  s'il  y  avait  un  grand  péril  à  af- 
fronter, un  grand  devoir  h  remplir,  ce  serait  à  ses  repré- 
sentants à  lui  en  donner  d'abord  l'exemple. 

Autrement,  et  s'il  n'écoutait  que  son  courage,  il  risque- 
rait de  lomljcr  dans  une  embûche,  et  une  émeute  facile- 
ment réprimée  pouriait  lui  faire  perdre  les  fruits  de  trois 
révolutions. 

Qu'il  n'oublie  pas  (ju"il  est  souverain,  et  qu'il  ne  s'expose 
point  à  changer  celte  position  contre  celle  de  v  aincu. 

Ce  serait  une  irréparable  faute,  car  il  tient  dans  ses  mains 
les  destinées  de  l'Europe  tout  entière. 

Voici  l'infàmc  provocation  que  je  dénonce  à  l'indignation 
de  tout  ce  qui  veut,  en  Fi'ance.  ratfermissemeni  de  la  Ré- 
publique par  la  Liljerté  : 

AUX    DÉrAItTEMEXTS. 

lOe  BDLLEXÏN. 

«  Citoyens  , 

»  Le  moment  est  lUTivù  de  reprendre  le  l'usil  et  d'exterminer,  d'un 
bout  à  l'autre  de  la  France,  les  infâmes  aristocrates  que  le  21  Février 
avait  épargnés  généreusement,  et  qui  n'ont  pas  cessé  de  vous  pressurer, 
de  vous  voler  et  de  vous  ruiner. 

»  L'insurrection  est  un  droit  qui  appartient  au  peuple  ;  c'est  un  droit 
qui  vous  rendra  tous  ceux  qu'on  vous  a  ravis  ;  c'est  le  seul  droit  qui  vous 
reste.  Vous  le  savez,  que  chacun  de  vous  se  prépare. 

»  Au  premier  son  de  tocsin,  comptez  sur  le  concours  énergique  de 
vos  frères  de  Paris;  de  même  qu'ils  comptent  sur  votre  concours  si  les 
circonstances  leur  faisaient  prendre  l'initiative. 

»  Soyons  tous  solidaires,  et  qu'au  premier  ébranlement  tous  se  lèvent. 

»  Mais,  en  attendant  I'heuke  rKOCHAiSK  de  la  justice  populaire  . 
écoutez  un  conseil  et  suivez-le,  car  il  est  bon  : 

»  Le  peuple,  en  1830  et  eu  1818,  a  fait  grâce  à  tou.-^  le»  royalistes,  et 
ces  lâches  suppôts  du  despotisme  n'ont  répondu  à  celte  générosité  que  par 
des  crimes  plus  atroces. 

»  Avjourd'hui^  il  n'i/  a  plus  de  pardon  /.'ostible  ,  il  n'en  foui  point,  il  ne  doil 
poinl  y  cil  acoir. 

»  Tel  doit  être  notre    mot   d'ordre,    notre    cri    de  rallieuient,  si  nous 


CE  QU'IL  FAUT  QUE  LE  PEUPLE  SACHE.     7 

Mîuloiiï  que  lu  révolution  que  nous  )jrt'pHroiis  soit  la  doniière  t^t  non:-  ap- 
porte enfin  le  bien-être,  l'aisanue,  la  rioliesse,  eu  un  mot,  le  droit  de  jouir 
de  notre  travail. 

»  Frappez  sans  pitié  ;  les  traîtres  ne  inériieui  aucune  miséricorde.  Tous 
ceux  qui  combattent  la  République  sont  des  traîtres,  et  ceux  iiui  s'abs- 
tiendront au  moment  du  combat  leurs  lâches  complices. 

»  Hépondez  à  la  résistance  avec  du  plomb,  du  fer  et  du  feu  !  I  ! 

»  Pour  que  votre  émancipation  soit  complète  et  votre  bonheur  du- 
rable, il  faut  que  vos  ennemis  soient  anéantis  et  disparaissent  sous  terre. 

»  Regardons  autour  de  nous,  et  nous  reconnaîtrons  les  ennemis  dont 
nous  devons  l'aire  justice  implacable  ;  comptons-les,  et,  au  grand  jour, 
qu'ils  tombent  foudroyés. 

B  Frères,  c'est  au  nom  du  salut  de  tous  que  nous  vous  adressons  ce. 
conseil.  Songez  d'ailleurs  qu'en  marchant  à  la  conquête  de  la  liberté,  il 
serait  dangereux  de  laisser  dans  vos  communes  cette  race  lâche  qui  \ou- 
frapperait  par  derrière  et  immolerait  vos  l'emnies  et  vos  enfants. 

»  Citoyens,  si  en  Février  la  correction  eût  été  complète,  si  la  réaction 
n'eût  pas  protité  de  la  magnanimité  du  peuple  pour  organiser  la  trahison, 
vous  ne  seriez  pas  obligés  de  prendre  demain  les  armes  pour  reconquérir 
vos  droits  et  votre  liberté,  et  depuis  longtemps  la  prospérité  régnerait 
ious  la  République  démocratique  et  sociale. 

»  Soyons  énergiques  ! 

»  Que  1851  comble  la  lacune  laissée  eu  ITitH. 

»  Et  tout  sera  dit  ! 

»  Salut  et  fraternité. 

»    Lt   COMITE    CKNTUAL    DE   UÉsiSTANCE.    » 

Quels  que  suiciil  les  auteurs  de  l'odieuse  proclamation 
qui  porte  le  titre  de  dixième  bulletin,  ils  auront  manqué 
leur  but,  car  aucun  mou\  ement  n'éclatera  que  s'il  a  été  pro- 
voqué par  une  indéniable  violation  de  la  U'tti'e  de  la  Con- 
stitution. 

Mais,  dans  ce  cas,  ce  ne  serait  pas  une  insurrection,  ce 
serait  une  révolution. 

Révolution  (jui  aurait  lieu  sur  tous  les  jjoints  simulta- 
nément. 

Le  ministère  le  sait  ;  il  duit  le  savoir. 

Aussi  n'ouvrira-t-il  pas  les  oreilles  aux  téméraires  con- 
seils du  Constitutionnel  qui  propose  de  renverser  la  Consti- 
tution, sauf  ensuite  à  s'en  expliquer  avec  la  France. 

M.  Vércu  croit  que  la  France  laisserait  paisiblement  taire  '; 

II  se  ti'omjK'. 


8  1^51. 

Pour  allumer  rincendie,  il  suffirait  d'une  étincelle;  mal- 
heur à  qui  la  ferait  jaillir! 


II. 


3  mai  1851. 
Le  préfet  de  police,  nous  l'en  félicitons  hautement,  a  tenu 
a  prouver  que  son  administration  n'était  pour  rien  dans  la 
publication  des  odieux  liulletins  que  nous  avons  dénoncés 
à  l'indignation  de  la  France;  en  conséquence, il  a  fait  saisir 
dans  une  imprimerie  clandestine  située  à  Batignolles  ou  a 
Clichy  le  nouveau  bulletin  qu'on  va  lire  : 

AUX  départp:ments. 

«  Citoyens , 

»  1-a  République  est  en  danger  ! 

n  En  présence  des  menées  des  royalistes  ,  en  présence  du  travail  sou- 
terrain des  associations  religieuses,  en  présence  de  l'insolent  défi  de  Louis  • 
Napoléon  et  des  préparatifs  exterminateurs  du  pouvoir;  en  présence  de 
la  lâcheté  criminelle  d'une  grande  partie  des  commis  du  peuple  ;  en  pré- 
sence de  l'esclavage  dans  lequel  est  tombée  la  presse  républicaine,  en  pré- 
sence de  la  persécution  qui  pèse  sur  les  démocrates,  et  du  pacte  de  famine 
qui  est  juré  et  poursuivi  avec  acharnement  contre  les  travailleurs  : 

»  Peuple  des  ateliers,  peuple  des  campagnes,  que  dois-tu  faire  V 

»  Les  uns  te  disent  : 

n  Souffre  tout  jusqu'au  bout  et  laisse  passer. 

»  Les  autres  te  disent  '. 

»  Prépare  ta  faux  et  ta  carabine  ;  le  moment  est  venu  d<?  relever  la  tête  ! 

)i  Lequel  de  ces  deux  conseils  dois-tu  suivre  ? 

»  Attendre  davantage,  c'est  tomber  dans  le  piège  que  nous  tendent  nos 
ennemis,  c'est  leur  donner  le  temps  de  nous  forger  de  nouveaux  fers,  c'est 
laisser  opérer  la  fusion,  c'est  laisser  la  démocratie  s'épuiser  dans  le  ma- 
rasme et  rénervenieiii. 

»  Non,  non,  plus  d'attente  !  Assez  de  lâchetés  et  de  trahisons  ! 

»  Il  est  de  ces  jours  de  fête  marqués  par  la  Providence  pour  être  aussi 
des  jours  d'émancipation  et  de  justice. 

»  Nous  touchons  à  ce  jour  où,  d'un  bout  de  la  France  à  l'autre,  une 
seule  volonté  doit  nous  unir,  un  seul  cri  doit  être  jeté. 

))  Restitution  immédiate  des  droits  du  peuple. 

»)  Anéantissement  complet  de  la  loi  liberticide  du  31  mai. 

»  Que  la  voix  du  peuple  se  fasse  donc  entendre  imposante  et  énergique 
dans  chaque  If^calité. 


CE  QU'IL  FAUT  QUE  LE  PEUPLE  SACHE. 

»  Et  qu'au  cri  universel  de  : 

»  A  bas  la  loi  du  31  mai  ! 

»  Se  mêle  le  cri  de  : 

)>  Vive  la  République  démocratique  el  sociale  ! 

»  Salut  et  fraternité. 

»   LE  COMITÉ   CENTRAL   DE  KÉ9ISTAKCE.  » 


lU. 

6  mai  18.51. 

Le  ^9  avril,  signalant  à  l'indignation  do  la  France  l'odieux 
bulletin  qui  demandait  que  1851  comblât  la  lacune  laissée 
en  1793,  je  posais  la  question  dans  des  termes  auxquels  le 
préfet  de  police  a  répondu  en  ce  qui  le  concernait,  car  il  a 
fait  arrêter  ceux  qui  imprimaient  les  bulletins  clandestins 
des  comités  ténébreux.  La  Voix  du  Proscrit^  de  son  côté, 
fait  la  réponse  suivante,  qu'il  importe  de  connaître  : 

«  Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  nous  disons  notre  opinion  sur  lu  po- 
litique de  la  presse  doctrinaire  de  Paris  et  de  l'opposition  parlementaire. 
Si  le  peuple  a  le  malheur  d'njouter  foi  à  ces  prédications  énervantes,  nous 
aurons  bientôt  à  gémir  sur  la  ruine  de  la  République  ;  il  est  bon  que  tous 
les  démocrates  le  sachent.  Récemment,  nous  avons  constaté  avec  bonheur 
que  le  peuple  pensait  comme  nous  à  cet  égard,  et  qu'il  était  bien  décidé 
à  ne  plus  prendre  conseil  que  de  lui-même  ;  nous  ajoutions,  sur  la  foi  de 
nos  correspondances,  que  les  ateliers  recevaient  des  enseignements  plus 
révolutionnaires  et  plus  conformes  à  la  gravité  des  circonstances  ;  nous 
faisions,  pourquoi  le  cacher  ?  allusion  à  des  publications  condamntes  à 
se  faire  anonymes,  dont  on  nous  garantissait  le  bon  esprit,  mnis  dont  nous 
ne  connaissions  ni  le  texte  ni  la  source. 

»  Est-ce  notre  faute,  à  nous,  si  les  entraves  apportées  à  la  liberté  de 
la  presse  forcent  les  démocrates,  qui  ne  veulent  pas  s'abandonnera  une 
direction  dangereuse,  les  forcent,  disons-nous,  à  employer  ces  moyens 
clandestins? 

»  En  même  temps  que  le  Comité  central  de  résistance,  la  réunion  parle- 
mentaire présidée  par  I\I.  Michel  (de  Bourges)  a  fait  de  son  côté  un  appel 
au  peuple,  pour  Fengnger  au  calme,  lui  promettant  de  pousser  le  cri  d'a- 
larme et  de  marcher  avec  lui  si  la  République  était  en  danger. 

»  Nous  ne  ferons  pas  de  récriminations,  mais  nous  dirons  au  peuple 
qu'il  n'a  ni  conseils  ni  direction  à  recevoir  de  ceux  qui  ont  failli  au 
.SI  niai.  Il  fera  son  devoir,  et  saura  bien  choisir  son  jour  et  son  heure, 
sans  attendre  le  signal  de  l'opposition  parlementaire,  car  ce  signal  pour- 
rait ne  jamais  venir.  » 


10  iS5t. 

Ainsi,  la  Voix  du  Proscrit  n'a  jihs  une  parole  de  blâme 
pour  l'esprit  qui  dicle  les  pioelamalions  que  je  la  conjurais 
de  flétrir. 

Je  ne  veux  rien  dire  de  plus.  11  paraît  que  le  second  coup 
de  fusil  nrest  destiné  par  les  Teriorisles. 

D'autre  part,  je  sais  que  les  Réaclionnaires  guettent  la 
première  occasion  favorable  de  me  déporter. 

Chacun  selon  son  tempérament. 

Je  n'en  continuerai  pas  moins  à  crier  en  toutes  occasions  : 

Ni  Réaction,  ni  Terreur. 

Point  de  Réaction,  car  la  Réaction  appelle  et  amène  la 
'Terreur. 

Point  de  Terreur,  car  la  Terreur  appelle  et  amené  la 
Réaction. 

Mais  Libert(>  en  tout,  poni'  Ions. 


1851. 


LA  FRANCE  SOUTEH  RAINE. 


:50  avril  1851. 

Proelumatiuns ,  conli'c-procliinialioiis  cl  réclamations  ; 
ainsi  se  résume  dans  ces  Irois  mois  l'hisloirc  de  ces  troisjours. 

C'est  aujourd'Iiui  le  tour  des  réclamations. 

Celle  qui  m'arri\  e  emprunte  à  sa  l'orme  ténébreuse  un 
caractère  solennel  :  elle  n"est  signée  d'aucun  nom  ;  mais  en 
marge  elle  porte  un  sceau  en  cire  rouge  sur  lequel  est  gravé 
un  bonnet  de  la  Liberté  avec  ces  mots  :  co.mité  cemral  de 

RÉSISTANCE. 

Il  m'a  paru  qu'il  était  utile  de  la  lendre  publique,  car  je 
ne  connais  rien  de  plus  dangereux  que  la  co-existenco  de 
deux  sociétés  :  l'une  extérieure,  l'autre  souterraine  ;  l'une 
qui  se  montre,  l'autre  qui  se  cache  ;  l'une  qui  étaie,  l'autre 
qui  nnne. 

Voilà  à  quoi  sert  la  liberté  aibitrairement  limitée  et  léga- 
lement comj)rimée  !  Elle  sert  à  répercuter  le  mal  et  à  l'em- 
pirer. Elle  sert  iiendornn'r  dans  une  fausse  sécurité  et  dans 
l'imprévoyance  ceux  qui  <leviaient  veiller  toujours  et  sur- 
tout travailler. 

-Mais  ce  qui  prou\e  mieux  (pie  tout  ce  que  je  pourrais 
dire,  qu'on  n'a  rien  gagné  à  supprimer  le  droit  de  réunion 
et  à  nmseler  la  presse,  c'est  la  pièce  qu'on  va  lire. 


12  lf^5ft. 

Cette  pièce  est  manuscrite,  mais  en   tète  sont  imprimés 

ces  mots  ; 

REPUBLIQUE  SOCIALE. 

ÉGALITÉ  ,     LIBERTÉ  ,     FRATERNITÉ. 

«   Le  Cuniilé  central  de  résislance 

[Ce  qui  suit  est  écrit  a  la  niain.l 

»  Est  absolument  étrangei*  à  la  pièce  que  vous  publiez  dans  la  Presse 
de  ce  matin. 

»  Le  Comité  vous  envoie,  sous  ce  pli,  son  dixième  bulletin,  qu'il  a  cru 
devoir  revêtir  de  son  timbre,  afin  qu'il  n'y  ait  pas  confusion. 

»  Ce  que  vous  dites  du  Comité  ne  saurait  donc  lui  être  appliqué  en  au- 
cune mnnière. 

')  Voici  sa  façon  de  penser  sur  la  situation  actuelle  : 

»  Attendre  1852;  user  alors  du  suffrage  universel,  ou  renverser  les 
obstacles  qui  s'y  opposeraient. 

>>  D'ici  là,  ne  prendre  les  armes  que  si  l'on  ne  pouvait  l'éviter  ;  mais 
alors  les  prendre  résolument. 

»  Le  Comité  central  n'a  jamais  dit  et  ne  dira  jamais  qu'il  n'y  a  plus  de 
pardon  possible.  Il  a  proclamé  hautement  que  les  hommes  de  bonne  foi  qui 
reviendraient  de  leur  erreur,  avant  l'heure  suprême,  seraient  encore  bien 
reçus. 

»  Il  a  ajouté  que  la  terreur  deTéchafaud  avait  fait  son  temps,  et  que 
tout  ce  que  le  peuple  devait  désirer,  c'était  d'enlever  à  ses  oppresseurs  les 
richesses  qui  sont  dans  leurs  mains  un  instrument  d'exploitation  inhu- 
maine et  de  réactions  sans  fin.  Voilà  ce  qui  distinguera  1852  de  1793. 

n  Vous  demandez  si  le  comité  existe  réellement,  et  qui  l'a  institué. 

»  Nous  répondons  : 

»  Il  a  été  organisé  en  mai  1850,  par  l'initiative  d'hommes  dont  la  dé- 
mocratie connaît  le  dévoûment,  qui  s'exposeront  à  tous  les  périls,  et  qui 
ont  juré  de  mourir  pour  la  cause  de  l'égalité. 

»  Sa  mission  est  à  la  fois  révolutionnaire  et  organisatrice. 

»  Il  la  poursuit  dans  l'ombre,  parce  que  la  liberté  est  proscrite  de  notre 
malheureux  pays.  C'est  une  chose  que  vous  devriez  comprendre. 

»  Paris,  le  29  avril  1851. 

B  LE   COMITÉ  CENTRAL   DE   RÉSISTANCE.  » 

Ainsi,  toujours  mêmes  causes  et  toujours  mêmes  effets. 

Voilà  donc  la  France  l'evcnue  à  ces  temps  où  M.  Thiers 
était  carbonaro,  avec  M.  Miche!  (de  Bourges),  cl  prononçait 
ténébreusement  le  serment  solennel  de  haine  à  mort  à  la 
royauté;  où  M.  llomieu,  de  son  projjre  aveu  (1).  tentait 
d'affilier  son  ami  M.  le  comte  de  Montalivet  ! 

(1;  Spectre  rouge. 


LA  FRANGE  SOtTTERRAINE.  13 

A  ([uoi  sert  l'oxpérionce?  A  quni  sort  l'histoiie  qui  nous 
a  légué  l'cMisoignement  de  la  soeiété  des  Francs-Juges,  pré- 
cédée par  Toi-dre  des  Assassins?  Est-ce  qu'en  Angleterre  et 
aux  Etals-Unis  il  existe  une  seule  société  secrète? 

Liberté  !  sauve-nous  de  la  Révolution  ! 

Que  la  France  soit  libre,  afin  que  disparaisse,  n'ayant  plus 
de  raison  d'être,  la  France  souterraine  ! 


4851 


LA  RUE  TKVNSNONNAIN. 


30  lurll  IHôl. 

L'I'nicers  publie  une  lelli-e  de  M.  le  niaréclial  Bugeaud. 
adressée  à  M.  Louis  Veuillot.  Celle  letlre  nous  en  rappelle 
une  autre  adressée  à  M.  de  Lamartine  par  M.  Bugeaud.  après 
la  Révolution  du  24-  février;  cette  lettre  était  une  profession 
de  foi  ardente  en  faveur  du  socialisme. 

Rien  de  plus  facile  à  expliquer  : 

Le  25  février,  qu'est-ce  qui  opposait  l'Idée  ii  la  Force, 
qu'est-ce  qui  resserrait  le  frein  et  retenait  la  victoire  em- 
portée? C'était  le  socialisme.  On  peut  l'avoir  oublié:  moi. 
Je  ne  l'oublierai  jamais.  On  comprend  donc  (jue  le  maréchal 
Bugeaud  ait  \anlé  à  cette  époque  le  socialisme,  qui  venait 
de  remplir  spontanément  les  fonctions  de  préfet  de  police 
en  couvrant  les  murs  de  Paris  d'affiches  signées,  les  unes 
Considérant,  les  autres  Cabet.  Le  jour  n'est  pas  loin,  pour- 
tant, où  l'on  rendra  de  nouveau  justice  au  socialisme,  qui 
n'est  que  la  recherche  des  lois  de  la  Société  conformes  à 
l'Humanité. 

Mais  ce  ii'esl  pas  du  socialisuie  (|ue  je  \{'u\  |)arler  ici:  ce 
que  je  \eu\  faire  remarcpicr.  ("est  linconséquence  dans 
laquelle  il  arrive  souvent  aux  militaires  de  tomber,  sans 
s'en  apercevoir. 


LA  RIT.  TRANSNO.\NAI\.  15 

Ainsi,  dans  lo  loltro  qno  pnhiie  Vf'iiirem.  je  (roiivc  ce 
post-scriptnm  : 

»  P.  i>.  Vous  me  dites  que  vous  ne  pouvez  me  rendre  auoun  service  ; 
vous  vous  trompez  ;  l'Estafette,  dans  sou  numéro  du  3  ou  du  4,  a  produit 
sur  mon  compte  un  article  infâme,  mensonger  d'un  bout  à  l'autre.  On  y 
répète  réternetle  nccumtinn  d'avoir  ordonné  des  égorgements  dans  la  rue  Trans- 
nonnain.  C'est  en  vain  qu'à  la  fin  de  ]H37,  ou  au  commencement  de  183H, 
j"ai  fait  insérer  une  lettre  dans  le  C'ourrîVr  pour  démentir  ce  bruit  odieux, 
.l'aidit  que  je  n'étais  pas  dans  la  rue  Trausnonnain,  et  que  je  ue  comman- 
dais pas  les  troupes  qui  y  sont  allées.  C'cs/  égal,  on  persiste  à  me  rouer  aujc 
vengeances  poinilairei.  Xe  pourriez-vous  pas  faire  un  article  là-dessus,  et 
le  faire  répéter  par  (pielques  journaux  de  votre  connaissance? 

)i   MARECHAL    BUGEAUP.  » 

Qu'un  militaire  nie  avee  in(lip;nationqne  des  égorgemenis 
aienteu  lieu  rue  Transnonnain,  je  le  comprends:  mais  qtrun 
militaire  se  borne  à  nier  qu'il  commandait  les  troupes  qui  y 
sont  allées,  c'est  ce  que  je  ne  comprends  pas  ;  car  c'est  dé- 
cliner une  responsabilité  pour  la  laire  remonter  jusqu'à  la 
hauteur  d'une  Couronne,  list-ce  digne  ?  Est-ce  généreux? 
Est-ce  conforme  à  la  discipline  militaire  '?  Est-ce  un  bon 
exemple  donné  à  l'armée  par  un  maréchal  de  France? 
N'est-ce  pas  essayer  d'échapper  aux  vengeances  populaires 
pour  y  vouer  d'autres  officiers,  d'anciens  ministres  et  même 
un  roi  déchu,  qui.  le  7  mars  1848,  n'était  pas  mort? 

A  tous  les  points  de  vue  :  au  point  de  vue  de  l'Armée,  au 
point  de  vue  de  la  discipline  militaire,  au  point  de  vue  de 
la  solidarité  politique,  au  point  de  vue  de  ce  qu'on  appelle 
si  emphatiquement  l'Autorité,  je  ne  connais  rien  de  plus 
grave  que  cette  protestation  réitérée  de  >I.  le  maréchal  Bu- 
geaud  à  Tégard  de  la  participation  qui  lui  a  été  attribuée 
dans  les  massacres  de  la  rue  Transnonnain.  C'est  la  con- 
science troublée  de  la  Force  expirante. 


1851 


L'INFLUENCE  RELIGIEUSE. 


l"inai  1851. 

Je  n'ai  jamais  été  et  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  prennent 
ombrage  de  l'influence  religieuse. 

Lorsque  M.  Tliiers  et  ses  amis  attaquaient,  en  1847,  à  la 
tribune  les  jésuites  et  contraignaient  M.  Guizot  de  faire 
fermer  leurs  établissements,  je  les  défendais  intrépide- 
ment contre  le  Constitutionnel^  le  Journal  des  Débats,  le 
National  et  toute  la  presse  unanime  à  les  attaquer,  moins 
les  feuilles  religieuses  et  légitimistes.  Je  revendiquais,  en 
faveur  des  jésuites,  le  droit  de  la  liberté. 

Ce  que  je  faisais  en  1847,  je  suis  prêt  encore  à  le  faire, 
.sous  la  réserve  qu'il  n'y  aura  pas,  en  sens  contraire,  deux 
poids  et  deux  mesures,  que  les  adversaires  des  jésuites 
jouiront  de  la  même  liberté  que  les  jésuites  eux-mêmes, 
qu'on  n'interdira  pas  M.  Jacques  et  qu'on  ne  destituera  pas 
M.  Michelet.  Que  l'Université  attaque  les  jésuites;  que  les 
jésuites  attaquent  l'Université,  et  que  de  cette  lutte  sorte  le 
triomphe  do  la  vérité!  voilà  comment  je  comprends  la  li- 
berté, voilà  comment  je  l'ai  toujours  comprise.  La  tolérance 
qui  n'est  pas  la  même  pour  tous  a  un  nom  :  elle  s'appelle 
partialité. 

VUnivers,  ne  pouvant  me  reprocher  de  vouloir  limiter 
rinfluence  religieuse,  m'accuse  de  la  nier. 


L'INFLUENCE  RELIGIEUSE.  17 

Ce  n'est  pas  moi  qui  la  nie;  c'est  elle-même  qui  donne 
l'étroitesse  de  sa- mesure. 

Longtemps  avant  que  l'Université  dût  le  jour  à  l'Empire 
et  que  la  presse  dût  une  demi-liberté  à  la  révolution  de 
1830,  il  existait  en  France  50,000  prêtres  disposant  de  40,000 
chaires,  exerçant  à  l'état  de  privilège  le  droit  de  réunir, 
dans  40,000  églises,  toute  la  population  de  France,  enfants, 
femmes  et  hommes.  Qu'ont-ils  fait  de  cette  influence  ?  Com- 
ment l'ont-ils  exercée?  A-t-elle  tari  les  sources  du  vice,  du 
crime  et  de  la  misère  ?  Lorsque  la  France  était  émaillée 
d'abbayes,  de  couvents  et  de  monastères,  le  peuple  était- 
il  moins  pauvre  et  la  société  était-elle  plus  morale?  Il  fau- 
drait pour  le  prétendre  n'avoir  jamais  feuilleté  le  grand 
livre  de  l'Histoire  et  fermer  les  yeux  à  l'évidence  du  passé. 
Mais  je  suppose  que  l'histoire  ait  menti  et  que  le  passé  ne 
prouve  rien,  je  dis  à  VUnivers  :  Si  l'influence  religieuse  est 
aussi  grande  qu'il  vous  plaît  de  la  représenter,  comment  le 
clergé  ne  s'en  est-il  pas  servi,  en  1793,  pour  empêcher  la 
chute  de  la  royauté  séculaire  et  l'établissement  de  la  Répu- 
blique française  ;  en  1830,  pour  maintenir  la  légitimité  qui 
lui  était  si  chère  ? 

Toutes  les  opinions  doivent  être  libres  ;  VUnivers  croit 
qu'il  suffirait  de  multiplier  les  aumôniers  dans  les  bagnes  et 
les  prisons  pour  amender  les  détenus;  il  croit  que, pour  em- 
pêcher les  récidives,  il  suffirait  de  créer  un  certain  nombre 
de  sociétés  de  patronage  qui  auraient  pour  objet  de  con- 
vertir la  surveillance  de  la  pohce  en  œuvre  de  charité  ;  je 
l'avoue,  je  n'ai  dans  l'efficacité  de  ces  palliatifs  qu'une  con- 
fiance très  étroitement  bornée,  et  je  persiste  à  trouver  plus 
simple  de  ne  pas  jeter  l'écume  dans  la  cendre,  pour  ra- 
masser ensuite  l'écume  avec  la  cendre  et  les  remettre  dans 
a  marmite. 

Amende  et  dommages-intérêts; 

Haute  surveillance  de  la  Famille  ; 

Internat  dans  la  Commune  ; 

Expulsion  de  la  Patrie  ; 

Voilà  mon  code  pénal  :  en  quoi  porte-t-il  la  plus  légère 

X.  w 


18  lS5t. 

atteinte  «  à  la  puissance  de  la  foi  surnaturelle  »  dont  VUni- 
vers  me  reproche  de  ne  pas  tenir  assez  de  compte  ? 

A  chacun  son  œuvre  :  celle  du  prêtre  n'est  pas  la  mienne, 
et  je  croirais  lui  manquer  de  respect  si  je  me  chargeais  de 
sa  tâche  et  si  je  m'appropriais  son  langage.  Le  prêtre  est 
celui  qui  a  trouvé  ;  le  publiciste  est  celui  qui  cherche. 


1851 


LA  LIBERTÉ  DU  ROULAGE. 


2  mai  1851. 
Je  lis  dans  le  Constitutionnel  : 

«  Le  projet  de  loi  sur  la  police  du  roulage,  qui  a  été  adopté  aujourd'hui 
en  seconde  délibération,  opère  une  révolution  complète  dans  la  législation 
qui  a  régi  jusqu'à  ce  jour  notre  industrie  des  transports.  Les  voitures  qui 
circulent  actuellement  sur  les  routes  sont  astreintes  à  des  limites  de  char- 
gement variables  suivant  la  largeur  des  bandes  des  roues.  Le  projet  de  loi 
supprime  toutes  ces  conditions  restrictives  ;  il  permet  aux  voitures  suspen- 
dues ou  non  suspendues,  qui  servent  au  transport  des  personnes  ou  des 
marchandises,  de  parcourir  les  routes  sans  aucune  limitation  de  poids  ou 
de  lai'geur  des  jantes.  C'est,  comme  on  voit,  l'aiFrancbissement  du  rou- 
lage ;  c'est  la  liberté  rendue  à  la  circulation.  Il  y  avait  déjà  longtemps 
qu'on  avait  reconnu  l'impossibilité  de  baser  la  réglementation  du  roulage 
sur  des  principes  clairs  et  précis.  Mais  l'administration  des  ponts  et 
chaussées  s'entêtait  à  demander  le  maintien  de  la  limitation  des  poids 
comme  absolument  indispensable  à  la  conservation  des  routes.  Il  a  fallu 
arracher  péniblement  toutes  les  concessions  qui  ont  été  accordées  à  notre 
industrie  des  transports,  dans  les  divers  remaniements  de  tarifs  effectués 
depuis  vingt  ans.  »  k 

Tout  ce  que  dit  le  Constitutionnel  en  faveur  de  la  liberté 
du  roulage,  c'est  ce  que  je  dis  en  faveur  de  toutes  les  autres 
libertés  qu'on  a  la  prétention  de  réglementer  en  France, 

Vains  et  dangereux  efforts  ! 


20  1851. 

Et  pourquoi? 

Est-ce  que  toute  liberté  n'est  pas  étroitement  limitée  par 
elle-même  ?  De  ce  que  l'homme  est  libre  de  marcher,  cela 
lui  donne-t-il  le  pouvoir  de  faire  à  pied  quarante  kilomè- 
tres l'heure  ? 

Laissez,  laissez  à  la  liberté  ses  limites  naturelles,  et  ne 
cherchez  pas  à  l'enfermer  dans  des  limites  arbitraires. 

Ce  qu'on  vient  de  faire  pour  la  liberté  du  roulage,  qu'on 
le  fasse  pour  la  liberté  de  l'imprimerie,  pour  la  liberté 
d'association,  pour  la  liberté  de  l'enseignement,  pour  toutes 
les  libertés,  enfin,  qui  sont  indivisibles  et  imprescriptibles. 


n. 


29  août  1851. 

Le  Constitutionnel,  dans  un  excellent  article  consacré  à 
la  liberté  de  circulation  des  voitures  sur  les  routes  de  terre, 
fait,  à  l'occasion  du  règlement  qui  a  paru  dans  le  Moniteur, 
la  critique  suivante  de  la  liberté  réglementée  : 

«  La  loi  date  du  30  mai  1851,  et  c'est  seulement  aujourd'hui  que  ces  rè- 
glements viennent  d'être  publiés.  Il  a  fallu,  en  effet,  se  livrer  à  bien  des 
recherches,  descendre  bien  avant  dans  la  pratique  journalière  du  roulage, 
pour  pouvoir  arriver  à  réglementer  des  choses  si  diverses  sans  gêner  le 
commerce  de  transport.  Nous  craignons  bien  que,  parmi  les  dispositions 
de  ces  ré^Tlements,  il  n'y  en  ait  qui  ne  soient  jamais  appliquées  ou  qui  ne 
tombent  bientôt  en  désuétude.  Pour  ne  citer  qu'un  exemple,  prenons  la 
disposition  la  plus  importante,  celle  qui  concerne  le  maximum  des  attela- 
ges. D'après  les  règlements,  il  ne  pourra  être  attelé  :  l»  aux  voitures  de 
roulage,  plus  de  cinq  chevaux  si  elles  sont  à  deux  roues,  et  plus  de  huit 
si  elles  sont  à  quatre  roues  ;  2'  aux  messageries,  plus  de  trois  chevaux  si 
elles  sont  à  deux  roues,  et  plus  de  six  si  elles  sont  à  quatre  roues.  A  peine 
ce  principe  posé,  on  reconnaît  la  nécessité  d'y  apporter  des  exceptions.  Il 
faut  exempter  d'abord  les  voitures  qui  doivent  transporter  les  blocs  de 
pierre,  des  locomotives  ou  d'autres  objets  d'un  poids  considéi'able  ;  le  rè- 
glement dit,  il  est  vrai,  que  l'emploi  de  cet  attelage  exceptionnel  ne  pourra 
être  autorisé  par  les  préfets  des  départements  que  sur  l'avis  des  ingé- 
nieurs et  des  agents  voyers  ;  mais  voilà  des  formalités  qui  pourraient  bien 
arrêter  le  transport  pendant  plusieurs  jours.  Il  faut  ensuite  admettre 
l'emploi  des  chevaux  de  renfort  pour  les  routes  affectées  de  rampes  plus 


LA  LIBERTÉ  DU  ROULAGE.  21 

ou  moins  considérables.  Enfin,  on  déclare  que  toutes  ces  prescriptions 
restent  suspendues  en  temps  de  neige  et  de  verglas  ;  pourquoi  ne  pas  ajou- 
ter dans  les  temps  de  pluies  abondantes  et  prolongées  ?  Les  chevaux  ne 
sont  pas,  d'ailleurs,  d'égale  force  dans  toutes  les  contrées.  Dix  chevaux 
dans  tel  département  ne  traînent  pas  plus  que  cinq  dans  tel  autre.  Ne 
sera-t-on  pas  obligé,  dans  ce  cas,  d'user  de  tolérance?  Sinon,  ne  serait-ce 
pas  rétablir,  en  fait,  la  réglementation  des  chargements  qu'on  a  suppri- 
mée en  principe?  Nous  pourrions  également  faire  ressortir  les  inconvé- 
nients de  cette  réglementation  minutieuse  en  ce  qui  concerne  les  messa- 
geries. Les  règlements  détermineront  les  dispositions  des  compartiments 
destinés  aux  voyageurs,  et  ils  stipulent  que  la  banquette  placée  sur  l'im- 
périale ne  pourra  pas  contenir  plus  de  trois  personnes.  A  ce  compte,  il 
serait  défendu  d'établir  et  faire  circuler  en  France  une  voiture  publique 
analogue  aux  mail-coach  et  aux  stage-coach  dont  ou  se  sert  dans  toute 
l'Angleterre.  Ainsi,  voilà  un  système  de  voiture  qui  est  presque  le  seul  em- 
ployé de  l'autre  côté  du  détroit,  et  qui  se  trouve  proscrit  chez  nous  !  On 
aurait  pu,  suivant  nous,  abréger  et  simplifier  ce  règlement,  qui  renferme 
trente-cinq  longs  articles  et  qui  remplit  plus  de  quatre  colonnes  du  Moiii- 
teur.  Il  y  aurait  eu  deux  avantages  à  cela  :  le  premier,  de  laisser  plus  de 
latitude  à  l'industrie  des  transports  ;  le  second,  de  mieux  assurer  l'exécu- 
tion des  dispositions  qu'on  aurait  prescrites.  On  a,  d'ailleurs,  toujours 
mauvaise  grâce  à  sembler  vouloir  retirer  d'une  main  ce  qu'on  a  donné  de 
l'autre.  » 

Très  bien!  Enfin,  voici  donc  le  Constitutionnel  qui  con- 
vient que  l'exception  détruit  la  règle  et  ne  la  confirme  pas. 

0  Liberté  !  tu  as  deux  noms.  Les  hommes  peuvent  te  con- 
damner sous  le  nom  de  Liberté,  le  premier  de  tes  deux 
noms,  mais  tu  leur  échappes  sous  le  second  :  Expérience! 
Désormais,  appelle-toi  donc  toujours  Expérience,  et  re- 
nonce à  t'appeler  jamais  Liberté!  Qu'importe  le  nom  ! 


1851 


L'AN  MIL  HUIT  CENT  CINQUANTE-DEUX. 


Cette  date  effraie  M.  Armand  Bei'tin. 

Pourquoi  l'effraie-t-elle  ? 

Pour  lui,  il  n'y  a  point  de  péril,  car  M.  Armand  Berlin 
est  plus  prompt  à  fuir  que  le  péril  n'est  prompt  à  arriver. 

M.  Armand  Berlin  s'en  prend  aux  «  législateurs  qui  ont 
»  rassemblé  sur  celle  date  de  mai  1852  tout  ce  qui  peut 
»  épouvanter  les  honnêtes  gens  et  encourager  les  pervers.  » 

M.  Armand  Berlin  a  tort. 

Ce  n'est  pas  dans  la  Constitution  du  4  novembre  1848 
que  se  trouve  le  danger,  c'est  dans  la  loi  tlu  31  mai  1850. 

Cette  loi,  qui  la  faite  ? 

Ce  sont  les  amis  de  M.  Armand  Berlin. 

Sans  cette  loi  du  31  mai,  la  révision  de  la  Constitution 
n'eût  pas  rencontré  d'opposition  invincible,  de  résistance 
sérieuse.  En  tout  cas,  si  le  vœu  de  la  France  eût  été  mé- 
connu par  l'Assemblée  législative,  le  suffrage  universel  en 
eût  été  quille  pour  envoyer,  en  mai  1852,  une  représentation 
plus  fidèle  de  l'opinion  du  pays. 

Avec  le  suffrage  universel,,  tout  se  dénouait  de  soi-même; 
rien  n'était  à  cramdre.  Avec  le  suffrage  restreint,  au  con- 
traire, tout  se  complique  et  tout  est  à  redouter. 

Mais  à  qui  la  faute  ?  Qui  a  mvenlé  la  loi  du  31  mai?  Qui 
a  exproprié  de  leur  part  de  souveraineté  collecUve  trois 


L'AN  MIL  HUIT  CENT  CINQUANTE-DEUX.         23 

millions  de  Français?  Qui  a  efliicéde  la  loi  électorale  l'éga- 
lité politique,  pour  y  rétablir  l'inégalité  sociale  ?  Qui  a  rompu 
la  paix  pour  déclarer  la  guerre?  Qui  a  changé  l'urne  élec- 
torale en  urne  fatale?  Qui,  de  mai  1852,  a  fait,  enfin,  une 
date  sinistre  ? 

Que  la  loi  du  31  mai  1850  soit  abrogée,  et  cette  date  si- 
nistre changera  aussitôt  de  signification;  où  se  montre 
l'écueil  apparaîtra  le  port. 

Aussi  tout  Bulletin,  quelque  numéro  et  quelque  titre  qu'il 
porte,  dès  qu'il  donne  à  la  loi  du  31  mai  le  temps  d'être 
abrogée,  me  paraît  pacifique.  .Les  mots  m'importent  peu  ; 
ce  qui  m'importe,  c'est  la  pensée  ;  quand  la  modération  est 
transparente  sous  la  violence,  ce  n'est  pas  la  violence  que 
je  regarde,  c'est  la  modération. 

Où  M.  Armand  Bertin  voyait,  en  janvier  1848,  un  fantôme, 
je  voyais  une  révolution;  où  il  voit,  en  1852,  une  révolu- 
tion, je  vois  un  fantôme.  Le  fantôme  est  dans  le  suffrage 
universel  ;  la  révolution  est  dans  le  suffrage  restreint.  Qui 
le  croira  dans  dix  ans?  — C'est  en  expiation  de  l'élection 
de  M.  Eugène  Sue,  à  Paris,  qu'on  a  immolé  trois  millions 
d'électeurs  des  86  départements  de  la  France. 

Eh  bien  !  depuis  que  M.  Eugène  Sue  siège  à  l'Assemblée 
législative,  y  a-t-il  déchaîné  de  telles  tempêtes,  que,  pour 
les  apaiser,  il  fallût  offrir  aux  Dieux  en  courroux,  dont 
M.  Baroche  est  le  grand  sacrificateur,  trois  millions  deux 
cent  mille  victimes  ? 

Une  ligne  suffit  pour  peindre  le  Journal  des  Débats  : 

—  C'est  une  bonne  d'enfants. 


851. 


A  QUI  LA  RESPOiNSABlLITÉ? 


2  mai  1851. 

A  l'épaisseur  dos  nuages  et  à  la  pesanteur  de  l'atmos- 
phère, il  est  facile  de  voir  que  la  foudre  d'une  quatrième 
révolution  est  suspendue  sur  nos  tètes  et  n'attend  qu'un 
choc  pour  éclater. 

Un  seul  moyen  reste  encore  de  soutirer  l'électricité  ré- 
volutionnaire, c'est  de  restituer  le  droit  de  suffrage  aux 
trois  millions  de  citoyens  qui  en  ont  été  privés  par  la 
loi  du  31  mai,  sans  que  cette  loi  les  tînt  quittes  envers 
l'Etat  de  l'impôt  exigé  par  le  percepteur  et  les  exemptât  de 
la  conscription. 

Ce  moyen  sera-t-il  opiniâtrement  écarté,  ou  sera-t-il,  au 
dernier  moment,  adopté  ? 

Nul,  aujourd'hui,  ne  le  sait  et  ne  le  pourrait  dire,  car 
c'est  l'imprévu  qui  règne  et  l'imprévoyance  qui  gouverne. 

Force  m'est  donc  de  raisonner  dans  le  cercle  de  ce  qui  est 
et  non  dans  le  cercle  de  ce  qui  pourra  être. 

C'est  ce  que  je  vais  faire. 

Si  une  révolution  a  lieu,  et  que  cette  révolution  soit  aussi 
implacable  que  fut  généreuse  et  facile  à  apaiser  la  révolu- 
tion de  1848,  à  qui  devra  en  échoir  la  responsabilité  ?  Ne 
sera-ce  pas  avant  tout  et  surtout  à  ceux  qui  l'auront  pro- 
voquée par  le  cynisme  de  leurs  apostasies  ? 

Non-seulement  ils  l'auront  provoquée,  mais  ils  l'auront 


A  QUI  LA  RESPONSABILITÉ?  25 

légitimée;  non-seulement  ils  l'cuironl  légitimée,  mais  ils  au- 
ront désarmé  la  veille  leurs  défenseurs  du  lendemain.  Je 
suppose  que  l'un  des  premiers  actes  de  la  Révolution  vic- 
torieuse soit  de  se  transporter  dans  les  imprimeries  du  Gon- 
stituthnnel,  de  la  Patrie,  de  VAssemblée  Nationale,   du 
Journal  des  Débats,  et  d'y  jeter  violemment  les  casses  par 
les  fenêtres,  comme  on  l'a  fait  le  13  juin  1849  dans  les  impri- 
meries de  la  Voix  du  Peuple,  de  la  République,  de  hx  Démo- 
cratie pacifique  et  de  VEstafette,  en  quels  termes  sévères 
et  mérités  pourrai-je  protester?  Si  on  me  répond  :  C'est  re- 
présailles, que  pourrai-je  répliquer?  Si  on  fait  aux  journaux 
des  partis  vaincus  une  guerre  sous  laquelle  ils  succombent 
tous,  SI  on  leur  interdit  la  vente  pour  en  conférer  plus  sûre- 
ment le  monopole  aux  journaux  du  parti  victorieux,  quelle 
force  emprunterai-je  au  passé  pour  réclamer  les  droits  de 
la  liberté  et  de  l'égalité?  Si  on  loge  M.  Véron  dans  le  ca- 
chot où  moisit  depuis  deux  ans  un  grand  écrivain,  M.  Prou- 
dhon,  qu'aurai-je  à  dire   pour  la  défense  de  l'Atticus  qui 
aura  conseillé  de  renverser  la  Constitution  et  de  voter  l'em- 
pire? Si  Belle-Isie  troque  M.  Blanqui  contre  M.  Romieu, 
quelles  considérations  pourrai-je  faire  valoir?  Si  M.  Guizot 
succède  à  M.  Raspail  dans  la  prison  de  Doullens,de  bonne 
foi,  me  sera-t-il  possible  de  soutenir  que  l'auteur  de  la  loi 
du  9  septembre  1835,  laquelle  interdisait  de  revendiquer  la 
République  sous  la  Monarchie  ,  a  respecté  la  loi  du  11  août 
1848,  qui  défend  non  moins  formellement  de  revendiquer 
la  Monarchie  sous  la  République?  Si  MM.  Giraud  et  Saint- 
Hilaire  ont  le  sort  de  MM.  Jacques  et  Michelet,  qu'aurai-je  à 
dire  en  faveur  de  la  liberté  d'enseignement  qu'on  n'ait  le 
droit  de  tourner  contre  les  destituteurs  de  la  veille  ,  desti- 
tués du  lendemain?  Si,  renversant  l'échelle  dressée  par  la 
loi  du  31  mai,   tous  les  électeurs  payant  plus  de  100  francs 
d'impôt  sont  dépouillés  de  leur  droit  de  suffrage,  quelles 
bonnes  raisons  aurai-je  à  donner  pour  qu'ils  soient  main- 
tenus dans  l'exercice  de  leur  droit?  Si  l'impôt  progressif  en 
raison  de  la^  fortune  succède  à  l'impôt  progressif  en  raison 
de  la  misère,  par  quels  arguments  le  combattrai-je  ?  Si  Fou 


26  tS51. 

l'ait  subir  à  tous  les  prêtres  suspects  de  légitimisme  le 
même  traitement  qui  a  été  infligé  à  tous  les  instituteurs 
suspects  de  socialisme,  qu'aurai-je  à  dire?  Si  tous  les 
l'onctionnaires  ne  donnant  pas  à  la  démocratie  victorieuse 
des  gages  suffisants  sont  révoqués,  sur  quoi  m'appuierai-je 
pour  combattre  cette  intolérance  ? 

A  cette  époque,  pèserai-je  plus  en  me  jetant  à  droite  que 
je  n'ai  pesé  depuis  le  20  décembre  1848  en  me  jetant  à 
gauche?  Puis-je  l'espérer?  De  ma  part, une  telle  espérance 
serait  une  illusion,  car  tous  les  partis  qui  se  succèdent  se 
ressemblent.  Le  culte  de  la  Liberté  compte  si  peu  de  zéla- 
teurs qui  aient  une  foi  assez  vive  pour  affronter  le  martyre, 
et,  avant  le  martyre,  la  calomnie  ! 

Si  le  20  décembre  1848,  M.  Odilon  Bairot,  se  restant  fidèle 
à  lui-même  ,  évitant  de  verser  dans  les  deux  ornières 
où,  avant  lui,  étaient  tombés  à  droite  M.  Guizot,  à  gauche 
M.  Ledru-Rollin,  avait  compris  sa  mission,  la  liberté  était  à 
jamais  fondée  en  France  ;  aucune  révolution  désormais  n'y 
était  plus  possible,  car  il  n'y  a  pas  d'effet  sans  cause. 
Quelle  admirable  occasion  manquée  ! 
La  retrouvera-t-on? 

Sur  la  pente  de  la  réaction,  on  ne  s'arrête  pas.  M.  Odilon 
Barrot,  M.  Dufaure  en  ont  fait  l'expérience  ;  ils  n'ont  pas 
tardé  à  être  dépassés  et  conséquemment  à  être  renversés 
par  MM.  Baroche  et  Rouher. 
Gela  devait  être. 

MM.  Rouher,  Baroche  et  Faucher,  assistés  deMM.  deMon- 
talembert,  Berryer,  Thiers  et  Mole,  seront  les  véritables 
auteurs  de  la  quatrième  révolution,  n'en  déplaise  aux 
membres  inconnus  des  ténébreux  comités  de  résistance,  et 
aux  meneurs  impatients  qui  s'abusent  sur  la  puissance  de 
leurs  noms. 

Oui,  ce  sont  MM.  Baroche,  Fauchei'  et  Rouher  (jui  nous 
conduisent  h  une  nouvelle  révolution,  aussi  vrai  que  c'est 
M.  Hébert  et  que  ce  n'est  pas  M.  Ledru-Rollin  qui  a  fait 
éclater  la  révolution  du  24  février.  Sans  M.  Hébert,  l'esprit 
conciliant  de  M.   Duchàtel    eût    naturellement  prévalu , 


A  QUI  LA  RESPONSABILITE?  27 

cl  M.  Giiizut  eûl  tenu  i\   la  liil)unc  un  langage  diflérenl. 

Accuser  par  anticipalion  tie  la  révolution  future  ceux  qui 
effraient  la  conscience  publique  par  la  violence  de  leurs 
discours,  de  leurs  articles  ou  de  leurs  proclamations,  c'est 
commettre  un  contre-sens,  c'est  trahir  qu'on  a  des  oreilles 
pour  ne  pas  entendre  et  des  yeux  pour  ne  pas  voir. 

M.  Marc  Dufraisse  a  mieux  servi,  dans  cette  session,  par 
un  seul  discours  la  cause  légitimiste  que  M.  Berryer  par 
tout  ce  qu'il  a  pu  dire.  En  retour,  M.  Romieu  a  plus  fait 
pour  le  progrès  du  socialisme  par  la  publication  du  Spectre 
rouge  que  tous  les  socialistes  avec  leurs  journaux  et  leurs 
livres.  Telle  est  la  loi  du  balancier  politique.  Dès  qu'on  con- 
naît cette  loi,  aucune  erreur  n'est  plus  possible. 

Que  ceux  qui  ont  peur  des  révolutions  se  rassurent  donc 
quand  ils  lisent  dans  les  proclamations  ténébreuses  «  qu^il 
faut  que  ISol  comble  la  lacune  laissée  en  179o;^>  mais 
qu'ils  tremblent  quanil  d'anciens  préfets  comme  M.  Romieu 
écrivent,  aux  applaudissements  des  salons,  que  «  le  mot 
DROIT  ;i'fl  aucun  sens,  que  le  canon  seul  peut  régler  les 
questions  de  notre  siècle,  et  qu''il  le  réglera,  dùt-il  arriver 
de  Russie.  » 

Telle  manière  de  vanter  les  révolutions  les  retarde;  telle 
autre  manière  de  les  insulter  les  précipite. 

En  avril  1848,  c'est  à  grand'peine  que  M.  Ledru-Rollin, 
membre  du  gouvernement  provisoire  et  ministre  de  l'inté- 
rieur, parvient  à  se  faire  élire  représentant  du  peuple,  tan- 
dis que  M.  de  Lamartine  est  élu  dans  dix  départements.  En 
mai  1849,  c'est  le  contraire  qui  a  lieu.  M.  Ledru-Rollin  est 
nommé  dans  cinq  départements,  et  M.  de  Lamartine  n'est 
élu  dans  aucun,  pas  même  dans  celui  qui  s'est  illustré  en 
lui  donnant  le  jour. 

Du  24  févrierau23  avril  1848,  la  France  se  précipite  brus- 
quement de  gauche  à  droite  ;  tlu  23  décembre  1848  au  13  mai 
1849,  elle  se  précipite  non  moins  brusquement  de  droite  à 
gauche.  Que  s'est-il  donc  passé  qui  motive  ces  deux  chan- 
gements coup  sur  coup,  en  sens  si  contraires?  Il  s'est  passé 
qu'en  avril  1848  le  gouvernement  inclinait  à  gauche,  et 


28  1851. 

qu'en  mai  1849  il  versait  à  droite.  Ce  double  mouvement  de 
gauche  à  droite  et  de  droite  à  gauche,  si  rapidement  exé- 
cuté, prouve  que  la  France,  qui  est  douée  d'un  admirable 
instinct,  se  jettera  toujours  du  côté  opposé  à  celui  où  son 
gouvernement  manquera  de  tomber. 

Que  la  presse  soit  libre,  entièrement  libre  ;  que  le  droit  de 
réunion  s'exerce  dans  sa  plénitude,  alors  les  élections  feront 
certainement  et  naturellement  contre-poids  :  c'est  ce  qui  a 
eu  lieu  en  1848  ;  mais  que  la  presse  demeure  muselée  et 
que  le  droit  de  réunion  reste  suspendu,  et,  en  1852,  le  con- 
tre-poids se  déplacera  de  lui-même  et  passera  de  droite  à 
gauche. 

Par  ce  qui  est  arrivé  on  peut  facilement  et  presque  infail- 
liblement prévoir  ce  qui  arrivera. 

Si  la  loi  du  31  mai  n'est  pas  rapportée  :  —  révolution. 

Si  le  suffrage  universel  est  rétabli,  mais  qu'il  n'y  ait  pas 
un  changement  de  ligne  politique  complet  :  —  déplace- 
ment de  la  majorité  actuelle. 

Si  ce  changement  complet  de  ligne  pohtique  a  lieu  :  — 
équilibrée  des  deux  tendances,  disparition  de  tout  danger, 
de  toute  cause  de  trouble  ;  retour  de  la  confiance  et  affer- 
missement de  la  République. 

Au  pilote  qui  prend  l'écueil  pour  le  port,  demande-t-on  : 
A  qui  la  responsabilité  ? 


1851 


VIGILANCE  ! 


3  mai  1851. 

Le  Peuple  est  calme  autant  qu'il  est  résolu  ;  lui  recom- 
mander le  calme,  ce  serait  donc  lui  faire  injure  et  se  rendre 
ridicule. 

Mais  dans  une  ville  qui  compte  plus  d'un  million  d'habi- 
tants qui  tourbillonnent,  nul  ne  peut  répondre  qu'il  ne  se 
trouvera  pas  quelques  poignées  de  fous  ou  de  traîtres,  et 
c'est  assez  pour  provoquer  une  collision  funeste. 

Il  ne  suffit  donc  pas  que  le  Peuple  soit  calme,  il  faut  en- 
core qu'il  soit  vigilant. 

Qu'il  ait  l'œil  et  l'oreille  à  tout. 

Qu'il  soit  son  propre  préfet  de  police,  et,  au  besoin,  qu'il 
se  serve  à  lui-même  de  sergent  de  ville  et  de  gendarme. 

Ce  sera  une  manière  de  prouver  encore  une  fois  que  le 
Souverain  n'a  plus  besoin  de  tuteur,  et  qu'il  suffit  à  régler 
ses  propres  affaires. 

Si,  comme  il  n'y  a  pas  lieu  d'en  douter,  la  journée  du 
4  mai  1851  se  passe  aussi  tranquillement  que  s'est  passée 
l'an  dernier  la  journée  du  4  mai  1850,  on  peut  être  assuré 
que  toute  proposition  de  révision  de  la  Constitution  sera 
ajournée  à  la  fin  de  janvier  1852. 

Cet  ajournement  aurait  cet  avantage  qu'il  empêcherait  le 
cours  des  transactions  et  des  travaux  de  se  ralentir  et  de 
s'interrompre. 


30  1851. 

Tout  ce  qui  travaille  et  veut  travailler,  a  donc  le  plus 
grand  intérêt  à  ce  que  l'ordre  remporte  demain,  sans  ba- 
taille, une  nouvelle  victoire. 

Chacune  de  ces  victoires  pacifiques  est  un  échec  pour  les 
réactionnaires  et  une  humihation  pour  les  peureux. 

Peut-être  un  jour  finiront-ils  par  comprendre  qu'il  est 
par  trop  ridicule  de  prendre  ses  remords  pour  des  dangers. 

En  effet,  la  peur  d'une  foule  «  iVhonnêtes  gens,  »  c'est  ainsi 
qu'entre  eux  ils  se  désignent,  ressemble  fort  à  celle  des 
voleurs  novices,  qui  n'entendent  pas  faire  le  plus  léger 
mouvement  autour  d'eux  sans  croire  qu'ils  ont  été  reconnus 
et  qu'on  vient  les  arrêter. 

Se  créer  des  dangers  imaginaires  est  le  propre  de  toute 
conscience  troublée.  Raison  de  plus  pour  redoubler  demain 
de  vigilance,  et  se  venger  des  fi-ayeurs  coupables  par  la 
gaîté  la  plus  franche  mêlée  au  calme  le  plus  dédaigneux. 

Ce  n'est  pas  en  donnant  raison  à  ses  calomniateurs  qu'on 
les  aplatit,  c'est  en  leur  donnant  tort. 

Encore  une  bonne  leçon  que  recevront  demain  les  ca- 
lomniateurs du  Peuple. 

Encore  une  bonne  journée  qu(>  compteronl  demain  les 
défenseurs  de  la  République. 

Ce  seul  mot  partout  répété  aura  suffi  : 

Vigilance  ! 


1851 


LES  TRIUMVIRS. 


8  mai  1851. 

Tandis  que  MM.  Guizot,  Duchàtel  et  Salvandy  enseve- 
lissent deux  monarchies  dans  le  même  linceul,  ayant  la 
forme  et  portant^le  titre  d'un  journal,  M.  Thiers,  plus  ha- 
^bile,  met  au  service  de  sa  tête,  pour  bras  droit  le  général 
Changarnier,  et  pour  bras  gauche  le  général  Cavaignac  :  il 
reprend  ainsi  l'idée  exposée  en  septembre  1848  par  le  gé- 
néral Montholon,  en  ces  termes  : 

«  A  l'intérieur,  constituez  donc,  sous  les  auspices  du  prestige  napo- 
léonien, un  triumvirat  puissant  ;  car  il  sera  significatif  : 

»  Un  général  estimé ,  fils  d'un  conventionnel,  frère  d'un  des  hai'dis 
lutteurs  de  1830  et  1848  ,  aujourd'hui  chef  de  la  répression  républicaine 
contre  l'insurrection  démagogique  ; 

»  Un  homme  d'État  qui  apporte  à  la  République  la  longue  et  profonde 
connaissance  des  afi^aires  qu'il  a  dirigées  avec  honneur,  et  le  gage  d'une 
opposition  de  huit  années,  qui  ne  permet  plus  d'attendre,  de  sa  part,  d'au- 
tre réaction  que  celle  du  talent  contre  l'inexpérience,  de  la  science  contre 
l'incapacité,  des  relations  politiques  les  plus  étendues  contre  l'isolement 
d'une  opinion,  et  des  influences  moyennes  de  la  société  contre  le?  passions 
d'en  bas  ; 

»  Enfin,  un  homme  jeune  encore,  élevé  à  l'école  du  malheur;  héritier 
d'un  nom  glorieux  et  cher  au  peuple,  fortifié  par  des  études  sérieuses,  ani- 
mé par  un  ardent  amour  pour  la  France,  et  venant  d'abdiquer  sur  l'autel 
de  la  République  toute  arrière-pensée  de  prétendant ,  pour  accepter  le 
mandat  laborieux,  le  mandat  partagé  de  membre  du  pouvoir  exécutif. 

»  La  raison  politique,  la  raison  d'État  aura  choisi  les  deux  premiers 


32  1851. 

mandataires.  L'imagination  française,  en  leur  associant  l'élu  de  ses  sou- 
venirs, leur  imprimera  le  sacre  de  son  culte. 

»  Par  cette  combinaison  forte,  habile,  populaire,  vous  donnez  des  gages, 
vous  donnez  satisfaction  aux  trois  grandes  opinions  qui  partageaient  le 
pays,  vous  eu  assurez  la  fusion,  et  voas  offrez  des  garanties  de  paix  à 
l'Europe. 

»  Ce  sera  vraiment  le  pouvoir  tricolore,  où  chaque  opinion  se  verra  re- 
présentée, soit  contre  la  monarchie  blanche,  soit  contre  la  République, 
rouge.  Il  y  aura  dans  cet  ensemble,  dans  ce  triumvirat,  dans  ce  consulat 
(car  il  faut  l'appeler  par  son  nom},  tous  les  éléments  de  cette  grande  ré- 
conciliation nationale  qu'il  est  temps  de  proclamer  et  de  mettre  sincère- 
ment en  action  dans  notre  pays. 

»  L'objet  de  cet  écrit,  tout  entier  de  bonne  foi,  sans  haine  et  sans  fa- 
veur ,  sans  acception  de  personnes ,  c'est  de  prouver  à  la  République 
de  1848  : 

))  Qu'elle  doit  se  défier  d'«n  chef  unique  ; 

»  Que,  en  présence  d'une  Assemblée  unique  elle-même,  il  faut  établir 
un  contre-poids  qui  évite  les  luttes; 

»  Que,  à  défaut  des  trois  pouvoirs,  il  faut  transporter  la  trinité  dans 
le  pouvoir  lui-même; 

»  Que,  au  milieu  de  nos  divisions,  il  faut  coaliser  les  hommes  pour 
concilier  les  idées  ; 

»  Que  les  compétitures  des  prétendants  doivent  être  vaincues  ou  neu- 
tralisées -, 

>'  Que  les  révolutions  ne  se  terminent  que  par  des  transactions  ; 

»  Que  les  circonstances  fournissent  heureusement  dans  trois  hommes 
le  moyen  de  satisfaire  à  la  fois  aux  exigences  des  événements,  des  prin- 
cipes et  des  traditions  ; 

»  Et  que  ces  trois  hommes  ,  réunis  dans  une  organisation  gouverne- 
mentale qui  parlera  puissamment  aux  souvenirs  de  la  nation  comme  à 
ses  intérêts,  sont  aujourd'hui  tout  portés,  tout  désignés  parleur  situation 
personnelle  comme  par  celle  des  choses.  » 

Le  seul  correctif  introduit  à  l'idée  du  général  Monlholon 
par  M.  Thiers,  c'est  le  remplacement  de  M.  L.-N.  Bonaparte 
par  le  général  Changarnier. 

Le  parfait  accord  qui  existe  entre  les  deux  bras,  bras 
gauche  et  i)ras  droit,  de  M.  Thiers,  s'est  révélé  de  la  ma- 
nière la  plus  manifeste  par  le  silence  le  plus  absolu  que 
tous  les  journaux,  sans  exception,  ont  gardé  sur  l'affiche 
placardée  le  18  juin  1848  à  Alger  ;  sur  la  démission  de  maire 
de  Paris  offerte  ii  la  commission  du  pouvoir  exécutif  par 
M.  Armand  Marrast.  mais  non  suivie  d'effet  ;  sur  le  départ 


LES  TRIUMMRS.  33 

d'Alger,  le  22  juin,  du  général  Changarnier,  et  sur  sa  nomi- 
nation, le  29  juin,  au  commandement  des  gardes  nationales 
de  la  Seine  ;  sur  l'ollre  faite  par  le  général  Changarnier  à 
M.  Ledru-Rollin  d'aller  répuhUcaniser  l'Angleterre. 

Silence  dans  les  rangs  !  a  crié  à  droite  le  général  Chan- 
garnier !  silence  dans  les  rangs  !  a  crié  à  gauche  le  général 
Cavaignac  !  silence  au  centre  !  a  crié  le  général  Thiers,  et 
le  silence  a  été  de  toutes  parts  observé. 

Cette  manœuvre  fait  à  ceux  qui  l'ont  commandée,  sinon 
à  ceux  qui  l'ont  exécutée,  le  plus  grand  honneur. 

Elle  était  l'objet  de  tous  les  commentaires;  on  s'étonnait 
surtout  que  M.  le  général  Changarnier,  après  l'article  qui  a 
paru  dans  le  Galignani's  Messenger,  n'ait  pas  fait  glisser 
dans  VOrdve  un  seul  mot  pour  qualifier  d'invraisemblable 
et  traiter  de  fable  la  proposition...  d'aller  renverser,  en 
Angleterre,  la  Monarchie  pour  y  substituer  la  République. 

C'est  un  étonnement  qui  ne  serait  pas  né,  si  l'on  avait  su 
que  M.  le  général  Changarnier  ne  pouvait  nier  la  proposi- 
tion faite  par  lui  à  M.  Ledru-Rollin  de  débarquer  en  Angle- 
terre et  de  venger  sur  Londres  l'humanité  outragée  par  les 
Anglais  à  Copenhague,  puisque  cette  proposition  a  été  de 
sa  part  l'objet  d'un  Mémoire  manuscrit  remis,  le  lendemain 
de  la  conversation,  à  M.  Ledru-Rollin. 

Le  silence  de  M.  Changarnier  s'explique  donc  naturelle- 
ment. Le  silence  de  M.  Cavaignac  ne  s'explique  pas  moins 
naturellement. 

L'idée- fixe  du  National^  à  l'époque  où  il  aspirait,  avant 
le  24  juin  1848,  à  gouverner  la  France,  était  un  triumvirat 
composé  essentiellement  de  M.  Armand  Marrast  et  de 
M.  Eugène  Cavaignac.  Il  n'y  avait  de  mobile  que  le  troi- 
sième personnage  :  quand  ce  n"élait  plus  M.  Sénard.  c'était 
M.  Rerger. 

C'est  de  cette  idée  fixe  que  M.  Thiers  paraît  avoir  hérité 
aujourd'hui. 

Préparons-nous  donc  à  saluer  les  Iriumvirs  ! 

A  Rome,  ils  s'appelèrent  : 

Octave. 

X.  3 


Lépide, 

Antoine. 

En  France,  ils  S'appelleraient,  si  on  les  laissait  faire 

Changarnier. 

Thiers, 

Cavaignac. 


1851 


SUFFRAGE  LMVEKSEL   KT   PItKSSE  QUOTIDIENNE. 


I. 


y  mai  1851. 

Sont  pour  le  maintien  de  la  loi  du  31  mai  les  journaux 
dont  les  noms  suivent  : 

Le  Journal  des  Débats  ; 

VOrdre  ; 

Le  Messager  de  l' Assemblée  : 

UAssemblée  nationale  : 

La  Patrie; 

L'Union  ; 

VUn'vers. 

Sont  contre  le  maintien  de  la  loi  du  31  mai,  les  journaux 
(|uotidiens  dont  les  noms  suivent  : 

Le  Constitutionnel  (aux  derniers  convei-tis  l'honneur  de 
passer  les  premiers)  : 

Le  Siècle  ; 

Le  National  ; 

La  République  ; 

L'Opinion  publique  : 

La  Gazette  de  France  ; 

Le  Pays  : 

VÈvénement  : 


36  *854. 

La  Presse. 

Ce  relevé  conipamlilest  ulile  à  étudier,  car  il  prouve  que 
si  la  Fusion  s'accomplissait,  elle  serait  la  suppression  du 
suffrage  universel. 

M.  Guizot  est  contre  le  suffrage  universel  ! 

M.  Berryer  est  contre  le  suffrage  universel  ! 

M.  Thiers  est  contre  le  suffrage  universel  ! 

M.  Barrot  est  conti-e  le  suffrage  universel. 

M.  de  Montalembert  est  contre  le  suffrage  universel. 

Us  sont  contre  le  suffrage  universel  et  ils  veulent  rétablir 
la  monarchie  au  nom  de  la  France  ! 

Par  quel  moyen? 

Comment  saura-t-on  s'il  est  vTai,  ainsi  qu'ils  le  pré- 
tendent, que  la  France  ne  veut  pas  de  la  République? 

Jeter  par  la  fenêtre  la  clé  de  la  serrure,  est  une  nouvelle 
manière  d'ouvrir  la  porte  de  la  prison  où  l'on  est  renfermé. 

Us  se  disent  des  hommes  d"Elat  ! 

Us  ont  la  prétention  de  nous  gouverner  ! 

De  quel  droit  ? 

A  quel  titn^  ? 


La  justice  veut  que  nous  constations  que  VOin'nion  pu- 
blique et  la  Gazette  de  France  sont  restées  fidèles  en  1850  h 
l'opinion  qu'elles  avaient  soutenue  en  J8i8;  si  tous  les 
autres  journaux,  si  le  Constitutionnel  notamment,  avaient 
eu  la  môme  fermeté  de  principe  ou  les  mêmes  scrupules  de 
conscience,  la  situation  politique  ne  serait  pas  ce  qu'elle 
est.  Étrange  et  vulgaire  contre-sens  !  C'est  le  journal  qui 
voulait  le  plus  ardemment  la  revision  qui  a  le  plus  con-- 
i/lribué  à  la  rendre  impossible,  en  appuyant  la  suppression 
du  suffrage  universel.  Était-ce  donc  pour  rendre  inévitable 
le  coup  dÉlal  ?  Était-ce  donc,  de  la  part  de  M.  Véron,  une 
réminiscence  de  l'opéra  de   Fernand    Cortès  ?    Était-ce 


SUFFRAGE  lliMVEttSEL  ET  PRESSE  QUOTIDIENNE.  37 

uiio  manière  de  brûler  ses  vaisseaux,  afin  de  se  créer  la 
nécessité  de  remplacer  la  République  par  l'Empire? 

Alors  tout  serait  expliqué. 

Mais  quel  fut  le  sort  de  Fernand  Coilès? 

M.  Véron  le  sait  certainemenl. 

Le  conquérant  du  Mexique  inuurut  dans  la  misère. 


1851. 


ANGLETERRE  ET  FRANCE. 


Il  y  a  un  moi5,unrligiio  et  moilesle  (•oniinorfvmt  écrit  a  la 
Presse  la  lettre  ci-après  : 

«  Pîiris,  10  mai  1851. 
»  Monsieur, 
•j  Si  j'étais  fabricant,  industriel  ou  clief  d'atelier,  jeconduirais  à  Londres 
tout  mon  personnel  ouvrier,  depuis  les  apprentis  jusqu'aux  contre-maîtres 
(à  mes  frais)  ;  mais  je  ne  suis  qu'un  connnerçant  de  deuxième  classe,  et  je 
suis  réduit  à  faire  ce  voyage-là  tout  seul.  Toutefois,  m'associant  de  tout 
cœur  au  vœu  émis  par  M.  Blanqui  dans  sa  troisième  lettre,  que  vous  pu- 
bliez dans  votre  journal,  je  souscris  volontiers  pour  la  somme  de  50  francs, 
si  vous  pensez  qu'une  souscription  ouverte  sous  vos  auspices  puisse  pro  • 
diiire  une  somme  suflisante  pour  aider  un  certain  nombre  de  nos  ouvriers 
en  tout  genre  à  aller  étudier,  dans  cette  exposition  des  produits  universels 
tous  les  secrets  des  industries  étrangères. 

»  CAILLE  jeune, 
»  26,  rue  Sainte-Croix-de  la-Bretonuerie.  •• 

I^a  Presse  se  hAle  de  répondre  : 

0  L'idée  e.-l  juste;  l'idée  est  bonne.  La  Presse  inscrit  donc  avec  empres- 
sement M.  Caille,  et  souscrit  elle-même  pour  500  francs  ;  on  ne  dira  pas, 
nn  ne  pourra  pas  dire  que  c'est  du  socialisme  !  Tous  les  cliefs  de  fabrique, 
tous  les  négociants,  tous  les  banquiers  répondront- il  s,  non  à  l'appel  de  la 
Presse,  mais  à  l'apitel  d'un  modeste  commcr<^ant?  » 

En  s'expriinaiil  ainsi  :  «  on  ne  djra  pas.  <»>  >k  i>o\iRnA  cas 


ANGLETERRE  ET  FRANCE.  39 

DIRE  yuE  c'est  du  SOCIALISME  !  »  et  en  laissant  à  M.  Caille  lo 
mérite  exclusif  tle  l'initiative,  la  Presse  s'était  proposé  pour 
but  d'ôler  tout  piétexte  à  ceux  qui,  pour  se  dispenser  de 
rien  faire,  allèguent  à  tout  propos  et  hors  de  propos  ({ue 
c'est  du  socialisme,  et  déclarent  que  si  ce  n'en  était  pas  on 
pourrait,  en  toutes  circonstances,  compter  sur  leur  concours. 

La  pire  des  tartufferies  est  celle  de  l'égoïsme. 

Il  importe  de  la  mettre  complètement  à  nu. 

(^est  déjà  ce  que  la  Presse  a  fait  à  roccasion  des  Cités  ou- 
crières.  où  les  deux  seules  souscriptions  réalisées,  de  qiiel- 
(jue  importance,  furent  : 

Celle  de  M.  L.-N.  Bonaparte 50,000  fr. 

Celle  de  M.  Emile  de  Girardin 20,000 

On  devait  croire  que  la  première  de  ces  deux  souscriji- 
tions,  toutes  les  deux  entièrement  versées,  donnerait  l'im- 
[julsion  h  la  banque  et  au  commerce  de  Paris,  qui,  le  2o  fe- 
\  l'ier  1848,  avaient  mis  tant  d'empressement  à  souscrire  en 
faveur  des  blessés  de  février. 

Point. 

Pas  le  moindi'e  entraînement,  pas  le  moindre  concours. 

Et  puis,  l'on  s'étonne  que  le  peuple,  lorsque  l'évidence  l'a 
Iristement  éclairé,  vote  pour  ceux  qui  lui  témoignent  des 
sympathies  au  lieu  de  voter  pour  ceux  qui  ne  lui  montrent 
qu'indifférence  et  froideur!  Quelle  différence  entre  la  con- 
duite qu'on  tient  à  Paris  et  celle  qu'on  tient  à  Londres,  où 
un  seul  membre  du  Parlement  souscrit  pour  une  somme 
de  douze  cent  cinquante  mille  francs,  afin  de  faire  réussir 
l'idée  de  l'Exposition  universelle  ! 

Ce  qu'on  va  lire  est  extrait  du  premier  article  de  M.  Mi- 
chel Chevalier  sur  l'Exposition  universelle  de  Londi'es,  in- 
séré dans  le  Journal  des  Débats,  article  où  l'on  raconte 
comment  naquit  et  se  développa  l'idée  de  l'Exposition  : 

y  Dans  le  sein  d'une  Société  qui  existe,  non  par  l'investiture  ou  la  per- 
mission de  l'autorité,  mais  par  le  zèle  spontané  de  ses  membres,  la  Société 
des  Arts,  le  prince  Albert,  qui  en  fait  partie,  émit  le  15  juin  1849,  dans 
dps  termes  qui  lui  font  le  plus  grand  honneur,  l'idée  d'une  Exposition 
universelle.  La  proposition  fut  goûtée  par  la  Société,  qui  se  mit  à  préparer 


40  1851. 

les  voies,  en  adressant  des  recuiiimandations  personnelles  aux  pi'incipaux 
chefs  d'industrie.  Là-dessus,  pourtant,  pas  de  loi,  ni  d'ordonnance,  ni 
d'ordre  eu  conseil.  Ce  sont  quelques  personnes  en  très  petit  nombre,  le 
prince  Albert  et  trois  ou  quatre  autres  personnes  dignes  d'être  ses  colla- 
borateurs dans  ce  magnilique  dessin,  qui,  à  titre  privé,  se  réunissent,  dis- 
cutent, proposent  et  disposent  provisoirement.  L'entreprise  est  reconnue 
possible.  Bien.  Le  comité  de  la  Société  des  Arts  en  pose  les  bases  d'une 
manière  générale. 

»  Après  avoir  pris  le  temps  de  se  reconnaître,  et  après  quelques  tâtonne- 
ments bien  naturels,  un  appel  est  fait  aux  souscriptions  volontaires,  afin 
de  se  procurer  la  somme  à  laquelle  se  monteront  les  frais,  y  compris 
500,000  francs  pour  les  médailles  et  les  récompenses.  On  obtient  bientôt 
ainsi  65,000  liv.  st.  1,625,000  francs);  la  somme  est  ronde,  mais  c'est  ma- 
nifestement insuffisant. 

«Alors,  comment  faire?  Des  entrepreneurs  courageux,  MM.  Munday, 
offrent  de  se  charger  de  tout  à  leurs  risques  et  périls.  On  leur  lémoigne 
une  reconnaissance  sincère,  mais  on  les  refuse.  C'eût  été  se  soumettre  à  un 
contrôle  gênant,  plus  que  gênant,  malgré  la  grâce  parfaite  avec  laquelle 
se  présentaient  MM.  Munday  et  la  déférence  profonde  qu'ils  témoignaient 
envers  les  fondateurs.  Alors  un  noyau  d'hommes  considérables  apparaît 
sur  la  scène. 

»  Ces  excellents  citoyens  s'engagent  pour  de  grosses  sommes,  en  casque 
les  recettes  qu'on  attend  de  la  vente  des  billets  ne  couvrent  pas  les  dépen- 
ses. Un  membre  du  Parlement,  M.  S. -M.  Peto  donne  le  signal  :  il  signe 
pour  50,000  liv.  st.  (1  million  250,000  fr.);  après  lui,  c'est  entre  autres 
M.  Jones  Loyd,  récemment  promu  à  la  pairie,  sous  le  titre  de  lord  Over- 
stone,  financier  instruit,  auparavant  banquier. 

»  Les  notabilités  financières  de  la  Cité  se  groupent  autour  d'eux.  On 
rassemble  ainsi  une  masse  d'engagements  individuels  montant  à  200,000 
liv.  st.  (5  millions  de  francs),  sur  quoi  la  Banque  d'Angleterre,  tenant  avec 
raison  la  garantie  pour  très  valable,  se  déclare  prête  à  faire  toutes  les 
avances.  L'entreprise,  de  ce  moment,  est  sauvée  :  c'est  Colomb  qui  a  son 
navire  après  l'avoir  tant  souhaité.  » 

Voilà  commont  se  font  les  choses  en  Anglelerro  !  Voici 
maintenant  comment  elles  se  font  en  France  : 

SOUSCRIPTION  FRANÇAISE. 

l'OUK    L'EKVOI    de    TllAVAlLLKURS    A    l'EXPOSITION    DE    LOKDKES. 

(Liste  générale   du  10  mai   au  15  juin  1851.) 

Caille  jeune 50  fr.    »  c. 

Le  journal  la  Presse 500  » 

Total 550  fr. 


ANGLETERRE  ET  FRANCE. 

Report 550  fr. 

Comte  d'Orsay 100 

V"^  Bernard-Baleines 10 

Sorel,  ouvrier 5 

H.-C.  Debbeld,  négociant 20 

Auguste  Joly,  ouvrier 10 

J.  Laffitte 20 

Scrriere,  imprimeur  de  la  Ihesse  ...  20 

L.-V.  Chatair 5 

D'  Schuster 20 

Henry  F.  de  l'Haumière. 5 

Maurice  La  Châtre 20 

'  M'""  Seveste    ..." 5 

Charles  Labarre,  tailleur 5 

Atel.  de  menuisiers,  rue  Noire,  à  Lyon  4 

A.  Bellangé 5 

Mossy 10 

Fisson 10 

V.  L.   X. 5 

Librairie  nouvelle,  boulev.  des  Italiens.  40 

A.  Carlet,  à  Rouen 10 

Le  Pilote  de  Londres 100 

A.  CoUin 5 

Dutel,  à  Lyon 5 

Mangin 10 

Ch.  Pimpaneau,  teneur  de  livres  ...  3 

Lévy,  ouvrier 1 

Une  Vendéenne,  abonnée 10 

Atel.  des  ébénistes,  7,  rue  de  Charonne ,  30 

Geoffroy 1 

Paul  Bellissen,  de  Marseille 5 

Lumet  fils,  de  Marseille 5 

Caille,  soldat  au  25!' de  ligne 5 

Franchy  Magniadas 5 

Regneau,  de  Dijon,  brasseur 50 

Wilhem  Conrad 20 

Bouissin,  avoué  de  la  Presse 10 

Le  docteur  Hermann  Ewerbeck  ....  5 

E.  Spiers 5 

Edouard  de  Pompery 10 

Louis  Xicoud 2 

L.-F.  Jobit 3 

Desjardins-Lieuf,  graveur  exposant  .   .  5 

Total 1,174 


41 


4â  1851. 

Kejiort 1,174  » 

Dellwuiiuu,  ouvrier  pasieinentier  ...  2  » 

PoinsignoD,  ouvrier  en  peignes,  expos.  5  » 

Bacot 1  » 

Un   anonyme 1  « 

Juillard 2  » 

Mllaud,  avocat 5  » 

•  îambon,  notaire  à  Cos;ic .ô  )i 

L.  de  Galembert,  h  Tours 10  » 

Guillaume 1  » 

Guiastrennec  aine ,  à  Porstrein  ....  13  » 

Thiéré 10  » 

Vei"guin,  épicier  à  Lyon 1  ». 

Cristofled(J.  Claude),  tisseur  à  Lyon.  »  50 

l'icard,  Jérôme,  tisseur  à  Lyon.    ...  ôO  >■ 

A.  Colins,  teneur  de  livres  à  Lyon.    .    .  »  50 

Mme  Marie  d'Agoult  (Daniel  Stem]   .    .  20  >- 

Morin,  ouvrier  cordonnier »  50 

F. -M.  Peucliot,  à  Doulevant 5  » 

J.  D 20  >, 

Morel,  ouvrier  de  Lyon 5  » 

Total 1,284  Ir.     o 

Pour  rccuoillir  1,300  francs,  sur  lesquels  la  Presse  eu  a 
\ei'sé  500,  il  lui  a  fallu  plus  d'un  mois! 

Et  qui  a  souscrit  ? 

Les  noms  d'un  seule  grande  fabrique,  d'une  seule  grande 
maison  de  banque  ou  de  commerce  s'y  trouvent-ils  ? 

On  les  y  chercherait  vainement. 

Elles  ne  pourront  pas  dire  que  c'était  du  socialisme,  et 
que  si  l'initiative  de  cette  souscription  avait  été  prise  par  un 
autre  joui'nal.  elles  n'eussent  pas  laissé  l'appel  sans  réponse  ! 
La  Presse  a  donné  son  argent,  mais  elle  n'a  fait  que  prêter 
sa  publicité  à  l'idée  généreuse  d'un  digne  commerçant. 

La  souseriplion  ouverte  le  10  mai  sera  fermée  le  30  juin. 
Les  cin([  plus  foi'ts  souscripteurs  composeront  de  droit  \c 
<'omité,  fpii  aura  ii  statuer  sur  les  tlemandes  à  l'cflct  dètrc 
choisis  [)(Mir  aller  ii  Londres.  Toute  demande  autrc^  que 
relie  pnivciKint  de  simples  ouvriers  s(M";i  ('cjuMée. 


ANGLETERRE  ET  FRANCE.  43 

II. 

2  juillet  18.51. 

La  souscription  iia  atteint  que  le  chitTic  de  2,176  francs, 
quoique  la  Presse  eût  souscrit  pour  500  i'v. 

Néanmoins,  une  commission  a  été  nommée  pour  délibérer 
et  prononcer  sur  les  demandes  d'admission.  Cette  commis- 
sion est  composée,  ainsi  qu'il  suit,  des  cinq  plus  forts  sou- 
scripteurs : 

MM.  le  comte  Altred  d'Orsay , 
d'Etcliemendy, 
Caille  jeuue, 
Bouron  et  C",  bautiuiers. 
•Jaccottet  (de  la  Librairie  nouielle]. 

Elle  s"est  réunie  trois  fois,  et,  après  mùr  examen,  elle  a 
admis  les  ([uinze  Iravailleui's  dont  les  noms  suivent  : 

Boussac,  mécanicien,  ateliers  Derosiic  et  Cail. 

Crossart,  coutelier,  29,  Faubourg  Saint-Martin. 

Dumont  (E.j,  carrossier,  4,  rue  de  Sèze. 

Diiranton,  teinturier. 

Gaucherot,  tnpissier,  14,  rue Basse-du -Rempart. 

Glaise,  ébéniste,  5,  rue  de  Chavonne. 

Larcher,  typographe,  23,  rue  Louis-le-Gi-and . 

Miilarmet,  ouvrier  en  bronze. 

Mocbi'i,  diarpentior,  24,  chaussée  MéjiiJniontant  (Bellt-ville''. 

Mouchot,  boulangerie  mécanique,  à  Montrouge. 

Paulmier,  serrurier,  13fi,  faubourg  Poissonnière. 

Foncier,  rilateur,  34,  faub.  Poissonnière,  chez  M.  Léon  Vallès. 

Vassel,  ouvrier  doreur-décorateur,  41,  rue  Lafayette. 

Vautier,  ouvrier  en  pompes,  67,  rue  Saint-Honoré. 

Viuf'ard  (Pierre),  graveur  sur  bijoux,  1.5,  rue  du  Battoir-St- André. 

Chacun  de  ces  travailleurs  appartient  à  une  profession 
différente,  et  tous  donnent  des  gages  de  savoir  et  de  patrio- 
tisme éprouvés.  A  leur  retour  à  Paris,  ils  publieront  un 
rapport  sur  l'Exposition  universelle  de  Londres;  le  rapport 
sera  communiqué  à  tous  l(>s  journiuix  démocmliqnes.  qui 
ponrronf  le  puMior. 


1851 


AUTRICHE  ET  FRANGE. 


12  mai  1851. 

Le  préfet  de  poKce  vient  tlitdieisser  iiux  commissaires  de 
police  de  Paris  et  de  la  banlieue  la  circulaire  suivante  : 

«  Monsieur, 

»  Je  vous  informe  que  M.  le  ministre  de  l'intérieur  a  pris  un  arrêté 
ainsi  conçu  : 

»  Art  le'.  Aucune  représentation  extraordinaire  ou  à  bénétice  ne  pourra 
avoir  lieu  sur  un  des  théâtres  de  Paris  ou  de  la  banlieue  sans  une  auto- 
risation spéciale  du  ministre  de  l'intérieur. 

»  Art.  2.  Les  représentations  à  bénéfice  ne  pourront  avoir  lieu  que  sur 
le  théâtre  auquel  le  bénéficiaire  est  attaché. 

»  Art.  3.  Les  artistes  des  théâtres  subventionnés  ne  pourront  paraître 
dans  les  représentations  extraordinaires  ou  à  bénétice  que  sur  des  théâtres 
subventionnés,  et  après  avoir  obtenu  l'agrément  du  directeur  et  une  au- 
torisation formelle  du  ministre  de  l'intérieur. 

»  Art.  4.  Les  autorisations  de  représentations  extraordinaires  ou  à  bé- 
néfice devront  être  demandées  deux  jours  à  l'avance  et  contenir  exacte- 
ment rénumération  de  la  composition  du  spectacle. 

»  Art.  5.  M.  le  préfet  de  police  et  M.  le  directeur  des  beaux-arts  sont 
chargés,  chacun  en  ce  qui  le  concerne,  de  l'exécution  du  pi-ésent  arrêté, 
qui  sera  signifié  à  MM.  les  directeurs  de  théâtre  de  Paris  et  de  la 
banlieue. 

»  .3e  vous  prie,  monsieur,  de  notifier  ces  dispositions  aux  directeurs  des 
théâtres  situés  sur  votre  circonscription,  en  leur  enjoignant  de  s'y  confor- 
mer, et  d'en  surveiller  vous-même  l'exécution.  » 

Atloiidons-nous,  un  de  ces  jours,  h  ce  que  M.  Léon  Fau- 
cher fera   paraître  un  arrêté  qui  (ixera  le  nombre  de  fois 


AUTRICHE  ET  FRANCE.  45 

qu'il  sern  permis  (rnller  por  mois  au  spectacle,  et  les  cas  où 
ce  plaisir  sera  iuterdit  à  titre  de  punition. 

Le  cai'aclère  du  maître  d'études  est  indélél)ile.  Il  ne  se 
perd  jamais.  Vous  croyez  qu(>  c'est  une  badine  qu'il  tient  à 
la  main  quand  il  se  promène,  non,  c'est  un  martinet. 

M.  Léon  Faucher  me  permettra  de  lui  indiquei'  un  livre 
qu'il  ne  connaît  peut-être  pas  ;  ce  li\  re  est  intitulé  :  l'italie 
sous  LA  DOMINATION  AUTRicHiKNNE,  par  Henri  Misley;  il  y 
trouvera  d'excellents  i)réceptes  et  (Futiles  renseignements 
quil  pourra  mettre  à  profit,  tels  que  ceux-ci  : 

t(  Les  avocats  ne  peuvent  sortir  de  Milan  sans  l'autorisa- 
»  lion  du  trihuiial  de  première  instance,  comme  les  voilu- 
»  fiers  ne  peuvent  sortir  de  Vérone  sans  une  permission  de 
y  la  police.  » 

iN'est-ce  pas,  en  effet,  un  scandale  et  un  danger  que 
M.  Jules  Favre,  avocat  du  barreau  de  Paris,  puisse  aller 
plaider  à  Versailles  ou  à  Bourges?  Vite!  vite  une  loi  qui 
réprime  ce  scandale  et  prévienne  ce  péril. 

«  Il  n'est  pas  permis  à  l'héritier  de  vendre,  même  au 
»  poids  du  papier,  la  bibliothèque  qu'on  lui  a  léguée.  " 

Excellente  disposition  !  Comment  M.  Léon  Faucher  n"y 
a-t-il  pas  déjà  songé  '? 

Allez!  allez!  monsieur  Léon  Faucher,  continuez  démettre 
du  feu  sous  la  chaufh'èie  où  il  n'y  a  plus  d'eau  ! 


1851 


TROIS  JOURS.   TROIS   SAISIES.  TROIS  PROCES. 


19  mai  1851. 

L'ancien  calendrier  napoléonien  portait  pour  titre  :  une 
VICTOIRE  p.\R  joiR  !  Le  nouveau  calendrier  napoléonien  a 
remplacé  ces  mots  par  ceux-ci  :  une  saisie  par  jour  ! 

Jeudi,  c'était  le  Messager  de  VAssemhlée  qui  était  saisi 
])our  avoir  rempli  av^ec  un  excès  de  vigilance  le  rôle  de  sen- 
tinelle. 

Vendredi,  c'était  V Evénement.  i)our  avoir  protesté  contre 
Péchafaud  avec  une  vigueur  qui  cependant  ne  dépassait  pas 
celle  des  éloquents  discours  prononcés  parM.de  Lamartine 
contre  la  peine  de  mort. 

Samedi,  c'était  la  Semaine,  pour  a\oir  pr-is  la  défense 
des  détenus  de  Belle-Ile  contre  les  rigueurs  qu'on  l'ait  su- 
bir à  il'anciens  représentants  du  peuple,  et  comparé  ces  ri- 
gueurs à  celles  dont  M.  Louis-Napoléon  H(»naparte  se  plai- 
gnait dans  la  protestation  suivante  : 

PrniPKtntion  adressée,  le  22  mai  1841,  au  président  du  ronseii  des  ininistret, 
par  le  prince  f..-N.  Bonaparte. 

«  Depuis  iieul'  mois  que  je  suis  entre  les  mains  du  gouvernement  fran- 
çais, j'ai  supporté  patiemment  tous  les  outrages;  mais  je  ne  veux  pasme 
taii-e  plus  longtemps,  et  autoriser  l'oppression  par  mon  silence. 

«  Ma  position  doit  être  considérée  sous  deux  points  de  vue  :  le  cCté 
moral  et  le  côté  légal. 

f)  Moralemont,  le  gouvernement,  qui  a  reconnu  la  légitimité  du  chef  de 


TKOIS  JOLfKS.   JHOIS  SAISIES.    IHOIS  PROCES       47 

ma  maison,  est  oliligi-  de  me  rceoniinître  comme  in'iiice  et  fie  m^  traiter 
eomine  tel. 

»  La  politique  a  ses  droits,  que  je  ne  conteste  pas;  que  le  gouverne- 
ment agisse  envers  moi  comme  envers  sou  ennemi,  et  qu'il  m'ôte  les 
moyens  de  lui  nuire,  il  sera  juste;  mais,  au  contraire,  il  sera  inconsé- 
quent et  mesquin  s'il  me  traite,  moi,  fils  de  roi,  neveu  de  l'empereur  et 
allié  à  tous  les  souverains  de  l'Europe,  comme  un  prisonnier  vulgaire. 

»  En  invoquant  les  alliances  étrangères,  je  n'ignore  pas  qu'elles  n'ont 
jamais  servi  aux  vaincus,  et  que  le  malheur  rompt  tous  les  liens  ;  mais  le 
gouvernement  français  doit  reconnaître  le  principe  qui  m'a  fait  ce  que  je 
suis,  car  ce  principe,  c'est  le  sien,  c'est  la  raison  de  son  existence.  La  sou- 
veraineté du  peuple  a  fait  mon  oncle  empereur,  mon  père  roi,  et  je  suiis 
prince  français  par  ma  naissance.  J'ai  donc  droit  au  respect  et  aux  égards 
de  tous  ceux  pour  lesquels  le  vote  d'un  grand  peuple,  la  gloire  et  le  mal- 
heur sont  quelque  chose. 

»  Si,  pour  la  première  fois  de  ma  vie,  je  me  vante  du  hasard  qui  a 
présidé  à  ma  naissance,  c'est  que  la  fierté  convient  à  ma  position,  et  que 
j'ai  racheté  les  faveurs  premières  de  la  fortune  par  vingt-sept  ans  de 
peines  et  de  souffrance. 

»  Quant  à  ma  position  légale,  la  Cour  des  pairs  a  créé  pour  moi  une 
peine  exceptionnelle. 

»  En  me  condamnant  à  une  pi'ison  perpétuelle,  elle  n'a  fait  que  léga- 
liser l'arrêt  du  sort  qui  me  rendait  prisonnier  de  guerre  ;  elle  a  tâché 
d'allier  l'humanité  à  la  politique,  en  m'infligeant  la  peine  la  plus  douce, 
e  plus  longtemps  possible. 

»  Dans  l'application,  le  gouvernement  est  resté  bien  en  arrière  de  l'in- 
tention que  je  me  plais  à  prêter  à  mes  juges. 

»  Habitué  dès  mon  enfance  à  une  vie  rude,  je  ncmc  plains  nullement 
de  Vinconvenante  simplicité  de  ma  demeure  ;  mais  ce  dont  je  me  plains,  c'est 
d'être  victime  de  mesures  vexatoires  inutiles  à  ma  sûreté.  Pendant  les 
premiers  mois  de  ma  captivité,  toute  espèce  de  communication  avec  le  de- 
hors était  interceptée,  et,  à  l'intérieur,  j'étais  tenu  au  secret  le  plus  ri-" 
goureux  ;  mais  depuis  que  plusieurs  personnes  ont  été  admises  à  commu- 
niquer librement  avec  moi,  les  restrictions  intérieures  n'ont  plus  d'objet. 

»  Et  cependant,  c'est  précisément  depuis  qu'elles  sont  inutiles  qu'elles 
sont  plus  rigoureuses.  Tous  les  besoins  journaliers  du  service  sont  soumis 
aux  investigations  les  plus  minutieuses.  Les  soins  du  plus  fidèle  serviteur 
auquel  il  ait  été  permis  de  me  suivre,  sont  entravés  par  des  obstacles  de 
tout  genre. 

»  On  a  établi  une  telle  terreur  parmi  la  garnison  et  les  employés  du 
château,  qu'aucun  individu  n'ose  lever  ses  regards  vers  moi,  et  qu'il  faut 
de  l'audace  pour  être  seulement  poli. 

»  Et  comment  en  serait-il  autrement,  quand  la  plus  simple  prévenance 
est  regardée  comme  un  crime,  et  que  tous  ceux  qui  voudraient  soulager 


48  1851. 

ma  position,  sans  manquer  à  leur  devoir,  sont  menacés  d'être  dénoncés  à 
l'autorité  et  de  perdre  leur  place  ? 

»  Au  milieu  de  cette  France,  que  le  chef  de  ma  famille  a  rendu  si 
grande,  je  suis  comme  un  excommunié  du  treizième  siècle  ;  tout  le  monde 
fuit  à  mon  approche,  tous  craignent  mon  attouchement ,  comme  si  mon 
souffle  était  contagieux. 

»  Mais  cette  inquisition  insultante  qui  me  poursuit  jusque  dans  ma 
chambre,  qui  reste  attachée  à  mes  pas  lorsque  je  i-espire  l'air  dans  un  coin 
reculé  du  fort,  ne  se  borne  pas  à  ma  personne  :  elle  s'étend  jusqu'à  mes 
pensées.  Mes  lettres  de  famille,  mes  épanchements  de  cœur  sont  soumis 
à  la  censure  la  plus  sévère,  et  si  une  lettre  renferme  un  témoignage  trop 
vif  de  sympathie,  la  lettre  est  séquestrée,  et  son  auteur  dénoncé  au  gou- 
vernement. 

»  Par  une  infinité  de  détails  trop  longs  à  énumérer,  il  semble  qu'on 
prenne  à  tcâche  de  me  rappeler  à  chaque  instant  du  jour  ma  position  de 
captif,  et  qu'on  me  crie  sans  cesse  aux  oreilles  :  Vœ  victis  ! 

»  Il  est  important  de  constater  qu'aucune  des  mesures  prises  que  je  si- 
gnale ici  n'était  prise  envers  les  ministres  de  Charles  X.  dont  j'nrcupe  les 
chambres  délabrées . 

»  Et  cependant  les  ministres  n'étaient  point  nés  sur  les  marches  du 
trône;  ils  n'avaient  pas  été  condamnés  au  simple  emprisonnement,  mais 
à  une  peine  plus  sévère,  la  déportation. 

»  Ils  n'étaient  pas  enfin  les  représentants  d'une  cause  qui  est  l'objet  de 
la  vénération  de  la  France. 

»  Le  traitement  que  j'endure  n'est  donc  ni  juste,  ni  légal,  ni  humain. 
Si  on  croit  par  là  me  dompter,  on  se  trompe;  ce  ne  sont  pas  les  outrages, 
mais  les  marques  de  bonté  qui  brisent  le  ca'ur  de  ceux  qui  souffrent. 

»    L.-N.    BONAPARTE.    » 

Chacun  de  ces  trois  procès  va  soulever  les  plus  graves, 
les  plus  délicates  questions,  et  est  appelé  à  un  immense  re- 
tentissement. 

Elu  du  10  décembre,  \ous  (jui,  en  septembre  1848.  à 
votre  arrivée  à  Paris,  ne  parliez  que  Liberté  et  Amnistie  ;  vous 
qui  avant  de  voir  qui  que  ce  soit,  vouliez  vous  entretenir  avec 
le  rédacteur  en  chef  de  la  Voi.r  du  Peuple.  M.  Prondhon,  et 
désiriez  une  entrevue  avec  le  rédacteur  en  clicrde  la  Presse. 
(pii  donc  aujourd'hui  vous  conseille?  Ne  seraient-ce  pas 
ceux  qui  ont  intérêt  à  vous  perdi'e  .' 

JNe  lisez-vous  donc  aucun  jouiiial? 

Ne  savez-vous  donc  rien  de  ce  qui  se  passe,  se  dit  et  se 
trame  dans  les  trois  réunions  de  la  rue  de  Riroli.  de  la  r}ie 
des  Pyramides  et  de  la  rue  de  l'Université  ? 


TKOIS  JOURS,  TROIS  SAISIES,  TROIS  PROCÈS.     49 

Allendrez-vous  donc  qu'il  soit  trop  lard  pour  réfléchii'  sur 
la  destinée  que  six  millions  d'électeurs  vous  ont  faite  ? 

N'avez-vous  donc  pas  sur  la  table  de  votre  cabinet  le 
Mémorial  de  Sainte-Hélène  ? 

P.  S.  —  Les  détails  suivants  sur  la  nouvelle  mise  au  ca- 
chot d'un  certain  nombre  des  détenus  de  Belle-Ile  me  sont 
adressés  : 

«  Quelques  prisonniers  avaient  imaginé  d'organiser  de  pe- 
tites tables  où  ils  pussent  un  peu  plus  facilement  travailler, 
écrire,  faire  leur  correspondance.  L'administration  s'est  of- 
fusquée de  cette  idée.  Alléguant  que  les  planches  formant 
les  tables  lui  appartiennent,  elle  veut  les  faire  enlever. 

»  Les  prisonniers  s'opposent  à  l'enlèvement  des  objets 
d'une  si  inotfensive  jouissance  ;  immédiatement  tous  les 
membres  des  chambrées  coupables  sont  jetés  au  cachot. 

»  Cette  expédition,  qui  s'est  passée  le  14  mai  1831 ,  à  quatre 
heures  du  soir,  a  eu  pour  victimes  MM.  Barbes,  Gambon, 
Maigne,  André,  Daniel  Lamazière,  Langlois,  Hibruit  et  dix- 
neuf  autres  de  leurs  compagnons.  Tous  sont  au  pain  et  à 
Veau,  n''ajjant  d'autre  couche  qu'une  paille  étendue  dans  les 
casemates  depuis  longtemps.  » 


4851 


LA  RÉPUBLIQUE  NE  SERA  PAS  RENVERSÉE. 


"  C'est  ce  qui  fait  qu'après  le  24  fe'vrier,  lorsque  ces 
partis  ont  éclate'  et  que  cette  situation  sociale  s'est  ré- 
véle'e,  ON  A  RECONNU  QU'IL  n'y  AVAIT  PLUS  DE  MO- 
NARCHIE POSSIBLE.  Et  ceux  qui  s'honorent  d'y  avoir 
été  fidèles  jusqu'au  dernier  jour  ont  cru  qu'il  était  de 
leur  devoir  social, de  leur  devoir  de  citoyen,  de  se  ral- 
lier FRANCHEMENT  A  LA  SEULE  FORME  QUI  DÉSORMAIS 
PEUT  CONJURER  LES   MALHEURS   PUBLICS.    (TrfeS  bien  !)  ^i 

DUPiN.  27  septembre  1848. 
"  La  Piépublique  a  été  fondée  ici  le  4  mai,  le  jour  ob, 
en  présence  de  la  population  de  Paris  tout  entière,  k  la 
face  d'un  soleil  radieux  comme  les  cœurs  et  comme 
les  visages,  nous  sommes  venus,  tous  ensemble,  pro- 
clamer la  république!  (Très  bien  1  très  bien  11  » 
DE  FALLOux.  4  septembre  1848. 


20  mai  1851. 

11  y  a  plusieurs  raisons  principales  et  décisives  pour  les- 
quelles la  République  ne  sera  pas  renversée. 

Ce  qui  m'embarrasse  uniquement ,  c'est  de  savoir  dans 
quel  rang  les  classer  ici. 

Je  commencerai  par  la  raison  la  plus  vulgaire,  et  je  dirai  : 
La  République  ne  sera  pas  renversée,  parce  que  les  Monar- 
chistes qui  en  souhaitent  la  chute  ne  feront  pas  contre  la 
Républi(]ue  ce  que  les  Républicains  ont  fait  contre  la  Mo- 
narchie. Us  ne  risqueront  pas  tout  :  fortune  ,  liberté,  vie. 
Ils  ne  s'exposeront  pas  à  se  faire  condamner  à  la  détention 
dans  le  fort  Saint-Michel ,  ou  à  se  faire  tuer  dans  les  rues 
derrière  une  barricade.  Or,  les  couronnes  toutes  restaurées 


LA  RÉPUBLIQUE  NE  SERA  PAS  RENVERSÉE.     51 

ne  tombent  pas  plus  du  ciel  que  les  alouettes  toutes  rôties . 

La  Répul)lique  de  1848  existe,  du  même  droit  qu'existait 
la  Monai'cliie  de  1830.  Si  vous  tenez  tant,  mes  braves  mes- 
sieurs, à  renverser  la  République  ,  tenez  donc  alors  un  peu 
moins  h  respirer  Pair  pur  et  à  finir  tranquillement  votre 
existence  dans  un  lit  moelleux.  Risquez  quelque  chose ,  ne 
fût-ce  qu'un  cil  de  vos  prunelles. 

La  République  ne  peut  être  renversée  qu'à  la  suite  d'une 
bataille,  et  une  bataille  ne  peut  avoir  lieu  que  si  vous  la 
livrez. 

LiM'ez-la  donc  ! 

Un  peu  de  courage  ! 

Qui  ne  risque  rien,  n'a  rien. 

La  Monarchie  de  1815  n'est  pas  tombée  toute  seule  en  1830. 

La  Monarchie  de  18-30  n'est  pas  tombée  toute  seule  en  1848. 

La  République  de  1848ne  tombera  pas  toute  seule  en  1851  : 
et,  s'il  n'y  a  pour  la  renverser  que  vos  déliljérations  de  la 
Rue  de  Rivoli,  de  la  Rue  des  Pyramides ,  de  la  Rue  de  l'U- 
niversité, vos  dîners  de  fusion  et  vos  harangues  de  tribune, 
prenez  garde  de  raffermir,  connue  on  affermit  le  clou  sur  la 
tête  duquel  on  frappe. 

En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis  :  c'est  ridicule,  c'est 
risible. 

Si  vous  entendiez  comme  le  peuple  s'en  moque  ! 

Lui  qui  est  toujours  prêt  à  verser  son  sang  pour  ce  qui 
est  l'objet  de  sa  foi  ! 

Je  connais  mille  républicains,  dans  le  peu  que  je  connais, 
convaincus  ou  convertis,  qui  sont  tous  prêts  à  se  faire  tuer 
pour  défendre  la  Répul)lique;  je  ne  connais  pas  un  seul 
monarchiste  qui  soit  décidé  à  braver  le  même  péril  pour 
relever  la  Monarchie. 

Bien  dîner,  bien  digérer  ne  suffit  pas. 

Je  viens  de  donner  ma  première  raison,  et,  je  l'ai  dit.  la 
plus  vulgaire. 

Je  passe  à  la  seconde  : 

La  République  ne  sera  pas  renversée,  parce  que  les  mo- 
tifs que  faisait  valoir  à  la  tribune,  le  27  septembre  1848, 


52  ISSi. 

M.  Dupin,  iToiil  pas  cessé  de  subsister  el  onl  conservé  toute 
leur  force. 
[.e  27  septembre  1848,  que  disait  M.  Dupin?  —  11  disait  : 

«  On  a  reconnu  qu'iL  n'y  avait  i-lus  de  monakchie  possible. 
»  Ceux  qui  s'honorent  (Vy  avoir  été  fidèles  jusqu'au  dernier  jour  ont  cru  qu'il 
était  (le  leur  devoir  social  de  se   RALLIER   FRANCHEMENT  a  la 

SEULE  FORME  QUI  DESORMAIS  PUT  CONJURER  LES  MALHEURS  PUBLICS.  » 

Et,  lorsque  M.  Dupin  s'exprimait  ainsi,  il  n'était  que  I  é- 
clio  de  la  pensée  nationale  qui  faisait  dire 
A  M.  Denjoy  : 

«  La  MONARCHIE  EST  MORTE  ;  la  France  désormais  ne  peut  plus  être 
gouvernée  que  par  la  France,  » 

A  M.  de  Caulaincourt  : 

«  Le  crouveruement  républicain  !    Tout  autre   est  impossible  :  TOUTE 

ARRIÈRE-PENSÉE   SERAIT   CRIMINELLE.  )) 

A  M.  Ségur-d'Aguesseau  : 

«  La  forme  monarchique  a  fini  son  temps;  elle  est  désormais  convaincue 
d'impuissance  pour  satisfaire  aux  nécessités  sociales  de  la  démocratie 
triomphante.  Plus  de  bonapartisme!  Plus  de  légitimisme  !  Plus  de  ré- 
gence! Vive  la  République  !  » 

A  M.  Dariste  : 

«  Nul  ne  peut  méconnaître,  dans  l'établissement  de  la  République,  la 
volonté  delà  Providence,  qui,  après  un  travail  de  soixante  ans,  a  détruit 
dans  nos  mœurs  toutes  les  racines  de  la  monarchie  pour  consacrer  au  mi- 
lieu de  nous,  d'une  manière  définitive  et  complète,  ces  grands  principes 
de  la  loi  universelle  :  Liberté,  Égalité,  Fraternité.  Aussi  attendions- 
nous  la  République,  les  uns  un  peu  plus  tôt,  les  autres  un  peu  plus  tard.  » 

A  M.  Bocher  : 

«  J'aime  assez  ma  patrie  pour  ne  point  attirer  sur  elle  les  maux  de  la 
guerre  civile,  et  je  crois  avoir  assez  de  raison  pour  comprendre  que  ces 
maux  seraient  inévitables  si  l'on  tentait  de  remonter  désormais  vers  des 
MONARCHIES  IMPOSSIBLES....  La  Régence,  je  la  tiendrais  là,  dans  ma 
main,  et  il  dépendrait  de  moi,  en  l'ouvrant,  de  la  faire  sortir,  que,  dans 
l'intérêt  de  mon  pays  d'abord,  et  pour  cette  famille  même  en  faveur  de 
laquelle  on  me  croit  capable  de  la  rêver,  mes  doigts  se  briseraient  plutôt  qixe 
de  la  laisser  s'échapper.  » 

A  M.  Mathieu  Bodet  : 

«  Accepton-  avec  joie  lu  progriiinmc  qin'  la  République  a  In-crii  sur 


LA  UKi'LbLlQLK  M:  SKUA  I'AS  RK.W  KUSEE.     3:3 

sou  drapeau....  l.a  rt-ïi.-rtaurc  ne  sérail  i>as  i^euk'ineiit  LOta'Ain.K,  elle  se- 
rait FrSESTE.  Tour  des  choses  nouvelles,  il  faut  des  hommes  nouveaux. 
L'expérience  dupasse,  la  connaissance  pratique  des  institutions  tombées 
seraient  plutôt  un  embarras  qu'un  appui,  un  fardeau  qu'un  secours.  vivK 

I.A    RÉPUBLIQUE  !    )> 

A  M.  Abbatufci  : 

«  Jl  faut  accepter  dans  toutes  ses  conséciucnees  la  révolution  puliliciue 
et  sociale  qui  vient  de  s'opérer.  » 

A  M.  Buffet  : 

«  Le  jour  même  de  la  révolution  de  février,  les  hommes  investis  par 
racclamation  populaire  de  la  mission  d'organiser  un  gouvernement  pro-_ 
visoire  déclaraient  qu'à  leurs  yeux  la  forme  républicaine  était  la  seiile  qui 
convînt  désormais  à  la  France  ;  ils  ])roclamaicnt  la  llépublique,  sauf  in 
rnlifiration  du  peuple,  c'est-à-dire  de  l'Assemblée  qui,  élue  par  le  peuple, 
parlera  et  agira  en  son  nom.  Cette  ratification  doit-elle  être  donnée?  — 
Je  reponds  sans  hésiter  AFFIRMATIVEMENT.  » 

A  M.  Dabeaux  : 

M  Oui,  citoyens^  la  Képubliq\ie  !  cette  forme  détînîtive  de  gouvernement 
convoitée  comme  un  avenir  séduisant  par  ceux  mêmes  qui  n'y  voyaient 
qu'une  brillante  utopie,  elle  est  a  nous!  » 

A  M.  Thiers  : 

«  La  République  est  lu  forme  de  gouvernement  qui  nous  divise  le 
inoins.  » 

Go  qui  était  vrai  après  le  24  février  1848,  non  seulement 
n'a  pas  cessé  de  Têtre,  mais  l'est  devenu  encore  plus  nbso- 
lument,  car  tout  ce  qui  s'est  passé  en  Europe  depuis  deux 
ans,  h  A'ienne,  à  Prague,  à  Milan,  à  Florence,  à  Niiples  sur- 
tout, à  Rome,  à  Berlin,  à  Cassel,  dans  toute  l'Allemagne  cl 
d;nis  toute  l'Italie,  a  jeté  sur  la  royauté  une  clarté  sinistre. 

Cette  clarté,  en  dissipant  les  illusions  dernières  ,  a  éloi- 
gné d'elle  à  jamais  tous  les  ])arlisans  sincères  de  la  Li- 
berté, tous  les  adversaires  déclarés  de  l'Arbitraire. 

Je  suis  de  ce  nombre. 

Et  cependant,  quand  M.  Guizot  avait  disparu  le  24  Fé- 
vrier, quand  M.  Thiers  s'était  éclipsé  ,  j'étais  aux  Tuileries, 
j'étais  à  la  Chambre  des  députés,  et  je  venais  chercher  ;t  la 


54  1»51. 

liibuïie  le  diiipcau  (jui  sorvil  à  i)ruléger  i;i  roli;iilo  préri- 
pilée  de  M*"®  la  duchesse  d'Orléans. 

Je  n'ai  jamais  fait  partie  d'aucune  société  secrète  ou  dé- 
guisée. 

Je  n'ai  pas  appartenu  à  la  Société  Aide-toi  le  ciel  V aidera, 
fjui  aida  à  M.  Guizot  à  renverser  la  Restauration. 

Je  n'ai  jamais  eu,  comme  M.  Thiers  carbonaro,  à  pronon- 
cer de  serment  de  haine  à  mort  contre  la  royauté. 

Je  n'ai  jamais  conspiré  la  chute  d'aucun  gouvernemcnl, 
et,  comme  M.  Dupin,  je  puis  dire  que  j'ai  été  fidèle  jusqu'au 
dernier  jour  à  la  Monarchie  qui  avait  reçu,  en  1834,  mon 
serment  de  fidélité  en  qualité  de  député  de  la  Creuse. 

Je  n'ai  contribué  en  rien  à  l'avènement  de  la  République, 
ni  le  24  lévrier,  ni  le  4  mai,  ni  le  7  septembre,  ni  le  4  no- 
vembre 1848;  je  n'ai  appuyé  ni  le  gouvernement  provisoire, 
ni  la  commission  executive,  ni  le  général  Gavaignac;  je  ne 
suis  donc  pas  suspect  d'enthousiasme  pour  la  R('pul)li(iiie 
(juandje  m'exprime  comme  je  viens  de  le  faii'c. 

J'ai  tout  essayé  pour  empêcher  la  Monarchie  de  1830  de 
tomber;  je  sacrifierai  tout  pour  empêcher  la  Républi(|ue 
de  1848  d'avoir  le  même  sort. 

Je  ne  crois  pas  aux  gouvernements  de  droit  :  je  suis  pour 
les  gouvernements  de  fait. 

C'est  à  ce  titre  que  j'ai  soutenu  la  Monarchie  de  1830; 
c'est  à  ce  titre  également  que  je  soutiens  la  République 
de  1848. 

J'ai  poui"  principes  (pie  tout  gouvernement  qui  tombe  a 
mérité  de  tomber,  et  qu'il  est  plus  facile  à  un  gou\  ornement 
de  ne  pas  choir  que  de  se  relever. 

Aussi  la  République  ne  se  laissera-t-elle  pas  l'enverser. 
Tous  les  avantages  sont  de  son  côté  :1e  fait,  le  droit,  le 
nombre.  Conspirer  pour  la  rétablir,  sérail  périlleux  :  mou- 
rir, s'il  le  fallait,  [)our  la  mainlenir,  serait  glorieux.  Ce  sen- 
timent est  celui  (|ui  anime  beaucouji  dlionnues  fermes  et 
qui  veillent  dans  le  silence.  \'ous  aviez  donc  l'aisitn.  et  [lar- 
faitement  l'aison  de  dire,  o  monsieur  IJupin.  (pi'il  n'y  avait 


LA  REPUBLIQUE  NE  SERA  PAS  RENVERSEE.     55 

plus  (le  Monarchie  possible,  et  que  la  République  élail  la 
seule  forme  de  gouvernement  qui  désormais  pût  conjurer 
les  malheurs  publics!  Cette  croyance  a  pu  paraître  s'affai- 
blir depuis  deux  ans  ;  mais  le  moment  n'est  pas  loin  où  elle 
recouvrera  tout  son  empire.  Ce  moment,  ce  sera  celui  où 
les  orateurs  de  la  rue  de  Rivoli,  de  la  rue  des  Pyramides  et 
de  la  rue  de  l'Université,  monteront  tous,  ainsi  qu'ils  l'an- 
noncent, à  la  tribune  de  l'Assemblée  nationale,  pour  y  nier 
fièrement  la  République  et  y  affirmer  hautement  la  Monar- 
chie. Quelle  défaite  nouvelle ,  je  le  prédis,  ils  préparent  à 
la  Monarchie  !  Quel  triomphe  éclatant  ils  préparent  à  la  Ré- 
publique !  Qu'ils  l'attaquent  donc  ,  ces  fiers  champions, 
dont  pas  un  n'a  su  défendre  la  Royauté,  ni  en  Juillet  1830, 
ni  en  Février  1848  ! 

Je  passe  à  une  troisième  raison  qui  me  paraît  souveraine 
et  sans  réplique. 

La  République  ne  sera  pas  renversée,  par  ce  motif  qu'il 
n'est  pas  encore  arrivé  à  un  mort  de  tuer  un  vivant. 

Or,  la  Monarchie,  en  France,  est  morte  et  bien  morte. 

Procès-verbal  de  son  décès  et  de  son  inhumation  a  été 
dressé  en  ces  termes  par  M.  de  Chateaubriand  : 

«  Puisque  aucun  pouvoir  parmi  nous  n'est  inviolable,  puisque  le  scep- 
tre héréditaire  est  tombé  quatre  fois  depuis  trente-huit  années,  puisque  le 
bandeau  royal  attaché  par  la  victoire  s'est  dénoué  deux  fois  de  la  tête  de 
Napoléon,  puisque  la  souveraineté  de  Juillet  a  été  incessamment  assaillie, 
il  faut  en  conclure  que  ce  n'est  2><is  la  République  qui  est  impossible,  mais  la 
monarchie.  La  France  est  sous  la  domination  d'une  idée  hostile  au  trône  : 
uu  diadème  dont  on  reconnaît  d'abord  l'autoiùté,  puis  que  l'on  foule  aux 
pieds,  que  l'on  reprend  ensuite  pour  le  fouler  aux  pieds  de  nouveau,  n'est 
qu'une  inutile  tentation  et  un  symbole  de  désordre.  On  impose  un  maître 
à  des  hommes  qui  semblent  l'appeler  par  leurs  souvenirs,  et  qui  ne  le  sup- 
portent plus  par  leurs  mœurs  ;  on  l'impose  à  des  générations  qui,  ayant 
perdu  la  mesure  et  la  décence  sociale,  ne  savent  qu'insulter  la  personne 
royale  ou  remplacer  le  respect  par  la  servilité.  » 

CHATEAITBRIAND   Mémoires  d' outre-tombe. 

Entre  la  République  debout  et  la  Monarchie  tombée,  le 
Peuple  français  pourrait-il  un  seul  instant  hésiter  ? 
Non,  il  n'hésitera  pas.  caria  vérité  de   ces  paroles  de 


o6  1S51. 

l'Écriture  ,  confirmée  pai-  les  siècles .  s'est  gravée  dans  sa 
mémoire  : 

«  Voici  quel  sera  le  droit  du  roi  qui  régnera  sur  vous  : 

»  Il  prendra  vos  tils  et  il  les  mettra  sur  ses  chariots.  11  b'eii  fera  des 
gens  de  cheval,  et  il  les  fera  courir  devant  son  char. 

»  Il  en  fera  ses  officiers  ;  il  prendra  les  uns  pour  labourer  ses  champs 
et  pour  recueillir  ses  blés,  et  les  autres  pour  lui  fabriquer  les  armes  et 
l'attirail  de  la  guerre. 

»  II  fera  de  vos  filles  de?  parfumeuses,  des  cuisinières  et  des  bou- 
langères. 

»  Il  prendra  aussi  ce  qu"il  y  aura  de  meilleur  dans  vos  champs,  dans 
vos  vignes  et  dans  vos  plants  d'oliviers,  et  les  donnera  à  ses  serviteurs 
préférés. 

»  Il  vous  fera  payer  la  dîme  de  vos  blés  et  du  revenu  de  vos  vignes, 
pour  avoir  de  quoi  donner  à  ses  officiers  et  à  ses  eunuques. 

»  Il  prendra  vos  serviteurs,  vos  servantes  et  les  jeunes  gens  les  plus 
forts,  avec  vos  ânes,  et  les  fera  travailler  pour  lui. 

»  Il  prendra  aussi  la  dîme  de  vos  troupeaux,  et  vous  serez  ses  esclaves. 

»  Alors  vous  crierez  conti'e  ce  roi  que  vous  aurez  voulu,  et  le  Seigneur 
ne  vous  exaucera  pas,  parce  que  c'est  vous-mêmes  qui  aurez  demandé 
d'avoir  un  roi.  »  (I.  bois,  7.  18.) 

Non,  il  n'hésitera  pas,  car  la  Royauté  a  été  condanmée  eu 
ces  termes  par  un  roi,  par  Frédéric  II,  roi  de  Prusse  : 

«  Dans  les  royaumes,  la  forme  du  gouvernement  n'a  de  base  que  le  des- 
potisme du  souverain  :  les  lois,  le  militaire,  le  négoce,  l'industrie  et  toutes 
les  autres  parties  de  l'État  .sont  assnjéties  au  caprice  d'un  seul  homme 
qui  a  des  successeurs  qui  ne  se  ressemblent  jamais  ;  d'où  il  s'ensuit,  pour 
l'ordinaire,  qu'à  l'avènement  d'un  nouveau  prince,  l'État  est  gouverné  par 
de  nouveaux  principes,  et  c'est  ce  qui  porte  préjudice  à  cette  forme  de 
gouvernement.  Il  y  a  de  l'unité  dans  le  but  que  les  républiques  se  propo- 
sent et  dans  les  moyens  qu'elles  emploient  pour  y  parvenir;  ce  qui  fait 
qu'elles  ne  le  manquent  presque  jamais. 

»  Dans  les  monarchies,  un  fainéant  succède  à  un  prince  ambitieux  : 
celui-ci  est  suivi  d'un  dévot  ;  celui-là  par  un  guerrier  ;  celui-ci  par  un  sa- 
vant; celui-là  par  un  autre  qui  s'abandonne  à  la  volupté  ;  et,  pendant  que 
ce  théâtre  mouvant  de  la  fortune  présente  sajis  cesse  des  scènes  nouvelles, 
le  génie  de  la  nation,  diverti  par  la  variété  des  objets,  ne  prend  aucune 
assiette  fixe.  Il  faut  donc  que,  dans  les  monarchies,  les  établissements  qui 
doivent  braver  la  vicissitude  des  siècles  aient  des  racines  si  profondes, 
qu'on  ne  puisse  les  arracher  sans  ébranler  en  même  temps  les  plus  soli- 
des fondements  du  trône. 

»  S'il  est  vrai  que  la  forme  de  gouvernement  la  ]ilus  parf;iite  est  colle 
d'un  royaume  bien  administré,  il  n'est  pas  moins  certniu  que  les  répuVili- 


LA  RÉPUBLIQUE  iNK  SEHA  l'AS  UENVEUSÉE.     57 

que»  ont  rempli  ie  plus  promptement  le  but  de-leur  institution,  et  se  sont 
mieux  conservées,  parce  que  les  bons  rois  meurent,  et  que  les  sages  lois 
sont  immortelles.  » 

Je  Icrmine,  cl  je  dis  :  Non  ,  la  République  ne  sera  pas 
renversée  ;  car,  pour  qu'elle  lut  icnversée,  il  faudrait  que 
la  Monarchie  pût  être  rétablie. 

Or,  c'en  est  fait  désormais,  en  France,  de  la  royauté,  car 
elle  ne  pourrait  y  i-eprendre  son  cours,  quatre  fois  inter- 
rompu, qu'en  remontant  pour  le  moins,  dans  le  passé,  jus- 
qu'à 1750.  Tout  un  siècle,  tombé  en  poussière ,  ne  se  res- 
suscite pas  !  Si  Charles  II,  ramené  par  Monck,  en  1659,  a  pu 
relever  le  trône  à  la  place  du  billot  sur  lequel  était  tombée 
la  tète  de  Charles  P*",  en  1649,  c'est  qu'il  n'était  tombé,  en 
Angleterre,  que  la  tète  d'un  roi.  Les  institutions  étaient 
restées  debout.  L'aristocratie  britannique,  l'inégalité  des 
partages,  le  régime  des  substitutions  avaient  survécu  au 
protectorat  d'Olivier  et  de  Richard  Gronnvell. 

En  est-il  ainsi ,  en  France,  où  le  droit  d'aînesse  a  été 
aboli,  où  l'égalité  des  partages  est  entrée  dans  les  mœurs, 
où  toute  aristocratie  héréditaire  a  disparu? 

L'impossibilité  de  rétablir  la  Monarchie  équivaut  donc  à 
l'impuissance  de  renverser  la  Républiciue. 

Non,  elle  ne  sera  pas  renversée,  parce  qu'elle  ne  pourrait 
pas  être  remplacée. 


1851 


LE  MEPRIS  DES  LUIS. 


19  mai  1851. 

Le  représentant  du  Bas-Rhin,  le  dernier  élu  du  suffrage 
universel,  a  déposé  sur  le  bureau  de  l'Assemblée  législa- 
tive, avec  demande  d'urgence,  la  proposition  suivante  : 

«  Attendu  que  rien  n'est  plus  contraire  à  la  stabilité  dos 
gouvernements  que  le  mépris  des  lois  ; 

»  Attendu  qu"il  vaut  mieux  abroger  une  loi  si  elle  est 
inutile,  que  de  la  laisser  outrager  impunément; 

»  Attendu  que  la  désuétude,  c'est  l'arbitraire  ; 

»  Attendu  que  la  loi  du  11  août  1848  est  de  jour  en  jour 
plus  audacieusement  défiée  et  plus  effrontément  méconnue 
dans  la  principale  de  ses  dispositions,  celle  qui  est  ainsi 
conçue  : 

«  Art.  lii".  Toute  attaque,  pur  l'un  des  moyens  énoncés  en  l'article,  l^r 
de  la  loi  du  17  mai  1819,  contre...  les  institutioss  képublicaines  et 
LA  CONSTITUTION.  Contre  le  principe  de  la  souveraineté  du  peuple  et  du 
suffrage  universel,  sera  punie  d'un  emprisonnement  de  trois  mois  à  cinq 
ans,  et  d'une  amende  de  trois  cents  francs  à  six  mille  francs  ;  » 

»  Attendu  qu'il  y  a  urgence  : 

-»  1°  Puisque  notamment  on  a  pu  écrire  impimémenl  des 
plu'ases  Iclh's  (|uc  celle-ci,  non  moins  contraire  ii  l'autorité 
de  l'Asscmi)lcc  n.ilionjih"  (|u'au\  institutions  républicaines, 
à  la  souvei'ainclc  du  i)OU|)lc  et  au  sufl'ragc  universel  :  u  La 
»  seconde  fête,  ce  fut  l'acclamation  vingt-seit   fois  répé- 


LE  MEPRIS  DES  LOIS.  oO 

»  TÉK,  de  la  l'oiine  gouvemeincnlale  FILOUTÉE  ;i  la  France 
»  par  le  Provisoire  ; 

»  2°  Puisque  aujourd'hui  même  plusieursjournaux  rendent 
compte  de  séances  dans  lesquelles  le  changement  de  la 
forme  de  gouvernement  a  été  Tobjel  de  délibérations  li- 
vrées à  la  publicité  ; 

»  Je  dépose  la  proposition  suivante  : 

«  Le  décret  du  11  août,  relatif  aux  crimes  et  délits  com- 
»  mis  par  la  voie  de  la  presse,  est  abrogé.  » 

»  Le  10  mai  18ol. 

"»  EMILE   DE    GIRARDIN, 

»  Beprésentant   du  pevple.   » 


1851 


Ul  E  FAUT-IL  ENTENDRE  PAR  CE  MOT  :  LA  LOI? 


22  mai  1851. 

Le  journal  de  M.  Guizot  (iélend  en  ces  termes  la  loi  du 
M  mai,  qui  sujiprime  trois  millions  d'électeurs  : 

«  II  faut  que  lu  loi  soit  respectée  par  tous  ;  la  loi  est  la  protection  de 
tous  les  gens  de  bien.  La  loi  est  la  base  fondamentale  de  toute  association 
humaine  ;  elle  est  le  contrat  tutéiaire  de  tous  les  membres  de  cette  société  ; 
rlle  ne  peut  être  livrée  au  caprice  des  minorités  ;  il  n'y  a  que  des  démo- 
lisseurs et  des  incendiaires  qui  prétendent  ébranler  ou  détruire  les  as- 
sises de  l'édifice  social.  » 

Donc, si  376  représentants  du  peuple  se  mettaient  d'accord 
pour  abroger  la  Conslilulion  par  une  Loi,  renverser  la  Ré- 
publique et  rétablir  la  Monarchie,  il  faudrait  que  tous  les 
Français  s'y  soumissent. 

Est-ce  là  ce  qu'entend,  est-ce  là  ce  (|ue  prétend  le  Jour- 
nal de  M.  Guizot  ?  II  importe  d'éelaircir  ce  point. 


IL 


21  août  1851. 

avais  deniaiule  au  Journal  de  MM.Guizotet  de  Pastoret, 


QUE  FAUT-IL  !•  NTENDKE  PAK  CE  MOT  :  LA  LOI  ?    Gl 

au  Moniteur  do  la  Fusion,  it  VAsscmblée  nationale,  quellr 
porUH'  il  donnait  à  ce  mol  :  la  loi  ;  s'il  en  étendait  le  sens 
jusqu'à  admettre  que  376  représentants  du  peuple  eussent 
le  droit  de  voter  le  renversement  de  la  République  et  le 
rétablissement  de  la  Monarchie?  La  question  était  caté£:o- 
ri(jue;  aussi  est-ce  en  n'y  répondant  pas  que  la  feuille  {u- 
sionnaire  y  a  répondu.  Même  silence  gardé  sur  cette  ques- 
tion :  Si  23  départements  sur  86  étaient  enlevés  ii  la  Fran- 
ce, que  devrait-elle  faire? 


1851 


L'HEROTSME  DF  JOURNAL  DES  DÉBATS. 


24  mm  1851. 
Je  lis  dans  le  Journal  des  Débats  : 

«  En  voyant  monter  M.  Emile  de  Girardin  ii  la  tribune,  nous  étion* 
bien  sûrs  qu'il  s'y  distinguerait  à  sa  manière.  M.  Emile  de  Girardiu  n'a 
pas  trompé  notre  attente;  il  a  été  ce  qu'il  est  toujours,  dans  la  presse  et  à 
la  tribune  :  il  a  été  lui-même,  c'est  tout  dire.  Sait-on  le  reproche  que 
M.  Emile  de  Girardiu  est  venu  faire  au  parti  de  l'ordre  ?  C'est  que  les 
hommes  qui  composent  le  parti  de  l'ordre  ne  descendent  pas  dans  la  rue  ; 
c'est  qu'ils  n'y  sont  jamais  descendus  pour  défendre  leur  drapeau.  Sur  un 
point,  l'orateur  delà  Montagne  a  raison  ;  non,  les  hommes  d'ordre  ne  sont 
jamais  descendus  dans  la  rue  pour  attaquer  un  gouvernement  établi  ;  mais 
ils  y  sont  descendus  jilus  d'une  fois  pour  défendre  la  société  quand  elle  a  été  me- 
nacée, attaquée  par  les  nouveaux  amis  de  M.  Emile  de  Girardin.  Le  15  mai 
1848,  ils  y  sont  descendus  pour  délivrer  la  représentation  nationale  et 
chasser  les  nouveaux  amis  de  M.  Emile  de  Girardin.  Dans  les  journées  de 
juin,  il  y  sont  descendus  pour  attaquer  et  renverser  les  barricades  élevées 
par  les  nouveaux  amis  de  M.  Emile  de  Girardin.  Les  hommes  d'ordre  son! 
encore  prêts  à  descendre  dans  la  rue  le  jour  où,  suivant  la  menace  qu'il  en  a 
faite  à  la  tribune,  il  pourra  convenir  à  M.  Emile  de  Girardin  d'y  descen- 
dre il  la  tête  de  ces  factieux  qu'il  prend  sous  sa  protection,  et  dont  il  ne 
faut  pas  médire.  Cet  audacieux  appel  à  la  force,  cette  provocation  ouverte 
il  la  guerre  civile,  ont  produit  dans  les  rangs  de  la  majorité  Témotion 
qu'il  est  aisé  de  concevoir.  » 

C'est  le  cas  de  s'écrier,  après  avoir  lu  ces  lignes  :  Mal- 
heureux Journal  des  Débats  !  malheureux  Berlin  ! 

Feu  de  joiu's  avanl  la  l'évoIuUon  du  24  février  1848,  le 
Jownat  des  D('f)ats  s'exfirimait   comme  il  s'exprime  le  24 


L'Héroïsme  du  journal  des  débats. 

mai  1851,  non  moins  fièrement.  Il  s'écriait  :  «  Marchez  aw 
le  fantôme,  il  s'évanouira  !  » 

Et  le  24  février,  le  fantôme  qui  s'évanouissait  avait  pris, 
le  drôle!  les  traits  de  M.  Armand  Berlin. 

Se  sauver  de  France  en  Belgique  et  de  Belgique  enPrusse. 
c'est  la  manière  de  M.  Berlin  de  descendre  dans  la  rue. 

Voilà  comment  M.  Berlin  y  est  descendu  le  24  février,  en 
si  grande  hàle  qu'il  n'avait  pas  même  laissé  à  ses  rédac- 
teurs un  mot  d'instruction,  et  que  le  seul  qui  n'eût  pas 
perdu  la  tête,  parce  qu'il  était  fort  de  ses  sympathies  pour 
les  souffrances  du  peuple,  M.  Michel  Chevalier,  accourait  le 
25  février  à  la  Presse,  dans  mon  cabinet,  où  il  put  s'y  ren- 
contrer avec  bon  nombre  de  riches  banquiers  qui  se  ba- 
laient de  venir  ouvrir  un(>  souscription  en  faveur  des 
«  factieux.  » 

Il  est  vrai  que,  celle  fois  encore,  les  factieux  étaient 
vainqueurs. 

Mais  c'est  trop  longtemps  m'arréter  au  coin  de  M.  Berlin, 
ce  tambour-major  de  toutes  les  révolutions;  oui,  tambour- 
major  est  le  mot,  car  il  a  précédé  celle  de  1830,  provoqué 
celle  de  1848,  et  le  bâton  qu'il  fait  tourner  si  galamment  en 
l'air  est  de  sinistre  augure. 

Pour  toute  réponse  à  ce  que  dit  le  Journal  des  Débats.,  de 
l'empressement  que  les  hommes  d'ordre  ont  mis,  en  juin 
1848,  à  descendre  dans  la  rue,  je  le  renvoie  à  la  lettre  de 
M.  Clément  Thomas,  commandant  général  de  la  garde  na- 
tionale de  Paris,  publiée  le  2  décembre  1848  dans  le  Natio- 
nal, lettre  où  se  trouve  le  passage  suivant  : 

«  Une  force  approximative  de  50,000  liommeô  au  moins  était  convoquée 
AVANT  qu'aucune  tentative  de  barricade  eût  été  faite.  Non,  ce  n'est  ni 
un  chef,  ni  des  ordres  qui  ont  manqué  ;  mais,  ce  qui  est  vrai,  ce  qu'on  est 
forcé  de  dire,  c'est  qu'une  partie  de  la  garde  nationale  avait  mis  le  premier 
jour  peu  d'empressement  à  répondre  à  Vappel. 

»   CLÉMENT  THOMAS.  » 

Et  si  je  rappelais  tout  ce  qu'on  vint  me  dire,  la  veille  au 
soir,  de  la  fameuse  manifestation  des  bonnets  à  poil  ! 


1851 


MON  DRAPEAU. 


20  mai  1R51. 

Le  3/07H7cHr  nropprencl  (jue  M.  de  Rességuior  m'a  inler- 
rompu  pour  me  demander  :  Qvel  est  votre  drapeau  ? 

Si  j'avais  entendu  l'interruption  de  M.  de  Rességuier,  j'y 
eusse  répondu  hier;  ce  que  je  n'ai  pu  faire  hier,  je  le  fais 
ee  matin.  Je  réponds  à  M.  de  Rességuier  : 

Mon  drapeau,  c'est  le  drapeau  de  la  Liberté,  et  je  porte  à 
qui  que  ce  soit  le  défi  de  citer  une  seule  circonstance  dans 
ma  vie  oùla  Liberté  ait  été  d'un  côté,  et  où  je  me  sois  trouvé 
du  côté  opposé. 

En  septembre  1835,  j'étais  avec  l'Opposition,  avec  MM. 
Odilon  Barrot,  Garnier-Pagès  et  Berryer,  contre  MM.  de 
Broglie,  Guizot  et  Thiei's,  proposant  d'ériger  en  attentat  à 
la  sûreté  de  l'État,  punissable  de  la  peine  de  mort,  ou  tout 
au  moins  de  la  détention,  Vattaque  contre  le  pi'incipe  ou  la 
forme  de  gouvernement  établi  par  la  Charte  de  1830. 

Quoique  siégaiTt  sur  les  bancs  de  la  majorité,  je  prenais 
la  défense  de  M.  Dupoty.  accusé  de  complicité  morale:  celle 
de  M.  Lamennais,  condamné,  en  1810,  à  un  an  de  prison  ; 
celle  des  pèlerins  de  Belgrave-Square,  que  M,  Guizot  te- 
nait al)solumenl  ;i  flétrir;  celle  des  jésuites,  que  M.  Thiers 
voulait  placer  hors  le  droit  commun  ;  celle  des  membres  de 
l'opposition,  MM.  de  Maleville,Duvergier(le  Hauranne, Odi- 
lon Burrol.  Léun  Faucher,  etc..  que  M.  GMiz<it  voulait  aussi 


MON  DRAPEAU.  65 

flétrir  pour  avoir  banqueté  au  Gliàteau-Rouge,  ni  plus  ni 
moins  que  s'ils  eussent  dîné  à  Belgrave-Square. 

Ai)rès  le  24  février  1818,  lorsque  tant  de  gens  qui  pailenl 
haut  se  taisaient,  se  cachaient  et  adulaient  le  gouverne- 
ment provisoire,  je  faisais  mieux  encore  que  de  défendre 
la  Liberté  ;  je  l'exerçais. 

Le  24  août  1848,  je  convoquais  tous  les  journaux  et  tous 
les  écrivains  chez  Lemardelay,  pour  protester,  au  nom  de 
la  Liberté  violée,  contre  la  suppression  arbitraire  de  la  Ga- 
zette de  France  et  du  Rep)'ésenta)}t  du  peuple. 

Après  comme  avant  Télection  du  10  décembre,  est-il  une 
seule  liberté  dont  j'aie  abandonné  la  cause? 

Liberté  de  réunion. 

Liberté  de  presse. 

Liberté  d'enseignement, 

Liberté  d'industrie. 

Liberté  d'association, 

Liberté  de  vote, 

Liberté  de  pétition. 

Liberté  des  peuples  de  se  donner  la  forme  de  gouverne- 
ment qui  leur  convient, 

Liberté  de  défense. 

Liberté  de  témoignage. 

Ai-je  manqué  à  ce  dernier  devoir  au  procès  de  Versailles? 

Ai-je  laissé  s'accomplir  sans  les  plus  énergiques  protesta- 
tions le  renversement  de  la  République  romaine  par  la  Ré- 
publique française? 

Mon  drapeau,  c'était  celui  qu'arboraient  hautement  et  que 
déployaient  tout  entier,  en  mars  1848,  MM.  de  Montalem- 
bert,  de  Valimesnil  et  de  Riancey. 

Ai-je  fait  comme  eux  ? 

Le  vertige  de  la  peur  me  l'a-t-il  fait  trahir  et  déserter? 

Que  M.  de  Rességuier  réponde! 

Au-dessus  de  toutes  les  formes  de  gouvernement,  au- 
dessus  de  toutes  les  chartes  octroyées  ou  bâclées,  au-des- 
sus de  toutes  les  Constitutions  votées,  je  place  la  Liberté. 

Ce  n'est  pas  ma  faute  si  mon  drapeau  change  si  souvent 

X  5 


66  *8SI. 

de  place,  s'il  est  obligé  d'aller  alternativement  de  droite  à 
gauche  et  de  gauche  à  droite;  qu'est-ce  que  cela  prouve? 

Cela  prouve  qu'aucun  pouvoir  en  France  n'est  fidèle  à  son 
origine,  qu'aucun  homme  politique  n'est  fidèle  à  lui-même. 

En  1846,  M.  Guizot  fait  entendre  aux  électeurs  assemblés 
ces  paroles  :  «  Toutes  les  politiques  vous  promettront  le 
progrès;  la  politique  conservatrice  seule  vous  le  donnera.  « 

Je  recueille  ces  paroles;  la  Presse  en  est  l'écho. 

En  1847,  M.  Guizot,  enivré  et  enchaîné  par  une  majorité 
de  cent  voix,  renie  et  combat  tout  progrès? 

Est-ce  ma  faute,  à  moi,  et  devais-je  renier  ce  que  j'avais 
affirmé? 

En  1848,  M.  Ledru-Kollin ,  ministre  de  la  République 
tombe  dans  tous  les  excès  de  pouvoir  qu'il  avait  violenunent 
reprochés  aux  ministres  de  la  Monarchie. 

Est-ce  ma  faute,  à  moi,  et  devais-jô  les  approuver? 

Je  soutiens  ardemment  la  candidature  de  M.  L.-N.  Bona- 
parte, pour  venger  la  Liberté  et  la  Justice,  qu'avait  outra- 
gées M.  le  général  Cavaignac. 

Est-ce  ma  faute,  h  moi,  si  M.  L.-N.  Bonaparte  commet  les 
mêmes  actes  d'arbitraire,  élal)lit  l'état  de  siège,  le  main- 
tient depuis  deux  ans,  suspend  des  journaux,  etc.? 

Parce  que  M.  L.-N.  Bonaparte  a  manqué  aux  espérances 
qu'il  m'avait  données  et  à  la  confiance  (jue  ses  déclarations 
avaient  l'ait  naître  en  moi,  devais-je  (juitter  mes  convictions 
afin  de  ne  pas  iTie  séparer  de  sa  personne? 

Le  jour  où  la  Minorité  opprimée  se  changerait  en  Majorité 
oppressise,  malgré  mes  efl'orts,  et  m'obligerait  ainsi  de 
changer  de  ciMé  et  d'alliM-  m'asseoir  h  droite,  serait-ce  en- 
core ma  faute  ? 

Une  fois  de  plus,  cela  est  vrai,  mon  drapeau  aurait  changé 
<le  place  ;  mais  aurais-je  change  de  drapeau  ? 

Si  M.  de  Rességuier  se  tait,  que  la  conscience  |)ubli(|ue,  à 
huiuelle  je  m'adresse,  réponde  ! 


18o1 


LE  PRIVILEGE  DES  FUSILS. 


19  mai  iBôl. 

Le  Courrier  ile  Lyon,  dont  Popinion  ivt'st  pns  suspecte, 

en  rendant  compte  d'une  touinée  administrative  faite  par 

M.  le  commissaire  extraordinaire,  préfet  du  lihône,  cite  celte 

réponse,  faite  par  ce  fonctionnaire  au  maire  de  Beaujeu  : 

«  La  règle  de  conduite  que  j'ai  adoptée  pour  moi,  je  vous  conseille, 
messieurs,  de  la  prendre  aussi  pour  vous-mêmes.  Je  ne  vous  promets  pas 
que  dans  cette  lutte  contre  l'anai-chie,  nous  n'aurons  pas  de  mauvais  jours 
à  passer.  Mais  tenez  pour  certain  que  le  pire  des  sj-stèmes  serait  Tinertie, 
et  qu'à  caresser  le  tigre  l'on  ne  saurait  manquer  d'en  être  dévoré. 

»  Permettez-moi  de  vous  dire  aussi  qu'étant  les  plus  éclairés,  les  plus  riches, 
le.'i  plus  nombreux,  ayant  FOUR  NOUS  l'organisation  sociale,  la  Ma- 
gistrature, l'administration,  l'armék,  nous  n'avons  besoin  pour 
vaincre  que  d'un  peu  de  persévérance  et  de  bonne  volonté. 

»  J'ajouterai  que  si  quelque  violence  anarchique  est  tentée  contre  vous, 
vous  pouvez  compter  qu'elle  rencontrera  de  la  part  du  gouvernement  une 
prompte  et  vigoureuse  répression  ;  mais  qu'à  votre  tour  vous  accroîtrez  puis- 
samment la  force  protectrice  de  ce  gouvernement,  si  vous  faites  bien  savoir  à 
tout  le  monde  qu'au  besoin  vous  avez  une  bonne  charge  de  poudre  et  deux 

BALLES  DANS  CHAQUE  CANON  DE  VOS  FUSILS.  » 

Ces  paroles  d'un  préfet  achèvent  d'éclairer  la  discussion 

qui  a  lieu  à  l'Assemblée  législative  sur  la  garde  nationale. 

Indignez-vous  donc  de  ces  paroles  d'un  détenu  politique, 


68  1S51. 

«  qui  a  du  fer  a  du  pain.  »  lorsqirim  fonctionnairo  politi- 
quo,  après  avoir  dit  :  a  Ndus  avons  pour  nous  Vorganisation 
sociale,  la  nun/isInifKi'e,  i'adniinislratitm.lV/rmec,»  leiniine 
sa  harangue  par  ces  mois  :  «  Faites  bien  savoir  à  tout  le 
monde  (prau  Ijesoin  vous  avez  une  bonne  charge  de  pou- 
dre et  deux  halles  dans  chaque  canon  de  vos  fusils .'  » 

Est-ce  clair  ?  Sur  la  question  des  fusils  comme  sur  toute 
autre  question,  ce  que  la  majorité  repousse,  c'est  le  di'oit  : 
ce  qu'(>lle  veut,  c'esl  le  privilège. 


31  mai  1851. 

Le  Constitutionnel,  en  rejMMcluisant  un  onzième  bulletin 
adressé  au  pkcple  et  a  l'armée  par  un  prétendu  comité  de 
RÉSISTANCE,  fait  ccttc  rédexion  à  l'adresse  de  la  Presse  : 

.<  Que  penser  de  ceux  qui  s'indignent  parce  qu'un  fonctionnaire  public, 
au  centre  d'un  des  foyers  de  la  démoci'atie  socialiste,  a  dit  qu'au  besoin  il 
fallait  que  les  hommes  d'ordre  eussent  une  bonne  chai-ge  dépendre  et  deux 
balles  dans  leur  fusil  ?  A  ce  propos,  on  déclame  contre  ce  qu'on  appelle  le 
pricilége  du  fusil.  Pour  nous,  nous  trouvons  tout  naturel  que  les  honnêtes 
gens  tiennent  à  n'avoir  pas  po'ur  seule  prérogative  le  privilège  d'être  égor- 
gés et  dépouillés.   » 

La  Presse  fait  au  Constitutionnel  c(4t.e  réponse  :  c'est 
qu'elle  désapprouve  également  ceux  qui  des  deux  parts  ne 
savent  que  menacer  do  la  mort  leurs  adversaii'es  politiques. 

Terreur  rouge  et  Terreur  blanche  lui  paraissent  égale- 
ment condamnables  et  barbares;  la  Terreur  blanche  parce 
qu'elle  provo(iue  la  Terreur  rouge  ;  la  Terreur  rouge  parce 
qu'elle  provoque  à  son  tom-  la  Terreur  blanche. 

Ni  l'une  ni  l'autre  ne  sont  la  Liberté. 

Où  la  Liberté  existe,  il  n'y  a  ni  Terreur  blanche  ni  Ter- 
reur rouge;  on  s'atlaiiueii  ligndi'ance  des  honnnes  et  jamais 
à  leui'  existence. 

Je  m'étonne  d'avoir  à  ajtjjrendre  cela  à  M.  Henri  Cauvain. 

Est-ce  (jue  .M.  lleiu'i  Cau\ain.   le  niarlial    ivdacleur  du 


LE  PRIVILÈGE  DES  FUSILS.  69 

'  Conslitiitionnel,  ne  sortit  p;Vs  le  même  qui,  le  t'i  mart;  1848, 
dcmaiidciil  ce  qui  suit  : 

«  Ouvrir  l'fcnE  de  la  iraterniïÉ  on  assurant  au  travailleur,  par  des 

INSTITUTIONS  KOUVELI-ES,  le    BIEN-ÊTRE  auqutl  IL    A    DROIT  ; 

)i  Assurer  à  tous  "une  instruction  morale  et  pratique  qui  permette  à  la 
République  de  profiter  de  Tintelligence  et  du  génie  de  tous  ses  enfants; 

»  Établir  une  nouvelle  organisation  judiciaire  en  liarmonie  avec  Içs 
principes  républicains  ; 

»  Réorganiser  l'impôt  ; 

»  Etc.,  etc.,  etc.  » 

Alors,  Je  peuple  élait  victorieux  :  !a  force  armée  était  ai)- 
senle  de  Paris  ;  le  Constitutionnel  envoyait  15,000  francs  aux 
vainqueurs  de  Février  ;  on  leur  prodiguait  les  adulations  et 
les  promesses. 

De  toutes  ces  promesses  en  est-il  une  seule  qu'aient  te- 
nue «  les  honnêtes  cjens  »  dès  qu'ils  ont  été  rassurés? 

Je  pose  cette  question  à  M.  Henri  Cauvain. 


1851 


VIVE  LE  ROI!  VIVE  LA  LIGLE! 


3  juin  1851. 

Si  l'on  en  juge  par  le  récit  des  journaux  ministériels. 
M.  L.-N.  Bonaparîe  aurait  été  à  Tonnerre  l'objet  d'un  ac- 
cueil non  moins  enthousiaste,  non  moins  sincère  et  non 
moins  flatteur  que  celui  fait  à  iM.  Armand  Marrast,  lorsque 
ce  dernier  se  rendit  à  Lille  ou  à  Douai,  en  1848,  pour  assis- 
ter à  une  remise  de  drapeaux. 

Les  pouvoirs,  changent  en  France,  mais  la  France  ne 
change  pas  ;  elle  est  toujours  la  même  poui'  tous  les  pou- 
voirs qui  se  succèdent.  F]lle  les  encense  tous;  c'est  ce  qui 
les  aveugle  et  les  perd  tous. 

Au  commencement  de  son  règne,  qui  lut  plus  populaire 
que  Charles  X?  Peu  de  mois  avant  sa  chute.  |)ar  quels 
transports  ne  l'ut  pas  accueilli  Louis-Philippe  se  rendant  à 
Dreux  par  le  (heiiiiii  de  Ter  du  Nord,  et  écrivant  d'Amiens, 
dans  l'ivresse  de  sa  joie,  ;\  M.  Guizot  :  a  .1/o/î  cher  miiiis- 
irc...  soyez  béni  !  » 

Le  4  novembre  1848,  le  jour  où  la  (lonslilutiou  l'ut  pro- 
mulguée sui"  la  place  de  la  (Concorde,  |)ar  (pielles  acclama- 
tions ne  lut  pas  salué  le  généi'al  (lavaignac.  assistant  au 
défilé  des  troujx's  cl  iW  l;i  i^ardc  nationale  ! 

En  1814,  quels  transixirts  a  rani\ée  des  Bourbons  et  an 
départ  de  TEmpercur  ! 


VIVE  LE  HOl  !  VIVE  LA  LIGUE  1  71 

En  1815,  quels  (ranspoits  non  moins  ardents  au  retour  de 
l'Empereur  et  au  départ  des  Bourbons  ! 

Même  année  1815.  QueLs  nouveaux  transports  au  nou- 
veau retour  des  Bourbons  et  au  nouveau  départ  de  TEm- 
pereur ! 

La  France  de  1850  est  eneore  la  France  de  1577,  alors 
qu'elle  criait  alternativement  :  Vive  le  roi  !  Vive  la  ligue! 

0  Paul-Louis  Courrier,  tu  avais  raison  lorsque  tu  te  ser- 
vais de  mots  que  je  ne  veux  pas  rappeler! 


1851 


LA  UÉPUBLIQUE  GONSOLIDEE. 


Il  On  me  duiincrait  le  oliuix  de  sept  cent  cinquante 
constituants,  et,  celtes,  je  les  choisirais  avec  soin,  que, 
j'en  suis  convaincu,  dans  Télat  actuel  des  partis,  sur- 
tout depuis  qu'on  a  tant  et  si  imprudemment  travaille 
a  ce  qu'on  appelle  la  fusion,  nos  e'ius  ne  viendraient  a 
bout  de  s'entendre  ni  sur  le  fond  ni  sur  la  forme,  ni  sur 
les  choses  ni  sur  les  personnes,  et,  tout  monarchistes 
qu'ils  seraient,  ils  feraient  encore  une  Re'publique.  •> 
l'iscATORï.  Neuvième  bureau. 


7  ji;in  1851. 
AtkMidez,  (lisaient-ils.  attendoz  lo28mai  J851,  attendez 
le  joui"  où  l'Assemblée  législative  enti'era  dans  la  troisième 
année  de  son  e.xislenee,  et  où  la  proposition  de  révision  de 
la  Constitiiti(jn  pouri'a  être  eonslitutionnellement  déposée 
sur  la  tribune  nationale;  de  tous  les  points  de  la  France  s'é- 
lèvera une  voix  unanime  ([ui  eri(>ra  :  révision  de  lx  consti- 
tution !  RENVERSEMENT  DE  LA  RÉPUBLIQUE  ! 

Attendez!  criaient  avec  ivresse  les  bonapartistes. 

En  avant!  reprenaient  avec  transport  les  légitimistes. 

Nous  attendons!  disaient  avec  amertume  les  orléanistes. 

Le  '28  mai  1851.  ce  jour  si  impatiemment  désiré,  est  enlin 
arrivé  ;  une  pi'oposilion  de  révision  émanant  d"un  ancien 
ministre  de  la  monarchie,  d'un  ancien  pair  de  France,  au- 
jourd'hui représentant  du  peuple,  de  M.  le  duc  de  Broglie, 
a  été  délibérée,  laite,  défaite,  rel'aile,  signée,  tléchirée,  re- 
signée, et  enfin  déposée  en  compagnie  i\c  deux  autres  pro- 


LA  RÉPUBLIQUE  CONSOLIDÉE.  73 

positions,  l'une  présentée  par  M.  Payer,  représentant  des 
Ardennes;  Pautre  par  M.  Larahit,  représentant  de  PYonne. 

Ces  trois  propositions  ont  été  examinées  dans  les  bu- 
reaux, convoqués  à  Pefïét  de  nommer  une  conuiiission  spé- 
ciale de  quinze  membres,  qui  aura  à  délibérer  sur  ces  pro- 
positions et  sur  celles  qui  pourront  suivre,  puis  à  rédiger 
un  rapport  (jui  devra  être  déposé  dans  le  délai  d'un  mois. 

Quelle  débandade  ! 

Quelle  déroute  ! 

Quelle  défaite! 

Quel  désastre  ! 

Quel  changement  d'altitude  ! 

Quel  revirement  de  langage  ! 

Que  sont  devenus  ces  fiers  légitimistes  (|ui  criaient  si 
haut  :  En  avant!  en  avant! 

Que  sont  donc  devenus  ces  l'ougueux  bonapartistes,  qui 
l)rétendaient  que  ce  serait  tout  au  plus  si  l'Assemblée  lé- 
gislative aurait  le  temps  de  voter  la  révision,  tant  serait 
grande  l'impatience  populaire  ? 

Que  sont  donc  devenus  ces  pauvres  oVIéanisles,  qui  guet- 
taient l'occasion  de  prendre  leur  revanche  contre  la  révo- 
lution du  24  Février  ? 

Entrez  dans  le  premier  l)ureau  :  M.  de  Montalembert  ter- 
mine benoîtement  le  discours  qu'il  vient  de  débiter  en  fa- 
veur de  la  révision  par  ces  mots  : 

«  Si  on  empêche  la  révision,  qu'une  opinion  de  plus  en  plus  nombreuse 
regarde  comme  un  remède,  réel  ou  imaginaire,  des  maux  actuels  du 
pays;  si  on  la  rend  impossible,  après  qu'elle  aura  été  votée  par  la  ma- 
jorité numérique  de  l'Assemblée,  et  réclamée  par  des  millions  de  péti- 
tioimaires,  on  n'aura  fait  qu'augmenter  l'impopularité  de  la  Constitu- 
tion et  de  la  République.  Elles  seront  l'une  et  l'autre  emportées  par 
Hot  de  la  réprobation  universelle.  A^eut  on  les  sauver?  il  faut  ouvrir  la 
porte,  autrement  elle  serait  enfoncée.  » 

Expliquez-vous,  monsieur!  Vous  dites  que  la  Constitu- 
tion et  la  République  seront  l'une  et  Pautre  emportées,  et 
que  la  «  porte  sera  enfoncée.'^  Ces  mots  sont  graves.  Est-ce  à 
dire  que  si  l'on  parvenait,  à  force  d'argent,  à  organiser  un 
15  mai  révisionniste,  le  i)ouvoir  exécutif  changé  de  veiller 


74  1851. 

sur  l'Assemblée  el  de  i;arder  la  ConsUUiUon  laisserait  en- 
vahir le  palais  législatil? 

Essayez  ! 

Vous  menacez  !  Menaces  vaines  !  Nous  n'avons  pas  peur. 

Nous  sommes  les  dél'enseurs  des  droits  de  trois  millions 
d'électeurs  ;  ce  n'est  pas  en  nous  menaçant  que  vous  nous 
intimiderez:  nous  avons  contre  vous  le  nombre  et  le  droit, 
et  nous  vous  retournons  vos  paroles  en  les  appliquant  à  la 
loi  du  31  mai  :  «  il  faut  ouvRnt  la  porte.  autre.>ie>t  elle 

SERAIT  enfoncée.  » 

Vous  dites  que  la  Constitution  el  la  République  sont  im- 
populaires; ce  qui  est  impopulaire,  monsieur,  c'est  votre 
œuvre  :  c'est  la  capote  grise  de  l'empereur  sous  la  robe 
noire  d'un  jésuite  ;  c'est  le  renversement  de  la  République 
rduiaine  par  la  République  française;  c'est  le  suffrage  uni- 
versel escobardé  ! 

Sortons  du  premier  bureau  el  entrons  dans  le  quatrième: 
M.  Creton  a  la  parole  ;  il  parle  contre  la  révision  ;  il  ne  veut 
ni  du  triomphe  des  bonapartistes,  qu'il  appelle  avec  ironie 
VÈre  des  Césars  ;  ni  du  triomphe  des  légitimistes,  qu'il  con- 
sidère coumie  chimérique  ;  il  serait  pour  le  rétablissement 
d'une  monarchie  constitulionnelie,  mais  la  division  des  par- 
tis monarchiques  lui  pai'ail  un  infranchissable  obstacle;  en 
consé(iuence.  il  recdunaît  (|ue  la  Ré{)ul)liquc  est.  quant  à 
présent,  la  seule  forme  de  gou\ernem(nU  i)nssible.  M.  de 
Rémusat,  le  dernier  ministre  de  Tintérieur  du  roi  Louis- 
Philippe,  parle  dans  le  même  sens.  La  République  impro- 
visée le  24  Février,  acclamée  le  4  mai,  votée  le  7  seplend)i"e, 
constituée  le  4  novembie  1848,  n'aui'ait-elle  donc  pas  été 
imposée  à  la  France? 

Du  quatrième  bureau,  d'où  nous  sortons  (1],  arrèlons-nous 


(1)  Au  nioment  où  les  nieniljres  <lu  quatrième  bureau  allaient  avoir  à 
choisir  entre  M.Jules  Favreet  M.  de  lverJrel,qui  avait  fait  connaître  fran- 
rhemont  quelle  était  la  Monarchie  dont  il  désirait  le  retour,  M.  Emile  de 
Girardin  demanda  qu'il  lui  fut  permis  de  po;cr  à  M.  de  Kerdrel  cette 
question  : 

—  M.  de  Kerdrel  croit-il  que  la  Monarchie  tiaditionnclle  et  le  sufl'rn^a 
unjver.-cl  puissent  exister  ensemble '/ 


LA  RKPLBLIQUE  CONSOLIDEE.  75 

au  sopUèiue,  où  vihre  une  voix  sonore  et  émue:  eeoulez 
l'oracle  du  parti  légitimiste  ;  c'est  lui  ([ui  parle  par  la  bou- 
che de  M.  Berryer. 

—  Que  dit-il? 

—  Il  dit  :  «  La  Constitution  est  la  sauvegarde  du  poijs  ; 
«  elle  est  la  garantie  de  la  société.  » 

—  11  propose  donc  de  la  maintenir?  —Non;  il  propose  de 
la  reviseï". 

—  Pounpioi  '! 

—  Parce  qu'il  \eut  que  «  la  France  délibère  dans  la  ma- 
»  jesté^  la  sincérité  de  ses  vceu.r.  « 

11  est  donc  contre  la  loi  du  31  mai  18o0  et  pour  la  loi  du 
15  mars  1849,  contre  le  sutTrage  de  fait  et  pour  le  suffrage 
de  droit,  contre  le  sufTrage  cadet  et  pour  le  suffrage  aîné? 
Non,  il  veut  le  maintien  de  la  loi  du  31  mai,  attendu  que 
«  cette  loi  a  imposé  des  conditions  qui  ne  sont  pas  de  la 
5)  compétence  d'une  Constituante.  » 

Est-il  possible  de  pousser  plus  loin  la  contradiction  des 
paroles,  l'incohérence  des  principes,  la  défiance  de  sa 
cause  ? 

Vous  croyez  (pie  la  France  est  légitimiste,  —  non,  vous 
ne  le  croyez  pas,  mais  vous  le  dites,  —  et  votre  premier  acte 
est  de  vous  défier  de  la  France,  de  mettre  à  l'écart  les  trois 
dixièmes  des  Français  majeurs  !  Donc ,  vous  savez  par- 
faitement que  la  France  n'est  pas  légitimiste. 

Mais  je  veux  supposer  un  instant  que  vous  soyez  pris  au 
mot;  que  la  révision  soit  adoptée,  et  que  la  loi  du  31  mai 
soit  maintenue  ;  je  veux  aller  plus  loin  encore,  je  veux  sup- 
poser que,  sur  sept  millions  d'électeurs  domiciliés,  quatre 
millions  votent  indirectement  ou  directement  pour  le  réta- 
blissement de  la  monarchie  :  de  quel  droit  quatre  millions 
de  Français  imposeraient-ils  leur  préférence  à  six  millions 


—  Certainement,  répondit  M.  de  Kerdrel. 

—  Eh  bieii  !  reprit  M.  de  Girardin,  vous  vous  abusez  :  si  vous  êtes  pour 
le  suffrage  universel,  vous  êtes  contre  la  Monarchie  traditionnelle,  et  si 
vous  êtes  pour  la  Monarchie  traditionnelle,  vous  êtes  contre  le  suffrage 
universel . 

Il  faut  choisir. 


76  1851. 

de  Français  également  majeurs,  savoir  :  li'ois  millions  qui 
auraient  voté  en  sens  contraire  de  la  monarchie,  et  trois 
millions  qui  n'auraient  pas  été  consultés?  Depuis  quand 
4  sont-ils  la  majorité  de  10?  Vous  voulez,  dites-vous,  que 
la  France  délibère  dans  la  majesté,  dans  la  sincérité  de  ses 
vœux,  et  vous  commencez  par  ôter  à  celte  majesté,  à  cette 
sincérité,  le  moyen  de  se  produire!  Vous  faites  ce  que  fe- 
rait le  faux  monnayeur  qui  mettrait  dans- la  circulation  des 
pièces  d'or  dont  il  aurait  rogné  les  ti:ois  dixièmes. 

Comédie  ! 

Comédie  encoi'e  quand  vous  avez  l'air  de  demander  la  ré- 
vision de  la  Constitution,  car  vous  vous  hâtez  d'ajouter  : 
«  Je  veux  le  maintien  de  la  Constitution,  si  eUe  n''est  pas 
»  LÉGALEMENT  revisée.  » 

Or,  vous  savez  bien  qu'il  y  a  plus  de  188  voix  (jue  rien, 
absolument  rien  ne  pourrait  décidera  voter  la  révision ,  tant 
qu'il  y  aura  trois  millions  de  Français  privés  de  l'exei- 
cice  de  leur  droit  de  suffrage,  réduits  à  la  position  humi- 
liante de  majeurs  interdits,  assujétis  à  la  condition  d'ilotes 
dans  un  pays  libre. 

Comédie  !  Comédie  !  Comédie! 

Vous  êtes  pour  la  révision,  parce  que  vous  savez  qu'elle 
est  matériellement  impossible;  vous  êtes  pour  la  loi  du 
31  mai,  parce  que  vous  savez  que  jamais  la  France  démo- 
cratique ne  consentira  h  devenir  la  France  légitimiste. 

Maintenant  que  vous  venez  d'entendre  M.  de  IVlontalem- 
bert,  ce  croisé  de  la  Jérusalem  bonapartiste;  M.  Creton,  ce 
vaincu  de  la  njonarchie constitutionnelle  qui  se  résigne  à  la 
lié|)ul)li({ue  (lémocrati(jue  ;  M.  Herryer,  ce  tacticien  con- 
sommé «jui  masque,  le  moins  mal  qu'il  peut,  la  retraite  de 
son  parti  contraint  de  marcher  en  arrière,  après  avoir  crié 
si  haut  :  En  avant  !  en  avant  !  écoutez  un  instant  l\  la  porte 
de  chacun  des  (piinze  bureaux  :  dans  tous  vous  entendrez 
dire  à  tous  les  défenseurs  de  la  monarchie  divisée  que  le 
moment  de  son  retour  n'est  |)as  encore  venu  ;  vous  les  en- 
tendrez varier  sous  toutes  les  formes  ce  tliènu^  de  M.  M;)lé  : 

Si   la   République  est  confirmée  |)ar  la  nouNclIe  Assem- 


LA  REPUBLIQUE  CONSOLIDÉE  71 

«  bli'O,  ollo  aiirii  uii(>  force  qu'elle  n'n  jiininis  eue.  »  Entrez 
dans  douze  hui'eaux  au  moins  sur  quinze,  et  vous  verrez 
tous  les  {lailisans  de  la  révision  pai'tielle,  eVst-à-ilire  de 
la  prorogation  des  pouvoirs,  en  imperceptible  minorité; 
écoutez  et  regardez,  dans  aucun  l)urcau  vous  n'entendrez 
ni  ne  verrez  un  seul  membre  pr.)poser  de  reviser  la  C  )nsti- 
tution  en  vertu  du  principe  de  la  majorité  absolue,  et  sans 
tenir  compte  de  la  majorité  prescrite  par  le  paragraphe  2 de 
l'article  111  !  J'ai  donc  eu  raison  d"intituler  ces  lignes,  écri- 
tes sous  l'impression  de  la  lecture  attentive  de  toutes  les 
opinions  qui  se  sont  produites  dans  les  bureaux,  et  que 
rapportent  les  divers  journaux,  j'ai  donc  eu  raison  d'inti- 
tuler ces  impressions  de  lecture  :  la  Rfipriti.iQUE  r.oNSoi.mÉE. 


851. 


L'OBÉISSANCE  PASSIVE. 


3  juin  I8ô1. 

F.e  Constitutionnel  consacre  trois  colonnes  à  la  queslion 
(le  l'obéissance  passive,  agitée  h  la  tribune  par  MM.  de  La- 
l'ocliejaquelein,  le  général  Handon  et  le  colonel  Charras. 
Par  les  lignes  suivanl<>s,  on  .jugera  de  l'espril  dans  lequel 
est  conçue  la  consultation   niililaire  délibérée  et  signée  : 

HF.NKI  CAUYAI.N. 

«  A  en  croire  M.  Clinrriis,  le  général  Foy,  ùans  un  de  ce.5  discours 
qu'on  admire  sur  parole  et  que  personne  ne  lit,  a  professé,  en  matière 
d'obéissance  au  drapeau,  ime  théorie  plus  digne  d'un  casiiiste  politique  que 
(I'hii  niililaire.  Selon  lui,  le  soldat  est  "soumis  aux  lois  de  l'obéissance 
iiuand  il  combat  l'étranger  ;  mais  il  est  maître  d'obéir  ou  de  n'obéir  pas 
quand  il  est  en  face  d'une  émeute.  Qu'elle  appartienne  au  colonel  Charras 
ou  au  général  Foy,  c'est  là  en  effet  une  doctrine  détestable  et  subversive 
de  toute  discipline  militaire.  » 

Ainsi  le  général  Foy  n'est  |)lus  poui"  le  Constitiilionncl 
et  pour  M.  Cauvain  cpi'un  méchant  casuiste. 

Je  le  constate. 

(]ela  |)rouve  qu'il  est  plus  facile  de  trancher  les  questions 
que  de  les  approfondir. 

Si  le  Constitutionnel  eùl  éludié  la  question,  il  eût  appris 
que  l'obéissance  passive  de  Parniée  se  liait  étroitement  à 
la  foinie  du  gouvernement. 


L'OBÉISSANCE  PASSIVE.  79 

Sous  la  niDiiai'cliic  (radilioiincllc.  où  la  souvorainoh"  osl 
inic  cl  descend  du  liiîle  ii  la  hase,  robéissance  militaire  esl 
et  doit  (Mre  essentiellement  passive.  Les  ])aïoiinottes  ne  l'ai- 
sonneiit  pas  et  ne  doivent  pas  raisonner. 

S;)usla  monai'cliieconstilulionnelle,  où  la  souveraineté  esl 
diciséc,  et  monte,  sous  le  nom  de  majorité,  de  la  hase  au 
l'aîle.  pour  rcdescendr(>  sous  le  nom  de  royauté,  du  faîte  ;i 
la  l)ase,.la  consé(|uence  de  cette  division  c'est  (Tahoutiraux 
baïonnettes  intellii^entes.  Les  baïonnettes  raisonnent  et 
doivent  raisonner.    (1) 

A  plus  forte  raison  doit-il  en  être  ainsi  sous  le  régime 
républicain  où  le  pouNoii"  exécutif  est  sul)or(lonné  au  pou- 
voir législatif, où  la  souveraineté  niante  de  la  base  au  faîte. 

(1)  «  Lorsque  le  soldat  fait  face  au  dehors,  c'est-à-dire  à  rétraiiger, 
l'obéissance  est  passive,  absolue -,  lorsqu'il  fait  fuce  au  dedans,  c'est-.T- 
dire  à  ses  concitoyens,  elle  est  raisonnée.  » 

GÉNÉRAL  FOY.  Chambre  des  dé}nilés.  1825. 

0  11  suffit  que  le  serment  impose  en  termes  généraux  robligatiou  d'obéir 
aux  lois.  Et,  sous  le  rapport  non  moins  important  de  la  siireté  des  ci- 
to^-ens  contre  l'abus  d'une  force  armée  qui  serait  soumise  à  l'obéissance 
absolue,  je  reconnais  que  le  serment  d'obéir  aux  lois  donnera  les  garanties 
désirables.  Ainsi,  messieurs,  le  serment  mililaire  pourra  cesser  d'être  diffé- 
rent Au  serment  civil,  et  c'est  une  chose  heureuse  que  de  voir  une  diffe- 
renre  de  moins  entre  les  professions  civiles  et  mililaires.  » 

COLONEL  PAiXHANS.  Chambre  des  députés.  20  août  1830. 

B  .le  pense  qu'il  est  inditpensable  que  les  limiles  de  l'obéissance  militaire 
à  ses  chefs  soient  clairement  et  positivement  établies  pour  les  cas  qui,  je 
l'espère,  ne  se  présenteront  plus,  où  les  troupes  seraient  dans  la  doulou- 
reuse nécessité  d'agir  contre  les  ciloiiens.  » 

GÉNÉRAL    SÉMÉLÉ.   20  aOÛt   1830. 

<(  Ce  n'est  pas  en  présence  des  événements  de  juillet  que  je  viendrai 
traiter  ici  de  l'obéissance  pas^ire.  Il  est  des  temps,  et  ces  temps  sont  arricés, 
OÙ,  quand  les  masses  sont  animées  d'une  juste  indignation,  il  est  difficile 
que  ce  sentiment  généreux  ne  pénètre  pas  dans  le  cœur  des  soldats;  qu'ils 
oublient  qu'ils  sont  citoyens,  et  qu'ils  n''étaient  que  citoyens  avant  de  passer 
sous  les  drapeaux.  —  On  a  dit  que  la  force  armée  ne  pouvait  délibérer  ;  or, 
je  crois  que.^  dans  le  cas  dont  il  s''agit,  la  force  armée  est  ajipelée  à  délibérer.  » 

viENNET.  20  août  1830. 

«  Messieurs,  il  est  urgent  de  frapper  de  réprobation  le  serment  affreux 
exigé  de  tous  les  militaires  qui  étaient  reçus  sous  les  drapeaux  d'un  gou- 
vernement qui  vient  heureusement  d'être  renversé  pour  le  bonheur  de 
tous.  Ce  serment  commandait  une  obéissance  i^assive  et  brutale  à  la  volonté 
du  chef,  quel  qu'il  fût.  Il  faut,  messieurs,  s'empresser  d'effacer  jusqu'à  la  moin- 
dre trace  cet  épouvantable  serment.  » 

boissy-d'anglas.  20  août  1830. 

a  Sous,  Louis- Philippe  d'Orléan.s,  lieutenant-général  du  royaume, 

»  Considérant  les  services  distingués  que  les  élèves  de  l'École  polytecli- 


80  1851. 

où  le  soldai  est  électeur  et  vote.  (1)  La  conséquence  de  cette 
subordination  du  pouvoir  exécutif  au  pouvoir  législatif,  c'est 
d'aboutir  nécessairement  à  la  destruction  de  la  discipline 
militaire.  Or,  comme  une  armée  ne  peut  subsister  sans 
discipline,  et  que  toute  discipline  doit  être  passive,  la  con- 
séquence de  cette  conséquence  c'est  la  réduction  de  l'ar- 
mée sous  la  Monarchie  constitutionnelle,  et  la  suppression 
de  l'armée  sous  la  République  démocratique. 

Vainement  on  essaierait  détourner  autour  de  la  question, 
comme  M.  Charras  a  tenté  de  le  faire  h  la  tribune.  Il  faut 
opter  entre  le  maintien  de  l'armée  ou  le  renversement  de 
la  République. 

nique  ont  rendus  à  la  cause  de  la  patrie  et  de  la  liberté,  et  la  part  glorieuse 
qu'ils  ont  prise  aux  héroïques  journées  de  juillet  ; 

»  Avons  arrêté  et  arrêtons  : 

»  Art.  1-r.  Tous  les  élèves  de  TÉcole  polytechnique  qui  ont  concouru  à 
la  défense  de  Paris  sont  nommés  au  grade  de  lieutenant. 

»  Art.  2.  Ceux  d'entre  eux  qui  se  destinent  à  des  services  civils  rece- 
vront, dans  les  diverses  carrières  qu'ils  embrasseront,  un  avancement 
analogue. 

»  Art.  3.  Us  ne  passeroiit  point  d'examen  et  seront  classés  d'après  leurs 
numéros  d'ordre  dans  l'école. 

»  Art.  4.  Un  congé  de  trois  mois  leur  est  accordé. 

B  Art.  .5.  Vu  la  difficulté  de  reconnaître  pnnni  tant  de  braves  ceux 
qui  sont  le  plus  dignes  d'obtenir  la  croix  delà  Légion-d' Honneur,  les  élèves 
désigneront  eux-mêmes  quatre  d'entre  eux  pour  recevoir  cette  décoration. 

»  Paris,  le  6  août  1830. 

»    LOUIS- PHILIPPE   D'OKLÉAUS. 

))  Par  le  conunissaire  provisoire  du  département  de  la  guerre, 

»    COMTE    GÉRARD.    » 

«  L'armée  ne  délibère  pas;  mais  il  est  une  illumination  soudaine,  une  éri- 
dence  instinctive  qui  rend  inutile  toute  délibération. 

>i  Le  sang  français  a  coulé. 

»  L'honneur  commandait-il  cette  aveugle  soumission  à  des  ordres  sa- 
crilèges et  barbares  ?  Qui  oserait  le  dire  V  qui  oserait  nier  que,  lorsque  le 
crime  du  pouvoir  est  aussi  flagrant,  le  cri  de  l'honneur  est  celui  de  la 
désobéissance  ?  » 

Journal  des  Débats.  31  juillet  1830. 

(1)  «  Votre  devoir  est  de  défendre  la  Constitution,  qui  a  fondé  la  Répu- 
blique démocratique.  » 

MARÉCHAL  BUGEAUU.  Proclamation  n  l'armée  des  Alpes,  19  mars  1849. 

«  Respecter  et  faire  respecter  en  toute  occasion  les  droits  des  pouvoirs  établis 
par  la  Constitution  ; 

»  Appuyer  énergiquement  l'autorité  dans  l'exécution  des  lois;  tels  sont 
nos  communs  devoirs. 

•)  Nous  n'y  manquerons  pas,  j'en  ai  l'assurance;  votre  p:issé  et  le  mien 
en  sont  de  sûrs  garants.  » 

GÉNÉRAL    r.ARAGITAV-D'lllLLIERS. 


L'OBÉISSANCE  PASSIVE.  81 

Dès  le  25  février  1848,  je  posais  la  question  en  ces  ternies. 

Les  événements  qui  se  sont  accomplis,  loin  de  m'avoir 
fait  changer  d'avis,  m'ont  fortifié  dans  mon  opinion. 

Or,  comme  je  veux  le  maintien  de  la  République,  je  veux 
la  suppression  de  l'armée. 

•le  pense  à  cet  égard  ce  que  pensaient  les  Américains  à 
l'époque  rappelée  en  ces  termes  par  M.  Guizot  : 

«  Les  colonies  se  défiaient  les  unes  des  autres.  Toutes  se  défiaient  du 
Congrès  ;  bien  plus  encore  de  I'armée,  qu  elles  regardaient  comme  dange- 
reuse à  la  fois  pour  V indépendance  des  Elals  et  ta  liberté  des  citoyens.  En  ceci 
même  les  idées  nouvelles  et  savantes  s'accordaient  avec  les  intérêts  po- 
pulaires. C'est  une  des  maximes  favorites  du  dix-huitième  siècle  que  le 
danger  des  armées  permanentes  et  la  nécessité  pour  les  pays  libres  de 
combattre  et  d'atténuer  sans  relâche  leur  force,  leur  influence,  leurs 
mœurs.  Nulle  part  peut-être  cette  majcime  ne  fut  plus  généralement  ni  plus 
chaudement  adoptée  que  dans  les  colonies  d'Amérique  (1).  » 

Je  pense  à  cet  égard  ce  que  pensait  Mirabeau  lorsqu'il 
écrivait  : 

«  Les  troupes  réglées,  les  armées  perpétuelles  n'ont  été,  ne  sont  et  ne 
seront  bonnes  qu'à  établir  l'autorité  arbitraire  et  à  la  maintenir  (2).  » 

C'est  ce  que  constate  l'histoire  sous  la  plume  de  l'abbé 
Millot. 

«  Il  fallait  tout  sacrifier  au  militaire  pour  soutenir  une  puissance  usur- 
pée. Auguste  (l'empereur)  établit  un  trésor  destiné  à  la  solde  et  aux  ré- 
compenses des  soldats.  Enfin,  il  établit  un  impôt  pour  l'entretien  de  ce 
trésor,  et  le  peuple  se  vit  contraint  de  payer  ceux  qui  le  tenaient  en  ser- 
vitude (3).  » 

L'obéissance  passive  est  une  question  qu'il  faut  reléguer 
au  passé  ;  présentement  elle  est  devenue  insoluble.  Le  ser- 
vage civil  a  disparu,  le  servage  militaire  doit  disparaître 
aussi  ;  c'est  ce  qu'il  m'eût  été  facile  de  démontrer  à  la  tri- 
bune, si  la  parole  avait  pu  m'être  donnée  quand  je  l'ai  de- 
mandée pour  répondre  aux  prétentions  irréfléchies  de  M.  le 
général  Randon,  ministre  de  la  guerre. 

1)  GTIIZOT.  Vie  de  Washington. 

12)  MIRABEAU.    Lettres  écrites  au  donjon  de  Vincennes. 
(3)  MILLOT.  Histoire  générale. 

X.  6 


18âl 


J'ai  pour  moi  Phistoire  de  tous  les  peuples  et  l'expérience 
de  mon  temps. 


II. 


14  juin  1851. 

Quoi  qu'on  fasse  et  quoi  qu'on  dise,  au  fond  de  toutes  les 
questions  qui  se  déhaftent,  se  retrouve  le  principe  de  la 
liberté  absolue. 

Vainement  on  essaie  d'y  échapper,  tout  effort  qu'on  tente 
n'aboutit  qu'à  constater  l'impuissance  de  s'y  soustraire. 

C'est  ce  qui  est  encore  arrivé  dans  la  séance  où  la  pa- 
role a  été  retirée  à  l'honorable  M.  Arnaud  fde  TAriége), 
par  l'oublieux  M.  Dupin. 

Voici  en  quels  termes  utiles  à  rappeler  M.  Dupin,  d'accord 
avec  Grillon  et  d'Orthez,  Grotius  etRossi,  Faustin-Hélie, 
Chauveau-Adolphe  et  Rauter  (1),  s'exprimait  en  1831  : 

M.  DUPIN  :  «  Maintenant  que  nous  sommes  tous  citoyens,  que  la  garde 
nationale,  que  toutes  nos  forces  militaires  s'honorent  avant  tout  du  nom 

(1)  «  Bien  que  je  sois  capable  de  tout  entreprendre  pour  le  service  de 
Votre  Majesté,  je  ne  le  suis  point  de  commettre  un  assassinat.  » 

(CRIIJ^ON  à  Henri  III,  711?  rengageait  à  le  débarrasser  du  duc  de  Guise.) 

«(  Sire,  j'ai  communiqué  votre  lettre  à  mes  soldats  :  j'ai  trouvé  parmi 
eux  de  bons  citoyens  et  de  braves  soldats,  mais  pas  un  bourreau.  C'est 
pourquoi  eux  et  moi  nous  supplions  très  humblement  Votre  ]\Iiijesté  de 
vouloir  bien  employer  nos  bras  et  nos  vies  en  choses  possibles.  » 

(Le  VICOMTE  d'orthez  à  Charles  IX,  à  Voccasion  de  ta  St-Darihélemy.) 

«  Si  le  fonctionnaire  inférieur  a  des  doutes  sur  la  légitimité  de  l'acte 
commandé,  il  doit  s'abbtenir,  parce  que  la  désobéissance  est  un  moindre 
mal  que  le  crime.  » 

(grotitis.   Du  Droit  de  la  guerre  et  de  la  paix,  t.  I,  p.  183.) 

a  La  question  de  l'obéissance  passive  est  une  de  celles  dont  l'esprit  de 
parti  et  les  passions  politiques  ont  le  pins  abusé. 

»  L'homme  ne  saurait  être  un  instrument  matériel  ;  il  ne  peut  abdiquer 
sa  conscience. 

»  En  un  mot,  l'obéissance  hiérarchique  cesse  d'être  une  excuse  pour 
l'agent,  lorsque  la  criminalité  do  l'ordre  donné  est  tellement  évidente 
qu'elle  détruit  la  présomption  do  la  légitimité  du  commandement.  » 

(KOSSI,  Histoire  du  Droit  pénal.) 

«  L'homme  ne  peut  jamais  être  réduit  à  un  rôle  purement  matériel  ;  la 
responsabilité  morale  est  essentielle  à  son  être  ;  nul  ne  peut  lui  imposer  le 
sacrifice  do  sa  conscience.  Comment  comprendre  un  devoir  qui  prescrirait 
l'exécution  d'un  crime?  une  loi  qui  commanderait  de  fouler  aux  pieds  les 
lois  ?  L'obéissance  hiérarchique  est  l'un  des  principes  fondamentaux  de 


L'OBÉISSANCE  PASSIVE.  83 

de  citoyens,  citoyens  avant  le  service,  pendant  le  service  et  après  le  ser- 
vice, farinée  ne  compte  sous  ses  drapeaux  que  des  citoyens  j  l'armée,  vouée  à 
l'obéissance  passive  quand  il  s'agira  du  service  militaire  contre  les  enne- 
mis, Varmée  sait  et  les  chefs  savent  qu'ils  répondent  sur  leurs  têtes  de  tout 
attentat  contre  les  libertés.  »  (27  janvier  1831.) 

M.  DUPiN  :  «  Qu'est-ce  que  l'armée V  une  force  destinée  à  protéger  le 
sol,  à  défendre  la  glèbe  et  le  territoire,  mais  destinée  aussi  à  mainte- 
nir les  institutions;  elle  n'est  point  au-dessus  des  lois  ;  elle  les  doit  dé- 
fendre ;  elle  y  doit  obéir.  »  (15  septembre  1831.) 

Eh  bieu!  je  le  demande  à  M.  Dupin,  si  le  président  de  la 
République,  qui  dispose  de  la  force  armée  sans  jamais  pou- 
voir la  commander  en  personne  (article  50  de  la  Constitu- 
tion), si  le  pouvoir  exécutif  donnait  à  dix  régiments  choisis, 
dont  il  aurait  nommé  les  colonels,  l'ordre  de  cerner  l'en- 
ceinte législative  et  d'empêcher  ainsi  l'Assemblée  nationale 
de  se  réunir  et  de  délibérer,  que  devraient  faire  les  offi- 
ciers, les  sous-officiers  et  les  soldats  de  ces  régiments? De- 
vraient-ils obéir? 

—  Oui  ou  non. 

S'ils  obéissent,  que  devient  le  pouvoir  législatif? 


l'ordre  social  ;  mais  cette  obéissance  ne  doit  être  ni  aveugle  ni  passive. 
»  Ensuite,  il  n'est  pas  vrai  que  les  militaires,  même  sous  les  armes,  ne 
soTit  que  d'aveugles  instruments  ;  ne  sont-ils  pas  appelés  sans  cesse  à  vé- 
riKer  la  légitimité  des  commandements  qu'ils  reçoivent?  C'est  ainsi  qu'ils 
ne  doivent  obéir  qu'aux  chefs  sous  les  ordres  desquels  ils  sont  placés; 
c'est  ainsi  qu'ils  ne  doivent  leur  obéissance  qu'autant  que  les  ordres  de  ces 
chefs  sont  pris  dans  les  limites  de  leur  autorité.  Pourquoi  seraient-ils 
tout  à  coup  privés  de  leur  discernement  quand  ces  ordres  leur  prescri- 
raient un  acte  immoral,  une  entreprise  criminelle?  Et  puis,  l'obéissance 
passive,  telle  qu'on  l'exige,  a-t-elle  jamais  existé,  si  ce  n'est  aux  époques 
de  fanatisme?  Est-elle  réellement  indispensable,  si  ce  n'est  au  despo- 
tisme? La  discipline  est  fondée  sur  des  devoirs  austères,  mais  sacrés;  ces 
devoirs,  pour  être  observés,  n'ont  pas  besoin  d'être  formulés  en  règles 
d'esclavage  ;  le  soldat  comprend  leur  importance  pour  l'intérêt  de  la  pa- 
trie, et  les  l'especte  ;  son  obéissance  intelligente  est  la  garantie  la  plus  sûre 
de  la  société. 

»    AD.    CHAUVEAU,  FAL'STIN  HELIE,    » 

Professeur  de  droit.  Chef  de  bureau  des  aff.  cr.  au  m.  de  la  justice. 

[Théorie  du  Code  pénal,  t.  I,  p.  597.) 
«  Poser  le  principe   de  l'obéissance  passive,  c'est  dissoudre  l'ordre  so- 
cial, puisque  avant   qu'il  fût  possible   de  le  prévenir,  le  crime  aurait  été 
commis  sur  l'oi-dre  du  chef  du  so'.dat  ;  de  ce  principe,  il  résulterait  que  la 
personne  même  durci  serait  à  la  merci  du  premier  officier  militaire.. 

«  EAUTER,    » 

Professeur  et  député. 
[Droit  criminel  français,  t.  I,  p.  151.) 


84  1851. 

S'ils  résistent,  que  devient  l'obéissance  passive? 

Si  l'obéissance  passive  est  détruite,  que  devient  la  dise  - 
pline  militaire? 

C'est  M.  Dupin  qui  l'a  dit  :  «  L'armée  et  ses  chefs  répon- 
dent sur  leurs  tintes  de  tout  attentat  contre  la  liberté.  » 

Donc,  examiner  et  délibérer  est  pour  l'armée  et  ses  chefs 
un  droit  et  un  devoir. 

Si  l'armée  et  ses  chefs  ont  ce  droit  et  ce  devoir  dans  une 
circonstance  solennelle,  ils  ont  ce  devoir  et  ce  droit  dans 
toutes  les  circonstances  où  la  loi  leur  paraît  enfreinte,  où 
la  liberté  leur  paraît  menacée. 

Cette  doctrine  est  celle  de  M.  Dupin  ;  d'où  vient  donc 
qu'il  ait  retiré  la  parole  à  M.  Arnaud  (de  l'Ariége)? 

Ma  doctrine,  ta  moi,  diffère  essentiellement  de  celle  de 
M.  Dupin. 

Je  dis,  ou  plutôt  je  répète  : 

Sans  obéissance  passive,  pas  de  discipline  militaire  ; 

Sans  discipline  militaire,  pas  d'armée  ; 

Avec  une  armée  permanente,  pas  de  liberté  durable. 

Donc,  il  faut  choisir  entre  la  suppression  de  la  liberté  ou 
la  suppression  de  l'armée.  Or,  comme  la  liberté  est  un 
germe  qu'on  ne  peut  plus  étouffer,  l'armée  est  une  institu- 
tion qui  ne  peut  plus  subsister. 

Tout  ce  qui  est  incompatible  avec  la  liberté  est  irrévoca- 
blement condamné. 

Je  conçois  que  le  privilège  qui  ne  peut  exister  sans  la 
force,  prenne  difficilement  son  parti  de  cette  nécessité; 
mais,  quoi  qu'il  lui  en  coûte,  il  faudra  qu'il  la  subisse.  Les 
eflorts  convulsifs qu'il  fait.  ei\  ce  moment,  sont  ceux  de  l'a- 
gonie. Il  expire. 

m. 

18  juin  1851. 

Dans  la  séance  du  3  juin  18ol,  M.  le  général  Changarnier 
a  dit  à  la  tribune  : 

«  La  discipline  est  fondée,  dans  l'armée  française,  sur  les   bases  les 


L'OBÉISSANCE  PASSIVE.  85 

plus  solides  ;  le  soldat  entendra  toujours  la  voix  de  ses  chefs.  Mais  per- 
sonne n'obligerait  nos  soldats  à  marcher  contre  la  loi  et  à  marcher  contre 
cette  Assemblée.  Dans  cette  voie  fatale,  on  n'entraînerait  pas  un  bataillon, 
pas  une  compagnie,  pas  une  escouade,  et  on  trouverait  devant  soi  les  chefs 
que  nos  soldats  sont  accoutumés  à  suivre  sur  le  chemin  du  devoir  et  de 
l'honneur.  » 

Ce  paragraphe  du  diseours  du  général  Changai'iiier  ren- 
ferme trois  points  principaux  : 

§  I.  «  La  discipline  est  fondée,  dans  l'armée  française,  sur  les  bases  les 
plus  solides.  » 

§  II.  o;  Mais  personne  n'obligerait  nos  soldats  à  marcher  contre  la  loi 
et  à  marcher  contre  cette  Assemblée.  » 

§  III.  «  Dans  cette  voie  fata'e,  on  n'entraînerait  pas  un  bataillon,  pas 
une  compagnie,  pas  une  escouade,  et  on  trouverait  devant  soi  les  chefs 
que  nos  soldats  sont  accoutumés  à  suivre  sur  le  chemin  du  devoir  et  de 
l'honneur.  » 

Il  s'agit  d'examiner  ces  trois  points  : 

§  I.  «  La  discipline  est  fondée  dans  Vnrmée  française  sur 
«  les  bases  les  i^lus  solides.  « 

L'armée  de  Paris  est  une  portion  de  l'armée  française. 

Donc,  dans  l'armée  de  Paris,  la  discipline  est  fondée  sur 
les  bases  les  plus  solides. 

Qu'exige  la  discipline  ? 

—  L'obéissance  passive. 

En  quoi  consiste  l'obéissance  passive  ? 

—  Elle  consiste  à  exécuter  immédiatement,  énergique- 
ment,  sans  observations  ni  murmures,  et  sans  restriction 
aucune,  un  ordre  donné  quel  qu'il  soit. 

«  Le  soldat  entendra  toujours  la  voix  de  ses  chefs.  » 

De  quels  chefs  ? 

De  ses  chefs  directs. 

Qu'entend-on  par  chef  direct  ? 

On  entend  par  chef  direct  celui  qui  a  seul  le  comman- 
dement, soit  d'une  armée,  soit  d'une  division,  soit  d'une 
brigade,  soit  d'un  régiment,  soit  d'un  bataillon,  soit  d'une 
compagnie,  soit  d'une  section,  soit  d'une  demi-section,  soit 
enfin  d'une  escouade. 


86  185t. 

Donc,  le  soldat  de  Tarmée  de  Paris  entendra  toujours  la 
voix  de  son  chef  direct,  le  caporal  de  l'escouade;  les  es- 
couades entendront  toujours  la  voix  de  leur  chef  direct,  le 
sergent  de  la  demi-section  ;  les  denii-seelions  la  voix  de 
leur  chef  direct,  le  lieutenant  ou  le  sous-lieutenant  de  la 
section  ;  les  sections  la  voix  de  leur  chef  direct,  le  capitaine 
de  la  compagnie  ;  les  compagnies  la  voix  de  leur  chef  di- 
rect, le  commandant  du  bataillon  ;  les  bataillons  la  voix  de 
leur  chef  direct,  le  colonel  du  régiment;  les  régiments  la 
voix  de  leur  chef  direct,  le  général  de  brigade  ;  les  brigades 
la  voix  de  leur  chef  direct,  le  général  de  division;  les  divi- 
sions la  voix  de  leur  chef  direct,  le  général  en  chef  de 
l'armée  de  Paris  ;  le  général  en  chef  de  l'armée  de  Paris, 
la  voix  de  son  chef  direct,  le  ministre  de  la  guerre  ;  le  mi- 
nistre de  la  guerre,  la  voix  de  son  chef  direct,  le  chef  du 
pouvoir  exécutif. 

Donc,  passant  par  la  filière,  un  ordre  quel  qu'il  soit, 
donné  par  le  chef  du  pouvoir  exécutif,  sera  exécuté  immé- 
diatement, énergiquement,  sans  observations  ni  murmures, 
et  sans  restriction  aucune,  depuis  le  général  en  chef  jus- 
qu'au dernier  soldat,  par  l'armée  de  Paris,  dont  la  disci- 
pline est  fondée  sur  les  bases  les  plus  solides,  parce  que 
cette  armée  entendra  toujours  la  voix  de  ses  chefs  directs. 

§  II.  «  Mais  personne  n'obligerait  nos  soldats  à  marcher 
»  contre  la  loi  et  à  marcher  contre  V Assemblée  nationale.  » 

Toute  la  question  est  là,  et  elle  n'est  que  là. 

11  suffirait  donc  de  trouver  un  chef  direct  de  l'armée  de 
Paris,  soit  ministre  de  la  guerre  qui  en  prît  le  commande- 
ment, soit  tout  autre  général  nommé  à  ce  commandement, 
(jui  consentît  à  donner  Tordre  à  cette  armée  de  marcher 
contre  la  loi  et  contre  l'Assemblée  nationale,  pour  que 
l'armée  marchât,  car  ou  la  discipline  existe  ou  elle  n'existe 
pas  ;  or,  dans  l'armée  de  Paris,  elle  est  fondée,  M.  le  général 
Changarnier  l'a  dit,  sur  les  bases  les  plus  solides;  donc  la 
discipline  existe. 

—  On  n'osera  pas  marcher  contre  l'Assemblée  nationale! 


L'OBÉISSANCE  PASSIVE.  87 

On  l'a  osé  une  l'ois,  le  18  brumaire  an  VII,  et  on  a  réussi. 
Ce  qui  a  été  tenté  et  ce  qui  a  réussiune  fois  peut  être  tenté 
une  seconde  fois  avec  la  môme  audace...  elle  môme  succès. 

§  III.  «  Dans  cette  cote  fatale,  on  n'entraînerait  pas  un 
»  bataillon,  pas  une  compagnie,  pas  une  escouade,  et  on  trou- 
»  verait  devant  soi  les  chefs  que  nos  soldats  sont  accou- 
»  tumés  à  suivre  sur  le  chemin  du  devoir  et  de  Vhonneur.  « 

Que  veulent  dire  ces  paroles  :  Dans  cette  voie  fatale,  on 
n'entraînerait  pas  un  bataillon,  pas  une  escouade? 

Elles  veulent  dire  que  si  l'ordre  de  marcher  dans  cette 
voie  était  donné  à  l'année  de  Paris  par  ses  chefs  directs, 
escouades,  compagnies,  bataillons  ne  marcheraient  pas, 
refuseraient  formellement  d'obéir. 

Erreur  !  Un  ordre,  quel  qu'il  soit,  émané  du  pouvoir  exé- 
cutif, et  donné  à  l'armée  de  Paris  par  son  chef  direct,  sera 
exécuté,  «  sans  qu  on  trouve  devant  soi  les  chefs  que  nos 
soldats  sont  accoutumés  à  suivre  su)'  le  chemin  du  devoir 
et  de  Vhonneur.  » 


n 


18  juin  1851. 

VUnivers  revient  sur  la  giave  et  délicate  question  sou- 
levée par  M.  Arnaud,  et  soutenue  par  M.  de  Flotte. 

Intolérance  religieuse  et  obéissance  passive  dérivent,  en 
effet,  du  même  principe  :  —  l'infaillibilité  présumée. 

VUnivers,  qui,  en  1843,  réclamait  la  libei'té  de  conscience, 
la  repousse  en  1851.  Cela  s'explique  :  en  1843,  VUnivers 
luttait  contre  l'influence  universitaire;  en  1851,  il  se  croit 
le  maître  de  la  situation  politique,  et  considère  qu'il  n'a 
plus  que  quelques  branches  de  bois  à  couper  pour  rallu- 
mer le  bûcher  de  l'inquisition. 

VUnivers  pourrait  fort  bien  sabuseï'  et  n'avoir  coupé 
(]ue  du  bois  vert  destiné  à  un  tout  autre  usage,  éprouvé 
déjà  sur  les  épaules  de  Basile. 


S$  1951. 

Cela  regarde  VUnivers,  qui,  s'il  n'est  pas  conséquent  avec 
ses  anciens  principes,  est  du  moins  conséquent  avec  ses 
principes  nouveaux.  Oui,  en  effet,  l'autorité  exclut  la  li- 
berté, la  loi  exclut  l'examen,  l'orthodoxie  exclut  la  tolé- 
rance: il  faut  donc  choisir  entre  la  tolérance  et  l'orthodoxie, 
l'examen  et  la  foi,  la  liberté  et  l'autorité. 

Qu'il  s'agisse  du  culte  catholique,  de  la  discipline  mili- 
taire ou  de  la  hiérarchie  administrative,  la  question  est  la 
même,  c'est  toujours  l'obéissance  passive. 


V. 


19  juin  1851. 

VUnivers  n'a  pas  de  termes  assez  sévères  pour  blâmer 
les  doctrinesémises  à  la  tribune  par  MM.  Arnaud  et  de  Flotte; 
cependant  ces  doctrines  sont  celles  que  professait,  il  y  a 
neuf  ans,  le  même  journal,  ainsi  que  l'atteste  cette  citation: 

«  Ainsi  ont  agi,  depuis  dix-huit  siècles,  nos  pères,  avec  les  armes  et 
selon  les  nécessités  du  temps  oii  ils  ont  vécu.  Martyrs  sous  les  païens,  sol- 
dats contre  les  infidèles,  docteurs  en  présence  des  hérétiques,  jamais  ils 
n'ont  été  dispensés  de  souffrir,  de  lutter,  de  parler,  d'écrire  pour  l'honneur, 
la  liberté,  la  diffusion  de  la  foi.  La  loi  de  l'Etat  nous  autorise  à  remplir 
le  même  devoir  ;  mais  elle  nous  Vinterdirait  qu'il  nous  faudrait  le  remplir 
encore,  nous  avons  toujours  et  partoct  transgressé  les  lois  qui 
nous  ont  défendu  de  prier  et  de  transmettre  la  prière. 

»  LOUIS  veuillot.  » 
{Lettre  à  M.  Villemain,  sur  rimlruction  publique,  sur  la  liberté 
d'enseignement,  p.  8. — Paris,  bureau  de  l'Univers,  29,  rue 
du  Vieux-Colombier.  1843.) 


VI. 


20  juin  1851. 

VUnivers  revient  à  son  opinion  de  1843,  et  donne  raison 
à  MM.  Arnaud  et  de  FloKc  : 

«  Nous  disons,  avec  MM.  Arnaud  et  de  Flotte,  que  l'on  ne  doit  jamais 
faire  ce  que  la  conscience  défend  ;  que  l'on  doit  toujours   faire  ce  qu'elle 


L'OBÉISSANCE  PASSIVE.  89 

ordonne  ;  que,  citoyen  ou  soldat,  l'on  doit  plutôt  mourir  nue  de  violer  sa 
conscience.  C'est  ce  que  l'Église  nous  enseigne,  ce  que  les  chrétiens  ont 
toujours  et  partout  pratiqué,  ce  que  nous  pratiquerons  encore,  avec  la 
grâce  de  Dieu,  si  le  socialisme  triompliant  nous  en  donne  un  jour  l'occa- 
sion. Nous  ne  comprenons  pas  que  l'on  puisse  soutenir  une  autre  doctrine, 
et  nous  admirons  la  justice  divine  qui  condamne  aujourd'hui  les  libres 
penseurs  à  faire  de  la  conscience  l'esclave  des  majorités  et  le  jouet  de 
leurs  caprices. 

»  Signé  :  DC  LAC.  )! 

Ainsi,  voilà  qui  est  nettement  articulé  :  Le  jour  où  «  le 
socialisme  triomphant  «  prendrait  des  mesures,  ferait  des 
actes  qui  blesseraient  les  convictions  des  écrivains  de 
VUnivers,  ceux-ci  considéreraient  comme  un  devoir  de  ré- 
sister, dussent-ils  braver  la  mort  ;  à  aucun  prix  leur  con- 
science ne  se  résignerait  à  être  l'esclave  des  majorités  et  le 
jouet  de  leurs  caprices. 

Qu'est-ce  que  M.  Arnaud,  qui  s'est  vu  retirer  la  parole 
par  M.  Dupin,  avait  donc  dit  de  plus?  Pourquoi  V Univers. 
après  lui  avoir  donné  tort,  lui  donne-t-il  raison? 

Je  comprends  que  la  Liberté  oscille,  c'est  le  balancier  de 
la  raison  humaine,  ce  cadran  social;  mais  que  faut-il  penser 
de  l'orthodoxie  qui  se  contredit? 


1851. 


LE  PEUPLE  !  LA  FRANGE  ! 


18  juin  1H51. 

On  le  sait  :  je  irai  nulle  |)rélention  d'être  un  républicain 
de  la  veille. 

Je  suis  un  républicain  du  lendemain,  isolé,  en  juin  1851, 
comme  je  l'étais  en  juin  1848.  constatant  mon  isolement  et 
ne  m'en  plaignant  pas. 

En  1848,  je  défendais  la  liberté  et  je  plaidais  pour  la  mi- 
sère contre  les  oublieux  républicains  de  la  veille. 

En  1831,  je  défends  la  liberté  et  je  plaide  pour  la  misère 
contre  les  faux  républicains  du  lendemain.' 

Je  me  considère  comme  une  sentinelle  du  Peuple.  Rien 
de  plus. 

Empêcher  le  Peuple  (|ue  j'aime  et  que  j'ai  toujours  aimé 
de  tomber  dans  les  pièges  que  je  lui  vois  tendre  est  ma  ré- 
compense, (fuand  j'y  parviens.  Ce  rôle  modeste  de  senti- 
nelle vigilante  me  plaît,  il  me  suffit.  Il  explique  comment 
je  n'ai  aucun  grade  dansl'état-major  du  parti  républicain. 
C'est  au  personnel  de  cet  état-major  que  je  dis  humble- 
ment :  ENTENDEZ-VOUS  ! 

Le  18  mai  1851,  MM.  Ha  vin.  Recurl  et  Laissac  viennent 
me  trouvera  sept  heures  du  matin. 

11  s'agit  d'organiser  et  d'universaliser  le  contre-pélition- 
nement.  Mon  avis  et  mon  concours  me  sont  demandés. 

Je  réponds  que  je  considère  le  contre-pétitionnemcnt 


LE  PEUPLE  !  LA  FRANCE  !  91 

comme  inutile. —  Puisque  cinq  cent  soixante-dix-sept  mille 
signatures,  recueillies  en  vingt  jours,  n'ont  pas  empêché 
le  vote  de  la  loi  du  31  mai.  un  million,  deux  millions  de  si- 
gnatures ne  la  feront  pas  abroger,  à  moins  que  la  majorité 
ne  croie  nécessaire  de  la  rapporter;  et,  dans  ce  cas,  pour- 
quoi le  contre-pétitionnement? 

J'ajoute  que  les  partisans  de  la  révision  de  la  Constitution 
parvinssent-ils  à  recueillir,  par  tous  les  moyens,  trois  mil- 
lions de  signatures,  ces  pétitions  ne  pèseraient  que  le  poids 
du  papier  dans  la  balance  dont  le  plateau  opposé  porterait 
le  droit  de  trois  millions  deux  cent  mille  électeurs  défendu 
par  188  représentants  du  peuple  au  moins,  c'est-à-dire  plus 
du  quart  exigé  par  l'article  111  de  la  Constitution. 

Je  termine  en  disant  que  tel  est  mon  avis,  mais  que  dès 
qu'on  insiste  on  peut  compter  sur  mon  concours. 

J'attendais  le  texte  de  la  pétition  pour  l'abrogation  de  la 
loi  du  31  mai  que  devaient  faire  paraître  d'accord  le  Siècle, 
\e  National,  la  Réforme,  YÉvénement  ;  au  lieu  de  recevoir 
le  texte  de  pétition  que  j'attendais,  je  reçois,  le  22  mai,  la 
décision  suivante,  adressée  aux  cinq  journaux  qui  se  sont 
voués  à  raffermissement  de  la  République  et  au  rétablisse- 
ment du  suffrage  universel  : 

«  Des  citoyens  appartenant  à  toutes  les  nuances  républicaines  se  sont 
réunis  pour  s'occuper  de  la  question  de  savoir  s'il  était  à  propos  de  former 
un  comité  dans  le  but  de  recueillir  des  signatures  sur  une  pétition  géné- 
rale pour  le  rétablissement  du  suffrage  universel. 

»  Après  plusieurs  séances  consacrées  à  examiner  la  question  et  à  réu  ■ 
nir  des  renseignements  sur  l'état  de  l'opinion  à  Paris  à  ce  sujet  : 

»  Il  a  été  DÉCIDÉ  qu'il  ne  serait  pas  donné  suite  au  projet  de  former 
un  comité  de  pétitionnement  général. 

»  On  a  pensé  que  la  pétition,  revêtue  de  plus  de  cinq  cent  mille  signa- 
tures, qui  a  été  présentée  avant  le  vote  du  31  mai,  a  dû  suftisamment 
avertir  l'Assemblée,  et  que,  depuis  lors,  les  effets  de  cette  mesure,  qui  a 
éliminé  plus  de  trois  millions  d'électeurs,  ont  achevé  de  porter  une  pleine 
lumière  sur  la  situation  ; 

»  Que  l'attitude  du  peuple  de  Paris,  le  24  février  1851,  ne  permet  à 
personne  de  prendre  le  silence  pour  de  l'indifférence  ; 

»  Que  le  renouvellement  de  la  pétition  générale,  depuis  le  vote  de  l'As- 
semblée, ne  répondrait  pas  au  seutiment  que  le  peuple  a  de  sa  dignité  et 
de  son  droit  ; 


92  iHâl. 

»  Que,  les  élections  de'lb52  ne  devant  énnuier  que  Ju  suffrage  uiiiver- 
.-el,  le  peuple,  confiant  dans  la  force  de  son  droit,  peut  attendre  avec 
calme  le  jour  où  justice  se  fera. 

>i  Signé  :  Les  déléyués  de  la  re'union  : 
»  DAVID  (d'Angers),  forestier,  ex-colonel  de  la  6«  lérjion ; 
MICHEL   GOUDCHAUX ,    ancien   ministre;  l.  martin  , 

LAUREAU.    » 

Cette  décision  solennellenienl  signée,  nrest  envoyée  par 
M.  MICHEL  GOLDCHALX,  oncicn  ministre,  dont  les  doubles  rap- 
ports avec  le  National  et  le  Siècle  ne  sont  un  secret  pour 
personne  ;  quoique  j'eusse  quelque  sujet  de  m'étonner  de 
ce  revirement  subit  d'ojjinion  et  de  cette  façon  un  peu  brus- 
que de  me  le  notifier,  je  nie  dis  :  la  décision  émane  de  TÉ- 
tal-major,  il  importe  d'éviter  toute  scission.  J'insère  donc 
le  Manifeste  de  ces  messieurs. 

L'insertion  a  lieu  le  même  jour  dans  le  Siècle,  le  Natio- 
nal, la  République  et  V Événement. 

Je  devais  donc  croire  qu'il  ne  serait  j)lus  désormais  ques- 
tion de  contre-pétilionncment. 

Mais  j'avais  compté  sans  le  National  et  la  République. 

Trois  jours  après  avoir  inséré  le  manifeste  Goudchaux,  la 
République  et  le  National  font  paraître  on  tête  de  leurs  co- 
lonnes un  modèle  de  pétition,  et  organisent  le  ccntre-pé- 
titionnement. 

Le  surlendemain,  des  membres  du  dernier  conclave  élec- 
toral, et  le  représentant,  nvapportent  une  lettre  dans  le 
sens  de  la  décision  du  22  mai,  signée  Goudchaux. 

Ayant  inséré  l'une,  je  ne  pouvais  ni  ne  devais  écarter 
l'autre.  Je  l'admis  donc. 

Finalement  je  lis  dans  la  République  : 

«  Une  lettre,  insérée  dans  la  Presse  par  sGj)t  citoyens,  a  surpris  et 
affligé  tous  ceux  qui  combattent  légalement  et  énergiquenient  pour 
l'abrogation  de  la  loi  du  31  mai.  Ces  sept  citoyens  prétendent  que 
l'on  doit  s'abstenir  de  pétitionner  pour  le  rappel  de  la  loi  du  suffrage 
restreint,  et  ils  invoquent  à  ce  sujet  une  note  publiée,  il  y  a  déjà  quelque 
temps,  dans  les  journaux,  à  la  suite  d'une  réunion  où  assistaient  des  per- 
sonnes appartenant,  dit-on,  aux  diverses  nuances  de  l'opinion  démocrati- 
que. Il  peut  se  faire  que  la  décision  dont  on  parle  ait  été  prise  (car  nous 
n'assistions  pas  à  cette  réunion)  ;  mais  la  situation  a  change  depuis  lors, 


LE  PEUPLE  !  LA  FRANCE  !  93 

et  d'ailleurs  le  Peiqile  a  prononcé,  et  il  est  en  cette  matière  beaucoup  plus 
compétent  que  qui  que  ce  soit.  Le  Peuple  a  lu  la  note  adressée  naguère  à 
tous  les  journaux  républicains  ;  mais  il  paraît  qu'il  n'a  pas  voulu  s'y  as- 
socier, puisqu'il  a  fait  faire  des  pétitions  qu'il  couvre  en  ce  moment  de 
milliers  de  signatures.  » 

Est-il  vrfiicpie  In  siliiiilion  ;iil  changédii  22  iimi  ;ui  16 juin? 

En  quoi  ? 

Si  la  République  ivélail  pas  de  l'avis  de  MM.  David  (d'An- 
gers), Forestier, Michel  Goudchaux,  etc.,  pourquoi  publiait- 
elle  leur  décision,  le  22  mai,  en  tête  de  ses  colonnes,  avec 
la  plus  grande  solennité  ? 

C'était  ce  jour-là  que,  si  on  n'approuv^ait  pas  la  décision, 
on  devait  la  combattre,  ou  tout  au  moins  la  repousser. 

Or,  c'est  ce  que  n'a  pas  fait  la  République  ;  et,  de  si  prés 
que  j'y  regarde,  je  ne  vois  de  changé  dans  la  situation  que 
le  langage  du  National  et  de  la  République. 

Ce  n'est  pas  à  moi  qu'il  faut  dire  :  «  Le  Peuple  a  pronon- 
»  ce...  le  Peuple  a  lu...  ^^  Je  ne  tiens  pas  cette  expression 
pour  plus  juste  dans  les  colonnes  de  la  République  que 
dans  les  colonnes  du  Constitutionnel. 

Ces  expressions,  que  nous  avons  tous  contracté  la  mau- 
vaise habitude  d'employer  :  «  Le  Peuple...  la  France...  » 
n'auront  de  sens  vrai  qu'après  que  le  suffrage  universel  aura 
acquis  le  degré  de  simplification  et  de  certitude  qui  per- 
mettra de  consulter  le  Peuple,  la  France,  dans  toutes  les 
circonstances  où  il  importera  de  connaître  la  pensée  du 
Peuple,  l'opinion  de  la  France. 

Aussi  le  perfectionnement  du  suffrage  universel  n'a-t-il 
cessé  d'être,  depuis  trois  ans ,  Tolijet  constant  de  mes 
études  et  de  mes  travaux. 

Jusqu'à  ce  que  ce  progrès  ait  été  accompli,  il  arrivera  ce 
qui  arrive  en  toutes  circonstances  graves  où  l'unité  serait 
nécessaire  :  —  les  uns  conseilleront  au  peuple  la  patience, 
et  d'autres  la  résistance  ;  ceux-ci  l'engageront,  ainsi  que 
cela  a  lieu,  au  contre-pélitionnement,  et  ceux-là  au  non- 
pétitionnement. 

État-major  du  parti  républicain,  entendez-vous  donc,  et 


94  1S51. 

quand  vous  avez  pris  une  décision,  ne  prenez  pas  le  sur- 
lendemain une  décision  contraiiv. 
C'est  le  Babélisme  1 


n. 


30  juin  1851. 

M.  CliamboUe  est  l'un  des  plus  énergiques  partisans  de 
la  loi  du  31  mai,  de  cette  loi  qui  a  privé  de  leur  droit  de 
suffrage  plus  de  trois  millions  d'électeurs  ;  il  demande  que 
«  la  France  >'  rétablisse  la  monarchie .  et  il  ajoute  :  «  Si  la 
France  en  a  la  volonté,  elle  en  aura  la  puissance.  » 

Je  le  prie  de  m'expliquer  comment  le  mantlat  donné  à 
900  représentants  par  six  millions  sept  cent  onze  mille  élec- 
teurs serait  plus  positif  que  le  mandat  qui  fut  donné,  en 
avril  1848,  à  900  représentants  par  onze  millions  d'élec- 
teurs"? Si  la  Fra/îcc  peut  être  engagée  par  ses  représen- 
tants, qui  aura  jamais  plus  de  droit  de  l'engager  que  l'As- 
semblée constituante  de  1848  ?  Le  cercle  dans  lequel  M. 
Chambolle  s'est  enfermé  est  un  cercle  sans  issue.  Il  pourra 
tourner  autour,  mais  non  pas  en  sortir. 

.Te  dis  à  M.  Chambolle  : 

Qu'appelez-vous  "  la  France  ?  » 

Moi  j'appelle  la  France,  l'universalité  des  Français  civile- 
ment majeurs,  aux  termes  de  l'article  ^88  du  Code  civil. 

Si  on  le  voulait,  rien  ne  serait  plus  facile  que  de  consul- 
ter la  France  avec  certitude,  mais  on  ne  le  voudra  pas. 

Rien  ne  serait  plus  facile  que  de  découvrir  une  issue 
dans  cette  impasse,  d'oii  il  semble  ;i  tous  les  yeux  qu'il  n'y 
ait  aucun  moyen  de  sortir. 

Mais  on  veut  trouver  sans  chercher  !  On  veut  voir  en  fer- 
mant les  yeux!  On  veut  peser  sans  balance  !  On  veut  navi- 
guer sans  rames,  sans  voiles,  sans  vapeur,  sans  force  mo- 
trice, sans  gouvernail,  sans  boussole,  sans  pilote  !  Essayez 
donc  seulement  d'aller  ainsi  de  Calais  à  Douvres. 


LE  PEUPLE  !  LA  FRANCE  !  95 


m. 


ler  juillet  1S31. 

Ce  que  M.  A.  Chambolle,  rédacteur  en  chef  de  VOrdre, 
appelle  ida  France, y>  M.  A.  de  Lavalette,  rédacteur  en  chef 
(le  ['Assemblée  nationale,  l'appelle  a  la  grande  voix  du  pays.» 

Je  demande  à  V Assemblée  nationale  de  définir  ce  qu'elle 
entend  par  «  la  grande  voix  du  pays.  » 

Je  défie  M.  Adrien  de  Lavalette  de  faire  à  cette  question 
catégorique  une  réponse  catégorique. 

La  grande  voix  du  pays,  c'est  la  majorité  de  l'universa- 
lité des  Français  âgés  de  vingt-un  ans. 

Toute  autre  définition  est  vide  de  sens  et  ne  veut  absolu- 
ment rien  dire. 

Or,  M.  Guizot  s'est  déclai'é  l'ennemi  personnel  du  suf- 
frage universel.  Il  n'en  veut  pas. 

Le  premier  acte  de  la  Fusion  .  si  la  Fusion  pouvait  pren- 
dre la  place  de  la  République,  ce  serait  de  retirer  aux 
0,711,000  privilégiés  de  la  loi  du  31  mai  leur  privilège,  c'est- 
à-dire  leur  droit  de  suffrage.  Le  jour  où  Henri  V  revien- 
drait en  France  avec  le  concours  de  M.  Guizot,  il  n'y  au- 
rait plus  d'électeurs,  par  cette  raison  souveraine  qu'il  ne 
serait  plus  possible  qu'il  y  en  eûl. 


IV 


2  juillet  1851. 

La  lumière  se  fait  autour  de  celle  question  :  —  Que  faut- 
il  entendre  par  ces  mots  : 

LA  FRANCE, 

LE  PEUPLE, 

LA  VOLONTE  DU  PEUPLE, 

LA  NATION, 

LA  SOUVERAINETÉ  NATIONALE  ? 


96  1851. 

M.  Chambolle,  après  avoir  pris  tout  le  temps  d'y  réfléchir, 
hasarde  dans  VOrdre  cette  réponse  à  mon  adresse  : 

((  Si  le  décret  du  gouveruement  provisoire,  eu  vertu  duquel  se  sout 
faites  les  élections  d'avril  184B,  est  le  type  sur  lequel  doit  se  régler  inva- 
riablement toute  législation  électorale,  la  Constituante,  la  première,  a 
violé  le  droil,  en  retranchant  des  listes,  par  la  loi  qu'elle  a  substituée  au 
décret  du  gouvernement  provisoire,  onze  cent  mille  électeurs  environ,  d'a- 
près les  tableaux  dressés  par  M.  Rigal  et  que  toutes  les  feuilles  radicales 
ont  publiés.  Donc,  tous  les  membres  de  l'Assemblée  actuelle,  et  M.  de 
Girardin  lui-même,  ne  siégeraient  qu'en  vertu  d'une  usurpation.  Ce  n'est 
pas  tout  ;  le  rédacteur  eu  chef  de  la  Presse  a  démontré  plus  d'une  fois 
à  sa  manière  qu'on  ne  connaîtrait  pas  l'opinion  véritable,  ni  par  consé- 
quent la  volonté  de  la  France,  tant  que  le  système  électoral  ne  serait  pas 
ramené  à  l'unité,  tant  qu'il  n'y  aurait  pas  pour  le  pays  entier  un  collège 
unique.  Donc,  la  Constituante,  qui  a  décrété  les  institutions  républicaines, 
n'était  pas  la  représentation  réelle  de  la  France  et  n'avait  point  autorité 
pour  parler,  pour  agir,  pour  organiser  la  République  en  son  ncim.  Les 
propositions  de  M.  de  Girardin,  comme  on  le  voit,  à  mesure  qu'elles  se 
déroulent,  n'aboutissent  qu'à  une  série  de  protestations  et  de  négations.  » 

Je  réponds  à  M.  Chambofle  que,  s'il  eût  pris  la  peine  de 
rapprocher  les  deux  textes  qu'il  a  opposés,  le  décret  du  5 
mars  1848  et  la  loi  du  15  mars  1849,  il  n'eût  pas  faussement 
accusé  la  Constituante  d'avoir  violé  le  droit  en  retranchant 
des  listes,  par  la  loi  qu'elle  a  substituée  au  décret  du  gou- 
vernement pi'ovisoire,  onze  cent  mille  électeurs  environ, 
ainsi  que  cela  résulte,  dit-il,  des  tableaux  de  M.  Rigal. 

OÉCKET   DU  5   M.VRS  1848.  LOI    DU    15    MAKS    1849. 

«  Art.  6.  Sont  électeurs  tous  les  «  Art.  2.  Elle  comprendra  : 

Français   âgés   de  vingt-et-un  ans,  »  1"  Tous  les  Français    âgés  de 

résidant  dans  la  commune  depuis  six  vingt-et-un    ans    accomplis,  jouis- 

mois,   et   non  judiciairement  privés  saut  de  leurs  droits  civils  et  politi- 

ou  suspendus  de  l'exercice  des  droits  ques,  et   Uabitant   dans  la  conimuïir. 

civiques.  »  depuis  six  mois  au  moins.  >> 

La  loi  du  lo  mars  1849  a  scrupuleusement  respecté  le 
droit,  tel  qu'il  avait  été  consacré  par  le  décret  du  5  mars  1848. 

Si,  en  1849,  le  nombre  des  électeurs  a  été  diminué  de 
onze  cent  mille,  celle  dimiiuilion  n'a  pas  eu  pour  cause  une 
différence  dans  les  deux  textes  législatifs  que  je  viens  de 
rappeler,  mais  une  différence  dans  les  instructions  minis- 
térielles qui  furent  données  en  1848  et  en  1849.  Les  instruc- 


LE  PEUPLE  !  LA  FRANCE  !  97 

lions  de  1848,  il  faut  leur  rendre  cette  justice,  étaient 
conçues  dans  l'esprit  de  confiance  le  plus  large.  Les  in- 
structions de  1849,  au  contraire,  étaient  déjà  marquées  au 
coin  de  l'esprit  de  défiance  le  plus  étroit. 

Ainsi,  les  instructions  données  le  10  mars  1848  s'expri- 
ment en  ces  termes  : 


«  //  ne  sera  besoin  de  fiiire  de  vérification,  quant  à  l'âge  de  vingt-un  ans, 
que  lorsqu'il  pourra  s'élever  quelque  doute  à  cet  égard.  » 

RÉSIDENCE. 

«  Pour  être  inscrit  comme  électeur  dans  une  commune,  il  faut  y  avoir 
une  résidence  de  six  mois.  Toutes  dispositions  antérieures  relatives  au 
domicile  politique  séparé  du  domicile  réel  sont  abrogées.  Les  citoyens 
qui,  depuis  moins  de  six  mois,  ont  changé  de  résidence,  seront  admis  à 
se  faire  inscrire  dans  la  commune  où  ils  résidaient  précédemment. 

»  Néanmoins,  si,  à  raison  de  l'éloignement,  un  citoyen  ne  pouvait,  sans 
dommage  ou  sans  inconvénient  pour  sa  santé,  ses  affaires,  ses  moyens 
d'existence,  se  rendre  dans  uu  autre  département  qu'il  a  quitté  depuis 
peu  de  temps,  il  pourra,  d'après  sa  demande,  être  inscrit  sur  la  liste  des 
électeurs  de  la  commune  où  il  vient  de  s'établir.  >j 

Par  la  disparition  de  ces  facilités  données  à  l'électeur 
s'explique  principalement  comment  le  chiflFre  des  citoyens 
majeurs  étant,  en  1848,  de  11,023,189,  a  été  réduit,  en  1849, 
de  1,087,185,  et  n'a  plus  été  que  de  9,936,004  électeurs  in- 
crits.  L'inscription  électorale  a  eu  lieu  d'une  manière  plus 
stricte  en  1849  qu'en  1848,  mais  aucune  atteinte  n'a  été 
portée  par  la  loi  du  15  mars  1849  au  droit  consacré  par  le 
décret  du  5  mars  1848.  Voilà  ce  qu'il  est  bon  que  sache 
mon  collègue  et  confrère  M.  Chambolle ,  qui  m'accuse  de 
«  m'êtrevoué  à  la  recherche  de  l'absolu.  » 

Oui,  cela  est  vrai,  et  c'est  là  une  accusation  que  je  m'ho- 
nore d'avoir  méritée. 

Est-ce  que  la  vérité  qui  n'est  pas  absolue  est  la  vérité? 

Est-ce  que  l'arithmétique  qui  n'est  pas  absolue  est  l'a- 
rithmétique ? 

Est-ce  que  la  justice  qui  n'est  pas  absolue  est  la  justice? 

Est-ce  que  la  balance  dont  la  précision  n'est  pas  absolue 
est  véritablement  une  balance  ? 

X.  7 


98  tS51. 

Est-ce  que  M.  Chambolle,  si  je  lui  rendais  4  fr.  50  c.  en 
monnaie,  lorsqu'il  me  prie  de  lui  changer  une  pièce  de  5 
francs,  trouverait  que  je  lui  rends  son  compte  ? 

Chercher  l'absolu  est  le  moyen  de  trouver  la  vérité. 

Je  le  cherche  donc  sans  relâche. 

Oui,  il  est  encore  vrai  que  j'ai  dit  qu'on  ne  connaîtrait 
avec  certitude  l'opinion  de  la  France  qu'après  que  le  sys- 
tème électoral  aurait  été  ramené  à  l'unité  de  collège.  Mais 
de  ce  que  j'ai  cette  conviction  profonde,  s'ensuit-il  qu'il 
dépende  de  moi  de  faire  que  le  passé  ne  soit  pas  le  passé  ? 
Est-ce  que  je  puis  empêcher  la  monarchie  constitutionnelle 
de  1830  d'avoir  été  instituée  par  219  députés  dépourvus  de 
toute  qualité,  sur  252  votants  n'ayant  aucun  mandat?  Est- 
ce  que  je  puis  empêcher  la  monarchie  traditionnelle  de  987 
d'avoir  été  acclamée  par  450  barons,  dans  un  petit  bourg 
de  Picardie  qui  se  nomme  encore  Noyon?  Est-ce  que  je  puis 
empêcher  que  beaucoup  de  batailles  aient  eu  lieu  à  l'arme 
blanche,  avant  l'invention  de  l'arme  à  feu?  Est-ce  que  je 
puis  empêcher  que  le  rouet  ait  été  imaginé  avant  le  métier 
à  filer?  Est-ce  que  je  puis  empêcher  que  les  relais  de  poste 
aient  précédé  les  chemins  de  fer? 

En  vérité,  M.  Glrambolle,  lorsqu'il  discute,  devrait  s'ap- 
pliciuer  h  le  faire  moins  faiblement.  Le  temps  des  lieux- 
communs,  dont  on  se  contentait  il  y  a  dix  ans,  est  passé.  Il 
faut  maintenant  aller  au  fond  des  questions;  il  y  faut  aller 
sans  crainte,  car  c'est  la  vérité  qui  nous  mettra  tous  d'ac- 
cord. Nul  ne  conteste  que  2  multipliés  par  2  ne  fassent  4. 

Je  cherche  la  vérité,  sans  préoccupation  de  parti,  sans 
me  demander  préalablement  si  elle  sera  contraire  ou  favo- 
rable à  mes  opinions,  à  mes  sympathies,  à  mes  intérêts  ; 
faites  tous  comme  moi  :  prenez  pour  devise  cette  parole  de 
Dante  :  Cercando  il  vero. 

Lorsque  tous  cherchent,  il  y  en  a  toujours  un  qui  trouve. 

Le  suffrage  universel  est-il  ce  qu'il  doit  et  ce  qu'il  peut 
être?  Telle  est  la  première  de  toutes  les  questions. 

Discutez  ce  que  je  propose  ;  si  vos  critiques  sont  fondées, 
elles  m'éclaireront  ;  si  elles  sont  vaines,  elles  m'affermiront. 


1851 


LES  RIGUEURS  SALUTAIRES. 


1. 


18  juin  1851. 

M.  Laurenlie  publie,  contre  le  socialisme,  un  article  qui 
nous  a  remis  en  mémoire  ces  lignes  du  même  écrivain  : 

<f  La  foi  avait  pu  s'affaiblir  en  France,  au  milieu  du  mouvement 
donné  aux  esprits  par  le  siècle  de  François  I'"',  et  des  brillantes  préoccu- 
pations où  les  avait  jetés  la  renaissance  des  arts. 

»  Joignez  à  cette  considération,  digne  d'être  appréciée  parle  vrai  phi- 
losophe, la  connaissance  depuis  longtemps  acquise  qui  le  porte  si  aisé- 
ment vers  les  nouveautés,  et  ensuite  quelques  circonstances  particulières 
de  cette  époque,  où  l'on  vit  les  ambitions  personnelles  et  les  inimitiés  po- 
litiques déterminer  le  changement  de  croyance  parmi  quelques  grands 
personnages  dont  l'exemple  fut  bientôt  un  entraînement  pour  le  peuple. 

))  Enfin,  comme  l'a  remarqué  Bossuet,  la  Réforme,  retenue  par  la  vi- 
gueur des  l'ègnes  de  François  I""  et  de  Henri  II,  dut  trouver  bientôt  plus 
de  facilité  sous  les  règnes  de  François  II  et  de  Charles  IX.  Ces  raisons 
diverses  durent  accréditer  quelque  temps  les  opinions  nouvelles  dans  le 
royaume  de  France,  et  nul  doute  qu'elles  ne  s'y  fussent  établies,  si,  à  dé- 
faut de  l'autorité  religieuse,  qui  ne  leur  opposait  pas  toujours  une  résis- 
tance suffisante,  Vautorité  civile,  suppléant  à  la  faiblesse  des  consciences, 
n'eût  sauvé  la  foi  de  nos  pères  par  la  sévérité  des  lois  et  par  des  BIGUEURS 
que  je  ne  crains  pas  d'appeler  SALUTAIRES  (1).  » 

L'écrivain  qui  a  trouvé  de  telles  paroles  pour  justifier  le 


(1)  L.v  JUSTICE  AU  xixe  SIÈCLE,  par  M.  Laurentie. 


100  tS5t. 

massacre  de  70,000  Français  ne  peut  pas  rendre  an  socia- 
lisme un  service  plus  grand  que  de  l'attaquer. 

Le  socialisme  le  remercie  donc. 

Mais  le  catholicisme  ne  lui  devra  pas  les  mêmes  remercî- 
nients,  car  jamais  injure  plus  grande  lui  fut-elle  adressée 
que  celle  qui  consiste  à  prétendre  que  c'est  le  terrorisme 
quia  sauvé,  en  France,  le  catholicisme? 


II. 


20  juin  1851. 

M.  Laurentie  ne  pouvait  pas  nier  qu'il  eût  écrit  ce  qu'il 
avait  imprimé  et  signé  ;  aussi  ne  lenie-t-il  pas  ;  seulement, 
il  proteste  contre  les  dix  lignes  de  réflexions  dont  j'ai  fait 
suivre  la  citation  que  j'ai  empruntée   à  son  livre  intitulé  : 

L.4    JUSTICE  AU  DIX-NEUVIÈME  SIÈCLE. 

En  imprimant  que  «  la  foi  de  nos  pères  a  été  sauvée  par 
»  la  sévérité  des  lois  et  par  des  RIGUEURS  qu'il  ne  craint 
»  pas  d^appeler  SALUTAIRES ,  »  M.  Laurentie  prétend 
qu'il  n'a  nullement  entendu  justifier  les  massacres  de  la 
Saint-Barthélémy.  11  les  qualifie  mémo  a  tVÉnormité.  »  C'est 
le  seul  mot  que  M.  Laurentie  ait  trouvé  sous  sa.  plume 
pour  flétrir  cet  acte  de  terrorisme  monarchique.  Que  M. 
Laurentie  me  permette  de  le  lui  diie  :  le  mol  est  trop  fort  ou 
trop  faible.  Trop  faible  si  M.  Laurentie  admet  la  liberté  de 
conscience,  la  liberté  des  cultes  ;  trop  fort  si  M.  Laurentie 
est  catholique  et  royaliste. 

De  quel  droit,  à  quel  titre,  M.  de  Laurentie  blâme-t-il  ce 
que  le  pape  Pie  V  a  glorifié,  ce  que  son  successeur  Gré- 
goire XUl  a  approuvé,  ce  que  le  roi  Charles  IX  ne  s'est  pas 
borné  à  ordonner,  ce  qu'il  a,  de  sa  propre  main,  exécuté 
en  partie,  car  on  sait  qu'armé  d'une  longue  arquebuse  il 
tirait  lui-même  d'une  fenêtre  du  Louvre  sur  les  huguenots 
qui  traversaient  la  Seine  à  la  nage  pour  se  réfugier  dans  le 
faubourg  Saint-Germain? La  royale  et  sanglante  arquebuse 
existe  encore  à  la  Bibliothèque  nationale. 

m 


LES  RIGUEURS  SALUTAIRES.  101 

Si  M.  Laurentie  est  plus  infaillible  dans  ses  jugements 
que  la  papauté,  que  devient  l'infaillibilité  du  pape  ?  Si, 
pour  justifier  les  niassaeres  de  la  Saint-Barlhélemy,  il  suffit 
de  dire  que  «  la  France  (sous  Charles  IX)  n^était  pas  alors 
»  gouvernée,  »  que  devient  le  principe  de  la  légitimité? 

On  le  voit  :  c'est  en  reniant  la  papauté  et  la  légitimité 
que  M.  Laurentie  essaie  de  se  disculper.  A  ce  prix-là  même, 
y  parvient-il  ?— Non  ;  c'est  vainement  que  M.  Laurentie 
tente  d'établir  la  distinction  suivante  : 

«  Ce  n'est  pas  Vaulorité  civile  qui  a  fait  le  massacre  dont  vous  parlez. 
\Jaulorité  civile,  c'était  l'autorité  régulière,  l'autorité  de  qui  dérivaient  les 
lois,  l'autorité  de  la  justice,  l'autorité  de  ses  arrêts;  et  de  quelque  ma- 
nière qu'on  juge  aujourd'hui  cette  autorité,  on  doit  bien  savoir  qu'elle 
n'eut  jamais  rien  de  commun  avec  la  pétulance  des  partis  religieux  ou  sec- 
taires ;  et  aussi  n'y  a-t-il  que  l'aveuglement  des  haines  politiques  qui 
puisse  confondre  les  actes  d'une  autorité  de  cette  sorte  avec  des  actes  la- 
mentables, commis  en  violation  de  toutes  les  lois  civiles,  aussi  bien  que  de 
toutes  les  lois  morales  et  chrétiennes.  » 

La  Saint-Barthélémy  a  coûté  la  vie  à  70,000  Français, 
dont  plus  de  2,000  à  Paris  seulement  et  dans  une  seule 
nuit  (1)  ;  qu'importe  qu'ils  aient  été  massacrés  par  telle  au- 

(1)  Peut-être  n'est-il  pas  inutile  de  mettre  en  regard  du  terrorisme  mo- 
narchique de  1572  le  terrorisme  révolutionnaire  de  1792  : 

Du  2(5  août  1792  au  9  thermidor  1794  inclusivement,  c'est-à-dire  pen- 
dant la  Terreur,  plus  les  dix  mois  qui  se  sont  écoulés  depuis  la  prise  des 
Tuileries  en  92,  jusqu'à  l'arrestation  des  Girondins,  au  commencement 
de  juin  1793,  il  a  été  exécuté  à  Paris,  sur  les  places  de  la  Révolution,  du 
Carrousel,  de  Grève,  Saint-Antoine  (la  Bastille)  et  à  la  barrière  renversée 
(du  Trône),  2,837  personnes. 

Il  y  a  lieu  de  remarquer  : 

lo  Que  les  exécutions  ont  frappé  un  certain  nombre  d'individus  pour- 
suivis pour  assassinat  et  les  individus   accusés  du  vol  du  Garde-Meuble  ; 

2o  Que  dans  ce  nombre  les  habitants  de  Paris  n'entrent  guère  pour  plus 
de  moitié. 

Le  tribunal  révolutionnaire  a  jugé  et  condamné  des  habitants  de  la 
Bretagne,  de  Rouen,  d'Armentières,  de  Pont  de-Cé,  de  Coulommicrs,  de 
Troyes,  de  Clamecy,  d'Angers,  de  Toulouse,  de  Dijon,  de  Verdun,  de 
Porueuse  (Seine-et-Marne),  des  départements  de  la  Meurthe  et  de  la  Mo- 
selle, dj  Sedan,  de  Caussade,  de  la  Vendée,  des  Deux-Sèvres,  etc.,  etc. 

L'endroit  où  l'on  exécutait  le  plus  était  la  place  de  la  Révolution.  Il  y  a 
eu  là  1,256  personnes  guillotinées. 

Ceci  est  une  simple  note,  qui  n'a  la  prétention  de  rien  justifier,  car  je 
déteste  et  je  méprise  tous  les  terrorismes  à  l'égal  l'un  de  l'autre,  que  ce- 
lui-ci s'abrite  sous  le  nom  de  religion  et  celui-là  sous  le  nom  de  révolu- 
tion, qu'il  s'exerce  en  invoquant  le  principe  d'autorité  ou  bien  en  invo- 
quant le  principe  de  liberté. 


102  *8âl- 

toritc  plutôt  <iue  par  telle  autre  ?  En  ont-ils  été  moins  im- 
pitoyablement massacrés,  moins  atrocement  égorgés? 

Je  le  demande  à  M.  Laurentie. 

Les  massacres  de  la  Saint-Barthélémy,  qui  durèrent  sept 
jours,  n'eurent  certainement  pas  lieu  sans  des  ordres  for- 
mels. Eh  bien  !  ces  ordres,  qui  les  donna  ? 

Est-ce  que  ce  ne  fut  pas  S.  M.  le  roi? 

Si  la  royauté,  cette  autorité  contre  laquelle  n'existe  pas 
le  droit  de  légitime  défense,  cette  autorité  à  laquelle  il  n'est 
pas  permis  d'essayer  de  résister,  alors  même  qu'elle  or- 
donne de  vous  égorger,  si  la  royauté  ne  constitue  pas  aux 
yeux  de  M.  Laurentie  Vautorité  réguUère,  à  quelle  autorité 
donne-t-il  donc  ce  nom,  et  d'où  la  fait-il  émaner? 

11  faut  que  M.  Laurentie  s'explique. 

Avant  de  s'accomplir,  le  massacre  de  la  Saint-Barthélémy 
avait  été  longuement  prémédité.  11  avait  été  concerté  dans 
des  conférences  tenues  à  Bayonne  entre  la  reine  Catherine 
de  Médicis,  le  roi  Charles  IX  et  le  duc  d'Anjou,  ses  fils,  et  le 
duc  d'Albe.  Ce  fut  enfin  dans  un  conseil  qui  se  tint  le  sa- 
medi 23  août  1572  ,  conseil  auquel  assistaient  la  reine- 
même,  le  duc  d'Anjou,  le  duc  de  Nevers,  le  maréchal  de  Ta- 
vannes,  le  maréchal  de  Retz  et  le  grand-prieur,  que  le  roi 
Charles  IX se  décida,  et  que  le  massacre  du  lendemain  fut 
arrêté.  Le  27  août,  le  roi  Charles  IX  se  rendait  en  per- 
sonne au  parlement  et  déclarait  hautement  que  c'était  par 
ses  ordres  qu'avait  eu  lieu  l'exécution. 

Que  (il  le  parlement  de  Paris  ?  —  S'indigna-t-il  ?  non  ;  il 
ordonna  qu'on  ferait  toits  les  ans  une  procession  le  jour  de 
la  Saint-Barthélémy  pour  rendre  grâces  à  Dieu,  prenant 
ainsi  les  devants  sur  le  pape  Pie  V,  qui,  lui  aussi,  ordonna 
des  processions. 

Lors(pie  de  tels  actes,  lors(|ue  de  tels  faits  sont  recueillis 
et  conservés  par  l'histoire,  M.  Laurei\lie  est-il  fondé  à 
établir  une  distinction  entre  «  l'autorité  rér/uliére^^  et  je  ne 
sais  quelle  autre  autorité  irrégulière  qui  aurait  i»  répondre 
des  massacres  de  la  Sainl-Barlhélemy  devant  la  conscience 
humaine  ?  Sur  quoi  cette  distinction  reposerait-elle  ? 


LES  RIGUEURS  SALUTAIRES.  103 

Oïl  le  voit  ;  toute  base  lui  manque. 

M.  Laurentie  eût  donc  mieux  fait'  de  garder  le  silence, 
ou,  s'il  voulait  le  rompre,  do  confesser  franchement  qu'à 
l'époque  où  il  se  constituait  le  défenseur  des  c;  rigueurs  sa- 
«  LUTAiREs  qui  avaient  sauvé  la  foi  de  nos  pères,  »  c'était 
sous  la  Restauration,  alors  qu'après  avoir  été  chef  de  bureau 
à  la  Préfecture  de  police,  il  aspirait  à  devenir  inspecteur 
général  de  l'Université,  ce  qu'il  devint,  en  effet,  le  12  avril 
1823.  Ce  fut  en  cette  qualité  que,  cinq  mois  après,  l'apolo- 
giste des  RIGUEURS  SALUTAIRES  fit  suspcudre,  malgré  quarante 
ans  du  plus  honorable  exercice,  M.  Ferlus,  le  directeur  du 
collège  de  Sorèze,  suspension  qui  fut  le  prélude  de  la  clô- 
ture des  anciens  collèges  de  Sorèze,  de  Pont-Levoy  et  de 
Vendôme,  lesquels  établissements  passèrent  aux  mains  des 
Jésuites. 

La  royauté  de  1823  est  tombée  en  1830  :  le  rétablissement 
de  la  légitimité  vaut  bien  qu'on  traite,  dans  un  journal,  la 
Saint-Rarthéleniy  «  d'ÉNORMiTÉ,  »  au  risque  de  nTianquer  de 
respect  à  LL.  SS.  Pie  V  et  Grégoire  XIII,  et  à  S.  M.  T.  C. 
Charles  IX  :  tel  est  le  motif  du  changement,  non  de  convic- 
tion, mais  de  langage,  de  l'historien  rigoureux  de  la  jus- 
tice   AU   DIX-NEUVIÈME   SIÈCLE. 

Aucun  lecteur  sérieux  ne  s'y  méprendra. 


III. 


22  juin  1851. 

J'avais  posé  à  M.  Laurentie  ces  deux  questions  : 
Première  question.   —  Que  ce  soit  par  les  ordres  de  telle 
autorité  et  non  par  les  ordres  dételle  autre,  les  70,000  Fran- 
çais qui  ont  été  massacrés  en  août  1372 en  ont-ils  étémoins 
impitoyablement  massacrés,  moins  atrocement  égorgés  ? 

Deuxième  question.  —  Si  la  royauté  ne  constitue  pas  aux 
yeux  de  M.  Laurentie  l'autorilé  régulière,  à  quelle  autorité 
donne-t-il  donc  ce  nom,  et  d'où  fait-il  émaner  ce  qu'il  ap- 
pelle l'autorité  ? 


104 


tS51. 


Si  évasive  que  soil  sa  réponse,  il  y  a  deux  mots  dont  il 
importe  de  prendre  acte,  M.  Laurentie  persiste  à  qualifier 
la  Saint-Barthélémy  «  d'éjnsode  atroce.  » 

Ce  n'est  pas  seulement  flétrir  la  royauté  dans  Charles  IX, 
la  papauté  dans  Pie  V  et  dans  Grégoire  XIII,  c'est  faire  plus 
que  cela,  c'est  se  constituer  à  l'état  de  révolte  ouverte  con- 
tre l'autorité  des  conciles,  c'est  se  séparer  du  catholicisme; 

Le  catholicisme  romain  tout  entier  (celui  des  gallicans 
comme  celui  des  ultramonlains)  a  pour  base  le  principe  de 
l'infaillibilité  des  décisions  rendues  en  matière  de  foi  et  de 
morale  par  les  conciles  œcuméniques,  d'accord  avec  les 
papes.  Selon  lui,  ces  décisions  sont  des  vérités  éternelles, 
immuables,  aussi  sûres  que  le  dogme  même  de  l'existence 
de  Dieu.  Or,  parmi  ces  prétendues  vérités  immuables,  que 
nul  ne  peut  contester  sans  cesser  d'être  catholique-romain, 
se  trouve  le  principe  de  la  persécution  des  hérétiques,  pro- 
clamé non  pas  seulement  comme  un  droit,  mais  comme 
un  DEVOIR,  entre  autres  par  les  déclarations  du  douzième 
concile  œcuménique  (quatrième  concile  de  Latran).  tenu  en 
1215  à  Rome,  sous  la  présidence  du  pape  Innocent  III,  etac- 
ceptée  par  tous  les  évêques  de  la  catholicité.  On  y  lit  ce 
qui  suit  : 

v  Moneantur  autemet  inducanlur  et^  «Que  les  autorités   temporelles, 

si  necesse  fueril,   per  censurain  eccle-  quelques  fonctions  qu'elles  remplis- 

siasticam  compeUanlur  sœculares  po-  sent,  soient  exhortées,  et,  s'il  était 

testâtes,  quibuscumque  fungantur  of/i-  nécessaire  ,  contraintes  par  censure 

dis,  ut,  sicut  reputari  cupiunt  et  haberi  ecclésiastique,  à  prêter  publiquement 

jideles,  ilà  pro  defensione  filei  prœfitenl  un  serment  pour  la  défense  de  la  foi 

publiée  juramcntwnquod  de  terris  suœ  (de  même  qu'elles   désirent  être  ré- 

juriJiclioni  subjeclis  universos  hœre-  putées  fidèles),  serment  par  lequel 

ticos,  ab  Ëcclesiâ  denotatos,  bond  fide  elles  s'engagent  à  s'appliquer  sincè- 

pro  viribus  exterminare  studebunt  :  ilà  rement,  de    toutes   leurs    foixes,    à 

quodammodo,  quandocumque  quis  fue-  exteuminek  des  contrées  soumises 

rit   in   polestatem,   sive   spiritualem,  à  leur  juridiction   tous    les  héréti- 

sire  temporalem,    assumptus,    hnc   te-  ques  déclarés  tels  par  l'Eglise;  et 

neatur  capitulum  juramenlo  firmare.  cela  de  telle   façon   que  toutes  les 

»  Si  vcro  dominus  temporalis,  re-  fois  que  quelqu'un  aura  été  admis  à 

quisitus  et  7noriitus  ab  Ecclesiâ,  terram  un  pouvoir,  ou   spirituel  ou  tempo- 

suam  purgare  neglexerit  ab  hâc  hœre-  rel,  il  soit  tenu  de  jurer  cet  article. 

«ira  fœditate,  pcr  metropnlilanum  et  »  Que,  si   un  seigneur   temporel, 


LES  RIGUEURS  SALUTAIRES.  105 

nltcros  compiovinciales   episcopos  ex-  requis  et  averti  par  l'Église,  eût  re- 

communicalionis    vinculo    innodetur.  fusé  de  purger  son  domaine  de  cette 

Et,  si  satisfacere    contempserit   infrà  souillure   hérétique,  il  soit  excom- 

annum,  signi(icalur  hoc  sumriio  ponli-  munie  par  le  métropolitain  et  par 

fici,  ul  extunc  ipse  vassallos  ab  ejus  les  autres  évêques   de   la  province. 

fidelilate  denunciel  absolulos,  et  1er-  Et  que,   si,  par   manque  de    bonne 

ram  exponat    calhoUcis    occttpandam  volonté,  il  eût  laissé  passer  une  an- 

qui  eam,  exterminalis  hœrelicis,  sine  née  sans  satisfaire,  cela  soit  dénoncé 

ulla  contradictione   possideant  et   in  an  souverain  pontife,  atin  que  celui- 

fidei  purilate  conservent...  »  ci,  dès-lors,  déclare  ses  vassaux  dé- 

{SacrorumconciliorwncollectiOy'pn-  liés   de  leur  fidélité,  et    donne  son 

blié  par  Mansi,   avec   l'appro-  pays  à  des  catholiques  qui,  après  en 

bation  des  autorités  ecclésiasti-  avoir  exterminé  les  hérétiques,  le 

ques  catholiques.  Venise,  1778,  devront  posséder   sans   conteste  et 

tome  xxn,  page  987,)  maintenir  dans  la  pureté  de  la  foi.. .  » 

Ces  décisions,  revêtues  du  cachet  de  l'autorité  dite  infail- 
lible en  matière  de  dogme  et  de  morale,  l'église  catholique 
ne  les  a  jamais  blâmées. 

Applaudissant  à  la  révocation  de  l'Edit  de  Nantes,  Bos- 
suet  déclarait  que  l'infliction  de  peines  corporelles,  même 
de  la  PEINE  DE  MORT,  pour  cause  de  persévérance  dans  l'hé- 
résie, «  EST  CONFORME  A  LA  DOCTRINE  CONSTANTE  DE  l'ÉGLISK 
CATHOLIQUE.  » 

Plus  royaliste  que  catholique,  à  l'inverse  de  M.  Veuillot, 
qui  est  plus  catholique  que  royaliste,  M.  Laurentie  a  man- 
qué à  la  fois  de  courage  et  de  logique.  Il  n'a  pas  osé  faire 
ce  qu'avait  fait  M.  Veuillot,  qui  n'a  pas  craint  de  louer  et  de 
défendre  l'Inquisition.  M.  Laurentie  n'a  pas  osé  louer  et  dé- 
fendre la  Saint-Barthélémy. 

M.  Veuillot  est  un  saint. 

M.  Laurentie  est  un  impie. 

Vantez-moi  donc  maintenant  l'orthodoxie  !  Elle  ne  suffit 
même  pas  à  mettre  d'accord  deux  catholiques. 


1851 


ASSOCIATION  CONTRE  ASSOCIATION. 


22  juin  1851. 

J'ai  SOUS  les  yeux  le  projet  d'association  dont  M.  Bac  a 
parlé  à  la  tribune  ;  ce  projet  est  formé  par  MM. 

LUGNOT,  général  en  retraite.  j.-j.  chastaingt. 

BUS8IÈRE.  boisson-d'écoles. 

E.  NOGAKO.  DUKIEDX. 

P.   PÉTINIADD  CHAMPAGNAC.  P.   ALLUAUD  aîné. 

F.  DE   LÉOBARDY.  ARMAND   KOUALHIER. 
E.  LAMY.  DE  LAUTHONYE. 

L.  PÉTINIADD.  R.  CHAPOULAUD. 

A.  LAPORTE  aîné.  A.  COLANY. 

II  est  conçu  en  ces  ternies  : 

ASSOCIATION   DES   HOMMES   d'oRDRE. 

M  Article  1".  Une  association  est  formée,  dans  le  département  de  la 
Haute-Vienne,  pour  défendre  les  principes  sur  lesquels  repose  la  société. 

»  Art.  2.  L'association  se  compose  :  1°  d'un  comité  central,  dont  le 
siège  est  à  Limoges  ;  2"  de  comités  institués  dans  chaque  chef -lieu  de 
canton,  sur  les  bases  du  comité  central. 

»  Art.  3.  Est  membre  de  l'association  tout  électeur  notoirement  connu 
pour  ses  principes  d'ordre,  qui  sera  signataire  des  présents  statuts  et  de 
la  liste  de  fonds  social  qui  y  est  annexée. 

»  Art.  4.  Pour  rendre  plus  active  rexécution  des  mesures  à  prendre, 
il  sera  fondé  à  Limoges  un  bureau  de  neuf  membres,  composé  d'un  pré- 
sident, un  vice-président,  un  secrétaire,  un  trésorier  et  cinq  assesseurs. 
Ces  neuf  membres  seront  choisis  en  assemblée  générale,  au  scrutin  secret. 

»  Art.  5.  Chaque  année,  dans  la  seconde  quinzaine  de  décembre,  le  bu- 
reau sera  renouvelé  par  moitié,  au  moyen  d'un  tirage  au  sort.  Les  mem- 
bres sortants  pourront  être  réélus. 


ASSOCIATION  CONTRE  ASSOCIATION.  107 

»  Art.  6.  Toutes  les  décisions  qui  toucliLiit  aux  grands  intérêts  dépar- 
tementaux sont  prises  par  une  assemblée  spéciale,  composée  de  quatre 
délégués  pour  chacun  des  cantons  des  chefs-lieux  de  département  ;  trois 
délégués  pour  les  chefs-lieux  d'arrondissement,  et  de  deux  délégués  pour 
les  autres  cantons.  Ces  délégués  votent  au  scrutin  secret  sur  les  questions 
qui  leur  sont  soumises,  et  les  décisions  qui  émanent  de  la  majorité  abso- 
lue des  membres  présents  à  cette  délégation  sont  obligatoires  pour  tous 
les  associés. 

»  Art.  7.  L'association,  représentée  par  ces  divers  comités,  s'occupera 
activement  de  recueillir  l'adhésion  de  tous  les  hommes  d'ordre.  Tous  les 
fonds  réunis  sont  centralisés  dans  la  caisse  du  trésorier  du  chef-lieu. 

»  Art.  8.  Chaque  dépense  ne  peut  être  effectuée  que  sur  une  autorisa- 
tion signée  du  président  et  de  deux  membres  du  bureau. 

»  Art.  9.  Tous  les  membres  des  différents  comités  sont  tenus  d'assister 
aux  séances  pour  lesquelles  ils  auront  été  convoqués,  à  peine  d'une 
amende  de  1  franc  par  chaque  manquement.  Sera  condamné  à  la  même 
amende  tout  membre  qui  quittera  l'assemblée  dont  il  fait  partie  avant  la 
tin  de  la  séance,  sans  en  avoir  obtenu  la  permission  expresse  du  président. 

»  Sera  rayé  des  cadres  de  l'association,  avec  inscription  au  procès  ver- 
bal, tout  membre  qui,  sans  justification  sérieuse,  aura  manqué  à  trois 
séances  consécutives. 

»  Art.  10.  Les  présents  statuts  seront  transmis  à  M.  le  préfet  de  la 
Haute-Vienne,  avec  prière  de  solliciter  l'autorisation  de  M.  le  ministre  de 
l'intérieur.   » 

L'association  des  hommes  d'ordre  a  été  approuvée,  le  12 
juin  1831,  par  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  ce  qui  équi- 
vaut à  cet  aveu  qu'une  armée  de  cinq  cent  mille  soldats,  et 
qu'une  autre  armée  de  cinq  cent  mille  fonctionnaires,  en- 
semble un  million  d'hommes,  ne  suffisent  pas  h  la  défense  et 
au  maintien  de  l'ordre.  En  vérité,  on  n'est  pas  plus  humble 
que  M.  le  ministre  de  l'intérieur.  Qui  prétendait  donc  que 
M.  Léon  Faucher  n'était  pas  modeste?  Mais  comme  il  joint  à 
la  modestie  une  autre  qualité  non  moins  précieuse,  Injus- 
tice, nul  doute  qu'il  ne  s'empresse  d'approuv^er  les  statuts 
de  I'association  des  hommes  de  liberté,  qui  se  fondera  par- 
tout où  il  existera  une  association  des  hommes  d'ordre. 

Ainsi,  vont  se  trouver  en  présence  deux  associations  : 

L'association  des  hommes  d'ordre, 

L'association  des  hommes  de  liberté. 

Très  bien  ! 


1851 


CAUSE  ET  EFFET. 


23  juin  1851. 

Si  la  minorité  de  l'Assemblée  législative  se  donne  trop 
souvent  le  tort  d'interrompre  certains  discours,  il  est  juste 
de  convenir  que  c'est  un  tort  dans  lequel  ne  tombe  pas 
moins  souvent  la  majorité. 

Le  Moniteur  est  là  pour  l'attester. 

Hier,  par  exemple,  ces  interruptions  calculées,  prémédi- 
tées, ont  été  si  multipliées  qu'elles  sont  parvenues  à  rom- 
pre ie  lien  par  lequel  je  voulais  rattacher  la  circulaire  du  '^ 
mars  1850  aux  déclarations  du  19  juin  1849. 

Le  19  juin  1849,  M.  Dulaure,  alors  ministre  de  l'intérieur, 
proposant  de  suspendre  l'exercice  du  droit  de  réunion,  fai- 
sait, à  la  tribune,  les  déclarations  qu'on  va  lire  : 

«  Nous  sommes  pénétrés  des  devoirs  du  gouvernement  en  face  de 
l'exercice  du  droit  électoral  ;  nous  comprenons  très  bien  que  l'exercice  do 
ce  droit,  pour  être  éclairé,  a  besoin  de  conférences  et  de  discussions  pré- 
paratoires. Nous  nous  reprocherions  profondément  d'apporter  aucune  en- 
trave à  la  liberté  des  véritables  discussions  électorales.  Je  promets  donc 
formellement,  au  nom  du  gouvernement,  à  l'Assemblée,  que,  dans  toutes 
les  réunions  préparatoires  véritablement  électorales,  où  les  élections  seules 
seront  discutées,  aucune  gêne,  aucune  entrave,  de  quelque  nature  que  ce 
soit,  ne  sera  apportée  au  droit  des  électeurs. 

»  Nous  serons  responsables  envers  vous  ,  lorsque  vous  véritierez  les 
élections,  de  la  manière  dont  le  gouvernement  se  sera  comporté  envers  les 
réunions  électorales.  Si,  dans  ce  que  nous  aurons  fait,  il  y  a  un  mol,  il  y 
a  un  écrit,  il  y  a  un  acte  qui  ait  été  de  nature  à  apporter  la  moindre  res- 


CAUSE  ET  EFFET.  109 

triction  à  la  liberté  des  élections,  vous  nous  en  demanderez  compte  ;  nous 
serons  obligés  de  nous  justifier.  » 

Ainsi  s'exprimait,  le  19  juin  1849;,  M.  Dufaure.  alors  mi- 
nistre (le  l'intérieur.  Dix  mois  après,  les  électeurs  étaient 
placés  par  un  ministre,  le  ministre  de  la  guerre,  sous  la 
surveillance  de  la  gendarmerie,  ainsi  que  l'atteste  la  circu- 
laire suivante  : 

«  3  mars  1850. 
»  Capitaine, 
«  D'après  la  lettre  confidentielle  du  ministre  de  la  guerre  ,  vous  don- 
nerez l'ordre  à  chaque  lieutenant  de  votre  compagnie  de  m'adresser  sans 
aucun  retard  : 

»  1'  Le  nombre  total  des  électeurs  soit  civils  ou  militaires  ; 

»  2°  Celui  des  électeurs  qui  voteraient  pour  un  candidat  modéré  ; 

»  3°  Celui    des    électeurs   qui    voteraient  pour    un  candidat  du   parti 

BOUGE. 

»  Les  relevés  devront  être  établis  par  lieutenance  de  gendarmerie  et 
faits  avec  le  plus  grand  soin. 

»  Le  lieutenant-colonel  chef  de  légion.  » 

Je  le  demande,  cette  circulaire  ne  constitue-t-elle  pas 
«  UN  ÉCRIT;  UN  ACTE,  »  cl  ïie  s'y  trouve-t-il  pas  «  un  mot  » 
dont  il  y  ait  lieu  de  demander  compte  au  pouvoir  respon- 
sable ?  —  Assurément. 

Eh  bien  !  à  qui  s'adressera-t-on  pour  demander  ce  compte? 
S'adressera-t-on  au  ministre  dont  la  parole  habile  et  ca- 
farde obtenait,  le  19  juin  1849,  que  le  droit  de  réunion  fût 
suspendu?  Si  on  s'adresse  à  lui,  il  répondra  qu'il  avait 
cessé,  le  3  mars  1850,  d'être  ministre  de  l'intérieur,  et  que 
la  responsabilité  de  la  circulaire  ci-dessus  ne  saurait  lui 
être  imputée. 

En  parlant  ainsi,  aura-t-il  raison?  — Non;  il  aura  tort, 
11  aura  tort,  car  la  responsabilité  de  tous  les  abus  qu'eût 
empêchés  le  libre  exercice  du  droit  de  réunion  doit  juste- 
ment retomber  sur  le  ministre  qui,  le  premier,  a  proposé  de 
le  suspendre  et  a  réussi  à  le  supprimer. 

A  M.  d'Hautpoul,  ministre  de  la  guerre  en  mai  1850,  ia 
responsabiUté  subséquente  de  la  circulaire  qui  a  placé  les 
élections  sous  la  surveillance  de  la  gendarmerie  ;  mais  à  M. 


110  f$51. 

Dufaure,  ministre  de  l'intérieur  en  juin  1849,  la  responsa- 
bilité originaire, 

M.  Dufaure  est  à  M.  d'Hautpoul  ce  que  ia  cause  est  à  l'effet. 

Si  le  droit  de  réunion  n'eût  pas  été  suspendu,  grâce  à  M. 
Dufaure,  aucun  ministre  n'eût  osé  traiter  en  malfaiteur  le 
corps  électoral  ;  de  même  que,  si  M.  Eugène  Cavaignac 
n'eût  pas,  le  24  juin  1848,  établi  l'état  de  siège,  M.  Louis 
Bonaparte  n'eût  pas  osé  le  proposer  le  13  juin  1849,  ei  le 
maintenir  depuis  cette  époque  à  l'égard  des  cinq  départe- 
ments, Ain,  Drôme,  Isère,  Loire  et  Rhône,  qui  composent 
la  5*  division  militaire. 

Ce  n'est  jamais  impunément  qu'on  viole  un  principe  et 
qu'on  crée  un  précédent. 


1851. 


LA  REACTION  DANS  LA  CREUSE. 


23  juin  1851. 

La  garde  nationale  de  Bourganeuf,  elle  aussi,  vient  d'être 
désarmée. 

Désarmée  par  qui  ? 

Par  un  ancien  ami  tout  dévoué  de  M.  Ledru-Rollin,  par 
M.  Durand  Saint-Amand,  ancien  maire  du  1®""  arrondisse- 
ment de  Paris  après  le  24  février,  ancien  préfet  du  Nord, 
aujourd'hui  préfet  de  la  Creuse, 

Désarmée  pour  quoi  ? 

C'est  ce  que  nul  ne  saurait  dire,  à  moins  cependant  que 
ce  ne  soit  parce  que  le  commandant  Doumy,  ayant  donné 
sa  démission,  ce  commandement  était  revenu  au  plus  an- 
cien capitaine,  le  capitaine  Laurent. 

Qu'avait  donc  fait  cet  officier  pour  être  ainsi  frappé  de 
suspicion?  —  En  juin  1848,  lors  de  la  malheureuse  affaire 
de  Guéret,  où  il  y  eut  20  morts  et  environ  30  blessés,  une 
estafette  de  Guéret  accourut  à  Bourganeuf  pour  y  deman- 
der du  secours.  Il  était  minuit  moins  un  quart.  A  minuit,  un 
détachement  partait  de  Bourganeuf,  parcourait  33  kilomè- 
tres, et  entrait  à  six  heures  du  matin  dans  la  cour  de  la  pré- 
fecture, où  il  recevait  les  félicitations  les  plus  chaleureuses 
de  M.  Bureau-Destivaud,  alors  préfet.  Ce  détachement,  ex- 
clusivement composé  de  républicains  dévoués,  qui  allaient 
maintenir  l'ordre  pendant  que  les  réactionnaires  restaient 


112  l«5i. 

couchés  dans  leur  lit,  ce  détachement,  qui  le  commandait? 
—  Le  capitaine  Laurent. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  la  garde  nationale  de  Bour- 
ganeuf  qui  a  été  désarmée  :  la  garde  nationale  d'Aubusson 
a  eu  le  même  sort,  en  attendant  que  le  tour  vienne  de  dés- 
armer la  garde  nationale  de  Guéret. 

Ce  n'est  pas  tout  encore  :  la  réaction  ne  se  borne  pas  à 
désarmer  les  gardes  nationales  inoflensives,  elle  dissout  les 
conseils  municipaux  coupables  de  républicanisme  ;  c'est  ce 
qui  vient  d"avoir  lieu  pour  le  conseil  municipal  de  Sardent, 
qui,  ayant  eu  à  procéder  à  l'élection  de  18  de  ses  membres, 
a  nommé  tous  républicains  à  une  immense  majorité. 

Ce  que  fait  M.  Durand  Saint-Amand  en  1851,  sous  la  pré- 
sidence de  M.  L.-N.  Bonaparte,  c'est  ce  que  firent,  sous  le 
gouvernement  provisoire,  plusieurs  commissaires  de  la  mê- 
me trempe.  En  mars  1848,  je  m'élevai  contre  ces  commis- 
saires ;  c'est  la  continuation  du  même  arbitraire  que  je  con- 
tinue de  flétrir  en  dénonçant  à  la  conscience  publique  l'in- 
timidation exercée  parM.  Durand  Saint-Amand. 


1851 


LE  SOCIALISME, 


"  En  arrêtant  sa  pensée  sur  la  société  et  sur  ses  rap- 
ports, on  est  frappé  d'une  idée  générale  qui  mérite  bien 
d'être  ajiprofondie  :  c'est  que  presque  toutes  les  insti- 
tutions civiles  ont  été  faites  pour  les  propriétaires.  On 
est  effrayé,  en  ouvrant  le  code  des  lois,  de  n'y  décou- 
vrir partout  que  le  témoignage  de  cette  vérité.  On  dirait 
qu'un  petit  nomt)re  d'hommes,  après  s'être  partagé  la 
terre,  ont  fait  des  lois  d'union  et  de  garantie  contre  la 
multitude,  comme  ils  auraient  mis  des  abris  dans  les 
bois  pour  se  défendre  des  bêtes  sauvages.  Cependant, 
on  ose  le  dire,  après  avoir  établi  les  lois  de  propriété, 
de  justice,  de  liberté,  on  n'a  presque  rien  fait  encore 
pour  la  classe  la  plus  nombreuse  des  citoyens.  —  Que 
nous  importent  vos  lois  de  propriété,  pourraient-ils 
dire;  nous  ne  possédons  rien!  — vos  lois  de  justice! 
nous  n'avons  rien  îi  défendre  !  — vos  lois  de  liberté  ! 
si  nous  ne  travaillons  pas  demain,  nous  mourons!  » 

'neoker.  Notes  aux  Mémoires  de  Sully. 


23  juin  18.31. 

En  consacrant  dans  son  pieux  et  évangélique  mandement 
une  page  entière  au  soci.\lisme,  à  ce  nom  que  tous  lesjour- 
naux  emploient  cliaque  jour  sans  savoir  ce  qu'il  signifie, 
M.  l'archevêque  de  Paris  vient  de  créer  la  nécessité  de  dé- 
finir ce  mot  avec  précision. 

SOCIALISME  est  un  mot  qui  ne  se  trouve  encore  dans  aucun 
dictionnaire  de  la  langue  française. 

Quel  mot  cependant  est  plus  usité  et  revient  plus  souvent 

X.  8 


114  1851. 

dans  toutes  les  discussions,  discussion  de  salon,  discussion 
d'ateliers,  discussion  de  tribune,  discussion  de  presse. 

Un  mot  qui  dit  tout  est  un  mot  qui  ne  dit  rien. 

Il  importe  donc  de  faire  enfin  sortir  du  vague  le  mot  so- 
cialisme ,  et  de  lui  assigner  le  véritable  sens  qui  lui 
appartient. 

Socialisme  dérive  incontestablement  de  société,  comme 
patriotisme  de  patrie,  libéralisme  de  liberté,  royalisme  de 
royauté,  légitimisme  de  légitimité,  rationalisme  de  raison, 
républicanisme  de  république,  christianisme  de  Christ, etc. 

Par  christianisme,  qu'entend-on?  —  On  entend  l'obser- 
vation des  préceptes  que  Jésus-Christ  et  ses  apôtres  ont 
légués  aux  populations  de  l'univers  et  aux  générations  de 
l'avenir. 

Par  socialisme,  que  doit-on  entendre?  —  On  doit  en- 
tendre l'accord  des  lois  de  la  société  avec  les  lois  de  l'hu- 
manité, trop  souvent  en  opposition  celles-ci  avec  celles-là. 

Si  le  christianisme  est  divisé  en  cathohcisme  et  en  pro- 
testantisme, lequel  protestantisme  se  divise  à  son  tour  en 
luthéranisme  et  en  calvinisme,  ce  qui  prouve  qu'en  toutes 
choses  l'erreur  se  mêle  à  la  vérité,  et  qu'il  n'est  région  si 
élevée  où  l'autorité  et  la  liberté  ne  se  retrouvent  en  pré- 
sence et  en  lutte,  doit-on  s'étonnerque  les  mêmes  divisions, 
que  le  môme  mélange  d'erreur  et  de  vérité  se  trouvent  dans 
le  socialisme  ? 

Le  grandreproche  que  les  monarchistes  font  au  socialisme, 
c'est  d'être  au  communisme  ce  qu'est  le  contenant  au  con- 
tenu. Oui,  cela  est  vrai  :  le  socialisme  contient  le  com- 
munisme, comme  le  royalisme  contient  le  despotisme. 

De  deux  choses  l'une  :  ou  le  communisme  est  l'erreur,  ou 
il  est  la  vérité  ;  s'il  est  l'erreur,  l'expérience  ne  manquera 
pas  d'en  faire  souverainement  justice  ;  s'il  est  la  vérité,  le 
triomphe  en  pourra  être  retardé,  mais  il  ne  pourra  pas  en 
être  empêché. 

Le  socialisme  se  résume  donc  tout  entier  dans  la  ques- 
tion de  savoir  quelles  sont  les  véritables  lois  de  l'Humanité, 


LE  SOCIALISME.  115 

œuvie  de  Dieu,  a(in  de  les  appliquer  à  la  Société,  œuvre  de 
l'Homme. 

Prélendrail-on  que  ces  lois  sont  découvertes? 

Si  elles  sont  découvertes,  partout  elles  doivent  être  les 
mômes,  car  nulle  part  2  et  21  ne  font  5. 

Mais  si,  au  contraire,  elles  varient  à  l'infini,  selon  les 
temps  et  les  pays,  c'est  la  preuve  qu'il  reste  encore  à  les 
trouver. 

Les  trouvera-t-on  en  ne  les  cherchant  pas? 

L'homme  n'est  pas  infaillible;  il  ne  sait  que  ce  que  lui 
enseigne  l'expérience. 

Tout  vérifier  sans  prévention  ;  ne  rien  condamner  sans 
examen  :  telle  est  la  méthode  à  laquelle  la  science  et  l'in- 
dustrie ont  dû  toutes  leurs  conquêtes,  tous  leurs  progrès. 

Puisque  cette  méthode,  qui  est  celle  de  la  liberté,  a  si 
parfaitement  i*éussi  à  la  science  appliquée,  pourquoi  ne  pas 
l'étendre  à  l'économie  sociale  et  à  l'administration  publique? 

Le périldes  révolutions  périodiques  serait-il  donc  moindre 
que  le  danger  des  essais  successifs  ? 

Sur  une  échelle  réduite,  tout  peut  se  vérifier  sans  per- 
turbation. 

Cette  échelle  s'offre  d'elle-même  :  c'est  la  Commune. 

Ce  qu'un  État  ne  saurait  entreprendre  sans  tout  boule- 
verser, une  Commune  peut  l'essayer  sans  rien  troubler. 

C'est  ainsi  qu'un  procédé  nouveau  ou  qu'un  mécanisme 
pei'fectionné  passe  de  la  manufacture  qui  l'a  adopté  la  pre- 
mière à  la  seconde  qui  l'imite,  de  la  seconde  à  la  troisième, 
et  ainsi  successivement. 

Le  grand  obstacle  h  tous  les  progrès  sociaux,  c'est  l'état 
de  communisme  administi-atif  auquel  toutes  les  communes 
de  France  ont  été  condamnées  par  un  esprit  de  centrali- 
sation qui  a  éteint  en  elles  toute  individualité,  et  leur  im- 
pose l'uniformité  par  la  tutelle  de  l'autorité,  au  lieu  de  les 
laisser  se  développer  par  l'action  de  la  liberté. 

Ce  communisme  administratif  est  ce  qui  explique  tout  à 
la  fois  la  fréquence  de  nos  révolutions  et  leur  impuissance. 

Que  le  communisme  s'applique  à  l'exploitation  de  la  terre, 


116  tS51. 

OU  que,  sous  les  noms  de  Centralisation,  d'Université,  de 
Religion  d'Elat,  il  s'applique  à  l'administration  des  com- 
munes, à  l'accaparement  des  enfants,  à  l'asservissement  des 
consciences,  je  le  repousse  également,  de  quelque  nom 
qu'il  se  couvre  et  sous  quelque  forme  qu'il  se  déguise, 
comme  contraire  au  libre  développement  humain  et  social. 

Mais  ceci  n'est  qu'une  conviction  personnelle,  que  je  n'ai 
nulle  prétention  d'élever  à  la  hauteur  d'une  vérité  démon- 
trée. Je  ne  suis  qu'un  homme;  donc, je  puis  me  tromper 
Je  n'ai  jamais  compris  Calvin  condamnant  au  feu  comme 
hérétique  Michel  Scrvet. 

Le  socialisme  contient  le  communisme,  le  phalansté- 
rianisme,  etc.,  au  même  titre  que  le  christianisme  contient 
le  calvinisme,  le  luthéranisme,  etc. 

Sous  un  autre  nom,  le  but  que  se  propose  le  socialisme 
est  le  même  que  celui  que  poursuivait  le  libéralisme  ainsi 
défini  par  M.  Artaud  : 

<<  Le  vrai  libéralisme  représente  l'ensemble  des  croj'ances  faites  pour 
diriger  des  hommes  libres  ;  par  conséquent,  il  se  fonde  sur  une  double 
idée  :  la  foi  à  la  liberté  humaine  et  la  foi  au  progrès;  et  il  a  pour  but  le 
perfectionnement  de  l'homme  et  des  sociétés.  » 

Pour  s'en  convaincre,  il  suffit  de  rapprocher  cette  défi- 
nition du  vrai  libéralisme  de  celle  du  vrai  socialisme,  don- 
née en  ces  termes  par  M.  Tarchevèque  de  Pai'is  : 

«  Mais  qu'il  soit  bien  entendu  d'abord  que  nous  ne  voulons  point  im- 
prouver ici  le  socialisme  véritable,  si  l'on  veut  donner  ce  nom  à  cette  ten- 
dance généreuse  qui  pousse  quelques  hommes  d'un  zèle  pur  et  désinté- 
ressé à  chercher  l'amélioration  de  la  société  dans  ses  institutions,  dans  ses 
lois,  dans  ses  mœurs,  dans  le  bien-être  de  tous  et  particulièrement  des 
classes  laborieuses  :  tendance  chrétienne  et  louable,  digne  de  nos  encou- 
ragements, quand,  ne  se  réduisant  pas  à  des  systèmes  et  à  des  phrases, 
elle  cherche  sincèrement  et  avec  persévérance  les  moyens  les  plus  propres 
à  réaliser  le  pi-ogrès  social,  en  procurant  à  leurs  semblables  une  plus 
grande  somme  de  bien,  soit  de  l'ordre  moral,  soit  de  l'ordre  matériel. 

«  Les  hommes  qui  sont  animés  de  ce  zèle  se  reconnaissent,  du  reste,  à 
ce  signe,  qu'ils  veulent  perfectionner  la  société  peu  à  peu,  en  profitant  de 
tout  ce  qu'il  y  a  eu  de  bon  dans  ies  siècles  antérieurs,  ajoutant  sans  cesse 
et  lentement  le  mieux  au  bien,  et  ne  rejetant  que  ce  que  l'expérience  a 


LE  SOCIALISME.  117 

démontré  funeste  ou  inutile  ;  agissant,  en  un  mot,  pour  le  développement 
de  la  société,  comme  la  nature  dans  le  travail  de  sa  reproduction.  » 

C'est  cxclusivoincnt  dans  ce  sens  que  j'emploie  toujours 
les  mots  de  socialisme  et  de  socialiste. 

Socialisme  est  le  nom  générique  qui  comprend  toutes  les 
espèces  de  socialistes,  aussi  bien  ceux  qui  sont  dans  Ter- 
reur que  ceux  qui  sont  dans  la  vérité.  Toute  discussion 
sérieuse  exige  donc  qu'on  distingue  entre  eux  et  qu'on  ap- 
pelle chacun  d'eux  par  le  nom  qui  le  spécifie. 

Telle  ol)jeclion  l'ondée  contre  le  catholicisme  peut  ne 
l'être  pas  coutre  le  protestantisme  ,  et  alternativement. 
Quand  on  parle  de  christianisme,  il  faut  donc  distinguer. 
De  même  quand  il  s'agit  de  socialisme,  car  telle  objection 
fondée  contre  le  comnuinisme,  qui  exclut  la  liberté,  peut  ne 
l'être  pas  contre  le  libéralisme,  qui  repousse  la  communauté. 

Le  socialisme,  c'est  la  recherche  de  l'absolu,  en  haine  de 
l'arbitraire. 

Le  socialisme,  c'est  la  science  qui  enseigne  que  la  société 
doit  être  faite  à  l'image  de  l'humanité,  comme  le  chris- 
tianisme est  la  religion  qui  enseigne  que  l'homme  a  été  fait 
à  l'image,  de  Dieu. 

Le  socialisme,  finalement,  c'est  Vextinction  du  paupé- 
mme,  ainsi  définie  en  mai  1844  par  M.  L.-N.  Bonaparte  :  «  Le 
»  but  de  tout  gouvernement  habile  doit  être  de  tendre  par 
»  ses  efforts  à  ce  que  l'on  puisse  dire  bientôt  :  Le  triom- 
»  phe  du  Christianisme  a  détruit  Vesdavage  ;  le  triomphe 
«  de  la  révolution  française  a  détruit  le  servage;  le  triom- 
»  phe  des  idées  démocratiques  a  détruit  le  paupérisme.  » 

Que  l'optimisme  en  finisse  donc  avec  tous  ses  lieux  com- 
muns contre  le  socialisme  ! 

Que  l'optimisme  attaque  les  idées  fausses,  c'est  son  droit; 
mais  qu'il  respecte  les  tendances  généreuses ,  c'est  son 
devoir! 

M.  l'archevêque  de  Paris  vient  de  le  lui  tracer  en  at- 
taquant les  deux  formes  du  communisme  :  —  la  terre  na- 
tionalement  indivise  et  la  terre  également  partagée,  mais 
en  rendant  justice  au  socialisme  dont  je  m'honore  d'être 


118  1853. 

l'un  des  pionniers,  comme  j'eusse  été  fier  d'être  l'un  des  ma- 
telots à  bord  du  vaisseau  qui  porla  Christophe  Colomb. 


II. 

3  mai  1852. 

ViJnioii  dénonce  à  ses  lecteurs  ce  passage  du  rapport  de 
M.  le  général  Canrobert  : 

0  J'ai  été  frappé  de  l'envaliissement  de  l'esprit  démagogique  dans  le 
centre  de  la  France,  et  le  socialisme  m'a  paru  y  avoir  établi  ses  principa- 
les forteresses  dans  la  Nièvre,  le  Cher,  l'Indre,  l'Allier,  la  Creuse  et  quel- 
ques localités  de  l'Auvergne  et  du  Limousin.  On  en  trouverait  sans  doute 
l'explication,  pour  les  trois  premiers  départements  au  moins,  dans  le  peu 
de  morcellement  de  la  propriété  foncière  et  dans  cette  commode  mais  bien 
dangereuse  habitude  que  beaucoup  de  grands  propriétaires  ont  de  ne  point  s'oc- 
cuper eux-mêmes  de  leurs  vastes  domaines^  dont  ils  vivent  éloignés,  et  de  les 
livrer  à  bail  à  «les  entrepreneurs,  souvent  étrangers  à  la  culture,  mais 
toujours  avides,  n'ayant  d'autre  but  que  de  faire  rendre  au  sol  le  plus  possi- 
ble, sans  s'inquiéter  de  l'appauvrir  et  d'y  exploiter  inhumainement  les  petits 
habitants  de  la  campagne,  qui,  ne  possédant  rien  en  propre,  sont  obligés  de 
se  plier  aux  exigences.  » 

M.  Canrobert  est  bien  heureux  :  premièrement,  de  n'être 
pas  un  écrivain;  deuxièmement,  que  M.  Laurentie  ne  soit 
pas  général,  car  si  les  positions  eussent  été  inverses,  M.  le 
général  Laurcntie  eût  traduit  M.  Canrobert  devant  un  conseil 
de  guerre  comme  socialiste  et  l'eût  fait  transporter. 

C'est  convenu  :  Quiconque  voit  un  mal  et  ne  ferme  pas 
les  yeux  est  socialiste. 

111. 

24  mai  18.52. 

Pour(]uoi  donc  les  journaux  de  Paris  ressemblent-ils  ii  la 
Loire  en  temps  de  sécheiesse,  fpiand  il  n'y  a  plus  d"eau, 
quand  il  n'y  a  que  du  sable,  (piand  le  cours  de  la  naviga- 
tion est  interrompu  ?  Qu'est-ce  donc  (|ui  iiilcnonii»!  et  ai- 
rôte  le  cours  de  la  discussion  cl  abaisse  le  niveau  de  la  |)olé- 
mique  à  ce  lamentable  éliage?  Est-il  vrai  que  ce  soit  la  loi 


LE  SOCIALlSx\IE.  119 

du  17 février  1852,  laquelle  réglemente  ellimile  la  liberté  de 
discussion?  —  Non,  évidemment  non  ;  quelles  sont  donc  les 
(fuestions  que  ne  puissent  exposer  et  débattre  le  Journal 
des  Débats,  VL'nion,  VAssemblée  nationale  et  même  le  Siècle? 
Nous  ne  parlons  pas  des  journaux  voués  à  la  défense  du 
gouvernement  :  le  Constitutionnel,  le  Pays  et  la  Patrie. 

Si  la  loi  du  17  février  n'existait  pas,  que  diraient,  que 
pourraient  dire  de  plus  le  Siècle.  VAsse7nblée  natioitale, 
VCnion,  le  Journal  des  Débats. 

Atta(|ueraient-ils  l'acte  du  2  décembre  ? 

—  A  quoi  bon  ? 

Maintenant  l'acte  du  2  décembre  n'est-il  pas  couvert  par 
le  vote  du  20  décembre  ? 

Alta(]uer  l'un  ne  serait-ce  pas  attaquer  l'autre  ;  attaquer 
l'Élu  du  10  décembre  1848  ne  serait-ce  pas  attaquer  l'Am- 
nistié du  20  décembre  1851,  et  conséquemment  nier  le  suf- 
frage universel?  Que  gagnerait-on  à  nier  le  suffrage  uni- 
versel, à  le  discréditer?  A  sa  place  que  mettrait-on?  Quel 
principe  est  fondé  à  se  prétendre  plus  infaillible  ?  On  ne 
détruit  que  ce  qu'on  remplace,  a  dit  l'empereur  Napoléon, 
empruntant  ce  mot  à  Danton.  Par  quoi  remplacerait-on  le 
suffrage  universel  ?  —  Par  !e  cens  électoral  ?  —  Nous  ai- 
mons mieux  le  suffrage  universel.—  Par  l'hérédité?  —  Nous 
aimons  mieux  l'élection. 

Si  la  loi  du  17  février  1852  n'existait  pas,  que  diraient  et 
que  pourraient  dire  de  plus  le  Siècle,  VAssemblée  nationale, 
VUnion,  le  Journal  des  Débats  ? 

Attaqueraient-ils  les  ministres  ? 

—  A  quoi  bon? 

Les  ministres  ne  sont  plus,  dans  le  jeu  de  la  Constitu- 
tion, le  ressort  que  faisait  mouvoir  la  détente,  que  faisait 
partir  la  pression  de  l'opinion  publique,  le  moyen  par  lequel 
s'exerçait  indirectement  la  souveraineté  nationale.  Qu'on 
critique  les  ministres  ou  qu'on  les  vante  :  peu  importe  ! 
Cela  ne  chatouille  ou  n'écorche  que  l'opinion  avantageuse 
qu'ils  peuvent  avoir  d'eux-mêmes.  Quant  au  régime  poli- 
tique, cela  n'y  change  rien,    cela  n'y  peut  rien  changer, 


120  tS5«. 

puisque  le  présidenl  de  la  République,  élu  pour  dix  an- 
nées, est  seul  responsable  devant  le  peuple. 

Donc,  la  loi  du  17  février  1852  n'existerait  pas,  que  les 
journaux  en  question  n'en  sei'aient  ni  plus  ni  moins  libres. 
Est-ce  elle  qui  les  empêche  de  délendre  la  religion,  la  fa- 
mille, la  propriété?  —Non.  Elle  les  empêche,  il  est  vrai, 
de  dire  que  tels  discoureurs  du  Corps  législatif  ont  mal, 
bien  ou  médiocrement  parlé  ;  mais  est-ce  qu'elle  empêche 
les  journaux  de  faire  de  chacun  des  projets  de  loi  présentés 
une  étude  sérieuse,  approfondie? 

Encore  une  fois,  la  loi  du  17  février  1852  n'existerait  pas, 
que  \e  Journal  des  Débats,  VUnion,  V Assemblée  nationale^  le 
Siècle,  le  Pays,  le  Constitutionnel,  la  Patrie  n'en  éprouve- 
raient pas  moins  cruellement  l'embarras  de  ne  savoir  que 
dire!  Ce  qui  les  gêne,  ce  n'est  pas  la  rigueur  de  la  loi  du 
17  février  1852,  c'est  l'éclipsé  de  contradicteurs.  La  discus- 
sion vit  de  contradiction.  Point  de  contradiction,  point  de 
discussion,  comme  pas  d'eau,  pas  de  navigation.  Eh  bien  ! 
qui  est-ce  qui  n'a  pas  eu  de  cesse  et  point  pris  de  repos  qu'il 
n'y  eût  plus  de  contradicteurs  ?  N'est-ce  pas  V Assemblée  na- 
tionale, n'est-ce  pas  VUnion,  n'est-ce  pas  le  Journal  des 
Débats,  n'est-ce  pas  le  Pays,  n'est-ce  pasle Constitutionnel, 
n'est-ce  pas  la  Patrie,  n'est-ce  pas  même  le  Siècle?  Ces 
journaux  ont  rempoi'lé  la  victoire  la  plus  complète,  si  com- 
plète qu'il  ne  leur  reste  plus  de  combat  à  livrer  qu'aux 
INSECTES  NUISIBLES.  Cc  soul  Ics  hanuctons  qui  ont  succédé 
aux  démagogues  dans  ce  que  le  jai'gon  des  journalistes  dé- 
signe par  prcmicrs-Pa)-is.  Lecleurs,  ne  riez  pas!  Ces  jour- 
naux n'tynt  plus  le  choix  des  achcrsaires  ni  des  questions. 
De  quoi  donc  voulez-vous  qu'ils  ])ai'len(  les  jours  où  ils  n'ont 
plus  à  rendre  compte  d'une  solennité  i)ublique,  d'un  gala 
municipal,  d'une  fête  ministérielle? 

En  temps  de  paix,  est-ce  qu'officiers  et  soldats  ont  le 
choix  de  mener  une  autre  vie  (]ue  la  vie  de  garnison?  C'est 
une  vie  semblable  que  mènent  aujourd'hui  les  journaux  qui 
ont  survécu  à  leur  victoire.  Mais  surtout  n'allez  pas  leur 
parler  de  creuser  les  questions  ! 


LE  SOCIALISME.  121 

Creuser  les  questions!  Y  pensez- vous?  Ce  serait  s'exposer 
à  trouver  le  socialisme  au  fond  de  chacune  d'elles.  Horreur! 
Trois  fois  horreur  ! 

S'ils  creusaient  la  question  du  crédit  foncier,  ils  y  trou- 
veraient l'usure,  cette  lèpre  qui  ronge  les  populations  des 
campagnes. 

S'ils  creusaient  la  question  d'impôt,  ils  y  trouveraient  la 
condamnation  de  l'impôt  multiple  et  de  tous  les  impôts  de 
consommation. 

S'ils  creusaient  le  budget,  ils  y  trouveraient  la  nécessité 
de  réduire  considérablement  les  attributions  de  l'Etat  et 
de  lever  l'interdit  administratif  qui  pèse  sur  les  communes. 

Quelque  question  qu'ils  abordassent,  il  en  serait  ainsi  de 
toutes  les  questions,  car,  en  résumé,  qu'est-ce  que  le  so- 
cialisme? 

—  Le  socialisme,  c'est  le  fond  des  choses;  c'est  même  là 
ce  qui  explique  pourquoi  il  s'y  trouve  beaucoup  de  lie. 


IV. 


!'•'■  juin  1852. 

Quel  intérêt  le  Constitutionnel  peut-il  donc  avoir  à  appe- 
ler l'assassinat,  le  vol ,  le  viol  autrement  que  par  leur 
noms?  Appeler  des  assassins  assassins,  des  voleurs  vo- 
leurs ,  des  malfaiteurs  malfaiteurs,  est-ce  donc  moins  que 
de  les  appeler  socialistes  ?  Quel  avantage  y  a-t-il  à  couvrir 
d'un  nom  sur  lequel  on  ne  s'entend  pas  des  choses  sur 
lesquelles  tout  le  monde  s'entend  pour  les  condamner  et 
les  flétrir  ? 

M.  Henri  Cauvain,  qui  signe,  dans  le  Constitutionnel ,  un 
article  pompeusement  et  faussement  intitulé  :  le  socia- 
lisme EN  ACTION,  n'élait-il  pas,  en  1848,  ce  qu'on  appelait  so- 
cialiste, nom  qu'on  s'honorait  alors  et  justement  de  porter, 
car  il  était  l'opposé  de  terroriste? 

En  mars  1848,  M.  Henri  Cauvain  ne  demandait-il  pas 
«  qu'on  ouvrît  Tère  de  la  fraternité  en  assui'ant  au  tra- 


»  vaillew,  par  des  institutions  'nouvelles.,  le  bien-être  au- 
»  qiiel  il  a  droit  et  la  place  qui  lui  est  due  au  foyer  de  la 
»  famille?  » 

En  mars  1848,  M.  Henri  Cauvain  ne  demandait-il  pas 
«  qu'on  assurât  à  tous  une  instruction  morale  et  pratique 
y>  qui  permît  à  la  République  de  profiter  de  l'intelligence  et 
«  du  génie  de  tous  ses  enfants  ?  » 

En  mars  1848,  M.  Henri  Cauvain  ne  demandait-il  pas 
«  qu'on  établit  une  nouvelle  organisation  judiciaire  enhar- 
»  manie  avec  les  principes  républicains  ?  » 

En  mars  1848,  M.  Henri  Cauvain  ne  demandait-il  pas 
«  qu'on  RÉORGANISÂT  l'impot,  qu'ou  diminuût  les  gros  trai- 
»  tements,  qu'on  rétablît  l'équilibre  des  budgets  ?  » 

M.Henri  Cauvain,  socialiste  en  1848,  était-il  donc  un 
assassin,  un  pillard,  un  gaillard  voulant  violer  les  femmes 
au  nom  de  l'émeute  victorieuse,  et  ne  se  contentant  pas  de 
les  séduire  par  les  agréments  irrésistibles  de  sa  personne? 
Finissons-en  donc  avec  ces  vagues  appellations  qui  entre- 
tiennent les  méprises,  qui  honorent  ce  qu'il  faut  flétrir,  qui 
flétrissent  ce  qu'il  faut  honorer. 

Il  faut  flétrir  les  malfaiteurs  et  les  vauriens  qui,  pour  se 
déguiser  et  cacher  leur  infamie,  se  parent  d'une  cocarde, 
arborent  un  drapeau  ;  il  faut  leur  arracher  ce  drapeau  et 
cette  cocarde  et  leur  visiter  l'épaule;  mais  il  faut  honorer 
tous  ceux  qui  cherchent,  se  trompassent-ils ,  comment  on 
peut  améliorer  le  sort  de  tous  ceux  qui  pâtissent.  Si  ces 
chercheurs  se  nomment  socialistes,  c'est  un  nom  sur  lequel 
on  n'a  pas  plus  le  droit,  en  1852,  de  déverser  le  mépris  et 
d'égarer  l'opinion,  qu'on  ne  possédait  ce  droit,  en  1813, 
lorsque  le  nom  de  bonapartiste  était  infligé  à  tous  les  vain- 
cus de  Waterloo  comme  synonyme  de  brigand.  Après  loul, 
le  Tacite  du  Constitutionnel  n'en  dira  jamais,  sur  les  socia- 
listes, plus  ([ue  n'en  a  dit  l(>  Tacite  de  l'antiquité  sur  les 
chréli(>ns.  iorscpiMI  parlait  on  ces  termes  de  l'incendie  de 
Rome,  dont  Néron  élait  l'auteur  : 

«  l'ouv  iippuiser  la  rumeur,  Néron  supposa  des  coupables  et  frappa  de 


LE  SOCIALISME.  123 

poiiie.>  cruelles  ces  hommes  fjui^  rendus  ODIEUX  par  leur  infamie,  sont  vul- 
gairement appelés  chrcttens.  Ce  nom  leur  vient  de  Christus,  qui,  sons  le 
règne  do  Tibère,  fut  envoyé  au  supplice  par  le  procurateur  Pontius  Pila- 
tus.  Réprimée  pour  un  moment,  cette  funeste  superstition  renaissait  sans 
cesse,  non  seulement  en  Judée,  berceau  de  ce  »na/,  mais  dans  Rome  même, 
oh  tout  ce  qu'il  y  a  de  honteux  et  d'ATKOCE  afflue  et  est  honoré.  On  arrêta 
d'abord  ceux  qui  se  déclaraient,  et,  par  leurs  aveux,  on  convainquit  une 
multitude  de  gens,  non  pas  d'avoir  mis  le  feu  à  la  ville,  mais  d'être  ani- 
més de  la  haine  du  genre  humain.  » 

M.  Henri  Caiivain  et  le  Constitutionnel  peuvent  manquer 
de  mémoire  et  de  justice  ;  quant  à  nous,  jamais  nous  n'ou- 
biiei'ons  que  les  premières  invocations  à  la  concorde ,  à 
l'oui)li,  au  respect  des  opinions,  au  respect  des  personnes, 
au  respect  des  propriétés  privées  et  publiques  furent,  dès 
le  lendemain  du  24  février,  rédigées  et  signées,  les  unes 
par  M.  Victor  Considérant,  les  autres  par  M.  Cabet,  impri- 
mées et  placardées  à  grand  nombre  sur  tous  les  murs  de 
Paris,  contre  lesquels  «les  flots  de  peuple  se  pressaient  pour 
lire  ces  appels  à  la  raison.  M.  Cabet  est  à  Londres,  M.  Con- 
sidérant est  à  Bruxelles,  l'un  et  l'autre  proscrits  ;  c'est  un 
motif  de  plus  pour  que  nous  rappelions,  en  1852,  ce  qu'ils 
ont  fait,  en  1848,  afin  de  détourner  le  terrorisme  et  d'opérer 
une  diversion  à  la  force  par  l'idée. 

Et  quand  vous  aurez  avili,  détruit  le  mot  de  socialisme, 
sous  quel  nom,  maître  Cauvain,  désignerez-vous  les  géné- 
reuses tendances  qui,  de  1832  à  1846,  inspirèrent  si  abon- 
damment les  trois  volumes  intitulés  :  ceuvres  de  louis-na- 
poléon BONAPARTE?  Quol  titre  porte  la  première  page  du 
premier  de  ces  trois  volumes,  le  savez-vous?  Si  vous  l'igno- 
rez, nous  allons  vous  l'apprendre;  elle  porte  le  titre  de  : 
RÊVERIES  POLITIQUES,  et  mérite  qu'on  vous  la  fasse  lire,  car 
vraisemblablement  vous  ne  l'avez  pas  lue  : 

«  IJépoque  où  nous  vivons  est  faite  pour  développer  les  facultés  comme 
pour  encourager  tous  les  amours-propres.  La  liberté  de  la  presse  permet- 
tant à  chacun  de  faire  connaître  ses  opinions,  on  écrit  aujourd'hui  ce 
qu'on  se  serait  contenté  de  penser  autrefois,  et  la  persuasion  d'un  meil- 
leur avenir  stimule  toutes  les  capacités,  quelque  faibles  qu'elles  soient. 

1)  Une  des  raisons  qui  engagent  les  patriotes  à  écrire,  c'est  le  désir  ar- 
dent d'améliorer  la  condition  des  peuples  ;  car  si  l'on  jette  un  coup  d'œil 


124  1858. 

sur  les  destinées  des  diverses  nations,  on  recule  d'épouvante  et  l'on  élève 
alors  la  voix  pour  défendre  les  droits  de  la  raison  et  de  l'humanité.  En 
effet,  que  voit-on  partout?  Le  bien-être  de  tous  sacrifié,  non  aux  besoins, 
mais  aux  caprices  d'un  petit  nombre.  Partout  deux  partis  en  présence  : 
l'un  qui  marche  vers  l'avenir  pour  atteindre  l'utile;  l'autre  qui  se  cram- 
ponne au  passé  pour  conserver  les  abus.  Là,  on  voit  un  despote  qui  op- 
prime ;  ici,  un  élu  du  peuple  qui  corrompt;  là,  un  peuple  esclave  qui 
meurt  pour  acquérir  son  indépendance;  ici,  un  peuple  libre  qui  languit 
parce  qu'on  lui  dérobe  sa  victoire. 

»  Là  où  il  n'y  a  pas  eu  de  révolution,  il  est  aisé  de  comprendre  que  le 
pouvoir  soit  rétif  aux  innovations  et  s'entoure  de  privilèges;  mais  là  où  il 
y  a  eu  révolution,  là  où  le  peuple  a  renversé  un  pouvoir  odieux  pour  ra- 
mener la  gloire  et  la  liberté,  voir  les  vaincus  profiter  de  la  victoire,  étouf- 
fer l'enthousiasme  et  relever  ce  que  le  peuple  avait  détruit  dans  sa  colère, 
c'est  ce  qui  surpasse  l'imagination  et  ce  qui  doit  servir  de  leçon  à  la  pos- 
térité. Le  plus  difficile  n'est  pas  d'acquérir  la  liberté,  c'est  de  la  conserver, 
et  comment  la  conserver  lorsque  ceux  qui  devraient  la  défendre  l'atta- 
quent sans  cesse  ?  Ce  n'est  plus  seulement  la  force  brutale  qui  commande 
ou  la  trahison  qui  tue,  c'est  un  esprit  de  doctrine  qui  détruit  tout  germe 
vital.  C'est  cet  esprit  qui,  peu  inquiet  de  l'honneur  de  la  France,  a  tout 
abandonné  à  la  peur  d'anarchie  qui  n'était  point  à  craindre,  ou  d'une 
guerre  que  nous  ne  pouvions  redouter.  C'est  une  fausse  idée  d'utilité  que 
celle  qui  sacrifie  mille  avantage  réels  pour  un  inconvénient  imaginaire  ou 
de  peu  d'importance.  Elle  tendrait  donc  à  priver  les  hommes  du  feu, 
parce  qu'il  incendie,  et  de  l'eau  parce  qu'elle  inonde.  Ah!  pourquoi  la 
belle  révolution  de  Juillet  a-t-elle  été  fiétrie  par  des  hommes  qui,  redou- 
tant de  planter  l'arbre  de  la  liberté,  ne  veulent  qu'en  greffer  des  rameaux 
8ur  un  tronc  que  les  siècles  ont  pourri,  et  dont  la  civilisation  ne  veut  plus  ! 

»  Le  malaise  général  qu'on  remarque  en  Europe  vient  du  peu  de  con- 
fiance que  les  peuples  ont  en  leurs  souverains.  Tous  ont  promis,  aucun  n'a 
tenu.  Les  besoins  que  la  civilisation  fait  naître  se  font  sentir  dans  tous  les 
pays;  partout  les  peuples  demandent,  partout  les  rois  i-efusent.  » 

Mnître  C;iuvain,qiie  ponsez-vous  de  cetlre  première  pa.e;e 
fin  premier  volume,  triinscrite  sans  y  retrancher  un  mot? 
On  ne  dira  pas  que  nous  avons  choisi  entre  les  volumes  et 
les  pages,  nous  avons  pris  le  premier  volume  et  la  première 
page.  Avez-vous  jamais  lu  seulement  celle-là  ?  Ah!  flatter 
l'auteur  sans  le  lire  lui  plairait-il  donc  plus  que  de  le  lire 
sans  le  flatter?  Nous  ne  savons  pas  ;  mais  ce  que  nous  sa- 
vons, c'est  que  nous  sommes  resté  fidèle,  en  1852,  à  ces 
idées  si  profondément  vraies  et  si  parfaitement  exprimées. 
Noti'e  Elu  du  10  décembre ,  c'est  l'auteur  de  ces  trois  vo- 


LE  SOCIALISME.  125 

lumPs;  il  n'y  a  qu'à  les  ouvrir  pour  y  trouver  le  programme 
de  la  politique  la  plus  généreuse  et  la  plus  sensée,  la  plus 
sage  et  la  plus  hardie.  11  a  manqué  à  cette  politique  d'avoir 
d'autres  conseillers  et  d'autres  ministres. 


4831. 


LA  FOI  DANS  TAVENIR. 


25  juin  1851. 

Le  jury  de  la  Seine  a  rendu  un  verdict  qui  est  la  con- 
damnation de  tous  les  fonctionnaires  qui  ont  abusé  ou  qui 
abuseraient  de  leurs  fonctions  pour  exercer  ou  tenter 
d'exercer  une  pression  politique  quelconque  sur  l'esprit  de 
leurs  administrés. 

Le  jury  a  considéré  que  de  la  part  des  fonctionnaires  le 
moindre  abus  d'influence  constituait  un  fait  grave  qui  por- 
tait atteinte  à  leur  honneur  et  à  leur  considération. 

En  conséquence,  pour  la  simple  imputation  de  ce  fait,  in- 
suffisamment prouvé,  et  quoiqu'il  fût  démontré  qu'elle  avait 
eu  lieu  avec  la  plus  entière  bonne  foi  et  dans  l'intérêt  poli- 
tique le  plus  élevé,  malgré  le  plus  admirable  plaidoyer  de 
M®  Crémieux,  le  jury  a  déclaré  coupables  le  gérant  de 
VEvénement,  l'auteur  de  l'article  et  même  le  gérant  de  la 
Presse,  lequel  s'était  borné  à  la  simple  et  passive  reproduc- 
tion de  l'article.  Par  suite  de  ce  verdict,  la  cour  a  condamné 
l'auteur  de  l'article  à  deux  mois  de  prison  et  à  oÛO  francs 
d'amende,  le  gérant  de  VÉvénement  à  un  mois  de  prison  et 
h  500  francs  d'amende,  le  gérant  de  la  Presse  ii  quinze  jours 
de  prison  et  h  300  francs  d'amende. 

Le  soldat  qui,  à  la  veille  d'une  \ictoire,  reçoit  sur  le 
champ  de  bataille  une  nouvelle  blessure,  soull're  et  ne  se 
plaint  pas.  Nous  ferons  comme  lui  ;  nous  nous  abstiendrons 


i»5t.  127 

de  toute  plainte.  Nous  avons  foi  dans  l'avenir  dont  nous 
portons  le  drapeau  ;  nous  saurons  attendre  que  la  liberté  ait 
cessé,  en  France,  d'être  une  guerre  et  y  soit  devenue  une 
conquête. 

Plus  nous  aurons  soufi'ert  pour  elle,  et  plus  le  lendemain 
de  son  triomphe  nous  aurons  acquis  de  droits  de  protéger 
ceux  qui,  après  avoir  essayé  de  nous  abattre,  l'invoqueront 
de  nouveau  les  mains  jointes,  comme  leur  unique  lefuge. 

Souffrons  donc  afin  d'amasserdes  trésors  de  magnanimité  ! 

Us  ne  seront  pas  inutiles. 

Il  n'y  a  pas'de  jour  où  nous  ne  recevions  de  tous  les  points 
de  la  France  vingt  lettres,  au  moins,  les  unes  remplies  de 
détails  qu'on  nous  donne  sur  tout  ce  qui  est  mis  en  œuvre 
en  faveur  de  la  révision  de  la  Constitution  et  de  la  proroga- 
tion du  Président,  les  autres  nous  signalant  d'inqualifiables 
excès  de  pouvoir,  celles-ci  se  plaignant  d'arrestations  ar- 
bitraires, celles-là  de  la  violation  de  toutes  les  garanties  de 
la  justice,  etc.,  etc.,  etc.  Ceux  de  nos  correspondants  qui 
liront  le  procès  qui  a  été  intenté  à  V Événement  et  auquel 
la  Presse  a  été  rattachée  comprendront  pourquoi  leurs 
lettres  entrent  dans  nos  cartons  et  n'en  sortent  pas.  C'est 
qu'il  ne  reste  plus,  en  France,  qu'une  seule  liberté  :  la  li- 
berté du  silence. 

Sachons  en  profiter  pour  arriver  jusqu'en  1852  ! 


1851. 


LE  MANIFESTE  DE  1848  ET  LE  MESSAGE  DE  1850. 


24  juin  1851. 

Je  lis  dans  VOrdre  : 

«  On  se  rappelle  que  la  publication  du  faux  message  de  la  Presse  a 
produit  une  sorte  de  stupeur  dans  le  public,  parce  que  ce  document  ex- 
primait des  doctrine  socialistes  ;  la  Presse  a  été  saisie,  M.  Nefftzer  a  été 
condamné,  et  on  s'est  borné  à  dire  alors  que  la  pièce  incriminée  était  un 
composé  de  fragments  puisés  dans  les  ouvrages  de  M.  Louis  Bonaparte  ; 
mais  voici  qu'aujourd'hui  M.  Emile  de  Girardin  vient  dire  à  la  tribune 
que  le  message  publié  par  lui  n'était  que  la  reproduction  d'un  message 
autograpbié  à  rWd/e/  du  fl/mî,  qu'habitait  M.  Bonaparte  avant  d'être  élu 
président  de  la  République  !  Que  faut-il  penser  de  cette  nouvelle  ver- 
sion ?  Pourquoi  ?(e  V  a- 1- on  fias  donnée  à  la  cour  d'assises?  elle  aurait  peut- 
être  modifié  la  décision  du  jury . 

B  Ce  soir,  nous  lisons  dans  la  Patrie  la  réponse  suivante,  à  l'assertion 
que  M.  Emile  de  Girardin  a  émise  hier  à  la  tribune  : 

4i  M.  !Émile  de  Girardin,  dans  le  cours  des  prétendues  révélations  qu'il  a  portée» 
hier  a  la  tribune,  n'a  pas  craint  d'affirmer  que  M.  le  président  de  la  République, 
avant  le  10  décembre  1848,  avait  fait  autograpliier.iin  Message  par  des  presses 
clandestines  établies  îi  l'hôtel  du  Rliin.  Nous  sommes  en  mesure  d'affirmer  qu'il  n'y 
a  jamais  eu  de  presse  autographique  a  l'hôtel  du  Rhin,  pendant  que  M.  le  président 
l'a  habité.  M.  le  président  de  la  République  n'avait  point  besoin  de  presses  clandes- 
tines, tous  les  imprimeurs  de  Paris  et  de  la  banlieue  lui  offrant  les  leurs.  Nous 
ajouterons  que  les  seuls  écrits  dont  il  ait  autorisé  la  publication  a  cette  époque  ont 
été  imprimés  a  Paris  par  MM.  Napoléon  Chaix,  Claye  et  Taillcfer,  et  a  Montmartie 
par  M.  Pilloy.  Mais  M.  Emile  de  Girardin,  qui  a  déjU  inventé  un  Message,  peut  bien, 
eaus  manquer  de  logique,  en  imaginer  un  second.  » 

»  Nous  attendons  les  explications  de  M.  de  Girardin.  » 

JULES  MARTINET. 


LE  MANIFESTE  DE  1848  Eï  LE  MESSAGE  DE  1850.    129 

Les  explications  de  M.  de  Giijtrdin  seront  fort  simples. 
La  pièce  à  laquelle  M.  de  Girardin  a  fait  allusion  est  inti- 
tulée :  M.\NIFESTE. 

En  voici  le  titre  textuel  : 

a  On  s'est  beaucoup  occupé  du  manifeste  que  devait  faire 
PARAITRE  M.  Louis-Napoléon.  Le  silence  qu'il  a  gardé  jusqu'à 

CE  JOUR  A  ÉTÉ  LOUÉ  PAR  LES  UNS  ,  BLÂMÉ  PAR  LES  AUTRES.  MaIS 
ce  manifeste  EST  ,  DEPUIS  LONGTEMPS ,  TOUT  FAIT ,  ET  A  PRÉ- 
CÉDÉ LES  CIRCONSTANCES  ACTUELLES.  LoUIS-NaPOLÉON  N'a  PAS  A  LE 
PUBLIER  :  NOUS   LE   TROUVONS   DANS  SES  ŒUVRE?.  » 

Ce  manifeste,  que  M.  de  Girardin  a  déployé  à  la  tribune, 
se  compose  d'une  grande  feuille  autographiée. 

Il  ne  porte  aucun  nom  d'imprimeur. 

Il  n'a  pas  été  déposé  à  la  direction  de  la  librairie. 

Il  est  donc  dans  toute  la  justesse  du  mot  :  une  publication 
clandestine,  et  il  en  réunit  si  bien  tous  les  caractères,  qu'un 
candidat  à  la  présidence  qui  voudraitfaire,en  1851,  ce  qu'a 
pu  faire  impunément  en  1848  M.  Louis-Napoléon  Bonaparte, 
serait  aujourd'hui  condamné  à  5,000  fr.  d'amende,  pnui- 
omission  de  nom  d'imprimeur  et  défaut  de  déclaration. 

C'est  ce  que  ne  contestera  pas  M.  Léon  Faucher,  ministre 
de  l'intérieur. 

VOnlre  s'étonne  que  le  Manifeste  de  novembre  1848 
n'ait  pas  été  produit  devant  la  cour  d'assises,  pour  justifier 
le  Message  de  novembre  1850,  qu'on  est  convenu  d'appeler  le 
«  faux  message».  L'Ord/'e  n'eût  pas  exprimé  cet  étonnement 
s'il  se  fût  souvenu  que  le  président  des  assises,  M.  d'Espar- 
bès  de  Lussan,  refusa  d'accorder  à  M.  de  Girardin  l'auto- 
risation que  M.  Victor  Hugo  avait  obtenue  de  M.  Partarrieu- 
Lafosse.Non  seulement  M.  d'Esparbès  de  Lussan  ne  permit 
pas  à  M.  de  Girardin  d'assister  M.  Nefftzer  comme  défenseur, 
mais,  rigueur  inusitée!  il  ne  lui  permit  même  pas,  à  l'au- 
dience, de  s'asseoir  sur  le  banc  de  la  défense,  qui  resta 
vide. 

Ce  double  fait  est  constaté  dans  la  Presse  du  19  novembre. 

Ce  que  M.  de  Girardin  a  dit  à  la  tribune,  dans  la  séance 
du  23  juin  1851,  il  avait  déjà  tenté  de  le  dire  à  la  tribune 

X  9 


130  1851. 

en  novembre  1850;  mais,  à  ce  moment,  on  était  sous  l'im- 
pression des  derniers  mots  du  Message  présidentiel,  et  la 
majorité  ne  voulut  pas  laisser  parler  M.  de  Girardin;  elle 
ne  lui  permit  même  pas  d'en  lire  quelques  passages. 

C'est  à  ce  manifeste  remis,  en  1848,  à  la  Presse  que  la 
Presse  donna  son  énergique  concours. 

Maintenant,  que  l'on  compare  la  po1itif|ue  promise  et  la 
politique  suivie  : 

L'élu  du  10  décembre  «  marche-l-il  à  la  tête  des  idées?  » 

Ou  «  marche-t-il  à  leur  suite?  » 

Ou,  enfin,  «  marche-t-il  contre  elles?  » 

Si,  égaré  par  des  traîtres,  il  marche  contre  elles,  après 
avoir  solennellement  promis  de  marcher  à  leur  tète,  la 
Presse  n'était-elle  pas  pleinement  dans  son  droit  de  lui 
rappeler  en  novembre  1830,  sous  le  nom  de  Message,  le 
Manifeste  de  novembre  1848? 

C'est  pourtant  ce  grand  crime  que  M.  Nefftzer  expie  dans 
la  prison  de  la  Conciergerie,  par  un  an  de  captivité  ! 

C'est  ainsi  qu'il  a  été  tenu  compte,  en  novembre  1830,  de 
l'énergique  appui  obtenu  de  la  Presse  en  novembre  1848! 

Qu'en  pense  VOrdrc,  qui  a  interpellé  M.  de  Girardin? 


1851 


DU  DROIT  DE  PETITION. 


2(;  juin  1851. 

DU  DROIT  DE  PÉTITION  :  Tel  est  le  litre  sous  lequel  le  Xa- 
tional  cjnii)at  ropinion  de  la  Presse.  Les  raisons  qu'il 
donne  sont  celles-ci  : 

«  Nous  avons  répondu  au  discours  de  M.  de  Girardin  (1),  prononcé  à 
la  tribune,  que  l'abus  ne  prouve  pas  contre  le  droit.  Il  ne  dépend  pas, 
grâce  à  Dieu,  du  gouvernement  actuel  de  diminuer  la  puissance  et  la 
sainteté  des  principes  en  les  tournant  contre  la  liberté.  Nous  répondons  à 
présent  à  l'article  publié  dans  le  journal,  qu'il  n'y  a,  dans  l'exercice  du 
droit  de  pétition,  aucun  abaissement,  aucune  abdication,  aucun  oubli  de 
la  souveraineté  populaire.  Le  peuple  est  souverain  ,  sans  doute;  mais  ce 
souverain  exerce-t-il  direcleinent  sa  souveraineté'^  non  ;  d'où  il  suit  qu'en 
exprimant  ses  vœux  aux  mandataires  qu'il  s'est  choisis,  il  ne  fait  rien 
que  de  juste,  de  rationnel  et  de  convenable. 

(1)  ASSEMBLÉE     LEGISLATIVE. 

Séance  du  23  juin  1851. 
M.  EMILE  DE  GIRARDIN  :  Je  reprocLe  à  la  proposition  de  l'honorable 
M.  Cbapot  de  n'être  pas  suffisamment  radicale,  de  n'être  pas  conséquente 
avec  notre  dernier  vote;  je  lui  reproche,  en  un  mot,  de  vouloir  le  droit  de 
pétition  rérjlewenté  an  lieu  du  droit  de  pétition  supprimé,  et  voici  les  consi- 
dérations sur  lesquelles  je  me  fonde  pour  insister  sur  la  suppression  ab- 
solue du  droit  de  pétition Le  droit  de  pétition  appartient  au   droit 

monarchique  ;  il  n'appartient  pas  au  régime  démocrat'que.  Rétablissez  le 
suffrage  universel,  rétablissez-le  sincèrement,  et  le  droit  de  pétition  de- 
viendra parfaitement  inutile. . . 

(moniteur,  21  juin  1851.) 


132  «851. 

»  Voilà  les  vrais  principes.  Toute  autre  doctrine  n'est  que  déclamation 
ou  abus  de  mots.  Pour  nous,  qui  admettons  le  droit  de  pétition,  pour 
nous  qui  l'exerçons,  nous  ne  souffrirons  pas  qu'on  puisse  dire  de  nous  que 
nous  désertons  le  principe  de  la  souveraineté  populaire.» 

Les  raisons  du  National  laissent  subsister  dans  toutes 
leur  force  celles  de  la  Presse,  et,  quoiqu'il  affirme  que 
les  principes  qu'il  soutient  soient  les  vrais  principes,  je  ne 
doute  pas  qu'après  réflexion  il  ne  finisse  par  se  ranger  à 
l'opinion  que  j'ai  puisée  dans  les  études  auxquelles  je  me 
livre. 

Le  National  fonde  l'utilité,  la  nécessité  du  droit  de  péti- 
tion sur  ce  motif  que  «  le  peuple  est  souverain,  sans  doute, 
«  mais  qu'il  n^exerce  pas  directement  sa  souoeraineté.  » 

Donc,  de  l'aveu  même  du  National,  si  le  peuple  exerçait 
directement  sa  souveraineté,  le  droit  de  pétition  n'aurait 
plus  de  raison  d'être. 

Que  faut-il  pour  que  le  peuple  exerce  directement  sa 
souveraineté? 

Une  seule  chose  :  que  le  suffrage  universel  acquière  le 
degré  de  simplicité  et  de  certitude  dont  il  est  susceptible. 

Je  le  demande  :  à  quoi  servirait  le  droit  de  pétition  si,  en 
toutes  circonstances  où  il  y  aurait  à  trancher  une  question 
douteuse  d'intérêt  national,  la  question  était  soumise  au 
peuple  souverain,  si  c'était  lui  qui  décidait,  et  s'il  était  armé 
du  pouvoir  de  révoquer  à  son  gré  soit  le  mandataire  qu'il 
aurait  élu,  soient  les  contrôleurs  qu'il  lui  aurait  donnés? 

—  A  rien  ;  si  ce  n'est  h  jeter  le  doute  sur  la  légitimité  de 
la  souveraineté  populaire. 

Je  persiste  donc  à  soutenir  que  le  droit  de  pétition  est 
d'origine  et  d'essence  monarchiqu  ;,  c'est  un  contre-sens 
démocratique  et  un  anachronisme  républicain. 

Le  souverain  commande  et  ne  pétitionne  pas.  Qui  péti- 
tionne n'est  pas  souverain.  Le  droit  de  pétition  appartient 
à  ce  régime  mixte  qui  n'est  ni  la  souveraineté  royale  ni  la 
souveraineté  nationale.  Le  droit  de  pétition  est  dans  l'ordre 
politique  ce  qu'était  dans  l'ordre  historique  l'affranchi,  qui 
tenait  le  milieu  entre  le  citoyen  et  l'esclave.  Il  avait  la  tête 


DU  DROIT  DE  PETITIOiN.  133 

rasée,  l'oreille  jicrcéc  et  un  jjunnel  pour  marque  de  sa  eon- 
dilion  inlermédiaire.  A  ce  signalement,  ne  semble-t-il  pas, 
en  effet,  qu'on  a  sous  les  yeux  les  577,000  pétitionnaires  si 
dédaigneusement  traités  par  M.  Léon  Faucher  dans  la  séance 
du  l^'-juin  1830  ? 

Si  le  droit  de  pétition  voulait  échapper  à  la  condamnation 
qui  la  frappé,  il  aurait  au  moins  dû  changer  de  nom  après 
la  révolution  du  24  février,  et  s'appeler  droit  de  protesta- 
tion ou  droit  de  leprésentation. 

Mais  non;  le  droit  de  représentation,  de  protestation  ou  de 
pétition,  n'a  plus,  sous  aucun  titre,  aucune  raison  de  subsis- 
ter; c'est  ce  dont  se  convaincra  le  National  ^  s'il  apporte 
dans  l'examen  de  cette  question  la  môme  bonne  foi  qu'il  a 
apportée  dans  l'étude  de  la  question  de  la  liberté  arbitraire 
et  de  la  liberté  absolue. 

Convenons-en  hautement  :  la  substitution  de  la  Répu- 
blique à  la  Royauté  nous  a  tous  surpris  avant  que  notre 
éducation  démocratique  fut  achevée;  il  y  a  encore  en  nous 
infiniment  plus  d'alliage  monarchique  que  nous  ne  le 
croyons,  et  nous  pouvons  nous  appliquer  ces  paroles  de 
Luther  :  «  Que  de  peines  il  faut  pour  achever  de  dépouiller 
le  vieil  homme  !  » 


•  28  juin  1851 

Ce  n'est  pas ,1e  Nationalquime  répond,  c'est  la  République 
qui  m'interpelle. 

La  République  croit  avoir  trouvé  une  contradiction  entre 
l'opinion  que  j'ai  exprimée  sur  le  droit  de  pétition  et  ces 
paroles  que  j'ai  signées  : 

«  On  pétitionne,  contre-pétitionnons. 

»  Par  nos  pétitions  annulons  les  leurs. 

»  Elles  ne  doivent  servir  qu''à  se  neutraliser. 

11  De  part  et  d'autre,  c'est  un  moyen  de  se  compter. 


134  ISôt, 

»  Eh  bien!  comptons-nous  et  comptons-les. 
»  Et  lorsqu'ils  se  seront  bien  comptes  entre  eux,  à  quoi 
»  serviront  leurs  pétitions? 

»    —  A  RIEN.    » 

OÙ  donc  y  a-t-il  là  une  conlriuliction  ? 
Le  peu  de  cas  que  je  fais  du  droit  de  pétition  n'y  est-il 
pas  assez  clairement  indiqué  ? 

Raisonnablement,  sérieusement,  (jucl  cas  pourrais-je  en 
laire? 

Est-ce  que  les  o77,000  pétitions  déposées  contre  le  projet 
de  loi  qui  est  devenu  la  loi  du  31  mai  en  ont  empêché  le  vole, 
relardé  la  promulgation? 

Est-ce  que  les  nomljrcuses  pétitions  que  j'ai  déposées, 
ayant  pour  objet  de  demander  la  rélorms  de  l'impôt  ont  seu- 
lement obtenu  depuis  un  an  l'honneur  d'un  rapport? 

Est-ce  que  les  8  ou  900,000  signatures  apposées  au  bas 
des  pétitions  qui  réclament  ou  invoquent  la  révision  ébran- 
leront la  résolution  des  188  représentants  de  qui  dépend 
le  sort  de  la  révision? 
Soyez  donc  conséquents! 

Si  c'est  pour  se  compter  qu'on  veut  contrc-pétitionner, 
je  n'y  ai  aucune  olnection. 

Si  c'est  pour  atlester  que,  s'il  y  a  des  citoyens  qui  de- 
mandent la  révision  de  la  Constitution,  il  y  en  a  d'autres  en 
nombre  égal,  supérieur  ou  moindre,  qui  demandent  l'abro- 
gation de  la  loi  du  31  mai,  je  n'y  ai  encore  aucune  objec- 
tion ;  et  la  preuve,  c'est  que  je  viens  de  déposer  une  péti- 
tion couverte  de  plus  de  mille  signatures  de  commerçants 
et  d'industriels  de  Paris. 

Mais  cela  prouve-t-il  que  le  droit  de  pétition  ait  aucune 
utilité,  aucune  valeur,  lorsque  tout  citoyen  âgé  de  ving-un 
ans  est  électeur,  et  que  tout  représentant  du  peuple  peut 
exercer  le  droit  d'initiative  ? 

Prouvez-moi  donc  (jue  le  droit  de  pétition  ail  servi  à 
quelque  chose  depuis  qu'il  s'exerce  ! 
Quel  al)us  invétéré  a-t-il  réformé! 
Quelle  idée  juste  a-l-il  fait  prévaloir? 


DU  DROIT  DE  PÉTITION.  135 

Quelle  cause  sainte  a-l-il  l'ail  triompher? 

J'oubliais  :  il  a  servi,  le  15  mai  1848,  à  compromettre  la 
révolution  el  h  République; 'il  sert  aujourd'hui  à  trom- 
per l'opinion  publique  el  le  chef  du  gouvernement,  à  agiter 
les  populations  intimidées  par  les  préfets,  les  sous-préfets, 
les  maires,  les  juges  de  paix,  les  gendarmes,  les  gardes- 
ehampètres,  les  percepteurs,  les  agens  voyers,   etc.,  etc. 

Contre  500,000  fonctionnaires  obéissant  aux  ordres  de  M. 
Léon  Faucher  et  mettant  tout  en  mouvement,  que  pouvez- 
vous  faire?  —  Vous  compter! 

Après? 


m. 


30  juin  1851. 
La  liépublique  me  répond  par  la  voix  de  M.  Ad.Guéroult  : 

«  Voilà  quinze  ans  que^I.  de  Givardin  se  sert  du  journalisme  avec  un 
talent  supérieur.  Quel  abus  invétéré  a~t-il  réformé?  Quelle  idée  juste  a  t-il  fait 
prévaloir  ?  Quelle  cause  sainle  a- t-il  fait  triompher?  A-t-il  envie  pour  cela 
de  briser  sa  plume  et  de  déclarer  que  les  journaux  ne  sont  bons  à  rien? 

»  Il  en  est  du  droit  de  pétition  comme  de  la  presse,  comme  de  la  tri- 
bune, comme  du  régime  parlementaire  et  du  suffrage  universel  :  il  peut 
servir  au  mal  comme  au  bien.  Ce  n'est  qu'un  véhicule  qui  transporte  indiffé- 
remment la  rérilé  et  l'erreur.  Nos  adversaires  s'en  sont  servis  pour  propa- 
ger l'erreur  :  servons-nous-en  pour  faire  triompher  la  vérité.  » 

La  République  aurait  raison  de  répondre  que  le  droit  de 
pétition  est  «  un  véhicule  qui  transporte  indifféremment  la 
vérité  et  Verreur  »  si  les  deux  roues  du  véhicule  étaient 
égales  ;  mais  elles  ne  le  sont  pas. 

Ainsi,  j'ai  sous  les  yeux  deux  lettres  :  l'une  est  datée  de 
Corbiron  (Doubs),  l'autre  est  datée  de  Voyenne  (Somme). 

A  Corbiron  (Doubs),  M.  Max  Cattin,  ancien  notaire,  s'est 
vu  enlever  des  mains,  par  un  brigadier  de  gendarmerie,  une 
pétition  qui  se  couvrait  de  signatures  et  qui  était  conçue  en 
ces  termes  : 

«  Au  nom  de  la  République,  an  nom  de  la  Constitution,  au  nom  de  la 
souveraineté  du  peuple, 

»  Au  nom  du  suffrage  universel, 


136  *  t851. 

»  Et  dans  l'intérêt  de  la  tranquillité  publique, 

»  Les  soussignés  demandent  le  rappel  de  la  loi  du  31  mai. 

»  Et  ce  sera  justice,  et  surtout  prudence.  » 

A  Voyenne  (Somme) ,  M.  Cremery  est  poursuivi  par  le 
procureur  de  la  République  pour  avoir  gardé  une  pétition 
en  faveur  de  la  révision,  que  lui  présentait  le  garde-cham- 
pêtre de  la  commune,  pétition  dont  la  commission  de  révi- 
sion aura  à  faire  vérifier  les  signatures. 

Ainsi,  dans  le  Doubs,  l'autorité  s'oppose  à  ce  qu'on  signe 
les  pétitions  qui  ontpour  objet  le  rétablissementdu suffrage 
universel  ;  tandis  que,  dans  la  Somme,  l'autorité  prend  sous 
sa  protection  la  plus  zélée  les  pétitions  qui  ontpour  objet  la 
révision  de  la  Constitution.  Les  armes  sont-elles  égales? 
Mais  ce  côté  de  la  question  est  le  petit  côté;  le  côté  large 
est  celui  qui  se  découvre  en  ces  termes  : 

Ou  le  droit  de  pétition  a  de  la  valeur  en  hii-même,  ou  il 
n'en  a  aucune  ;  s'il  n'en  a  aucune,  pourquoi  contre-pétition- 
ner?  Si,  au  contraire,  on  lui  attribue,  on  lui  reconnaît  une 
grande  importance,  dans  quelle  position  place-t-on  les  188 
représentants  du  peuple  qui  voteront  contre  la  révision, 
malgré  900,000  signatures  apposées  au  bas  de  pétitions  de- 
mandant cette  révision? 

La  liéimblique  eût  peut-être  mieux  fait  de  garder  le  si- 
lence que  de  provoquer  cette  réponse  sous  forme  de 
question. 


IV 


2  juillet  1851. 

Le  22  mai  1851,  la  République  publie  solennellementen  tête 
de  ses  colonnes  une  proclamation,  un  manifeste  signé  Da- 
vid (d'Angers),  Forestier,  ex-colonel  de  la  6°  légion,  Michel 
Gaudchaux,  ancien  ministre,  L.  Martin,  Laureau,  faisant 
connaître  ce  qui  suit  : 

•'  11  a  été  DÉCIDÉ  qu'il  ne  serait  pa>  domu'  suite  au  projet  do  former 
un  comité  de  péiitionnement  général.  » 


DU  DROIT  DE  PETITION.  137 

La  République,  apparemment,  trouve  la  décision  excel- 
lente et  valable,  puisqu'elle  ne  la  combat  pas. 

Huit  jours  après,  la  République  se  ravise  et  déclare  qu'il 
faut  pétitionner. 

Chose  curieuse!  Après  cet  inexplicable  revirement,  c'est 
la  Presse  que  la  République  accuse  d'avoir  changé  du  noir 
au  blanc  : 

Premièrement,  parce  que  le  15  mai  1850  la  Presse  a  pris 
l'initiativ^e  d'une  pétition  dont  les  frais  lui  ont  coûté  la 
somme  de  5,500  francs,  encaissée  par  le  fisc; 

Deuxièmement,  parce  que  le  18  mai  la  Presse  a  imprimé  : 
«  On  pétitionne,  contre-pétitionnons.  » 

La  Presse  a  raconté  dans  quelles  circonstances  et  h 
quelles  considérations  d'entente  cordiale  elle  avait  cédé  en 
imprimant  la  ligne  qui  précède  et  qui  était  suivie  de  celle- 
ci  :  «  A  quoi  serviront  leurs  pétitions  ?  —  a  rien.  » 

Serait-il  donc  nécessaire  de  rappeler  à  la  République  que 
la  décisii  n  du  22  mai ,  promulguée  par  le  Siècle  et  le 
National,  a  suivi  et  non  précédé  Tarticle  du  18  mai  ? 

Oui,  cela  est  vrai,  le  15  mai  1850  la  Presse  a  imprimé  en 
marge  de  ses  colonnes  la  pétition  suivante  ,  qu'on  n'accu- 
sera pas  d'avoir  fait  prendre  une  posture  humble  au  Peuple 
souverain  : 

(I  Représentants  du  peuple, 
»  Le  manrlataire  qui  anéantit  le  droit  du  mandant  détruit  son  mandat. 
»  Voilà  le  principe;  tirez  en  la  conséquence. 

V  Sachez-le  :  voter  le  projet  de  loi  électoral  qui  vous  est  présenté,  c'est 
»  voter  la  loi  sur  laquelle  un  décret  s'appuiera  pour  prononcer  votre  dis- 
))  solution,  et  déclarer  que  vous  avez  cessé  d'être  la  représentation  fidèle 
»  de  la  majorité  électorale. 

»  La  loi-Baroche  est,  sous  une  autre  forme,  la  proposition-Râteau. 
»  Le  rédacteur  en  chef  de  la  Presse, 

»   EMILE   DE   GIBARDIN.   )) 

Pétitionner  ainsi,  est-ce  pétitionner? 

En  moins  de  dix  jours,  cet  avertissement  sous  forme  obli- 
gée de  pétition  était  couvert  de  124,000  signatures,  plus  du 
cinquième  et  près  du  quart  des  577,000  signatures  recueil- 
lies malgré  le  procès  intenté,  dès  le  17  mai.  à  la  Presse. 


138  1851. 

Eh  bien!  celte  pélition  contre  une  loi  qui  n'existait  en- 
core qu'en  projet,  qu'a-t-elle  produit?  Quel  accueil  a-t-elle 
reçu  de  la  majorité  ?  A  quoi  a-t-elle  servi?  —  A  faire  per- 
sécuter les  signataires  et  à  compromettre  la  souveraineté 
du  peuple. 

La  République  prétend  que  ce  qu'elle  cherche,  «  c'est  h 
»  faire  aux  représentants  de  l'opposition  une  excellente  po- 
»  silion  en  leur  permettant  de  s'appuyer ,  pour  repousser 
»  la  révision,  sur  une  manifestation  d'opinion  coiUraire  qui 
»  égale  en  nombre  et  qui  dépasse  en  autorité  morale  la  ma- 
»  nifestation  révisionnaire.  » 

Peine  inutile  I  précaution  superflue  !  Les  représentants 
qui  siègent  sur  les  bancs  de  l'opposition  ont  pour  rempart 
infranchissable  les  3  millions  200,000  Français  que  la  loi 
du  31  mai  a  privés  de  leur  droit  de  sulTrage,  expropriés  de 
leur  part  de  souveraineté,  réduits  de  la  position  de  majeurs 
a  celle  d^interdits,  et  qualifiés  de  vagabonds. 

Trois  millions  de  Français!  Que  peut-on  vouloir  de  plus? 
La  République  et  le  National  parvinssent-ils  à  récolter 
900,000  signatures  de  pétitionnaires,  quelle  force  cela  ajou- 
terait-il à  la  position  inexpugnable  que  la  loi  du  31  mai  a 
faite  aux  représentants  du  peuple  qui  rejetteront  la  révision 
de  la  Constitution ,  car  ils  ne  sauraient. la  voter  sans  trahi- 
son et  sans  déshonneur? 


1851 


ARISTIDE  OLLIVIER, 


26  juin  185 1. 

L'idée  neuve,  pacificatrice  el  féconde  de  la  liberté  par  la 
liberté^  au  lieu  de  l'idée  vieille,  violente  et  stérile  de  la  liberté 
par  la  terreur,  vient  de  faire  une  irréparable  perte  dans  lu 
personne  d'Aristide  Ollivier.  jeune  écrivain  qui  avait  quitté 
Paris,  il  y  a  peu  de  mois,  pour  aller  prendre  la  rédaction  -en 
chef  du  journal  de  l'Hérault  :  le  Suffrage  universel. 

C'était  un  noble  démocrate  !  Coeur  vaillant,  esprit  géné- 
reux, imagination  ardente,  raison  froide,  convictions  pro- 
fondes, ox)inions  probes,  foi  démocratique  à  toute  épreuve. 

Arbitrairement  arrêté,  il  avait  passé  ,  en  1830,  plusieurs 
semaines  dans  la  prison  de  Mazas ,  sous  la  fausse  inculpa- 
tion d'association  illicite.  Gravement  injurié  par  un  journal 
légitimiste  de  Montpellier,  VÉcho  du  Midi,  un  excès  de  sus- 
ceptibilité lui  a  fait  oublier  qu'il  se  devait  au  triomphe  de 
la  grande  cause  de  la  liberté  par  la  liberté;  il  s'est  battu, 
et  il  a  été  tué  en  même  temps  qu'il  venait  de  blesser  mor- 
tellement son  adversaire. 

il  n"avait  pas  le  droit  de  se  battre  ! 

L'armée  de  la  liberté  par  la  liberté,  dont  il  était  l'un  des 
plus  brillants  officiers,  a  besoin  de  tous  ses  soldats  ;  elle  en 


140  1851. 

aura  besoin  surtout  le  lendemain  du  jour  où  la  réaction  aura 
succombé  sous  le  poids  de  l'impuissance  et  de  l'iniquité. 

11  existe  un  ordre  du  jour  célèbre  du  général  Bonaparte 
contre  le  suicide  ;  il  déclare  que  tout  soldat  qui  se  tue  est 
un  soldat  qui  déserte  ;  la  môme  expression  de  déserteur 
pourrait  et  devrait  s'appliquer  à  tout  soldat  de  la  cause  dé- 
mocratique qui  se  bat  en  duel  et  s'expose  ainsi  à  faire  un 
vide  dans  les  rangs,  quand  il  est  si  important  de  les  serrer. 

La  liberté  par  la  liberté  ne  doit  pas  avoir  seulement  pour 
effet  de  prévenir  les  révolutions,  mais  encore  de  mettre  fin 
et  aux  guerres  qui  sont  les  duels  de  nation  à  nation,  et  aux 
duels  qui  sont  les  guerres  d'individu  à  individu. 

Ni  duels,  ni  guerres,  ni  révolutions  ;  —  Voilà  trois  points 
qu'avait  parfaitement  compris  et  pleinement  admis  Aristide 
OUivier ,  dans  les  divers  entretiens  que  j'avais  eus  avec  lui 
à  la  suite  du  dernier  conclave  électoral  de  Paris,  dont  il 
faisait  partie,  et  où  il  avait,  conjointement  avec  M.  Deville, 
le  fils  de  l'ancien  constituant,  soutenu  très  vivement  ma 
candidature,  quoique  je  ne  les  connusse  ni  l'un  ni  l'autre. 

C'est  donc  un  véritable  ami  politique  dont  j'ai  le  deuil  à 
porter  et  que  je  perds  dans  Aristide  OUivier;  perte  irrépa- 
rable, je  n'hésite  pas  à  le  répéter,  car  les  partisans  de  la 
liberté  par  la  liberté^  quoique  de  jour  en  jour  plus  nombreux, 
sont  trop  rares  encore. 

Du  moins,  que  l'exemple  que  nous  lègue  Aristide  OUivier 
nous  serve  à  tous  pour  nous  rendre  plus  forts  contre  l'en- 
traînement malheureux  des  susceptibilités  personnelles. 

Ce  que  la  foi  chrétienne  enseigne,  le  mépris  des  injures, 
la  foi  démocratique  doit  l'appliquer. 


II. 


Le  numéro  du  Suffrage  universel^  arrivé  à  Paris,  porte  la 
date  de  Montpellier,  samedi  21  juin  1851.11  est  antérieur 
à  la  mort  de  son  rédacteur  en  chef,  dont  il  publie  trois  ar- 
ticles :  En  tète  de  ce  nmuéro  se  trouve  ce  qu'on  va  lire  : 

'(  J'ai  été  insulté  plusicnirs  fois  dans  YÈvho  du  Midi.  Ne  pouvant  relc- 


ARISTIDE  OLLIVIER.  141 

ver  les  insolences  d'un  homme  qui,  par  sa  situation,  ne  peut  rendre  raison 
de  ses  provocations,  le  17  juin,  j'ai  sommé  VEvIw  du  Midi   «  de  donner 

»   LES  NOMS  d'hommes    HONORABLES  ,    ACCEPTANT  LA  SOLIDARITÉ    DE 
»   CES   ATTAQUES.    » 

»  Dans  VEcho  du  Midi  du   20  juin,  j'ai  trouvé  la  lettre  suivante  : 

"  iMontpellier,  le  18  juin  1851. 

Il  M.  Escande,  rédacteur  de  TÉcho  du  Midi, 

»  Abonnés  de  VEcho  du  Midi,  nous  nous  faisons  un  devoir  de  vous  donner  un 
te'moign;ige  d'approbation  pour  la  ligne  de  conduite  que  vous  avez  constamment 
tenue. 

"  Agi-e'ez,  etc. 

Il  VICTOR  ANDuzE;  BODCHÉ ;  L.  DE  RODEz-BÉNAVEKT,  membre  du  conseil 
gcîne'i-al  et  du  conseil  municipal  ;  félix  dcpin,  membre  du  conseil 
d'arrondissement;  cjnstantin  de  dax,  membre  du  conseil  munici- 
pal, ancien  capitaine  aux  dragons  de  la  garde;  faejon;  de  pernel, 
ancien  commandant;  feknand  de  gikesïous  ;  Grégoire,  colonel  en 
retraite,  membre  du  conseil  municipal  ;  grenier,  capitaine  retraité, 
membre  du  conseil  municipal;  j.  de  saint-juékt;  a.  de  saint- 
juekï;  ACHILLE  KUHNUoLTZ,  membre  du  conseil  municipal  ;  a.  de 
langlade;  GABRIEL  DE  PAUL,  membre  du  conseil  général  et  du  con- 
seil municipal.  » 

«  J'ai  aussitôt  prié  deux  de  mes  amis  de  se  rendre  auprès  de  l'un  des 
plus  jeunes  signataires,  ex-officier  de  cavalerie.  Après  quelques  conféren- 
ces avec  les  témoins  de  ce  dernier,  la  note  suivante  a  été  rédigée  : 

11  M.  Aristide  Ollivier  ayant  fait  demander  par  témoins  a  l'un  des  signataires  de 
la  lettre  insérée  dans  le  numéro  145  de  VEcho  du  Midi,  du  vendredi  20  juin,  si 
l'intention  de  ces  derniers  était  d'accepter  la  solidarité  de  la  polémique  person- 
nelle élevée  entre  M.  Escande  et  M.  Ollivier,  il  lui  a  été  répondu  que  les  signa- 
taires de  ladite  lettre  n'avaient  nullement  entendu  accepter  cette  solidarité  ou  se 
substituer  "a  M.  Escande. 

Il  M.  Aristide  Ollivier  déclare  à  son  tour  retirer  le  mot  de  lâches  dont  il  s'est 
servi  dans  le  numéro  1-30  du  Suffrage  universel,  du  mardi  17  juin,  parce  que  dès- 
lors  il  no  saurait  être  appliqué  à  ces  messieurs. 
;i  Montpellier,  le  20  juin  1851. 

Il    GABRIEL   de    PACL.  GUSTAVE   RATMONO, 

L.  DE  EODEZ-BÉNAVENT.  FERDINAND  ROUOH.    >i 

a  Une  telle  déclaration  fait  justice  des  insultes  de  M.  Escande. 

»  Si  personne  ne  prend  la  responsabilité  de  ces  insultes,  je  serai  auto- 
risé à  conclure  qu'aucun  homme  d'honneur,  appartenant  au  parti  légiti- 
miste, ne  veut  être  solidaire  des  provocations  insolentes  dont  j'ai  été  l'objet. 

»   ARISTIDE   OLLIVIER.    )) 


m. 

28  juin  1851. 

Le  Suffrage  univei'sel  nous  arrive  de  Montpellier,  encadré 

de  noir  et  avec  un  article  dont  nous  détachons  ce  passage  : 

ç  Jeune  encore,  Ollivier  s'était  préparé,  par  de  fortes  études,  aux  gran- 


142  1851. 

des  luttes  de  la  démocratie.  —  Les  grands  pabliclstes,  dont  il  était  l'é- 
lève chéri,  le  considéraient  comme  destiné  h  être  un  jour  leur  émule  ;  — 
ils  le  regretteront  comme  leur  enfant. 

»  Tout  républicain  qu'il  était,  pour  lui  la  République  n'était  pas  le 
but,  c'était  le  moyen  nécessaire  de  faire  avancer  l'humanité  vers  ses  des- 
tinées. 

»  Il  était  surtout  socialiste,  parce  que,  à  ses  yeux,  le  socialisme  est  la 
seule  raison  d'être  de  la  République. 

»  Mais  son  socialisme  était  aussi  intelligent  que  généreux  ;  ennemi  de 
tous  lesdespotismes,  ce  n'est  que  par  la  liberté  qia'il  concevait  le  progrès 
possible,  c'est-à-dire  la  marche  incessante  des  sociétés  humaines  vers 
l'égalité. 

»  Au  nombre  des  personnes  qui  devaient  prononcer  des  discours  sur  la 
tombe  de  notre  regrettable  ami,  se  trouvait  le  citoyen  Digeon  père  ;  mais 
M.  le  préfet  ayant  fait  déclarer  qu'il  permettait  tjn  discours  seulement,  et 
qu'il  donnait  ordre  au  commissaire  central  de  police  d'interrompre  Vorateur 
an  premier  mot  qu'il  jugerait  dangereux,  le  citoyen  Digeon  s'est  abstenu. 

»  Il  le  devait  pour  deux  motifs  :  d'une  part,  il  aurait  craint  de  blesser 
la  juste  susceptibilité  des  ouvriers  démocrates,  amis  d'Ollivier  comme  lui, 
et  qui  auraient  été  privés  seuls  de  la  consolation  de  lui  adresser  un  der- 
nier et  touchant  adieu  ;  d'autre  part,  habitué  qu'il  est  à  une  entière  li- 
berté de  parole,  le  citoyen  Digeon  a  cru  de  sa  dignité  de  ne  pas  se  sou- 
mettre à  la  censure  de  la  police,  rarement  intelligente. 

»  Vun  des  membres  du  comité  de  rédaction^ 

»    L.  BELLIN.   » 

Une  souscription  ayant  été  ouverte  pour  élever  un  monu- 
ment à  la  mémoire  d'Aristide  Ollivier,  tué  en  duel,  la  pre- 
mière liste  s'est  élevée,  dans  un  seul  jour,  à  595  francs. 

On  ne  peut  pas  censurer  les  écrits;  que  fait-on?  On  cen- 
sure les  discours;  on  fait  plus  :  après  avoir  limité  le  nombre 
des  amis  qui  pourront  suivre  un  convoi  funèbre ,  on  limite 
h  un  le  nombre  des  discours  qui  pourront  être  prononcés 
sur  le  cercueil.  0  liberté  limitée  !  Si  j'avais  écrit  en  juin  1849 
qu'on  en  arriverait  là  en  juin  1851,  dans  quelle  exa2;éra- 
lion  ne  m'eût-on  pas  accusé  de  tomber?  Quel  rapide  che- 
min a  déjà  fait  la  réaction  !  Elle  ignore  donc  que  la  réaction 
de  la  réaction  sera  égale  en  sens  contraire,  semblable  au 
pendule  qui,  après  avoir  oscillé  à  droite,  revient  au  centre, 
et  marque  à  gauche  le  même  écart. 


1851. 


CE  QUI  EST  DE  MODE. 


29  juin  1851. 

Il  est  de  mode  en  ce  moment  de  médire  des  révolutions. 
Le  suprême  bon  goût  n'exige  pas  seulement  qu'on  en  mé- 
dise ,  il  exige  encore  qu'on  les  maudisse.  Il  faut  en- 
tendre de  quel  ton  superbe  MM.  Guizol,  de  Broglie,  Dupin, 
Odilon  Barrot,  Duchàtel,  Rémusat,  flétrissent  les  révolu- 
lions,  et  particulièrement  celle  du  24  février  1848!  Cepen- 
dant ces  messieurs  n'ont  pas  toujours  ainsi  parlé  des  révo- 
lutions, et  particulièrement  de  celle  de  1830. 

Reportons-nous  au  Moniteur  de  juillet  1830. 

Le  premier  acte  qu'on  y  trouve  est  une  proclamation  ré- 
digée par  MM.  Guizot,  Villemain,  Bérard  et  Benjamin  Con- 
stant. Elle  vante  en  ces  termes  «I'héroique  ^)  population  de 
Paris  : 

PROCI.AMATION    ADRESSEE    AU    PEUPLE   FRANÇAIS  ,   PAR  LES  DÉPUTES 
DES  DÉPARTEMENTS   REUNIS   A  PARIS. 

«  Paris,  31  juillet  1830. 
»  Français, 
»  La  France  est  libre.  Le  pouvoir  absolu  levait  son  drapeau;  l'iiÉROt- 
QUE  population  de  Paris  l'a  abattu.  Paris,  attaqué,  a  fait  triompher  par 
les  armes  la  cause  sacrée  qui  venait  de  triompher  en  vain  dans  les  élections. 
Un  pouvoir  usurpateur  de  nos  droits,  perturbateur  de  notre  repos,  me- 
naçait à  la  fois  la  liberté  et  l'ordre.  Nous  renti'ons  en  possession  de  l'or- 
dre et  de  la  liberté.  Plus  de  crainte  pour  les  droits  acquis;  plus  de  bar- 
rière entre  nous  et  les  droits  qui  nous  manquent  encore. 


144  l§âl. 

»  Un  gouvernement  qui,  sans  délai,  nous  garantisse  ces  biens  est  au- 
jourd'hui le  premier  besoin  de  la  patrie.  Français,  ceux  de  vos  députés 
qui  se  trouvent  déjà  à  Paris  se  sont  réunis,  et,  en  attendant  l'intervention 
régulière  des  Chambres,  ils  ont  invité  un  Français  qui  n'a  jamais  com- 
battu que  pour  la  France,  M.  le  duc  d'Orléans,  à  exercer  les  fonctions  de 
lieutenant-général  du  royaume.  C'est,  à  leurs  yeux,  le  plus  sûr  moyen 
d'accomplir  promptement  par  la  paix  le  succès  de  la  plus  légitime 
défense. 

»  Le  duc  d'Orléans  est  dévoué  à  la  cause  nationale  et  constitutionnelle; 
il  en  a  toujours  défendu  les  intérêts  et  professé  les  principes.  Il  respectera 
nos  droits,  car  il  tiendra  de  nous  les  siens.  Nous  nous  assurerons  par 
des  lois  toutes  les  garanties  nécessaires  pour  rendre  la  liberté  forte  et 
durable. 

»  Le  rétablissement  de  la  g;irde  nationale  avec  l'intervention  des  gar- 
des nationaux  dans  le  choix  des  officiers  ; 

»  L'intervention  des  citoyens  dans  la  formation  des  administrations 
départementales  et  municipales  ; 

»  Le  jury  pour  les  délits  de  presse; 

»  La  responsabilité  légalement  organisée  des  ministres  et  des  agents 
secondaires  de  l'administration  ; 

»  L'état  des  militaires  légalement  assuré  ; 

»  La  réélection  des  députés  promus  à  des  fonctions  publiques. 

»  Nous  donnerons  entin  à  nos  institutions,  de  concert  avec  le  chef  de 
l'Etat,  les  développements  dont  elles  ont  besoin. 

X'  Français,  le  duc  d'Orléans  lui-même  a  déjà  parlé,  et  son  langage  est 
celui  qui  convient  à  un  pays  libre  :  «  Les  Chambres  vont  se  réunir,  vous 
»  dit  il  ;  elles  aviseront  aux  moyens  d'assurer  le  règne  des  lois  et  le  main- 
»  tien  des  droits  delà  nation.  « 

»  La  Charte  sera  désormais  une  vérité.  » 

La  proclamation,  lue  par  M.  Guizot,  est  acclamée  et  si- 
gnée par  les  députés  présents  à  Paris  ;  parmi  ces  noms,  on 
remarque  celui  de  M.  de  VATIMESML. 

Autre  proclamation  : 

LA  MUNICIPALITÉ   DE  PARIS   A   L' ARMÉE  FRANÇAISE. 

«  Braves  soldats, 
»  Les  habitants  de  Paris  ne  vous  rendent  pas  responsables  des  ordres  qui  vous 
ont  été  donnés  ;  venez  à  nous,  nous  vous  l'ecevrons  comme  nos  frères  ;  ve- 
nez vous  ranger  sous  les  ordres  d'un  de  ces  braves  généraux  qui  a  versé 
son  sang  pour  la  défense  du  pays  en  tant  de  circonstances,  le  général  Gé- 
rard. La  cause  de  l'armée  ne  pouvait  pas  être  longtemps  séparée  de  la  cause  de 
la  nationalité  et  de  la  liberté;  la  gloire  n'est-elle  pas  notre  plus  cher  patri- 
moine! ]\Iais  aussi  elle  n'oubliera  jamais  que  la  défesse  de  notre  in- 
dépendance ET  DE  NOS  LIBERTÉS  DOIT  ÊTRE  SON  PREMIER  DEVOIR. 


CE  QUI  EST  DE  MODE.  145 

»  Soyons  donc  amis,  puisque  nos  intérêts  et  nos  droits  sont  communs. 
Le  général  Lafayette  déclare,  au  nom  de  toute  la  population  de  Paris, 
qu'elle  ne  conserve  à  l'égard  des  militaires  français  aucun  sentiment  de 
haine  ni  d'hostilité  :  elle  est  prête  à  fraterniser  avec  tous  ceux  d'entre  eux 
qui  reviendront  à  la  cause  de  la  patrie  et  de  la  liberté,  et  elle  appelle  de 
tous  ses  vœux  le  moment  où  les  citoyens  et  les  militaires,  réunis  sous  un 
même  drapeau,  dans  les  mêmes  sentiments,  pourront  enfin  réaliser  le  bon- 
heur et  les  glorieuses  destinées  de  notre  belle  patrie. 
»  Vive  la  France  ! 

»  Signé  :  LE  GÉNÉRAL  LAFATETTE  ;  commission  municipale, 

J.     LAFFITTE  ,     CASIMIK     FERTER  ,     COMTE     LOBAU  ,      DE 
SCHONEN,  AUDRY  DE  l'UYRAVAU,  MAUGUIN.    )) 

Adresses  de  l'armée  : 

DÉPÊCHE  TÉLÉGRAPHIQUE. 

u  Strasbourg,  le  4  août  1830,  quatre  heures  du  soir. 

ADRESSE  DES   OFFICIERS   DE   LA   GARNISON   DE   STRASBOURG 

»  Les  officiers  de  la  garnison  de  Strasbourg  déclarent  adhérer  avec 
transport  aux  actes  émanés  de  la  réunion  des  députés  et  du  gouvernement 
provisoire. 

»  Ils  témoignent  leur  admiration  pour  les  généreux  efforts  des  Parisiens,  et 
jurent  de  consacrer  leur  vie  à  la  cause  de  la  liberté. 

»  Ils  repoussent  de  leurs  vœux  celui  qui,  en  trahissant  ses  serments,  a 
»  élevé  une  barrière  insurmontable  entre  la  France  et  sa  postérité.  » 
»  J'our  copie  :  A.  chappe.  » 

ADRESSE  DES   OFFICIERS   DE    LA    GARNISON   DE   METZ. 

«  L'Héroïque  population  de  Paris  a  reconquis  nos  libertés  ;  nous 
mourrons  tous  pour  les  défendre. 

»  Nous  adhérons  franchement  aux  actes  émanés  de  la  réunion  des  dé- 
putés et  du  gouvernement  provisoire,  et  nous  protestons  contre  toutes  les 
mesures  qui,  sans  la  participation  du  vœu  national,  tendraient  à  ramener 
sur  le  trône  Charles  X  et  sa  postérité. 

»  Qu'une  Constitution,  assurant  à  jamais  les  libertés  publiques,  nous 
rallie  à  un  roi  élu  par  la  nation  et  qui  tiendra  d'elle  tous  ses  pouvoirs. 

»  L'empressement  du  prince,  lieutenant-général  du  royaume,  à  répon- 
dre aux  vœux  des  Parisiens,  excite  toute  notre  reconnaissance.  Les  gages 
qu'il  a  donnés  de  son  patriotisme  sont  d'un  heureux  présage  pour  l'avenir. 

»  Metz,  7  août  1B30.  »  {Suivent  les  signatures.) 

Autre  document  : 

PRÉFECTURE  DU  DÉPARTEMENT  DE  LA  SEINE. 

«  Le  5  septembre  1830. 
»  Monsieur  le  colonel  Bûchez-Hilton, 
»  Les  droits  des  hommes  qui  ont  COMBATTU  pour  la  liberté.,  et  que  vous 
X.  10 


146  1851. 

commandez,  ne  sont  pas  méconnus,  et  mon  premier  soin,  dès  mon  arrivée  à 
la  Préfecture,  a  été  de  les  faire  constater;  soyez  bien  convaincu  que  moi, 
qui  ne  me  suis  pas  plus  caché  que  vous  dans  les  journées  des  27,  28  et  29, 
je  ne  permettrai  jamais  que  les  secours  destinés  aux  braves  soient  appliqués 
aux  INTRIGANTS  et  aux  LACHKS  ;  mais  il  m'a  paru  que  ce  serait  peu  faire 
pour  vos  hommes  que  de  leur  donner  un  secours  momentané  qui,  après 
qu'il  serait  épuisé,  les  laisserait  dans  la  même  position  où  ils  sont;  c'est 
pourquoi  j'ai  proposé  des  mesures  qui  pourraient  assurer  leur  sort  pour 
l'avenir.  J'espère  les  faire  adopter  par  le  ministre  de  la  guerre;  que  si  vos 
besoins  sont  trop  pressants,  et  si  vous  ne  pouvez  pas  attendre  l'accom- 
plissement de  mes  mesures,  je  prendrai  sur  moi  de  faire  délivrer,  à  titre 
d'urgence,  la  somme  rigoureusement  nécessaire  à  ces  besoins. 

»  Vous  ne  perdrez  pas  de  vue  que  nos  charges  sont  énormes  ;  nos  res- 
sources s'épuisent,  et  il  ne  nous  est  pas  permis  de  toucher  aux  fonds  des 
blessés,  qui  ont  une  destination  spéciale.  Je  recevrai,  au  reste,  toutes  vos 
communications  sur  les  moyens  d'assurer  l'avenir  de  nos  braves  conci- 
toyens, et  si  je  ne  réussis  pas  dans  cette  tâche,  ce  ne  sera  pas  défaut  de 
bonne  volonté,  mais  impuissance.  Quant  à  votre  projet  d'aller  trouver  le 
roi  avec  un  appareil  de  force,  vous  êtes  trop  bon  citoyen  pour  ne  pas  sen- 
tir que  de  pareilles  démarches  ne  tendent  qu'à  enti'eteuir  l'inquiétude  des 
esprits  et  à  justifier  les  calomnies  de  nos  ennemis,  qui  font  tout  pour  nous 
représenter  livrés  à  l'anarchie. 

»  Recevez,  colonel,  l'assurance  bien  sincère  de  mon  dévoûraent  et  de 
ma  considération. 

»   Signé  :  ODILON  BARKOT.  » 

Ecoutez  maintenant  M.  Guizot  : 

«  Il  a  fallu  que  la  tyrannie  vînt  en  personne  et  le  front  découvert, 
qu'elle  attaquât  nos  libertés  au  cœur,  qu'elle  compromît  tout  notre  ordre 
social  ;  il  a  fallu  que  son  présent  fût  troublé  et  son  avenir  compromis 
cruellement,  pour  que  la  France  fit  une  révolution  ;  elle  l'a  faite  en  trois 
jours,  parce  qu'elle  s'est  levée  en  masse.  Rappelez-vous  que  jusque-là  il 
n'y  avait  eu  que  des  mouvements  partiels,  que  je  ne  veux  pas  blâmer, 
mais  que  personne  aujourd'hui  n'a  le  droit  d'appeler  des  mouvements  na- 
tionaux. 

»  Aussi,  bien  loin  de  blâmer  notre  révolution,  de  déserter  aucun  des 
principes  et  des  faits  sur  lesquels  elle  repose,  je  dis  que  nous  ne  sommes 
pas  les  seuls  à  avouer  ces  principes,  à  reconnaître  la  légitimité  de  ces  faits; 
que  l'Europe  tout  entière,  soit  qu'elle  le  dise,  soit  qu'elle  le  taise  (et  par 
l'Europe  j'entends  le  fond  des  cabinets  comme  les  places  publiques),  l'Eu- 
rope entière  pense  que  nous  avons  eu  raison.  Et  c'est  parce  que  l'Europe 
porte  un  tel  jugement  sur  ces  événements,  qu'on  peut  les  regarder  comme 

consommés.  » 

ouizoT,  25  septembre  1830. 

«  Je  suis  donc  aussi  engagé,  aussi  compromis  que  personne  dans  la  ré 


CE  QUI  EST  DE  MODE.  147 

volutîon  de  juillet;  sa  cause  est  la  mienne^  et  personne,  quand  j'en  parle, 
personne  n'a  le  droit  d'avoir  le  moindre  doute  sur  ma  fidélité  à  sa  cause. 
»  C'est  la  plus  nécessaire,  c'est  la  plus  légitime,  à  coup  sûr,  des  révolu- 
tions qui  se  soient  accomplies  dans  le  monde.  » 

GuizoT,  19  février  1831. 

La  parole  est  à  M.  de  Broglie  : 

a  Messieurs,  le  29  juillet  1830  s'est  accomplie  dans  Paris,  et  grâce  au 
courage  des  habitants  de  cette  grande  cité,  une  révolution  mémorable  entre 
toutes  celles  dont  l'histoire  gardera  le  souvenir.  Jamais  crime  plus  odieux 
n'avait  marché  le  front  plus  haut;  jamais  châtiment  plus  exemplaire  ne 
suivit  le  crime  de  plus  près.  Chose  sans  exemple,  peut-être,  la  légitima- 
tion de  cette  révolution  pourrait  être  plaidée  devant  un  tribunal,  la  table 
de  la  loi  à  la  main.  La  gloire  a  été  pure,  parce  que  la  cause  était  juste. 
La  Providence  a  béni  le  bon  droit  en  lui  donnant  la  victoire,  et,  ce  qu'il 
faut  mettre  à  un  plus  haut  prix  encore,  en  le  préservant  de  la  violence  et 
de  la  vengeance  qui  le  dégrade.  » 

DE  BROGLIE,  9  avril  1831, 

«  Passons  au  gouvernement  actuel. 

»  IL  existe  apparemment,  il  est  établi,  il  est  reconnu  sur  tous  les  points 
de  la  France.  Nul,  dans  l'histoire  du  monde,  ne  s'est  établi  plus  facile- 
ment ;  nul  n'a  été  plus  spontanément,  plus  universellement  reconnu. 

))  L'entreprise  de  renverser  de  vive  force  la  Constitution  du  pays  dé- 
pouille celui  qui  s'en  rend  coupable  de  toute  légitimité,  ou,  en  d'autres 
termes,  rend  légitime  la  résistance  des  citoyens. 

»  L'événement  qui  l'a  produit  a  été  juste;  juste  à  tel  point  qu'il  pour- 
rait être  plaidé  devant  un  tribunal,  les  tables  de  la  loi  à  la  main. 

»  L'avénemeut  des  Cent-Jours  a  été  un  grand  crime,  un  crime  de  lèse- 
nation  ;  c'était,  de  plus,  une  folie  monstrueuse.  C'a  été  l'œuvre  d'une  am- 
bition effrénée,  mettant  à  profit  un  aveugle  enthousiasme.  » 

DE  BROGLIE,  14  octobrc  1831. 

Au  tour  de  M.  Duchàtel  : 

«  Avant  1830,  ceux  qui  prêtaient  serment  à  la  restauration  n'étaient 
pas  liés  vis-à-vis  d'un  principe  de  légitimité  absolue.  Ils  étaient,  comme 
aujourd'hui,  liés  par  un  contrat,  et  le  jour  où  la  légimité,  où  le  pouvoir 
absolu,  qui  prétendait  au  droit  divin,  a  violé  son  propre  serment,  la 
France  a  été  déliée  du  sien.  (Vivement  :  Oui  !  oui  !) 

»  Non,  la  France  n'a  pas  violé  son  serment  en  1830.  Elle  a  été  déliée 
le  jour  où  le  pouvoir  qui  se  prétendait  légitime  a  violé  la  Charte. 

»  Ce  sont  là  les  vrais  principes  constitutionnels.  (Très  bien  !) 

»  Eh  bien,  je  n'hésite  pas  à  le  dire,  et  je  puis  faire  cette  supposition, 
car  elle  ne  se  réalisera  pas,  si  aujourd'hui  le  pouvoir  royal  se  conduisait 
vis-à-vis  de  la  Constitution  du  pays  comme  le  pouvoir  royal  en  1830,  nous 
serions  tous  déliés  de  notre  serment. 


148  1851. 

»  Ce  qu'il  faudrait  donc,  ce  que  je  demauderais,  c'est  que  l'honorable 
M.  Berryer  eût  reconnu  que  le  serment  ne  donnait  pas  une  liberté  illimitée, 
que  le  serment  prêté  après  1830  ne  permet  pas  de  travailler  au  renverse- 
ment de  la  dynastie  et  de  la  Constitution,  et  de  chercher  à  amener  un 
autre  ordre  de  choses  que  celui  que  nous  avons  fondé  ;  c'est  que  ce  serment 
ne  permet  pas  de  reconnaître  deux  rois  à  la  fois.  » 

BUCHATEL,  2H  janvier  1844. 

De  M.  de  Rémusat  : 

n  La  révolution  de  juillet,  celle  de  1G88,  celle  d'Amérique,  la  révolu- 
tion française  elle-même  tout  entière,  ne  sont,  après  tout,  que  des  victoires 
de  la  liberté  publique  sur  le  pouvoir  absolu,  que  de  glorieuses  querelles 
nationales  entre  deux  principes  de  gouvernement  intérieur.  » 

DE  BÉMUSAT,  18  mai  1833. 

De  M.  Dupin  : 

«  Ne  croyez  pas  que  les  immortelles  journées  de  juillet  doivent  être 
uniquement  concentrées  à  cette  date.  Si  d'un  côté  l'oppression,  l'avilisse- 
ment, le  mensonge  n'avaient  pas  excité  toutes  les  âmes  généreuses  à  se- 
couer un  pareil  joug,  vous  n'auriez  pas  été  victorieux  ces  jours-là.  C'est 
par  tous  les  antécédents,  par  tous,  par  nos  orateurs,  par  nos  écrivains, 
qu'ont  été  préparés  les  événements  de  juillet  ;  ne  soyons  ingrats  envers 
personne,  et  ne  croyez  pas  que  la  force  ait  tout  fait.  » 

DUPIN ,  30  août  1830. 

«  ]^a  France  était  opprimée  au-dedans  par  un  gouvernement  qui  avait 
méconnu  ses  droits;  elle  s'est  relevée  avec  toute  sa  dignité;  elle  a  saisi, 
non  pas  seulement  les  armes  pour  s'en  servir,  je  ne  sais  quand,  mais  elle 
a  saisi  le  code  de  ses  droits  ;  elle  s'est  rassise  sur  elle-même. 

)j  La  gloire  solide  est  celle  qui  pi'oduit  le  bien  des  États.  Ainsi,  un  peu- 
ple est  attaqué  dans  ses  libertés,  dans  son  territoire  ;  il  se  lève  pour  les 
défendre,  soldat  contre  les  ennemis  du  dehors,  il  reste  citoyen  au-dedans 
pour  faire  respecter  ses  lois  et  perfectionner  ses  institutions.  » 

DUPIN,  27  janvier  1831. 

Nous  n'ajouterons  pas  un  seul  mot  à  ces  citations  ;  car, 
par  le  temps  de  persécution  qui  court,  le  ministère  public  se 
vengerait  sur  ce  mot  de  l'impuissance  de  s'en  prendre  à  des 
citations  abritées  sous  les  noms  de  MM.  de  Broglie,  Duchâ- 
tel,  Dupin,  Guizot,  Odilon  Barrot  et  de  Rémusat. 

La  proclamation  du  31  juillet  1830,  signée  Valimesnil,  et 
que  nous  avons  rappelée,  inspire  à  la  Gazette  de  France 
les  réflexions  suivantes  : 

«  Cette  pièce,  à  jamais  historique,  porte,  dit  la  Presse^  entre  autres  si- 
gnatures, celle  de  M.  DE  Vati.mesnil,  alors  député! 


CE  QUI  EST  DE  MODE.  149 

»  De  M.  de  Vatimesnil,  qui  était  e  lore  ministre  de  Charles  X  le  7 
août  1829,  moins  d'une  année  avant  le  jour  oii  il  s'associait  ainsi  à  la 
proscription  de  la  monarchie  qui  lui  avait  fait  l'honneur  de  l'appeler,  en 
1828,  dans  ses  conseils  ! 

»  On  devait  s'attendre  à  trouver  aujourd'hui  un  démenti,  ou  tout  au 
moins  des  explications,  de  M.  de  Vatimesnil,  soit  dans  la  Presse^  soit  dans 
tout  autre  journal.  Il  n'en  est  rien  cependant  L'ex-ministre  de  Charles  X 
accepte  ainsi  tacitement  les  paroles  qu'il  a  signées  en  1830.  Il  n'est  plus 
recevable  à  faire  dire  qu'on  l'a  calomnié.  » 

La  Gazette  de  France  en  parle  bien  à  son  aise  :  le  Moni- 
teur donne  des  démentis,  mais  il  n'en  reçoit  pas!  La  Ga- 
zette de  France  voudrait-elle  donc  que  M.  de  Vatimesnil  fît 
brûler  le  Moniteur  "f 


1851 


LA  VOLONTÉ  DU  PEUPLE. 


1"  J'envisage  l'avenir  du  pays  sans  crainte,  car  son 
salut  viendra  toujours  de  la  volonté  du  peuple  libre- 
ment exprimée,  religieusement  acceptée.  » 

L.-N.  BONAPARTE.  Dîscours  clc  Poilicrs. 


1"  juillet  1851. 

«  La  volonté  du  peuple,  librement  exprimée,  voilà  le 
droit!  Religieusement  acceptée,  voilà  le  devoir!  » 

Ainsi  s'exprime  le  Constitutionnel^  avec  qui  la  Presse  se- 
rait en  parlait  accord  d'opinion,  si  la  loi  du  31  mai  1850,  «la 
w  machine  la  plus  infernale  pour  allumer  sur  tous  les  points 
»  de  la  France  la  guerre  civile,  »  n'existait  pas  ou  n'exis- 
tait plus. 

Il  y  a,  je  le  sais,  une  partie  de  l'opposition,  —  celle  qui 
passe  pour  la  plus  modérée,  —  qui  met  la  Constitution  au- 
dessus  de  tout,  au-dessus  de  la  souveraineté  du  peuple; 
mais  c'est  là  une  opinion  que  je  ne  saurais  partager;  j'ai 
toujours  mis  et  je  persiste  à  mellre  encore  au-dessus  de  la 
Constitution  la  souveraineté  du  peuple  ayant  pour  mode 
d'exercice  :  le  sufTrage  universel. 

Seulement,  il  faut  bien  s'entendre  sur  ces  mots:  la  vo- 
lonté DU  PEUPLE. 

Le  Constitutionnel  la  définit  ainsi:  «  l'universalité  des 

CITOYENS  JOUISSANT  DES  DROITS  CIVIQUES.  » 

Je  n'admets  pas  cette  définition  arbitraire,  car  avant  la 


LA  VOLONTE  DU  PEUPLE.  151 

Révolution  du  24  février  1848,  qui  a  aboli  le  cens  électoral 
et  proclamé  le  suffrage  universel,  sur  11  millions  de  Fran- 
çais majeurs  et  jouissant  de  leurs  droits  civils,  il  n'y  en 
avait  que  220,000  jouissant  de  leurs  droits  civiques,  c'est-à- 
dire  ayant  vingt-cinq  ans  d'âge  et  payant  200  francs  de 
contributions  directes. 

Avant  la  Révolution  de  1830,  le  nombre  des  électeurs 
jouissant  de  leurs  droits  civiques  était  bien  moins  grand 
encore  :  il  était  de  93,000  seulement. 

Ces  mots  :  droits  civiques,  sont  infiniment  élastiques, 
puisqu'ils  peuvent  varier  ainsi  au  gré  d'un  texte  de  loi,  et 
passer  du  chiffre  de  93,000  au  chiffre  de  11  millions. 

L'universalité  des  citoyens  doit  s'entendre  de  tous  les 
Français  âgés  de  vingt-et-un  ans  accomplis,  puisque  cet 
âge  est  celui  que  le  code  civil  a  fixé  pour  la  majorité. 

Toute  autre  définition  est  une  définition  arbitraire,  va- 
riable, menteuse. 

Est-ce  que  la  loi  de  recrutement  établit  une  distinction 
entre  le  Français  domicilié  et  le  Français  non  domicilié? 
est-ce  qu'elle  admet  une  autre  base  que  celle  de  l'âge  pour 
le  tirage  au  sort?  —  Non. 

Qu'il  soit  donc  bien  entendu  désormais  que  ces  mots  :  la 

VOLONTÉ  DU  PEUPLE,  LE  PEUPLE,  LA  FRANCE,  UC  Sauraient 

avoir,  politiquement,  un  autre  sens  que  celui-ci  :  l'univer- 
salité DES   français  âgés  DE  VlNGT-ET-UN  ANS. 

Républicains  de  toutes  nuances,  bonapartistes,  orléa- 
nistes ,  légitimistes ,  mettons-nous  tous  d'accord  sur  ce 
point,  et  l'on  verra  se  dénouer,  comme  par  enchantement, 
toutes  les  difficultés  qui  paraissent  présentement  inso- 
lubles. 

Renonçons  aux  faux  poids,  aux  fausses  mesures,  aux 
fausses  balances. 

Pour  le  légitimiste  comme  pour  l'orléaniste,  pour  le  bona- 
partiste comme  pour  le  républicain,  l'heure  est  composée 
de  soixante  minutes  et  la  minute  de  soixante  secondes;  le 
mètre  est  la  dix-millionnième  partie  de  la  distance  du  pôle 
à  l'équateur,  compté  sur  le  méridien  de  Paris;  le  gramme 


152  1851. 

est  le  poids  d'un  centimètre  cube  d'eau  distillée,  ramenée  à 
son  maximum  de  densité  ;  le  franc  est  le  poids  de  cinq 
grammes  d'argent  contenant  un  dixième  d'alliage. 

Aussi,  entre  l'orléaniste  et  le  légitimiste,  entre  le  bona- 
partiste et  le  républicain,  n'y  a-t-il  aucun  débat  sur  ce 
qu'il  faut  entendre  par  ces  mots  :  heure,  mètre,  gramme, 

FRANC. 

Qu'il  en  soit  ainsi  de  l'unité  de  mesure  politique  ! 
Vous  tous  qui  en  êtes  sournoisement  sortis  par  une  fis- 
sure, rentrez  loyalement  dans  l'esprit  de  l'article  25  de  la 
Constitution,  ainsi  conçu  :  «  Sont  électeurs,  sans  condition 
de  cens,  tous  les  Français  ègés  de  vingt-et-un  ans  et  jouis- 
sant de  leurs  droits  civils  et  politiques.  » 

Dès  que  vous  y  serez  rentrés,  la  porte  des  révolutions  se 
fermera  d'elle-même,  et  d'elle-même  s'ouvrira  la  porte  des 
améliorations. 

Si  la  volonté  du  peuple  est  que  la  Constitution  soit  révi- 
sée, elle  sera  révisée  ;  si  Texpérience  démontre  que  le  scru- 
tin de  liste  doit  être  suppi'imé,  il  sera  supprimé  ;  si  la  pré- 
cision exige  qu'il  n'y  ait  plus  qu'un  seul  collège  électoral 
pour  toute  la  France,  il  n'y  en  aura  plus  qu'un,  qui  mar- 
quera l'opinion  comme  un  cadran  marque  Theure,  avec  le 
même  degré  de  certitude. 

Alors  ces  mots  :  la  volonté  du  peuple,  auront  un  véri- 
table sens. 

Aujourd'hui,  ils  n'en  ont  aucun  pour  qui  que  ce  soit  en 
France,  pas  plus  pour  ceux  qui  louent  le  discours  de  M.  L.-N. 
Bonaparte,  à  Poitiers,  que  pour  ceux  qui  le  blâment. 

On  s'étonne  que  la  Presse  n'en  ait  rien  dit.  Que  vou- 
lait-on qu'elle  en  dît?  Des  lettres  qui  n'ont  pas  de  sens  ne 
sont  pas  un  mot  ;  des  mots  qui  n'ont  pas  de  sens  ne  sont  pas 
un  discours. 

Des  applaudissements  réitérés,  si  j'en  crois  le  Constitu- 
tionnel, ont  accueilli  celte  phrase  : 

«  J'appelle  de  tous  mes  vœux  le  moment  solennel  où  la 
voix  puissante  de  la  nation  dominera  toutes  les  oppositions 
et  mettra  d'accord  toutes  les  rivalités.  » 


LA  VOLOiNTE  DU  PEUPLE.  153 

J'en  suis  fâché  pour  ceux  qui  ont  applaudi  cette  phrase, 
mais  ils  l'ont  applaudie  aussi  étourdîment  que  si,  pour  se 
désaltérer,  ils  eussent  porlé  à  leurs  lèvres  des  verres  vides. 

Est-ce  que  «  la  voix  puissante  de  la  nation  »  ne  s'est  pas 
fait  entendre  en  avril  18i8,  en  décembre  1848,  en  mai  1849, 
forte  de  dix  millions  de  voix?  A-t-elle  dominé  les  opposi- 
tions, a-t-elle  mis  d'accord  les  rivalités  ? 

La  preuve  manifeste  qu'elle  n'a  pas  mis  d'accord  les  ri- 
valités et  qu'elle  n'a  pas  dominé  les  oppositions,  c'est  que, 
de  l'aveu  même  de  l'auteur  du  toast,  ces  oppositions  et  ces 
rivalités  subsistent  encore. 

Point  d'illusions  !  Plus  de  mensonges  ! 

En  mars  1848,  on  nous  disait  :  —  Attendez  la  Consti- 
tuante. 

La  Constituante  nommée,  on  nous  disait:  —  Attendez  la 
Constitution. 

La  Constitution  votée,  on  nous  disait  :  —  Attendez  l'élec- 
tion du  10  décembre. 

L'élection  du  10  décembre  accomplie,  on  nous  disait:  — 
Attendez  la  Législative. 

La  Législative,  fonctionnant  depuis  deux  ans,  on  nous 
dit  :  —  Attendez  les  prochaines  élections  générales  ! 

Eh  bien!  il  en  sera  des  élections  futures  comme  il  en  a 
été  des  élections  passées.  A  moins  qu'elles  ne  soient  une  ba- 
taille livrée,  elles  seront  un  mécompte  nouveau,  si  l'on  per- 
siste à  ne  vouloir  rien  faire  de  ce  qu'il  faudrait  faire  pour  le 
prévenir. 


1851. 


TROIS  REVOLUTIONS. 


P' juillet  1851. 

Il  faudrait  cependant  être  sincère  et  conséquent.  J'en- 
tends tous  les  jours  vanter  à  la  tribune  législative  la  révo- 
lution de  1789  par  des  orateurs  qui  semblent  n'avoir  pas 
assez  de  sévérité  et  de  dédain  pour  la  révolution  de  1848. 

Trois  révolutions  se  sont  accomplies  en  France  : 

La  première  en  1789; 

La  seconde  en  1830  ; 

La  troisième  en  1848. 

De  ces  trois  révolutions,  laquelle  s'est  souillée  par  de 
condamnables  excès? 

Est-ce  la  dernière,  ou  la  première? 

Vanter  la  première  révolution  et  dénigrer  la  dernière, 
c'est  absoudre  la  Terreur  et  condamner  la  Liberté. 

Est-ce  donc  parce  que  le  peuple,  victorieux  en  février 
1848,  a  respecté  la  Liberté  dans  la  personne  de  ceux  qui  le 
flattaient  bassement  en  mars  1848,  et  qui,  en  mai  1850,  de- 
vaient supprimer  le  suffrage  universel,  qu'il  mérite  d'être 
traité  de  «  vile  multitude?  « 

Je  le  répète  :  il  faudrait  être  conséquent;  il  laudrait  être 
sincère. 

Ou  il  faut  condamner  les  trois  révolutions,  ou,  s'il  en  est 
une  qu'on  doive  glorifier,  c'est  celle  du  24  février  1848. 


1851. 


U  REVOLUTION  FRANÇAISE. 


1789.  -  1830.  -  1848. 

2  juillet  1851. 

Le  Moniteur  de  la  fusion ,  le  journal  pseudonyme  de 
M.  Guizot,  répond  aujourd'hui  à  l'article  de  la  Presse,  inti- 
tulé :  TROIS  RÉvoLUTio\s,  par  cette  déclaration  : 

((  Condamner  toutes  les  révolutions  serait,  en  effet,  ce  qu'il  y  aurait  de 
plus  simple  et  de  plus  moral,  si  dans  la  justice  comme  dans  les  fautes 
elles-mêmes,  il  ne  devait  y  avoir  des  degrés.  » 

Par  cette  déclaration,  les  trois  révolutions  de  1789,  1830 
et  1848  sont  souverainement  condamnées. 

En  1789,  il  fallait  attendre  que  la  noblesse  et  le  clergé  re- 
nonçassent à  leurs  privilèges. 

En  1830,  il  fallait  laisser  faire  M.  de  Polignac. 

En  1848,  il  fallait  que  MM.  Odiion  Barrot,  Baroche,  Fau- 
cher, de  Maleville,  Duvergier  de  Hauranne,  etc.,  etc.,  se 
laissassent  flétrir,  comme  s'étaient  laissés  flétrir,  trois  an- 
nées auparavant,  M.  Berryer  et  ses  amis  politiques,  lorsque 
M.  Guizot,  avec  toute  l'éloquence  dont  on  le  sait  doué,  leur 
jetait,  dans  la  séance  du  15  janvier  1844,  du  haut  de  la  tri- 
bune, ces  paroles  dont  j'ai  cité  déjà  quelques-unes,  mais 
qu'il  importe  de  compléter  : 

«  M.  GUIZOT  :  On  a  parlé  et  agi  au  nom  d'un  droit  qui  se  croit  supé- 
rieur à  tous  les  droits,  au  nom   d'un  droit  qui  prétend  demeurer  entier, 


136  1851. 

imprescriptible,  inviolable,  quand  tous  les  autres  droits  sont  violés.  (Très 
bien  !)  Au  nom  d'un  pouvoir  qui  n'accepte  aucune  limite,  aucun  contrôle 
complet  et  définitif;  au  nom  d'un  pouvoir  qui  ne  peut  pas  se  perdre  lui- 
même,  quelque  insensé  et  quelque  incapable  qu'il  soit  (Très  bien!);  de  qui 
les  peuples,  quoiqu'il  fasse,  doivent  tout  supporter. 

»  C'est  là  ce  qu'on  appelle  la  légitimité.  Voilà  le  principe  de  Belgrave- 
Square  !  voilà  le  drapeau  qu'on  a  opposé  là  à  notre  drapeau  de  1830  ! 

»  Quant  à  la  légitimité    dont  vous  vous  prévalez,  que  vous  invo- 
quez, ce  droit  supérieur  à  tous  les  droits,  ce  pouvoir  qui  ne  peut  se  perdre 
lui-même  ,  de  qui  les  peuples  doivent  tout  si^pporter...  Ab  !  je  tiens  ces 
maximes-là  pour  absurdes.^  honteuses,  dégradantes  pour  l'humanité... 
«  M.  BERRYER  :  Je  demande  la  parole. 

»  M.  GuizoT  :  Et  quand  on  prétend  les  mettre  en  pratique,  quand  on 
prétend  les  tendre  dans  toute  leur  portée  et  les  pousser  jusqu'à  leurs  der- 
nières extrémités,  une  nation  fait  bien  de  se  revendiquer  elle  même  et  de 
rétablir,  à  ses  risques  et  périls,  par  un  acte  héroïque  et  puissant,  ses  droits 
méconnus  et  son  honneur  offensé. 

>>  C'est  là  ce  que  nous  avons  fait  en  1830  ;  c'est  là  ce  qu'on  voudrait 
défaire  aujourd'hui  ;  Belgrave-Square  n'a  pas  d'autre  but ,  ni  d'autre 
sens. 

»  Pour  agir  réellement  contre  un  pouvoir  établi,  contre  un  gouverne- 
ment régulier,  il  faut  avoir  au  moins  des  prétextes,  il  faut  avoir  des  li- 
bertés à  revendiquer,  des  droits  violés  à  ressaisir.  Vous  n'avez  rien  de 
semblable. 

»  Il  ne  suffit  pas  même,  quand  ou  veut  attaquer  un  gouvernement,  d'a- 
voir de  tels  motifs;  il  faut  avoir  dans  le  pays  un  certain  appui,  il  faut 
trouver  des  dispositions  un  peu  favorables,  des  chances  possibles.  Vous 
n'avez  rien  de  tout  cela.  Vous  n'avez  ni  griefs  ni  forces.  (Très  bien  !) 

»  Les  bonnes  intentions,  les  bons  et  sages  conseils  n'ont  jamais  man- 
qué à  la  branche  aînée  de  la  maison  de  Bourbon.  Il  y  a  toujours  eu  au- 
près d'elle,  autour  d'elle,  des  hommes  qui  lui  ont  dit  la  vérité,  des  hommes 
qui  voulaient  réellement  le  bien  du  pays.  Elle  n'a  pus  su,  elle  n'a  jamais 
su  les  croire  ni  les  suivre.  Elle  est  toujours  retombée  plus  ou  moins  vite, 
plus  ou  moins  complètement,  sous  le  joug  des  aveugles  et  des  insensés. 
(Approbation.) 

»  Il  y  a,  messieurs,  il  y  a  des  destinées  écrites,  il  y  a  des  incapacités 
fatales  (Sensation),  dont  aucun  médecin  ne  peut  relever  ni  une  race  ni  un 
gouvernement. 

»  Voici  le  vrai,  à  mon  sens,  sur  les  dispositions  du  pays  à  cet  égard, 
sur  le  jugement  qu'il  en  porte.  Il  en  est  offensé  et  point  inquiet.  (Approba- 
tion.) Il  ne  se  fait  aucune  illusion  sur  vos  desseins  ;  il  a  pleine  confiance 
dans  votre  impuissance.  (Rires  prolongés.) 

»  La  chambre  pense  et  sent  comme  le  pays.  (Oui  1  oui  !|  Voilà  pourquoi 
tout  ce  bruit  que  vous  avez  fait  et  entendu  a  abouti...  à  quoi?  à  une 
phrase  dijns  une  adresse. 


LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE.  157 

»  Et  nous,  nous  dont  la  prévoyance  est  éveillée,  notre  vigilance  sera  at- 
tentive ;  les  perspectives  que  vous  avez  voulu  ouvrir  à  vos  adhérents, 
elles  sont  ouvertes  pour  tout  le  monde,  nos  regards  y  pénètrent  comme  les 
leurs,  ce  qui  peut  être  pour  les  uns  objet  d'espérance,  et  pour  les  autres  objet 
de  sollicitude.  Vienne  la  nécessité  de  mesures  plus  graves,  le  gouverne- 
ment fera  son  devoir,  comme  la  cliambre  fait  aujourd'hui  le  sien  en  mar- 
quant de  tels  préludes  du  sceau  de  la  réprobation  nationale.  » 

GuizoT,  15  janvier  1844. 

Qu'on  ne  dise  pas  que  ces  paroles  ont  échappé  à  l'impro- 
visation de  l'orateur  dans  l'ardeur  et  l'irritation  de  la  lutte  ! 

Non;  ces  paroles  ne  sont  que  les  variations  du  même 
thème  que  M.  Guizot  ne  cessa  de  faire  entendre  pendant 
treize  ans,  ainsi  que  l'atteste  la  citation  qu'on  va  lire  : 

«  Messieurs,  qu'on  prenne,  à  l'égard  du  parti  carliste  comme  des  au- 
tres, toutes  les  mesures  qu'on  jugera  nécessaires,  dans  les  limites  de  la  li- 
berté et  de  la  justice.  Je  sais  que  ce  parti  est  à  la  fois  impuissant  et  malfai- 
sant ;  je  sais  qu'il  lui  arrive  ce  qui  arrive  aussi  aillcui's,  que  le  venin  de- 
meure là  où  la  vie  n'est  déjà  plus.  » 

GUIZOT,  19  février  1831. 

Si  toutes  les  révolutions  sont  des  fautes,  ainsi  que  le  dé- 
clare le  Moniteur  de  la  fusion,  le  joui'nal  pseudonyme  de 
M.  Guizot,  comment  VAssemblée  nationale  parviendra-t-elle 
à  concilier  celte  opinion  avec  les  paroles  de  l'illustre  flé- 
trisseur  de  Belgrave-Square  ? 

Ces  paroles  méritent  qu'on  s'y  arrête  plus  d'une  fois  : 

«  Une  nation  fait  bien  de  se  revendiquer  elle-même,  et  de  rétablir  à  ses 
risques  et  périls,  par  un  acte  héroïque  et  puissant,  ses  droits  méconnus  et 
son  honneur  offensé. 

»  C'est  là  ce  que  nous  avons  fait  en  1830.» 

Jamais  le  droit  d'insurrection  fut-il  plus  hautement  pro- 
clamé, plus  solennellement  glorifié? 

Je  le  demande  à  M.  Guizot  lui-même,  qui  aujourd'hui  n'a 
qu'une  pensée  et  qu'un  but  :  Replacer  la  France  sous  le 
joug 

«  De  ce  parti  à  la  fois  impuissant  et  malfaisant^  en  qui  le  venin  est  de- 
meuré où  la  vie  n'était  plus.  (Guizot,  19  février  1831.) 

»  De  ce  pouvoir  qui  n'accepte  aucune  limite,  aucun  contrôle  complet  et 
définitif;  de  qui  les  peuples,  quoi  qu'il  fasse,  doivent  tout  supporter  ; 

/'  De  ce  droit  supérieur  à  tous  les  droits  qui  ne  peut  pas  se  perdre  lui- 
même  ;  maximes  absurdes,  honteuses,  dégradantes  pour  l'humanité  ; 


158  1851. 

»  De  ces  incapacités  fatales  dont  aucun  médecin  ne  peut  relever  ni  une 
race  ni  un  gouvernement.  »  (Guizot,  15  janvier  1844.) 

Je  le  demande  à  celui  qui  marquait  les  pèlerins  de  Bel- 
grave-Square  du  «  sceau  de  la  réprobation  nationale,  o 

M.  Guizot  trouvait  «GLORIEUSE,  HÉROÏQUE,»  la  révo- 
lution de  1830,  parce  qu'elle  l'avait  élevé  ;  il  trouve  la  révo- 
lution de  1848  «  de  la  pire  espèce^  »  parce  qu'elle  l'a  ren- 
versé. 

Il  lui  adresse  les  reproches  suivants  : 

«  D'avoir  commencé  par  une  curée  et  par  une  orgie; 
*  D'avoir  sur  son  calendrier  les  journées  de  juin  ; 
n  D'avoir  perverti  les  idées  des  masses  ; 
»  D'avoir  été  un  immense  carnaval  ; 

>)  D'être  arrivée  gonflée  de  vent,  de  ne  savoir  où  elle  va,  et  d'être 
condamnée  à  rester  nécessairement  inféconde.  » 

Est-ce  donc  que  la  révolution  que  M.  Guizot  se  vantait, 
en  1844,  d'avoir  fait  en  1830,  n'a  pas,  elle  aussi,  commencé 
par  une  curée  et  par  une  orgie  ? 

Est-ce  que,  elle  aussi,  n'a  pas  eu  ses  journées  de  juin,  et 
môme  ses  journées  d'avril  ? 

Est-ce  que  les  quarante  volumBs  in-4°  de  la  cour  des 
pairs,  où  se  trouvent  consignés  tous  les  détails  relatifs  à 
l'organisation  des  sociétés  secrètes  et  à  l'esprit  qui  les  ani- 
mait; ont  attendu  pour  être  imprimés  à  l'imprimerie  royale 
que  la  Révolution  du  24  février  1848  eût  éclaté  ? 

Est-ce  que,  de  tous  les  travestissemens  de  l'immense  car- 
naval auquel  assiste  la  France  depuis  trois  ans,  le  moins 
grotesque  serait  celui  dont  M.  Guizot  lui  donne  le  spectacle  : 
l'éloquent  et  implacable  flétrisseur  de  Belgrave-Square  dé- 
guisé en  ardent  et  preux  paladin  de  Frohsdorf  ? 

Est-ce  que  jamais  révolution  tlonnaplus  Tidée  d'une  bulle 
gonflée  de  vent  que  la  révolution  de  1830  aux  mains  de 
M.  Guizot?  De  juillet  1830  à  janvier  1848,  par  quels  actes 
a-l-elle,  passant  successivement  des  mains  de  M.  Guizot 
dans  celles  de  M.  Thiers,  et  des  mains  de  M.  Thiers  dans 
celles  de  M.  Guizot,  attesté  sa  fécondité?  La  preuve  qu'elle 
était  véritablement  gonflée  de  vent,  c'est  que  la  plus  petite 


LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE.  159 

piqûre  d'épingle  a  suffi,  le  24  février,  pour  que  la  bulle 
creviU  et  s'évanouît. 

Fusionnisles  de  1850,  qui  vous  êtes  vantés  pendant  dix  ans 
d'avoir  fait  la  Révolution  de  1830  et  qui  portiez  l'orthodoxie 
révolutionnaire  jusqu'à  destituerM.de  Salvandy,  ambassa- 
deur à  Turin,  parce  qu'il  n'avait  pas  voulu  voter  la  flétris- 
sure de  ses  collègues  MM.  Rerryer  et  de  Larochejaquelein, 
ayez  un  peu  moins  de  dédain  pour  la  Révolution  de  1848,  qui 
vous  fut  prédite  et  que  vous  n'avez  pas  su  prévenir! 

Vous  dites  que  cette  troisième  révolution  ne  sait  où  elle  va  ! 

Elle  va  où  va  le  fleuve,  dont  on  peut  détourner,  mais 
dont  on  ne  saurait  arrêter  le  cours. 

Parce  que  tout  océan  est  sujet  à  des  tempêtes  et  à  des 
naufrages,  parce  qu'il  est  semé  d'écueils,  vous  voudriez 
qu'il  n'y  eût  que  des  marais  !  Vains  efforts  ;  vous  ne  sup- 
primerez pas  l'océan  démocratique  ! 


1851 


INFAILLIBILITÉ  DU  PAPE  :  LIBERTÉ  DE  LA  PRESSE. 


2  juillet  1851. 

Il  a  paru,  en  1848,  à  Lima  (Pérou),  un  ouvrage  en  six  vo- 
lumes, inlilulé  :  Défense  de  Vautorité  des  gouvernements  et 
des  évéques,  contre  les  prétentions  de  la  Cour  de  Rome,  par 
François  de  Paule  G.  Vigil. 

Cet  ouvrage  vient  d'être  condamné,  en  1851,  par  le  Pape. 

Cette  condamnation  est  conçue  en  ces  termes,  qui  mé- 
ritent d'être  lus  : 

CONDAMNATION   ET  PROHIBITION  d'uN  OUVRAGE  EN  SIX  TOMES,  PTTBLIÉ 

EN  LANGDE  ESPAGNOLE,  SOUS  CE  TITRE  :  Défense  de  Vautorilé  des  gou- 
vernements et  des  éiêques,  contre  les  prétentions  de  la  cour  de  Rome^  par 
François  de  Paule  G.  Vigil.  Lima.,  1848. 

Plus  PAPA  IX, 

AD  PERPETUAM  REI  MEMORIAM. 

«  Au  milieu  des  sollicitudes  multipliées  et  si  pesantes  qui  Nous 
pressent  de  toutes  parts  dans  resercice  de  Notre  charge;  au  milieu  des 
grandes  calamités  de  ce  temps,  qui,  dans  le  changement  incessant  de 
toutes  choses,  inquiètent  Notre  cœur  et  l'accablent  d'angoisses  ;  Nous 
souffrons  surtout  de  voir  sortir  chaque  jour  des  repaires  des  jansénistes 
et  autres  gens  de  la  même  espèce  les  livres  les  plus  pernicieux,  dans  les- 
quels les  enfants  de  ce  siècle  présentent,  sous  le  séduisant  langage  de  la  sa- 
gesse humaine,  des  doctrines  perverses,  afin  d'entraîner  des  disciples  à 
leur  suite. 


18&1.  101 

))  Nous  interdisons  donc  absolument  à  tons  et  à  chacun  des  fi- 
dèles du  Christ,  même  à  ceux  qui  seraient  dignes  de  mention  expresse, 
spécifique  et  individuelle,  d'imprimer,  de  transcrire,  de  lire,  de  garder  cet 
ouvrage,  d'en  user  en  aucune  façon,  et  cela  sous  peine  à" excommunication ^ 
encourue  par  tout  contrevenant  ipso  facto,  sans  qu'il  soit  besoin  d'aucune 
autre  déclaration ,  et  dont  personne  ne  pourra  obtenir  l'absolution,  à 
moins  qu'il  ne  soit  à  l'article  de  la  mort,  que  de  Nous-même  ou  du  pon- 
tife romain  existant  pro  tempore. 

»  Nous  voulons  et  ordonnons,  en  vertu  de  l'autorité  apostolique,  que 
quiconque  a  chez  soit  le  livre  ou  ouvrage  susdit,  soit  tenu,  aussitôt  que 
les  présentes  lettres  lui  seront  connues,  de  le  livrer  et  de  le  remettre  à  l'Or- 
dinaire du  lieu  qu'il  habite  ou  aux  inquisiteurs  de  la  perversité  héréti- 
que, nonobstant  les  choses  quelconques  qui  pourraient  être  à  ce  con- 
traires. 

»  Datum  Romœ,  apud  Sanclum  Petrum,  sub  Annulo  Piscatoris,  die  X  à 
junii  1851,  Pontificatus  Nostri  anno  V. 

»    A.    CARB.   LAMBRUSCHINI.    » 

Cette  condamnation  que  V Univers  a  publiée,  et  qu'aucun 
journal  n'a  relevée ,  est  la  condamnation  souveraine  par 
la  papauté  infaillible  de  toute  presse  libre. 

Entre  la  presse  libre  et  la  papauté  infaillible,  la  question 
est  nettement  posée,  et  le  dix-neuvième  siècle  est  appelé  à 
prononcer. 

On  ne  pourra  pas  dire  qu'il  s'agit  là  d'une  publication 
adressée  à  l'ignorance  du  peuple  pour  en  pervertir  l'esprit; 
car  il  s'agit  d'un  gros  ouvrage  en  six  volumes ,  imprimé  en 
espagnol,  à  Lima,  et  ayant  pour  objet,  quoi  ?  —  La  défense 
de  l'autorité  et  des  gouvernements. 

Cependant,  quiconque  aura  cet  ouvrage,  sera  tenu  de  le 
livrer  et  de  le  remettre  à  l'Ordinaire  du  lieu  qu'il  habite, 
ou  aux  INQUISITEURS  dc  la  perversité  hérétique  ;  quiconque 
le  gardei'a  sera  excommunié. 

Mais  doit-on  s'étonner  de  cette  nouvelle  condamnation 
ajoutée  à  toutes  les  condamnations  que  renferme  V Index, 
lorsque  la  cour  de  Rome  maintient  encore,  en  1851,  la  sen- 
tence par  laquelle,  le  22  juin  16)33,  l'opinion  de  Galilée  sur 
le  mouvement  de  la  terre  fut  condamnée  «  comme  absurde 
en  philosophie,  et  hérétique  clans  la  foi.  » 

Ce  fut  après  cette  sentence  que  la  congrégation  de  Vln- 

X.  11 


162  1851.  -  INFAILLIBILITE  DU  PAPE  : 

dex,  par  un  décret  du  23  août  1634,  condamna  les  Dialogues 
de  Galilée. 

Un  siècle  plus  lard,  ce  décret  et  en  môme  temps  celui 
qui  proscrivait  le  livre  de  Copernic  étaient  réimprimés  dans 
VIndex  que  le  pape  Benoît  XIV  approuvait  par  son  bref  du 
23  décembre  1757.  Ces  deux  décrets  se  trouvent  dans  les 
plus  récentes  éditions. 

Cela  n'est  pas  vraisemblable  ,  et  cependant  cela  est  A-rai. 

VIndex  des  livres  prohibés ,  tel  qu'il  existe  aujourd'hui, 
a  commencé  au  seizième  siècle.  Jusque-là,  c'était  l'autorité 
civile  qui  lançait  les  interdictions.  Ainsi,  ce  fut  Constantin 
qui  prohiba  les  livres  d'Arius,  et  Théodose  ceux  de  Por- 
phyre. Les  évêques  n'étaient  chargés  de  l'exécution  des  lois 
impériales  que  comme  délégués  de  l'empereur. 

Mais  l'invention  de  l'imprimerie  et  la  réforme  de  Luther 
changèrent  les  conditions  de  la  papauté,  Paul  IV,  craignant 
que  la  controverse  ne  fût  fatale  à  l'Eglise,  et  que  les  argu- 
ments des  théologiens  ne  parvinssent  pas  mieux  que  les 
bûchers  de  l'inquisition  à  ramener  les  hérétiques,  publia, 
l'an  1559,  son  Index  des  livres  prohibés. 

Cette  liste  de  proscription  ne  renferme  pas  setilement  les 
livres  qui  traitent  spécialement  de  la  religion  ;  elle  embrasse 
les  arts,  la  littérature  et  les  sciences  :  la  grammaire  même 
se  trouve  dans  le  catalogue  des  livres  que  Paul  IV  fit  l)rûler 
par  l'Inquisition. 

Le  "célèbre  architecte  Léon  Allierti,  dans  son  Traité  de 
V Architecture^  recommande  de  n'ériger  dans  les  églises 
qu'un  seul  autel,  comme  faisaient  les  anciens.  Mais  cette 
recommandation  étant  contraire  à  l'usage  moderne,  parce 
que,  comme  disait  l'évoque  Scipion  Ricci ,  les  autels  nom- 
breux font  les  messes  nombreuses ,  c'est  à  dire  la  richesse 
des  prêtres ,  ce  passage  de  l'ouvrage  d'AIberti  dut,  par 
ordre,  disparaître  des  éditions  subséquentes,  comme  n  sen- 
tant Vhérèsie.  » 

Dans  le  catalogue  des  livres  prohibés  se  trouvent  le 
Traité  des  délits  et  des  peines  ;  la  Science  de  la  législation  ; 
VEsprit  des  lois  ;  les  œuvres  de  Grotius,  de  Puflendorf,  etc. 


LIBERTÉ  DE  LA  PRESSE.  163 

Ainsi,  devant  VIndex,  il  n'y  a  pas  un  seul  livre  ayant  mé- 
rilé  de  vivre  dans  la  mémoire  et  la  reconnaissance  des 
peuples  qui  ait  trouvé  grâce  I 

11  n'en  était  pas  ainsi  à  l'époque  où  l'Eglise  brillait  par  le 
talent  et  la  vertu  !  C'était  elle,  au  contraire,  qui  invoquait 
la  lumière  et  la  liberté. 

Alors,  c'étaient  les  prêtres  du  paganisme  qui  repoussaient 
la  discussion,  qui  demandaient  des  Index  et  des  auto-da-fé. 
Ils  voulaient  que  le  Sénat  supprimât  par  un  arrêt  l'ouvrage 
de  Gicéron,  De  naturâ  Deorum,  parce  que  les  chrétiens  s'en 
servaient  pour  démontrer  l'absurdité  du  paganisme.  Voici 
ce  que  leur  répondait  Arnobe ,  que  la  controverse  avait 
converti  au  Christianisme  : 

0  Si  vous  croyez  siucèrement  à  votre  religion  et  à  vos  dieux,  réfutez 
Cicéron,  prouvez  qu'il  a  tort  ;  mais  supprimer  ses  œuvres,  empêcher  de 
les  lire,  ce  n'est  pas  défendre  les  dieux,  c'est  avoir  peur  de  la  vérité. 
(aukobe,  Traité  contre  les  Gentils,  liv,  3,  p.  103.)  [Intercipere  scripta  et 
■puUicatam  telle  submergere  lectionem^  non  est  deos  defendere^  sed  veritatis 
leslificationem  timere.)  » 

Ce  que  faisaient  les  gentils  au  troisième  siècle  ,  c'est  ce 
que  font  au  dix-neuvième  les  fils  des  croisés  ;  auraient-ils 
donc  peur  de  la  vérité  ?  Pour  eux  ,  la  foi  comme  la  liberté 
ne  serait-elle  qu'un  masque  ? 


IL 


VUnivers  prétend  que  la  Presse  refait  l'histoire.  Non,  la 
Presse  cite  l'histoire  et  la  rétablit  contre  VUnivers^  qui  l'i- 
gnore ou  la  dénature,  suivant  ainsi  les  traditions  de  la  cour 
de  Rome ,  qui  n'a  jamais  agrandi  sa  puissance  qu'en  lui 
donnant  pour  base  le  mensonge  et  la  falsification.  Elle  a 
falsifié  les  canons  de  Nicée  en  y  interpolant  ceux  de  Sar- 
dique  ;  elle  a  falsifié  la  donation  de  Constantin  pour  trom- 
per Pépin  et  Charlemagne  ;  les  donations  de  Pépin  et  de 
Charlemagne,  pour  conquérir  son  domaine  temporel  ;  elle 
a  fabriqué  les  décrétales  pour  établir  son  pouvoir  absolu. 
Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  le  pape  excommunie  quiconque 


164  1851.  -  INFAILLIBILÏTÉ  DU  PAPE  : 

ose  porter  la  lumière  de  l'histoire  sur  l'origine  d'un  pouvoir 
usurpé. 

Nous  avions  dit  que,  dans  les  premiers  siècles,  c'était  l'au- 
torité civile  qui  lançait  les  interdictions,  et  que  les  évêques 
n'étaient  chargés  de  l'exécution  des  lois  impériales  que 
comme  délégués  de  l'empereur.  Nous  ne  supposions  pas 
que  le  fait  pût  être  contesté,  môme  par  VUnivers.  Dans  Ja 
constitution  de  l'empire  romain,  les  empereurs  étaient  à  la 
fois  chefs  de  l'État  et  de  la  religion.  En  devenant  chrétiens, 
ils  conservèrent  ce  double  caractère  et  s'emparèrent  de 
toutes  les  affaires  de  l'Église.  Ils  convoquaient  les  Conciles, 
les  présidaient,  les  faisaient  présider,  et  ils  avaient  seuls  la 
faculté  d'en  approuver  les  décrets.  En 787,  ce  fut  une  femme, 
l'impératrice  Irène,  qui  convoqua  le  Concile  de  Nicée.  Par 
son  ordre,  il  fut  transféré  à  Constantinople  ;  elle  en  présida 
la  dernière  séance;  elle  s'en  fit  lire  les  décrets  et  les  ap- 
prouva, remercia  les  Pères  et  les  renvoya.  Ce  Concile,  pré- 
sidé par  une  femme,  est  le  septième  des  œcuméniques, 
c'est-à-dire  inspirés  par  le  Saint-Esprit.  On  voit  que  l'É- 
glise était  encore  loin  de  la  puissance  qu'elle  a  usurpée  plus 
tard. 

Les  empereurs  portèrent  plus  loin  encore  l'autorité  su- 
prême dont  les  investissait  le  paganisme.  Ils  réglaient  la 
discipline  intérieure  et  extérieure;  ils  rendaient  des  décrets 
sur  les  évoques,  sur  les  clercs,  sur  les  églises,  sur  les  fêtes, 
sur  les  cérémonies  ;  ils  permettaient  les  mariages  aux  de- 
grés prohibés;  ils  se  mêlaient  même  de  décider  en  matière 
de  dogmes,  comme  fit,  en  381,  Théodose  qui,  après  s'être 
fait  présenter  les  déclarations  des  Ariens  et  de  leurs  adver- 
saires, décida, de  sa  propre  autorité,  ce  qu'il  fallait  ci'oire  et 
rejeter...  Constantin  jugea  saint  Sylvestre,  et  Yalentinien 
jugea  Damase. 

A  cette  époque ,  l'anarchie  dévorait  l'Église  naissante, 
les  schismes  pullulaient,  et  le  juge  en  dernier  ressort  c'était 
toujours  l'empereur.  Comme  il  faut  se  borner,  nous  ne  ci- 
terons qu'un  exemple.  Le  schisme  des  Donatistes  éclate 
en  :{I1;  l'alTaire  est  portée  an  tribunal  de  Constantin  ,  qui, 


LIBEKTÉ  DE  LA  PRESSE.  105 

eu  313,  charge  l'évéque  de  Rome  et  quelques  évoques  des 
Gaules  d'examiner  la  question.  Le  jugement  qu'ils  rendi- 
rent ayant  été  repoussé  par  les  Donatistes,  qui  contestaient 
la  compétence  du  tribunal ,  l'empereur  renvoya  l'afî'aire  à 
une  autre  réunion  d'évêques  qu'il  convoqua  en  314.  Les  Do- 
natistes appelèrent  une  seconde  fois  de  la  sentence  au  tri- 
bunal de  l'empereur,  qui  prononça  définitivement,  à  Milan, 
en  316. 

Ainsi  donc,  en  disant  que  les  évêques  n'étaient  que  les 
délégués  chargés  d'exécuter  les  décisions  de  l'empereur, 
nous  nous  sommes  borné  à  constater  un  fait  qui  est  le 
rudiment  de  l'histoire  de  l'Église.  Nous  apprendrons  môme 
à  V Univers  que  cette  intervention  suprême  de  l'empereur  a 
rendu  un  grand  service  au  christianisme.  «  Elle  a,  dit 
»  Bianchi-Giovini ,  donné  de  la  consistance  aux  opinions 
)>  dogmatiques  et  maintenu  l'unité  du  christianisme  mcna- 
»  cée  par  des  sectes  innombrables  et  par  les  disputes  des 
»  théologiens.  »  {Histoire  des  Papes,  tom.  I,  pag.  271.) 

VUnivers  nous  oppose  saint  Ambroise  et  Grégoire  VII;  ce 
qui  prouve  une  grande  maladresse.  Saint  Ambroise  re- 
poussa de  l'Église  Théodose  qui  avait  fait  massacrer  sept 
mille  habitants  de  Thessalonique  révoltés  contre  leur  gou- 
verneur. Si  le  grand  archevêque  de  Milan  s'est  couvert  de 
gloire  pour  avoir  protesté,  au  péril  de  sa  vie,  contre  regor- 
gement d'une  population  opprimée,  de  quoi  s'est  donc  cou- 
vert Pie  IX  en  faisant  bombarder  sa  capitale  et  en  faisant 
opprimer  les  Italiens  par  trois  armées  étrangères  ?  Est-ce 
pour  amener  ce  rapprochement  que  VUnivers  nous  a  cité 
saint  Ambroise  à  propos  de  VIndex  des  livres  prohibés  ? 

Quant  à  Grégoire  Vil,  VUnivers  oublie  que  ce  aboute-feic 
de  fEurope,  »  comme  l'appelle  Bayle,  mourut  dans  la  misère 
et  dans  le  mépris  à  Salerne ,  après  avoir  inauguré  cette 
puissance  qui,  à  force  de  désordre,  d'abus,  d'excès  et  de 
scandales,  a  fini  par  révolter  le  monde  qu'elle  a  couvert 
d'anarchie  et  de  carnage.  Belle  compensation,  en  vérité, 
que  d'avoir  déposé  Henri  IV.  qui,  de  son  côté,  déposait  le 
pape,  et  d'avoir  tenu  en  échec  un  empereur  jeune,  débau- 


166  1851.  -  INFAILLIBILITE  DU  PAPE  : 

elle,  sans  argent,  et  repoussé  d'ailleurs  par  tous  les  grands 
seigneurs  d'Allemagne. 

Au  reste,  il  s'agissait,  non  de  Grégoire  Vil,  mais  de  l'7n- 
dex  des  livres  prohibés.  VUnivers  ne  conteste  pas  ce  que 
nous  avons  dit  là-dessus  ;  mais  il  prétend  que  les  livres  de 
Galilée  et  de  Copernic  ne  sont  plus  à  Vimlex...  Nous  avons 
cité  le  bref  de  Benoît  XIV  qui ,  le  23  décembre  1757,  c'est- 
à-dire  quatre  mois  avant  sa  mort,  approuve,  après  en  avoir 
ordonné  lïmpression,  la  collection  des  décrets  de  la  con- 
grégation de  Vlndex.  La  condamnation  de  Galilée  et  de  Co- 
pernic se  trouve  dans  cette  édition.  Les  éditions  subsé- 
quentes l'ont  reproduite.  VUnivers  affirme  que  l'interdic- 
tion a  cessé.  Nous  le  prions  de  nous  dire  quelle  est,  et  où 
nous  pourrions  nous  procurer  l'édition  officielle  d'où  l'in- 
terdiction a  disparu.  Et,  à  supposer  que  le  fait  fût  exact,  la 
situation  de  Rome  n'en  serait  pas  meilleure.  Le  22  juin  1633, 
la  doctrine  du  mouvement  de  la  terre  et  de  l'immobilité 
du  soleil  a  été  condamnée  comme  fausse ,  hérétique ,  con- 
traire aux  divines  écritures,  et  ne  pouvant  être  ni  ensei- 
gnée,ni  soutenue  même  comme  probable.  Maintenant,  si  cette 
condamnation  solennelle  a  été  rapportée,  que  devient  l'in- 
faillibilité du  pape? 

VUnivers  termine  sa  réponse  en  disant  que  si  les  païens 
avaient  tort  de  proscrire  les  livres  favorables  au  christia- 
nisme, cela  ne  prouve  nullement  que  l'Église  n'ait  pas  rai- 
son de  proscrire  ceux  qui  lui  sont  contraires ,  parce  que, 
s'il  est  absurde  de  défendre  aux  gens  de  donner  du  pain,  il 
ne  s'ensuit  pas  qu'ils  doivent  avoir  toute  liberté  de  distri- 
buer du  poison. 

Prenez-y  garde  :  si  vous  appelez  poison  tout  ce  qui  n'est 
pas  le  catholicisme,  vous  exposez  le  catholicisme  à  une  ré- 
ciprocité redoutable  dans  tous  les  pays  où  dominent  le  pro- 
testantisme, l'islamisme,  etc. 

Ou  le  catholicisme  est  la  vérité,  ou  il  n'est  pas  la  vérité  ; 
s'il  est  la  vérité,  il  n'a  rien  à  craindre  de  la  discussion;  s'il 
n'est  pas  la  vérité  ,  alors  seulement  on  s'explique  qu'il  in- 
terdise tout  débat  et  ne  fasse  grâce  à  aucun  livre. 


LIBERTE  DE  LA  PRESSE.  167 

Si  rinfaillibilité  du  pape  n'était  pas  à  l'épreuve  de  la  li- 
berté de  la  presse ,  j'en  serais  fâché  pour  l'infaillibilité  du 
pape  ;  mais  cela  prouverait  qu'elle  ne  repose  pas  sur  de 
plus  solides  fondements  que  l'immobilité  de  la  terre, 


m. 


VUniveî'S,  à  qui  nous  avions  demandé  de  vouloir  bien 
nous  indiquer  l'édition  officielle  de  VJndex  d'où  avait  été 
retranchée  la  condamnation  de  Galilée  et  de  Copernic, 
garde  un  silence  qui  équivaut  à  un  aveu,  et  ne  répond  pas 
h  cette  question  :  «  Si  cette  condamnation  solennelle  a  été 
»  rapportée,  que  devient  l'infaillibilité  du  pape  ?  » 

Nous  constatons  le  silence  de  VUnivers  sans  nous  en  éton- 
ner, car  ce  n'est  pas  chose  facile  que  de  donner  raison  à 
l'infaillibilité  du  pape  contre  la  liberté  de  la  presse. 

Les  papes  et  les  conciles  ne  se  sont  pas  bornés  à  mettre 
à  Viiidex  Copernic  et  Galilée,  Tacite,  César,  Milton,  Dante, 
Alfieri,  Spinosa,  Abeilard,  Campanella,  Melanchton,  Des- 
cartes, Leibnitz,  Mallebranche,  Locke,  Kant,  Montaigne, 
Charron,  Gondillac,  Pascal,  Montesquieu  pour  VEsprit  des 
Lois^  Filangieri  pour  ses  travaux  sur  la  Législation^  Ben- 
tham  pour  son  Traité  de  législation  civile  et  'pénale^  Ma- 
chiavel, Guicciardini, Botta,  Sismonde  de  Sismondi,  Puffen- 
dorf.  Gibbon,  Hume,  Newton,  Fontenelle  pour  ses  Entre- 
tiens sur  la  pluralité  des  mondes^  Lalande  pour  V Astronomie 
des  Darnes^  Broussais  pour  VIrritation  et  la  Folie,  Richerand 
pour  sa  Physiologie,  Raspail  pour  son  Nouveau  système  de 
chimie  organique,  etc.,  etc.;  ils  y  ont  mis  jusqu'à  la  Bible, 
dont  la  lecture  est  interdite  en  ces  termes  au  commun  des 
fidèles  : 

a  L'autorisation  de  lire  les  versions  des  livres  du  Vieux-Testament  ne 
pourra  être  aceordée  qu'aux  hommes  doctes  et  pieux,  au  jugement  de 
l'évêque  ;  à  la  condition,  toutefois,  qu'on  se  servira  de  ces  versions  seule- 
ment comme  commentaires  de  la  Vulgate  pour  comprendre  la  sainte  Écri- 
ture, et  qu'on  ne  les  regardera  pas  comme  le  texte  sacré. 


168  1851.  -  INFAILLIBILITÉ  DU  PAPE  : 

»  La  lecture  des  versions  faites  par  des  hérésiarques  n'est  permise  à 
personne. 

»  Les  hommes  doctes  et  pieux  pourront  lire  la  Bible  de  Yatable. 

»  L'expérience  a^-ant  prouvé  que  si  la  lecture  des  livres  sacrés  en  lan- 
gue vulgaire  est  permise  à  tous,  il  en  résultera,  par  suite  de  la  témérité 
des  hommes,  plus  de  mal  que  de  bien,  l'évêque  et  l'inquisiteur  décideront, 
sur  le  rapport  du  curé  ou  du  confesseur,  quels  sont  ceux  auxquels  la  lec- 
ture des  livres  sacrés,  traduits  en  langue  vulgaire,  pouira  être  permise.  Cette 
autorisation  ne  devra  être  accordée  qu'aux  personnes  qu'on  croira  devoir 
retirer  de  cette  lecture  non  pas  un  scandale,  mais  une  augmentation  de  foi 
et  de  piété.  L'autorisation  devra  en  être  donnée  par  écrit. 

»  Quiconque,  sans  cette  autorisation,  se  permettra  délire  ou  de  posséder 
ces  livres,  ne  pourra  obtenir  l'absolution  de  ses  péchés  qu'après  les  avoir 
rendus  à  l'Ordinaire. 

»  Les  libraires  qui  auront  vendu  la  Bible  en  langue  vulgaire  à  quiconque 
ne  sera  pas  muni  de  l'autorisation  susdite,  ou  qui  les  auront  cédés  à  quel- 
que titre  que  ce  soit,  perdront  le  prix  de  leurs  livres,  qui  sera  employé 
par  l'évêque  en  œuvres  pies.  Les  libraires  seront  ensuite  soumis  à  d'autres 
peines,  au  jugement  de  l'évêque,  suivant  l'importance  du  délit. 

»  Les  religieux  ne  pourront  ni  lire  ni  acheter  ces  livres  sans  avoir  ob- 
tenu l'autorisatiou  des  prélats.  » 

VUnivers  commencerail-il  à  croire  qu'il  ne  réussira  pas  k 
faire  reculer  la  France  de  trois  siècles,  à  la  ramener  à  1545? 


IV. 


18  août  185L 

VUnivers  veut  qu'on  le  croie  sur  parole  ;  VUnivers  avait 
formellement  nié  que  Galilée  eût  été  condamné  parce  qu'il 
avait  soutenu  que  la  terre  tournait;  il  a  fallu  lui  fermer  la 
bouche  en  lui  collant  sur  les  lèvres  le  texte  même  de  la  sen- 
tence. 

Ce  n'est  pas  tout  :  VUnivers  avait  affirmé  que  l'ouvrage 
de  Galilée,  mis  à  l'index  en  1634,  avait  été  effacé  de  l'index 
en  1826;  eh  bien!  celle  seconde  ;if(irmalion  de  VUnivers 
n'est  pas  mieux  fondée  que  la  première. 

C'est  ce  qui  résulte  de  la  citation  qu'on  va  lire  : 

CalaloQuc  des  ouvrages  mis  à  V index  contenant  le  nom  de  tous  les  livres  con- 
damnéspar  la  cour  de  Home,  depuis  Vimention  de  V imprimerie  jusqu'enlii25., 


LIBERTE  DE  LA  PRESSE.  169 

avec  la  date  de  leur  condamnation.   2^  édition.  Paris,  L.  Garnot,  1826, 
petit  in-8o. 

On  lit  page  134  de  cet  ouvrage  {Index  librorum  prohibi- 
forum],  ligne  15  : 

«  Galilei  Galileo.  Dialogo  iopra  i  due  mansimi  sislemi  del  inondo  Tolemako 
I  Copernicano.  Decr.  23  augusti  1634.   » 

Et  quand  il  affirme,  VUnivers  veut  qu'on  le  croie!  —  Non. 


1851 


COMPTONS-iNOUS. 


8  juillet  1851. 

Je  lis  dans  un  article  de  VAssemblée  nationale  cette  ligne 
à  mon  adresse  : 

a  II  faudra  dire  comme  M.  de  Girardin  :  «  Battons-nous.  » 

Je  dis  précisément  le  contraire  ;  je  dis  :  Ne  nous  battons 
pas  ;  comptons-nous. 

Mais  comptons-nous  tous. 

Mais  comptons-nous  exactement. 
'   Avec  l'exactitude  rigoureuse  de  la  Banque  de  France 
dressant  chaque  semaine  son  bilan. 

Qu'à  cet  effet,  le  suffrage  universel  acquière  la  précision 
du  litre,  du  mètre,  du  kilogramme,  du  franc,  de  la  balance, 
de  la  boussole,  du  chronomètre,  du  thermomètre,  du  baro- 
mètre, etc.;  qu'il  devienne  véritablement,  enfin,  ce  qu'il 
doit  être,  un  véritable  pèse-opinion  d'une  incontestable  jus- 
tesse. 

C'est  ce  que  demande  la  Presse,  c'est  ce  que  je  demande. 

C'est  précisément  ce  que  repousse  Y  Assemblée  nationale., 
ce  que  repousse  M.  Guizot,  qui  ne  veut  pas  du  suffrage 
universel. 

C'est  donc  VAssemblée  nationale  et  ses  rédacteurs  pseu- 
donymes qui  veulent  qu'on  se  balte  et  qu'on  ne  se  compte 
pas. 


COMPTONS-NOUS.  171 

Mais  ils  s'abusent  en  juillet  1851  comme  ils  s'abusaienten 
juillet  1847;  on  ne  se  battra  pas  et  on  les  comptera. 

Ce  jour-là,  le  jour  où  on  les  comptera,  ils  auront  cessé 
d'exister  politiquement,  car  il  n'y  a  pas  en  France ,  sur 
9,936,000  Français  majeurs  et  électeurs  en  1849,  936,000  lé- 
gitimistes, fusionnistes  et  orléanistes,  c'est-à-dire  l'appoint 
des  neuf  millions. 

Non,  certes,  sur  9,936,000  Français  majeurs  et  électeurs, 
il  n'y  en  a  pas  9,936,000  qui  veulent  le  maintien  : 

D"un  budget  de  dix-huit  cent  millions  de  francs  ; 

D'une  armée  de  580,000  hommes  qui  coûte  un  million  par 
jour,  360  millions  par  an  ; 

Du  service  militaire  et  maritime  obligatoire; 

De  177,956  fonctionnaires,  dont  les  neuf  dixièmes  sont 
inutiles  ; 

De  l'impôt  progressif  relativement  à  la  misère  ; 

Des  impôts  contre  la  consommation  et  sur  le  travail  ; 

Des  octrois  ; 

Des  douanes  ; 

Des  monopoles,  des  privilèges  et  de  toutes  les  lois  res- 
trictives qui  ont  survécu  à  la  révolution  de  1789,  à  celle  de 
1830  et  à  celle  de  1848. 

Mais  il  y  en  a  plus  de  9,000,000  qui  veulent,  ce  qui  est 
facile,  la  réforme  radicale  du  budget  et  la  transformation 
de  l'impôt  forcé  en  prime  volontaire  d'assurance. 

Aussi,  ce  que  vous  ne  direz  pas,  ce  que  vous  n'osez  pas 
dire,  je  le  dis  et  je  le  répète  hautement.: 

Comptons-nous  ! 


18o'l 


UNE  ACCUSATION  SANS  FONDEMENT, 


•i  Eh  bien  !  autant  je  serais  désespéré  dapertevoir 
dans  cette  Assemblée  la  moindre  tendance  a  se  perpé- 
tuer indéfiniment,  aulcnit  je  verrais  avec  regret  sa 
retraite  frécipiték  el  surtout  fokcee.  » 

MOLK.  Séance  du  '^6  octobre  1848. 


1. 


9  juillet  1851. 

J'entends  sans  cesse  accuser  les  républicains  de  la  veille, 
dont  je  n'ai  jamais  confondu  la  cause  avec  celle  de  la  Ré- 
publique du  lendemain,  je  les  entends  sans  cesse  accusés 
d'avoir  combiné  avec  une  préméditation  presque  criminelle 
la  double  échéance  qui  fait  expirer  les  pouvoirs  du  prési- 
dent de  la  République  le  9  mai  1852,  el,  dix-neuf  jours- 
après,  le  28  mai  de  la  même  année,  les  pouvoirs  de  l'As- 
semblée nationale. 

Combien  de  fois  les  journaux  de  V Agitation  (ne  plus  dire 
Réaction),  le  Constitutionnel^  l'Assemblée  nationale,  VOr- 
dre,  etc.,  etc.,  n'ont-ils  pas  accusé  rancicn  rédacleur  eu 
chef  du  National,  M.  Ai'inand  Marrast,  rapporteur  de  la 
commission  de  Constitution, de  cet  excès  de  machiavélisme, 
de  cette  embûche  tendue  à  M.  L.-N.  Ruiiaparle?  .lauiais  il 
n'a  été  fait,  à  celle  accusation  sans  fondement,  la  réponse 


UNE  ACCUSATION  SANS  FONDEMENT.  173 

que  le  Natiot^al  aurait  du  y  faire,  et  que  je  nraltendais  à 
trouver  dans  le  rapport  de  M.  de  Tocqueville,  en  sa  doul)le 
qualité  de  l'un  des  dix-huit  membres  de  la  commission  de 
Constitution,  et  de  rapporteur  de  la  commission  de  révision. 
Mais  au  lieu  d'y  trouver  cette  réponse,  j'ai  été  très  étonné 
d'y  rencontrer  ce  passage  : 

«  Si  l'élection  du  président  de  la  République  avait  eu  lieu  à  l'époque  na- 
turelle, indiquée  par  la  Constitution,  c'est-à-dire  le  12  mai  1849,  les  pou- 
voirs présidentiels  auraient  survécu  d'un  an  à  ceux  de  cette  Assemblée, 
et  ce  n'est  qu'en  1861,  après  douze  ans  d'expérience  et  de  stabilité,  qu'on 
eût  vu  le  chef  du  pouvoir  exécutif  et  l'Assemblée  législative  cesser  en  même 
temps  leurs  fonctions. 

»  Mais,  par  l'effet  accidentel  de  la  loi  du  28  octobre  1848,  loi  rappelée  par 
l'article  116  de  la  Constitution,  le  président  a  été  élu  le  10  décembre  1848, 
et  sera  néanmoins  arrivé  au  terme  de  sa  magistrature  dans  le  courant  de 
mai  prochain.  Ainsi,  dans  le  même  mois,  et  à  quelques  jours  de  distance, 
le  pouvoir  exécutif  et  la  puissance  législative  changeront  de  mains.  Assu- 
rément, jamais  un  grand  peuple,  encore  mal  préparé  à  l'usage  de  la  li- 
berté républicaine,  n'aura  été  jeté  tout  à  coup  par  la  loi  même  dans  un  tel 
hasard,  jamais  Constitution  naissante  n'axira  été  soumise  à  une  si  rude 
épreuve  ;  et  dans  quelle  contrée  de  la  terre,  messieurs,  cette  éclipse  prévue 
et  totale  du  pouvoir  doit-elle  se  faire  remarquer  ?  Chez  le  peuple  du  monde 
qui,  bien  qu'il  ait  renversé  plus  souvent  qu'un  autre  son  gouvernement, 
a  le  plus  l'habitude  et  sent  plus  qu'aucun  autre  peut-être  le  besoin  d'être 
gouverné.  » 

C'est  bien  à  tort  et  fort  injustement  que  M.  de  Tocque- 
ville, membre  de  la  commission  de  Constitution  et  membre 
de  la  commission  de  révision,  accuse  la  loi  du  28  octobre 
1848  d'une  coïncidence  dont  la  responsabilité  doit  retomber 
tout  entière  sur  la  majorité,  qui,  sous  l'influence  de  la  Réac- 
tion commandée  en  chef  par  M.  de  Montalembert,  vota,  en 
janvier  1849,  la  fameuse  proposition-Râteau. 

En  effet,  si  cette  fameuse  proposition  n'avait  pas  été  vo- 
lée, si  on  avait  laissé  à  l'Assemblée  constituante  tout  le 
temps  nécessaire  à  la  préparation  et  au  vote  des  lois  orga- 
niques, l'élection  d'un  nouveau  président  eût  eu  lieu  le 
deuxième  dimanche  de  mai  1852,  mais  les  élections  géné- 
les  des  représentants  du  peuple  n'eussent  eu  lieu  au  plus 
tôt  qu'en  18o3  ou  1854  ;  car  assurément  ce  n'eût  pas  été 


174  1851. 

trop  de  temps  de  toute  Fannée  1849  pour  discuter  et  voter 
les  lois  suivantes,  qui  sont  encore  à  Tétai  de  projets  : 

1°  Loi  sur  la  responsabilité  des  dépositaires  de  l'autorité 
publique  ; 

S''  Loi  d'organisation  départementale  et  communale; 

3°  Loi  d'organisation  de  la  force  publique  ; 

4°  Loi  d'organisation  de  l'assistance  publique. 

Cependant,  le  décret  du  4  septembre  1848  avait  formelle- 
ment déclaré  ce  qui  suit  : 

«  L'Assemblée  nationale  ne  se  dissoudra  point  sans  avoir  voté  les  lois 
organiques.  » 

Un  autre  décret  du  lo  décembre  1848  avait  énuméré  ces 
lois  organiques,  au  nombre  de  dix,  et  avait  prescrit  que  des 
«  commissions  spéciales  seraient  immédiatement  nommées 
»  par  les  bureaux-pour  préparer  SAVS  DÉLAI  chacun  des 
»  dix  projets  de  loi  énumérés  dans  le  même  décret.  » 

Eh  bien!  qui,  au  mépris  de  ces  deux  décrets  si  formels, 
monta  à  la  tribune,  le  12  janvier  1849,  et  prit  la  parole  pour 
insister  sur  la  dissolution  de  l'Assemblée  constituante  ?  — 
Ce  fut  M.  Odilon  Barrot,  président  du  conseil  et  garde-des- 
sceaux,  s'exprimant  ainsi  : 

M.  ODILON  BAEKOT,  président  du  conseil  :  a  J'ai  dit,  et  pardonnez-moi 
la  franchise  de  mes  paroles,  j'ai  dit  qu'au  lieu  de  vous  conformer  à  cette 
recommandation  constitutionnelle,  faite  à  une  Assemblée  dans  une  situa- 
tion moins  difficile  peut-être  que  la  vôtre,  vous  vous  êtes  plus  préoccupés 
du  gouvernement,  c'est-à-dire  de  ce  qui  était  en  dehors  de  la  législation  et 
de  votre  mission  constituante. 

»  Si  je  suis  intervenu  dans  ce  débat,  c'est  pour  supplier  l'Assemblée  de 
soulager  notre  situation  d'une  seule  chose,  d'une  chose  qui  a  porté  mal- 
heur à  tous  les  gouvernements,  d'une  chose  qui  paralyse  toute  l'énergie, 
toute  la  vitalité  de  nos  institutions,  qui  pèse  siu-  le  crédit  public,  sur  la 
confiance  publique  :  cette  chose,  c'est  l'incertitude.  Faites  disparaître  cette 
incertitude,  je  vous  le  demande  au  nom  de  l'intérêt  du  pays.  C'est  l'incer- 
titude qui  fait  fermenter  les  passions,  c'est  l'incertitude  qui  arrête  l'essor 
des  affaires  et  du  crédit. 

»  Je  voudrais,  messieurs,  que  la  question  fût  ainsi  posée  :  Est-il  bon, 
est-il  utile  au  bien  du  pays  que  l'incertitude  continue  à  planer  sur  le  mo- 
ment où  cette  Assemblée  cédera  la  place  à  une  autre  Assemblée  ?  » 


UNE  ACCUSATION  SANS  FONDEMENT.  175 

Dans  celle  môme  séance  du  12  janvier  1849,  M.  de  Mon- 
talemberl  fil  enlendre  ces  paroles  : 

M.  DE  MONTALEMBERT  ;  a  Ce  n'est  pas  sa  volonté,  direz-vous  encore, 
c'est  un  caprice. 

)>  Mais  à  qui  est-il  donc  donné  de  distinguer  entre  le  caprice  et  la  vo- 
lonté du  peuple  souverain  ?  Je  n'en  sais  rien  Pour  ma  part,  je  ne  lui  con- 
nais qu'un  seul  lien  :  la  Constilution. 

»  Oui,  messieurs,  vous  avez  déchaîné  ce  géant  ;  et,  de  plus,  vous  l'avez 
armé  du  suffrage  universel.  Eh  bien  !  je  crois  qu'il  vous  dit,  par  des  or- 
ganes très  licites,  et  non  pas  du  tout  illicites,  comme  on  le  soutenait  tout 
à  l'heure,  par  un  certain  nombre  de  conseils  électifs,  par  un  certain  nom- 
bre de  pétitions,  par  un  certain  nombre  de  démonstrations  ;  il  vous  dit 
qu'il  désire  un  changement,  il  vous  le  dit  à  demi-mot  encore  (ah  !  ahl), 
ne  l'obligez  pas  à  le  dire  plus  haut.  (Exclamations  à  gauche.  —  Cris  :  à 
l'ordre  !) 

»  Eh  bien  !  messieurs,  la  mer  de  l'opinion  publique  n'est  encore  qu'a- 
gitée, houleuse,  pour  ainsi  dire  ;  mais  craignez  que  le  flot  ne  monte... 
(Murmures  violents  à  gauche. — Longue  interruption.) 

B  Je  crains,  messieurs,  qu'une  partie  de  l'Assemblée  ne  soit  sous  l'em- 
pire d'un  déplorable  malentendu  ;  ce  malentendu  serait,  en  effet,  déplo- 
rable, si  elle  pouvait  se  figurer  que  je  veuille  faire  un  appel  à  la  force,  à 
la  violence;  je  n'ai  pas  besoin  de  désavouer  cette  pensée... 

»  UNE  VOIX  A  GAUCHE  :  Vous  ne  faites  pas  autre  chose. 

»  Oui,  ce  pays  si  généreux,  si  intelligent,  si  audacieux,  a  des  mouve- 
ments si  brusques,  si  saccadés,  que  toute  réaction,  tout  mouvement  d'o- 
pinion est  toujours  à  craindre  chez  lui.  Il  ne  sait  pas  se  contenir,  il  ne 
sait  pas  ménager  les  transitions  ;  tous  ceux  qui  ont  étudié  son  histoire  le 
diront.  En  présence  de  cette  expérience,  prenez  garde  de  ne  pas  l'indispo- 
ser contre  ce  régime,  contre  ce  gouvernement  de  la  tribune,  des  assem- 
blées, dont  je  suis,  pour  ma  part,  un  très  humble  instrument,  mais  le  plus 
sincère  admirateur  et  le  plus  fervent  partisan. 

»  Le  jour  où  vous  aurez  consenti  à  examiner  la  question  qui  vous  est 
Boumise,  ce  jour-là  le  pays  se  calmera,  les  affaires  reprendront.  C'est  l'o- 
pinion de  tous  les  hommes  compétents. 

»  Contemplez  cette  responsabilité  avant  de  la  soulever;  jugez-la,  pesez 
l'opinion  du  pays,  dont  vous  serez  tôt  ou  tard,  nécessairement,  les  justi- 
ciables ;  pesez  l'opinion  de  la  postérité  !  et  ensuite,  ramassez  cette  respon- 
sabilité, si  vous  l'osez  !  (Bruit  et  rumeurs  à  gauche.)  Ou  plutôt  ne  l'osez 
pas,  et  unissez-vous  à  nous...  dans  une  pensée  d'harmonie  et  de  patrio- 
tisme ;  unissez-vous  pour  réjouir  tous  les  bons  citoyens  ;  ajoutez  à  tous 
vos  services  le  plus  grand  et  le  plus  signalé  de  tous,  et  sachez  conquérir 
la  gloire  la  plus  rare,  la  plus  précieuse,  la  plus  grande  qu'il  soit  peut-être 
donné  de  posséder  ici-bas  :  celle  de  savoir  abdiquer  à  propos.  » 

Abdiquer  à  propos  I  C'était,  de  la  part  de  l'Assemblée  na- 


170  4S5i. 

tionale,  se  dissoudre  de  telle  sorle  que,  nomination  du  pré- 
sident de  la  République,  fixée  au  deuxième  dimanche  de 
mai  1852,  et  nomination  de  l'Assemblée  législative  devaient 
tomber  toutes  deux  dans  le  même  mois  de  mai  1852,  à 
quinze  jours  d'intervalle  ! 

Si  cette  double  élection  a  lieu  en  1852,  c'est  donc  la  faute 
de  MM.  Odilon  Barrot,  Montalembert,  Lanjuinais,  Râteau, 
et  nullement  la  faute  des  auteurs  et  du  rapporteur  de  la 
Constitution  de  1848. 

Ce  fait,  c'est  la  vérité  même;  comment  M.  de  Tocqueville 
ne  l'a-t-il  pas  rétablie,  constatée,  fait  luire  au  grand  jour 
de  son  rapport  ? 

Je  m'étonne  qu'elle  lui  ait  échappé  ;  mais  quelle  que  soit 
la  main  qui  l'ait  relevée  et  qui  l'ait  tirée  de  l'obscurité,  si 
deux  élections  décisives,  deux  épreuves  redoutables  ont 
lieu  en  mai  1852,  c'est  un  fait,  c'est  un  danger  qui  ne  pour- 
ront plus  être  justement  imputés  à  la  Constitution  ;  la  res- 
ponsabilité de  ce  danger  et  de  cette  faute  retombe  tout  en- 
tière sur  la  Réaction,  qui  a  plus  de  rancune  que  de  mémoire. 

Si  la  reconnaissance  est  la  mémoire  du  cœur,  la  rancune 
est  la  mémoire  de  la  peur. 


Si  la  nomination  de  la  nouvelle  Assemblée  législative  a 
lieu  en  1852,  dans  le  même  mois  que  l'élection  du  nouveau 
président  de  la  République,  à  qui  la  faute  ?  —  A  MM.  Odilon 
Barrot,  président  du  conseil  ;  Léon  Faucher,  ministre  de 
l'intérieur;  de  Falloux,  ministre  de  l'instruction  pubhque, 
et  h  tous  les  membres  de  la  majorité  qui  ont  voté,  en  jan- 
vier 1849,  l'amendement  Râteau. 

Si  la  loi  (lu  31  mai  1850  expose  la  France,  en  mai  1852,  à 
une  catastrophe  dont  nul  ne  saurait  mesurer  l'étendue  et 
calculer  les  conséciuences,  à  qui  la  faute  ?  —  A  cette  même 
majorité  (|ui,  l'année  précédente,  avait  volé  la  dissolution 


UNE  ACCUSATION  SANS  FONDEMENT.  177 

de  l'Assemblée  constituante  sans  se  rendre  compte  de  la 
rencontre  qui  l'effraie  tant. 

Si  la  révision  de  la  Constitution  est  rejetée  par  beaucoup 
de  représentants  qui  l'eussent  votée,  à  qui  la  faute?  — Tou- 
jours à  cette  même  majorité  qui,  en  supprimant  le  suffrage 
universel,  a  rendu  honorablement,  politiquement,  numé- 
riquement impossible  la  révision  totale  ou  partielle  de  la 
Constitution. 

La  France,  qui  voit  à  quels  dangers  elle  est  exposée,  h 
quel  inconnu  elle  est  livrée,  sait  maintenant  à  qui  la  faute. 


13 


1851 


LE  PAKTI  DE  L'AGITATION. 


'•  Eu  réalité,  ce  n'est  pas  la  révision  qu'on  souhaite  : 
plusieurs  de  ceux  qui  la  demandent  le  plus  hact  se- 
raient bien  fâchés  de  l'obtenir,  et  ils  se  seraient  gardés 
de  soulever  la  question  (jui  nous  occupe,  s'ils  ne  s'é- 
taient tenus  pour  assurés  qu'elle  ne  pouvait  être  réso- 
lue. Ce  qu'on  veut,  au  fond,  c'est  agiter  la  nnlioii.  << 

DE   TOCyUF.VILI.F., 

Rapporteur  de  la  commission  de  révision. 

il  II  faudra  voir  ce  que  la  guillotine  et  la  faim  produi- 
ront sur  le  peuple.  La  criminelle  ville  de  Paris  mérite 
tout  cela.  >' 

PRINCE  DE  roxriÉ.  Mullieim,  le  14  octobre  1795. — 
Lettre  écrite  de  la  main  de  .S.  A.  S. —  Mémoire 
conceriwnt  la  trahison  de  Pichegru,  rédigé 
par  M.  R.  Montgaillard.  —  Imprfrnerie  de  la 
République   Germinal  an  xn. 

"  Il  faut  que  le  peuple  souffre  ;  c'est  le  seul  moyen 
de  le  forcer  à  désirer  l'ancien  ordre  de  choses.  Il  n'a 
d'ailleurs  que  ce  qu'il  mérite.  Les  raisonnements  les 
pins  simples  sont  perdus  pour  lui  ;  //  n'y  a  que  la  mi- 
sère qu'il  Comprenne  bien,  et  c'est  par  elle  qu'il  faut 
espérer  le  retour  de  la  monarchie.  » 

iMiixcK  DE  coNDK.  Bulli,  22  février  179G. 


10  juillet  1851. 

L'article  que  la  Presse  a  publié  .sou.s  ce  titre  :  une  accl- 
SATiON  SANS  FONDEMENT  a  produit  l'efïet  surprenant  d'une 
révélation.  On  est  convenu,  —  on  ne  pouvait  pas  n'en  point 
convenir,  —  que  la  double  épi'euve  réservée  h  l'année  1852 
n'était  point  l'œuvre  de  la  Constitution  et  des  républicains 
de  la  veille,  mais  l'œuvre  des  monarchistes  de  la  veille, 
devenus  tes  chefs  de  la  majorité  du  lendemain.  On  a  cal- 
culé que  si  l'Assemblée  nationale,  au  lieu  de  s(>  dissoudre 


LK  PARTI  DE  L'AGITATION.  179 

fil  luiilc  liàle  en  jaiuioi"  1849,  sous  la  pression  niinis- 
léiielle  (le  MM.  Odilon  Bairot,  Faucher  et  Falloux,  cl  sous 
la  pression  parlementaire  de  MM.  de  Montalembert,  TLiers 
et  Mole,  avait  seulement  fait  durer  ses  travaux  six  ou  sept 
mois  de  plus  et  les  avait  prolongés  jusqu'en  novembre  ou 
décembre  1849,  il  lut  arrivé  ce  qui  suit  : 

Lr.F.CTION'    DE    LA   PKÉSIUEXCE.  ÉLECTION    DE    L" ASSEMBLÉE. 


l" 

10  fli^ccmbre 

1848 

20 

mai 

1852 

à* 

mai 

185G 

4* 

mai 

1860 

5' 

mai 

1864 

6« 

mai 

1868 

T 

mai 

1872 

8« 

mai 

1876 

9« 

mai 

ISSO 

10« 

mai 

1884 

1" 

10  décembre 

1849 

2e 

10  décembre 

1852 

3" 

10  décembre 

18.55 

4" 

10  décembre 

1858 

5* 

10  décembre 

1861 

6' 

10  décembre 

1864 

7' 

10  décembre 

1867 

S" 

10  décembre 

1870 

9" 

10  dtcembrc' 

1873 

10» 

10  décembre 

1876 

Ainsi ,  dans  celte  hypothèse  ,  la  moins  favorable,  sept 
MOIS  se  fussent  écoulés,  en  1852,  entre  l'élection  du  prési- 
dent et  l'élection  de  l'Assemblée  législative,  et  les  deux 
élections  ne  se  fussent  plus  rencontrées  dans  la  même 
année. 

Autre  hypothèse  : 

ÉLErrlON    DE   LA   rRÉSIDESfE.  ÉLECTION   DE  L'a.SSEMBLÉE. 


r- 

10  décembre 

1848 

l" 

10  mars 

1850 

2« 

mai 

1852 

2' 

10  mars 

1853 

3« 

mai 

1856 

3« 

10  mars 

1856 

4* 

mai 

1860 

4» 

10  mars 

1859 

5« 

mai 

1864 

,5« 

10  mars 

1862 

6* 

mai 

1868 

6» 

10  mars 

1865 

Je 

mai 

1872 

7» 

10  mars 

1863 

8» 

mai 

1876 

S» 

10  mars 

1871 

9' 

mai 

18S0 

9" 

10  mars 

1874 

10= 

mai 

1884 

10« 

10  mars 

1877 

40  ans.  30  ans. 

Dans  cette  autre  hypothèse,  la  rencontre  des  deux  élec- 
tions rivales  n'aui'ait  eu  lieu  qu'en  1856,  et  l'installation  de 
la  nouvelle  Assemblée  législative  eût  précédé  de  deux  mois 
l'élection  du  nouveau  président. 

Rien,  en  1849.  n'était  plus  facile  à  faire  que  le  calcul  que 


180  ISSfl. 

je  viens  de  présenter  ;  il  dépendait  donc  absolument  des 
chefs  de  la  majorité  qui  a  volé  aveuglément,  passionné- 
ment, l'amendement  Rateau-Lanjuinais,  de  régler  l'époque 
de  la  dissolution  de  l'Assemblée  nationale,  de  telle  sorte 
que  les  deux  élections  rivales  ne  se  rencontrassent  jajnaîs 
dans  le  même  mois  et  le  plus  tard  possible  dans  la  même 
année.  Lorsque  la  passion  vous  égare,  est-ce  que  l'on  cal- 
cule et  prévoit  rien? 

Mais  que  du  moins  le  parti  de  l'agitation  renonce  à  reje- 
ter sur  le  compte  de  la  Constitution  une  responsabilité  qui 
n'appartient  qu'à  lui  seul.  Si  une  double  élection  a  lieu,  en 
mai  1852,  qu'il  cesse  d'en  imputer  injustement  la  faute  à 
MM.  Armand  Marrast  et  Cormenin,  et  qu'il  l'impute  juste- 
ment à  ses  chefs  :  MM.  Odilon  Barrot  et  Faucher,  ministres 
de  la  justice  et  de  l'intérieur,  assistés  de  MM.  de  Falloux, 
de  Montalembert,  Berryer,  Mole,  Thiers,  etc.,  etc. 

Pas  le  plus  léger  doute  ne  peut  plus  subsister  à  cet 
égard.  Si  le  commerce,  si  l'industrie,  si  la  France  considè- 
rent comme  une  faute  et  comme  un  danger  la  double  élec- 
tion simultanée  d'une  assemblée  nouvelle  et  d'un  prési- 
dent nouveau,  en  mai  1852,  c'est  à  MM.  Odilon  Barrot,  Léon 
Faucher,  Falloux,  de  Montalembert,  Berryer,  Mole,  Thiers, 
et  à  tous  ceux,  enlin,  qui  ont  provoqué,  dicté,  concerté, 
appuyé  et  voté  l'amendement  Rateau-Lanjuinais  que  la 
France,  l'industrie  et  le  commerce  doivent  exclusivement 
s'en  prendre. 

Encore  si  le  parti  de  l'agitation  n'avait  commis  que  cette 
faute,  s'il  n'était  l'auteur  que  de  cette  cause  de  trouble  ! 

Mais  n'est-ce  pas  ce  même  parti  de  l'agitation  qui  a  pro- 
voqué, dicté,  concerté,  appuyé  et  voté  la  loi  du  31  mai, 
cette  loi  qui  a  divisé  la  France  en  deux  camps  : 

Français  majeurs,  libres,  privilégiés,  domiciliés; 

Français  interdits,  ilotes,  dépouillés,  vagabonds. 

Cette  loi  dont  le  Constiiutionnel  a  été  contraint  d'avouer 
que  c'était  «  la  maciunk  l\  plus  infernale?  » 

Oui,  en  eiïet,  la  plus  infernale,  car  il  se  peut  qu'elle 
allume,  en  1852,  la  guerre  civile  dans  tous  les  cantons  et 


LE  PARTI  DE  L'A(;iTATION-  181 

dans  toutes  les  communes  où  il  y  aura  une  urne  électorale. 

Voyez  déjà  ce  qui  arrive  dans  trois  départements  : 

Le  département  de  la  Dordogne, 

Le  département  de  Seine-et-Marne, 

Le  département  de  la  Haute-Vienne. 

En  mai  1849,  le  nombre  des  électeurs  inscrits,  pour 
chacun  de  ces  trois  départements  était,  d'après  les  relevés 
officiels  : 

Pour  la  Dordogne 145,779 

Pour  Seine-et-Marne 98,983 

Pour  la  Haute-Vienne 81,891 

M.  Magne,  élu  dans  la  Dordogne,  n'est  que  l'Elu  de  la 
minorité.  Que  devient  et  que  vaut  alors  le  principe  des  ma- 
jorités? 

Combien  de  voix,  malgré  tout  ce  qui  a  été  mis  en  œuvre, 
M.  Pepin-Lehalleur  a-t-il  définitivement  obtenu  dans  le  dé- 
partement de  Seine-et-Marne?  22,000.  Dans  ce  même  dé- 
partement, M.  Jules  de  Lasteyrie  était  élu ,  en  mai  1849, 
avec  40,625  voix. 

Dans  la  Haute-Vienne ,  M.  Bataille  n'a  pu  dépasser  le 
chiffre  de  11,984  voix. 

Ne  sont-ce  pas  là  des  symptômes,  plus  que  des  symptô- 
mes, des  faits  de  la  nature  la  plus  grave?  Peut-on  établir 
la  moindre  parité  entre  l'incontestable  gravité  de  ces  abs- 
tentions calculées,  réfléchies,  préméditées,  et  la  prétendue 
gravité  des  élections  qui  eurent  lieu  en  mars  et  en  avril 
1850  ? 

En  mars  et  en  avril  1850,  MM.  Carnot,  Vidal,  de  Flotte, 
Eugène  Sue,  sont  régulièrement  et  paisiblement  élus,  par 
le  libre  jeu  du  suffrage  universel.  Que  fait  le  gouverne- 
ment?—Le  lendemain  de  l'élection  du  28  avril,  dont  le 
dépouillement  eut  lieu  le  2  mai,  il  annonce,  dans  le  Moni- 
teur du  3  mai,  la  formation  de  la  fameuse  Commission 
des  dix-sept. 

Le  projet  de  loi,  bâclé  en  quelques  jours,  est  présenté  le 
8  mai  1850. 


182  1851. 

L'urgence  est  demandée;  elle  esl  obtenue. 

Une  commission  est  nommée. 

Les  membres  de  cette  commission  sont  MM.  Buzo,  Ber- 
ryer,  Boclier,  Boinvilliers,  de  Broglie,  président,  Combarel 
de  Leyval,  Léon  Faucher,  secrétaire,  Jules  de  Lasteyrie, 
de  Laussat,  de  Lespinasse,  Léon  de  Maleville,  de  Montigny, 
Piscatory,  le  générai  Saint-Priest,  de  Vatiroesnil. 

Après  l'abstention  significative  de  l'immense  majorité 
des  électeurs  de  la  Dordogne,  de  Seine-et-Marne  et  de  la 
Haute- Vienne,  abstention  qui  est  la  condamnation,  par  la 
majorité  électorale,  delà  majorité  législative,  que  vont  ima- 
giner, que  vont  proposer  MM.  Baroche,  Léon  Faucher  et 
Rouher  ? 

Ils  ne  peuvent  plus  proposer  de  remplacer  le  suffrage 
universel  par  le  suffrage  restreint;  ils  ne  peuvent  donc  plus 
proposer  que  le  suffrage  supprimé. 

Logiquement,  ils  doivent  le  proposer. 

Vous  qui  avez  peur  de  tout,  de  votre  ombre  ([uand  vous 
marchez,  de  l'écho  quand  vous  parlez,  voilà  où  vous  mè- 
nent les  vaillants  hommes  que  vous  avez  choisis  pour  vos 
chefs  ! 

Ils  vous  ont  mené  à  l'agitation;  ils  vous  mènent  à  la  révo- 
lution. 

Ce  sont  eux  qui,  par  l'adoption  de  l'amendement  Bateau, 
sont  cause  qu'il  y  aura  en  1852,  dans  la  même  année  et 
dans  le  même  mois,  la  double  élection  d'un  nouveau  prési- 
dent de  la  République  et  d'une  nouvelle  Assemblée  légis- 
lative! 

Ce  sont  eu.x  encore  qui ,  par  leur  vote  de  la  loi  du  31 
mai  1850,  ont  rendu  honorablement  et  numériquement  im- 
possible toute  révision  de  la  Constitution  e(  fabricpié  «  l.v 

»  MACHINE  L.v  PLrS  INFERNALE  POUIl  ALLUMER  SLR  TOLS  LES 
»  POINTS  DE  LA  FRANCE  LA  GUERRE  CIVILE.'  » 

Ce  sont  eux.  enfin,  qui,  par  rirrilaliou  qu'ils  ont  seuiéc. 
ont  fait  changer  le  sulfrage  uniNcrsel  du  hlauc  au  rouge! 

En  avril  1818,  le  sufl'rage  universel  écarlail  .M.  Sue:  il  le 
nommait  eu  a\ril  1850. 


LE  rAKTl  Dh:  L  A(;irATlON.  183 

Si  une  dernière  illusion  avail  pu  rester  encore  sur  le 
compte  des  hommes  qui  se  décorent  de  ces  noms  :  «  Lea 
»  honnêtes  fjens ,  le  parti  de  V ordre.  >^  celte  dernière  illu- 
sion, le  rapport  de  M.  de  Tocqueville  l'aurait  détruite,  en 
constatant  que  le  prétendu  pauti  de  l'ordre  n'est  que  le 
véritable  parti  ue  l'agitatiow. 


1851. 


LE  VENT  DES  RÉVOLUTIONS. 


Il  juillet  1851. 

Le  rapport  de  M.  de  Tocqueville,  au  nom  de  la  commis- 
sion de  révision,  fera  relire  avec  intérêt  les  paroles  qu'il 
prononça  à  la  tribune  de  l'Assemblée  constituante  le 
12  septembre  1848,  paroles  qui  expliquent  parfaitement 
comment  les  révolutions  sont  effet  et  cause  : 

M.  DE  TOCQUEVILLE  :  «  Avais-je  la  faiblesse  d'esprit  de  croire  que 
les  révolutions  s'approchaient  parce  que  tel  ou  tel  homme  était  au  pou- 
voir, parce  que  tel  ou  tel  incident  de  la  vie  politique  agitait  un  instant  le 
pays?  Non,  messieurs.  Ce  qui  me  faisait  croire  que  les  révolutions  appro- 
chaient, ce  qui,  en  effet,  a  produit  la  révolution  était  ceci  ;  Je  m'aperce- 
vais que,  par  une  dérogation  profonde  aux  principes  les  plus  sacrés  que 
la  révolution  française  avait  répandus  dans  le  monde,  le  pouvoir,  l'in- 
fluence, les  honneurs,  la  vie,  pour  ainsi  dire,  avaient  été  resserrés  dans 
les  limites  tellement  étroites  d'une  seule  classe,  qu'il  n'y  avait  pas  un 
pays  dans  le  monde  qui  présentât  un  seul  exemple  semblable;  même  dans 
l'aristocratique  Angleterre  le  peuple  prenait  une  part,  sinon  complètement 
directe,  au  moins  considérable,  quoique  indirecte,  aux  affaires;  s'il  ne  vo- 
tait pas  lui-même  (et  il  votait  souvent),  il  faisait  du  moins  entendre  sa 
voix,  il  faisait  connaître  sa  volonté  à  ceux  qui  gouvernaient  ;  ils  étaient 
entendus  de  lui  et  lui  d'eux. 

»  Ici,  rien  de  pareil.  Je  le  répète,  tous  les  droits,  tout  le  pouvoir,  toute 
l'influence,  tous  les  honneurs,  la  vie  politique  tout  entière  était  renfermée 
dans  le  sein  d'une  classe  extrêmement  étroite. 

»  Je  voyais  que,  dans  le  sein  de  cette  petite  classe  privilégiée,  il  arrivait 
que  la  vie  publique  s'éteignait,  q\ie  la  corruption  gagnait  tous  les  jours. 


LE  VENT  DES  REVOLUTIONS.  185 

que  l'intrigue  prenait  la  place  des  vertus  publiques,  que  tout  s'amoindris- 
sait, se  détériorait. 

»  C'est  parce  que  je  voyais  ces  deux  classes,  l'une  petite,  l'autre  nom- 
breuse, se  séparant  peu  à  peu  l'une  de  l'autre,  remplies,  l'une  de  jalousie, 
de  défiance  et  de  colère  ;  l'autre  d'insouciance,  et  quelquefois  d'égoïsme  et 
d'insensibilité;  parce  que  je  voyais  ces  deux  classes  marchant  isolément 
et  en  sens  contraires,  que  je  disais  et  que  j'avais  droit  de  dire  :  Le  vent  des 
révolutions  se  lève  et  bientôt  la  révolution  va  venir. 

»  Je  sais  qu'il  n'y  a  que  les  révolutions  sérieuses  qui  durent  ;  une  ré- 
volution qui  ne  produit  rien,  qui  est  frappée  de  stérilité  dès  sa  naissance, 
qui  ne  fait  rien  sortir  de  ses  flancs,  ne  peut  servir  qu'à  une  seule  chose,  à 
faire  naître  plusieurs  révolutions  qui  la  suivent.  » 

Eh  bien  !  je  le  demande,  ce  qui  était  vrai  en  1847  et  ce  qui 
s'est  vérifié  en  1848,  a-t-il  cessé  d'être  vrai  en  1850  ? 

Qu'a  produit  la  Révolution  de  1848  aux  mains  de  l'Élu  du 
10  décembre,  liées  par  le  parti  de  la  Réaction  et  de  l'Agi- 
tation? 


1851 


PRINCIPES  ET  CONSIDÉRATIONS, 


18  juillet  1«51. 

Voici  une  curieuse  citation  tjui  i)iouve  le  danger  qu'il  y  a 
toujours  à  sacrifier  les  principes  aux  considérations. 

Le  15  septembre  1848,  M.  Détours,  membre  de  l'Assem- 
blée  constituante,  obéissant  à  un  pressentiment  qui  ne  s'est 
que  trop  réalisé,  propose  l'article  additionnel  suivant  au 
préambule  de  la  Constitution  : 

a  Toutefois,  et  préalablement,  l'Assemblée  nationale,  élue  eu  vertu  du 
droit  universel  de  suffrage,  source  et  base  de  tous  les  pouvoirs  de  la  Répu- 
blique, doit  déclarer  et  déclare  solennellement  que  le  droit  qu'a  tout  ci- 
toyen français  majeur  de  participer  solennellement  à  l'élection  des  repré- 
sentants du  peuple  est  un  droit  persislaul,  souverain,  imprescriptible,  qu'il 
n'appartient  à  aucune  Assemblée  quelconque,  même  à  celle  de  révision, 
de  suspendre,  d'altérer  ou  d'amoindrir.  » 

M.  Détours  insiste  en  ces  termes  pour  le  vote  de  son  ar- 
ticle additionnel  : 

«  Citoyens  représentants,  nous  eiHendrons  bientôt  contre  le  suffrage 
universel  ce  que  nous  avons  entendu  pendant  dix-liuit  ans  ! . . .  Qu'il  ose 
envoyer  ici  trop  de  forces  à  la  démocratie,  j'ose  assurer  qu'il  sera  modi- 
fié. On  ne  le  supprimera  pas  tout  de  suite,  et  en  effet  cela  serait  malai^é, 
si  près  encore  des  grands  jours  de  février!  Mais  on  commencera  par  inter- 
dire le  droit  électoral  aux  citoyens  illettrés  ! 

»  Après  le  premier  succè,s,  si  on  l'obtient,  on  essaiera  de  plier  le  .-uf- 
frage  universel  à  deux,  trois  et  quatre  degrés,  et,  entiu,  un  retirera  de 
l'arsenal  l'arme  du  monopole,  o 


PRINCIPES  ET  CONSIDEKATIONS.  187 

Cet  article  additionnel  est  combattu  par  M.  Martin  (do 
Strasbourg),  qui  propose  de  rejeter  l'article  additionnel  par 
la  question  préalable. 

Voici  le  résultat  du  sciulin  : 

Nomijre  des  votants 7ï23 

Majorijté  absolue 362 

Pour  la  question  préalable 543 

Contre 180 

Majorité  relative 363 

La  question  préalable  est  votée  par  le  parti  du  général 
Cavaignac  et  par  la  réaction  monarchique.  Tous  les  chefs 
royalistes,  à  l'exception  de  M.  deMontalembert,  votent  pour 
la  question  préalable. 

Votent,  en  faveur  de  l'article  additionnel  de  M.  Détours: 
MxM.  de  Montalembert,  Roux-Lavergne,  Cormenin,  Victor 
Hugo,  Lamennais,  Pierre  Leroux,  Proudhon,  Jules  Grévy, 
Mathieu,  Dupont  (de  Bussac),  Valette  (Jura),  Larabit,  de 
Tinguy,  Ledru-Rollin  et  tous  ses  amis. 


1851 


LE  COMPTE-RENDU  DE  LA  MOiNTAGNE. 


21  août  1851. 

L'opposition  constitutionnelle  de  loules  nuances  est  à  la 
majorité  ministérielle  de  toutes  origines  comme  250  à  750, 
comme  1  est  à  3. 

L'opposition  constitutionnelle  se  fractionne  ainsi  : 

l.  Réunion  de  la  Montagne,  présidée  par  M.  Mathieu  (de 
la  Drôme)  ; 

IL  Réunion  des  25,  présidée  par  M.  Michel  (de  Bourges)  ; 

IIL  Réunion  des  représentants  qui  ne  font  partie  d'aucune 
réunion,  et  qui  s'assemblent  chez  M.  Durand-Savoyat. 

C'est  de  cette  troisième  réunion  que  je  fais  partie. 

Elle  est  éventuelle,  car  il  faut,  pour  qu'elle  soit  convo- 
quée, une  circonstance  grave,  extraordinaire. 

Chacun  de  ses  membres  conserve  la  plénitude  de  sa  li- 
berté. 

Si,  ne  faisant  pas  partie  de  la  réunion  de  la  Montagne, 
j'ai  adhéré  à  son  Compte-rendu,  je  dois  dire  pourquoi. 

C'est  ce  que  je  vais  faire. 

J'ai  adhéré  au  Compte-rendu  de  la  Montagne  : 

Premièrement,  parce  qu'il  se  termine  par  un  engagement 
public  et  soh'iniel  (jn'ij  importait  de  prendre; 

Deuxièmement,  parce  (jne,  (Muiemi  de  ces  appellations 
snramiées  (|ni  aflaiblisscnt  Popposilion  ('(mslilulionnelle  en 
la  (livisanl,  il  m'a  paru  que.  s"il  y  avait  un  moyen   de   les 


LE  COMPTE-RENDU  DE  LA  MONTAGNE.        189 

faire  disparaître,  c'est  de  luire  absorber  les  fractions  par  le 
tout; 

Troisièmement,  parce  que  je  pense  que  toute  considéra- 
tion secondaire  doit  s'effacer  devant  la  nécessité  impé- 
rieuse de  l'union  la  plus  compacte  ; 

Au  dedans  et  au  dehors,  la  Liberté  est  sérieusement  me- 
nacée. 

Ses  ennemis  ont  jeté  le  masque  qu'ils  avaient  pris. 

Ils  ne  cachent  plus  leurs  projets,  qui  deviennent  d'autant 
plus  extrêmes,  qu'ils  sentent  chaque  jour  s'affaiblir  leurs 
espérances. 

L'appel  aux  cosaques  a  retenti  à  la  tribune  française 
de  l'Assemblée  nationale. 

La  majorité  l'a  entendu  sans  qu'aucun  cri  d'indignation 
trahît  sa  susceptibilité  blessée,  et  interrompît  M.  de  Fal- 
loux,  le  même  qui  en  mars  1848  écrivait  :  «  Les  puissances 
»  etmng'éres,commeondisait  jadis,  sont  aujourd'hui  les  im- 
»  puissances  étrangères  ;  y>]e  même  qui,  en  1848,  était  choisi 
par  M.  L.-N.  Bonaparte  pour  ministre;  le  même  qui  impo- 
sait au  cabinet  Barrot  l'expédition  de  Rome  ;  le  môme  qui 
a  accompli  le  miracle  de  la  trinité  bonapartiste-légitimiste- 
jésuile. 

Une  si  monstrueuse  alliance,  si  imprévue,  si  improbable, 
impose  à  tous  ceux  qu'elle  indigne  et  qu'elle  effraie  la  né- 
cessité d'opposer  l'union  à  l'union,  le  nombre  au  nombre, 
sauf  à  chacun,  le  lendemain  de  la  victoire,  à  reprendre  sa 
liberté. 

A  aucune  condition  je  ne  veux  reculer  dans  le  passé. 

Périls  pour  périls,  je  préfère  ceux  de  la  Liberté  à  ceux  de 
l'Autorité. 

Je  déplore,  je  condamne  les  excès  qui,  au  nom  de  la  Li- 
berté, ont  taché  de  sang  les  pages  de  notre  première  révo- 
lution; mais  si  grands  et  si  déplorables  qu'ils  aient  été,  ils 
ne  sauraient  être  comparés  à  ceux  qui,  au  nom  de  PAuto- 
rité,  ont  ensanglanté  l'histoire  de  tant  de  règnes. 

Terrorisme  pour  terrorisme,  le  terrorisme  révolutionnaire 


190  tN5l. 

est  moins  h   redouter  encore   que   le   teirorisnie  mouiii- 
chique. 
Preuves  : 

-  vm  - 

Le  2i  août  1572,  sur  les  deux  heures  du  matin,  sonne  la 
cloche  du  Louvre.  L'amiral  Coligny  périt  assassiné  ;  plus  de 
10,000  victimes  sont  égorgées,  parmi  lesquelles  on  compte 
plus  de  600  gentilsliommes.  Les  provinces  suivent  l'exemple 
de  Paris,  et  le  chitTre  de  10,000  ne  tarde  pas  à  s'élever  i\ 
70,000.  Ainsi  s'accomplit  le  massacre  de  la  Saint- Bar- 
thélémy, prémédité  depuis  sept  ans,  concerté  dans  les  con- 
férences tenues  à  Bayonne  entre  la  reine  Catherine  de  Mé- 
dicis  et  ses  fils,  le  roi  Charles  IX,  le  duc  d'Anjou,  et  le  duc 
d'Albe. 

Sous  le  règne  de  Louis  XIV,  de  1685  à  1715,  combien  de 
calvinistes  périrent  victimes  de  l'intolérance  religieuse  ? 
L'histoire  des  dragonnades  et  des  camisards  est  lii  pour  le 
dire. 

-  1792  - 

Du  26  août  1792  au  9  thermidor  179i  inclusivement,  c'est- 
à-dire  pendant  la  Terreur,  plus  les  dix  mois  qui  se  sont 
écoulés  depuis  la  prise  des  Tuileries  en  92,  jusqu'à  l'arres- 
tation des  Girondins,  au  commencement  de  juin  1793.  il  a 
a  été  exécuté  à  Paris,  sur  les  places  de  la  Révolution,  du 
Carrousel,  de  Grève,  Saint- Antoine  (la  Bastille)  et  à  la  bar- 
l'ière  renversée  (du  Trône).  2,837  personnes. 

Il  y  a  lieu  de  remanjucr  : 

1°  Que  les  exécutions  ont  Irappé  un  certain  nombre  d'in- 
dividus poursuivis  pour  assassinat  et  les  individus  accusés 
du  vol  du  Garde-Meuble  ; 

2°  Que  dans  ce  nombre  les  habitants  de  Paris  n'entrent 
guère  pour  plus  de  moitié. 

Le  tribunal  révolutionnaire  a  jugé  et  condamné  des  ha- 
bitans  de  la  Bretagne,  de  Rouen,  d'Armentières,  de  Pont- 
de-Cé,  de  Coulommiers,  de  Troyes,  de  Clamecy,  d'Angers, 
de  Toulouse,  de  Dijon,  de  Verdun,  de  Porneusc  (Seine-el- 


LE  COMPTE-RENDU  DE  LA  MONTAGNE.         191 

Marne),  des  déparlements  de  la  Meurlhe  et  de  la  Moselle,  de 
Sedan,  de  Caussade,  de  la  Vendée,  des  Deux-Sèvres,  etc. 

L'endroit  où  l'on  exécutait  le  plus  était  la  plaee  de  la  Ré- 
volution. Il  y  a  eu  là  1 ,2o6  personnes  guillotinées. 

Or,  j'en  suis  profondément  convaincu,  si  la  République 
succombait  maintenant,  et  si  la  Royauté  réussissait  h  se  ré- 
tablir en  France,  les  temps  du  lerronisme  monarchique  ne 
larderaient  pas  à  revenir. 

Comment  en  douterais-je,  quand  j'entends  ce  (jue  j'en- 
tends, quand  je  lis  ce  que  je  lis,  quand  je  vois  ce  que  je 
vois? 

Quand  j'entends  ce  que  disent  MM.  de  Montalembert,  de 
Falloux  et  tous  les  réactionnaires  à  leur  suite. 

Quand  je  lis  ce  qu'écrit  le  journal  VUnivers  ,  réhabilitant 
l'Inquisition  (1),  regrettant  la  question  et  la  torture. 

Quand  je  vois  ce  qui  se  passe  à  Vienne,  à  Milan,  à  Venise  (2) , 
à  Naples,  à  Rome,  et  ce  qui  se  prépare  à  Saint-Péters- 
bourg et  à  Berlin. 

Ainsi  s'explique  comment  et  pourquoi  j'ai  adhéré  au 
compte-rendu  de  la  Montagne  et  placé  ma  signatui'e  au- 
dessous  de  celle  de  Victor  Hugo. 


(1)  «  Pour  moi,  ce  que  je  regrette,  je  l'avoue  franchement,  c'est  qu'on 
n'ait  pas  brclé  jean  huss  plus  tôt,  et  qu'on  n'ait  pas  également 
BRÛLÉ  luthek;  c'est  qu'il  ne  se  soit  pas  trouvé  quelque  prince  assez 
pieux  et  assez  politique  pour  mouvoir  une  croisade  contre  les  protestants 

»    TEUILLOT.    » 

(2)  5o  Sas  opinions  politiques,  religieuses  et  autres? 
io*  Avec  quelles  personnes  il  correspond? 

13°  Dans  quelles  relations  spéciales  se  trouve-t-il  envers  ses  parents, 
ses  amis  et  sa  maîtresse? 

14°  Quel  part  a-t-il  prise  à  la  révolution  ou  par  pensée  ? 

Venise,  le  7  j\iiii  1851.  Circuiaire  de  GorezkorLawski,  lieute- 
nant militaire  et  civil  des  provinces  vénitiennes  pour  l'Au- 
triche, aux  commandants  militaires  sous  ses  ordres. 
Depuis  la  publication  de  la  loi  martiale,  les  conseils  de  guerre  des  pro- 
vinces lombardo-vénitiennes  ont  prononcé  3,782  condamnations  à  mort. 

Depuis  que  le  duc  de  Satriano  est  rentré  en  Sicile,  plus  de  1,500  ci- 
toviuis  ont  été  fusillés. 

Le  commandant  autrichien  d'Imola  a  défendu  de  porter  des  chapeaux 
ou  des  bonnets  de  femme  avec  des  rubans  rouges  ou  bleus.  Quiconque  en- 
freint cette  défense  est  arrêté  et  reçoit  rinquanle  coups  de  bâton... 


1851. 


Y  A-T-IL  DEUX  JUSTICES  ? 


12  juillet  1851. 

Telle  est  la  question  que  s'adresseront  tous  ceux  qui  li- 
ront le  passage  suivant  du  rapport  de  M.  de  Melun  : 

«  L'un  des  abus  les  plus  graves  que  nous  devons  signaler,  et  qui,  à 
nos  yeux,  est  une  objection  puissante  contre  ce  genre  de  pétitionnement, 
c'est  qu'entre  les  mains  de  certains  fonctionnaires,  il  devient  une  occasion 
de  blâme  ou  d'éloge  envers  les  citoyens,  et  sert  même  d'instrument  de  dé- 
lation. Des  maires,  croyant  sans  doute  se  rendre  agréables  au  pouvoir, 
délivrent  des  certificats  de  zèle  à  leurs  administrés,  et  signalent  les  récal- 
citrants en  prêtant  à  leurs  refus  des  motifs  blessants  et  injurieux.  (Mou- 
vement.) Des  juges  de  paix  dénoncent  les  maires  qui  refusent  leur  con- 
cours, des  fonctionnaires  mêmes  ont  été  nominativement  désignés  comme 
s'opposant  au  pétitionnement. 

x  Quelques  gens  du  pouvoir  se  sont  plus  occupés  d'eux-mêmes  que  des 
autres.  Une  réclame  eu  leur  faveur  était  jointe  à  la  pétition  générale. 
(Hilarité  générale  et  prolongée.)  Les  demandes  de  croix  d'honneur  et  de 
subsides,  pour  la  construction  d'une  église  ou  d'une  école,  semblent  très 
heureusement  apostillées  par  une  centaine  de  signatures  révisionnistes. 
Nous  avons  vu  une  pétition  individuelle  écrite  par  un  fonctionnaire,  revê- 
tue du  sceau  qui  lui  avait  été  confié  pour  un  tout  autre  usage,  et  donnant 
ainsi  un  caractère  officiel  à  un  document  qui  demandait  toute  autre  chose 
que  son  texte  dicté  en  apparence  par  le  plus  vif  amour  du  pays. 

»  Nous  ne  saurions  assez  blâmer  ce  prétendu  dévoûment,  qui  ne  cherche 
ainsi  qu'à  satisfaire  des  passions  malveillantes  et  un  intérêt  personnel. 

»  Quant  aux  pétitions  en  elles-mêmes,  elles  sont  presque  toutes  impri- 
mées, présentant  un  nombre  assez  restreint  de  formules  émanées  la  plu- 
])art  des  comités  de  Paris.  Plusieurs  ont  été  imprimées  dans  les  chefs- 
lieux  des  départements,  avec  certaines  variantes,  suivant  l'opinion  «uppo- 


Y  A-T-TL  DEUX  JUSTICES?  19:^ 

sée  des  futurs  pétitionnaires.  Quelques-unes  ne  portent  pas  de  nom  d'im- 
primeur. » 

Ainsi,  le  rapport  de  M.  de  Melun  constate  ce  que  j'avais 
vu,  de  mes  yeux  vu. 

Dans  le  département  des  Vosges,  une  circulaire  deman- 
dant la  PROLONGATIO"  DES  POUVOIRS  DE  M.    L.-N.   BONAPARTE, 

PRÉsmENT  DE  LA  RÉPUBLIQUE,  a  circulé  sans  porter  de  nom 
d'imprimeur.  Des  exemplaires  de  cette  circulaire  existent 
en  grand  nombre  au  dossier  général,  qui  a  été  dépouillé  et 
qui  a  servi  d'éléments  au  rapport  de  M.  de  Melun. 

Les  pétitions  qui  ont  été  signées  dans  les  communes  de 
Vaubexy,  Remiremont,  Domptail,Geronville,  Pont-lez-Bon- 
fays,  Evaux,  Repay,  Langley,Floremont,  Savigny,  Pierre- 
fitte,  Esley,  toutes  communes  du  département  des  Vosges, 
ne  portent,  notamment,  aucun  nom,  aucune  adresse  d'im- 
primeur. 

Même  omission  dans  le  département  de  la  Loire. 

Or,  je  demande  ici,  de  la  manière  la  plus  formelle,  à  MM. 
Faucher,  ministre  de  l'intérieur;  Rouher,  ministre  de  la 
justice,  et  Fould,  ministre  des  finances,  ou  bien  qu'ils  ren- 
dent à  M.  Pion,  qui  imprimait  la  Presse  en  1850,  les  5,708  fr. 
qu'il  a  été  condamné  à  payer  pour  la  pétition  qui  a  paru 
dans  la  Presse  du  15  mai  1850,  ou  bien  qu'ils  ordonnent  les 
mêmes  saisies  et  les  mêmes  poursuites  contre  les  impri- 
meurs des  départements  des  Vosges  et  de  la  Loire,  lesquels 
ne  peuvent  invoquer  les  mêmes  motifs  que  pouvait  faire 
valoir  l'imprimeur  de  la  Presse. 

Le  15  mai  1850,  la  Presse  insère  dans  ses  colonnes  une 
pétition  dont  le  texte  est  déposé  : 

D'abord  au  parquet  du  procureur  de  la  République  ; 

Puis  aux  bureaux  du  ministère  de  l'intérieur. 

Gomme  on  ne  peut  pas  suffire  à  la  foule  qui  se  presse 
pour  signer,  l'ordre  est  donné  en  toute  hâte  par  l'adminis- 
trateur de  la  Presse  de  tirer  sur  une  colonne  la  pétition  qui 
avait  été  imprimée  sur  une  page. 

Sur  cette  colonne,  on  commence  par  mettre  le  nom  de 
l'imprimeur  :  mais  on  le  retire  comme  formant  double  em- 

X  3 


loi  1851. 

|)lui.  puisque  le  nom  de  riiupiimeur  est  au  bas  du  jomnal 
la  Presse. 

Dans  ce  fait  si  simple,  le  ministère  public  ne  se  borne  pas 
à  voir  une  contravention,  il  veut  encore  y  trouver  un  délit, 
sans  être  arrêté  par  cette  réflexion  que,  s'il  y  a  un  délit,  il 
ne  peut  pas  y  avoir  de  contravention,  et  que,  s'il  y  a  con- 
travention, il  ne  saurait  y  avoir  de  délit. 

Cette  pétition,  imprimée  le  15  mai  18jO,  était  conçue  en 
ces  termes  : 

«  Représentants  du  peuple, 
»  Le  mandataire  qui  anéantit  le  droit  du  mandant  détruit  son  mandat. 
»  Voilà  le  principe  :  tirez-en  la  conséquence. 

»  Sacliez-le  :  voter  le  projet  de  loi  électoral  qui  vous  est  présenté,  c'est 
voter  la  loi  sur  laquelle  un  décret  s'appuiera  pour  prononcer  votre  disso- 
lution, et  déclarer  que  vous  avez  cessé  d'être  la  représentation  fidèle  de  la 
majorité  électorale. 

»  La  loi-Baroclie  est,  sous  une  autre  l'orme,  la  proposition-Râteau. 
»  Le  rédacteur  en  chef  de  la  Presse, 

)>   EMILE  UE   GIRAEDIS.  » 

Elle  portait  donc  un  nom  qui  ne  laissait  pas  subsister  le 
plus  léger  doute  sur  son  origine. 

Elle  était  inhérente  au  journal  la  Presse;  conséquem- 
ment,  le  dépôt  en  avait  été  fait  au  parquet;  non  seulement 
le  dépôt  en  avait  été  fait  au  parquet,  mais  encore  la  décla- 
ration en  avait  été  faite  surabondamment  au  ministre  de 
l'intérieur.  S'il  en  fut  tiré  quelques  exemplaires  détachés  du 
journal,  pour  faciliter  les  signatures,  aucun  exemplaire  n'en 
fut  distribué.  Ce  fait  a  été  établi  par  d'irrécusables  témoins, 
qui  n'ont  pas  été  démentis. 

Malgré  la  réunion  des  circonstances  les  plus  favorables  et 
le  concours  de  témoignages  irrécusables,  31.  Pion  n'en  fut 
pas  moins  condamné  à  3,000  fr.  d'amende  en  première  ins- 
tance, amende  qui,  en  appel,  fut  portée  à  5,000  fr.,  plus  les 
frais,  le  tout  s'élevant  à  5,708  fr. 

La  conséquence  de  celte  condamnation  fut  que  la  Presse 
dut  changer  d'imprimeur,  et  ce  changement  d'imprimeur 
lui  imposa  des  saciifices  que  n'eût  certes  pas  pu  supporter 
un  journal  moins  prospère. 


y  A-T-IL  l)EV\  JUSTICES:'  lOo 

Non,  encore  une  fois,  il  n'esl  p;is  possible  (ju'cn  nialièro 
de  conlravenlion  la  justice  ait  deux  poids  et  deux  mesures. 

Si  l'imprimeur  de  la  Presse  a  subi  une  condamnation  qui 
s'est  élevée  à  5,708  fr.  pour  une  pétition  contre  la  loi  du  31 
mai,  la  même  condamnation  doit  être  encourue  par  tous  les 
imprimeurs  des  départements  qui  ont  imprimé,  sans  y  met- 
tre leur  nom,  des  pétitions  en  faveur  de  la  révision. 

Si  MM.  Léon  Faucher,  Rouher  et  Fouldne  veulent  pas  les 
faire  condamner,  alors  qu'ils  rendent  à  M.  Pion  les  5,708  fr. 
qu'il  a  versés  au  Trésor. 

Est-ce  juste,  oui  ou  non  ? 


1851. 


LE  DROIT  m  PRESSION. 


"  Nous  comptons  que  radministration  et  même  tous 
les  partis  se  souvienclront  que  toute  tentative  ayant 
pour  objet  de  pousser  le  peuple  vers  des  candidatures 
inconstitutionnelles,  du  moment  où  la  Constitution  ne 
peut  plus  être  légalement  revisée,  ne  serait  pas  seule- 
ment inconvenante  et  irrégtilière,  mais  coupable.  » 
DE  TocQLEviLLE,  rapporteur. 

••  Je  n'espère  pas  que  la  révision  obtienne  la  majorité 
constitutionnelle  ;  dans  le  cas  où  elle  obtiendrait  seule- 
ment la  majorité  numéTiqne,  je  supplie  les  membres 
de  la  majorité  d'accepter  ce  vote  et  de  respecter  la 
loi  quand  même. 

"  Si  la  révision  ne  peut  avoir  lieu,  attachons-nous  à 
défendre  la  légalité;  il  vaut  mieux  une  loi  telle  quelle 
que  pas  de  loi.  Unissons-nous  tous  dans  cette  pensée 
de  respecter  jusqu'à  la  /n  la  légalité.  " 

BEKRYER.  Séaiicc  du  IG  juillet  1851. 

«  Le  jour  où  l'Assemblée  aura  rejeté  la  révision,  eh 
bien,  moi,  vieux  parlementaire,  après  l'avoir  avertie,  je 
serai  de  son  parti;  j'avertis  mon  drapeau,  ma  cause  ; 
mais  enfin  je  ne  m'en  sépare  pas.  » 

oniLON"  BAEROT.  Séance  du  19  juillet  1851. 


22  juillet  1851. 

Ce  n'était  pas  le  droit  de  pétition  qui  était  en  question  à 
la  tribune  quand  MM.  Ciiarras,  Baze  et  Vesin  forçaient 
M.  Iséon  Faucher  d'y  monter  trois  fois,  c'était  le  droit  de 

PRESSION. 

C'est  ce  que  je  voulais étahlii'  Irtrstfue  j'ai  demandé  h  deux 


LE  DROIT  DE  PRESSION.  197 

reprises  la  parole  sans  pouvoir  l'obtenir;  c'est  ce  qu'il  im- 
porte de  démontrer  avec  la  clarté  de  l'évidence. 

Il  importe  d'autant  plus  de  le  démontrer  que,  si  je  suis 
bien  informé,  le  droit  de  pression  va  s'exercer  avec  un  re- 
doublement de  vigueur  ;  on  veut  arriver  à  doubler,  s'il  est 
possible,  d'ici  au  mois  de  novembre  1851,  le  chiffre  des  si- 
gnatures révisionnistes,  s'élevant  à  ce  jour  à  1,400,000. 

Tout  sera  mis  en  œuvre  et  aucune  précaution  ne  sera  né- 
gligée ;  on  profitera  de  l'expérience  acquise  pour  éviter  de 
tomber  dans  les  écueils  contre  lesquels  sont  allés  se  heur- 
ter de-maladroits  préfets  et  des  sous-préfets  inconsidérés. 

Eh  bien  !  soit,  quand,  par  la  puissance  de  cette  vis  de 
pression  dont  l'auteur  de  la  centralisation  administrative 
en  France  est  l'Archimède,  vous  réussiriez,  ô  ministère  de 
prorogation,  à  élever  à  trois  millions  le  chifire  des  signatu- 
res révisionnistes,  trois  millions  de  signatures  apposées  au 
bas  de  pétitions  empêcheraient-ils  l'opposition  constitution- 
nelle de  se  composer  de  plus  de  188  membres,  qu'aucune 
considération  ne  fera  céder  aussi  longtemps  que  le  main- 
tien de  la  loi  du  31  mai,  que  la  suppression  du  suffrage  uni- 
versel, leur  imposera  le  devoir  de  résister,  fût-ce  au  péril 
de  leur  vie? 

Si  cela  vous  divertit,  continuez  votre  chasse  aux  signa- 
tures. 

Continuez  de  régler  votre  conduite  sur  celle  des  pétition- 
naires du  15  mai  1848. 

Continuez  d'ériger  le  droit  de  pétition  en  droit  de  pres- 
sion. 

Des  pétitions  présentées  contre  le  projet  de  loi  qui,  dé- 
posé le  8  mai  1850,  devait  aboutir  le  31  mai  à  la  suppression 
du  suffrage  universel,  à  l'interdiction  de  plus  de  trois  mil- 
lions de  Français  majeurs,  à  l'expropriation  sans  indemnité 
de  la  part  de  souveraineté  qui  était  devenue  leur  légitime 
propriété,  de  telles  pétitions  se  concevaient,  car  la  loi 
n'existait  encore  qu'en  projet,  et,  devant  une  telle  manifes- 
tation de  l'opinion  publique,  il  y  avait  lieu  de  croire  que  la 
majorité  parlementaire  reculerait. 


198  1851. 

Mais  quel  accueil  a  été  tait  à  ces  pétitions,  revêtues,  en 
moins  de  vingt-sept  jours,  de  577,000  signatures  apposées 
malgré  les  menaces  et  les  persécutions? 

—  L'accueil  le  plus  dédaigneux. 

—  Par  qui  ? 

—  Par  M.  Léon  Faucher,  rapporteur,  ieciuel  s'exprimait 
ainsi  dans  la  séance  du  2  juin  1850  : 

«  Le  plus  grand  nombre  de  ces  pétitions  ne  sont  pas  des  pétitions,  à 
proprement  parler.  Le  texte  même  des  pétitions,  imprimées  le  plus  sou- 
vent, a  été  fabriqué  dans  les  ateliers  de  quelques  journaux  ;  on  les  a  ré- 
pandues ensuite  et  on  les  a  fait  signer  sans  lire. 

»  Je  ne  comprends  pas  qu'on  puisse  appeler  pétition  une  feuille  de  pa- 
pier sur  laquelle  est  griffonné  un  titre  laconique  suivi  de  signatures. 

»  Une  pétition  est  ordinairement  l'expression  d'une  opinion  raisonnée.» 

Les  pétitions,  qui  devaient  être  favorablement  accueillies, 
ont  été  impérieusement  écartées  par  la  Majorité  en  1850,  et 
vous  voudriez  que  la  Minorité,  en  1851,  tînt  compte  de  pé- 
titions qui  n'ont  pas  pour  objet  une  loi  en  projet,  mais  une 
Constitution  votée  à  l'unanimité,  il  y  a  moins  de  trois  ans. 
par  une  Assemblée  constituante  issue  du  suffrage  univer- 
sel, par  une  Assemblée  nationale  composée  de  900  repré- 
sentants élus  par  9,000,000  d'électeurs  ! 

Avez-vous  donc  entièrement  perdu  tout  esprit,  toute 
mémoire,  toute  raison,  toute  faculté  mentale,  tout  sens 
moral  ? 

En  poussant  comme  vous  le  faites  au  pétitionnement  ré- 
visionniste, où  conduisez-vous  la  France  ? 

Vous  l'êtes-vous  demandé  et  le  savez-vous  ? 

Vous  savez  bien,  il  est  impossible  que  vous  ne  sachiez 
pas,  que  l'Opposition  contre  la  révision  est  compacte  ;  on 
aura  beau  pélitioiuier,  le  vote  de  l'Opposition  constitution- 
nelle sera,  en  novembre  prochain,  le  môme  qu'il  a  été  le 
19  juillet  dernier.  II  ne  changera  pas,  car  il  ne  peut  pas 
changer.  La  désertion,  en  France,  le  déshonneur  ne  se  pré- 
sument pas. 

Donc,  à  quoi  bon  vos  pétitions  et  vos  signatures? 


[.E  DROIT  DK  PRESSION.  190 

Je  veux  admeUre  deux  hypothèses  impossibles,  invrai- 
semblables. 

Je  veux  admellre  que  le  nombre  des  signatures  révision- 
jiistes  dépassera,  en  novemiji'e,  3,000,000. 

Je  veux  admettre  que,  cette  fois,  le  chiffre  des  votants 
contre  la  proposition  de  révision  tombera  de  278  à  188. 

Je  veux  mettre  en  regard  l'un  de  l'autre  ces  deux  nom- 
bres : 

3,000,000  de  pélitionnaires  demandant  la  révision, 

188  représentants  du  peuple  votant  contre  la  révision. 

Eh  bien  !  quand  il  en  serait  ainsi,  qu'auriez-vous  fait  ? 

Vous  vous  seriez  acculé  dans  une  étroite  impasse,  d"où 
vous  ne  pourriez  sortir  que  honteux  ou  criminels. 

Honteux,  si  tant  d'efforts  et  de  manœuvres  n'aboutis- 
saient à  rien. 

Criminels,  s'ils  aboutissaient  à  vous  faire  mettre  au-des- 
sus de  la  Constitution  le  droit  dépression. 

.Te  vous  le  dis  :  vous  jouez  là  un  jeu  redoutable,  un  jeu 
o  les  pétitionnaires  du  15  mai  1848,  les  condamnés  de  la 
Haute-Cour  de  justice  de  Bourges,  ont  perdu  la  liberté. 

Voilà  où  mène  le  droit  de  pétition  transformé  en  droit  de 
pression! 

Vous  êtes  avertis. 


II. 


28  juillet  1851. 

Le  refrain  du  Constitutionnel  n'est  pas  varié. 
On  fait  cent  heues  pour  le  fuir  ;  au  retour,  qu'enlend-on  ? 
le  même  refrain. 
Toujours  le  même.  . 

11  se  compose  d'un  seul  mot  :  pétitioi\>ez. 
Ce  mot  est  écrit  à  chaque  ligne. 
Eh  bien!  soit.  Pétitionnez  ! 
Pétitionnez  encore  ! 
Pétitionnez  toujours  ! 


200  18S1. 

Pétitionnez  sans  cesse  ! 
Pétitionnez  sans  fin  ! 

Piiissiez-vous  recueillir  autant  de  signatures  que  la  loi  du 
31  mai  a  retranché  d'électeurs,  afin  que  nous  voyions  enfin 
où  cela  vous  conduira  ! 

C'est  une  curiosité  que  votre  persévérance  a  réussi  à  nous 
inspirer. 

Vous  savez  parfaitement  qu'oblinssiez-vous  trois  millions 
de  signatures  mendiées,  ces  trois  millions  de  signatures  dis- 
créditées n'auront  jamais  le  pouvoir  de  faire  que  l'opposi- 
tion constitutionnelle  représentant  le  droit  de  trois  millions 
de  majeurs  interdits  ne  se  compose  de  moins  de  188  mem- 
bres, chifire  qui  dépasse  le  quart  exigé  par  l'article  111  de 
la  Constitution. 
Aucune  illusion  à  cet  égard  ne  vous  est  possible. 
L'espoir  qui  vous  anime,  l'espoir  qui  vous  soutient  n'est 
donc  pas  l'espoir  d'élever,  en  novembre  1851,  de  446  à  563 
le  chiffre  des  votes  favorables  à  la  révision  de  la  Constitu- 
tion, et  de  faire  ainsi  tomber  au-dessous  de  188  le  nombre 
de  278  voix  qui  l'a  repousséo  le  19  juillet  dernier. 

Si  cet  espoir  n'est  pas  et  ne  peut  être  celui  qui  vous  di- 
rige, vous  en  avez  donc  un  autre  ?  Lequel  est-il  ? 
Dites-le  !  Osez  le  dire  ! 

Mais  non,  vous  garderez  le  silence,  parce  qu'au  bout  de 
ce  monotone  refrain  :  pétitionnez,  il  n'y  a  pour  vous  d'al- 
ternative qu'entre  une  puérilité  ou  un  crime. 

Si,  il  y  a  encore  une  troisième  alternative  :  c'est  une  nou- 
velle flétrissure  imprimée  à  ce  ministère  récidiviste  ;  c'est 
un  troisième  vote  pareil  aux  votes  du  18  janvier  et  du  21 
juillet  1851.  Pétitionnez  donc  !  pétitionnez! 


m. 


31  juillet  1851. 

Le  Conslitiitionnel  publie  une  lettre  de  M.  le  général  Pc- 
let,  représenlanl  du  pcuiile  pour  le  département  de  l'Ariége; 


LE  DROIT  DE  PRESSION.  201 

celte  lettre  vient  à  l'appui  de  ce  que  la  Presse  a  dit  sur  la 
nécessité  de  faire  sortir  les  pétitions  d'un  vague  qui  leur 
ôte  toute  portée. 

Que  chaque  pétitionnaire  soit  tenu  d'articuler  nettement 
ce  qu'il  veut  :  assurément  ce  n'est  pas  trop  exiger,  et  l'on 
ne  dira  pas  que  c'est  attenter  au  droit  de  pétition,  à  ce  droit 
que  le  Journal  des  Débats  et  le  Constitutionnel  ont  trans- 
formé en  culte. 

Que  les  révisionnistes  qui  veulent  la  rééligibilité  de  l'Élu 
du  10  décembre  le  déclarent,  que  leurs  pétitions  portent  ce 
titre  :  Pétition  pour  la  rééligibilité  constitutionîielle  de 
M.  L.-N.  Bonaparte. 

Que  ceux  qui  veulent  qu'il  soit  élu  pour  dix  ans  le  décla- 
rent, et  que  leurs  pétitions  portent  ce  litre  :  Pétition  de- 
mandant que  les  pouvoirs  de  M.  L.-N.  Bonaparte  soient 
constitutionnellement  prorogés. 

Que  ceux  qui  veulent  qu'il  soit  président  à  vie  le  décla- 
rent, et  que  leurs  pétitions  portent  ce  titre  :  Pétition  de- 
mandant que  M.  L.-N.  Bonaparte  soit  constitutionnellement 
nommé  président  à  vie  de  la  République  française. 

Que  les  révisionnistes  qui  veulent  le  retour  de  la  bran- 
che aînée  des  Bourbons  le  déclarent,  et  que  leurs  pétitions 
portent  ce  litre  :  Pétition  demandant  la  révision  de  la  Cons- 
titution et  le  rétablissement  de  la  monarchie  traditionnelle., 
telle  qu''elle  existait  avant  1789. 

Que  ceux  qui  veulent  le  rétablissement  de  !a  branche 
aînée  des  Bourbons,  mais  sans  remonter  si  haut  dans  le 
passé,  le  déclarent,  et  que  leurs  pétitions  portent  ce  titre  : 
Pétition  demandant  la  révision  de  la  Constitution  et  le  réta- 
blissement de  la  monarchie  constitutionnelle  telle  qu''elle  exis- 
tait le  26  juillet  1830. 

Que  les  révisionnistes  qui  veulent  le  rétablissement  de 
la  branche  cadette  des  Bourbons  le  déclarent,  et  que  leurs 
pétitions  portent  ce  titre  :  Pétition  demandant  la  révision 
de  la  Constitution  et  le  rétablissement  de  la  monarchie  cons- 
titutionnelle^ telle  qu'elle  existait  le  23  février  1848. 

Alors,  on  saura  ce  que  veulent  les  pétitionnaires  ;  alors. 


202  1858, 

un  rapport  sérieux  pourra  être  fait;  alors,  un  débat  utile 
pourra  s'engagera  la  l.ril)une;  alors,  majorité  et  minoi'ité 
sauront  ce  qu'elles  voleront. 

Alors  de  ce  choe  des  pétitions  pourra  jaillir  une  étin- 
celle. 

Mais  aujourd'hui  le  j)étitionnement  c'est  rdjscurité,  c'est 
le  chaos,  c'est  le  néant. 


1851. 


VISITE  A  M.  l.EDRU-ROLLIN. 


31  juillet  1851. 

Plusieurs  journaux  rcjiroduisenl  les  lignes  suivantes  em- 
pruntées à  la  Patrie  : 

"  M.  Emile  de  Girardin  a  eu  le  taleut  de  blaser  le  public  sur  ses  trans- 
formations politiques.  Il  ne  peut  plus  surprendre  personne,  et  cependant 
il  nous  arrive  de  Londres  mie  nouvelle  dont  nous  garantissons  l'exacti- 
tude, et  qui  étonnera  même  ceux  qui  ne  s'étonnent  plus  de  rien.  M.  Le- 
dru-Rollin  a  écrit  de  sa  main,  à  l'un  de  ses  amis,  une  lettre  datée  de 
Londres  samedi  soir,  arrivée  à  Paris  dimanche,  écrite  avec  ce  laconisme 
lacédémouien  : 

"  Il  est  quatre  heures  du  soir  ;  Érailo  de  Girardin  sort  de  chez  moi  ;  il  y  est  venu 
»  à  onze  heures  du  matin.  Noun  sommes  d'accord  sur  tous  les  points.  » 

»  M.  Emile  de  Girardin  a  trouvé  le  secret  de  se  surpasser  lui-même 
dans  l'art  de  la  voltige  politique  (1).     amédée  de  cesena.  » 

La  Patrie  est  de  ces  journaux  auxquels  évite  de  répondre 

(1)  La  Patrie,  qui  parle  de  voltige  politique,  écrivait,  le  3  mars  1848  : 

"  On  sait  que,  dans  la  nuit  du  23  au  24  février,  ce  fut  des  ateliers  du  Commerce 
et  delà  Pairie  que  sortirent,  sous  la  conduite  d'un  de  nos  rédacteurs,  tiientût 
secondé  par  les  compositeurs  des  journaux  voisins,  les  citoyens  qui  ont  dresse'  les 
barricades  depuis  le  boulevard  Montmartre  jusqu'à  la  rue  des  Fosse's-Montmartie, 
ainsi  que  celles  des  rues  adjacentes.  » 

Ce  même  jour  3  mars,  elle  ajoutait  : 

"  HOSNEHU  AUX  PREMIERS  ÉLUS  DE  LA  RÉvoLCïiON  !  Saus  Contrainte  matérielle, 
avec  le  seul  ascendant  de  rautorité  morale,  ils  ont  maintenu  l'ordre,  armé  la  révo- 
lution, fait  reprendre  le  cours  des  services  publics,  et  conduit  la  France  à  se  pro- 
noncer pacifiquement  et  fortement  sur  ses  destinées.  Les  premiers  élus  de  la  révo- 
Intion  ont  bien  mérité  de  la  patrie.  >i 


204  1851. 

un  écrivain  qui  a  ie  respect  de  lui-même  ;  aussi  ne  me 
fussé-je  pas  arrêté  aux  lignes  qui  précèdent,  si  elles  n'eus- 
sent pas  été  reproduites  par  V Assemblée  nationale,  VOrdre, 
VUnivers,  VUnion,  etc.,  etc.,  même  pour  demander  à  la 
Patrie  comment  elle  avait  eu  sitôt  connaissance  d'une  let- 
tre de  M.  Ledru-Roliin,  adressée  à  l'un  de  ses  amis? 

Si  M.  Ledru-Rollin  avait  pu  douter  encore  que  ses  lettres 
fussent  décachetées  avant  d'arriver  à  leur  destination,  dé- 
sormais il  n'en  douterait  plus. 

C'est  là  un  fait  que  l'empressement  de  la  Patrie  aura 
servi  à  constater  officiellement,  et  à  mettre  publiquement 
en  relief. 

Une  conversation  qui  a  duré  cinq  heures,  a  efïéctivement 
eu  lieu,  non  pas  le  samedi  26  juillet  18ol,  mais  le  jeudi  24, 
entre  M.  Ledru-Rollin  et  moi. 

Dans  ce  fait,  qu'y  a-t-il  donc  de  surprenant  et  «  qui  doive 
étonner,  même  ceux  qui  ne  s'étonnent  plus  de  rien?  » 

Le  2  septembre  1848,  est-ce  que,  rangé  du  côté  des  lâ- 
ches, j'étais  contre  M.  Ledru-Rollin  avec  M.  Gavaignac, 
celui-ci  réclamant  le  maintien  indéfini  de  l'état  de  siège,  ou 
contre  M.  Gavaignac  avec  M.  Ledru-Rollin,  celui-ci  pre- 
nant en  ces  termes  l'énergique  défense  de  la  liberté  de  la 
presse  : 

a  Une  fois  la  France  frappée,  il  faudra  la  frapper  continuellement-  Ce 
qui  n'est  qu'une  exception  aujourd'hui  devra  devenir  une  situation  nor- 
male. Alors  vous  aurez  fait  de  la  République,  non  un  gouvernement  h 
larges  bases,  mais  un  gouvernement  dictatorial,  exceptionnel  (1).  » 

Que  l'on  ouvre  la  Presse  du  7  septembre  1848,  et  l'on 
verra  avec  qui  et  contre  qui  j'étais! 

Le  13  juin  1849,  est-ce  que,  rangé  du  côté  des  impos- 
teurs, j'étais  contre  M.  Ledru-Rollin  avec  MM.  Odilon  Bar- 
rot,  de  Falloux,  Drouin  de  Lhuys  consommant  la  chute  de 
la  Républi(iue  romaine,  ou  contre  MM.  Drouin  de  Lhuys,  de 
Falloux  et  Barrot,  avec  M.  Ledru-Rollin,  invoquant  le 
§V  de   la  Gonstilution,  lequel  déclare   que   la  Réj)ubli- 

^;l)  LEDiiu-KuLLiN,  2  septembre  1818. 


VISITE  A  M.  LEDRU-ROLLIN.  -JOa 

que  française  respecte  les  nationalités  étrangères  comme 
elle  entend  faire  respecter  sa  propre  nationalité,  et  (jifclle 
n'emploiera  jamais  ses  forces  contre  la  liberté  d  aucun 
peuple  ? 

Que  l'on  ouvre  encore  la  Presse  du  14  juin  1849,  et  l'on 
verra  avec  qui  et  contre  qui  j'étais  encore  ! 

Le  18  octobre  1849,  est-ce  qu'au  procès  de  Versailles  mon 
témoignage  a  fait  défaut  h  M.  Ledru-Rollin,  malgré  tous  les 
efforts  de  M,  Baroche  pour  m'intimider? 

De  quoi  s'étonne-t-on  ? 

Je  le  demande. 


1851 


LE  VRAI  NO]\I  DE  LA  LlBllRTE  RÉGLEMENTÉE. 


l'i-  août  1851. 

Je  reçois  de  mon  honorable  collègne.  M.  Joret.  représen- 
tant (In  peuple,  la  lettre  suivante  : 

-1  .)/.  Emile  de  Girardin. 

Salles  (Gers),  24  juillet  1851. 
«  Mon  cher  collègue, 
»  Profitant  d'un  congé  que  l'état  de  ma  santé  rendait  in- 
dispensable, j'arrivais  au  terme  d'un  pénible  voyage  de 
trois  jours,  lorsque  ayant  atteint  le  dernier  relai  qui  devait 
me  conduire  à  ma  destination,  je  descendis  un  instant  de 
voiture,  pendant  le  temps  nécessaire  pour  changer  les  che- 
vaux. Aussitôt  je  vis  deux  gendarmes  se  diriger  vers  moi, 
et,  en  m'abordant,  l'un  d'eux  me  dit  :  «  monsieur  joret, 

»  PUISQUE  vous  ÊTES  ICI,  VOUS  AVEZ  SANS  DOUTE    UNE  CARTE  OU 
»  UN  PASSEPORT.  » 

))  Je  laisse  à  tous  mes  collègues  et  à  tous  les  hommes  de 
cœur  le  soin  d'apprécier  ce  que  je  dus  éprouver  de  sur- 
prise en  me  voyant  interpellé  de  cette  sorte.  Cependant  je 
parvins  à  dominer  le  sentiment  de  la  plus  légitime  indigna- 
tion, tant  j'aurais  regretté  d'èlre  la  cause  de  quelque  dé- 
sordre. 

»  Néanmoins,  quehpie  rései'vée  que  fol  ma  réponse,  elle 


LE  \'RAi  NOAJ  l)K  ï..\  LiBKin  !•:  UEGLEMHMEK.    5()7 

salïll  pour  faire  compiviulre  au  goiuiai'iiic  limprcssion  (juo 
je  ressentais,  el  il  s'éloigna  en  nie  disant  «  r/H'/7  était  oIAiyé 
de  faive  son  devoir.  » 

»  Ainsi,  il  entre  clans  les  droits  et  les  devoirs  d'un  gen- 
darme qui  rencontre  nn  représentant  du  peuple  qui  lui  est 
parfaitement  connu,  puisqu'il  l'interpelle  par  son  nom,  de 
lui  demander  compte  des  motifs  qui  l'amènent  dans  son 
département ,  dans  un  canton  limitrophe  de  celui  où  il  a 
passé  toute  sa  vie  d'homme,  et  dont  il  a  l'honneur  d'être 
depuis  longues  années  le  mandataire  au  conseil  général, 
dans  un  pays  où  sa  famille  occupe  depuis  un  siècle  une 
position  honorable  et  j'ose  dire  honorée. 

»  Pour  moi,  qui  ne  crois  pas  qu'il  soit  possible  de  pousser 
plus  loin  l'outrage  à  la  représentation  nationale,  à  la  sou- 
veraineté du  peuple,  je  croirais  manquer  à  tous  mes  de- 
voirs si  je  n'appelais  pas  l'attention  des  honnêtes  gens  de 
tous  les  partis  sur  un  fait  aussi  caractéristique. 

»  Vous,  mon  cher  collègue,  l'éminent  et  courageux  dé- 
fenseur de  la  Liberté,  vous  vous  empresserez,  j'en  suis  cer- 
tain, de  donner  une  place  dans  la  Presse  au  fait  que  je    ' 
vous  signale. 

»  A  vous  de  cœur. 

»   JORET , 

»  Représentant  du  peuple.  » 

La  lettre  qu'on  vient  de  lire  prouve  avec  quelle  effrayante 
vitesse  on  glisse  sur  la  pente  de  la  Liberté  limitée.,  dont  le 
vrai  nom  est  V Arbitraire  illimité  ! 

Mon  collègue  et  mon  ami  M.  Joret,  qui  me  reprochait  sou- 
vent, il  y  a  quelques  douze  mois,  dans  l'intimité  de  nos 
discussions,  d'être  absolu,  reconnaît-il  maintenant  que  je 
n'avais  pas  tort,  lorsque  j'annonçais,  dès  le  mois  de  janvier 
1849,  que  par  la  logique  des  choses,  plus  forte  que  la  vo- 
lonté des  hommes,  on  en  aiTiverait  où  l'on  est  déjà  arrivé? 

On  ne  s'arrêtera  pas  là. 

On  ira  plus  loin  encore. 

On  peut  abattre  l'arbitraire  ;  on  n(>  peut  pas  Tai  lèlei'. 


Plus  on  a  fait  d'arbitraire  et  plus  il  est  certain  que  Ton 
en  fera. 

11  y  a  un  an,  c'étaient  MM.  Dain  et  Hennequin,  candidats 
à  la  représentation,  qu'on  empêchait  de  se  mettre  en  com- 
munication avec  les  électeurs  ;  cette  année,  c'est  M.  Joret 
qui  est  sur  le  point  d'être  arrêté,  M.  Joret  à  qui  un  mot,  un 
foit,  un  principe  douteux  ne  sauraient  été  i-eprochés;  dans 
quelques  mois,  ce  sera  M.  Dufaure,  ce  sera  M.  Cavaignac. 
ce  sera  M.  Changamier qui  sait  oii  et  devant  qui  s'ar- 
rêteront Texcès  de  la  défiance,  la  témérité  de  la  peur,  l'au- 
dace de  l'arbitraire  ?  Nul  ne  le  sait  et  ne  peut  le  savoir,  car 
ce  qui  caractérise  particulièrement  la  liberté  réglementée, 
c'est  de  n'avoir  aucune  règle. 


1851. 


HOTEL  ET  PRISON, 


l<-'  août  1851. 

Un  jeune  écrivjtiu  d'un  rare  lalciil  improvise,  sous  l'em- 
pire (l'une  vive  et  louable  émotion,  un  article  où  la  guillo- 
tine reçoit  un  coup  qui  la  fait  chanceler  et  crier. 

Ce  jeune  écrivain  est  condamné,  par  suite  de  cet  ai  (irlcct 
pour  ce  délit  de  lèse-guillotine,  à  dix  mois  de  prison. 

Ce  jeune  écrivain,  qui  aura  vingt-et-unans  avant  l^niDls 
de  mai  1852,  se  nomme  Charles  Hugo. 

Pendant  qu'il  en  est  ainsi,  en  l'an  III  de  la  deuxième  Ré- 
publique française,  un  autre  écrivain  qui,  en  d'autres  temps, 
n'avait  pas  traité  la  peine  de  mort  avec  plus  de  rév.îrence, 
devenu,  grâce  à  la  révolution  du  24  février  1848,  niinistn; 
de  rintérieur,  encourt,  le  l'i  mai  184Î).  l.i  condamnation 
suivante  : 

"  L'Assemblée  nationale,  blâmant  la  dépêche  télégraphique  du  12  mai, 
adressée  aux  département  par  le  ministre  de  l'intérieur,  passe  à  l'ordre  du 
jour.  » 

Malgré  la  .sévérité  de  cette  condamnation,  a  peine  est-il 
rendu  au  ministère  qu'il  tombe  en  récidive  et  encourt,  le  21 
juillet  1851,  une  seconde  conrlamnation.  non  moins  méritée. 
conçue  en  ces  termes  : 

«  L'Assemblée  nationale,  tout  en  regrettant  que,  dans  quelques  loca- 
lités, l'administration  ait,  contrairement  à  son  devoir,  usé  de  son  influence 
pour  exciter  les  citoyens  à  pétitionner,  ordonne  le  dépôt,  au  bureau  d';s 
renseignements,  des  pétitions  demandant  la  révi.->ion  légale.  » 
X,  14 


-2iO  1851. 

Cet  écrivain,  qui,  avant  d'être  minisire,  avait  combattu 
pour  la  liberté,  attaqué  l'iniquité  des  impôts,  démontré 
l'exagération  des  budgets,  démandé  la  réciprocité  des  échan- 
ges, dénoncé  l'égoïsme  de  la  bourgeoisie,  exposé  les  souf- 
frances et  les  privations  du  peuple,  célébré  la  République 
dans  les  termes  les  plus  enthousiastes,  cet  écrivain  renégat, 
ce  ministre  condamné  deux  fois  se  nomme  Léon  Faucher. 

M.  Charles  Hugo,  frappé  par  un  ariêt,  expie  la  générosité 
de  ses  sentiments  au  fond  d'un  cachot  de  la  Conciergerie, 
où  il  a  été  écroué. 

M.  Léon  Faucher,  flétri  par  deux  condamnations,  les  brave 
au  ministère  de  l'intérieur,  où  il  persiste  à  trôner. 

Il  dit  dédaigneusement  que  les  deux  Assen)blées  qui  l'ont 
condamné  ont  eu  tort;  mais  il  ajoute  doctoralement  que  les 
jurés  qui  ont  condamné  M.  Charles  Hugo  ont  eu  raison. 

Tel  est  le  personnage. 


1851 


LA  LOT  INVISIBLE. 


6  noût  1851. 

C'est  demain  6  août  1851  que  le  gérant  du  Siècle,  M.  Sou- 
gère,  et  l'un  de  ses  principaux  rédacteurs,  M.  Louis  Jour- 
dan,  comparaîtront  devant  le  jury.  Je  ne  sais  pas  exprimer 
une  espérance  que  je  n'ai  point; je  ne  sais  pas  afficher  une 
confiance  qui  n'est  pas  en  moi  ;  la  liberté  n'existe  plus  en 
France. 

Preuves  : 

La  Presse  a  deux  de  ses  gérants  sous  les  verroux  de  la 
Conciergerie.  VÉvéïiement  y  a  un  de  ses  gérants  et  deux 
de  ses  rédacteurs.  L'ancien  rédacteur  en  chef  du  Peuple, 
M.  Proudhon,  l'un  des  écrivains  éminents  de  notre  temps, 
est  enterré  depuis  plus  de  deux  ans  dans  un  cachot.  C'est 
par  miracle  que  les  écrivains  de  V Assemblée  nationale  ont 
échappé  à  une  condamnation  sous  le  coup  de  laquelle  est 
tombé  l'un  des  deux  principaux  rédacteurs  du  Messager  de 
l'Assemblée,  etc.,  etc.,  etc. 

Le  Siècle  doit  donc  s'attendre  à  aller  tenir  compagnie  à 
VÉvénem^ent,  à  la  Presse,  au  Peuple,  au  Messager  de  V As- 
semblée, etc.,  etc.  Aucun  journal  indépendant  ne  doit  s'a- 
buser par  une  trompeuse  illusion  ;  heureusement,  le  suffrage 


universel  sera  en  1852,  au  jury  de  1849,  de  1850  et  de  1851, 
ce  que  la  cour  d'appel  est  au  tribunal  d'inslance.  Il  n'y  a 
plus  que  quelques  mois  à  attendre. 

Patience. 

Aucune  foi  n'a  triomphé  sans  martyr,  et  peut-être  M. 
Louis-Napoléon  Bonaparte  ne  serait-il  pas  aujourd'hui  pré- 
sident de  la  République  s'il  n'avait  pas  été  enfermé  pen- 
dant sept  ans  à  Ham. 


II. 


8  août  1851. 

En  lisant  dans  le  Siècle  le  plaidoyer  de  M.  Senard,  il  est 
une  réflexion  que  je  ne  pouvais  écarter,  ot  dont  je  ne  crois 
pas  inutile  de  faire  part  à  mes  électeurs. 

Je  me  disais  :  Cet  habile  avocat,  qui  revendique  avec 
tant  de  vigueur  et  de  souplesse  les  droits  de  la  presse,  et 
qui  s'appelle  M®  Senard,  serait-ce  le  même  homme  que  l'an- 
cien président  de  l'Assemblée  nationale,  qui  tolérait,  le  25 
juin  1848,  qu'un  firman  suspendît,  sans  jugement,  six  jour- 
naux? Serait-ce  le  même  homme  que  l'ancien  ministre 
de  l'intérieur,  qui,  le  20  août  1848,  suspendait,  également 
sans  jugement,  la  Gazette  de  Fronce  et  le  Représentant  du 
Peuple  ? 

Oui,  c'est  le  même  homme  qui  vient  aujourd'hui  relever 
le  cadavre  auquel  il  porta  le  premier  et  le  plus  rude  coup. 

Cette  année,  c'est  M.  Senard,  c'est  M.  Marie  qui  subissent 
cette  juste  expiation;  plus  tard,  ce  sera  le  lour  de  M.  Ba- 
roche,  ce  sera  celui  de  M.  ïlouher. 

Ils  auront  perdu  leurs  portefeuilles  de  ministres,  ils  au- 
ront repris  leurs  robes  d'avocats  ;  ils  viendront  i-evendiquer 
les  droits  de  la  presse,  dans  l'intérêt  de  quelque  bonapar- 
tiste déchu  et  irrité  qui  sera  accusé  devant  le  jury  de  les 
avoir  outrepassés. 

M.  Suin,  s'il  porte  encore  la  parole,  sera  inexorable  poui- 
leur  client. 


LA  LOI  LNVISIBLE.  213 

Toiles  sont  les  vicissitudes  de  la  politique,  lorsqu'elle  no 
repose  sur  aucun  principe,  lorsqu'il  n'y  a  que  l'Arbitraire 
régnant  sous  ce  nom  menteur  :  —  liberté  réglementée. 

En  août  1848,  j'ai  prédit  à  MM.  Cavaignac,  Senard  et  Ma- 
rie ce  qui  leur  arriverait;  en  août  1851,  je  prédis  à  MM. 
Bonaparte,  Baroche  et  Rouher  ce  qui  leur  arrivera. 


1851 


HAM  ET  LA  CONCIERGERIE. 


.<  Je  ne  me  plains  nullement  de  L'INCONVENANTE 
SIMPLICITÉ  DE  MA  demeure;  mais  ce  dont  Je  me 
plains,  cest  d'être  victime  de  mesures  vexatoires  inu- 
tiles a  ma  sûreté'. 

1)  Tous  les  besoins  journaliers  du  sei'vice  sont  soumis 

aux  investigations  les  plus   minutieuses;  -les  soins  du 

ji]ns  /idéle  serviteur  auquel  il  ait  été  permis  de  me 

suiire  sont  entrave's  par  des  obstacles  de  tous  genres.  » 

L.-s.  BOSAPABïE,  prisonnier  à  Hom. 


6  août  1851. 

Les  rédacteurs  de  VUnivers ,  de  V Assemblée  Nationale  et 
de  VUnion  raillent  agréablement  la  Presse,  parce  qu'elle  a 
dit  que  M.  Proudhon  pourrissait  dans  le  cachot  de  la  Con- 
ciergerie où  il  est  enterré. 

Oui  ou  non,  la  prison  dans  laquelle  M.  Proudhon  est  tenu 
sous  les  verroux  est-elle  un  cachot? 

Qu'est-ce  qu'un  cachot?  Un  cachot  est  une  prison  souter- 
raine, étroite  et  obscure.  {Dictionnaire  national.) 

Eh  bien  !  la  prison  de  M.  Proudhon  n'est-clle  pas  souter- 
raine ,  étroite  et  obscure  ?  Est-ce  un  séjour  sain ,  surtout 
pour  un  homme  privé  de  libellé,  privé  d'exercice,  pour  un 
écrivain  dont  le  travail  cchauire  le  cerveau? 

Je  ne  souhaite  ni  à  M.  Eugène  Veuillol,  ce  bon  chrétien, 
ni  aux  pseudonymes  de  M.  Guizol,  ni  aux  clients  de  M.  Ber- 


HAM  ET  LA  CONCIERGERIE.  215 

ryer,  le  sort  de  M.  Proudhon,  Irois  années  de  'capli\ilé  au 
fond  d'un  cachoL 

Je  dis  que  c'est  un  anachronisme. 

Mon  esprit,  plus  encore  que  mon  cœur,  en  est  révolté. 

Ah  !  si  M.  de  Persigny,  prisonnier  à  Versailles  sur  parole, 
quand  il  venait,  en  toute  liberté,  le  soir,  à  la  Presse,  en  1847 
et  1848,  m'entretenir  si  souvent  des  sentiments  généreux 
et  de  l'esprit  libéral  du  détenu-fugitif  de  Ham,  m'avait  dit 
un  seul  mot  qui  pût  me  faire  pressentir  que ,  sous  la  prési- 
dence de  M.  Louis  Bonaparte,  il  y  aurait  plus  d'écrivains 
poursuivis,  bâillonnés,  emprisonnés,  en  trois  années,  qu'il 
n'y  en  eut,  en  trente  années ,  sous  la  Restauration  de  1814 
et  sous  la  Monarchie  de  1830,  je  ne  lui  eusse  pas  permis  de 
prononcer  deux  fois  devant  moi  le  nom  que  j'ai  écrit, 
le  10  décembre,  sur  mon  bulletin  de  vote. 

Le  reproche  que  je  fais  à  M.  L.-N.  Bonaparte,  ce  n'est  pas 
de  suivre  une  politique  funeste,  c'est  de  ne  s'être  pas  mon- 
tré AVAM  le  10  décembre  ce  qu'il  s'est  montré  après  ,  ou 
de  n'être  pas  resté  après  ce  qu'il  était  avant. 

J'ai  le  droit  de  dire  que  j'ai  été  trompé. 

Et  je  le  dis. 

Je  ne  suis  pas  allé  au  devant  de  M.  L.-N.  Bonaparte. 

C'est  M.  L.-N.  Bonaparte  qui  est  venu  au  devant  de  moi. 

Je  ne  connaissais  pas  M.  de  Persigny. 

C'est  M.  de  Persigny,  condamné  de  la  cour  des  pairs,  qui 
est  venu  frapper  à  la  porte  de  l'écrivain  qui  dirige  la  Presse. 

Le  25  juin  1848,  nous  étions  l'un  et  l'autre  enfermés  dans 
la  même  prison. 

Pourquoi  fus-je  arrêté?  —Je  l'ignore  encore.  Ce  que  je 
sais,  c'est  que  lorsque,  le  premier,  je  posai  la  candidature 
de  M.  L.-N.  Bonaparte  en  opposition  de  celle  de  M.  E.  Cavai- 
gnac,  je  crus  combattre  l'Arbitraire  et  défendre  la  Liberté. 

Si  j'avais  su  perpétuer  le  même  régime ,  je  fusse  resté 
neutre  et  muet. 

Si  j'avais  su  ,  si  j'avais  pu  prévoir  que  les  prisons  de  la 
Conciergerie  et  de  Sainte-Pélagie  ne  suffiraient  pas  à  con- 


216  1851. 

tenir  tous  les  écrivains  qu'on  y  entasse,  jamais,  non  jamais 
ma  plume  n'eût  accepté  une  telle  complicité. 

Cette  complicité  involontaire,  je  l'ai  encourue  ;  plus  que 
personne  j'ai  donc  le  droit  de  protester  contre  la  captivité 
prolongée  qui  compromet  la  santé  d'un  écrivain  dont  le  ta- 
lent supérieur  n'est  contesté  par  personne,  et  dont  je  puis 
prendre  d'autant  plus  librement  la  défense  qu'il  m'a  plus 
d'une  fois  attaqué  sans  justice. 

Ni  les  railleries  de  VUnivo'S  et  de  l'Union,  ni  celles  de 
VAssemhlée  nationale  ne  m'imposeront  silence. 

Ce  que  je  dis,  en  I80I,  pour  M.  Proudhon,  c'est  ce  que  je 
disais,  en  1840,  pour  M.  Lamennais  ;  ce  que  je  demande, 
en  I80I,  sous  le  ministère  de  M.  Faucher,  pour  M.  P.-J.  Prou- 
dhon, enfermé  h  la  Conciergerie,  c'est  ce  que  je  demandais, 
en  1846,  sous  le  ministère  de  M.  Duchàtel,  pour  M.  L.-N. 
Bonaparte,  détenu  à  Ham. 


11. 


11  août  1851. 

Lorsque  VUnivers  cite,  il  devrait  citer  exactement,  tidè- 
lement;  c'est  ce  qu'il  ne  fail  pas  quand  il  m'attribue  cette 
phrase  :  «  paille  du  cachot  où  pourrit  M.  Proudhon.  » 

Je  défie  VUnivers  de  prouver  que  j'ai  parlé  de  a  paille.  » 

Je  hais  et  repousse  toute  exagération. 

J'aiditce  quej'avais  vu, rien  de  plus  que  ce  que  j'avais  vu. 

Je  n'ai  donc  pas  parlé  de  paille. 

J'ai  parlé  d'un  «  cachot  où  pourrit  M.  Proudhon.  » 

Ce  que  j'ai  dit  est  vrai. 

Ce  cachot  est  une  cave  étroite  qui  ne  reçoit  qu'un  faible 
jour  par  un  soupirail  vitré. 

Si  sept  années  de  captivité  à  Ham  ont  exercé  sur  M.  L.-N. 
Bonaparte  l'influence  funeste  dont  ses  meilleurs  amis  di- 
sent qu'il  se  ressent  encore  ,  je  n'hésite  pas  à  déclarer  que 
trois  années  d'emprisonnement  dans  un  cachot  humide  ne 
sauraient  avoii"  sur  M.  1\-J.  l^roudhon  un  moins  fâcheux 
efTet. 


HAM  ET  LA  CONCIERGERIE..  217 

—  Mais  M.  Proudhon  a  la  liberté  de  sortir. 

—  Oui,  cela  est  vrai,  M.  Proudhon  peut  obtenir  la  liberté 
de  sortir  trois  fois  par  mois,  en  en  demandant  l'autorisa- 
tion ,  et  c'est  probablement  à  cette  liberté  réparatrice  qu'il 
devra  de  ne  pas  voir  sa  santé  entièrement  compromise. 

Il  ne  m'en  coûte  jamais  de  rendre  justice  à  qui  la  mérite; 
je  reconnais  donc  que  M.  Carlier, préfet  de  police,  a  adouci, 
autant  qu'il  avait  le  pouvoir  de  le  faire,  la  rigueur  des  con- 
damnations qui  ont  frappé  ,  depuis  trois  années ,  tant  d'é- 
crivains. Mais  de  ce  que  M.  Proudhon  peut,  trois  fois  par 
mois,  respirer  l'air  salubre,  s'ensuit-il  que  la  cave  où  il  est 
renfermé  pendant  vingt-sept  jours  sur  trente  ne  soit  pas 
un  cachot  humide,  et  qu'un  tel  supplice  infligé,  en  1851,  à  un 
très  éminent  écrivain,  ne  soit  un  révoltant  anachronisme? 

Pour  trouver  cela  tout  simple,  il  n'y  a  que  le  journal  qui 
trouve  que  le  roi  de  Naples,  ce  roi  parjure,  ce  roi  cruel, 
est  le  meilleur  des  rois  ;  pour  une  telle  besogne  ,  il  n'y  a 
que  le  meilleur  des  journaux  monarchiques  et  religieux. 


1851 


ÉGALITÉ  DEVANT  LA  LOT 


^1  M.  le  procureur  de  la  République. 

9  août  1857. 

«  Deux  gérants  de  la  Presse,  acluel]ementenpnson,runà 
la  Conciergerie,  l'autre  à  Sainte-Pélagie,  me  donnent  le 
droit  et  m'imposent  le  devoir  de  vous  dénoncer  publique- 
ment l'article  qui  a  paru  dans  le  Constitutionnel  de  ce  jour, 
ai'ticle  signé  par  M.  Granier  de  Cassagnac,  numéro  signé 
par  M.  Denain. 

»  Je  suis  partisan  de  la  liberté  absolue  de  la  presse,  mais  à 
la  condition  de  l'égalité  absolue  de  la  lui. 

»  Or,  les  lois  des  11  août  1848  et  29  juillet  1849  sont  conçues 
en  ces  termes  formols  : 

«  Article  l'^''.  Toute  attaque  par  l'un  des  moyens  énoncés  en  l'arti- 
cle pf  de  la  loi  du  17  mai  1819  contre  les  droits  et  l'autorité  de  l'Assem- 
blé nationale,  contre  les  institutions  républicaines  et  la  Constitution..  ., 
sera  punie  d'un  emprisonnement  de  trois  mois  à  cinq  ans,  et  d'une  amende 
de  trois  cents  francs  à  six  mille  francs. 

»  Art.  4.  Quiconque,  par  un  des  moyens  énoncés  en  l'article  \^r  de  la 
loi  du  17  mai  1B19,  aura  excité  à  la  haine  et  au  mépris  du  gouvernement 
de  la  République,  sera  puni  d'un  empri:^onnement  d'un  moi»  à  qiiatre  ans, 
et  d'une  amende  de  cent  cinquante  francs  à  cinq  mille  francs. 

»  Art.  7.  Quiconque,  par  l'un  des  moyens  énoncés  en  l'article  l^'  de 
la  loi  du  17  mai  IB19,  aura  cherché  à  troubler  la  paix  publique  en  exci- 


ÉGALITÉ  DEVANT  LA  LOI.  219 

tant  le  mépris  ou  la  haine  des  citoyens  les  uns  contre  les  autres,  sera 
puni  d'un  emprisonnement  de  quinze  jours  à  deux  ans,  et  d'une  amende 
de  cent  francs  à  quatre  mille  francs.  » 

LOI    DU   29   JUILLET  1849. 

rt  Art.  3.  Toute  attaque  par  l'un  des  mêmes  moyens  (article  1«' de  la 
loi  du  17  mai  1819)  contre  le  respect  dû  aux  lois  et  l'inviolabilité  des  droits 
qu'elles  ont  consacrés,  toute  apologie  de  faits  qualifiés  crimes  ou  délits  par 
la  loi  pénale,  sera  punie  d'un  emprisonnement  d'un  mois  à  deux  ans,  et 
d'une  amende  de  seize  francs  à  mille  francs.  » 

»  Monsieur  le  procureur  de  la  République,  je  viens  de  vous 
rappeler  et  de  mettre  sous  vos  yeux  les  articles  l®*",  4  et  7 
de  la  loi  du  11  août  1848,  et  l'article  3  de  la  loi  du  29  juillet 
1849  ;  il  me  reste  maintenant  à  citer  et  à  placer  sous  vos 
yeux  les  passages  de  l'article  du  Constitutionnel  qui  con- 
tiennent, de  la  manière  la  plus  formelle  : 

»  l°Le  délit  d'attaque  contre  les  droits  de  l'Assemblée  na- 
tionale, les  institutions  républicaines  et  la  Constitution; 

»  2°  Le  délit  d'excitation  au  mépris  ou  à  la  haine  des  ci- 
toyens les  uns  contre  les  autres,  de  nature  à  troubler  la  paix 
publique  ; 

»  3'^  Le  délit  d'attaque  contre  le  respect  dû  aux  lois  et  l'in- 
violabilité des  droits  qu'elles  ont  consacrés,  mais  surtout 
d'apologie  de  faits  qualifiés  crimes  ou  délits  par  la  loi  pé- 
nale. 

»  Voici  ces  passages  : 

a  Deux  raisons,  claires  comme  le  jour,  veulent  que  les  vœux  manifes- 
tes, éclatants  du  pays,  pour  la  révision,  soient  écoutés,  nonobstant  le  bon 
plaisir  des  188  socialistes,  terroristes,  légitimistes,  orléanistes,  sophistes  et 
brouillons,  coalisés  contre  la  France  entière. 

»  La  première  est  tirée  des  circonstances  mêmes  et  de  l'esprit  qui  pré- 
sidèrent à  la  formation  et  aux  travaux  de  cette  Assemblée  constituante, 
qui  pèse  encore  par  son  oeuvre  sur  le  pays. 

»  Qui  pourrait  posséder  une  mémoire  assez  courte  pour  avoir  oublié 
ces  circonstances  ?  Qui  n'a  vu  le  commissaire  ordinaire  on  extraordinaire 
du  département  imposer  sa  candidature  à  ses  administrés?  Qui  n'a  vu  les 
clubs  du  chef-lieu  propager  ces  candidatures  avec  menaces? 

»  Où  sont  aujourd'hui  les  vrais  auteurs  de  la  Constitution,  ceux  qui 
l'ont  inspirée,  ou  ceux  qui  Tout  faite?  Les  uns  sont  dans  les  casemates  de 
Belle-Isle,  les  autres  dans  les  prisons  de  Doullens,  ceux-ci  en  Angleterre, 
ceux-là  en  Suisse;  les  mieux  traités  sont  dans  l'oubli. 


220  1851. 

))  Voilà  donc  la  situation  que  les  18B  membres  coalisés  voudraient 
faire  à  la  France.  Ils  prétendent  que  lorsque  la  justice  a  châtié  ou  dispersé 
les  hommes  de  février,  le  pays  subisse  leurs  idées;  ils  prétendent  que 
lorsque  les  électeurs  ont  dédaigneusement  écarté  M.  Marrast,  le  pays  s'in- 
cline soas  ses  principes  ;  ils  prétendent  que  lorsque  l'agriculture,  le  com- 
merce, l'industrie,  les  intérêts  légitimes  de  tout  genre,  ont  vu,  grâce  à  im 
gouvernement  sage  et  ferme,  renaître  un  peu  d'ordre,  de  sécurité  et  de 
confiance,  nous  soyions  condamnés  à  rester  sous  l'empire  d'une  Constitu- 
tion représentant  une  époque ,  des  événements ,  des  théories  et  des 
hommes  ,  à  l'empire  desquels  c'est  un  bienfait  providentiel  d'avoir 
échappé  ? 

»  En  vérité,  il  n'y  a  qu'une  chose  qui  pvit  égaler,  en  cnormité,  l'outre- 
cuidance d'une  telle  prétention  :  c'est  la  sottise  de  ceux  qui  consentiraient 
à  la  subir. 

»  Une  seconde  raison  assure  à  la  majorité  du  pays  bien  constatée,  non 
seulement  le  pouvoir,  mais  le  droit  de  passer  outre  à  la  révision  et  à  la 
réélection,  nonobstant  les  188  socialistes,  terroristes,  légitimistes,  orléa- 
nistes et  brouillons  coalisés;  c'est  que  si  la  raison  de  forme  qu'ils  opposent 
était  respectable  aujourd'hui,  elle  le  serait  également  dans  cent  ans;  et 
qu'alors  les  trois-quarts  d'une  nation  pourraient  être  perpétuellement 
soumis  au  caprice  de  l'autre  quart,  parce  qu'il  aurait  plu  à  une  Assem- 
blée transitoire,  bigarrée,  oubliée  ou  méprisée,  d'établir,  de  sa  propre  au- 
torité, sans  la  sanction  des  électeurs,  une  clause  qui  rendrait  toute  révision 
impossible. 

>)  Nous  le  demandons,  est-ce  que  c'est  là  un  état  normal  et  tolérable, 
que  le  quart  d'un  pays  fasse  la  loi  aux  trois  autres  quarts?  Est-ce  que 
c'est  juste,  raisonnable,  régulier,  moral?  Est-ce  que  c'est  possible?  Per- 
sonne, personne  de  sensé  et  d'honnête  n'oserait  le  dire  ;  et  il  faut  la  rage 
des  partis  violents  et  le  cynisme  des  brouillons  pour  oser  soutenir,  au 
grand  jour  de  la  publicité,  une  prétention  si  évidemment  inique,  odieuse 
et  révolutionnaire. 

»  Ah!  vous  êtes  188  décidés  à  n'entendre  aucune  raison,  à  fermer  l'o- 
reille au  cri  unanime  des  conseils  d'arrondissement,  des  conseils  généraux, 
de  deux  millions  de  pétitionnaires,  au  cri  de  la  France,  enfin?  Eh  bien  ! 
c'est  précisément  parce  qu'il  n'y  a  rien  à  attendre  de  vous,  parce  que  vous 
n'avez  d'entrailles  ni  pour  le  droit  du  pays,  ni  pour  ses  besoins,  ni  pour 
son  désespoir  ;  c'est  parce  que  vous  êtes  entièrement  absorbés  par  vos  hai- 
nes, par  vos  jalousies,  par  vos  ambitions,  par  votre  soif  inextinguible  de 
domination;  —  c'est  pour  cela  qu'il  ne  faut  ni  vous  compter,  ni  vous  écou- 
ter, ni  vous  craindre. 

»  Donc,  que  la  majorité  de  l'Assemblée  passe  outre . . .  » 

GBANIER  DE  CASSAGNAC. 

»  La  Coiisliltitioii  pivvoil  le  cas  où  elle  pourra  être  rovi- 
scc,  mais  l'article  111   qui   pi'évoil  ce  cas   délerniiiie.  en 


EGALITE  DEVANT  LA  LOL  -m 

même  temps,  quelles  lurmes  tlevi'ont  être  observées  pour 
celle  révision. 

»  Ai-je  besoin,  monsieui'  le  procureur  de  la  République, 
de  vous  en  rappeler  ici  les  termes? 

»  Ils  sont  formels  ;  les  voici  : 

CHAPITRE  XI. 

PE   LA   KÉVISION   DE   LA   CONSTITDTION. 

a  Art.  111.  Loi'sque,  clans  la  dernière  année  d'une  législature,  l'Assem- 
blée nationale  aura  émis  le  vœu  que  la  Constitution  soit  modifiée  en  tout 
ou  en  partie,  il  sera  procédé  à  cette  révision  de  la  manière  suivante  : 

«  Le  vœu  exprimé  par  l'Assemblée  ne  sera  converti  en  résolution  défini- 
»  tive  qu'après  trois  délibérations  consécutives,  prises  chacune  à  un  mois 
»  d'intervalle,  et  aux  trois  qoakts  des  suffrages  exprimés.  Le  nombre 
»  des  votants  devra  être  de  rinq  cents  aux  moins.  » 

»  Rien  de  plus  formel  que  les  termes  de  cet  article. 

»  Rien  de  plus  incontestable  que,  si  cet  article  n'existait 
pas  dans  la  Constitution,  le  droit  de  révision  n'existerait 
pas  plus  qu'il  n'existait  dans  les  chartes  immuables  de  1814 
et  de  1830. 

»  Le  droit  de  révision  n'existe  donc  qu'en  conséquence  de 
l'article  111  de  la  Constitution. 

»  Cet  article  a  permis  et  permet  encore  de  demander  la  ré- 
vision de  la  Constitution,  mais  à  la  condition  expresse  que 
cette  révision  aura  strictement  lieu  en  se  conformant  à 
toutes  les  formalités  qu'il  prescrit,  à  toutes  les  garanties 
qu'il  exige. 

»  Gela  est  clair,  cela  est  évident,  cela  est  manifeste. 

»  Cela  est  incontestable. 

»  Demander  que  la  révision  ait  lieu  NONOBSTANT  le  chif- 
fre de  188  qui  est  le  quart  plus  un  du  nombre  de  730,  c'est 
attaquer  ouvertement  la  Constitution  et  les  droits  que  tient 
d'elle  la  minorité  de  l'Assemblée  nationale;  c'est  commettre 
le  crime  que  prévoyait  en  ces  termes  l'article  5  de  la  loi  du 
9  septembre  1835  : 

«  L'attaque  contre  le  principe  ou  la  forme  du  gouvernement  établi  par  la 
Charte  de  1830,  tels  qu'ils  sont  définis  par  la  loi  du  29  novembre  1830, 
est  un  attentat  à  la  sûi"eté  de  l'État,  lorsqu'elle  a  pour  but  d'exciter  à  la 


222  1851. 

destruction  ou  au  changement  du  gouvernement.  Celui  qui  s'en  rendra 
coupable  sera  jugé  et  puni  conformément  aux  derniers  paragraphes  de 
l'article  pr. 

»  5i  elle  a  été  suivie  d'effet,  elle  sera  punie  de  la  peine  de  mort,  confor- 
mément à  l'art.  87  du  Code  pénal  ; 

»  Si  elle  n'a  pas  été  suivie  d'effet,  elle  sera  puniede  la  détention  et  d'une 
amende  de  10,000  francs  à  50,000  mille  francs.  » 

»  Dispositions  qui,  VOUS  le  savez,  monsieur  le  procureur  de 
la  République,  furent  appliquées,  en  1838,  à  l'auteur  d'une 
brochure  intitulée  :  Relation  historique  des  événements  du 
mois  d'Octobre  1836.  Le  prince  Napoléon  à  Strasbourg. 

»  L'auteur  de  cet  écrit  est  aujourd'hui  l'un  des  aides-de- 
camp  ou  officiers  d'ordonnance  de  M.  le  président  de  la 
République. 

»  Il  se  nomme  Laity. 

y>  Il  fut  condamné,  en  1838,  à  : 

»    CINQ  ANS  DE  DÉTENTION; 
»   DIX  MILLE  FRANCS  D'aMENDE  ; 

»  LA  SURVEILLANCE  DE  LA  HAUTE  POLICE  PENDANT  TOUTE  SA 
VIE. 

»  C'est  à  l'occasion  de  cette  publication  que  M.  L.-N.  Bo- 
naparte écrivît  à  Fauteur,  le  2  juillet  1838  : 

«  On  vous  demandera  sans  doute  où  vous  avez  puisé  toutes  les  asser- 
tions que  vous  avancez;  vous  pouvez  dire  que  vous  les  tenez  de  moi. 

»  Adieu,  mon  cher  Laity;  j'espérerais  encore  dans  la  justice  si  l'intérêt 
du  moment  n'était  pas  la  seule  morale  des  partis. 

»   NAPOLÉON-LOUIS.  » 

»  Prétendre  que  la  France  est  déliée  de  tout  respect  à  la 
Constitution,  parce  que  ceux  qui  l'ont  inspirée  ou  ceux  qui 
l'ont  faite  sont,  les  uns  dans  les  casemates  de  Belle-lsic, 
les  autres  dans  les  prisons  de  DouUens,  ceux-ci  en  Angle- 
terre, ceux-là  en  Suisse,  c'est  pousser  à  la  haine  et  au  mé- 
pris du  gouvernement  de  la  République,  délit  prévu  par 
Tarticle  4  de  la  loi  du  11  août  1848. 

»  Demander  la  révision  de  la  Conslilulion,  en  ne  tenant 
aucun  compte  de  la  prescription  formelle  de  l'article  111, 
sans  lequel  cette  révision  ne  saurait  avoir  lieu,  et  en  s'ap- 
l)uyiinl  sur  cotlo  allégalion  ([ne  '<  les  188  représenlanîs  du 


ÉGALITÉ  DEVANT  LA  LOL  223 

»  peuple  formant  la  majorité  constitutionnelle  sont  des  so- 
»  cialisles,  des  lerrorisfes.  des  légitimistes,  des  orléanistes, 
»  des  sophistes  et  des  brouillons  coalisés  contre  la  France 
»  entière,  »  c'est  troubler  la  paix  publique  par  le  délit  d'ex- 
citation au  mépris  ou  à  la  haine  des  citoyens,  délit  prévu 
par  l'article  7  de  la  loi  du  11  août  1848  ;  c'est  commettre  ce 
délit  de  la  nature  la  plus  grave  et  dans  les  circonstances 
les  plus  critiques.  Si  ce  n'est  pas  là  encourager  l'usurpation 
et  fomenter  la  guerre  civile,  alors,  il  faut  reconnaître  qu'il 
n'est  au  pouvoir  d'aucun  journal  de  le  faire ,  et  que  le  délit 
prévu  par  la  loi  du  11  août  1848  est  un  délit  imaginaire. 
Que  le  législateur  et  le  magistrat  le  reconnaissent;  ce  n'est 
certes  pas  moi  qui  m'y  opposerai,  mais  qu'ils  le  reconnais- 
sent hautement!  Je  le  repète  :  je  suis  partisan  déclaré  de 
la  liberté,  mais  à  la  condition  expresse  que  la  liberté  ne  se 
transformera  pas  en  privilège. 

»  Flétrir  la  Constitution  dans  son  origine,  traiter  l'Assem- 
blée constituante  «  d^assemblée  MÉPRISÉE,  »  et  soutenir, 
enfin ,  «  qu'il  n'y  a  qu'une  chose  qui  pourrait  égaler  en 
»  ÉNORMiTÉ  »  Toutrecuidance  de  ceux  qui  s'abritent  derrière 
les  termes  de  l'article  111  de  la  Constitution,  »  ce  serait  la 

»    SOTTISE  DE  CEUX  QUI    CONSENTIRAIENT  A  LA  SUBIR,  »  CC  Il'cst 

pas  seulement  attaquer  le  respect  dû  aux  lois  et  à  l'invio- 
labilité des  droits  qu'elles  ont  consacrés,  parmi  lesquels 
droits  se  trouve  expressément  le  droit  des  188  représen- 
tants du  peuple  formant  le  quart  plus  un  des  730  membres 
dont  se  compose  l'Assemblée  nationale,  c'est  aussi  pousser 
par  des  expressions  outrageantes  le  président  de  la  Répu- 
blique et  ses  ministres  à  commettre  un  fait  qualifié  crime 
par  la  loi  pénale,  et  prévu  par  l'article  68  de  la  Constitu- 
tion, qui  donne  le  nom  de  crime  de  haute  trahison  a  toute 
mesure  par  laquelle  le  président  de  la  République  mettrait 
obstacle  à  l'exercice  du  mandat  de  l'Assemblée  nationale, 
tel  qu'elle  le  tient  de  la  Constitution;  c'est  en  faire,  par 
anticipation,  l'audacieuse  et  coupable  apologie. 

i>  Vainement,  monsieur  le  procureur  de  la  République, 
l'auteur  de  Tarticle  que  je  vous  dénonce,  et  le  gérant  du 


•2-24  1851. 

Constitutionnel,  pour  se  justitier  d'avoir  soutenu  qu'on  avait 
<i  le  droit  de  passer  outre  à  la  révision  et  à  la  réélection 
»  nonobstant  les  188  socialistes,  terroristes,  légitimistes, 
»  orléanistes  et  brouillons  coalisés  »  essaieraient  de  dire 
«  qu'<7  iVest  pas  normal  et  tolérable  que  le  quart  d'un  pays 
»  fasse  la  loi  aux  trois  autres  quarts  ;  »  ce  qui  est  normal, 
c'est  ce  qui  est  conforme  à  la  Constitution  ;  car  si  la  Con- 
stitution n'avait  pas  prévu  et  réglé  le  droit  de  révision,  il 
est  incontestable  que  ce  droit  n'existerait  pas. 

»  Donc,  loin  de  blâmer  la  Constitution  de  1848,  loin  de  la 
flétrir,  il  faut  la  louer,  il  faut  l'honorer  d'avoir  été  plus  libé- 
rale et  moins  défiante  que  la  Charte  de  1814,  que  la  Charte 
de  1830,  qui  interdisaient,  sous  peine  de  détention,  même 
sous  peine  de  mort,  toute  discussion  sur  la  forme  du  gou- 
vernement, sur  la  monarchie  constitutionnelle,  sur  les 
droits  de  la  maison  régnante. 

»  L'opinion  émise  le  4  août  183o  à  la  Chambre  des  pairs 
par  M.  de  Broglie,  alors  président  du  conseil  et  auteur  des 
lois  de  septembre,  est  une  autorité  que  vous  pourrez  invo- 
quer. Celte  opinii^ii  est  conçue  en  ces  termes  : 

<!  Nous  n'admettons  pas  la  di>cussion  sur  le  roi,  sur  la  dynastie,  sur  la 
monarchie  constitutionnelle. 

»  La  presse,  messieurs,  ne  saurait  avoir  plus  de  droits  que  cette  tri- 
bune. Le  roi,  la  dynastie,  la  monarchie  coustitutionnelle  sont  placés  dan.") 
cette  enceinte  sous  la  sauvegarde  de  vos  respects  et  de  votre  sévérité  vigi- 
lante ;  hors  de  cette  enceinte,  ils  doivent  être  placés  sous  la  sauvegarde 
de  peines  sévères. 

»  Ce  que  nous  demandons  pour  la  personne  du  roi,  nous  vous  le  de- 
mandons pour  la  Constitution  du  pays,  pour  l'établissement  politique 
fondé  en  1830  ;  nous  vous  demandons  d'interdire  au  même  titre  et  par  les 
mêmes  moyens  toute  discussion  sur  les  droits  de  la  maison  régnante  et 
sur  la  monarchie  constitutionnÊlle,  telle  qu'elle  a  été  fondée  par  la 
Charte.  » 

»  Jamais  vous  n'aurez  eu,  monsieur  le  procureur  de  la  Ré- 
publique, plus  belle  cause  à  défendre,  au  double  point  de 
vue  de  la  légalité  et  de  la  liberté. 

»  L'histoire  de  la  France,  l'histoire  des  P]tats-Unis  et  de 
leurs  Conslilutioiis  sont  des  mines  qui  vous  fourniront 
d'inépuisables  et  (TiuN  incibles  arguments. 


EGALITE  DEVANT  LA  LOI.  225 

"Lcjury,  sans  nul  doute,  condanniera  l'écrivain  audacieux 
et  le  journal  téméraire  qui  ont  poussé  ce  cri  de  guerre  ci- 
vile et  de  coup  d'Etat  en  nous  jetant  à  la  face,  à  nous  re- 
présentants du  peuple,  au  nombre  de  188  au  moins,  fer- 
mement déterminés  à  défendre  le  droit  de  trois  millions 
d'électeurs  exclus,  cette  insulte  et  ce  défi  : 

«  IL  NE  FAUT  NI  VOCS  COMPTER  ,  NI  VOLS  ÉCOUTER,  SI 
vous    CRAINDRE.    » 

»  C'est  ce  défi,  c'est  cette  insulte,  c'est  cette  apologie  d'un 
fait  qualifié  crime,  c'est  cette  attaque  ouverte  à  la  Consti- 
tution et  à  la  loi  que  je  vous  dénonce  publiquement,  monsieur 
le  procureur  de  la  République,  puisque  le  Constitutionnel 
n'a  pas  été  saisi  ce  matin  et  ne  l'est  pas  encore  à  l'heure 
où  je  termine  cette  lettre. 

»  Ce  qu'on  ôte  à  la  liberté  de  la  presse  et  de  l'écrivain,  on 
l'ajoute  à  la  responsabilité  de  la  loi  et  du  magistrat. 

»  EMILE   DE   GIRARDIN.  » 

IL 

11  août  1851. 

«  En  vous  dénonçant  la  provocation  à  la  guerre  civile  qui 
a  paru,  le  9  août  1831,  dans  le  Constitutionnel^  je  n'ai  fait 
que  remplir  le  devoir  que  me  prescrivait  l'article  30  du  Code 
d'instruction  criminelle,  ainsi  conçu  : 

«  Toute  personne  qui  aura  été  témoin  d'un  attentat,  soit  contre  la  sû- 
reté publique,  soit  contre  la  vie  ou  la  propriété  d'un  individu,  sera  pareil- 
lement tenue  d'en  donner  avis  au  procureur  du  roi...  » 

»  Je  constate  aujourd'hui  lundi  11  août  que  le  numéro  du 
Constitutionnel  du  9  août  n'a  pas  été  saisi  ;  que  sa  provo- 
cation coupable,  aux  termes  de  la  législation  existante,  n'a 
été  l'objet  d'aucune  poursuite  ;  qu'il  a  pu  imprimer  impu- 
nément ce  qui  suit  : 

«  La  révision  de  la  Constitution  doit  avoir  lieu  nonobstant  le  bon  plaisir 
des  188  socialistes,  terroristes,  légitimistes,  orléanistes,  sophistes  et  brouil- 
lons coalisés  contre  la  Fi-ance  entière  ; 

h  II  ne  faut  ni  les  compter^  ni  les  écouter,  ni  les  craindre  ; 

X.  15 


î%  i85l. 

n  II  n'y  a  qu'une  chose  qni  puisse  égaler  en  énormité  l'outrecuidance 
d'une  pareille  prétention  ,  cesl  la  sottise  de  ceux  qui  consentiraient  à  la 
subir . 

»  La  prescription  de  l'article  111,  qui  exige  les  trois  quarts  des  votants, 
est  l'œuvre  anormale,  intolérable  d'une  Assemblée  méprisée.  » 

»  Je  constate  le  fait. 

»  Je  le  constate  pour  l'avenir. 

»  Je  le  constate  pour  le  passé. 

»  Je  le  constate  pour  l'histoire. 

»  Je  le  constate  pour  la  justice. 

»  Je  constate,  en  même  temps,  que  la  plus  légère,  la  plus 
douteuse  ofTense  à  la  personne  du  Président  de  la  Répu- 
blique, donne  aussitôt  lieu  à  la  saisie  et  î»  la  poursuite  de 
la  feuille  où  se  trouve  cette  attaque. 

»  Preuves  : 

»  La  saisie  et  la  poursuite  du  journal  In  Voix  du  Peuple 
et  la  condamnation  de  son  rédacteur  en  chef,  M.  Proudhon. 
à  trois  ans  de  prison  ; 

»  La  saisie  et  la  poursuite  du  journal  VAssemblée  natio- 
nale ; 

»  La  saisie  et  la  poursuite  du  journal  le  Corsaire  ; 

»  La  saisie  et  la  poursuite  du  journal  le  Charivari  ; 

»  La  saisie  et  la  poursuite  du  journal  la  Semaine  ; 

»  Et  autres  journaux  que  j'oublie  très  probablement  de 
mentionner. 

»  Si  l'article  l®""  de  la  loi  du  29  juillet  .1849  déclare  que 
«  les  articles  i  et  2  de  la  loi  du  il  août  Î84S sont  appu- 
is cables  aux  attaques  contre  les  droits  et  Vautorité  que  le 
»  président  de  la  République  tient  de  la  Constitution  et  aux 
»  offenses  envers  sa  personne,  »  ces  articles  sont  surtout 
applicables  à  ce  qui  en  fait  le  principal  objet. 

»  Quel  est  donc  le  principal  objet  des  articles  1  et  2  de  la 
loi  du  11  août  1848? 

»  C'est  de  punir  toute  attaque  contre  les  droits  et  l'auto- 
rité de  TAssemblée  nationale,  contre  les  institutions  répu- 
blicaines et  la  Constitution,  c'est  de  punir  toute  oflénse  en- 
vers l'Assemblée  nationale. 


ÉGALITÉ  DEVANT  LA  LOL  227 

>'  Je  vous  le  demantle,  monsieur  le  procureur  de  la  Ré- 
publique, d'où  vient  qu'on  poursuit  avec  tant  de  célérité 
et  de  rigueur  toute  attaque,  toute  offense  qui  effleurent  la 
personne  de  M.  le  président  de  la  République,  et  qu'on  ne 
poursuit,  môme  après  dénonciation,  aucune  attaque,  au- 
cune offense  dirigée,  à  bout  portant,  contre  la  Constitution, 
contre  les  institutions  républicaines,  contre  l'Assemblée 
nationale? 

»  Cette  question,  Publiciste,  je  vous  l'adresse  par  la  voie 
de  la  presse. 

B  Si  elle  reste  sans  réponse,  Représentant  du  peuple,  je 
la  poserai  à  la  tribune. 

»  J'ai  dévoué  ma  plume,  ma  parole  et  ma  vie  à  ces  deux 
tâches  : 

»  La  liberté  absolue  de  la  pensée  ; 

»  L'égalité  absolue  de  la  loi. 

«  Cette  égalité  absolue  de  la  loi  est-elle  observée,  lors- 
qu'on est  dispensé  à  l'égard  de  la  Constitution  du  respect 
qu'on  ne  saurait  enfreindre  h  l'égard  du  président  de  la 
République,  sans  s'exposer  aux  condamnations  les  plus 
sévères? 

»  Telle  est  la  question  que  le  Législateur  pose  au  Ma- 
gistrat. 

»  Vainement  et  faussement  le  Magistrat,  pour  s'excuser  et 
se  justifier,  répondrait  au  Législateur  que  la  Constitution 
ayant  admis,  dans  l'une  de  ses  dispositions,  le  droit  de  ré- 
vision, ce  droit  de  révision  implique  naturellement  celui 
de  critique. 

»  A  cette  impuissante  justification  du  Magistrat,  le  Pu- 
bliciste opposerait  d'autres  raisons  que  celles  que  donnait, 
dans  la  séance  du  24  mai  1851,  un  jurisconsulte,  ancien 
bâtonnier  de  l'ordre  des  avocats,  aujourd'hui  ministre  des 
affaires  étrangères.  Dans  cette  séance  du  24  mai  1851,  où  je 
venais  de  combattre  la  loi  du  31  mai  1850,  M.  Raroche  me 
répondait  : 

«  La  loi  du  31  mai  a  droit,  non  seulement  à  l'obéissance  de  tous,  mais 
elle  a  droit  au  respect  de  tous...  Déjà,  messieurs,  dans  une  circonstance 


que  je  rappelle  à  vos  souveuirs,  j'ai  eu  l'occasion  de  faire  remarquer  ce 
que  je  répète,  c'est  qu'une  loi,  tant  qu'elle  existe,  peut  être  attaquée,  sans 
doute...  Attendez  donc...  Elle  peut  être  attaquée  dans  les  formes  légales. 
Vous  avez  votre  droit  d'initiative  :  use/.-en  ;  mais  tant  que  la  loi  existe, 
tant  que  l'Assemblée  ne  l'a  pas  abrogée,  elle  a  droit  non  seulement,  je  le 
répète,  à  l'obéissance,  mais  au  respect  de  tous...  et  de  vous  surtout,  re- 
présentants du  peuple.. .  Il  paraît  que  ces  messieurs  oublient  qu'il  y  a  une 
loi  de  l'Assemblée  constituante  qui  qualifie  délit,  et  elle  a  eu  bien  raison, 
les  attaques  conti'e  le  respect  dû  à  la  loi  ;  ainsi,  ce  n'est  pas  seulement  l'o- 
béissance que  vous  devez  à  une  loi  existante  qui  a  été  votée  par  celte  As- 
semblée, mais  vous  lui  devez  encore  le  respect  !  » 

»  Non;  ce  ne  sont  pas  des  raisons  générales  et  contesta- 
bles que  j'emprunterai  à  M.  Baroche  ;  les  raisons  que  j'in- 
voquerai seront  spéciales  et  incontestables. 

»  Je  dis  : 

»  Si  l'article  111  de  la  Constitution  admet  le  droit  de  ré- 
vision, l'article  68  de  la  môme  Constitution  prescrit  que  le 
président  de  la  République  est  responsable.,  ainsi  que  les 
ministres,  les  agents  et  dépositaires  de  l'autorité  publique, 
chacun  en  ce  qui  le  concerne,  de  tous  les  actes  du  gouver- 
nement et  de  l'administration. 

»  J'ajoute  : 

»  Si  cet  article  68  est  applicable  à  un  président  non  rééli- 
gible,  à  plus  forte  raison  l'est-il  à  un  président  qui,  quoi- 
que non  rééligible,  apparaît  déjà,  dans  le  lointain,  en  can- 
didat. 

»  Je  conclus  ainsi  : 

»  Qui  dit  responsable  dit  discutable. 

»  Qui  dit  candidat  dit  sujet  à  un  examen. 

»  Imagine-t-on  un  candidat  dont  on  n'aurait  pas  le  droit 
d'interroger  le  passé,  de  crifi(iuer  les  actes,  de  scruter  les 
intentions,  de  peser  le  poids,  de  discuter  la  valeur? 
L'absurde  peut  exister,  mais  il  ne  se  suppose  pas. 

»  Si,  aux  termes  de  l'article  111,  la  Constitution  peut  être 
révisée^  aux  termes  de  rarlicle  68,  le  Président  peut  être 
discuté. 

»  Enlie  le  Président  et  la  Constitution,  il  y  a  donc,  ou 
plutôt  il  devrait  donc  y  avoir  égalité  devant  la  loi. 


EGALITE  DEVANT  LA  LOI.  229 

»  Si  le  parquet  poursuit  avec  vigilance  toute  attaque  diri- 
gée contre  le  Président,  il  devrait  poursuivre  avec  la  même 
vigilance  toute  attaque  dirigée  contre  la  Constitution. 

»  Oi",  ce  n'est  plus  à  vous  que  je  le  demande,  monsieur 
le  procureur  de  la  République,  puisque  ma  dénonciation 
est  restée  sans  ellét,  c'est  à  tous  ceux  qui  ont  lu  l'article  du 
Constitutionnel  :  jamais  attaque  plus  directe  et  moins  dé- 
guisée fut-elle  hasardée  contre  la  Constitution,  contre  la 
loi,  contre  les  droits  de  l'Assemblée  nationale?  En  balance 
de  cette  attaque  peut-on  placer  les  articles  qui  ont  paru 
dans  le  Peuple,  l'Assemblée  nationale,  le  Charivari  ou  la 
Semaine? 

»  Lorsque,  dans  quelques  jours,  M.  Sarrans  et  le  gérant 
de  la  Semaine,  cités  devant  la  cour  d'assises,  comparaîtront 
devant  le  jury,  le  Constitutionnel  à  la  main,  demandant 
leur  acquittement,  que  dira,  que  pourra  dire  celui  de  vos 
avocats-généraux  qui  sera  chargé  de  porter  la  parole  ? 

»  J'admets,  je  veux  admettre  que  la  Semaine  se  soit  ren- 
due coupable  du  délit  prévu  par  l'article  \^^  de  la  loi  du  29 
juillet  1849,  mais  est-ce  que  le  Constitutionnel  ne  s'est  pas 
rendu  coupable,  à  un  degré  bien  autrement  grave,  du  délit 
prévu  par  l'article  l®""  de  la  loi  du  11  août  1848? 

»  Entre  l'article  1®""  de  chacune  de  ces  deux  lois,  quelle 
différence  existe-t-il  donc?  —  Aucune;  si  ce  n'est  que  l'ar- 
ticle l®""  de  la  loi  du  29  juillet  1849  déclare  applicable  au 
président  de  la  République  l'article  l®''de  la  loi  du  11  août 
1848,  qui  est  relatif  à  la  Constitution  et  à  l'Assemblée  na- 
tionale. 

»  De  cette  indulgence  dont  abuse  la  presse  ministérielle, 
et  de  cette  rigueur  déployée  contre  la  presse  constitution- 
nelle, de  cette  inégalité  manifeste  devant  la  loi,  quelle  con- 
clusion la  France  devra-t-elle  tirer  ? 

«  Ah!  qu'elle  se  garde  d'en  tirer  cette  conclusion,  que  le 
jour  où  le  dépôt  du  pouvoir  et  le  glaive  de  la  loi  passeront 
de  droite  à  gauche,  on  devra  user  de  représailles  et  faire 
passer  à  gauche  l'impunité  qui  est  à  droite,  et  à  droite  la 
sévérité  qui  est  à  gauche;  non,  non,  cette  conclusion  serait 


230  1851. 

fausse  et  dangereuse  ;  la  vraie  et  salutaire  conclusion,  dont 
il  né  faut  pas  s'écarter,  c'est  la  condamnation  souveraine 
de  la  liberté  réglementée,  car,  avouez-le  vous-même,  mon- 
sieur le  procureur  de  la  République,  la  liberté  réglementée 
c'est  l'arbitraire,  puisque  c'est  pour  les  uns  la  sévérité  et 
pour  les  autres  l'impunité. 

»  EMILE   DE   GIRARDIN.  » 

m. 

A  M.  le  ministre  de  la  justice. 

13  août  1951. 

«  J'ai  écrit  une  première  et  une  deuxième  lettres  à  M.  le 
procureur  de  la  République  pour  lui  dénoncer  l'audacieuse 
et  criminelle  excitation  à  la  guerre  civile  qui  a  paru  dans 
le  numéro  du  samedi  9  août  du  Constitutionnel,  déWlpvévu 
et  puni  par  les  articles  1,  4  et  7  de  la  loi  du  11  août  1848,  et 
3  de  la  loi  du  29  juillet  1849. 

»  Le  délit  est  manifeste,  incontestable,  incontesté. 

»  Cette  première  et  cette  deuxième  lettres  étant  restées 
sans  effet,  c'est  a  vous,  aujourd'hui,  monsieur  le  ministre, 
que  je  m'adresse  pour  vous  dénoncer  ce  qu'il  me  paraît  y 
avoir  de  grave  dans  la  conduite  de  M.  le  procureur  de  la 
République. 

»  Les  expressions  dont  je  me  sers  sont  aussi  mesurées  que 
l'exige  la  prudence  qui,  au  commencement  de  chaque  ligne, 
me  rappelle  à  quels  risques  de  saisie,  de  poursuites,  de  con- 
damnations et  de  suspension  un  seul  mot  susceptible  d'in- 
terprétation pourrait  exposer  la  Presse,  quoiqu'elle  ne  fasse 
ici  que  prendre  la  défense  des  droits  et  des  intérêts  de  la 
Justice. 

»  La  voix  monte  :  placé,  comme  vous  rêtes,  en  haut,  vous 
devez  donc  entendre  distinctement  tout  ce  qui  se  dit 
en  bas. 

»  Si  vous  entendez  ce  qui  se  dit,  à  l'occasion  de  rimpunilé 
qui  paraît  assurée  h  certaines  feuilles,  comparée  à  la  ri- 


EGALITE  DEVANT  LA  LOI.  231 

gucur  sous  laquelle  ont  succombé  et  qui  menace  tant  d'au- 
tres journaux,  je  m'étonne,  monsieur  le  ministre,  que  vous 
n'ayez  pas  déjà  devancé  cette  lettre  que  j'ai  la  douleur  de 
vous  adresser,  et  fait  venir  dans  votre  cabinet  M.  le  procu- 
reur de  la  République  pour  lui  demander  une  explication 
qui  le  disculpe  ou  une  démission  qui  vous  justifie. 

»  De  tous  les  trésors  dont  un  comptable  puisse  recevoir  le 
dépôt,  il  n'en  est  pas  de  plus  précieux  que  la  Justice. 

»  Quiconque  le  restitue  diminué  mérite  le  nom  et  encourt 
la  responsabilité  de  dépositaire  infidèle. 

»I1  est  diminué  silôtque  le  respect  s'ébranle  et  que  lacon- 
liance  chancelle. 

»  Ce  que  César,  dans  son  ombrageuse  et  noble  suscepti- 
bilité, disait  de  sa  femme,  vous  devez  le  dire  de  la  Justice, 
dont  vous  êtes  le  ministre.  Veiller  toujours  à  ce  qu'elle  ne 
soit  soupçonnée  jamais  est  le  premier  de  vos  devoirs. 

»  Ce  devoir,  vous  ne  sauriez  l'oublier  sans  me  donner  le 
droit  de  vous  le  rappeler. 

»  C'est  ce  que  je  fais. 

»  L'audacieuse  etcoupable  provocation  du  Constitutionnel, 
demeurée  impunie,  est  un  témoignage  irrécusable,  acquis 
au  triomphe  de  la  cause  que  je  soutiens. 

»  J'épuiserai  tous  les  degrés. 

»  Avant  de  m'adresser  à  vous,  monsieur  le  ministre  de 
la  justice,  je  me  suis  adressé  à  M.  le  procureur  de  la  Répu- 
blique. 

»  Si  cette  seconde  dénonciation  demeure  aussi  infruc- 
tueuse que  la  première,  après  m'ètre  adressé  à  vous,  je 
m'adresserai  à  M.  le  président  de  la  République  ;  je  lui  dé- 
noncerai votre  conduite.  Si  cette  troisième  tentative  n'a 
pas  plus  de  succès  que  la  première  et  la  seconde,  je  m'a- 
dresserai à  l'Assemblée  nationale,  et  ce  sera  à  la  tribune 
que  je  tirerai  les  conséquences  d'une  impunité  que  je  m'ab- 
stiens de  qualifier,  mais  que  fait  assez  ressortir  la  rigueur 
déployée  contre  tant  d'autres  journaux  par  les  membres 
amovibles  du  ministère  public. 


232  1851. 

»  Sur  la  Liberté,  il  peut  encore  y  avoir  deux  avis  ;  -mais  il 
ne  saurait  plus  y  en  avoir  qu'un  sur  la  Justice. 

»  Dès  que  la  Justice  cesse  d'être  égale,  ce  n'est  plus  la 
Justice. 

»  Dès  que  la  Justice  fléchit  sur  un  point,  il  y  a  lieu  de 
craindre  qu'elle  ne  fléchisse  bientôt  sur  un  autre.  Toute  ga- 
rantie, toute  sécurité  tendent  à  disparaître. 

»  Où  la  justice  décline,  la  société  déchoit. 

»  La  Société  vaut  ce  que  vaut  la  Justice,  sur  laquelle  elle 
repose. 

»  Telle  Justice,  telle  Société. 

»  La  Justice  est  à  la  Force  ce  que  le  Crédit  est  au  Numé- 
raire. 

»  L'État  le  plus  riche  n'est  pas  celui  qui  possède  le  plus 
de  Numéraire,  mais  celui  qui  jouit  de  plus  de  Crédit.  De 
même  l'État  le  plus  solide  n'est  pas  celui  qui  a  la  Force 
pour  fondement,  mais  celui  qui  a  la  Justice  pour  base. 

»  La  Foi  n'est  plus  ce  qu'elle  fut.  De  notre  temps,  la  Justice 
peut,  seule,  remplacer  la  Foi  dans  l'esprit  et  le  cœur  du 
peuple;  mais  si  le  privilège  détruit  la  Justice,  que  restera- 
t-il  pour  soutenir  la  société? 

»  Je  vous  le  demande,  monsieur  le  ministre. 

»  Le  temps  que  vous  mettrez  à  y  réfléchir  sera  le  temps 
dont  vous  aurez  jamais  fait  le  plus  utile  emploi. 

»  EMILE   DE   GIRARDIN.  » 

IV. 

A  M.  le  président  de  la  République. 

21  août  1851. 

»  Ma  lettre,  en  date  du  13  août  1851,  à  M.  le  minislrede  la 
justice,  dans  laquelle  je  lui  faisais  connaître  à  quels  graves 
commentaires  donnait  lieu,  de  la  part  du  peuple,  souverain 
juge,  l'impunité  du  Consiitvtionnd.  comparée  à  la  rigueur 
déployée  contre  la  Vor.r  du  Pnipir.  la  Reforme,  le  l'o/c 
vvii'ersel.  le  Corsaire.  \r  Charivari.   VAssemblée  nationale. 


EGALITE  DEVANT  LA  LOL  233 

la  Semaine,  le  Siècle,  VÉvénenient,  la  Presse,  le  National  et 
le  Messager  de  VAssemblée,  n'ayant  pas  eu  plus  d'effet  que 
mes  deux  lettres  des  9  et  11  août  à  M.  le  procureur  de  la 
République,  dans  lesquelles  je  lui  signalais  la  plus  odieuse 
provocation  à  la  guerre  civile  qui  ait  jamais  été  caractérisée 
par  la  loi,  c'est  à  vous  maintenant,  monsieur  le  président 
de  la  République,  que  je  dois  m'adresser  pour  monter  tous 
les  degrés  de  la  responsabilité. 

»  Si  j'ai  laissé  écouler  sept  jours  entre  ma  lettre  à  M.  le 
ministre  de  la  justice  et  celle  qui  vous  parviendra  demain 
par  la  voie  du  journal  que  je  dirige,  voici  quels  ont  été  mes 
deux  motifs  :  premièrement,  c'est  qu'il  m'avait  été  assuré  que 
vous  attendiez  impatiemment  le  jour  de  la  fête  de  l'empereur 
votre  oncle  comme  une  occasion  propice  d'exercer  le  droit 
que  vous  accorde  le  §  l®*"  de  l'article  55  de  la  Constitution. 
Mais  en  celte  circonstance  encore,  je  me  suis  laissé  abuser 
par  une  de  ces  illusions  qui  ont  survécu  en  moi  à  tant  de 
déceptions,  illusions  dont  l'opiniâtreté  s'explique  facile- 
ment quand  on  sait  que  le  cœur  de  l'homme  est  ainsi  fait 
qu'il  s'attache  moins  par  les  services  qu'il  a  reçus  que  par 
ceux  qu'il  a  rendus.  Deuxièmement,  c'est  que  j'avais  quel- 
que curiosité  de  connaître  comment  M.  l'avocat-général, 
chargé  de  porter  la  parole  contre  MM.  Sarrans  et  Coq,  s'y 
prendrait  pour  expliquer  que  la  Semaine  ait  été  saisie  et 
poursuivie,  tandis  que  le  Constitutionnel  n'avait  été  ni 
poursuivi  ni  saisi. 

B  La  raison  qu'a  donnée  M.  l'avocat-général  Suin,  répli- 
quant à  M.  Grévy,  vaut  la  peine  d'être  relevée.  Il  a  ré- 
pondu que  si  l'on  devait  poursuivre  tous  les  journaux  qui 
méritent  d'être  poursuivis,  plusieurs  cours  d'assises,  fonc- 
tionnant à  la  fois  tous  les  jours,  n'y  suffiraient  pas. 

«  Ainsi,  d'après  M.  l'avocat-général  Suin,  la  justice  aui'ait 
eu  le  temps  de  poursuivre  un  journal  hebdomadaire,  la 
Semaine,  mais  elle  n'aurait  pas  eu  le  temps  de  poursuivre 
un  journal  quolidiou,  le  Constitulionnel. 

"  La  nécessité  de  choisir  étant  mémo  admise,  [)ourquoi 
frapper  le  plus  faillie  et  épargner  le  plus  fort  ?  Pourquoi  ne 


234  1851. 

pys  donner  la  prélércnco  au  plus  important,  conséqucm- 
mcnt  au  plus  dangereux  des  deux  journaux,  au  Constilu- 
tionnel,  au  lieu  de  le  donner  à  la  Semaine'^ 

»  Que  pensez-vous,  monsieur  le  président  de  la  Répu- 
blique, de  la  raison  alléguée  par  M.  l'avocal-général? 

»  Si  cette  raison  alléguée  était  la  raison  vraie,  ce  serait  la 
condamnation  de  la  Justice,  ou  alors  la  Justice  ne  serait 
plus  la  Justice,  ce  serait  alternativement  la  Tolérance  et  la 
Rigueur. 

»  Faute  de  temps  pour  les  juger  tous,  il  y  aurait  donc 
des  coupables  qu'on  ne  poursuivrait  pas  ! 

»  Égalité  devant  la  loi,  de  toutes  les  conquêtes  de  la  Ré- 
volution de  1789,  la  première  et  la  plus  sainte,  que  devien- 
drais-tu s'il  en  était  ainsi? 

»  Au  nom  de  la  justice  de  mon  pays,  je  proteste  devant 
l'Europe  contre  une  pareille  allégation,  que  vous  ne  sau- 
riez, monsieur  le  président  de  la  République,  laisser  passer 
sans  infliger  à  son  imprudent  auteur,  par  la  voie  hiérar- 
chique, tout  au  moins  le  châtiment  d'une  sévère  répri- 
mande. 

»  S'il  y  a  des  écarts  de  presse  condamnables  ,  il  y  a  des 
écarts  de  parole  qui  ne  le  sont  pas  moins. 

»  Le  ministère  public  ne  saurait  exiger  de  la  part  du 
journalisme  plus  d'indulgence  qu'il  ne  lui  en  montre. 

»  Le  journalisme  n'engage  et  ne  compromet  que  lui  seul. 

»  Le  ministère  public  engage  et  compromet  le  gouverne- 
ment. 

»  Un  colonel  qui,  dans  un  ordre  du  jour,  émettrait  une 
opinion  qui  paraîtrait  erronée  ou  dangereuse  à  ses  supérieurs 
hiérarchiques,  encourrait  une  peine  disciplinaire  plus  ou 
moins  sévère  ;  i)our(juoi  n'en  serait-il  pas  ainsi  loi'squ'il  s'a- 
git d'un  avocat-général  et  d'une  allégation  aussi  hasardée 
que  celle  par  laquelle  il  a  essayé  de  justifier  l'absence  de 
toutes  poursuites  exercées  contre  le  Constitution)iel  ? 

«  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  le  numéi'o  de  la  Semaine 
du  16  mai  1851  a  été  saisi,  et  que  MM.  Sarruiis  cl  Coq  ont 
été  condamnés, 


EGALITE  DEVANT  LA  LOI.  235 

»  Ce  qui  est  non  moins  certain,  c'est  que  le  numéro  du 
Constitutionnel  du  9  août  n'a  pas  été  saisi,  et  que  MM.  Gra- 
nier  de  Cassagnac  et  Denain  n'ont  pas  même  été  inquiétés. 

»  Cependant,  le  Constitutionnel,  dans  ce  numéro,  ne  s'est 
pas  borné  à  exciter  à  la  haine  et  au  mépris  du  gouverne- 
ment de  la  République,  en  le  flétrissant  dans  sa  double  ori- 
gine populaire  et  législative,  et  en  prétendant  avec  affecta- 
tion que  la  Constitution  est  l'œuvre  de  gens  dont  les  uns 
sont  dans  les  casemates  de  Belle-Isle,  les  autres  dans  les 
prisons  de  Doullens,  ceux-ci  en  Angleterre,  ceux-là  en 
Suisse,  et  les  mieux  traités  dans  l'oubli;  il  a  fait  plus  en- 
core, il  a  attaqué  ouvertement  et  directement  la  Constitu- 
tion dans  l'une  de  ses  dispositions  essentielles,  et  a  fait 
par  anticipation  l'apologie  du  crime  qualifié  honte  trahi- 
son par  la  loi  pénale  et  prévu  par  l'article  68  de  la  Consti- 
tution. 

»  De  plus,  cet  article  est  l'offense  la  plus  grave  à  votre 
personne,  car  il  renferme  la  supposition  injurieuse  à  votre 
caractère  que  vous  pourriez  oublier  le  serment  solennel  qui 
vous  lie,  et  que  vous  avez  prêté  le  20  décembre  1848  en 
ces  termes  : 

«  En  présence  de  Dieu  et  du  peuple  français,  représenté  par  l'Assem- 
blée nationale,  je  jure  de  rester  tidèle  à  la  République  démocratique  una 
et  indivisible,  et  de  remplir  tous  les  devoirs  que  m'impose  la  Consti- 
tution. » 

»  Si  j'insiste,  ainsi  que  je  le  fais,  monsieur  le  président 
de  la  République,  ce  n'est  pas,  croyez-le,  que  je  tienne  à  ce 
que  MM.  Proudhon,  Nefftzer,  Charles  Hugo,  Jourdan,  Robin, 
Forcade,  Sarrans,  Coq,  etc  ,  etc.,  aient  pour  compagnons  de 
captivité  MM.  Granier  de  Cassagnac  et  Denain  ;  non;  le  mo- 
bile qui  me  fait  agir  est  d'une  nature  plus  élevée;  ce  que  je 
poursuis,  sur  les  traces  du  Constitutionnel^  c'est  la  justice 
politique,  prise  en  flagrant  délit  d'inégalité. 

»  De  justice  politique,  il  ne  devrait  plus  y  en  avoir  d'auti-e 
que  le  suffrage  universel. 

»  Ce  fut  longtemps  votre  opinion  ;  comment  avez-vous  pu 
l'abandonner,  monsieur  le  président  de  la  République,  vous 


236  1851. 

qui  avez  été  Télu  de  cinq  millions  et  demi  de  Français 
après  avoir  été  le  Condamné  de  la  cour  des  pairs  à  l'empri- 
sonnement perpétuel  dans  une  forteresse  située  sur  le  ter- 
ritoire continental  de  la  France  ? 

»  Je  termine  et  je  conclus  par  ces  mots  : 

»  Pour  unique  prix  du  concours  que  je  vous  ai  prêté  et  de 
ma  caution  que  vous  avez  invoquée,  j'ai  demandé  depuis 
trois  ans,  en  toute  occasion  et  sous  toutes  les  formes,  sans 
l'obtenir,  la  Liberté  a6so/t<e;  je  demande,  aujourd'hui,  la 
Justice  absolve;  est-ce  donc  encore  trop  demander? 

»  Puis-je  demander  moins? 

»  EMILE  DE  GIRARDIN, 

»  Repî'ésentant  du  Peuple.  » 


1851 


LES  BRAVES  DE  LA  VEILLE  ET  DU  LENDEMAIN. 


13  août  1851. 

VAssemblée  nationale  provoque  l'Opposition  en  langage 
superbe  ;  je  demanderai  à  VAssemblée  nationale,  dirigée  par 
MM.  Guizot,  Duchâtel,  Salvandy,  où  étaient  le  24  février  : 

M.  Guizot, 

M.  Duchâtel, 

M.  de  Salvandy, 

M.  le  général  Trézel, 

M.  de  Montebello, 

M.  Jayr, 

M.  Duinon, 

M.  Cunin-Gridaine, 

M.  Hébert? 

Lorsqu'on  est  doué  de  tant  de  courage,  on  ne  se  cache 
pas,  on  ne  se  sauve  pas,  on  ne  déserte  pas  sa  cause,  on 
n'abandonne  pas  son  drapeau  :  on  se  retranche  dans  lacon- 
cience  de  son  droit,  et,  s'il  le  faut,  on  se  fait  tuer. 

J'invite  VAssemblée  nationale  abaisser  le  ton. 

Ce  ton  ne  lui  sied  pas. 

11  n'est  ni  convenable  ni  prudent;  car  si  1848  n'est  pas 
loin,  1852  est  moins  loin  encore. 


1851. 


OUS'ARRETERA-T-ON? 


14  août  1851. 

Nous  sommes  bien  loin  de  1848  ! 

Les  grands  hommes  de  la  réaction,  étourdis,  effrayés  par 
la  révolution  qui  avait  si  facilement  renversé  le  gouverne- 
ment de  1830,  opposèrent  le  drapeau  de  la  liberté,  de  l'in- 
dépendance indiviiluelle,  du  respect  de  la  pi'opriété,  aux 
tendances  communistes  ,  despotiques ,  parfois  absurdes . 
d'une  imperceptible  minorité  du  parti  républicain  ;  ils  fu- 
rent habiles  et  ils  parvinrent,  avec  un  bonheur  inouï,  à  re- 
conquérir le  pouvoir. 

Maîtres  du  pouvoir,  ils  ont  frappé  toutes  nos  libertés  avec 
hypocrisie  d'abord,  avec  fureur  plus  tard.  Aucune  liberté  n'a 
échappé  aux  coups  redoublés  de  la  réaction. 

L'expérience  sera  complète. 

Voici  deux  nouveaux  exploits  de  la  réaction. 

M.  Beaumc,  imprimeur  à  Toulon  (Varl,  a  vendu,  pour 
6,000  h'.,  son  matéiiel d'imprimerie  h  M.  Beaumé,  avec  pro- 
messe par  lui  faite  de  faire  transmettre  à  M.  Beaumé  son 
brevet  d'imprimeur.  En  attendant  raccomplissoment  de 
cette  promesse,  M.  Beaumé,  ouvrier  intelligent  et  laboi'ieux, 
a  dirigé,  en  qualité  de  gérant,  l'imprimerie  de  M.  Beaumé, 


ou  S'ARRÊTER A-T-ON?  239 

et,  sous  la  respons;tljilito  de  celui-ci,  comme  il  avait  déjà 
dirigé  de  ftiit  et  pendaut  six  ans  l'imprimerie  de  M.  Aurel, 
rédacteur  du  Toulonnais.  On  a  laissé  M.  Beaumé  libre  de 
vivre,  en  travaillant,  pendant  dix  mois,  malgré  la  prospérité 
de  son  établissement;  malheureusement pourM.  Beaumé,  il  a 
osé,  sous  la  République,  publier  un  journal  républicain  :  la 
Démocratie  du  Var.  Il  n'a  pas  tardé  à  apprendre  que,  sous 
la  présidence  du  10  décembre  1848,  il  n'est  pas  sans  péril 
d'être  républicain,  et  de  travailler  ostensiblement  pour  la 
défense  de  la  République.  L'administration  s'est  empressée 
de  lui  intenter  un  procès  :  M.  Beaumé  est  aujourd'hui  suus 
l'inculpation  d'imprimerie  clandestine. 

D'imprimerie  clandestine  ! 

Et  voici  ce  qu'on  lit  dans  une  consultation  de  M.  Charles 
Bessat,  avocat  et  membre  du  conseil  général  du  Yar  : 

a  Aucun  imprimé  n'est  sorti  desdites  presses  sans  qu'au  préalable  la 
déclaration  et  le  dépôt  voulus  par  la  loi  de  1814  n'eussent  été  faits.  Le 
sieur  Beaumé  est  en  possession  de  tous  les  récépissés,  au  nombre  de  47, 
émanés  de  M.  le  préfet  du  Vtir,  qui,  au  vœu  de  la  loi,  a  transmis  l'un  des 
exemplaires  au  dépôt  général  de  la  librairie,  à  Paris,  et  a  visé  ainsi,  à  47 
reprises  différentes,  le  directeur  général  de  cette  administration.  » 

Dans  la  même  consultation  se  trouve  un  récépissé  du 
préfet  du  Var  confirmant  ce  qui  précède  : 

PRÉFECTrRE    DU    DÉPARTEMENT   DU   VAR. 

Imprimerie  et  librairie.  —  Récépissé. 

«  Le  préfet  du  Var  certifie  avoir  reçu  de  M.  Beaumé,  imprimeur  à  Tou- 
lon, une  déclaration,  en  date  du  8  août  1850,  portant  qu'il  est  dans  l'in- 
tention d'imprimer  à  exemplaires,  pour  le  compte 
))  Draguignan,  le  14  août  1850. 

»  Le  préfet  : 
»  Le  conseiller  Je  préfecture  secrétaire-général, 
n  Signé  :  noton.  » 

Voilà  comment  l'on  comprend  et  l'on  protège  la  liberté  du 
travail,  formellement  consacrée  par  la  Constitution! 
Jusqu'où  ira-t-on?  où  s'arrètera-t-on  ? 


§iO  1831. 

H. 

14  août  1851. 

M.  Leboyer  est  l'un  de  ceux  qui  ont  le  plus  activement 
concouru,  en  1848,  à  l'élection  de  M.  Eugène  Rouher,  car 
alors  l'homme  de  la  catastrophe  était,  ou  se  disait  républi- 
cain. M.  Rouher  est  devenu  ministre,  et  M.  Leboyer  est 
resté  imprimeur...  et  républicain  comme  devant.  C'est  un 
crime  aux  yeux  de  son  ancien  protégé,  aujourd'hui  chef  de 
la  justice;  un  crime  plus  grand,  c'est  d'imprimer  le  seul 
journal  d'opposition  qui  se  publie  dans  le  Puy-de-Dôme, 
VEcla ireu r  républicain . 

Briser  les  presses  séditieuses  de  M.  Leboyer  comme  celles 
de  MM.  Proux  et  Boulé,  serait  chose  assez  difficile  en  Au- 
vergne, où  la  garde  nationale  se  croit  appelée  à  protéger, 
non  à  détruire  la  propriété.  On  ne  saccagera  donc  pas  les 
ateliers  de  M.  Leboyer,  mais  on  tâchera  de  les  fermer 
au  moyen  d'un  procès.  Voici  comment  on  s'y  prendra  ;  nous 
citons  le  mémoire  de  M.  Jules  Favre,  auquel  ont  adhéré 
M>L  Grévy,  Crémieux,  E.  Arago,  Reymond,  Rollinat,  Far- 
connet  et  Henri  Nouguier  : 

«  Le  17  avril  1851,  M.  Leboyer  déposa,  suivant  son  usage,  à  la  sous- 
préfecture  de  Riom,  une  déclaration  d'impression  pour  un  placard  intitulé  : 
La  Crise  financière^  par  Auguste  Gaillard.  Le  lendemain  18  avril,  il  déposa 
un  exemplaire  de  ce  placard  tant  au  parquet  de  M.  le  procureur  de  laUé- 
publique  qu'à  la  sous-préfecture.  Les  prescriptions  de  la  loi  avaient  donc 
été  observées.  Au  surplus,  il  paraissait  fort  surperflu  de  s'en  inquiéter. 
L'auteur  ayant  donné  contre-ordre,  M.  Leboyer  ne  publia  point  et  ne  fit 
point  afficlier  ses  placards. 

»  Cependant,  par  exploit  du  2t;  mai  1851,  "M .  Leboyer  fut  cité  devant  le 
tribunal  correctionnel  de  Riom  comme  convaincu  «  d'avoir  fait  simulta- 
«  nément,  le  18  avril  1851,  la  double  déclaration  d'impre>sion  et  de  dépôt 
»  du  placard  intitulé  :  La  Crise  financière,  et  de  s'être  mis  en  contraven- 
»  tion  à  l'article  14  de  la  loi  du  21  octobre  1811,  qui  exige  une  première 
»  déclaration  préalable  à  l'impression,  puis  ensuite  la  déclaration  du  dé- 
»  pût  de  l'imprimé.  »  Le  tribunal  a  considéré  cette  contravention  comme 
constante  et  condamné  M.  Leboyer.  Il  n'a  point  cherché  à  contester  le 
défaut  de  publication  et  la  bonne  foi  de  l'inculpé,  mais  il  a  proclamé  que 
ces  deux  circonstances  étaient  indifférentes.   11  a   ajouté  que  l'accomplis- 


ou  S'ARRÊTER A-T-ON?  241 

sèment  des  formalités  l(^gales  ne  peut  être  constaté  que  par  la  représenta- 
tion des  récépissés  réguliers  ;  que  M.  Lebo^er  ne  fait  pas  cette  représenta- 
tion, et  que  les  deux  déclarations  proiluites  par  la  préfecture  du  Puy-de- 
Dôme,  bien  qu'elles  portent  la  date,  l'une  du  17,  l'autre  du  18  avril,  sont 
toutes  les  deux  timbrées  du  19  ;  qu'il  en  résulte  que  c'est  ce  jour  et  simul- 
tanément qu'ont  été  faites  les  deux  déclarations. 

»  Sur  quoi  s'est  appuyé  le  tribunal  pour  condamner  M.  Leboyer  ?  Uni- 
quement sur  le  timbre  placé  par  un  concierge  de  la  préfecture  du  Puy- 
de-Dôme  au  pied  de  la  déclaration  d'impression  ;  ce  timbre  porte  la  date  du 
]9  avril.  Donc,  disent  les  juges  de  Riom,  la  déclaration  n'a  été  faite  que 
le  19  avril,  en  même  temps  que  la  déclaration  de  dépôt.  Or,  les  pièce-  pro- 
duites par  M.  Leboyer  établissaient  de  la  manière  la  plus  incontestable  la 
fausseté  de  la  date  du  19  avril  1851  indiquée  par  la  préfecture.  D'abord, 
l'exemp'aire  de  la  déclaration  d'impression  est  daté  par  M.  Leboyer  du 
17  avril,  et  la  déclaration  de  dépôt  est  du  lendemain  18. 

»  Mais  j'oubliais,  ajoute  M'^  Jules  Favre,  de  mentionner  une  circons- 
tance très  grave  qui  ajoute  à  toutes  les  preuves  accumulées  ci-dessus,  et 
rend  la  condamnation  de  M.  Leboj-er  inexplicable.  Cette  condamnation  a 
été  prononcée  parce  qu'il  aurait  fait  \e~  deux  déclarations  d'impresr-ion  et 
de  dépôt  simultanément  le  19  avril.  On  a  déjà  établi,  avec  le  récipissé  du 
parquet,  que  la  déclaration  du  dépôt  a  eu  lieu  le  18.  liais  voici  que  l'as- 
signation elle-même  proteste  contre  le  jugement.  l!  y  est  dit  que  M.  Le- 
boyer s'est  mis  en  contravention  avec  la  loi  de  1814,  en  faisant  les  deux 
déclarations  le  dix-huit  avril.  Ainsi,  la  condamnation  donne  un  démenti 
à  l'assertion  de  l'accusateur  lui-même. 

»  ]\I.  le  procureur  de  la  Pvépublique  dit  :  Les  deux  déclarations  ont  é.té 
faites  le  18  avril,  et  il  en  sait  quelque  chose,  pour  la  déclaration  de  dépôt 
au  moins,  son  registre  et  sa  signature  l'attestent.  Mais  comme  la  pré- 
fecture n'a  timbré  que  le  19,  le  tribunal  écarte  la  signature,  le  registre, 
l'assignation  de  M.  le  procureur  de  la  République.  Il  s'agit  d'un  fait  ma- 
tériel, et  les  faits  matériels  disparaissent  à  ses  yeux  ;  il  ne  veut  plus  ad- 
mettre que  l'allégation  intéressée  de  M.  le  pi-éfet  demandant  un  arrêt  pour 
arracher  un  brevet  et  fermer  la  bouche  à  des  adversaires  politiques.  Est- 
ce  là  une  décision  digne  de  la  justice?  » 

L'écrit  imprimé  par  M.  Leboyer  porte  son  nom  et  son 
adresse  d'imprimeur. 

Que  reproche -t-on  donc  à  M.  Leboyer? 

On  ne  lui  reproche  pas  d'avoir  omis  son  nom  et  son 
adresse. 

On  ne  lui  reproche  point  de  n'avoir  pas  effectué  le  dépôt 
exigé  par  la  loi  du  21  octobre  1814. 

On  ne  lui  reproche  point  de  n'avoir  pas  fait  la  déclaration 
exigée  par  la  susdite  Ini. 

X.  Ici 


242  185 1. 

Que  lui  reprocho-t-on  donc? 

On  lui  reproche  d'avoir  fait  simultanément  le  dépôt  et  la 
déclaration,  lorsque  la  déclaration  aurait  dû  précéder  le 
dépôt. 

M.  Leboyer  atteste  que  la  déclaration  a  précédé  le  dépôt 
et  qu'il  est  conséquemment  en  règle. 

Mais  MM.  les  ministres  de  Tintérieur  et  de  la  justice  sont- 
ils  en  règle  lorsqu'ils  font  poursuivre  avec  cet  excès  de  ri- 
gueur un  imprimeur  du  Puy-de-Dôme,  et  qu'ils  couvrent 
d'une  protection  scandaleuse  les  imprimeurs  des  Vosges  et 
de  la  Loire,  qui  ont  fait  servir  leurs  presses  à  d'innombra- 
bles pétitions  sur  lesquelles  ne  se  trouvent  ni  le  nom  ni 
l'adresse  de  ces  imprimeurs? 

On  comble  la  mesure  de  l'arbitraire! 

La  politique  met  en  péril  la  justice.  Il  faut  que  la  cour  su- 
prême le  sache  ! 


m. 


14  août  1851. 

De  la  liberté  du  travail,  si  l'on  passe  à  la  liberté  de  l'en- 
seignement, on  trouvera  là  conune  partout  une  haine  dé- 
clarée contre  la  liberté,  l'indépendance  individuelle  et  la 
République. 

Un  honorable  citoyen  de  Gastelnaudary,  M.  Metgé,  licen- 
cié-ès-sciences,  sollicite,  en  décembre  1850,  du  conseil  aca- 
démique de  Carcassonne,  l'autorisation  d'ouvrir  une  insti- 
tution dans  la  ville  qu'il  habite. 

A  l'appui  de  sa  demande,  M.  Meigé  produit  des  pièces 
constatant  :  moralité,  expérience  et  capacité  : 

1°  Un  certificat  de  moralité  ; 

2°  Un  certilicat  de  stage  constatant  qu'il  a  exercé  ])en- 
dant  cinq  ans  au  moins  les  fonctions  de  professeur  dans  un 
établissement  universitaii'c,  le(]uel  certilicat  a  été  délivré 
par  les  principaux  membres  du  l)ureau  du  collège,  leurs  si- 


ou  S'ARRÊTERA-T-OiN  ?  243 

gnatures  ont  été  légalisées  par  le  maire  et  le  préfet  du  dé- 
partement; 

3°  Un  certificat  de  capacité  consistant  en  deux  diplômes 
de  licencié,  quelques,  travaux  scientifiques  et  littéraires, 
plusieurs  titres  de  membre  des  académies  de  sciences  et 
lettres  de  Toulouse,  de  Marseille,  de  Grenoble  et  de  Gar- 
cassonne. 

La  réponse  du  conseil  se  fait  attendre  huit  mois  ;  l'autori- 
sation est  refusée  pour  défaut  d'attestations  suffisantes.  Ce 
que  l'on  refuse  à  M.Metgé,  on  l'accorde  avec  empressement 
à  un  prêtre  missionnaire  de  Carcassonne,  dépourvu  de  titres 
universitaires. 

Quelques  mots  feront  comprendre  la  cause  de  ce  refus  : 
M.  Metgé  est  républicain,  et  il  ne  se  contente  pas  d'aimer  la 
République,  il  cherche  à  lui  créer  des  partisans  de  tout  âge. 

Voilà  ce  que  VUnivers  et  ses  amis  ont  fait  de  la  liberté 
de  l'enseignement,  que  la  Presse  les  avait  aidés  pendant 
dix  ans  à  conquérir  I 

0  Tartufes,  qui  ont  réclamé  la  hberté  pour  avoir  le  mo- 
nopole ! 

Mais  patience ,  ce  monopole  qu'ils  ont  dérobé,  la  liberté 
rendue  le  leur  enlèvera  sans  retour. 


1851 


LA  RÉACTION  PAR  ET  CONTRE  LA  RÉPUBLIQUE. 


16  août  1851. 

M.  Adrien  de  la  Valette  me  rappelle  que  VAssemblée  na- 
tionale et  la  Presse  ont  lutté  ensemble  dans  le  mois  de 
mars  1848. 

Oui,  cela  est  vrai,  et  non-seulement  je  n'en  disconviens 
pas,  mais  je  sais  toujours  gré  qu'on  me  le  rappelle  ;  oui, 
cela  est  vrai,  à  cette  époque,  j'ai  blâmé  tout  acte  qui  avait 
le  caractère  de  l'intimidation,  qui  avait  une  tendance  à  l'ar- 
bitraire ;  mais  ce  que  j'ai  blâmé  sous  le  gouvernement  pro- 
visoire du  24  février,  je  n'ai  pas  cessé  de  le  blâmer  sous  le 
gouvernement  défîniiif  du  10  décembre  ;  je  ne  me  suis  pas 
démenti;  la  Presse  n'a  pas  fait  ce  cpj'a  fait  VAssemblée  na- 
tionale,  qui  a  approuvé  après  le  10  décembre  ce  qu'elle  avait 
blâmé  AYANT. 

Au  surplus,  ce  n'est  ni  de  1851,  ni  même  de  1850,  quoi 
qu'en  dise  M.  de  la  Valette,  qu'un  dissentiment  existe  en- 
tre VAssemblée  nationale  et  la  Presse,  car  ce  dissentiment 
remonte  précisément  à  l'époque  qu'il  l'appelle  ;  il  remonte 
au  mois  de  mars  1848,  où  déjii  je  signalais  ses  tendances 
réactionnaires,  tendances  qu'il  défendait,  le  25  mai's  1848, 
en  ces  termes  indignés  : 

«  Vous  nous  nccuscz  d'être  RÉACTIONXAIIŒS  ;  ce  mot  .'uijounl'liui 
vont  (lire  suspects,  traîtres  à  \i\  pntiie.  Tous  nos  actes,  tous  nos  articlen  jirou- 
venl  lolrc  iNjiJSTiciî.  On  a  surpris  votre  bonne  foi  ;  vous  vous  empreise- 


LA  RÉACTION  PAK  ET  CONTRI-  LA  RÉPUBLIQUE.  2'j5 

rez,  lions  n'en  doutons   p;i-,  de  retirer  celle  ACCT'f?ATiON,  car  vous   n'êtes 
pas  homme  à  permettre  que  ropin'on  publique  vous  traite  d'impnidcnt  ou 

de  CALOMXIATEt'R! 

»  Dans  les  circonstances  difficiles  où  nous  nous  trouvons,  il  y  a  une 
vive  jouissance,  un  noble  orgueil  à  suivre  la  voix  de  sa  conscience  au  péril 
de  ses  intérêts,  au  péri^  de  sa  vie.  Et,  répétons-le  bien  haut,  jamais  la 

VOIX  DE  LA  CONSCIENCE  NE  SAURAIT  CONSEILLER  LA  RÉACTION.    » 

Le  lendemain  26  mars  1848,  la  Presse  donnait  ainsi  acte  à 
M.  de  la  Valette  de  sa  protestation  : 

«  Les  rédacteurs  de  VÀssemble'e  nationale  protestent,  tant  en  leur  nom 
qu'au  nom  du  Club  républicain  pour  la  liberté  des  élections,  contre  tonte 
pensée  de  RÉACTION.  Nous  enregistrons  leur  déclaration.  Pour  qu'elle 
ne  fût  pas  sincère,  il  faudrait  qu'ils  71e  fussent  pas  des  hommes  sérieux. 

»  Toute  RÉACTION  n'est  possible  que  PAR  la  République  ;  CONTRE 
la  République,  toute  RÉACTION  serait  impossible  et  ne  ferait  que 
l'affermir.  » 

Ce  que  je  disais  le  26  mars  1848  ne  s'est-il  pas  rigoureu- 
sement vérifié? 

Oui  ou  non,  est-il  vrai  que  la  Réaction  PAR  la  République 
l'avait  ébranlée  en  1848,  et  que  la  Réaction  CONTRE  la  Ré- 
publique l'a  raffermie  en  1831  ? 


1851 


TROIS  QUESTIONS. 


19  août  1851. 

Le  nouveau  Moniteur  de  Gand,  le  journal  de  la  Fusion, 
VAssemblée  nationale,  n'écrit  pas  à  Frohsdorff  et  à  Clare- 
mont  : 

0  Convenez  d'un  point,  sur  la  frontière  de  France,  où,  aî- 
nés et  cadets,  vous  puissiez  vous  réunir  et  vous  présenter 
bravement  à  cheval,  vous,  Henri  V,  escorté  du  comte  de 
Paris  et  de  vos  cousins,  suivi  de  tous  ceux  de  vos  fidèles 
sujets  qui  seront  fermement  décidés  à  se  faire  tuer  pour  le 
triomphe  du  drapeau  blanc.  A  cheval!  A  cheval  !  » 

Non. 

VAssemblée  iiationale  se  borne  à  publier  le  hardi  pro- 
gramme qu'on  va  lire  : 

«  En  rcsumé,  voilà  la  tâche  politique  qui  attend  cette  année  les  con- 
Beils  généraux  : 

»  Exprimer  un  vœu  favorable  h  la  révision  totale  de  la  Constitution  ; 

»  Ne  parler  de  la  loi  du  31  mai  que  pour  la  soutenir  dans  son  principe 
et  dans  son  esprit.  » 

D'un  tel  programme  que  faut-il  penser,  quand  il  est  dicté 
par  un  ancien  ministre  qui  n'admettait  pas  que  la  presse 
carliste  et  la  presse  républicaine  eussent  le  droit  d'exister 
sous  la  Charte  de  1830  (Ij  ? 

(!)  Voir  ce  que  disait  M.  Guizot  le  28  août  1835. 


TROIS  QUESTIONS.  247 

De  In  part  (run  lionimo  aussi  éminent  que  M.  Guizot , 
comme  orateur  et  comme  historien,  une  telle  contradiction 
de  conduite  et  de  langage  n'est-elle  pas  le  plus  rude  coup 
qui  puisse  être  porté  à  la  vieille  société  chancelante  qu'il 
s'efforce  d'étayer? 

Mais  si  M.  Guizot  est  inconséquent  et  en  contradiction 
avec  lui-même  sur  la  ((uestion  de  la  révision  de  la  Consti- 
tution, il  est  une  question  sur  laquelle  il  demeure  parfaite- 
ment conséquent  et  d'accord  avec  lui-même,  c'est  sur  la 
question  du  maintien  do  la  loi  du  31  mai;  ce  maintien,  il  le 
conseille,  il  l'impose. 

Ah!  c'est  bien  là  le  même  homme  qui,  pour  maintenir,  le 
24  février  1848,  une  loi  contraire  à  l'exercice  du  droit  de 
réunion,  a  renversé  un  trône,  sous  lequel  il  est  lui-même 
tombé. 

L'expérience  ne  lui  a  rien  appris. 

11  veut  le  maintien  de  la  loi  du  31  mai.  Mais  si  un  tiers  des 
mandants  révoqués  par  leurs  mandataires  insiste  pour  vo- 
ter, comment  les  en  empêchera-t-on  ? 

Tirera-t-on  dessus  ?  —  On  ne  tire  pas  sur  un  million 
d'hommes. 

Les  cmprisonnera-t-on  ?  —  On  n'emprisonne  pas  un  mil- 
lion de  citoyens. 

Les  jugera-t-on?— On  ne  juge  pas  un  million  de  prévenus. 

Que  VAssemblée  nationale  s'explique  à  cet  égard;  je  l'en 
défie. 

Je  la  défie  de  répondre  à  ces  trois  questions. 

Cette  impuissance  manifeste  des  défenseurs  de  la  loi  du 
31  mai  est  précisément  ce  qui  fait  la  force  invincible  de  ses 
adversaires. 


1851 


DEUX  GOUVERNEMENTS  :  UN  FORT,  UN  FAIBLE. 


20  août    1851. 

Le  25  août  1835,  M.  de  Broglie,  président  du  conseil  des 
ministres,  disait  à  la  tribune  législative  : 

((  Un  gouvernement  monarchique  sous  lequel  il  serait  permis  de  s'ap- 
peler républicain  n'a  jamais  existé  et  ne  saurait  exister.  Ne  nous  deman- 
dez pas  de  l'essayer.  A  de  pareilles  conditions  gouvernera  qui  l'osera  : 
Entreprendra  qui  l'osera  do  s'embarquer  sur  l'ouragan  et  de  diriger  les 
tempêtes.  » 

Voilà  ce  que  disait  le  premier  ministre  d'une  monarchie 
héréditaire  ;  et,  quoiqu'il  eût  interdit  à  tout  Français,  sous 
les  peines  de  mort  et  de  détention,  de  s'appeler  carliste, 
républicain,  de  rechercher  l'origine  et  de  discuter  le  prin- 
cipe de  la  Charte  de  1830,  la  monarchie  de  juillet  n'en  fut 
pas  moins  renversée  en  Février.  Le  gouvernement  fort  est 
tombé  malgré  cet  appui  formidable,  tandis  que  le  gouver- 
nement faible  résiste  à  l'épreuve  réitérée  à  laquelle  il  a  été 
mis  ])ar  M.  Berryer  se  pi'oclaniant  royaliste  à  la  tribune,  et 
par  M.  de  Broglie  demandant  la  révision  totjile  de  la  Con- 
stitution, révision  appuyée  par  tous  les  légiliniisles  et  tous 
les  orléanistes. 

De  ce  rapprochement  significatif,  en  faut-il  tirer  la  con- 
clusion que  MM.  Faucher  et  Baroche,  «  embarqués  sir  l'oi:- 

w    RXGAN  ET  DIRIGEANT  LES    TEMPÊTES,  »    SOUt   dc   pluS    habilcS 

nautonniers  que  MM.  Guizot  et  de  Broglie,  ou  bien  que  la 


DEUX  GOUVERNEMENTS  :  UN  FORT,  UN  FAIBLE.    249 

République  est  à  la  Monarchie  ce  qu'une  pyramide  assise 
sur  sa  base  serait  h  une  pyramide  tenue  en  équilibre  sur 
son  sommet? 

Ennemis  de  la  République,  répondez  ! 

Ce  qui  est  incontestable,  c'est  que,  soutenu  de  toutes 
parts,  le  gouvernement  fort,  la  Monarchie,  est  tombé,  et 
qu'attaqué  de  toutes  parts,  le  gouvernement  faible^  la  Répu- 
blique, résiste. 


1851 


RAILLERIES  IMPREYOYANTESc 


•     21  août  1851. 

VAssembléc  nationale,  ce  journal  funèbre  voué  à  la  ré- 
surrection des  morts,  raille  la  presse  et  le  parti  démocra- 
tiques sur  leurs  divisions. 

A  cet  égard,  la  presse  et  le  parti  démocratiques  n'ont, 
en  tout  cas,  rien  à  envier  à  la  presse  et  au  parti  monar- 
chiques. 

Il  y  a  la  presse  et  le  parti  légitimistes. 

11  y  a  la  presse  et  le  parti  orléanistes. 

Il  y  a  la  presse  et  le  parti  fusionnistes. 

La  presse  et  le  parti  légitimistes  se  subdivisent  en  presse 
et  parti  légitimistes  dirigés  par  M.  Berryer,  en  presse  et 
parti  légitimistes  dirigés  par  M.  de  La  Rocliejaquelein,  ce 
qui  constitue  deux  tendances  très  distinctes. 

La  presse  et  le  parti  orléanistes  se  subdivisent  en  presse 
et  parti  orléanistes  qui  représentent  le  comte  de  Paris, 
en  presse  et  parti  orléanistes  qui  cherchent  à  accréditer  la 
candidature  du  prince  de  Joinville. 

Cela,  si  je  sais  compter,  constitue  bien  cinq  divisions  au 
moins. 

Au  sein  du  parti  de  la  Liberté,  les  divisions  s'expliquent 
d'elles-mêmes,  car  elles  sont  Tcsscnce  et  le  principe  de  la 
Liberté  ;  mais  où  elles  ne  se  conçoivent  pas,  c'est  au  sein 
du  principe  de  TAulorilé. 


RAILLERIES  LMPREVOYANTES.  2ol 

La  Liberté  admet  tout;  elle  vit  de  contradictions. 

L'Autorité  n'admet  rien;  elle  vit  de  silence. 

La  Liberté  ne  croit  qu'à  la  Vérité;  il  lui  suffit  qu'on  la 
cherche. 

L'Autorité  ne  croit  qu'en  elle-mèma;  elle  se  prétend  in- 
faillible; le  doute  qu'elle  provoque  est  un  délit  qu'elle  punit. 

La  Liberté  encourage  tous  les  travaux  consciencieux  et 
sérieux  ;  c'est  en  étudiant  le  contre  qu'on  apprend  le  pour. 

C'est  à  l'école  de  la  Liberté  arbitraire  que  m'a  été  ensei- 
gnée la  Liberté  absolue.% 

Où  il  n'y  a  pas  d'orthodoxie,  il  n'y  a  pas  de  schisme  ;  mais 
où  il  y  a  orthodoxie,  la  plus  légère  dissidence  suffit  pour  en 
constituer  un. 

VAssemblée  nationale  fera  donc  prudemment  de  s'abste- 
nir de  toute  raillerie  lugubre  qui  l'exposerait  à  ce  qu'on  lui 
reprochât  de  voir  une  paille  dans  l'œil  de  son  adversaire 
quand  elle  a  une  poutre  dans  le  sien. 


1851. 


LES  DÉTENUS  DE  BEIlE-ISLE, 


19  août  1851. 

C'est  le  mercredi,  20  août  ISol,  qu'est  appelé  a  compa- 
raître devant  la  cour  d'assises  et  le  jury  le  doyen  de  la 
presse  parisienne,  M.  Sarrans,  membre  de  la  dernière  As- 
semblée constituante,  sous  l'inculpation  d'excitation  à  la 
haine  et  au  mépris  du  gouvernement  de  la  République. 

Est-ce  donc  un  légitimiste? 

Est-ce  donc  un  orléaniste? 

Est-ce  donc  un  fusionniste  ? 

Est-ce  donc  un  socialiste  ? 

Est-ce  donc  un  terroriste? 

Non;  ce  n'est  ni  un  terroriste,  ni  un  socialiste,  ni  un  lu- 
sionniste,  ni  un  légitimiste  :  c'est  un  républicain,  républi- 
cain modéré,  quoique  convaincu.  Ses  votes  et  ses  discours 
h  l'Assemblée  constituante  sont  là  pour  l'attester.  C'est,  de 
I)lus,  un  ancien  ami  de  M.  Louis  Bonaparte,  alors  que  ce- 
lui-ci n'était  qu'un  proscrit. 

Qu'a-t-il  donc  fait?  Qu'a-t-il  donc  éci-it? 

Il  a  éciit  dans  un  recueil  hebdomadaire,  la  Semaine, 
quelques  lignes  chaleureuses  dans  lesipielles  il  protestait 
contre  l'indignité  des  Irailemcnts  qu'on  fait  subir  aux  dé- 


LES  DETENUS  DE  BELLE-ISLE.  253 

tenus  de  Belle-Isie ,  et  comparait  ces  Irailcmonts  h  ceux 
dont  M.  Louis  Bonaparte  était  l'objet  à  Hani,  et  dont  celui- 
ci  se  plaignait  cependant  dans  les  termes  suivants  : 

Protestation  adressée,  le  22  mai  1841,  au  président  du  conseil  des  ministres, 
jiar  le  prince  L.-N.  Bonaparte. 

a  Depuis  neuf  mois  que  je  suis  entre  les  mains  du  gouvernement  fran- 
çais, j'ai  supporté  patiemment  tous  les  outrages;  mais  je  neveux  pas  me 
taire  plus  longtemps,  et  autoriser  l'oppression  par  mon  silence. 

»  Ma  position  doit  être  considérée  sous  deux  points  de  vue  :  le  côté  mo- 
ral et  le  côté  légal. 

»  Moralement,  le  gouvernement  qui  a  reconnu  la  légitimité  du  chef  de 
ma  maison  est  obligé  de  me  reconnaître  comme  prince  et  de  me  traiter 
comme  tel. 

»  La  politique  a  ses  droits  que  je  ne  conteste  pas  ;  que  le  gouvernement 
agisse  avec  moi  comme  envers  son  ennemi,  et  qii'il  m'ôte  les  moyens  de 
lui  nvTÎre,  il  sera  juste  ;  mais,  au  contraire,  il  sera  inconséquent  et  mesquin, 
s'il  me  traite,  moi,  fils  de  roi,  neveu  d'un  empereur  et  allié  à  tous  les 
souverains  de  l'Europe,  comme  un  prisonnier  vulgaire. 

»  El)  invoquant  les  alliances  étrangères,  je  n'ignore  pas  qu'elles  n'ont 
jamais  servi  aux  vaincus,  et  que  le  malheur  rompt  tous  les  liens  ;  mai»  le 
gouvernement  français  doit  reconnaître  le  principe  qui  m'a  fait  ce  que  je 
suis,  car  ce  principe  c'est  le  sien,  c'est  la  raison  de  son  existence.  La  sou- 
veraineté du  peuple  a  fait  mon  oncle  empereur,  mon  père  roi,  et  je  suis 
prince  français  par  ma  naissance.  J'ai  donc  droit  au  respect  et  aux  égards 
de  tous  ceux  pour  lesquels  le  vote  d'un  grand  peuple,  la  gloire  et  le  mal- 
heur sont  quelque  chose. 

»  Si,  pour  la  première  fois  de  ma  vie,  je  me  vante  du  hasard  qui  a  pré- 
i^idé  à  ma  naissance,  c'est  que  la  fierté  convient  à  ma  position,  et  que  j'ai 
racheté  les  faveurs  premières  de  la  fortune  par  vingt-sept  années  de  peines 
et  de  souffrance. 

»  Quant  à  ma  position  légale,  la  cour  des  pairs  a  créé  pour  moi  une 
peine  exceptionnelle. 

»  En  me  condamnant  à  une  prison  perpétuelle,  elle  n'a  fait  que  légaliser 
l'arrêt  du  sort  qui  me  rendait  prisonnier  de  guerre;  elle  a  tâché  d'allier 
l'iiumanité  à  la  politique,  en  m'infligeant  la  peine  la  plus  douce,  le  plus 
longtemps  possible. . 

"  Dans  l'application,  le  gouvernement  est  resté  bien  en  arrière  de  l'in- 
tention que  je  me  plais  à  prêter  à  mes  juges. 

>'  Habitué  dès  mon  enfance  à  une  vie  rude,  je  ne  me  plains  nullement 
de  l/lNCONVENANTE  SI^NfCLlCITÉ  DE  MA  DEMEURE;  mais  ce  dont  je  me 
plains,  c'est  d'être  victime  de  mesures  vexatoires,  inutiles  à  ma  sûreté. 
Pendant  les  premiers  mois  de  ma  captivité,  toute  espèce  de  communication 
avec  le  dehors  était  interceptée,  et,  à  l'intérieur,  j'étais  tenu  au  secret  le 


S54  isâi. 

plus  rigoureux  ;  mais  depuis  que  plusieurs  personnes  ont  été  admises  à 
communiquer  librement  avec  moi,  les  restrictions  intérieures  n'ont  plus 
d'objet. 

»  Et  cependant,  c'est  précisément  depuis  qu'elles  sont  inutiles  qu'elles 
sont  le  plus  rigoui-euses.  Tous  les  besoins  journaliers  du  service  sont  sou- 
mis aux  investigations  les  plus  minutieuses.  Les  soins  du  plus  fidèle  ser- 
viteur auquel  il  ait  été  permis  de  me  suivre  sont  entravés  par  des  obstacles 
de  tout  genre. 

»  On  a  établi  une  telle  terreur  parmi  la  garnison  et  les  employés  du 
château,  qu'aucun  individu  n'ose  lever  ses  regards  vers  moi,  et  qu'il  faut 
de  l'audace  pour  êtï'e  seulement  poli. 

»  Et  comment  en  serait-il  autrement ,  quand  la  plus  simple  prévenance 
est  regardée  comme  un  crime,  et  que  tous  ceux  qui  voudraient  soulager 
ma  position  sans  manquer  à  leur  devoir  sont  menacés  d'être  dénoncés 
à  l'autorité  et  de  perdre  leur  place. 

»  Au  milieu  de  cette  France  que  le  chef  do  ma  famille  a  rendue  si 
grande,  je  sxiis  comme  un  excommunié  du  treizième  siècle;  tout  le  monde 
fuit  à  mon  approche,  tous  craignent  mon  attouchement,  comme  si  mon 
souffle  était  contagieux. 

»  Mais  cette  inquisition  insultante  qui  me  poursuit  jusque  dans  ma 
chambre,  qui  reste  attachée  à  mes  pas  lorsque  je  respire  l'air  dans  un  coin 
reculé  du  fort,  ne  se  borne  pas  à  ma  personne  :  elle  s'étend  jusqu'à  mes 
pensées.  Mes  lettres  de  famille,  mes  épanchements  de  cœur  sont  soumis  à 
la  censure  la  plus  sévère,  et  si  une  lettre  renferme  un  témoignage  trop  vif 
de  sympathie,  la  lettre  est  séquestrée,  et  son  auteur  dénoncé  au  gouverne- 
ment. 

»  Par  une  infinité  de  détails  trop  longs  à  énumérer,  il  semble  qu'on 
prenne  à  tâche  de  me  rappeler  à  chaque  instant  du  jour  ma  position  de 
captif,  et  qu'on  me  crie  sans  cesse  aux  oreilles  :  Vœ  viclis  ! 

»  Il  est  important  de  constater  qu'aucune  des  mesures  prises  que  je  si- 
gnale ici  n'était  prise  envers  les  ministres  de  Charles  X,  dont  j'occupe  les 
chambres  délabrées. 

»  Et  cependantles  ministres  n'étaient  point  nés  sur  les  marches  du  trône  ; 
ils  n'avaient  pas  été  condamnés  au  simple  emprisonnement,  mais  à  une 
peine  plus  sévère  :  la  déportation. 

»  lis  n'étaient  pas  enfin  les  représentants  d'nne  cause  qui  est  l'objet  do 
la  vénération  delà  France. 

»  Le  traitement  que  j'endure  n'est  donc  ni  juste,  ni  légal,  ni  humain.  Si 
on  croit  par  là  me  dompter,  on  se  trompe  :  ce  ne  sont  pas  les  outrages, 
mais  les  marques  de  bonté  qui  brisent  le  cœur  de  ceux  qui  souffrent. 

»  L.-N.   BOSAPARTE.  » 

Expression  vive  d'un  sentiment  généreux  :  voilà  le  crime 
donl  M.  Sarrans  est  accusé  et  qu'il  aura  peut-être  à  expier 
par  la  privation  (]('  sa  ilherlé.  tandis  ([uo  le  Conslitulionnel 


LES  DETEiNUS  DE  BELLE-ISLE.  255 

continuera  de  jouir  de  la  scandaleuse  impunité  dont  il  est 
l'objet,  et  qui  lui  permet  d'imprimer  ce  qui  suit  : 

«  La  révision  de  la  Constitution  doit  avoir  lieu  nonobstant  le  bon  j^lai^ir 
des  188  socialistes,  terroristes,  légitimistes,  orléanistes,  sophistes  et  brouil- 
lons coalisés  contre  la  France  entière  ; 

»  Il  ne  faut  ni  les  compter,  ni  les  écouter,  ni  les  craindre; 

»  Il  n'y  a  qu'une  chose  qui  puisse  égaler  en  énormité  l'outrecuidance 
d'une  pareille  prétention,  c^est  la  sottise  de  ceux  qui  consentiraient  à  la  subir, 

»  La  prescription  de  l'article  111,  qui  exige  les  trois  quarts  des  votants, 
est  l'œuvre  auormale,  intolérable,  d'une  Assemblée  méprisée.  » 
(Conslitulionnel  au  9  août  1851.) 

«  La  Constitution  !  Les  électeurs  ne  l'ont  ni  faite  ni  sanctionnée.  II  est 
ridicule  de  la  leur  opposer.  » 

[Constitutionnel  du  17  août  1851.) 

La  majorité  du  jury,  en  s'associant  à  cette  partialité  du 
ministère  public,  l'absoudra-t-elle  ?  Je  me  borne  à  poser  la 
question. 

Question  grave  ! 

IL 

A  M.  Esquiros. 

23  août  1851. 
«  Mon  cher  collègue, 

»  Quelle  illusion  est  donc  la  vôtre  !  Vous  m'écrivez  comme 
si  la  liberté  de  la  presse  existait  encore,  et  comme  si  je 
pouvais  publier  la  lettre  que  vous  m'adressez,  dans  la- 
quelle, après  quelques  mots  sur  la  condamnation  encourue 
par  le  journal  la  Semaine^  pour  avoir  comparé  les  traite- 
ments dont  les  détenus  de  Belle-Isle  sont  l'objet  à  ceux 
dont  se  plaignait  si  amèrement  le  détenu  de  Ham,  vous  me 
dépeignez  ce  qu'ont  à  souffrir  vos  malheureux  amis  et 
clients,  sous  la  domination  du  directeur  Vallet  ! 

»  Avez-vous  donc  oublié  qu'un  seul  mot  suffirait  pour 
que  ce  fonctionnaire  s'en  fît  un  prétexte  d'intenlei'  à  la 
Presse  un  procès  en  diffamation,  qui  exposerait  M.  Rouy,  à 
peine  sorti  de  Sainte-Pélagie,  à  faire  le  voyage  des  Côtes- 
du-Nord  ? 


256  1851. 

»  Gnrtlez,  gardons  pour  la  tribune,  qui  a  conservé  sinon 
sa  liberté,  du  moins  son  inviolabilité,  le  récit  que  vousnven- 
voyez,  et  que  je  n'ai  pu  lire  sans  que  mon  cœur  se  soulève 
et  que  ma  raison  s'indigne. 

»  Ne  voyez-vous  donc  pas  que  si  le  journal  dont  je  ré- 
ponds paraît  jouir  encore  de  quelque  liberté,  il  ne  la  doit 
qu'à  la  précaution  que  je  prends  de  ne  m'avancer  jamais 
que  toujours  couvert  par  un  orateur  de  la  Monarchie  ou  un 
écrivain  de  la  Réaction?  Je  ne  les  devance  pas,  je  les  suis. 
Quand  ils  pressent  le  pas,  je  presse  le  pas  ;  quand  ils  le  ra- 
lentissent, je  le  ralentis;  quand  ils  s'arrêtent,  je  m'arrête. 
Je  n'existe  plus  que  par  eux. 

»  Sous  ce  rapport,  la  Presse  ne  saurait  rendre  au  Consti- 
tutionnel trop  d'actions  de  grâces.  Elle  n'est  plus  que  son 
ombre,  aussi  marche-t-elle  en  sens  contraire  de  lui.  Si  par- 
fois la  Presse  paraît  encore  hardie,  c'est  que  le  Constitu- 
tionnel est  si  téméraire  !  Elle  profite  de  l'impunité  dont  il 
jouit. 

-!>  Ce  n'est  pas  vous,  j'en  suis  sûr,  qui  blâmerez  celle 
prudence  qui  m'est  imposée,  quoi  qu'il  m'en  coûte,  par 
rimpérieuse  nécessité  d'assurer  le  triomphe  de  1832.  à  la- 
quelle, tous,  nous  devons  sacrifier  toutes  les  considérations, 
tous  les  intérêts  secondaires.  Non-seulement  vous  ne  blâ- 
merez pas  cette  prudence,  mais  vous  serez  d'avis  que  tous 
les  journaux  démocratiques  doivent  l'imiîer. 

»  Il  n'y  a  pas  à  craindre  que  la  France  et  la  démocratie 
s'y  laissent  tromper. 

«  É.MILE    DE   GIRARDI.N.  » 


1851 


L^ ARRET  DU  CONSEIL  DE  GUERRE  DE  LYON. 


1"  Représentant  d'une  cause  politique,  je  ne  puis  ac- 
cepter comme  juge  de  mes  actes  et  de  mes  volontés  une 
justice  politique.  Vos  formes  n'abusent  personne. 
Dans  la  lutte  qui  s'ouvre,  il  n'y  a  qu'un  vainqueur  et 
un  vaincu.  " 

L.-N.  BOKAPAKTE,  à  lu  CouT  (ies  Puirs, 
G  octobre  1840. 


I. 


30  août  1851. 

En  tous  temps,  sous  tous  les  régimes,  sous  le  règne  du 
roi  Louis-Philippe,  comme  sous  la  dictature  du  général  Ca- 
vaignac,  sous  la  Monarchie  comme  sous  la  République,  j'ai 
toujours  été  contre  les  justices  exceptionnelles  et  contre  les 
condamnations  politiques. 

Je  serais  donc  suspect,  je  le  reconnais,  si  je  n'apportais 
ici  que  mon  impression  personnelle,  impression  doulou- 
reuse, quel  que  soit  le  pôle  vers  lequel  elle  se  tourne  :  vers 
le  passé  ou  vers  l'avenir. 

Mais  l'impression  que  je  vais  décrire  est  l'impression  in- 
dicible qu'a  généralement  causée  l'arrêt  rendu  par  le  con- 
seil de  guerre  de  Lyon,  impression  profonde  attestée  par  la 
baisse  considérable  de  la  Bourse. 

Cette  impression  a  d'abord  été  l'étonnement.  Personne 
ne  s'attendait  à  une  condamnation  aussi  rigoureuse. 

X.  17 


258  18&i. 

Loin  de  s'évanouir  par  la  réflexion,  cet  étonnement  s'est 
aggravé;  il  est  devenu  de  la  stupeur. 

Cette  stupeur,  sorte  de  pressentiment  sinistre,  s'explique 
lacilenient  quand  on  compare  l'arrêt  du  conseil  de  guerre 
de  Lyon  à  l'arrêt  de  la  cour  des  pairs  du  6  octobre  1840. 

Quoique  l'attentat  de  1840  fût  certain  et  avoué,  quoiqu'il 
fût  incontestable  que  celui-ci  avait  pour  but  de  détruire  et 
de  changer  le  gouvernement  et  l'ordre  de  succession  éta- 
blis, quoique  la  peine  de  mort  fût  encore  en  vigueur  à  celte 
époque,  la  cour  des  pairs,  écartant  la  peine  de  moi't,  ne 
condamna  M.  Charles-Louis-Napoléon  Bonaparte  qu'à  l'em- 
prisonnement perpétuel  dans  une  forteresse  située  sur  le 
territoire  continental  du  royaume. 

MM.  de  Montholon,  Fialin  de  Persigny  et  Bataille,  aujour- 
d'hui représentants  du  peuple,  ne  furent  condamnés  qu'à 
la  détention,  ainsi  que  MM.  Parquin,  Lombard,  de  Meso- 
nan,  Voisin,  Forestier,  Napoléon  Ornano,  BoufTet  Montau- 
ban  et  JosepJi  Orsi. 

MM.  Henri  Conneau  et  Laborde  furent  condamnés,  le 
premier  à  cinq  années,  et  le  second  à  deux  années  d'em- 
prisonnement. 

Un  seul  des  accusés,  M.  Aladenize,  fut  condamné  à  la 
peine  de  la  déportation;  mais,  à  cette  époque,  la  peine  de 
la  déportation  n'était  que  nominale. 

Depuis  la  loi  du  8  juin  1850,  la  peine  de  la  déportation  a 
cessé  d'être  nominale,  elle  est  devenue  réelle. 

Elle  remplace  la  peine  de  moi't;  peut-être  même  serait- 
il  plus  juste  de  dire  qu'elle  l'aggrave. 

Les  articles  1,  4  et  5  de  la  loi  du  8  juin  1850  sont  conçus 
en  ces  termes  : 

«  ARTICLE  l'^  Dans  tous  les  cas  où  la  peine  de  mort  est  abolie  par  l'ar- 
ticle 5  delà  Constitution,  cette  peine  est  remiilacée  parcelle  de  la  déporta- 
tion dans  une  enceinte  fortifiée  désignée  par  la  loi,  hors  du  territoire  con- 
tinental de  la  République. 

»  AKT.  4.  La  vallée  de  Vaitliaii,  aux  îles  Marquises,  est  déclarée  lieu 
de  déportation  pour  l'application  de  l'article  l*"''  de  la  présente  loi. 

»  ART.  5.  L'île  de  Nouka-IIiva,  l'une  des  Marquises,  est  déclarée  lieu 
de  déportation  pour  rc.\écution  de  l'art.  17  du  Code  pénal.  » 


L'ARRÊT  DU  CONSEIL  DE  GUERRE  DE  LYON.     ?50 

Donc,  si  la  peine  de  morl  n'eûl  pas  été  remplacée  par  la 
peine  de  la  déportation,  aux  termes  de  l'article  5  de  la  Con- 
stitution, la  tète  des  accusés  Alphonse  Gent,  Ode  et  Lon- 
goniazino  pourrait  tomber  sous  la  main  du  bourreau! 

Eh  bien!  je  le  demande  à  qui  lira  froidement  le  compte- 
rendu  des  deux  procès,  du  premier  jugé  par  la  cour  des 
pairs,  et  du  second  jugé  par  le  conseil  de  guerre  de  Lyon, 
peut-on  comparer  l'attentat  non  contesté  et  hautement 
avoué  de  1840,  au  complot...  (je  ne  sais  comment  le  quali- 
fier) de  1851  ? 

Cependant,  s'il  y  avait  un  gouvernement  sous  lequel  la 
mémoire  dût  tenir  lieu  d'indulgence,  c'était  assurément 
celui  qui  a  pour  chef  le  grand  amnistié  du  suffrage  uni- 
versel, l'Élu  du  10  décembre. 

Je  n'en  doute  pas,  je  n'en  veux  pas  douter;  la  doulou- 
reuse et  sinistre  émotion  que  j'ai  éprouvée  en  lisant  l'arrêt 
prononcé  par  le  conseil  de  guerre  de  Lyon,  aura  été  celle 
de  M.  L.-N.  Bonaparte,  et  cette  émotion  ne  sera,  j'aime  à 
le  supposer,  adoucie  que  par  l'impatience  qu'il  aura  res- 
sentie d'exercer  le  droit  que  lui  réserve  l'article  5o  de  la 
Constitution. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  condamnation  de  trois  accusés  po- 
litiques à  la  peine  de  la  déportation  (j'écarte  quatre  con- 
tumaces), maintenant  que  cette  déportation  a  cessé  d'être 
une  peine  nominale,  n'en  est  pas  moins  un  précédent  infi- 
niment grave,  car  en  temps  de  révolution  il  n'est  pas  d'ac- 
cusation qui  se  prodigue  alternativement  avec  plus  de  légè- 
reté que  l'accusation  de  complot. 

C'est  à  qui  s'accusera  successivement  de  conspirer. 

Qui  peut  dire  et  prévoir,  aujourd'hui  30  août  1851,  sous 
quel  gouvernement  nous  existerons  l'an  prochain  à  pareil 
jour  ? 

A  cette  époque,  que  l'on  y  songe,  ce  seront  peut-être  les 
amis  les  plus  dévoués  de  M.  Louis  Bonaparte  qui  seront  ac- 
cusés de  complot  !  Ce  seront  peut-être  MM.  Berryer,  de 
Broglie,  Mole,  etc.,  etc.,  ces  ardents  promoteurs  de  la  loi 
du  31  mai  1850  et  de  la  révision  de  la  Constituîion,  qui  se- 


260  1851. 

ront  accusés  d'avoir  voulu  changer  ou  détruire  le  gouver- 
nement (le  la  République  !  11  faut  en  convenir,  et  ils  en  con- 
viendront eux-mêmes,  une  telle  accusation  portée  contre 
eux  serait  moins  invraisemblable  et  trouverait  moins  d'in- 
crédules que  dirigée  contre  les  condamnés  du  conseil  de 
guerre  de  Lyon. 

Le  30  août  1848,  est-ce  que  la  toute-puissance  n'était  pas 
aux  mains  de  M.  le  général  Cavaignac,  de  tous  les  républi- 
cains le  plus  ombrageux  et  le  moins  tolérant? 

Moi,  qui  n'ai  qu'une  pensée,  mêlée  de  peu  d'espoir  :  dé- 
tendre la  corde  tendue  à  outrance,  soutirer  et  détourner  la 
foudre  qui  gronde  au-dessus  de  tant  de  têtes,  je  considère 
comme  un  fait  de  la  nature  la  plus  grave,  comme  un  pré- 
cédent funeste,  l'arrêt  du  conseil  de  guerre  de  Lyon,  car  il 
vient  de  frayer  un  chemin,  celui  de  Vaïthaïi,  que  nous  de- 
vons tous,  à  tour  de  rôle,  nous  préparer  ;»  suivre. 

Sans  remonter  plus  haut  que  1830,  et  sans  nommer 
S.  A.  R.  M™"  la  duchesse  de  Berri  et  S.  A.  I.  le  prince  Louis 
Bonaparte,  est-ce  que  MM.  de  Chateaubriand,  Berryer  et  le 
général  de  Saint-Priest  n'ont  pas  été  soupçonnés  de 
complot  ? 


IL 


31  aofit  1851. 

S'il  fallait  une  preuve  que  la  liberté  de  la  presse  n'existe 
plus  que  nominalement  en  France  ,  on  trouvei'ait  cette 
preuve  dans  la  douloureuse  réserve  que  se  sont  visible- 
ment imposée,  en  rapportant  la  condamnation  prononcée 
par  le  conseil  de  guerre  de  Lyon,  tous  les  journaux  voués 
fi  la  défense  de  la  cause  démocrati(iuc.  Mais,  ('e([ui  est  plus 
significatif  eiicoi'e  (juc  celle  réserve  accaljlanle,  c'est  l'in- 
(iilférence  garilée  par  les  journaux  ap|)arlenanl  îi  toutes  les 
nuances  de  la  réaction,  Le  jugement  d'un  conseil  de  guerre 
condamnant  des  citoyens  est  un  l'ail  qui  leur  paraîl  ce  qu'il 
y  a  i\o  plus  simple  ! 


L  AllRÈT  DU  CONSEIL  DE  GUERRE  DE  LYON.     261 

En  juin  IS:!^,  une  insurrection  éei;U;i  ;i  Pni-is.  Après  (juc 
le  calme  eût  été  rétabli,  c'est-à-tlicc  le  6. juin,  une  oi'don- 
nance  royalo,  rendue  surle  rapportdeM.  de Monlalivet,  mi- 
nistre de  Tintéi-ieur,  mit  la  ville  de  Paris  en  état  de  siège. 
Un  grand  nombre  de  citoyens  avaient  été  arrêtés  ou  pour- 
suivis; parmi  eux  figuraient  MM.  de  Chateaubriand,  llydo 
de  Neuville,  de  Fitzjamcs,  Carrel,  Paulin,  etc.  Les  accusés, 
enlevés  à  la  juridiction  du  jury,  furent  traduits  devant  les 
conseils  de  guerre  ;  plusieurs,  parmi  lesquels  Geoffroy, 
Colombat  et  Hassenfratz,  furent  condamnés  à  la  peine  de 
mort. 

C'était  en  vertu  des  articles  87,  89  et  91  du  Code  pénal, 
et  l'article  1®""  de  la  loi  du  18  germinal  an  yil,  que  Geoffroy 
ouvrait  la  liste  des  condamnations  capitales. 

Geoffroy  se  pourvut  devant  la  cour  de  cassation  contre  l'ar- 
rêt du  conseil  de  guerre,  dont  il  déclinait  la  compétence. 
M.  Odilon  Barrot  porta  la  parole  pour  Geoffroy;  et,  sur  sa 
plaidoirie,  la  cour  admit  le  pourvoi  par  le  célèbre  arrêt  du 
29  juin  1832,  motivé  sur  les  considérants  qui  suivent  : 

«  Vu  l'article  53  la  Charte,  portant  :  Nul  ne  pourra  être  distrait  de  sus 
juges  naturels  ; 

»  Vu  l'article  54  ,  portant  :  Q'il  ne  pourra,  en  conséquence,  être  créé 
aucun  tribunal  extraordinaire,  sous  quelque  dénomination  que  ce  soit  ; 

»  Vu  l'article  56,  portant  :  L'institution  des  jurés  est  conservée;  l'ar- 
ticle 69,  qui  étend  les  attributions  du  jury  aux  délits  politiques,  et  la  loi 
du  8  octobre  1830,  qui,  en  conséquence,  définit  les  délits  politiques; 


»  Attendu  que  les  conseils  de  guerre  ne  sont  des  tribunaux  ordinaires 
que  pour  juger  les  militaires  ou  les  individus  assimilés  aux  militaires; 

»  Qu'ils  deviennent  des  tribunaux  extraordinaires  quand  ils  étendent 
leur  compétence  à  des  crimes  ou  délits  commis  par  des  individus  non  mi  • 
litaircs  ; 

>'  Attendu  que  Geoffroy  n'est  ni  militaire  ni  assimilé  aux  militaires; 
que  néanmoins  le  2"  conseil  de  guerre  séant  à  Paris  a  implicitement  dé- 
claré sa  compétence  à  l'égard  dudit  Geoffroy  et  statué  au  fond  ; 

»  Qu'en  cela,  il  a  commis  un  excès  de  pouvoir  et  a  violé  les  articles  C3  et 
54  de  la  Charte  constitutionnelle; 

»  La  cour  casse  et  annulle,  etc.,  etc.  » 

Les  membres  de  la  cour  étaient  MM.  B'isturd  de  l'Etang. 


262  1851. 

Gilbert  des  Voisins,  Olivier,  Brière,  Dupaly,  Mcyronet  de 
Saint-Marc,  Rives,  Avoine  de  Ghantereyne,  Cliilhaud  de  la 
Rigaudie,  Chopin  d'Arnouville,  Rocher  et  Isambert. 

La  Constitution  de  1848  permet-elle  donc  ce  que  ne  per- 
mettait pas  la  Charte  de  1830  ? 

Comparons  : 

CHARTE   DE   1830.  CONSTITUTION   DE   1848. 

Art.  53.  Nul  ne  pourra  être  distrait  de  ses  Art.  4.  Nul  ne  sera  dis- 
juges naturels.  trait  de  ses  juges  naturels. 

Art.  54.  Il  ne  pourra,  en  conséquence,  être  —  Il  ne  pourra  être  créé  de 
créé  de  commissions  et  de  tribunaux  extra-  commissions  et  de  tribu- 
ordinaires,  à  quelque  titre  et  sous  quelque  naux  extraordinaires  ,  à 
dénomination  que  ce  soit.  quelque  titre  et  sons  quelque 

Art.  5rt.  L'institution  des  jurés   est   con-  dénomination  que  ce  soit. 

servée.  Art.  82.  Le  jury    conti- 

Art.  69.  Il  sera   pourvu  successivement,  nuera   d'être    appliqué    en 

par  des  lois  séparées  et  dans  le  plus  bref  dé-  matière  criminelle. 

lâi  possible,  aux   objets  qui   suivent:  Art.  83. La  connaissance 

1°  L'application  du  jury  aux  délits  de  la  de  tous  les  délits  po/i^/qwei' et 

presse  et  aux  délits  politiques.  de  tous  lesdélits  commis  par 

2°  Etc.,  etc.  la  voie  de  la  presse  appar- 
tient exclusivement  au  jury . 

Les  principes  défendus  par  l'arrêt  de  1832  subsistent  ;  la 
Constitution  les  a  consacrés  de  nouveau.  La  cour  de  cassa- 
lion  objecterait-elle  aujourd'hui  la  loi  du  9  août  1849  sur 
l'état  de  siège?  Nous  laisserons  répondre  M.  OdilonBarrot  : 

0  Qu'où  vienne  nous  dire  maintenant  qu'un  homme  condamné  par  la 
justice  militaire  ne  peut  invoquer  la  loi  du  pays,  que  sa  voix  est  impuis- 
sante, que  vous  ne  pouvez  que  le  repousser  au  loin  ;  qu'en  vain  il  invo- 
querait la  Constitution  ;  que  c'est  précisément  parce  que  sa  vie  est  sous  la 
tutelle  de  la  Constitution  que  vous  ne  pouvez  la  protéger  1  A  quoi  donc 
voudrait-on  réduire  l'institution  de  la  cour  suprême  ?  Parce  que  c'est  ici 
une  question  de  vie  et  de  mort,  non  pour  un  individu,  mais  pour  tous  les 
citoyens;  parce  que,  dans  ses  conséquences,  elle  embrasse  toute  la  Cons- 
titution du  pays,  vous  n'auriez  pas  en  connaître  ! 

»  Ce  n'est  pas  pour  les  cas  ordinaires  que  vous  avez  un  pouvoir,  une 
mission.  S'agit-il  d'un  assassin,  d'un  voleur,  à  l'égard  desquels  une  liste 
de  jury  aurait  été  irrégulièrement  signifiée,  il  vous  est  permis  de  casser  ; 
mais  s'agit-il  d'une  femme,  d'un  vieillard,  d'un  jeune  homme  traduit  de- 
vant un  tribunal  exceptionnel,  po;ir  avoir  distribué  Quchiue  cho-ie  dans  les 
rues  (car  c'est  là  tout  co  qu'ont  dit  les  témoins);  un  jeune  liomme,  le  seul 


L'ARRÊT  DU  CONSEIL  DE  GUERRE  DE  LYON.     263 

resté  de  vingt  enf'iints,  invoque-t-il  la  Constitution,  qui  ne  pcrmettrnit  de 
le  condamner  que  sur  la  déclaration  de  douze  jurés,  il  ne  peut  pUiP,  coinme 
le  voleur  et  l'assapsin,  invoquer  votre  puissance  :  il  n"a  qu'à  se  rés^igrcr 
et  à  mourir  !  Une  telle  prétention  est  humiliante  pour  vous;  elle  est  hu- 
miliante et  désespérante  pour  ce  pays.  Serait-il  donc  vrai  que,  pour  les 
violations  de  la  Constitution,  il  n'y  aurait  plus  de  garanties  légales  dans 
votre  institution  '?  Mais  quand  l'Assemblée  nationale,  d'immortelle  mé- 
moire, eut  énuméré  les  garanties  communes  à  tous  les  citoyens,  comment 
les  a-t-elles  sanctionnées  ?  En  instituant  la  cour  de  cassation.  C'est  cette 
noble  cour  qui  est  la  garantie  pratique  de  toutes  nos  institutions.  Et 
qu'est-ce  que  sont  des  institutions  simplement  écrites  sur  le  papier,  dont  un 
conseil  de  guerre  ne  tient  pas  compte  et  qu'un  sergent  déchire  ?  Une  telle 
Constitution  n'est  qu'une  abstraction,  qu'une  chimère,  qu'un  piège  pix-e  que 
l'arbitraire  qui  se  montre  à  découvert. 

»  Vous  examinerez  donc,  messieurs,  si  c'est  en  vertu  de  la  loi  on  si 
c'est  en  violation  de  la  loi  que  le  tribunal  militaire  a  été  saisi  ;  vous  avez 
le  droit  de  l'examiner,  car  votre  magistrature  ne  vous  appartient  pas  :  elle 
appartient  à  toute  la  France  ;  nous  la  revendiquons  avec  orgueil  et  con- 
fiance. )) 

La  justice  varierait-elle  donc  selon  la  politique  ? 

m. 

4  septembre  18.51. 

Quoique  le  Constitutionnel  ait  annoncé  que  «  des  ordres 
avaient  été  donnés  à  Toulon  pour  l'armement  de  la  frégate 
la  Pojnone,  destinée  à  transporter  à  Nouka-Hiva  MM.  Cent, 
Ode  et  Longomazino,  condamnés  à  la  transportation  par 
l'arrêt  du  conseil  de  guerre  de  Lyon,»  je  n'en  persiste  pas 
moins  dans  la  conviction  ou  dans  l'illusion  que  cet  arrêt  ne 
recevra  pas  son  exécution  sous  la  présidence  de  l'ancien 
captif  de  Ham. 

Non,  il  n'est  pas  possible  que  l'arrêt  d'un  conseil  de  guerre., 
qui  a  condamné  des  citoyens  à  la  peine  de  la  déportation, 
reçoive  son  exécution  ;  j'en  atteste  M.  Berryer,  j'en  atteste 
M.  Dupin,  qui  s'exprimaient  ainsi  en  mars  1837  : 

«  M.  BERRTER  :  Ne  l'oublious  donc  pas,  et  que  tout  le  monde  le  com- 
prenne, le  passé  nous  l'enseigne  assez  haut,  ce  n'est  pas  dans  ce»  combi- 
naisons habilement  formées  par  quelques  esprits  praticiens  que  les  gou- 


2G4  IS51. 

venienicnts  trouvent  leur  force.  La  force  des  gouveruenieuts,  c'e-t  d'être 
appuyés  sur  un  bou  principe,  et  surtout  d'être  fidèles  au  principe  qui  les 
a  constitués.  Mais  quand  le  principe  du  gouvernement  est  mauvais,  quand 
le  gouvernement  est  infidèle  au  principe  auquel  il  doit  son  existence,  alors 
toutes  ces  imaginations  de  l'esprit  de  pratique,  toutes  ces  ténébreuses  in- 
ventions d'un  législateur  inutile,  sont  de  vaines  ressources  pour  le  pouvoir 
ébranlé  dans  son  essence  et  dans  son  origine. 

»  Le  passé  nous  le  dit  assez  :  tous  les  gouvernements  se  sont  suicidés,  ou 
parce  que  leur  principe  était  mauvais,  ou  parce  qu'ils  se  sont  détournés, 
écartés,  éloignés  de  leur  principe. 

»  La  Convention  s'est  suicidée  elle-même,  et  par  l'horreur  du  principe 
de  terreur  dont  elle  a  voulu  s'armer,  et  par  les  crimes  sans  nombre  dont 
elle  a  couvert  la  face  du  pays. 

»  Le  Directoire  !  Mais  est-ce  que  le  Directoire  n'avait  pas  lui-même 
anéanti  les  conseils,  qui  étaient  alors  la  base  du  gouvernement?  Est-ce 
qu'il  ne  les  avait  pas  anéantis  en  déportant  les  meilleurs,  les  plus  honnêtes 
citoyens  et  les  plus  éclairés  du  pays,  avant  qu'un  soldat  dédaigneux  l'e- 
poussât  du  pied,  eu  une  Heure,  et  dispersât  les  restes  honteux  de  ces  as- 
semblées déjà  détruites? 

»  L'Empire  a  eu  un  mauvais  principe  de  gouvernement.  Il  est  né  dans 
ce  même  jour,  dans  ce  jour  de  violence  :  il  a  voulu  tout  devoir  à  la  force; 
il  vivait  sur  la  parole  de  la  victoire,  et  quand  la  victoire  lui  a  été  infidèle, 
l'Empire  n'était  plus!  (Profonde  sensation.) 

»  VOIX  AU  CENTRE  :  Et  après  l'Empire  ? 

»  M.  BERRTER  :  Oh  !  je  ne  m'arrêterai  pas  !  Et  pourquoi  ne  dirai-jc  pas 
tout  ?  La  question  est  assez  haute  ;  elle  domine  assez  les  intérêts  perma- 
nents et  éternels  de  mon  pays  pour  que  je  dise  tout  à  l'égard  de  tous, 

»  Pourquoi  la  Restauration  est-elle  tombée?  Parce  qu'elle  a  été  infidèle 
à  son  principe,  je  n'hésite  pas  à  le  dire  :  oui,  elle  a  mal  compris  ;  m.al  con- 
seillée surtout  dans  ses  commencements,  elle  a  mal  compris  les  rapports 
intimes  qui  unissaient  le  principe  politique  sur  lequel  elle  i-eposait  avec 
tous  les  droits  de  communauté,  avec  tous  les  liens  de  propriété  sur  le  ter- 
ritoire; elle  s'est  laissé  entraîner  à  l'habileté  et  aux  conseils  des  théori- 
ciens politiques,  et  elle  est  tombée  le  jour  où,  après  avoir  secoué  ses  liens, 
elle  a  voulu  rentrer  encore  dans  les  moyens  exceptionnels  :  la  tempête 
s'est  alors  levée,  etleti-ôue  a  disparu.  (Sensation.) 

»  C'est  à  cela,  messieurs,  qu'il  faut  penser.  Ce  sont  ces  grandes  idées, 
c'est  ce  grand  jugement  porté  sur  les  cinquante  années  de  révolution  que 
nous  avons  traversées,  c'est  là  ce  qu'il  faut  avoir  présent  à  l'esprit. 

»  La  juridiction  des  conseils  de  guerre  pour  les  délits  militaires,  pour 
les  faits  qui  sont  à  la  connaissance  spéciale  des  officiers,  pour  les  faits  dont 
la  répression  doit  être  dans  leurs  mains  exclusivement,  l'institution  des 
conseils  de  guerre  est  une  institution  salutaire  ;  c'est  une  institution  pri- 
vilégiée, c'est  le  droit  du  soldat  d'être  jugé  par  l'officier  qui  le  guide,  réuni 


L'AHKÈT  DU  CONSEIL  DE  GUERRE  DE  LYON.     26o 

aux  officiers  qui  le  commandent.  Yoilà  l'objet  des  conseils  do  guerre,  bniuie 
institution  qnand  elle  se  renferme  dans  son  cercle. 

»  Le  conseil  de  guerre  est  composé  d'hommes  de  conscience,  d'hommes 
indépendants;  n'ébranlez  pas  leur  conscience,  n'altérez  pas  leur  indépen- 
dance. 

»  Il  ne  suffit  pas  à  un  brave  officier,  qui  siégera  dans  un  conseil  do 
guerre,  d'avoir  la  conviction  qu'il  parlera  selon  sa  conscience  et  pronon- 
cera son  jugement  selon  la  vérité,  il  faut  encore  qu'il  pense  que  ses  conci- 
toyens ont  de  lui  cette  opinion  ;  mais  quand  vous  demandez,  pour  avoir  une 
justice  plus  prompte  et  plus  sûre,  de  transporter  le  jugement  des  délits  po- 
litiques au  conseil  deguerre,  il  est  évident  que  vous  faites  penser  tout  le 
monde  à  la  facilité  que  vous  avez  de  pouvoir  modifier  les  conseils  de 
guerre,  de  pouvoir  les  composer  d'hommes  de  votre  chois  ;  que  les  mem- 
bres qui  siègent  dans  le  conseil  de  guerre  n'y  ont  été  appelés  par  vous  que 
parce  qu'ils    doivent  obéir  à  votre  volonté. 

»  Vous  élevez  dans  la  conscience  publique  un  soupçon  contre  l'indépen- 
dance de  braves  militaires,  vous  gâtez  cette  salutaire  institution,  voilà  le 
crime  de  la  proposition  que  vous  venez  faire  à  la  chambre  !  » 

(Chambre  des  députés,  6  mars  1837.) 

«  M.  urriN  AÎNÉ  ;  Presque  toutes  les  atteintes  qui,  dans  le  cours  des 
siècles,  ont  été  portées  à  la  législation  criminelle,  en  vue  de  rendre  les 
condamnations  plus  fortes,  ont  toujours  été  introduites  dans  la  jurispru- 
dence à  l'occasion  des  délits  politiques  ;  c'est  de  là  qu'ensuite  elles  ont  dé- 
bordé et  qu'elles  sont  descendues  dans  le  droit  commun,  pour  faire,  pen- 
dant de  longs  siècles,  le  malheur  et  la  souffrance  de  l'humanité. 

»  Dans  l'origine,  à  Rome,  on  ne  torturait  que  les  esclaves,  et  la  loi  ne 
se  manquait  pas  à  elle-même,  car  elle  ne  mettait  pas  les  esclaves  au  rang 
des  personnes;  elle  les  considérait  comme  des  choses,  comme  un  vil  bétail. 

»  Tant  que  la  première  Constitution  de  Rome  subsista,  le  respect  pour 
l'homme  libre  fut  tel,  que  jamais  cette  loi  ne  fut  violée  ;  mais  lorsque 
vint  le  régime  des  empereurs,  se  mêlant  au  régime  des  prétoriens,  alors 
vinrent  les  lois  de  lèse-majesté.  Alors,  pour  la  sûreté  de  ce  prince  timoi'é 
qui,  ayant  été  élevé  par  l'épée,  craignait  à  chaque  instant  d'être  renversé 
par  l'épée,  des  précautions  furent  prises,  et  l'ordre  fut  donné  de  torturer 
les  hommes  libres  pour  la  sécurité  de  César. 

»  Eh  bien  !  cela  a  débordé  du  droit  politique  dans  le  droit  canonique. 
Si  on  torturait  pour  l'empereur,  on  devait  torturer  pour  Dieu,  et,  du  droit 
canonique,  cela  passa  dans  le  droit  civil,  et  on  finit  par  torturer  tous  les 
accusés  jusqu'en  1789. 

»  En  1539,  la  France  avait  une  jurisprudence  criminelle  assez  généreuse, 
parce  qu'elle  avait  emprunté  ses  formes  à  l'antiquité.  Mais  Fi-ançois  I'-''' 
était  despote  ;  il  cultivait  les  lettres  et  non  pas  la  liberté.  Il  voulait  la  con- 
damnation de  l'amiral  Chabot  :  il  chargea  Payet,  son  chancelier,  de  chan- 
ger l'instruction  criminelle.  C'est  ce  qui  fut  fait  par  l'ordonnance  de  1539. 
L'amiral  fut  condamné  :  mais,  quelque  temps   après,  le  chancelier  lui- 


266  1851. 

même  se  vit  faire  son  procès.  Quand  il  n'était  plus  léo-islatcur,  mais  ac- 
cusé, quand  il  s'indignait  qu'on  ne  lui  donnât  que  vingt-quatre  heures  pour 
être  confronté  avec  les  témoins  et  pour  les  récuser  ;  quand  il  se  trouva  lié 
dans  les  étreintes  que  lui-même  avait  serrées  contre  les  accusés,  soumis  à 
sa  propre  loi,  il  entendit  ces  paroles  sévères  do  son  juge  instructeur  : 
«  Souffre  la  loi  que  toi-même  as  faite.  » 

(Chambre  des  députés,  28  février  1837.) 

Les  dernières  paroles  do  M.  Dupin.  je  l'espère,  retenti- 
ront aux  oreilles  et  dans  la  conscience  de  tous  ceux  qui  gé- 
missent chaque  jour  sur  l'instabilité  des  gouvernements. 


IV. 


22  novembre  1851. 

On  nous  offirme  que  les  trois  condamnés  à  la  peine  de  la 
déportation  par  le  conseil  de  guerre  de  Lyon,  MM.  Gent. 
Longomazino  et  Ode,  dont  le  pourvoi  a  été  rejeté,  arrivés  à 
Paris,  ont  été  dirigés  sur  Cherbourg,  pour  être  embarqués 
et  conduits  à  Noukahiva.  On  nous  l'affirme,  mais  nous  ne  le 
croyons  pas  ;  nous  refusons  d'y  croire. 


1851 


LA  RIGUEUR  UNIVERSELLE. 


4  septembre  1851. 

Le  temps  où  nous  vivons  n'est  pas  seulement  celui  des 
réaclions  imprudentes,  c'est  encore  celui  des  rigueurs 
inutiles. 

Tel  est  le  besoin  de  faire  de  l'autorité  qu'on  ne  se  croi- 
rait pas  gouvernement  si  l'on  ne  tourmentait  pas  ceux-ci 
après  ceux-là. 

Un  nouveau  règlement  de  M.  le  ministre  de  l'intérieur, 
et  relatif  à  la  maison  pour  dettes,  prescrit  ce  qui  suit  : 

Les  visites  à  l'intérieur  sont  limitées  aux  mères,  enfants, 
frères,  sœurs  et  nièces  des  détenus,  et  sur  justification  par 
actes  légaux.  Tous  alliés,  amis  et  visiteurs  sont  exclus  et  ne 
peuvent  être  admis  qu'au  parloir,  encore  faut-il  se  pour- 
voir d'une  permission  de  la  préfecture  de  police. 

Par  cette  mesure,  on  brise  bien  des  affections,  on  prive 
les  détenus  de  consolations  dont  ils  ont  besoin  après  des 
revers  souvent  cruels  ;  on  les  frappe,  d'ailleurs,  sans  droit, 
par  un  abus  de  pouvoir. 

Le  vin  vieux,  les  mets  qualifiés  mets  de  luxe,  les  petits 
meubles  tels  que  tableaux,  glaces,  etc.,  sont  interdits. 

Par  ce  règlement,  exécuté  suivant  sa  lettre  et  son  esprit 
par  le  directeur  de  cette  maison,  le  ministre  de  l'intérieur 
assimile  presque  le  détenu  pour  dettes  aux  détenus  pour 


268  iH5i. 

délits.  Devant  le  droit,  cette  |)réleiili;)ii  est  inique  et  ne  sau- 
rait s'exercer  envers  des  débiteurs  malheureux  qui  ne  sont 
soumis  qu'à  la  privation  de  leur  liberté.  La  loi  est  donc  vio- 
lée à  leur  égard. 

Pourquoi  ces  rigueurs? 

Pourquoi  ces  tracasseries  ? 

A  quoi  bon  ? 

A  quel  titre  ? 

Était-ce  donc  pour  acquérir  un  jour  le  pouvoir  de  faire 
descendre  le  gouvernement  de  la  France  à  de  tels  détails, 
que  M.  Léon  Faucher  a  fait  pendant  dix  années  une  oppo- 
sition si  acre  et  si  passionnée,  dans  le  Temps  et  dans  le 
Courrier  français ,  à  MM.  Duchàlel  et  de  Montalivet,  Mole 
et  Guizot? 

0  journalisme  de  l'opp(jsition,  si  de  tes  rangs  ne  devaient 
jamais  sortir  que  de  tels  ministres,  infidèles  à  tous  les  senti- 
ments dont  ils  faisaient  parade  et  marchandise,  tu  mérite- 
rais que  l'absolutisme  te  condamnât  à  jamais  au  silence  et 
au  néant! 


4851 


LES  BARBARES  DU  PASSE. 


11  septembre  1851. 

Le  fondateur  et  rédacteur  en  chef  de  VAssemblée  natio- 
nale ne  lente  pas  même  d'expliquer  comment  trois  millions 
d'électeurs  ont  pu  être  supprimés  par  quatre  cents  élus  ; 
comment,  pour  être  admis  à  jeter  un  bulletin  de  vote  dans 
l'urne  électorale,  il  ne  suffit  pas  d'avoir  été  obligé  de  tirer 
de  l'urne  militaire  un  numéro  représentant  le  sacrifice  des 
sept  plus  belles  années  de  Ja  vie  ;  comment,  pour  être  Fran- 
çais majeur,  il  ne  suffit  pas  d'être  né  en  France  de  parents 
français,  et  d'avoir  vingt-un  ans  accomplis  ;  comment  il  faut 
encore  justifier  de  trois  ans  de  domicile  dans  telle  ville,  tel 
quartier,  telle  rue  ;  comment  enfin  les  mandants  irrévoca- 
l)les  peuvent  être  révoqués  par  leurs  mandataires  révo- 
cables 1 

M.  Adrien  de  la  Valette  tombe  dans  les  lieux-communs 
«  sur  la  propriété  menacée  par  les  barbares  de  l'iiitériein\ 
»  que  l'on  excite  à  la  révolte  et  au  pillage  en  laissant  dire 
»  que  «  la  jrropriété  c'est  le  vol,  »  en  publiant  que  le  bien- 
»  être  des  populations  est  dans  la  liberté  absolue.  » 

L'ouvrage  où  se  trouve  cette  ligne  :  «  La  propriété  c'est 
le  vol,  »  avait  paru  plusieurs  années,  sans  même  être  pour- 
suivi, avant  que  s'accomplît  la  révolution  du  24  février.  Eh 
bien  !  le  lendemain  de  la  révolution  du  24  février,  la  pro- 
priété a-t-elle  été  attaquée  par  ceux  qu'il  plaît  à  M,  Adrien 


â70  18Si. 

de  la  Valette  d'appeler  «  les  barbares  de  Vinté rieur?  » 
L'Assemblée  constituante  issue  du  suffrage  universel  im- 
provisé a-t-elle  frappé  la  famille  dans  l'héritage,  a-t-elle 
rayé  du  budget  des  cultes  les  quarante  millions  que  prélève 
la  religion,  a-t-elle  aboli  les  douanes,  les  octrois  et  toutes 
les  taxes  de  consommation,  afin  de  reporter  exclusivement 
sur  la  propriété  tout  le  poids  des  charges  publiques  créées 
à  son  profit  et  au  détriment  du  travail  ?  L'Assemblée  légis- 
lative, également  issue  du  suffrage  universel,  a-t-elle  donné 
la  majorité  aux  adversaires  i)oliti(jues  des  opinions  dont  M. 
Adrien  de  la  Valette  s'est  constitué  le  champion  ? 

Rien,  absolument  rien,  pas  le  plus  petit  excès  n'avait 
provoqué  la  présentation  de  la  loi  du  31  mai  ;  rien,  absolu- 
ment rien  n'en  saurait  donc  justifier  le  vote.  Aussi,  je  le  re- 
connais, n'est-ce  pas  la  faute  de  M.  de  la  Valette  s'il  est 
obligé  de  rompre  de  phrase  en  phrase  :  il  est  des  occasions 
où  le  courage  ne  peut  suppléer  la  logique,  où  un  peu  de 
logique  serait  plus  utile  que  beaucoup  de  courage. 

Puisque  je  viens  d'écrire  ce  mot  :  courage,  j'ajouterai  que 
M.  Adrien  de  la  Valette  a  eu  parfaitement  raison  de  penser 
qu'il  n'y  avait  rien  de  personnel  dans  l'article  auquel  il  a 
courtoisement  répondu.  Il  y  a  entre  nous  deux  un  duel  à 
outrance,  mais  c'est  un  duel  entre  le  Passé,  dont  il  porte  la 
cocarde,  et  l'Avenir,  dont  je  défends  le  drapeau.  Entre  M. 
de  la  Valette  et  moi,  il  ne  saurait  y  avoir  d'autre  duel.  Ce 
duel  est  une  guerre.  Nous  sommes  deux  soldats.  Nous  com- 
battons. Un  moment  nous  avons  été  presque  alliés  :  nous 
défendions  l'un  et  l'autre  la  liberté.  Mais,  un  jour,  je  me 
suis  trouvé  tout  seul.  M.  de  la  Valette  n'était  plus  à  côté  de 
moi;  il  était  en  face  de  moi.  Je  l'ai  regretté.  Le  courage  perd 
à  se  mettre  au  service  de  l'Arbitraire  tout  ce  qu'il  gagne  à 
se  vouer  au  service  de  la  Liberté. 

A  plus  d'une  reprise,  j'ai  demandé  à  tous  les  écrivains 
de  la  presse  réactionnaire  de  définir  ce  qu'ils  entendaient 
par  ces  trois  mots  qui  se  trouvent  incrustés  dans  chacune 
de  leurs  phrases  :  la  religion,  la  famille,  la  propriété.  Ja- 
mais je  n'ai  pu  oblenii'  le  plus  petit  mot  de  réponse.  Serai- 


LES  BARBARES  DU  PASSE.  â7l 

je  plus  heureux  en  ni'adressant  à  M.  de  la  Valette  que  je  ne 
l'ai  été  en  nvadressant  à  M.  de  Cassagnac?  Si  on  me  de- 
mandait, à  moi,  ce  que  j'entends  par  Véducation,  la  mater- 
nité et  le  travail,  ie  le  dirais  tout  de  suite. 

Le  temps  est  venu  où  toute  phrase  qui  n'aura  pas  un 
sens  précis  tombera  au  pied  de  l'examen  comme  tombe  au 
pied  de  l'arbre  le  fruit  pourri. 

Laissons-donc  là,  je  vous  prie,  ce  que  vous  ne  pouvez  pas 
définir,  ce  que  vous  n'osez  pas  discuter. 

Que  parlez-vous  de  démolisseurs  ? 

Mais  est-ce  que,  pour  prolonger  la  rue  de  Rivoli,  il  ne  faut 
pas  commencer  par  démolir  toutes  les  masures  où  suppura 
trop  longtemps  la  misère,  cette  plaie  purulente  de  la  so- 
ciété ? 

Mais  est-ce  que  les  grandes  compagnies  de  chemins  de 
fer  n'ont  pas  démoli  les  relais  de  postes  et  les  messageries  ? 

Mais  est-ce  que  les  savants  métiers  à  tisser  n'ont  pas  dé- 
moli les  humbles  rouets  ? 

Mais  est-ce  que  toute  vérité  qui  pose  ses  fondements  n'est 
pas  une  erreur  qui  tombe  en  ruines  ? 

Mais  est-ce  que  tout  progrès  n'est  pas  une  démolition? 

Que  parlez-vous  d''athées  politiques  ? 

N'être  pas  ou  n'être  plus  idolâtre  est-ce  donc  être  athée? 

Croyez,  si  vous  le  voulez,  superstitieusement  en  l'infail- 
libilité du  roi  Bomba  ou  de  l'empereur  Joseph!  Moi,  je  n'y 
crois  pas.  Comment,  ayant  des  yeux  pour  regarder,  y  pour- 
rais-je  croire  ? 

Ceux  que  vous  appelez  «  les  barbares  de  l'intérieur^  »  et 
qui,  à  leur  tour,  seraient  fondés  à  vous  appeler,  vous  et  les 
vôtres,  les  barbares  du  passé,  ont  sur  vous  ce  double  avan- 
tage :  la  possession  du  gouvernement  de  droit  et  du  gou- 
vernement de  fait. 

Pour  renverser  le  gouvernement  de  f;iit  et  de  droit,  il 
faut  que  vous  l'attaquiez. 

C'est  là  qu'ils  vous  attendent  patiemment,  sans  crainte 
comme  sans  fanfaronnade. 

Vous  parlez  de  l'armée  ! 


272  1851. 

Imprudence  ! 

Mêler  l'armée  à  vos  projets  contre  la  République,  c'est  in- 
sulter l'armée,  car  c'est  supposer  qu'elle  trahira  ses  de- 
voirs, en  même  temps  qu'elle  oublierait  sa  démocratique 
origine,  et  déserterait  sa  propre  cause. 

Ce  qui  égare  votre  plume,  mon  cher  confrère,  c'est  que 
vous  raisonnez  toujours  comme  si  la  République  n'existait 
plus  et  comme  si  la  Royauté  existait  encore. 

Aurais-je  donc  besoin  de  vous  faire  souvenir  que  la  Ré- 
pubhque  existe  encore  et  que  la  Royauté  n'existe  plus  ? 

Vous  persistez  à  affirmer  que,  a  lorsque  le  temps  sera 
»  venu,  les  hommes  d^orche  ne  craindront  pas  de  briser  (je 
»  copie  vos  expressions)  les  ficelles  que  j'appelle  le  câble  de 
»  la  légalité.  » 

Puisque  vous  êtes  si  bien  instruit  de  l'attaque  que  médi- 
tent les  hom.mes  d'ordre,  ayez  seulement  l'obhgeance  de  me 
prévenir  la  veille',  afin  qu'il  ne  manque  à  l'appel  des  dé- 
fenseurs de  la  République  et  de  la  Liberté  aucun  de  ceux 
qui,  conmie  moi,  aimeront  mieux  se  faire  tuer  que  de  vivre 
sous  le  régime  restauré  des  Barbares  du  passé. 


4851 


A  LA  LOI  OPPOSONS  LA  LOI! 


"  Vlll.  La  République  doit  protéger  le  citoyen  dans 

sa  personne. 

>>  Article  2.  Nul  ne  peut  être  arrêté  ou  détenu  quo 
suivant  les  prescriptions  de  la  loi. 

1'  Article  3.  La  demeure  de  toute  personne  habitant 
le  territoire  français  est  inviolable;  il  n'est  permis  d'y 
pénétrer  que  selon  les  formes  et  dans  les  cas  prévus  par 
la  loi. 

"  Article  4.  Nul  ne  peut  être  distrait  de  ses  juges 
naturels.  11  ne  pourra  être  créé  de  commissions  et  de 
tribunaux  militaires,  a  quelque  titre  et  sous  quelque 
dénomination  que  ce  soit.  » 

CONSTITUTION.  1848. 

u  La  liberté  individuelle  manque  en  Fiance  de  la  plus 
puissante  de  ses  garanties  :  une  loi  sur  la  responsabi- 
lité des  agents  du  pouvoir. 

»  Une  arrestation  faite  aujourd'hui,  par  mesure  de 
haute  police,  et  sans  mandat  de  1  autorité  judiciaire,  de- 
vrait être  considérée  comme  illégale  et  donner  lieu, 
contre  ceux  qui  l'auraient  faite  ou  ordonnée,  aux  peines 
portées  par  les  articles  341  et  suivants  du  code  pénal.  » 

CHABSOX.-CHAMÉ.\NE. 


14  septembre  1851. 

Le  Constitutionnel  publie  un  grand  article  sous  ce  litre  : 

DÊNÉGATIOXS  EN  MATIÈRE  DE  COMPLOTS. 

C'est  une  apologie  du  système  d'arrestations  préventives, 
qui  procède  par  razzias  et  qui,  sous  prétexte  do  vigilance 
et  de  sûreté  publique,  consiste  à  arrêter  à  tort  et  à  travers 
des  personnes  par  centaines,  sauf  ensuite  à  les  relâcher 
plus  ou  moins  lentement. 

Ce  système  est  odieux  et  il  a  été  justement  apprécié  et 
flétri. 

X.  18 


â74  1851 

Cet  article  exige  une  réponse. 

Nous  en  chargeons  M.  de  Giiateauhriand  et  M.  Louis-Na- 
poléon Bonaparte. 
A  M.  de  Ghateaui)riand,  le  premier,  la  plume  : 

a  Le  20  juin  1B32,  à  quatre  heures  du  matin,  Baptiste,  à  mon  service 
depuis  longtemps,  entre  dans  ma  chambre,  s'approche  de  mon  lit,  et  me 
dit  :  «  Monsieur,  la  cour  est  pleine  d'hommes  qui  se  sont  placés  à  toutes 
B  les  portes,  après  avoir  forcé  Desbrosses  à  ouvrir  la  porte  cochère,  et 
B  voilà  trois  messieurs  qui  veulent  vous  parler.  »  Comme  il  achevait  ces 
mots,  les  messieurs  entrent,  et  le  chef,  s'approchant  très  poliment  de  mon 
lit,  me  déclare  qu'il  a  ordre  de  m'arrêter  et  de  me  mener  à  la  Préfecture 
de  police,  Je  lui  demandai  si  le  soleil  était  levé,  ce  qu'exigeait  la  loi,  et 
s'il  était  porteur  d'un  ordre  légal  :  il  ne  me  répondit  rien  sur  le  soleil,  mais 
il  m'exhiba  la  signification  suivante  : 

>j  Copie  : 

PRÉFECTCKE    DE    POMCE. 

B  De  par  le  roi , 

u  Nous,  conseiller  d'Etat,  préfet  de  police, 

»  Vu  les  renseignements  à  nous  parvenus  ; 

»  En  vertu  de  l'article  10  du  Code  d'instruction  criminelle  ; 

»  Requérons  le  commissaire  de  police,  ou  autre  en  cas  d'empêchement, 
»  de  se  transporter  chez  M.  le  vicomte  de  Chateaubriand,  et  partout  où 
B  besoin  sera,  prévenu  de  complot  contre  la  sùrelé  de  VElal,  à  l'effet  d'y  re- 
))  chercher  et  saisir  tous  papiers,  correspondances,  écrits,  contenant  des 
j)  provocations  à  des  crimes  et  délits  contre  la  paix  publique  ou  suscep- 
»  tibles  d'examen,  ainsi  que  tous  les  objets  sé^litieux  ou  armes  dont  il  se- 
«  rait  détenteur.  » 

B  Tandis  que  je  lisais  la  déclaration  du  grand  complot  contre  la  sûreté 
de  l'État,  dont  moi,  chétif,  j'étais  prévenu,  le  capitaine  des  mouchards  dit 
à  ses  subordonnés  :  «  Messieurs,  faites  votre  devoir!  »  Le  devoir  de  ces 
messieurs  était  d'ouvrir  toutes  les  armoires,  de  fouiller  toutes  les  poches, 
de  se  saisir  de  tous  papiers,  lettres  et  documents,  de  lire  iceux,  si  faire  se 
pouvait,  et  de  découvrir  toutes  armes,  comme  il  appert  aux  termes  du 
susdit  mandat. 

»  Après  lecture  prise  de  la  pièce,  m'adressant  au  respectable  clief  de  ces 
voleurs  d'hommes  et  de  libertés  :  a  Vous  savez,  monsieur,  que  je  ne  recon- 
»  nais  point  votre  gouvernement,  qiie  je  proteste  contre  la  violence  que 
»  vous  me  faites;  mais  comme  je  ne  suis  pas  le  plus  fort  et  que  je  n'ai 
»  nulle  envie  de  me  colleter  avec  vous,  je  vais  me  lever  et  vou.s  suivre  ; 
B   donnez-vous,  je  vous  prie,  la  peine  de  vous  asseoir.  » 

»  Je  m'habillai,  et,  sans  rien  prendre  avec  moi,  je  dis  au  vénérable  com- 
missaire :  «  Monsieur,  je  suis  à  vos  ordres  ;  allons-nous  à  pied?  —  Non, 
»  monsieur,  j'ai  eu  soin  de  vous  amener  un  fiacre,  —  Vous  avez  bien  de 


A  LA  LOI  OPPOSONS  LA  LOI  !  275 

u  la  bonté,  monsieur;  partons,  mais  souffrez  que  j'aille  dire  adieu  à 
1)  M"'«  de  (Chateaubriand.  Me  permettrez-vous  d'entrer  seul  dans  la  cham- 
»  bre  de  ma  femme  ? —  Monsieur,  je  vous  accompagnerai  jusqu'à  la  porte. 
»  et  je  vous  attendrai.  —  Très  bien,  monsieur;  »  —  et  nous  descendîmes. 

»  Partout  sur  mon  chemin  je  trouvai  des  sentinelles  ;  on  avait  posté  une 
vedette  jusque  sur  le  boulevard,  à  une  petite  porte  qui  s'ouvre  à  l'extré- 
mité de  mon  jai'din.  Je  dis  au  chef  :  a  Ces  précautions-là  étaient  très  in- 
n  utiles,  je  n'ai  pas  la  moindre  envie  de  vous  fuir  et  de  m'échapper.  »  Les* 
messieurs  avaient  bousculé  mes  papiers,  mais  n'avaient  rien  pris.  Mon 
grand  sabre  de  Mamelouck  fixa  leur  attention  ;  ils  se  parlèrent  tout  bas 
et  iinirent  par  laisser  l'arme  sous  un  tas  d'in-l'olios  poudreux,  au  milieu 
desquels  elle  gisait  avec  un  cnicitix  de  bois  jaune  que  j'avais  apporté  de 
la  Terre-Sainte. 

»  Cette  pantomime  m'aurait  presque  donné  envie  de  rire,  mais  j'étais 
cruellemeut  tourmenté  pour  M""  de  Chateaubriand-  Quiconque  la  connaît, 
connaît  aussi  la  tendresse  qu'elle  me  porte,  ses  frayeurs,  la  vivacité  de 
son  imagination  et  le  misérable  état  de  sa  santé  :  cette  descente  de  la  po- 
lice et  mon  enlèvement  pouvaient  lui  faire  un  mal  affreux.  Elle  avait  déjà 
entendu  quelque  bruit,  et  je  la  trouvai  assise  dans  son  lit,  écoutant  tout  ef- 
frayée, lorsque  j'entrai  dans  sa  chambi'e  à  une  heure  si  extraordinaire. 

«  Ah!  bon  Dieu!  s'écria-t-elle  ,  êtes- vous  malade?  Ah!  bon  Dieu! 
»  qu'est-ce  qu'il  y  a?  qu'est-ce  qu'il  y  a?  »  Et  il  lui  prit  un  tremblement.  Je 
l'embrassai  ayant  peine  à  retenir  ses  larmes,  et  je  lui  dis  :  «  Ce  n'est  rien, 
»  on  m'envoie  chercher  pour  faire  ma  déclaration  comme  témoin  dans  une 
»  affaire  relative  à  un  procès  de  presse.  Dans  quelques  heures  tout  sera 
»  fini,  et  je  vais  revenir  déjeûner  avec  vous.  » 

»  Le  mouchard  était  resté  à  la  porte,  d'où  il  voyait  cette  scène,  et  je  lui 
répondis  en  allant  me  remettre  entre  ses  mains  :  ^  Vous  voyez,  monsieur, 
1)  l'effet  de  votre  visite  matinale.  »  Je  traversai  la  cour  avec  mes  recors. 
Deux  d'entre  eux  montèrent  avec  moi  dans  la  voiture  ;  le  reste  de  l'escouade 
accompagnait  à  pied  la  capture,  et  nous  arrivâmes  sans  encombre  dans  la 
cour  de  la  préfectui-e  de  police. 

»  Le  geôlier  qui  devait  me  mettre  en  souricière  n'était  pas  levé  ;  on 
le  réveilla  en  frappant  à  son  guichet,  et  il  alla  préparer  mon  gîte.  Tan- 
dis qu'il  s'occupait  de  son  oeuvre,  je  me  promenais  dans  la  cour  de  long  en 
large  avec  le  sieur  Léotaud,  qui  me  gardait.  Il  causait  et  me  disait  ami- 
calement, car  il  était  très  honnête  :  «  Monsieur  le  vicomte,  j'ai  bien  l'hon- 
»  neur  de  vous  remettre;  je  vous  ai  présenté  les  armes  plusieurs  fois,  lors- 
»  que  vous  étiez  ministre  et  que  vous  veniez  chez  le  roi  ;  je  servais  dans 
»  les  gardes  du  corps;  mais  que  voulez-vous!  on  a  une  femme,  des  en- 
»  fants;  il  faut  vivre!  —  Vous  avez  raison,  monsieur  Léotaud  :  combien 
»  ça  vous  rapporte-t-il  ?  —  Ah  !  monsieur  le  vicomte,  c'est  selon  les  cap- 
»  tures...  Il  y  a  des  gratifications  tantôt  bien,  tantôt  mal,  comme  à  la 
»  guerre.  « 

>i  Pendant  ma  promenade,  je  voyais  rentrer  les  mouchards  dans  diffé- 


276  1851. 

rents  déguisements,  comme  des  masques,  le  mercredi  des  ceudres,  à  la  des- 
cente de  la  Courtille  ;  ils  venaient  rendre  compte  des  faits  et  gestes  de  la 
nuit.  Les  uns  étaient  habillés  en  marchands  de  salade,  en  crieurs  des  rues, 
en  charbonniers,  en  forts  de  la  halle,  en  marchands  de  vieux  habits,  en 
chiffonniers,  en  joueurs  d'orgue;  les  autres  étaient  coififés  de  perruques, 
sous  lesquelles  paraissaient  des  cheveux  d'une  autre  couleur;  les  autres 
avaient  barbes,  moustaches  et  favoris  postiches;  les  autres  traînaient  les 
jambes  comme  de  respectables  invalides  et  portaient  un  éclatant  ruban 
rouge  à  leur  boutonnière.  Ils  s'enfonçaient  dans  une  petite  cour,  et  bientôt 
revenaient  sous  d'autres  costumes,  sans  moustaches,  sans  barbes,  sans  fa- 
voris, sans  perruquer,,  sans  hottes,  sans  jambes  de  bois,  sans  bras  en 
écharpe  :  tous  ces  oiseaux  du  lever  de  l'aurore  de  la  police  s'envolaient  et 
disparaissaient  avec  le  jour  grandissant.  » 

Au  tour  maintenant  de  M.  L.-N.  Bonaparte  : 

•1  II  n'y  a  pas  d'accusateur  public  en  Angleterre;  là,  l'attorney-général 
n'intervient  que  dans  des  cas  extraordinaires.  Il  n'y  pas  de  doute  que  bien 
des  coupables  n'échappent  à  la  justice  par  le  manque  d'un  tel  fonction- 
naire ;  mais  aussi  la  liberté  individiielle  court  moins  le  risque  d'être  violée. 

»  Mais  ce  ne  sont  pas  seulement  les  lois  qui  protègent  les  citoyens,  c'est 
aussi  la  manière  dont  elles  sont  exécutées,  c'est  la  manière  dont  le  gou- 
vernement exerce  le  pouvoir. 

»  En  Angleterre,  l'autorité  n'est  jamais  passionnée;  ses  allures  sont  mo- 
dérées et  toujours  légales,  aussi  n'y  craint-on  pas  la  violation  du  domicile 
d'un  citoyen,  auxquelles  on  est  si  sujet  en  France,  sous  le  nom  de  visites 
domiciliaires.  On  respecte  le  secret  des  familles ,  en  laissant  intactes  les 
correspondances  ;  on  ne  gêne  en  rien  la  première  des  libertés,  celle  d'aller 
où  bon  vous  semble,  car  on  n'exige  de  personne  des  passeports,  invention 
oppressive  du  comité  de  salut  public,  et  qui  sont  un  embarras  et  un  ob- 
stacle pour  les  citoyens  paisibles,  sans  arrêter  en  aucune  façon  ceux  qui 
veulent  tromper  la  vigilance  de  l'autorité. 

»  Ce  qui  assure  encore  la  liberté,  c'est  l'organisation  de  la  police,  qui, 
au  lieu  de  provoquer  afin  de  punir,  prévient  les  crimes  et  é%ite  les  peines. 

»  ...  En  France,  oii  l'on  se  montre  si  jaloux  de  tout  ce  qui  touche  à  l'é- 
galité et  à  l'honneur  national,  on  ne  s'attache  pas  religieusement  à  la  li- 
berté individuelle.  Qu'on  trouble  la  tranquillité  des  citoyens,  qu'on  viole 
leur  domicile,  qu'on  leur  fasse  subir  pendant  des  mois  entiers  un  empri- 
sonnement préventif,  enfin  qu'on  méprise  les  garanties  individuelles,  quel- 
ques hommes  généreux  élèveront  la  voix,  mais  l'opinion  publique  restera 
calme  et  impassible  tant  que  vous  n'éveillerez  pas  une  passion  politique. 

»  Là  est  la  plus  grande  raison  de  la  violence  du  pouvoir  :  il  peut  être 
arbitraire,  parce  qu'il  ne  trouve  pas  de  frein  qui  l'arrête.  Eu  Angleterre, 
au  contraire,  les  passions  politiciues  cessent  devant  une  violation  du  droit 
commun.  C'est  que  l'Angleterre  est  un  pays  légal,  et  que  la  France  ne  l'est 


A  LA  LOI  OPPOSONS  LA  LOI  !  277 

pas  ciicOR'  dcvuime;  c'est  que  rAiv^'lelerrc  est  un  p;iys  forienimit  constiiiit-, 
taudis  que  la  France  lutte  tour  à  tour  depuis  quarante  ans  entre  les  révo- 
lutions et  les  contre- révolutions,  et  que  \a.religiu)i  de^iiniuiiies  y  est  à  créer.  » 

Oui,  en  efet,  la  religion  des  piincipes  est  à  créer  en 
France;  mais  qui  l'y  créera,  si  ce  ne  sont  pas  tous  les  dépn- 
silaires  de  l'autorilé,  tous  les  interprètes  de  la  lui,  tous  ses 
exécuteurs,  si  ce  n'est  pas,  enfin,  le  chef  du  gouvernement  ? 

Qui  donc,  depuis  le  20  décembre  1848,  est  chef  du  gou- 
vernement de  la  France  ? 


Non  seulement  on  arrête  à  tort  et  à  travers  les  citoyens 
sous  le  plus  futile  prétexte,  ce  qui  est  attesté  par  les  or- 
donnances de  non-lieu  (1),  mais  encore  il  semble  qu'on  fasse 
tout  ce  qu'il  est  possible  de  faire  pour  aggraver  l'abus  des 
arrestations  arbitraires  par  la  durée  des  détentions  pré- 
ventives. 

Et  cela  au  mépris  manifeste  des  prescriptions  formelles 
de  la  loi.  Il  y  a  longtemps  que  MM.  les  juges  d'instruction 
négligent  de  se  conformer  à  ce  devoir  auquel  ils  sont 
TENUS  par  la  loi  ;  preuve  :  la  circulaire  du  10  février  1819. 
sur  les  arrestations,  signée  :  de  Serre,  garde-des-sceaux, 
insérée  au  Moniteur  du  21  février  1819,  et  adressée  à  tous 
les  procureurs-généraux  du  royaume. 

Le  mépris  qu'ont  pour  la  liberté  individuelle  tous  les 
gouvernements  qui  se  succèdent  en  France  n'a  porté  bon- 
heur à  aucun  d'eux.  D'où  vient  donc   que  tous  glissent  sur 

(1)  Pour  ne  citer  que  le  fait  le  plus  récent  :  Sous  prétexte  d'un  comjdol 
franco-allemand^  cent  soixante-dix-huit  arrestations  ont  eu  lieu;  quatre- 
vinst-sept  seulement  ont  été  mis  eu  liberté.  Quatre-vingt-sept  arrestations 
arbitraires!  Que  dirait-on,  à  Londres  ou  à  New- York,  d'un  tel  abus  de 
la  puissance  publique  ? 

MM.  de  Lesseps  et  Desolme,  acquittés  par  le  jury  d'Agen,  sont  ar- 
rêté.s  préventivement  depuis  dix  mois  sous  les  motifs  les  plus  frivoles  et 
par  l'abus  de  pouvoir  le  plus  manifeste. 


278  1851. 

la  même  pente  et  tombent  dans  la  même  faute,  la  Monar- 
chie aussi  bien  que  la  République,  M.  Faucher  aussi  bien 
que  M.  Senard,  M.  Rouher  aussi  bien  que  M.  Bethmont,  M. 
Carlier  aussi  bien  que  M.  Trouvé-Chauvel  ? 

A  quoi  sert  donc  la  Constitution? 

A  quoi  sert  donc  la  loi  ? 

Quelle  valeur  ont  donc  les  dispositions  que  je  vais  rap- 
peler? 

INVIOLABILITÉ   DU   DOMICILE. 

«  Le  domicile  de  chaque  citoyen  est  un  asile  inviolable  où  nul  n'a  le 
droit  de  pénétrer  sans  son  consentement.  »  [Arrêté  du  22  frimaire  an  VIII. 
art.  76.  Loi  du  28  germinal  an  VI,  sur  la  gendarmerie,  art.  11.) 

»  Code  pénal,  article  114.  Tout  fonctionnaire  de  l'ordre  administratif  et 
judiciaire,  tout  officier  de  justice  ou  de  police,  tout  commandant  ou  agent 
de  la  force  publique  qui,  agissant  en  ladite  qualité,  se  sera  introduit  dans 
le  domicile  d'un  citoyen  contre  le  gré  de  CELTJi-CI,  hors  les  cas  prévus 
par  la  loi  et  sans  les  formalités  qu'elle  a  prescrites,  sera  puni  d'un  empri- 
sonnement  de  six  jours  à  un  an,  et  d'une  amende  de  seize  francs  à  cinq 
cents  francs.  » 

INVIOLABILITÉ  DE  l'iNDIVIDV. 

0  Code  d'instruction  criminelle^  article  40.  La  dénonciation  seule  ne 
constitue  pas  une  présomption  suffisante  pour  décerner  cette  ordonnance 
(mandat  d'amener)  contre  une  personne  ayant  domicile. 

»  Le  procureur  du  roi  interroge  sur  le-champ  le  pi-évenu  amené  de- 
vant lui. 

»  Article  91.  Dans  le  cas  de  mandat  de  comparution,  le  juge  d'instruc- 
tion interrogera  de  suite  ;  dans  le  cas  de  mandat  d'amener,  dans  les  vingt- 
quatre  heures  au  plus  tard. 

»  Article  95.  Les  mandats  de  comparution,  d'amener  et  de  dépôt  seront 
signés  par  celui  qui  les  aura  décernés,  et  munis  de  son  sceau.  Le  prévenu 
y  sera  nommé  ou  désigné  le  plus  clairement  possible. 

»  Article  96.  Les  mêmes  formalités  seront  observées  dans  les  mandat^■ 
d'arrêt  ;  ce  mandat  contiendra  de  plus  l'énoncialion  du  fait  pour  lequel  il  eut 
décerné,  et  la  citation  de  la  loi  qui  dé'clare  que  ce  fait  est  un  crime  on 
un  délit. 

»  Article  97.  Les  mandats  de  comparution,  de  dépôt  ou  d'arrêt  seront 
notifiés  par  un  huissier  ou  par  un  agent  de  la  force  publique,  lequel  en 
fera  l'exhibition  au  prévenu  et  lui  en  détitrera  copie.  Le  mandat  d'arrêt 
sera  exhibé  au  prévenu,  lors  même  qu'il  serait  déjà  détenu,  et  il  lui  en 
sera  délivré  copie. 

»  Article  110.  Le  prévenu  s.nisi  en  vertu  d'un  mandat  d" arrêt  ou  de  dé- 
pôt sera  conduit  sans  délai  dans  la  mai-on  d'arrêt  indiquée  par  le  mandat. 


A  LA  LOI  OPPOSONS  LA  LOI  !  279 

»  Article  111.  L'officier  charge  de  rexéention  du  mandut  d"arrèt  ou  de 
dépôt  remettra  le  prévenu  au  gardien  de  la  miiisoii  d'arrêt,  qui  lui  en 
donnera  décharge  ;  le  tout  dans  la  forme  prescrite  par  l'article  107.  Il  por- 
tera ensuite  au  greffe  du  tribunal  correctionnel  les  pièces  relatives  à  l'ar- 
restation, et  en  prendra  une  reconnaissance.  Il  exhibera  ces  décharges  et 
ces  reconnaissances  dans  les  vingt-quatre  heures  au  juge  d'instruction  ; 
celui-ci  mettra  sur  l'une  et  sur  l'autre  son  vu,  qu'il  signera  et  datera. 

»  Article  127.  I,e  juge  d'instruction  sera  tenu  de  rendre  compte,  au 
moms  une  fois  par  semaine,  des  affaires  dont  l'instruction  lui  est  dévolue. 
Le  compte  sera  rendu  à  la  chambre  du  conseil,  composée  de  trois  juges  au 
moins,  y  compris  le  juge  d'instruction,  communication  préalablement 
donnée  au  procureur  du  roi,  pour  être  par  lui  requis  ce  qu'il  appartiendra. 

»  Article  604.  Les  maisons  d'arrêt  et  de  justice  seront  entièrement  dis- 
tinctes des  prisons  établies  pour  peines. 

»  Article  607.  Les  gardiens  des  maisons  d'arrêt,  des  maisons  de  justice 
et  des  prisons  seront  tenus  d'avoir  un  registre.  Ce  registre  sera  signé  et 
paraphé  à  toutes  les  pages  par  le  juge  d'instruction,  pour  les  maisons 
d'arrêt;  par  le  président  de  la  cour  d'assises,  ou  en  son  absence  par  le 
président  du  tribunal  de  première  instance,  pour  les  maisons  de  justice,  et 
par  le  préfet  pour  les  prisons  pour  peines. 

»  Article  608.  Tout  exécuteur  de  mandat  d'arrêt,  d'ordonnance  de  prisse 
de  corps,  d'arrêt  ou  de  jugement  de  condamnation,  est  tenu,  avant  de  re- 
mettre au  gardien  la  personne  qu'il  conduira,  de  faire  inscrire  sur  le  re- 
istre  l'acte  dont  il  sera  porteur  ;  l'acte  de  remise  sera  écrit  devant  lui. 
Le  tout  sera  signé  tant  par  lui  que  par  le  gardien.  Le  gardien  lui  en  re- 
mettra une  copie  signée  de  lui  pour  sa  décharge. 

»  Article  609.  Nul  gardien  ne  pourra,  à  peine  d'être  poursuivi  et  puni 
comme  coupable  de  détention  arbitraire,  recevoir  ni  retenir  aucune  per- 
sonne qu'en  vertu  soit  d'un  mandat  de  dépôt,  soit  d'un  mandat  d'arrêt 
décerné  selon  les  formes  prescrites  par  la  loi. 

«Article  611.  Le  juge  d'instruction  est  tenu  de  visiter,  au  moins  vu' 
fois  par  mois,  les  personnes  retenues  dans  la  maison  d'arrêt. 

»  Article  618.  Tout  gardien  qui  aura  refusé,  ou  de  montrer  au  porteur 
d'un  ordre  de  l'officier  civil  ayant  la  police  de  la  maison  d'arrêt,  de  jus 
tice  ou  de  prison,  la  personne  du  détenu,  sur  la  réquisition  qui  en  sera 
faite,  ou  de  montrer  l'ordre  qui  le  lui  défend,  ou  de  faire  au  juge  de  paix 
l'exhibition  des  registres,  ou  de  lui  laisser  prendre  telle  copie  que  celui-ci 
croira  nécessaire  de  partie  de  ses  registres,  sera  poursuivi  comme  cou- 
pable ou  complice  de  détention  arbitraire.  » 

«  Code  pénal,  article  114.  Lorsqu'un  fonctionnaire  public,  un  agent  ou 
un  préposé  du  gouvernement,  aura  ordonné  ou  fait  quelque  acte  arbitraire 
ou  attentatoire,  soit  à  la  liberté  individuelle,  soit  aux  droits  civiques  d'un 
ou  de  plusieurs  citoyens,  soit  à  la  Charte,  il  sera  condamné  à  la  peine  de 
la  déijradalion  civique.  —  Si  néanmoins  il  justifie  qu'il  a  agi  par  ordre  de 
ses  supérieurs  pour  des  objets  du  ressort  de  ceux-ci,  sur  lesquels  il  leur 


280  1851. 

était  dû  obt^issance  liitirarcli'.qne,  il  sera  exempt  de  la  peine,  laquelle  sera, 
dans  ce  cas,  appliquée  aux  supérieurs  qui  auront  donné  l'ordre. 

»  Article  115.  Si  c'est  un  ministre  qui  a  ordonné  ou  fait  les  actes  ou 
l'un  des  actes  mentionnés  en  l'article  précédent,  et  si,  après  les  invitations 
mentionnées  dans  les  articles  63  et  67  du  sénatus-consulte  du  21  floréal 
an  XII,  il  a  refusé  ou  négligé  de  faire  réparer  ces  actes  dans  les  délais 
fixés  par  ledit  acte,  il  sera  puni  du  bannissement. 

»  Aricle  116.  Si  les  ministres  prévenus...  prétendent  que  la  signature  à 
eux  imputée  leur  a  été  surprise,  ils  seront  tenus,  en  faisant  casser  l'acte, 
de  dénoncer  celui  qu'ils  déclareront  auteur  de  la  surprise,  sinon  ils  seront 
poursuivis  personnellement. 

1)  Article  117.  Les  dommages-intérêts  qui  pourraient  être  prononcés  à 
raison  des  attentats  exprimés  dans  l'article  114  seront  demandés,  soit 
sur  la  poursuite  criminelle,  soit  parla  voie  civile,  et  seront  réglés  eu  égard 
aux  personniis,  aux  circonstances  et  au  préjudice  souffert,  sans  qu'en  au- 
cun cas,  et  quel  que  soit  l'individu  lésé,  lesdits  dommages-intérêts  puis- 
sent être  au-dessous  de  vingt-cinq  francs  pour  chaque  jour  de  détention 
illégale  et  arbitraire,  et  pour  chaque  individu. 

»  Article  184.  Tout  fonctionnaire  de  l'ordre  administratif  ou  judiciaire, 
tout  officier  de  justice  ou  de  police,  tout  commandant  ou  agent  de  la  force 
publique,  qui,  agissant  en  sadite  qualité,  se  sera  introduit  dans  le  domi- 
cile d'un  citoyen  contre  le  gré  de  celui-ci,  hors  les  cas  prévus  par  la  loi 
et  sans  les  formalités  qu'elle  a  prescrites,  sera  puni  d'un  emprisonnement 
de  six  jours  à  un  an  et  d'une  amende  de  seize  francs  à  cinq  cents  francs, 
sans  préjudice  du  second  paragraphe  de  l'art.  114. 

»  Article  341.  Seront  punis  de  la  peine  des  travaux  forcés  à  temps 
ceux  qui,  sans  ordre  des  autorités  constituées  et  hors  le  cas  où  la  loi  or- 
donne de  saisir  des  prévenus,  auront  arrêté,  détenu  ou  séquestré  des  per- 
sonnes quelconques.  Quiconque  aura  prêté  un  lieu  pour  exécuter  la  dé- 
tention ou  la  séquestration  subira  la  même  peine. 

»  Article  342.  Si  la  détention  ou  séquestration  a  duré  plus  d'un  mois, 
la  peine  sera  celle  des  travaux  forcés  à  perpétuité.  » 

Ou  le  voit,  le  code  d'instruction  criminelle  et  le  code  pé- 
nal sont  formels.  Nul  ne  peut  être  arrêté  h  son  domicile  sans 
que  l'acte  qui  ordonne  l'arreslalion  exprime  formellement  le 
motif  de  Varrestation  et  la  loi  en  exécution  de  laquelle  elle 
est  ordonnée,  sans  que  cet  acte  soit  notifié  a  la  personne 

ARRÊTÉE,  ET    SANS  QU'iL  LUI  EN  SOIT  LAISSÉ  COPIE.  DoUC,  tOUtC 

personne  arrêtée  h  son  domicile,  envers  laquelle  ces  forma- 
lités légales  n'ont  pas  été  observées,  est  dans  le  cas  de  légi- 
time défense.  Ce  mol  comprend  et  justifie  t^ul. 


A  LA  LOI  OPPOSONS  LA  LOI  !  281 

A  toutactc  arbitraire,  la  résistance  le^galo  n'est  pas  seu- 
lement un  droit,  elle  est  un  devoir. 

Elle  est  un  devoir  puiscjue  tant  de  garanties  écrites  dans 
la  Constitution,  dans  le  Code  d'instruction  criminelle  et 
même  dans  le  Code  pénal,  restent  impuissantes  à  protéger  la 
liberté  des  individus  contre  l'arbitraire  de  la  police  et  la 
négligence  de  la  magistrature,  négligence  authentique- 
ment  attestée  et  sévèrement  blâmée  par  un  chef  de  la  jus- 
tice, par  un  garde-des-sceaux,  par  M.  de  Serre. 

C'est  déjà  exorbitant  d'être  exposé  à  être  arrêté  et  con- 
duit en  prison  lorsqu'on  est  certain  de  n'avoir  donné  lieu  à 
cette  rigueur  préventive  par  aucun  acte  punissable;  mais 
si  l'on  doit  être  conduit  en  prison,  encore  faut-il  ne  s'y  lais- 
ser mettre  que  parfaitement  en  règle,  et  sauf  le  recours  ul- 
térieur aux  articles  114,  llo,  116,  117,  184,  341  et  342  du 
code  pénal. 

A  la  loi  opposons  la  loi  ! 


1851. 


LE  CANDIDAT  DU  SUFFRAGE  RESTREINT. 


14  septembre  1851. 

La  candidatui'c  du  prince  de  Joinville  ira  pas  de  plus 
mortels  ennemis  que  ses  promoteurs  plus  ou  moins  ardents, 
car  VOrdre,  \e  Messager  de  l'Assemblée  et  le  Journal  des  Dé- 
bats sont  tous  les  trois  pour  le  suffrage  restreint  contre  le 
suffrage  universel. 

Le  prince  de  Joinville  candidat  du  suffrage  restreint  1  En 
vérité,  c'est  faire  la  partie  trop  belle  à  l'Élu  du  10  décembre, 
qui,  pour  obtenir  la  révision  de  la  Constitution  et  devenir 
éligiblc,  n'a  qu'à  proposer  l'abrogation  de  la  loi  du  31  mai  ! 

0  Politique,  ne  serais-tu  donc  qu'un  tissu  d'inconsé- 
quences ? 


18o'l 


LA  LIBERTE  SAGE. 


"  L'égoïsme  et  la  peuu  sont  les  passions  de  l'époque . 
Mais  il  y  aura  un  lendemain  dont  l'aurore  sera 
aussi  éclatante  qtie  le  crépuscule  en  aura  été  som- 
bre et  nébuleux.  » 

L.-x.  BONAPARTE.  7  janvier  1834. 


1. 


16  .■^cptelnbre  1851. 

V Événement  i\  compavu  ce  jour  lo septembre  I80I  devant 
la  cour  d'assises  de  la  Seine,  présidée  par  M.  Perrol  de  Che- 
zelles. 

VÉvènement  a  été  suspendu. 

Le  gérant  du  journal,  M.  Paul  Meuricc,  a  été  condamné  à 
neuf  mois  de  prison  et  3,000  francs  d'amende. 

L'auteur  de  l'article,  M.  François-Victor  Hugo,  a  élé  con- 
damné à  deux  mille  francs  d'amende  et  neuf  mois  de  pri- 
son. 

M.  Victor  Hugo  n'a  que  deux  fils  ;  la  justice  les  lui  aura  pris 
tous  les  deux  ;  l'aîné  aura  devancé  d'un  mois  son  frère  à  la 
prison  de  la  Conciergerie;  ils  ont  eu  le  même  berceau,  ils 
partageront  le  môme  cachot. 

M.  Paul  Meurice  ira  rejoindre  M.  Paradis. 

VÉvènementva  donc  avoir  en  prison  quatre  de  ses  rédac- 
teurs! 


284  1851. 

Où  s'urrèlera-t-on  dans  coUe  voie? 

Oti  ne  s'arrêjera  pas. 

On  ne  peut  pas  s'arrêter. 

La  Béforftic  a  été  frappée, 

Le  Peuple  a  été  frappé, 

Le  ]'ote  universel  a  été  frappé, 

La  Presse  a  été  frappée, 

Le  Siècle  a  été  frappé, 

La  République  a  été  frappée, 

Le  Charivari  a  été  frappé, 

Le  Messager  de  V Assemblée  a  été  fi'appé, 

VOpinion  publique  a  été  frappée, 

VAssemblée  nationale  n'a  échappé  à  une  condamnalion 
qu'en  baissant  la  tèle. 

Successivement  viendra  le  tour  du  National,  de  VOrdre, 
de  la  Gazette  de  France ,  du  Journal  des  Débats  et  de 
V  Union. 

Quoique  glorifié  par  le  niinislère  public,  \e  Constitution- 
nel s'abuserait  étrangement  s"il  se  berçait  dans  l'espérance 
d'échapper  aux  coups  de  la  Compression. 

La  compression  est  un  boulet  qui  roule  sur  un  plan  in- 
cliné. 

Ce  ne  sont  pas  des  journaux  qu'on  poursuit  ;  ce  qu'on 
poursuit, c'est  la  liberté  de  la  presse. 

Les  journaux  qui  applaudissent  ou  qui  se  taisent  s'en 
apercevront  lorsqu'il  ne  sera  plus  temps  de  le^voir. 

Il  y  a  deux  ans  que  je  les  préviens  que  ce  qui  caractérise 
la  liberté  limitée,  c'est  d'être  l'arbitraire  illimité. 

Heureusement  que  je  n'ai  pas  seul  le  don  de  prophétie,  et 
que  ce  don  n'appartient  pas  à  un  moindre  degré  à  M.  L.-N. 
Bonaparte. 

Lisez  l'épigraphe,  car  désormais  ce  qu'il  ne  sera  plus  per- 
mis d'écrire,  on  le  mettra  en  épigraphes  inviolables. 

Voilà  où  en  est,  le  15  septembre  18ol,  en  France,  la  liber- 
té de  la  presse,  sous  une  Assemblée  issue  du  suffrage  uni- 
versel ! 


LA  LIBERTÉ  SAGE.  285 


IL 


Le  maréchal  de  Vauban  publie,  en  1707,  son  immortel 
livre  intitulé  :  la.  dîme  royale,  dont  le  duc  de  Saint-Simon 
rend  ainsi  compte  dans  ses  Mémoires  : 

«  Vauban  abolissait  toutes  sortes  d'impôts,  auxquels  il  en  substituait 
un  unique,  divisé  en  deux  branches,  auxquelles  il  donnait  le  nom  de  dime 
royale,  l'une  sur  les  terres,  par  un  dixième  de  leur  pi-oduit  ;  l'autre,  lé- 
gère par  estimation,  sur  le  commerce  et  l'industrie,  qu'il  estimait  devoir 
être  encouragés  l'un  et  l'autre,  bien  loin  d'être  accablés.  Il  prescrivait  des 
règles  très  simples,  très  sages  et  très  faciles  pour  la  peiTcption  de  ces 
deux  droits,  suivant  la  valeur  de  chaque  terre,  et  par  rapport  au  nombre 
d'hommes  sur  lequel  on  peut  compter  avec  le  plus  d'exactitude  dans  l'é- 
tendue du  royaume.  Il  ajouta  la  comparaison  de  la  répartition  en  usage 
avec  celle  qu'il  proposait,  les  inconvénients  de  l'une  et  de  l'autre,  et  réci- 
proquement leurs  avantages,  et  conclut  par  des  preuves  en  faveur  de  la 
sienne  d'une  netteté  et  d'une  évidence  à  ne  s'y  pouvoir  refuser.  Aussi, 
cet  ouvrage  reçut-il  les  applaudissements  publics  et  l'approbation  des  per- 
sonnes les  plus  capables  de  ces  calculs  et  de  ces  comparaisons,  et  les  plus 
sensées  en  toutes  ces  matières,  qui  en  admirèrent  la  piofondeur,  la  jus- 
tesse, l'exactitude  et  la  clarté. 

»  Mais  ce  livre  avait  un  grand  défaut.  Il  donnait,  à  la  vérité,  au  roi 
plus  qu'il  ne  retirait  par  les  voies  jusqu'alors  pratiquées;  il  sauvait  aussi 
les  peuples  des  ruines  et  des  vexations,  et  les  enrichissait  en  leur  laissant 
tout  ce  qui  n'entrait  point  dans  les  coffres  du  roi,  à  peu  de  chose  près  ; 
mais  il  ruinait  v;ne  armée  de  financiers,  de  commis,  d'employés  de  toute 
espèce  ;  il  les  réduisait  à  chercher  à  vivre  à  leurs  dépens  et  non  plus  à 
ceux  du  public,  et  il  sapait  par  les  fondements  ces  fortunes  inmrenses 
qu'on  voit  naître  en  si  peu  de  temps.  C'était  déjà  de  quoi  échouer. 

»  Mais  le  crime  fut  qu'avec  cette  nouvelle  politique  tombait  l'autorité 
du  contrôleur-général,  sa  faveur,  sa  fortune,  sa  toute-puissance,  et,  par 
proportion,  celle  des  intendants  des  provinces,  de  leurs  secrétaires,  de 
leurs  commis,  de  leurs  protégés,  qui  ne  pouvaient  plus  faire  valoir  leur 
capacité  et  leur  industrie,  leurs  lumières  et  leur  crédit,  et  qui,  de  plus, 
tombaient  du  même  coup  dans  l'impuissance  de  faire  du  bien  ou  du  mal 
à  personne.  La  robe  entière  en  rugit  pour  son  intérêt. 

» Ce  ne  fut  donc  pas  merveille  si  le  roi,  prévenu  et  investi  de  la 

sorte,  reçut  très  mal  le  maréchal  de  Vauban  lorsqu'il  lui  présenta  son  livre, 
qui  s'adressait  à  lui  dans  tout  le  contenu  de  l'ouvrage.  On  peut  juger  si 
les  ministres  à  qui  il  le  présenta  lui  firent  un  meilleur  accueil.  De  ce  mo- 
ment, ses  services,  sa   capacité    militaire,  unique  en  son  genre,  ses  ver- 


^86  1851. 

tus,  l'affection  que  k  roi  y  avait  mise,  jusqu'à  croire  se  couronner  de  lau- 
riers en  l'élevant,  tout  disparut  à  l'instant  à  ses  yeux.  Il  ne  vit  plus  en  lui 
qu'un  insensé  pour  l'amour  du  public,  et  qu'un  criminel  qui  attentait  à 
l'autorité  de  ses  ministres,  par  conséquent  h  la  sienne.  Il  s'en  expliqua  de 
la  sorte  sans  ménagement. 

))   Le  malheureux  maréchal,  porté  dans  tous  les  cœurs  ti-ançais, 

ne  put  survivre  aux  bonnes  grâces  de  son  maître  pour  qui  il  avait  tout 
t'ait.  Il  mourut  peu  de  mois  après,  ne  voyant  plus  personne,  consumé  de 
douleurs  et  d'une  afHiction  que  rien  ne  put  adoucir,  et  à  laquelle  le  roi 
fut  insensible,  jusqu'à  ne  pas  faire  semblant  qu'il  eût  perdu  un  serviteur 
si  utile  et  si  illustre. .  . 

»  Boisguillebert,  que  cet  événement  aurait  dû  i-endre  sage,  ne  put  se 
contenir.  Une  des  choses  que  Chamillard  lui  avait  le  plus  fortement  objec- 
tées était  la  difiiculté  de  faire  des  changements  au  milieu  d'une  forte 
guerre. 

»  Il  publia  donc  un  livre  fort  court  (le  Factum  de  la  France),  par  lequel 
il  di.'montra  que  M.  de  Sully,  convaincu  du  désordre  des  finances  que 
Henri  IV  lui  avait  commises,  en  avait  changé  tout  l'ordre  au  milieu  d'une 
guerre,  autant  ou  plus  fâcheuse  que  celle  dans  laquelle  on  se  trouvait  en- 
gagé, et  en  était  venu  à  bout  avec  un  grand  succès  ;  puis,  s'échappant  sur 
la  fausseté  de  cette  excuse  par  une  tirade  de  :  Faut-il  attendre  la  paix 
pour...  (1\  il  étala  avec  tant  de  feu  et  d'évidence  rm  si  grand  nombre 
d'abus,  sous  lesquels  il  était  impossible  de  ne  pas  succomber,  qu'il  acheva 
d'outrer  les  ministres,  déjà  si  piqués  de  la  comparaison  du  duc  de  Sully, 
et  bi  impatients  d'entendre  renouveler  le  nom  d'un  grand  seigneur  qui  en 
a  plus  su  en  hnances  que  toute  la  robe  et  la  plume.  La  vengeance  ne 
tarda  pas  :  Boisguillebert  fut  exilé  au  fond  de  l'Auvergne.  » 

[Mémoires  de  Sam/-S//HO)î,  t.  Y,  p.  285  et  suiv.) 

C'est  dans  ce  livre  immortel  (jue  se  trouvent  les  pas- 
sages suivants  : 

«  La  vie  errante  que  je  mène  depuis  quarante  ans  et  plus  m'ayant  donné 
occasion  de  voir  et  de  visiter  plusieurs  fois,  et  de  plusieurs  façons,  la  plus 
grande  partie  des  provinces  de  ce  royaume,  tantôt  seul  avec  mes  domesti- 
ques, tantôt  en  compagnie  de  quelques  ingénieurs,  j'ai  souvent  eu  occa- 
sion de  donner  carrière  à  mes  réflexions,  et  de  remarquer  le  bon  et  le 
mauvais  des  pays,  d'en  examiner  l'état  et  la  situation,  et  celui  des  peu- 
ples, dont  la  pauvreté,  ayant  souvent  excité  ma  compassion,  m'a  donné 
lieu  d'en  rechercher  la  cause.  Ce  qu'ayant  fait  avec  beaucoup  de  soin,  j'ai 
trouvé  qu'elle  répondait  parfaitement  à  ce  qu'en  a  écrit  l'auteur  du  Détail 

(1)  Le  duc  de  Saint-Simon  veut  parler  ici  de  la  formule  que  Boisguille- 
bert emploie  et  répète  sans  cesse  dans  son  Factum.  Après  avoir  énnméré 
l'un  après  l'autre  tons  les  abus,  il  termine  chaque  paragraphe  en  disant  : 
Faut-il  attendre  la  pai.x  pour  extirper  cet  abus  "^ 


LA  LIBERTÉ  SAGE.  287 

rfe  la  France,  Boisguillebert  (1),  qui  a  développé  et  mis  au  jour  fort  natu- 
rellement les  abus  et  malfaçons  qui  se  pratiquent  dans  l'imposition  et  la 
levée  des  (ailles,  des  aides  et  des  douanes  provinciales. 

»  Il  serait  à  souhaiter  qu'il  en  eût  fait  autant  des  affaires  extraordinaires, 
de  la  capilation,  et  du  prodigieux  nombre  d'exempts  qu'il  y  a  présentement 
dans  le  royaume,  qui  ne  lui  ont  guère  moins  causé  de  mal  que  les  trois 
autres,  qu'il  nous  a  si  bien  dépeints.  Il  est  certain  que  ce  mal  est  poussé 
à  l'excès,  et  que,  si  on  n'y  remédie,  le  menu  peuple  tombera  dans  une  ex- 
trémité dont  il  ne  se  relèvera  jamais,  les  grands  chemins  de  la  campagne 
et  les  rues  des  villes  et  des  bourgs  étant  pleins  de  mendiants  que  la  faim 
et  la  nudité  cliassent'de  chez  eux  (2). 

»  Par  toutes  les  recherches  que  j'ai  pu  faire  depuis  plusieurs  années  que 
je  m'y  applique,  j'ai  fort  bien  remarqué  que,  dans  ces  derniers  temps,  la 
dixième  partie  du  peuple  est  réduite  à  la  mendicité  et  mendie  effective- 
ment ;  que,  des  neuf  autres  parties,  il  y  en  a  cinq  qui  ne  sont  pas  en  état 
de  faire  l'aumône  à  celle-là,  parce  que  eux-mêmes  sont  réduits,  à  très  peu 
de  chose  près,  à  cette  malheureuse  condition;  que  des  quatre  autres  par- 
ties qui  l'estent,  les  trois  sont  fort  malaisées  et  embarrassées  de  dettes  et 
de  procès;  et  que  dans  la  dixième,  où  je  mets  tous  les  gens  d'épée,  de  robe, 
ecclésiastiques  et  laïques,  toute  la  noblesse  haute,  la  noblesse  distinguée 
et  les  gens  en  charge  militaire  et  civile,  les  bons  marchands,  les  bourgeois. 
rentes  et  les  plus  accommodés,  ou  ne  peut  pas  compter  sur  cent  mille  fa- 
milles; et  je  ne  croirais  pas  mentir  quand  je  dirais  qu'il  n'y  en  a  pas  dix 
mille,  petites  ou  grandes,  qu'on  puisse  dire  être  fort  à  leur  aise;  et  que, 
en  ôtant  les  gens  d'affaires,  leurs  alliés  et  adhérents  couverts  et  découverts, 
et  ceixx  que  le  roi  soutient  par  ses  bienfaits,  quelques  marchands,  etc.,  je 
m'assure  que  le  i-este  serait  en  petit  nombre. 

»  Je  me  sens  encore  obligé,  d'honneur  et  de  conscience,  de  représenter 


(1)  Pierre  le  Pesant,  sieur  de  Boisguillebert,  lieutenant  général  au  bail- 
liage de  Rouen,  auteur  du  Détail  de  la  France,  du  Factuni  de  la  France, 
(l'un  Traité  sur  les  rjrains  et  d'une  Dissertation  sur  la  nature  des  richesses. 

[2]  Quelques  mots  d'explication  sont  peut-être  ici  nécessaires. 

La  taille  correspondait  à  nos  contributions  foncière,  personnelle  et  mo- 
bilière. Elle  ne  portait  point  sur  les  biens  nobles  et  ecclésiastiques.  On 
distinguait  la  taille  réelle  et  la  taille  personiieltu.  L'une  était  une  taxe  pure- 
ment territoriale;  l'autre  portait  sur  le  revenu  foncier  et  sur  le  revenu  de 
l'industrie,  quelle  qu'en  fût  la  nature.  La  première  était  appliquée  dans 
les  pays  d'Etats,  et  l'autre,  qui  était  la  plus  générale,  dans  les  pays  d'é- 
lections. La  taille  personnelle,  relative  aux  biens  mobiliers,  n'avait  guère 
d'autre  base  que  les  facultés  présumées  des  contribuables. 

Les  aides  répondaient  à  nos  droits  sur  les  boissons  ;  les  affaires  extraor- 
dinaires à  ce  que  nous  nommons  ressources  extraordinaires. 

La  ca])ilation  était  une  taxe  personnelle  et  directe,  une  espèce  de  contvi- 
liution  de  guerre,  variable  selon  les  diverses  classes  de  citoyens.  Tout  le 
monde  y  était  assujetti. 

Par  exempts,  Vauban  veut  désigner  les  personnes  qui,  par  nrivih'ge  ou 
par  fraude,  échappent  aux  charges  publiques. 


288  1851. 

à  Sa  Majesté  qu'il  m'a  paru  que,  de  tout  temps,  on  n'avait  pas  eu  assez 
d'égards  en  France  pour  le  menu  peuple,  et  qu'on  en  avait  fait  trop  peu  de 
cas.  Aussi  c'est  la  partie  la  plus  ruinée  et  la  plus  misérable  du  royaume  ; 
c'est  elle  cependant  qui  est  la  plus  considérable  par  son  nombre,  par  les 
services  réels  et  effectifs  qu'elle  rend,  car  c'est  elle  qui  porte  toutes  les 
charges,  qui  a  toujours  le  plus  souffert,  et  qui  souffre  encore  le  plus,  et 
c'est  sur  elle  aussi  que  tombe  toute  la  diminution  des  hommes  qui  arrive 
dans  le  royaume. 

»  C'est  encore  la  partie  basse  du  peuple  qui,  pnr  son  travail  et  son 
commerce,  et  par  ce  qu'elle  paye  au  roi,  l'enrichit  et  tout  son  royaume  ; 
c'est  elle  qui  fournit  tous  les  soldats  et  matelots  de  ses  armées  de  terre  et 
de  mer,  et  grand  nombre  d'ofticie,rs,  tous  les  marchands  et  les  petits  officiers 
de  judicature;  c'est  elle  qui  exerce  et  remplit  tous  les  arts  et  métiers; 
c'est  elle  qui  fait  tout  le  commerce  et  les  manufactures  du  royaume,  qui 
fournit  tous  les  labeurs,  vignerons  et  raanouvriers  de  campagne,  qui  garde 
et  nourrit  les  bestiaux,  qui  sème  les  blés  et  les  recueille,  qui  façonne  les 
vignes  et  fait  le  vin,  et,  pour  achever  de  le  dire  en  peu  de  mots,  c'est  elle 
qui  fait  tous  les  gros  et  menus  ouvrages  de  la  campagne  et  des  villes. 

»  Voilà  en  quoi  consiste  cette  partie  du  peuple,  si  utile  et  si  méprisée, 
qui  a  tant  souffert  et  qui  souffre  tant  à  l'heure  où  j'écris  ceci.  On  peut  es- 
pérer que  l'établissement  de  la  dîme  royale  pourra  répiirer  tout  cela  eu 
moins  de  quinze  années  de  temps,  et  remettre  le  -oyaume  dans  une  abon- 
dance parfaite  d'hommes  et  biens  ;  car,  quand  les  peuples  ne  seront  pas  si 
oppressés,  ils  se  marieront  plus  hardiment,  ils  se  vêtiront  et  se  nourriront 
mieux  ;  leurs  enfants  seront  plus  robustes  et  mieux  élevés,  ils  prendront 
un  plus  grand  soin  de  leurs  affaires-,  enfin,  ils  travailleront  avec  plus  de 
force  et  de  courage,  quand  ils  verront  que  la  principale  pai-tie  du  profit 
qu'ils  y  feront  leur  demeurera.  » 

Quel  accueil  est  fait  à  ce  livre  d'un  maréchal  de  France 
par  le  roi  Louis  XIV et  ses  ministres?  A  peine  a-t-il  paru, 
qu'un  mois  après,  le  livre  est  interdit  par  arrêt  du  conseil 
privé,  en  date  du  14  février  1707,  ainsi  conçu  : 

«  Sur  ce  qui  a  été  représenté  au  roi,  eu  son  conseil,  qu'il  se  débite  à 
Paris  un  livre  portant  :  Projet  d'une  ditne  royale,  qui,  supprimant  la 
taille,  etc.,  imprimé  en  1707,  sans  dire  en  quel  endroit,  et  distribué  sans 
permission  ni  privilège,  dans  lequel  il  se  trouve  plusieurs  choses  contrai- 
res à  l'ordre  et  à  l'usage  du  royaume,  à  quoi  étant  nécessaire  de  pour- 
voir; vu  ledit  ouvrage;  oui  le  rapport  du  sieur  Turgot,  le  roi,  en  son  con- 
seil, ordonne  qu'il  sera  fait  recherche  dudit  livre,  et  que  tous  les  exem- 
plaires qui  s'en  trouveront  seront  saisis  et  confisqués,  et  mis  au  pilori. . . 
Fait,  Sa  Majesté,  défense  à  tout  libraire  d'en  garder  ni  vendre  aucun,  à. 
peine  d'interdiction  et  de  mille  livres  d'amende.  » 

En  même  temps,  Roiguillehert   est  j^oursuivi  à  R  )uen 


LA  LIBERTE  SAGE.  289 

pour  son  Factum  de  la  France^  et  son  livre  est  condamné 
par  un  autre  arrêt  du  même  mois. 

C'était  donc  en  1707,  sous  la  Monarchie,  comme  en  1851, 
sous  la  République  ;  c'est  donc  en  1851,  sous  la  République, 
comme  c'était,  en  1707,  sous  la  Monarchie  ! 


X. 


4851. 


LA  LIBERTÉ  TRIOMPHE  ET  NE  SE  VENGE  PAS. 


18  septembre  1852. 

Il  y  a  un  an  et  trois  jours,  le  15  septembre  1851,  que 
l'Événement,  qui  avait  déjà  été  condamné  une  première 
lois  pour  avoir  médit  de  la  peine  de  mort,  a  été  condamné 
une  seconde  fois  pour  avoir  irrévérencieusement  parlé  de 
la  politique  trop  peu  na{)oléonienne  de  la  France. 

La  première  fois,  le  difîamateurdela  guillotine.  M.Charles 
Hugo,  avait  été  condamné  à  six  mois  de  prison,  elle  journal 
à  500  francs  d'amende. 

La  seconde  fois,  le  détracteur  de  la  politique  Falloux, 
M.  François-Victor  Hugo,  avait  été  condamné  à  neuf  mois 
de  prison  ;  le  signataire  du  journal.  M.  Paul  IMeurice,  pareil- 
lement à  neuf  mois  de  prison,  et  le  journal  h  5,000  francs 
d'amende,  plus  la  suspension  pendant  un  mois. 

A  cette  époque,  il  est  vrai,  tous  les  journaux  qui  défen- 
daient la  République  et  la  Constitution  étaient  impitoyable- 
ment poursuivis  et  le  plus  souvent  condamnés;  maison 
pouvait  en  toute  sûreté  et  en  toute  impunité  attaquer  la 
République  et  la  Constitution. 

Plusieurs  journaux  avaient  succombé  dans  la  lutte  sous 
le  poids  des  frais  et  des  amendes  démocratiques  :  la  Bé- 
fonne,  le  Peuple,  le  Vote  universel. 

Mais  (lenuis  les  dernières  élections  générales  de  la  nou- 


LA  LIBERTÉ  TRIOMPHE  ET  NE  SE  VENGE  PAS.  291 

velle  Assemblée  législative  et  du  nouveau  président  de  la 
République,  quel  changement  ! 

Les  journaux  que  le  parquet  poursuit  et  que  le  jury  con- 
damne, ce  ne  sont  plus  les  journaux  qui  défendent  la  Ré- 
publique, ce  sont  ceux  qui  osent  encore  l'attaquer. 

L'article  1®""  de  la  loi  du  11  août  1848  est  rigoureusement 
appliqué. 

Cet  article  punit  d'un  emprisonnement  de  trois  mois  à 
cinq  ans  et  d'une  amende  de  300  f'ancs  à  6,000  francs  toute 
attaque  contre  les  institutions  républicaines,  la  Constitu- 
tion, la  souveraineté  du  peuple  et  le  suffrage  universel. 

En  conséquence  de  cet  article  et  par  application  de  l'ar- 
ticle 15  de  la  loi  du  27  juillet  1849,  le  journal  la  Patrie  a  été 
suspendu  et  condamné  à  6,000  francs  d'amende  ;  son  direc- 
teur, M.  Delamarre,  a  été  condamné  à  trois  ans  de  prison, 
et  le  gérant  du  journal  à  un  an. 

Le  même  sort  a  été  successivement  encouru  par  le  Cons- 
titutionnel, VUnion  et  VUnivers,  quoique  ces  deux  dernières 
feuilles  aient  rappelé  dans  les  plaidoiries  de  leurs  défen- 
seurs l'ardent  concours  qu'elles  s'étaient  empressées  de 
prêter  à  la  République  dès  le  lendemain  de  son  avènement. 

VUnion,  ayant  pour  avocat  M.  Bcrryer,  a  rappelé  que  dès 
le  25  février  1848,  elle  s'était  écrié  : 

«  L'épée  du  peuple  est  rentrée  au  fourreau.  La  grande  voix  de  tous  a 
cessé  de  gronder;  la  justice  de  Dieu  a  achevé  son  œuvre.  C'est  la  pre- 
mière halte  après  trois  jours  de  lutte  ;  c'est,  après  de  cruelles  angoisses, 
l'espérance  de  voir  la  France,  rendue  à  elle-même,  reprendi-e  ses  condi- 
tions nécessaires  de  liberté,  d'ordre  et  de  grandeur,  u 

0  La  conduite  du  peuple,  après  la  victoire,  égale  son  héroïsme  pendant 
le  combat.  « 

«  Tant  de  modération  dans  les  vingt-quatre  heures  qui  suivent  un 
triomphe  complet  dispense  de  tout  éloge.  La  population  de  Paris  a  bien 
mérité  de  la  France  et  de  l'iiumanité.  » 

Que  le  26  février,  elle  avait  ajouté  : 

«  La  France  est  le  seul  parti  qui  soit  debout.  Tout  ce  qui  est  artificiel 
est  mort  !  Plus  de  tromperie  !  plus  de  factions  !  La  France  va  être  appelée 
:\  un  vaste  comice.  Tout  ceux  qui  ont  une  pensée,  une  intelligence,  une 
âme.  vont  pouvoir  énoncer  leur  opinion  sur  la  constitution  politique  du 


292  1851. 

pays.  Nous  avions  demandé  la  réforme!  elle  va  se  faire.  La  nation,  con- 
sultée, dira  son  dernier  mot.  Tout  le  vœu  que  nous  avons  à  exprimer, 
c'est  que  ce  dernier  mot  soit  la  consécration  définitive  de  la  liberté  hu- 
maine dans  son  acception  la  plus  large  et  dans  ses  applications  les  plus 
vraies.  » 

Que  ]e  28  février  elle  avait  renouvelé  son  adhésion  en  ces 
termes  : 

a  Non,  la  société  n'est  pas  constituée,  et  la  partie  de  la  nation  qui  a  le 
plus  souffert,  qui  souffre  le  plus  de  cet  état  irrégulier,  injuste,  impossible, 
ce  sont  les  classes  laborieuses,  c'est  le  peuple. 

»  Une  société  est-elle  constituée  quand  le  peuple  n'y  vit  pas  même  de 
la  vie  municipale?  Est-elle  constituée  quand  tous  les  droits  politiques  s'y 
mesurent  à  la  quotité  de  l'impôt?  Quand  par  la  détestable  assiette  de  ces 
droits  un  seul  intérêt  domine,  celui  de  la  médiocrité?  Quand  l'adminis- 
tration pénètre  jusque  dans  le  foyer  de  la  famille  et  s'y  fait  l'arbitre  su- 
prême de  tous  les  besoins?  Quand  le  système  financier  peut  n'être  réglé 
que  d'après  des  dispositions  purement  fiscales?  Quand  l'impôt  n'est  éta- 
bli ni  pour  favoriser  le  travail,  ni  pour  contenir  et  ranimer  le  sentiment 
moral  du  peuple?  Quand  la  liberté  de  la  religion  est  opprimée,  l'autorité 
du  père  de  famille  enchaînée,  la  puissance  de  la  commune  asservie? 
Quand  les  citoyens  ne  peuvent  s'associer,  ni  pour  l'étude,  ni  pour  l'ensei- 
gnement, ni  pour  la  charité,  ni  pour  le  travail. 

1)  C'est  pour  nous  une  conviction  déjà  ancienne  et  que  nous  avons  déjà 
exprimée  :  que  le  salut  du  pays  ne  peut  venir  que  de  la  réconciliation  des 
citoyens,  du  rapprochement  des  idées,  de  concessions  réciproques,  d'aban- 
don» volontaires  et  mutuels;  qu'ainsi  on  ne  constituera  rien,  on  n'organi- 
sera rien  de  bon,  de  sage,  de  durable,  que  par  la  liberté?  » 

El  le  2  mars  : 

«j  II  y  a  huit  jours  aujourd'hui  que  le  peuple  de  Paris,  en  armes,  expul- 
sait la  famille  d'Orléans,  et  abattait  du  même  coup  toutes  les  conceptions 
intermédiaires  qui  avaient  tenté  d'arrêter  l'insurrection.  Cette  révolution 
fut  un  miracle. 

»  La  communauté,  la  solidarité  d'intérêts  qui  unit  tous  les  membres  de 
la  société  française,  ce  sentiment  ravivé  et  agrandi  par  la  majesté  des  cir- 
constances, anime  les  travailleurs  de  la  commission  du  Luxembourg. 

c  La  commission  du  Luxembourg  aura  bien  mérité  de  la  patrie,  si  elle 
élabore  à  l'avance  quelques-unes  des  questions  capitales  dont  l'étude  défi- 
nitives appartient  à  l'Assemblée  nationale.  » 

Et  ie  4  mars  : 

<(  Aujourd'hui,  la  Révolution  a  payé  un  juste  tribut  aux  dépouilles  dos 
citoyens  morts   pour  la  liberté.  Los  hommes  dévoués  au  bien  public,  que 


LA  UBI':inE  TUIOMIMIE  ET  .NK  Sl^:  VEN(iE  PAS.    ij;i 

cotte  i-L-volutioii  a  portés  au  pouvoir,  ont  concliiit  lo  deuil  de  la  France  à 
travers  les  Hots  d'une  population  enthousiaste. 

»  C'était  un  noble  spectacle,  c'était  un  grand  et  religieux  dcvuir. 

»  Toutes  les  lettres  que  nous  recevons  témoignent  de  l'admiralioii  et  de 
la  gratitude  pour  les  hommes  qui  se  sont  chargés  du  gouvernement  pro- 
visoire, dans  les  conjonctures  où  Paris  s'est  trouvé.  » 

Etc.,  etc.,  etc. 

VUnivcrs,  ayant  pour  défenseur  M.  de  Valimesnil,  a  rap- 
pelé qu'il  n'avait  pas  hésité  à  déclarer  que  la  meillelri'  des 

RÉPUBLIQUES,  c'eST    LA    RÉPUBLIQUE  ;   qUC    Ic    DROIT    DIVIN   DES 

PEUPLES  a  été  proclamé  par  la  idéologie  catholique. 

A  l'appui  de  son  affirinalion,  il  a  cité  le  passage  suivant 
de  son  article  du  27  février  1848  : 

«  La  monarchie  succombe  sous  le  poids  de  ses  fautes.  Personne  plus 
qu'elle  n'a  travaillé  à  sa  ruine.  Immorale  avec  Louis  XIV,  scandaleuse 
avec  Louis  XV,  despotique  avec  Napoléon,  inintelligente  jusqu'en  1830, 
astucieuse  pour  ne  pas  dire  plus  jusqu'en  1848,  elle  a  vu  successivement 
décroître  le  nombre  de  ceux  qui  la  croyaient  nécessaire.  Elle  n'a  plus  de 
partisans. 

»  Nous  ne  croyons  pas  au  droit  inamovible  des  couronnes .  La  théolo- 
gie gallicane  a  consacré  exclusivement  le  droit  divin  des  rois.  Avant  elle 
et  plus  haut  qu'elle,  la  théoîojie  catholique  a  consacré  le  droit  divin  des 
peuples .11  n'y  a  qu'une  volonté  qui  doive  être  toujours  plus  respectée  que  la 
volonté  de  tous  les  hommes,  ce  n'est  pas  la  volonté  d'un  autre  homme,  c'est 
la  volonté  de  Dieu. 

»  M.  de  Lamartine  a  dit  que  la  révolution  française  était  un  écoule- 
ment du  christianisme — Cette  parole  est  vraie,  et  nous  l'avions  prononcée 
avant  lui.  Les  peuples  chrétiens  ont  un  sentiment  de  la  dignité  humaine 
et  de  la  justice  qui  n'était  point,  avant  eux,  connue  dans  le  monde  et  qu'ils 
ne  peuvent  perdre  entièrement.  C'est  comme  une  charte  des  droits  do  l'in- 
dividu et  des  devoirs  de  la  société,  gravée  en  caractères  ineffaçables  dans 
la  conscience  de  quiconque  a  reçu  le  saint  baptême.  L'Église,  en  ouvrant 
ses  bras  de  mère  à  l'homme  nouveau,  ne  le  délie  pas  seulement  de  l'escla- 
vage du  péché  ;  elle  dépose  en  son  âme  un  mystérieux  principe  de  liberté 
qui  le  rend  éternellement  rebelle  à  l'esclavage  de  l'homme. 

»  L'homme  n'appartient  plus  à  l'homme,  il  n'appartient  qu'à  Dieu,  et 
Dieu  veut  que  ceux  d'entre  les  hommes  qu'il  place  à  la  tête  de  leurs  frères 
les  gouvernent  par  la  justice,  par  l'amour  et  par  la  liberté.  Voilà  la  con-li- 
tution  éternelle  donnée  sur  le  Golgotha,  sans  cesse  proclamée  par  l'ÉglicC, 
et  que  nul  pouvoir  n'a  pu  violer  impunément.  » 

Il  a  rappelé  ce  qu'il  disait  le  l®*"  mars  : 

«  Il  suffit  de  dire  que  si  c'est  un    parti  qui  a  tiré  la  Uépubliquc    des 


•294  1H5I. 

flancs  de  sa  mère  ,  ette  mère  est  bien  la  France,  et  reconnaît  hautement 
le  fruit  de  ses  entrailles.  Personne  ne  peut  se  tromper  au  caractère  de  cet 
aveu  éclatant.  Il  n'est  point  irréfléchi,  il  n'est  point  dicté  par  la  peur.  Cha- 
cun sait  que  la  monarchie  a  définitivement  perdu  sa  cause,  que  la  France 
est  entrée  définitivement  dans  une  voie  nouvelle,  qu'elle  est  définitive- 
ment républicaine. 

»  Point  de  parti  contraire  au  principe  républicain  !  Point  d'équivoque 
sur  la  portée  de  ce  principe!  La  meilleure  des  Républiques,  c'est  la  Répu- 
blique. Il  n'y  a  nulle  autre  République  possible  que  celle  qui  a  pour  de- 
vise ;  Liberté,  Égalité,  Fraternité.  Le  seul  moyen  d'éviter  que  ces  mots 
sacrés  ne  soient  encore  déshonorés  par  de  sanglantes  folies,  c'est  de  les 
prendre  dans  leur  sens  vraiment  français,  vraiment  chrétien.  Appuyé  sur 
tous  les  partis,  le  gouvernement  sera  républicain;  appuyé  sur  un  seul 
parti,  il  serait  révolutionnaire.  Maudits  soient-ils  de  Die>i  et  des  hommes, 
ceux  qui  commettraient  cette  impiété  envers  la  France,  envers  la  civilisa- 
tion, envers  l'humanité ,  d'arracher  notre  jeune  République  des  voies 
loyales  oii  elle  s'avance,  pour  la  perdre  dans  le  despotisme  et  dans  le 
sang.  » 

Ces  citations  ontété  inutiles  ;  les  efforts  de  MM.  Berryer  et 
de  V.atimesnil  ont  été  vains;  M.  Lubis  et  M.  Veuillot  ont  été 
condamnés  l'un  et  l'autre  à  trois  ans  de  prison.  M.  Veuillot 
occupe  à  la  Conciergerie  le  cachot  dans  lequel  M.  Proudhon 
a  été  détenu  pendant  trois  ans  ;  M.  Lubis  habile  le  côté  des 
voleurs,  justement  la  geôle  qu'habita  M.  Charles  Hugo. 

La  réaction  n'en  fait  jamais  d'autres. 

C'est  un  flux  et  reflux. 

Deux  rédacteurs  de  VAssemhlée  nationale  ont  été  con- 
damnés chacun  h  six  mois  d'emprisonnement  et  1,000  fr. 
d'amende,  pour  fausse  signature,  par  application  des  ter- 
mes de  l'article  3  de  la  loi  du  16  juillet  1850.  La  même  peine, 
aux  termes  du  même  article,  a  été  encourue  par  MM.  Guizot 
et  de  Salvandy,  qui  se  sont  fait  transporter  aux  Madelon- 
nettes,  où  ils  occupent  les  deux  chambres  qu'occupaient  en 
septembre  1851  MM.  Sarrut  et  Sarrans. 

Toute  l'éloquence  de  M^^  Barrot  et  Baroche,  avocats  de 
MM.  Guizol  et  de  Salvandy,  a  été  impuissante.  Les  termes 
de  l'article  3  de  la  loi  du  16  juillet  1850  sont  formels  : 

«  Toute  fausse  signature  sera  punie  d'une  amende  de  1 ,000  francs  et 
d'un  emprisonnement  de  six  mois,  tant  contre  l'auteur  de  la  fausse  signa- 
ture que  contre  l'auteur  de  l'article  et  l'éditeur  responsable  du  journal.  » 


LA  LIBERTE  TRIOMPHE  ET  NE  SE  SENGE  PAS.    295 

Cependanl,  M.  Guizul  ii  ciabli,  par  la  prcdiiclion  dos 
épreuves,  qu'il  n'avait  fait  que  retranclier  et  ajouter  fjue!- 
ques  mots  à  l'article  de  M.  Charles  Rabou  ;  mais  Tavceal- 
général  a  rappelé  l'arrêt  de  la  cour  de  cassation  qui  eoii- 
tirme  le  jugement  rendu  en  I80I  contre  le  Patriote  de  la 
Meurthe  ;  il  n'y  avait  rien  à  répliquer. 

De  tous  les  journaux  royalistes,  il  n'en  est  qu'un  seul  qui 
ait  écliai)pé  aux  poursuites  du  parquet,  aux  verdicts  du 
jury  et  aux  rigueurs  de  la  justice  :  c'est  le  Journal  des 
Débats  ;  mais  cela  s'explique  naturellement  par  le  concours 
sans  restrictions  qu'il  prèle  au  cabinet  et  à  la  République. 

Fidèle  à  la  liberté,  et  persistant  à  maintenir  pour  tous  le 
droit  de  tout  dire,  même  le  droit  de  se  dire  :  les  uns  légili- 
mistes,  les  autres  bonapartistes,  ceux-là  orléanistes,  la 
Presse  proteste  aujourd'hui  18  septembre  1832  contre  le 
régime  de  la  compression,  avec  la  même  vigueur  qu'elle 
protesta  en  septembre  1831,  lors  de  la  double  condamnation 
de  V Événement,  et  en  janvier  1849,  lors  de  la  condamnation 
de  la  Voix  du  Peuple. 

Si  on  a  eu  tort  de  condamner  à  trois  ans  de  prison  M.  Prou- 
dhon,  et  d'entasser  dans  les  cachots  de  la  Conciergerie,  de 
Sainte-Pélagie  et  des  Madelonncttes,  MM.  Charles  Hugo. 
Victor  Hugo,  Meurice,  Erdan,  Paradis,  Nefftzer,  Jourdan, 
Sarrans,  Coq,  Forcade,  etc.,  cela  ne  suffit  pas  pour  justifier 
les  mêmes  condamnations  infligées  à  MM.  Veuillot,  Lubis, 
Delamarre,  Charles  Rabou,  de  Saint-André,  de  Salvandy. 
Guizot,  etc. 

La  liberté  triomphe  et  ne  se  venge  pas. 

Dès  qu'elle  se  venge,  elle  n'est  plus  la  liberté  ;  elle  est  la 
vengeance,  elle  est  la  réaction  de  la  réaction. 

Or,  il  n'est  qu'un  moyen  de  mettre  fin  à  la  réaction,  c'est 
de  n'en  pas  faire. 

Jamais  et  nulle  part  la  liberté  ne  s'est  fondée  parla  dic- 
tature; partout  et  toujours,  la  liberté  n'a  duré  que  par  la 
liberté. 


1851. 


LE  CATHOLICISME  Eï  LA  LIBERTE. 


"  Je  me  convaincs  tous  les  jours  d'une  vérité  bien 
démontrée  à  mes  yeux,  c'est  que  si  le  clergé  de  France 
eût  été  sage,  modéré,  attaché  aux  principes  de 
l'Evangile,  la  religion  romaine  n'aurait  subi  aucun 
changement  en  France.  >' 

GÉNÉKAL  BONAPARTE.  3  janvicr  1707. 


24  septembre  1851. 

Pascal  disait  :  «  Des  moines  ne  sont  pas  des  raisons.  »  Je 
réponds  à  M.  Veuillot  :  Des  injures  ne  sont  pas  des  raisons. 
Vos  injures  prouvent  seulement  que  vous  ne  savez  que  dire 
pour  expliquer  vos  violentes  diatribes  contre  la  Monarchie 
le  lendemain  de  sa  chute ,  vos  ardentes  apologies  de  la 
République  le  lendemain  de  son  triomphe,  et  pour  donner 
un  sens  restrictif  à  ces  mots  de  MM.  de  Montalembcrt,  de 
Vatimesnil  et  de  Riancey  :  a  La  liberté  absolue  en  tout  et 
»  pour  tous,  »  et  ceux-ci  de  M.  le  cardinal  de  Bonald  :  «  Cette 
»  liberté  qui  rend  nos  frères  des  États-Unis  si  heureux, 
«  cette  liberté,  vous  l'aurez  !  »  Qu'importe  que  je  souligne 
ces  mots  ou  que  je  ne  les  souligne  pas,  que  je  les  imprime 
en  italiques,  en  capitales  ou  en  bas  de  casse?  Cela  en 
change-t-il  le  sens?  Ayez  un  peu  de  bonne  foi,  et  avouez 
donc  que  vous  ne  faites  mine  de  répondre  qu"alin  de  pa- 
raître conserver  une  sorte  de  contenance  ! 

Vous  me  demandez  d'expli(iiier  pourquoi  la  Presse  s'e^t 
départie,  vis-à-vis  (.lu  clergé  catholique,  de  la  réserve  dont 


LE  CATHOLICISME  ET  LA  LIBERTÉ.  297 

elle  avait  donné  si  longtemps  l'exemple  ?  La  réponse  à  celle 
queslion  sera  simple  parce  qu'elle  est  vraie.  Jusqu'en  \H-iH. 
j'ai  cru  sincèrement  que  lorsque  le  clergé  revendiquait  la 
liberté  de  l'enseignement,  c'était  réellement  la  liberté  qu'il 
réclamait,  et  non  le  monopole,  ainsi  que  le  prélendaienl  le 
National,  le  Constitutionnel  et  le  Jo^imal  des  Débats.  Je 
soupçonnais  ces  journaux  d'èlre  égarés  par  l'excès  de  l'es- 
prit universitaire,  et  je  les  accusais  de  calomnier  le  clergé 
catholique,  VUnivers  et  ses  rédacteurs.  Mais  depuis  1849, 
j'ai  vu  le  clergé  à  l'œuvre,  je  l'ai  vu  partout,  sauf  de  très 
rares  exceplions,  prendre  le  parti  du  monopole  contre  la  li- 
berté, des  gouvernements  contre  les  peuples,  de  l'oppres- 
seur contre  l'opprimé,  du  riche  contre  le  pauvre;  j'ai  lu  ce 
que  vous  écriviez  ;  avant  1848,  je  n'avais  vu  votre  face  qu'in- 
clinée humblement  vers  la  terre  et  dans  l'ombre  ;  depuis 
1849,  j'ai  vu  votre  lôle  arrogamment  relevée  et  radieuse 
d'intolérance  ;  c'est  alors  que  je  me  suis  mûrement  de- 
mandé si  le  clergé  catholique,  qui  avait  été  si  longtemps, 
aux  mains  des  gouvernements,  un  instrument  de  domina- 
lion  des  peuples,  ne  devait  pas  être  considéré  et  traité 
comme  un  implacable  ennemi  de  la  liberté?  D'abord  le 
doute  commença  par  se  glisser  timidement  dans  mon  es- 
prit, puis  il  y  entra  plus  profondément.  Est-ce  ma  faute,  à 
moi,  si  le  clergé,  si  empressé,  en  mars  1848  (1),  de  bénir 
partout  les  arbres  de  la  liberté,  a  changé  tout-à-coup  d'at- 
titude et  de  langage  dès  que  M.  de  Falloux  fut  nommé  mi- 
nistre de  l'instruction  publique,  et  que  M.  de  Montalcmbeit 
eut  acquis  l'influence  qu'il  exerce  dans  les  conseils  de 
l'Elysée? 


(1)  Ouvrez  le  journal  V Union  du  29  février  1848,  et  vous  y  trouverez 
ce  qui  suit  ; 

«  Lorsque  j'ai  été  au  sommet  de  cette  barricade,  une  voix  s'est  fait  en- 
tendre au  milieu  du  groupe,  criant  :  Vive  M.  l'abbé  !  Beaucoup  de  voix 
ont  répété  ;  Vive  M.  l'abbé  !  J'ai  remercié  ces  braves  gens,  ces  ouvriers 
chrétiens,  et  je  les  remercie  de  nouveau.  Je  ne  saurais  mieux  leur  expri- 
mer ma  reconnaissance  et  ma  confiance  qu'en  faisant  connaître  les  senti- 
ments généreux  dont  ils  sont  animés.  Vans  l  ère  nouvelle  qui  se  prépare, 
les  prêtres  ne  leur  feront  pas  défaut.  » 

(L'abbé  rouGUET.  29  février. — VUnion.) 


298  1S51. 

Je  n'aimais  pas  el  je  ne  cunipienais  pas  Voltaire,  vous  me 
l'avez  fait  comprendre;  aussi,  tandis  que  le  Constitution- 
nel, qui  avait  toujours  attaqué  les  jésuites  et  le  parti  cléri- 
cal, se  mettait  à  les  défendre,  la  Presse,  qui  les  avait  abrités 
sous  le  manteau  de  la  liberté,  reconnut-elle  la  nécessité  de 
les  abandonner,  et  les  abandonna-t-elle. 

C'est  alors  que  de  pieux  et  vénérables  ecclésiastiques 
vinrent  me  dire  :  Ne  confondez  pas  le  dogme  avec  l'abus  ; 
attaquez  l'abus,  n'attaquez  pas  le  dogme.  Mais  où  finit  le 
dogme,  où  commence  l'abus?  Où  commence  l'autorilé  tem- 
porelle du  pape ,  où  finit  son  infaillibilité  spirituelle  ? 
Qu'est-ce  qui  doit  être  reliié  du  compte  de  l'Église  et  de  la 
foi  pour  être  exciusivenienl  reporté  au  compte  du  Clergé  el 
de  l'intolérance  ?  Je  leur  demandai  de  me  tracer  la  ligne 
de  démarcation,  et  j'attends  qu'ils  l'aient  fait. 

Je  l'avoue  :  lorsque  la  religion  catholique  parle  le  langage 
des  mandements  de  M.  l'archevêque  de  Paris,  j'en  suis  pro- 
fondément ému  et  troublé,  et  je  me  dis  que  si  la  société  et 
la  loi  étaient  à  l'image  d'une  telle  religion,  l'homme  n'aurait 
plus  de  vœux  à  former;  il  n'aurait  plus  que  des  actions  de 
grâces  à  rendre  ;  mais  lorsque  le  lendemain,  monsieur,  je 
lis  vos  articles,  vos  diatribes,  vos  injures,  vos  hideuses  apo- 
logies d'exécrables  massacres  (1),  je  sens  renaître  aussitôt 
mes  doutes  et  mes  défiances;  je  me  demande  ce  qu'il  faut 
penser,  espérer  et  attendre  d'une  religion  qui  inspire  de  la 
sorte  des  dévots  aussi  exemplaires  que  vous,  et  des  jour- 
naux aussi  orthodoxes  que  V  Uni  vers  ? 

Alors  je  m'explique  tout  l'efîort  du  dix-huitième  siècle,  et 
l'immense  influence  acquise  et  exercée  par  les  écrivains 
qui  combattirent,  à  cette  époque,  le  jésuitisme  et  la  domi- 
nation cléricale,  teints  du  sang  versé  à  flots  par  les  mas- 
sacres de  la  Saint-Barthélémy,  par  le  rappel  de  TÉdit  de 
Nantes,  par  les  Dragonnades,  par  rinquisition. 


(\)  Voici  en  quels  termes  V Univers  célèbre  la  Saiiit-Harllu-lemy  : 
«  Oui,  lu  Saiut-Bartholemy  a  été  un  événement  politique!  En  cfîct,  la 
nuit  du  24  août  157J   a  été  une  iniproviàation.  Ou  voulait  depuis  long 
U'mp'5,  il  est  vrai,  à  l'exception  de  Charles  IX,  que  »on  uffcction  pour  Co- 


LE  CATHOLICISME  ET  LA  LIBERTE.  299 

Alors  j'ouvre  l"oreilIe  à  ceux  qui  déclarent  et  aflirniont 
que  le  culte  catholique  et  le  triomphe  de  la  lii)eité  s'ex- 
cluent réciproquement,  cl  qu'il  faut  absolument  choisir. 

Je  ne  sais  que  leur  répondre.  Je  cherche,  et  je  ne  trouve 
pas. 

Cependant,  je  veux  encore  en  douter;  mais  dès  que  la 
vérité  de  cette  affirmation  me  sera  pleinement  démontrée, 
toute  incertitude  disparaîtra  de  mon  esprit  :  je  choisirai, 
sans  hésiter,  la  liberté.  Quant  à  présent,  je  me  borme  à  de- 
mander le  plus  tôt  possible  l'entière  séparation  de  l'Eglise 
et  de  FÉtat. 

Vous  pouvez,  monsieur,  continuer  de  dire  que  je  ne  suis 
pas  catholique  ;  oui,  cela  est  vrai,  je  ne  le  suis  pas  comme 
vous. 


ligny  faisait  visiblement  incliner  vers  la  réforme,  se  défaire  des  princi- 
paux chefs  liuguenots.  La  tentative  d'assassinat  sur  la  personne  de  l'ami- 
ral, qui  avait  eu  lieu  quelques  jours  auparavant,  avait  exaspéré  les 
protestants,  au  point  qu'un  conflit  armé  était  devenu  imminent.  C'est 
alors  que  Catherine  de  Médicis,  indifférente  en  matière  religieuse,  et,  par 
conséquent,  disposée  à  accueillir  le  calvinisme  si  aucun  danger  pour  elle 
ne  l'eût  accompagné,  convoqua  le  conseil  du  roi  et  fit  prendre  à  ce  dernier 
la  résolution  à  laquelle  d'abord  il  s'était  refusé. 

»  Le  massacre  fut  donc  arrêté.  Les  chefs  et  les  religionnaires  les  plus 
compromis  étaient  seuls  désignés  à  la  vindicte  publique.  Mais  le  peuple, 
une  fois  lâché,  ne  voulut  plus  écouter  la  cour,  qui  cherchait  à  l'apaiser, 
et  il  assouvit  pleinement  sa  vengeance  envers  les  hérétiques  qu'il  détestait 
et  contre  lesquels  il  avait  amassé  une  longue  haine.  En  ce  sens,  la  Saint— 
Barthélémy-  a  été  populaire  ;  de  plus,  son  résultat  a  été  national.  Quant 
au  moyen  employé,  il  a  été  une  inspiration  du  génie  italien.  » 


1851 


m  MOT  DE  STANISLAS  DE  GIRARDIX, 


22  septembre  1*^51. 

Il  y  a  deux  manières  de  provufiucr  les  révolutions  : 

En  refusant  tout  absolument  ; 

En  demandant  tout  simultanément. 

.Or,  ce  que  je  voudrais  prévenir,  c'est  une  révolution. 

J'agis  en  conséquence. 

On  disait  un  jour  deN...  devant  M.  Stanislas  de  Girardin, 
qui  avait  l'esprit  juste  cl  la  répartie  vive  :  —  «  C'est  un  mau- 
vais joueur,  » 

—  Ne  dites  pas  de  mal  des  mauvais  joueurs;  je  les  aime. 

—  Comment  cela? 

—  Oui,  parce  que  leur  humeur  prouve  qu'ils  ont  l'inten- 
tion de  payer. 

Je  dis  la  même  chose  de  ceux  qui  ont  sincèrement  peur 
des  révolutions  :  leur  peur  prouve  qu'ils  n'ont  pas  lïnten- 
tion  de  s'enfuir. 

Mais  de  ceux  qui  poussent  aux  révolutions,  je  m'en  défie 
toujours,  et  l'on  ne  saurait  trop  s'en  délier.  Ce  sont  les  plus 
prompts  à  se  sauver. 

11  n'est  qu'un  moyen  de  prévenir  les  révolutions  et  de  les 
clore,  c'est  d'en  avoir  peur  la  veille,  et  de  n'en  avoir  pas 
pcMU"  le  Icntieuiain. 


1851 


L'OPINION  PUBLIQUE  ET  LE  JURY. 


I. 


21  septembre  1851. 

Le  Journal  des  Débats  me  représente  un  lamentable  pas- 
sager à  bord  d'un  navire  dont  tout  l'équipage,  capitaine, 
pilote,  matelots,  auraient  malheureusement  péri.  Tantôt 
courant  de  la  poupe  à  la  proue;  le  plus  souvent  immo- 
bile, les  mains  jointes,  ne  sachant  comment  s'orienter 
et  quelle  manœuvre  l'aire  ;  craignant  de  jeter  l'ancre,  et 
n'osant  pas  loucher  la  barre  du  gouvernail;  invoquant  tous 
les  vents  contraires  et  redoutant  chacun  d'eux  ! 

Pauvre  Journal  des  Débats  ! 

Aujourd'hui,  c'est  à  l'Opinion  publiqiie  qu'il  s'en  prend, 
très  timidement,  je  dois  me  hâter  d'ajouter.  C'est  elle  qu'il 
rend  responsable  de  toutes  les  condamnations  encourues 
par  les  journaux  qui  s'efforcent  d'affermir  la  République. 

Je  viens  défendre  l'Opinion  publique  contre  cette  injuste 
accusation,  contre  cette  accusation  irréfléchie,  inconsi- 
dérée, qui  prouve  que  le  Journal  des  Débats,  s'il  n'a  pas 
perdu  la  boussole,  ne  sait  point  s'en  servir. 

C'est  ce  qui  résulte  des  citations  suivantes  de  l'article  du 
Journal  des  Débats  : 

«  Les  procès  de  presse  sont  jugés  pnr  le  jury.  L'in'stitution  du  jiirs'  est 


■m  1861. 

regardée  comme  une  des  plus  grandes  garanties  de  la  liberté  des  citoyens 
et  de  l'indépendance  de  la  justice;  et  si  on  voulait  demain  le  supprimer 
ou  y  soustraire  les  procès  politiques,  cette  tentative  serait  regardée  comme 
un  attentat  par  les  journaux  condamnés  aujourd'hui.  Et  cependant  nous 
serions  très  disposés  à  croire  que,  daus  l'état  actuel  de  l'opinion  publique, 
si  les  procès  de  presse  étaient  portés  devant  les  tribunaux  ordinaires,  ils 
y  rencontreraient  plus  d'indulgence  que  devant  le  jury.  Pourquoi?  parce 
que  l'essence,  le  caractère,  le  principe  même  de  l'institution  du  jury,  c'est 
d'être  la  représentation,  l'écho  des  sentiments,  des  passions,  nous  dirions 
même  des  préjugés  et  des  rancunes  du  public.  Nous  n'attaquons  pas  plus 
ici  le  jury  que  nous  ne  voulons  attaquer  la  nature  humaine.  Cette  mobi- 
lité, et,  pour  ainsi  dire,  cette  sensibilité  du  jury,  qui  fait  que  toutes  les 
variations  de  l'esprit  public  se  communiquent  à  lui  comme  celles  de  l'at- 
mosphère agissent  sur  le  thermomètre,  sont  précisément  la  raison  de  son 
institution.  Il  a  été  créé  pour  accommoder  l'invariabilité  absolue  de  la 
loi  aux  changements  inévitables  de  l'esprit  du  temps  et  des  mœurs. 

»  Quand  donc  les  journaux  condamnés  accusent  la  loi  ou  les  juges  qui 
sont  tenus  de  l'appliquer,  ils  se  trompent.  Les  tribunaux  ordinaires  ont, 
pour  tout  le  monde,  cet  avantage  qu'ils  ont  une  jurisprudence.  On  a  fait 
contre  nous  certaines  lois,  soit  de  fiscalité,  soit  de  réglementation,  qui 
peuvent  nous  gêner;  mais  du  moins,  avec  elles,  nou.s  savons  jusqu'où 
nous  pouvons  aller.  Le  jury  n'a  pas  de  jurisprudence  ;  et  voilà  ce  que  les 
journaux  oublient  ou  ne  veulent  pas  voir.  Quand  ils  ont  affaire  au  jury, 
ils  ont  affaire  à  l'opinion  du  pays  dans  sa  représentation  la  plus  exacte, 
la  plus  immédiate,  la  plus  journalière,  la  plus  prise  sur  le  vif;  et  quand 
ils  sont  frappés,  c'est  l'opinion  qui  les  frappe,  c'est  le  sentiment  public. 
Que  prouvent  donc  les  condamnations  rigoureuses  qui  frappent  aujourd'hui 
la  presse?  Elles  prouvent,  ce  que  nous  savions  du  reste,  que  les  journaux, 
et  nous  n'en  exceptons  aucun,  ne  sont  point  pour  le  moment  dans  les 
bonnes  grâces  du  public.  Il  est  inutile  de  se  le  dissimuler,  nous  ne  som- 
mes pas  populaires.  L'opinion  est  dans  une  de  ces  périodes  de  réaction  qui 
succèdent  toujours  aux  commotions  irrégulières  ;  le  spectacle  et  la  crainte 
du  désordre  la  jettent  à  l'autre  extrémité  de  l'ordre.  Nous  n'avons  pas  le 
moindre  doute  que,  sous  le  dernier  régime  monarchique,  des  articles  de 
journaux  comme  ceux  qui  viennent  d'être  si  rudement  condamnés  n'eus- 
sent été  acquittés  par  le  jury. 

»  Ce  n'est  pas  un  réquisitoire  qui  fera  condamner  un  article  de  journal  ; 
c'est  l'esprit  qui  est  dans  l'air.  Cet  esprit  est  en  ce  moment  contre  nous, 
nous  le  savons  ;  mais  qu'il  nous  soit  permis  de  le  dire  en  dehors  de  tout 
esprit  de  parti,  nous  ne  craignons  pas  qu'il  soit  le  plus  fort.  Il  suit  au- 
jourd'hui le  mauvais  exemple  que  lui  a  donné  la  presse  elle  même  :  il 
abuse  de  sa  force,  et  à  son  tour  il  engendrera  la  réaction.  » 

Il  sor.'iil  flifflcil(N  nu\  yeux  de  qui  sait  un  pou  co  qu'il  lit. 


LOPINION  PUBLIQUE  F/f  LR  JURY.  :Î03 

(J'ontasser  dans  un  article  plus  d'erreurs  et  de  se  monli'or 
moins  instruit  des  clioses  qu'on  écrit. 

Mais  cela  s'explique  par  ce  que  je  viens  de  dire.  Le  Jou)-- 
naldes  Débats  n'a  plus  de  direction  ;  il  n'est  plus  qu'une 
ombre  errante  dans  le  cimetière  des  monarchies  inhumées. 

Les  procès  de  presse  sont  jugés  par  le  jury  ;  cela  est  vrai. 
Mais  ces  procès,  qui  l'en  saisit,  qui  l'en  fait  juge?  Est-ce 
que  le  jury  qui  condamne  ou  qui  acquitte  poursuit  d'office  ? 
Est-ce  que  ce  n'est  pas  la  magistrature  amovible,  c'est-à- 
dire  le  ministère,  qui  saisit,  qui  instruit,  poursuit,  requiert 
et  réplique  ? 

Si  le  ministère  public  ne  poursuivait  pas,  le  jury  ne  con- 
damnerait pas. 

Si  le  ministère  public  n'avait  pas  poursuivi,  en  1840, 
M.  Lamennais,  le  jury  ne  l'eût  pas  condamné,  et  il  n'eût  pas 
subi  une  année  de  prison. 

Si  le  ministère  public  n'avait  pas  poursuivi,  dans  les  pre- 
mières années  de  la  monarchie  de  1830,  MM.  de  Conny,  de 
la  Rochefoucault-Doudeauville,  etc.,  MM.  de  la  Rochefou- 
cault-Doudcauville  et  de  Conny  n'eussent  pas  été  con- 
damnés par  le  jury. 

Si  la  Gazette  de  France  n'avait  pas  été  saisie  et  poursuivie 
dix-huit  ou  vingt  fois  au  moins  par  les  procureurs  géné- 
raux de  MM.  Persil,  Barthe,  Martin  (du  Nord)  et  Hébert,  la 
Gazette  de  France  n'aurait  pas  eu  à  subir  les  innombrables 
condamnations  qu'elle  a  encourues. 

Le  jury  n'a  condamné  tant  de  fois  la  Gazette  de  France 
que  parce  que  le  ministère  public  la  lui  avait  dénoncée 
comme  coupable,  comme  criminelle. 

Criminelle  d'être  restée  fidèle  à  sa  foi  monarchique  ! 

Condamnée  pour  ce  qui  aurait  dû  la  faire  honorer! 

0  singulière  contradiction  des  temps  de  troubles  où  nous 
vivons  ! 

Ou  c'était  la  Gazette  de  France  qui,  de  1830  h  1847,  avait 
raison  contre  le  jury  qui  la  condamnait,  ou  aujourd'hui 
c'est  le  parquet  qui  a  tort  d'encour?sei' indii'ectement  la 


304  185t. 

presse  monarchique  en  poursuivant  exclusivement  la  presse 
démocratique. 

Ou  la  légitimité  est  l'erreur,  ou  elle  est  la  vérité  ;  si  elle 
est  la  vérité,  comment  jurés  et  magistrats  l'ont-ils,  pen- 
dant dix-sept  ans,  condamnée  à  la  prison  et  à  l'amende  ? 
Si  elle  est  l'erreur,  comment,  depuis  deux  ans,  la  glori- 
fient-ils par  l'impunité  dont  ils  la  laissent  jouir? 

Mais  lorsqu'on  moins  de  vingt  années,  on  a  vu  trois  ré- 
gimes se  succéder  :  —  la  Monarchie  d'expédient  détrôner 
la  Monarchie  de  principe,  puis  la  République  de  nom  dé- 
trôner à  son  tour  la  Royauté  de  fait,  cette  royauté  mixte, 
qui  n'était  ni  le  droit  divin  ni  le  droit  populaire,  qui  pour- 
rait dire  avec  certitude  de  quel  côté  est  l'erreur  et  de  quel 
côté  est  la  vérité  ? 

C'est  surtout  dans  ces  temps  de  troubles,  où  toutes  les 
questions  sont  agitées,  que  la  prudence  la  plus  vulgaire 
devrait  conseiller  de  s'abstenir  de  toutes  poursuites  et  de 
tous  procès  pour  cause  d'opinions  politiques. 

C'est  compromettre  imprudemment  la  magistrature  et  le 
jury  ! 

Ne  voit-on  pas  MM.  Guizot  et  Duchàtel  marchant  à  la  re- 
morque de  MM.  Berryer  et  de  Larcy,  les  flétrisseurs  faisant 
cause  commune  avec  les  flétris,  soutenir  dans  le  journal 
l'Assemblée  nationale,  comme  les  seules  vraies,  les  doc- 
trines légitimistes  qu'ils  faisaient,  il  y  a  quatre  ans,  pour- 
suivre et  condamner  impitoyablement  ? 

Ce  fait  lumineux  est  un  phare  qui  devrait  montrer 
recueil. 

Maintenant,  je  demande  incidemment  laquelle  des  deux 
conduites  est  la  plus  glorieuse,  de  la  conduite  de  M.  de  Ge- 
noude,  sacrifiant  tout  à  sa  foi  monarchique,  fortune  et 
liberté,  ou  de  la  conduite  de  M.  Guizot,  adorant  le  principe 
qu'il  avait  renié  et  reniant  le  fait  qu'il  avait  adoré  ? 

Je  le  demande  à  messieurs  les  jurés  qui  auront  à  pro- 
noncer sur  l'adverbe  criminel  qui  a  suffi  pour  motiver  la 
saisie  du  numéro  de  la  Presse  du  vendredi  19  septembre 
1851,  et  qiK' je  relire  dès   qn"il   a   pu  prèl(>r  à  Téquivoque. 


L'OPINION  PUBLIQUE  ET  LE  JURY.  305 

car  je  ne  veux  pas  donner  à  l'accusation,  encore  moins  à  la 
condamnalion,  si  elle  pouvait  avoir  lieu,  le  plus  frivole 
prétexte  ? 
Cet  adverbe  criminel,  c'est  le  mot  glorieusement. 
Le  ministère  public  y  a  vu  le  délit  d'apologie  d'un  fait 
qualifié  crime  ou  délit  par  la  loi  pénale. 

Je  le  déclare  hautement  et  spontanément,  afin  de  faire 
crouler  l'accusation  par  sa  base  :  aucune  pensée  de  pareille 
apologie  n'est  entrée  dans  mon  esprit,  et  quand  j'ai  parlé 
de  «  drapeau  de  la  jeune  République,  glorieusement  troué 
»  par  les  balles  de  deux  condamnations  et  de  quatre 
»  amendes,  »  je  n'ai  entendu  louer  que  l'intrépidité  d'une 
conviction  profonde,  que  l'abnégation  qui  s'immole  à  ce 
qu'elle  croit  être  la  vérité. 

Oui  ou  non,  est-il  vrai  que  M.  de  Genoude  ait  glorieuse- 
ment défendu  pendant  dix-huit  années,  au  prix  de  sa 
liberté  et  de  sa  fortune,  malgré  le  parquet  et  le  jury,  le 
principe  monarchique  et  le  suffrage  universel  ?  Se  fût-il 
plus  glorieusement  conduit  en  les  désertant  ? 

Même  en  défendant  une  cause  qui  ne  serait  pas  juste, 
une  doctrine  qui  ne  serait  pas  vraie,  ne  peut-on  pas  com- 
battre et  succomber  glorieusement  ?  Le  Français  qui,  obéis- 
sant à  la  voix  impériale,  tombait  percé  d'une  balle  espa- 
gnole à  Burgos,  et  l'Espagnol  qui,  défendant  l'indépendance 
nationale,  tombait  frappé  d'une  balle  française,  également 
à  Burgos,  ne  périssaient-ils  pas  l'un  et  l'autre  glorieuse- 
ment ?  Les  journées  de  juillet,  tant  de  fois  qualifiées  de 
glorieuses,  dans  un  si  grand  nombre  d'adresses  et  de  dis- 
cours, n'auraient-elles  donc  été  ^/or/ewses  que  parce  qu'elles 
auraient  été  victorieuses  ? 

Mais  je  m'aperçois  que  cette  digression  est  déjà  trop 
longue;  je  me  hâte  donc  de  revenir  au  Journal  des  Débats. 
Je  crois  avoir  pleinement  démontré  que  si  le  ministère 
public  ne  poursuivait  pas,  le  jury  ne  condamnerait  pas  ; 
qu'en  conséquence,  la  responsabilité  tout  entière  du  ré- 
gime de  la  compression  des  idées  retombe  directement  sur 
le  pouvoir  exécutif. 

::.  20 


306  1851. 

Maintennnt,  il  me  reste  à  examiner  s"il  est  vrai  que  les 
journaux  inculpés,  «  lorsqu'ils  ont  affaire  au  jury,  aient  af- 
y>  faire  à  V opinion  du  i^ays  dans  sa  représentation  la  plus 
»  exacte^  la  plus  immédiate,  la  plus  journalière,  la  plus 
y>  prise  sur  le  vif .  »  Expressions  du  Journal  des  Débats. 

C'est  la  loi  du  9  août  1848  sous  les  yeux  que  je  réponds 
fermement  :  Non. 

La  liste  des  jurés,  poureliaquo  conunune,  est  dressée  par 
le  maire. 

Cette  liste  annuelle  comprend  un  juré  par  deux  cents  ha- 
bitants; toutefois,  le  nombre  total  des  jurés  ne  pourra 
excéder  quinze  cents  que  dans  le  département  de  la  Seine. 

Les  jurés  qui  doivent  faire  partie  de  la  liste  annuelle  sont 
désignés  par  une  commission  composée  : 

1°  Du  conseiller  général  du  canton,  qui  sera  président  ; 

2"  Du  juge-de-paix,  vice-président,  et  de  deux  membres 
du  conseil  municipal  de  chaque  commune  du  canton,  dési- 
gnés spécialement  par  ce  conseil. 

Dans  la  ville  de  Paris,  la  commission  est  composée  pour 
chaque  arrondissement  : 

1°  De  trois  membres  du  conseil  municipal,  dont  le  plus 
âgé  est  le  président  ; 

2°  Du  maire  et  des  adjoints  de  Tarrondissement  ; 

3*^  Du  juge  de  paix. 

Or,  Paris  n'a  pas  de  conseil  municipal  élu,  ;  le  conseil 
mimicipal  actuel  continue  d'exister  en  vei'tu  du  décret  du 
3  juillet  1818,  ainsi  concti  : 

«  La  ville  (le  Paris  et  le  département  Je  la  Seine  seront  l'objet  d  un 
décret  spécial.  Toutefois,  une  commission  provisoire,  municipale  et  dépar- 
tementale, instituée  par  le  pouvoir  exécutif,  remplacera  jusqu'à  la  pro- 
mulgation prochaine  de  ce  décret  le  conseil  dissous  par  le  gouvernement 
provisoire.  » 

De  ce  (|ui  précède,  il  résulte  qu'il  tous  les  degrés  les  jurés 
sont  choisis  parle  pouvoir  exécutif. 

Vraisemblablement  il  ne  les  choisit  pas  parmi  ses  adver- 
vaires  politiques. 

Ainsi  s'explique  l(»iil  nalnrellemciU  et  très  simplement 


T/OPINION  PlFiLIQUE  KT  LE  JURY.  307 

comment  tous  losjoiirnnux  qui  ont  élo  traduits  devant  le 
jui'y  par  le  miiu'slère  public,  depuis  un  an,  ont  été  con- 
damnés, et  conunent,  au  contraire,  VEvénemcnt,  défendu 
par  M"  Cillant,  et  la  Presse,  défendue  par  M"  Langlais, 
avaient  été  Tun  et  l'autre  précédemment  acquittés. 

Autrement,  comment  expliquer  ce  fait  extraordinaire  : 
le  jury  de  la  Seine  condamnant,  en  1850,  tous  les  journaux 
démocratiques,  et  la  majorité  électorale  de  ce  même  dé- 
partement écartant,  en  1850,  MM.  Foy,  Lahitte,  Bonjean  et 
Leclaire,  pour  nommer  MM.  Carnot,  Vidal,  de  FlotteetSue? 

Si  l'opinion  du  Journal  des  Débats  était  fondée,  ce  ne  se- 
rait plus  le  suffrage  universel  qui  représenterait  l'opinion 
publique,  ce  serait  le  jury. 

Une  telle  opinion,  dépourvue  de  toute  base  et  de  toute 
sanction,  vole  en  poussière  dès  qu'on  la  passe  au  crible  de 
l'examen. 

Les  condamnations  rigt)ureuses  tlont.la  presse  démocra- 
tique est  exclusivement  l'objet  prouvent  uniquement  que 
le  jury  de  la  Seine  se  recrute  dans  l'opinion  opposée  à  celle 
de  la  majorité  électorale. 

Attribuer  ces  condamnations  à  «  Vesprit  qui  est  dans  l'air,  'i 
c'est  faire  un  article  en  l'air  ;  car  si  l'esprit  qu'on  suppose 
dans  l'air  existait  réellement,  la  loi  du  31  mai  n'existerait 
pas,  puisque  M.  Sue  n'aurait  pas  été  nommé  le  2  mai  1850  et 
que  .M.  Leclaire  aurait  été  élu. 

Cela  dit,  et  le  régime  de  la  compression  des  idées  admis, 
il  est  parfaitement  simple  que  les  jurés  qui  souhaitent  le 
rétablissement  de  la  monarchie  condamnent  les  écrivains 
qui  concourent  à  l'affermissement  de  la  République,  de 
môme  que,  de  1830  à  1847,  les  jurés  qui  trouvaient  de  leur 
goût  la  Monarchie  d'expédient  condamnaient  les  écrivains 
qui  réclamaient  la  Monarchie  de  principe. 

En  politique,  la  conscience  c'est  l'opinion. 


308  1851. 

IL 

Je  viens  de  dire  qu'en  politique,  la  conscience  c'est  l'opi- 
nion. En  veut-on  une  preuve  ? 

La  voici  : 

En  même  temps  que  la  Presse  est  poursuivie  pour  un 
adverbe,  on  ne  poursuit  pas  les  journaux  qui  ont  imprimé 
et  reproduit  cette  audacieuse  et  criminelle  provocation  : 

«Partageant  avec  M.  delà  Valette  l'honneur  de  n'aimer  ni  la  République 
ni  la  Constitution,  croyant  avec  lui  que  le  jour  où  toutes  deux  disparaî- 
tront sera  un  beau  jour  pour  la  France,  il  est  naturel  que  nous  interve- 
nions dans  ce  débat,  et  que  nous  disions  hautement  que  nous  sommes  très 
résolus  à  conseiller  à  l'Assemblée  de  décider,  7iialgré  le  vélo  absolu  des  278, 
que  la  Constitution  sera  revisée.  Maintenant,  si  nos  législateurs  à  25  fr. 
veulent  faire  des  barricades,  jouer  aux  conventionnels  et  offrir  leur  vie  à 
celle  qui  les  a  si  généreusement  dotés,  libre  à  eux.  Seulement,  on  renver- 
sera leurs  barricades,  on  les  traitera  en  factieux;  l'armée,  dans  les  rangs 
de  laquelle  viendront  prendre  place  tous  les  hommes  d'ordre,  balaiera  tous 
les  Montagnards  qui  se  montrent  aujourd'hui  si  menaçants.  M.  de  la  Va- 
lette a  donc  raison  d'affirmer  que  nous  iriserons  les  ficelles  à  l'aide  des- 
quelles nos  adversaires  prétendent  nous  enchaîner  à  la  légalité.  » 

Cependant  l'article  l*""  de  la  loi  du  7  août  est  formel  :  il 
punit  toute  attaque  contre  les  droits  et  l'autorité  de  PAs- 
semblée  nationale,  les  institutions  républicaines  et  la  Con- 
stitution. 

L'article  4  de  cette  même  loi  n'est  pas  moins  formel  :  il 
punit  quiconque  aura  excité  à  la  haine  ou  au  mépris  de  la 
République. 

L'article  7  punit  quiconque  aura  cherché  à  troubler  la 
paix  publique  en  excitant  le  mépris  ou  la  haine  des  ci- 
toyens les  uns  contre  les  autres. 

Or,  je  le  demande,  si  la  majorité  de  PAssemblée  législa- 
tive cédait  aux  suggestions  réitérées  de  la  presse  réaction- 
naire, et  passait  outre  les  prescriptions  formelles  de  l'ar- 
ticle 111,  ne  serait-ce  pas  la  Constitution  violée  dans  sa 
lettre,  et  la  gueire  civile  éclatant  aussitôt  dans  la  rue? 

Je  me  borne,  sans  insister,  \\  poser  cette  (lueslion. 


L'OPINION  PUBLIQUE  ET  LE  JURY.  309 

m. 

22  septembre  1851. 

Un  adverbe  aussement  interprété  suffît  pour  qu'on  sai- 
sisse la  Presse  h  la  poste  et  dans  ses  bureaux,  et  pour  qu'on 
traduise  son  gérant  devant  la  cour  d'assises. 

Mais  aucune  poursuite  n'a  été  dirigée  contre  la  déclara- 
tion suivante,  dans  laquelle  on  se  déclare  prêt  à  fouler  aux 
PIEDS  la  Constitution  et  la  loi  : 

«  Nous  voulons  le  maintien  de  la  loi  du  31  mai,  la  réélection  du  prési- 
dent, et  empêcher  une  Assemblée  quelconque  de  s'ériger  en  Convention. 
Atin  d'atteindre  ces  résultats,  uous  sommes  résolus  à  marcher  contre  l'é- 
meute et  à  fouler  aux  pieds  les  articles  à  l'aide  desquels  on  croit  enchaîner 
notre  volonté  ;  nous  ne  reculerons  pas  même  devant  un  18  brumaire,  et 
nous  conseillerons  à  Louis -Napoléon  Bonaparte  d'étouffer  la  République  le 
jour  où  elle  essaiera  de  réaliser  une  seule  de  ses  mena'ces.  b 

Il  se  peut  que  MM.  les  jurés ,  appelés  à  prononcer  sur 
l'existence  du  journal  la  Presse,  propriété  qui  repré- 
sente un  capital  de  deux  millions  quatre  cent  mille  francs, 
soient  du  même  avis  que  MM.  du  parquet,  et  qu'ils  pensent 
qu'il  est  à  la  fois  juste  de  poser  des  couronnes  sur  la  tête  de 
ceux  qui  proposent  d'ÉTOUFFER  la  république  et  de  river 
des  fers  aux  pieds  de  ceux  qui  persistent  à  défendre  la  lé- 
galité. Si  telle  est  l'opinion  de  MM.  les  jurés,  nous  ne  ferons 
rien  pour  l'ébranler.  Seulement,  nous  voulons  pouvoir  dire 
qu'ils  ont  été  exactement  avertis  et  qu'ils  ont  prononcé  en 
parfaite  connaissance  de  cause. 


1851 


M.  LÉON  FAUCHER. 


1. 


25  septembre  1851. 

M.  Léon  Faucher  qui  se  fait  tirer  13  coups  de  canon,  de 
minute  en  minute,  à  son  entrée  à  Reims,  escorté  d'un  îovl 
piquet  de  gai-de  nationale  à  cheval,  et  13  autre  coups  de 
canon  à  sa  sortie  ;  M.  Léon  Faucher,  qui  a  tant  de  scrupules 
lorsqu'il  s'agit  d'observer  le  décret  du  24  messidor  an  XII, 
et  qui  en  a  si  peu  lorsqu'il  s'agit  d'observer  les  statuts  delà 
Légion-d'IIonneur,  lesquels  ne  permettaient  pas  qu'on  le 
promût  au  grade  d'officier  avant  qu'il  eût  été  quatre  années 
chevalier;  M.  Léon  Faucher,  qui  qualifie  «  d'ABIME  et  de 
»  DÉSASTRE  IMMENSE  »  la  Révolution  de  Février,  est  le 
même  M.  Léon  Faucher  qui,  signant  le  quatorzième,  de- 
mandait la  mise  en  accusation  de  MM.  Guizot,  Duchàlel, 
Salvandy,  Dumon,Gunin-Gridaine,  Jayr,  Hébert,  ïrézel  et 
Montcbello. 

M.  Léon  Faucher  a  prononcé  deux  discours,  fun  à  Reims, 
l'autre  à  Châlons. 

A  Reims  il  a  dit . 

«  Monsieur  le  président  du  tribunal  et  de  la  chambre  de  commerce, 
»  Je  n'ai  pas  oublié  et  je  n'oublierai  jamais  qu'après  l'amour  que  je 
rte  à  mon  pays  et  le  dévoûment  que  je  dois  mettre  à  le  servir,  mes 

préocoupations  les  plus  chères  doivent  être  pour  la  ville  qui  m'a  ouvert  la 

car.ièro  politique. 


M.  LÉO-N  1  Al  eu  EH.  311 

»  Élu  pur  elle,  j'entrai  dans  la  chambre  comme  membre  de  l'opposition 
modérée  et  constitutionnelle.  Bientôt,  je  vis  tomber  la  monarchie  ,  à  la 
chute  de  laquelle,  J2  dois  me  rendre  cette  justice,  je  n'ai  en  rien  contribué. 

»  Dans  ce  désastre  immense,  qui,  après  avoir  englouti  le  trône,  mena- 
çait d'engloutir  la  société  tout  entière,  je  compris  que  les  gens  de  bien  ne 
devaient  avoir  qu'une  seule  pensée ,  le  salut  de  la  patrie.  Je  ne  voulus 
plus  voir  dans  le  pays,  et  surtout  dans  cette  ville  qui  m'avait  nommé,  je 
ne  voulus  plus  voir  d'adversaires. 

»  Je  ne  vis  que  des  auxiliaires,  des  alliés,  des  amis  dans  tous  les  liona- 
mes  d'ordre,  de  bien  et  de  cœur  qui,  oubliant  leurs  anciens  dissentiments, 
se  vouaient  à  la  défense  de  la  société.  Je  n'avais  pas  l'ambition  de  gravir 
les  degrés  du  pouvoir  ;  mais  le  sort  et  la  confiance  du  président  de  la  Ré- 
publique m'appelèrent  dans  les  conseils  de  l'État.  Si  j'acceptai,  ce  fut 
pour  avoir  vu  des  capitaines  plus  anciens  et  plus  habiles  que  moi  se  re- 
tirer de  la  lutte,  vaincus  par  les  événements.  De  simple  soldat,  je  devins 
général,  et  j'arrivai  au  pouvoir  comme  nn  soldat  s'élance  sur  la  brèche, 
avec  le  ferme  propos  de  vaincre  ou  de  mourir. 

»  Les  circonstances  peuvent  devenir  difficiles,  et,  pour  conjurer  la  crise 
qui  nous  menace,  il  faut  que  tous  les  gens  de  bien  oublient  leurs  divi- 
sions, sans  inten-oger  les  antécédents  de  personne  et,  sans  regarder  de 
quel  côté  leur  viennent  leurs  auxiliaires.  Grâce  à  cette  union,  grâce  à  la 
concorde  des  honnêtes  gens,  les  périls  ne  tarderont  pas  à  disparaître,  et 
nous  pourrons  encore  espérer  un  bel  avenir  pour  notre  chère  France.  » 

M.  Léon  Faucher,  prétend  :  «  QuHl  peut  se  rendre  cette 
»  justice  qu'il  n'a  en  l'ien  contribué  à  la  chute  de  la  mo- 
»  narchie.  » 

Je  Je  demande  :  Que  pouvait  donc  Taire  de  plus  M.  Léon 
Faucher  que  de  mettre  en  accusation  le  ministère  ? 

J'ajoute  :  Qu'est-ce  que  le  ministère  Guizot  avait  donc 
fait  de  plus  que  le  miiuslère-FauchiM-? 

Le  jour  où  le  ministère-Faucher  serait  mis  en  accusation, 
qu'y  aurait-il  h  retrancher  à  l'acte  de  mise  en  accusation 
du  ministère-Guizot  dressé  par  M.  Faucher? 

M.  Léon  Faucher  qui  qualifie,  en  1851,  de  «  DÉSASTRE 
»  IMMENSE  »  la  révolution  du  2i  février,  s'exprimait  en 
des  termes  très  différents  le  20  mars  1848  ;  il  voyait  eu  elle, 
à  cette  époque  le  «  triomphe  de. la  liberté.  » 

Sa  profession  de  foi  est  là  pour  l'attester  : 

«  Citoyens, 
»  Le  jour  même  où  la  %ille  de  Reims  m'honorait  de  son  mandat,  après 
une  lutte  g'orieuse,  vous  l'avez  élargi  et  élevé  comme  par  pressentiment 


312  1851. 

prophétique  des  événements  qui  devaient  s'accomplir.  Le  choix  que  ve- 
naient de  faire  les  électeurs  a  été  ratifié,  vous  le  savez,  par  les  acclama- 
tions du  peuple. 

»  Je  vous  le  disais  alors  avec  un  légitime  orgueil  et  avec  un  entier  dé- 
voûment  :  «  Je  ne  me  considère  pas  comme  le  mandataire  exclusif 
»  d'une  classe  d'hommes,  quelque  honorables  qu'ils  soient  ;  je  dois,  je 
»  veux  être  le  représentant  de  tous  les  citoyens,  et  des  plus  humbles,  des 
»  plus  laborieux  avant  tous  les  autres.  » 

»  C'est  à  vous  déjuger  ma  conduite,  citoyens;  mais  je  crois  ponvoir 
dire  qu'elle  a  été  conforme  à  mes  paroles.  J'ai  la  conscience  d'avoir  fait, 
pendant  deux  ans,  dans  la  chambre  élective,  ce  que  j'avais  fait  pendant 
quinze  ans  dans  la  presse  ;  d'avoir  combattu  sans  relâche  le  gouvernement 
personnel,  la  corruption  et  le  privilège;  d'avoir  défendu  sans  faiblesse  la 
liberté,  le  droit,  la  cause  de  la  Révolution. 

»  Fidèle  au  serment  que  j'avais  prêté,  je  n'appelais  pas  la  République; 
je  l'accepte  aujourd'hui  loyalement,  hautement,  sans  an-ière- pensée.  Ce 
que  je  voulais,  ce  que  je  poursuivais  de  toutes  mes  forces,  c'était  le  gou- 
vernement du  pays  par  le  pays.  La  monai-chic  nous  l'a  refusé,  la  Piépubli- 
que  nous  le  donne  :  j'y  apporterai,  si  vous  m'en  jugez  digue,  mon  humble, 
mais  énergique  concours.  La  République  vivra  ;  elle  vivra,  si  nous  le  vou- 
lons, forte  et  durable  :  c'est  à  nous  de  prouver  qu'elle  est  compatible,  en 
France,  avec  l'ordre  et  avec  les  grands  principes  sur  lesquels  repose  la  so- 
ciété. Je  travaillerai,  pour  ma  part,  avec  bonheur,  à  démontrer  à  l'Eu- 
rope, qui  nous  contemple  pour  nous  imiter,  que  le  meilleur  gouvernement 
est  celui  auquel  s'associe  tout  le  monde. 

»  Vous  m'avez  vu  à  l'œuvre  dans  l'Assemblée  dont  la  révolution  de  Fé- 
vrier vient  d'abréger  la  carrière.  Vous  savez  que  je  déteste  l'anarchie  à 
l'égal  du  despotisme,  que  je  souhaite  avec  passion  la  liberté  et  la  grandeur 
de  la  France,  que  l'amélioration  du  sort  des  classes  laborieuses  a  fait  le 
principal  objet  de  mes  études  et  de  mes  écrits.  C'est  à  vous  maintenant 
d'examiner  si  je  puis,  aujourd'hui  comme  hier,  servir  les  intérêts  et  con- 
tribuer aux  destinées  de  la  nation. 

»  On  vous  dira  que  des  circonstances  noiivelles  demandent  des  hommes 
nouveaux.  Je  comprends  que  ceux  qui  occupaient  des  emplois  publics  ou 
qui  faisaient  partie  de  la  majorité  dans  les  chambres,  sous  la  monarchie, 
renti'cut  dans  la  vie  privée  à  ravénement  de  la  République.  Quant  à  ceux 
qui,  comme  moi,  n'ont  jamais  quitté  les  rangs  de  l'opposition  depuis  1830, 
qui  ont  défendu  pied  à  pied  le  terrain  de  la  liberté  lorsqu'il  pouvait  être 
périlleux  de  le  défendre,  ils  ne  croient  pas  que  le  moment  où  la  liberté 
triomphe  soit  pour  eux  celui  de  se  mettre  à  l'écart. 

»  Je  viens  donc,  mes  chers  concitoyens,  solliciter  vos  suffrages.  Ce  qui 
était  déjà  un  honneur  pour  moi  devient  aujourd'hui  un  devoir.  Les  circon- 
stances peuvent  paraître  dilliciles;  j'y  vois  une  raison  de  plus  d'ambition- 
ner le  poste  que  vous  m'avez  confié.  Si  les  électeurs  de  la  Marne  jugent  à 


M.  LÉON  FAUCHER.  313 

propos  de  me  continuer  le  mandat  que  j'avais  reçu  de  Reims,  je  n'eu  dé- 
serterai point  les  obligations,  quoi  qu'il  arrive. 

»  Veuillez  agréer,  citoyens,  l'assurance  de  mon  entier  dévoûment. 

J>  Paris,  le  20  mars  1848. 

»    LÉON  FAUCHER.   » 

Ainsi  parlait  M.  Léon  Faucher  à  l'époque  où  il  voulait  être 
le  représentant  de  tous  les  citoyens  et  des  plus  humbles  et 
des  PLUS  LABORIEUX  AVANT  tous  les  autres  ! 

Il  avait,  disait-il,  la  passion  de  la  liberté  ! 

On  vient  de  lire  sa  profession  de  1848.  Maintenant,  qu'on 
lise  l'incroyable  discours  qu'il  a  prononcé  à  Châlons  : 

«  Messieurs, 

»  Je  me  suis  dérobé  à  la  gestion  des  affaires  publiques  pour  venir  m'as- 
seoir  pendant  quelques  instants  au  milieu  de  vous  et  pour  assister  à  cette 
fête  du  travail  que  vous  encouragez  par  vos  récompenses  et  vos  conseils, 
que  vous  honorez  par  vos  exemples.  Il  n'est  pas  d'homme  politique  qui, 
dans  les  luttes  de  chaque  jour,  ne  cherche,  pour  calmer  son  imagination 
et  réchauffer  son  cœur,  les  épanchements  de  la  famille;  mais,  la  campa- 
gne terminée,  c'est  à  la  famille  électorale  qu'on  vient  demander  force  et 
appui. 

»  Avant  les  difficultés  de  1852,  j'ai  éprouvé  le  besoin  de  m'appuj'er  en- 
core sur  votre  affection  et  sur  votre  estime.  Je  reçois  avec  reconnaissance, 
avec  bonheur,  et,  laissez-moi  le  dire,  avec  orgueil ,  les  témoignages  qui 
m'en  sont  prodigués.  Mes  premiers  liens  avec  votre  département  s'étaient 
formés  dans  des  temps  calmes.  Les  épreuves  des  mauvais  jours  les  ont  ci- 
mentés. 

»  Quand  je  songe  à  la  confiance  que  vous  placez  en  moi,  sûr  du 
dévoûment  par  lequel  j'y  réponds,  je  vous  demande  la  permission  de  la 
considérer  comme  un  lien  indissoluble.  Ce  dévoûment,  voilà  ce  qu'à  Châ- 
lons et  à  Reims,  dans  les  paroles  qui  m'ont  été  adressées,  on  a  bien  voulu 
louer  dans  votre  représentant. 

»  Ne  m'en  faites  pas  un  mérite,  messieurs.  Le  dévoûment  aujourd'hui 
devrait  être  une  vertu  vulgaire,  car  la  patrie  a  besoin  du  nôtre  tous  les 
jours.  11  est  pour  les  citoyens,  dans  les  circonstances  présentes,  ce  qu'est 
pour  les  soldats  le  courage  devant  l'ennemi.  Vous  vous  rappelez  de  quelle 
hauteur  la  France  tomba  dans  Yabime  de  Février.  Vous  savez  comment  la 
Providence,  prenant  Louis-Napoléon  par  la  main,  s'est  servie  de  lui  pour 
rétablir  l'ordre.  Une  dernière  barrière  nous  retient  ;  ce  ne  sera  pas  trop 
des  efforts  persévérants,  désintéressés  et  patriotiques  de  tous  les  bons  ci- 
toyens pour  la  détruire  ou  pour  l'abaisser. 

»  J'ai  dit,  messieurs,  que  le  dévoûment  ne  devait  pas  nous  coûter  au- 
jourd'hui, j'ajoute  que  pour  vous  et  pour  vos  représentants  le  doute  s'a- 
pluuit  et  les  voies  sont  faciles.  L'esprit  public,  dans  ce  département,  n'est 


314  18ôi. 

pas  seulement  ferme  et  modéré,  il  a  de  plus  la  hardiesse  opportune  et  leà 
ressources  de  l'initiative.  C'est  de  CLâlonsmème  qu'est  parti,  dès  1849,  le 
premier  cri  de  révision  ;  ce  cri  qui  a  trouvé  pour  écho,  eu  1851,  les  signa- 
tures de  1,700,000  pétitionnaires  et  les  votes  de  quatre-vingts  conseils  gé- 
néraux. 

»  Vous  avez,  messieurs,  clairement  indiqué  le  Lut,  et,  selon  votre  ha- 
bitude, vous  ne  vous  êtes  pas  laissé  détourner.  Vous  avez  fait  cela  sans 
vous  agiter  ni  vous  émouvoir,  eu  hommes  qui  savent  que  la  France  est 
majeure,  et  qu'aucun  obstacle  ue  peut  arrêter  ni  aucun  lien  enchaîner  sa 
volonté.  Honneur,  messieurs,  à  votre  résolution  et  à  votre  prévoyance. 
Vous  avez  placé  bien  haut  le  drapeau  du  département  de  la  Marne  ;  nous 
nous  efforcerons,  mes  honorables  collègues  et  moi  (car  ils  nous  permet- 
tront de  parler  ainsi  pour  eux),  de  nous  montrer  dignes  de  le  porter.  » 

Conimenl  M.  Léon  Faucher,  doue  d'un  esprit  si  pénétrant 
et  d'un  coup-d'œil  si  prompt,  ne  s'est-il  aperçu  qu'en  1851 
que  la  révolution  du  24  Février  1848  fût  un  ABIME  ? 

Le  15  février  1849,  étant  ministre  de  l'intérieur  comme  il 
l'est  aujourd'hui,  25  septembre  1851,  M.  Léon  Faucher  la 
jugeait  tout  autrement,  car  il  s'exprimait  ainsi  : 

a  Les  journées  du  23  et  du  24  Février  1048  ont  changé  le  principe  et  la 
forme  du  gouvernement  en  France.  La  monarchie  a  fait  place  à  la  Ré- 
publique. Cette  grande  révolution  s'e.it  accomplie  presque  sans  résistance 
et  en  quelques  heures.  Jamais  la  Providence  n'avait  révélé  avec  plus  d'é- 
clat des  desseins  longtemps  méconnus  par  les  hommes. 

»  La  révolution  de  Février  a  ét.-ibli  en  France  la  suffrage  universel;  elle 
a  appelé,  et  ce  sera  son  éternel  honneur,  à  la  vie  politique,  sans  troubles 
ni  diiUcultés,  la  nation  tout  entière  ;  l'égalité  politique  est  venue  compléter 
et  fortifier  l'égalité  civile.  La  nation  s'appartient  désormais,  et  tous  les  ci- 
toyens concourent  au  gouvernement. 

»  Une  révolution  qui  a  fait  d'aussi  grandes  choses  mérite  de  rester  dans 
la  mémoire  et  de  prendre  place  dans  la  reconnaissance  du  peuple.  » 

Avant  qu'il  ne  fût  ministre  de  l'intérieur  et  même  repré- 
lanl  du  peuple,  M.  Léon  Faucher  avait  expliqué  et  justifié 
en  ces  termes  la  révolution  du  24  Février  : 

a  Je  considère  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  comme  la  juste  ]iunition  des 
fautes  que  la  bourgeoisie  a  commises.  Je  reconnais  que  les  classes  labo- 
rieascj,  jusque  dans  leurs  colères,  sont  les  instruments  de  la  Providence, 
qui  veut  transférer  le  pouvoir  en  d'autres  mains,  b 

Qu'a-t-on  fait  pour  ces  classes  laborieuses,  instruments 
de  la  Providence? 


M.  LEON  FALCllKR.  31:3 

Je  le  demande  à  M.  Léon  Faucher  lui-même. 

Le  droit  universel  de  suflrage  avait  élé  consacré  par  trois 
élections  :  élection  du  28  avril  1848,  élection  du  10  dé- 
cembre 1848,  élection  du  13  mai  1849.  Ce  droit,  on  le  leur 
a  enlevé  ! 

3,^00,000  électeurs  ont  élé  exclus  des  collèges  électoraux 
et  assimilés  aux  vagabonds  dans  ces  termes  dédaigneux 
dont  se  servait  à  la  tribune,  le  2o  mai  1850,  M.  Léon 
Faucher  : 

tt  Ou  dit  que  lu  coiisolatiou  des  iudividusqui  ne  possèdent  pas,  qui  ne 
sont  pas  chefs  d'industrie  ou  qui  n'ont  pas  été  favorisés  par  la  fortune, 
c'est  de  participer  à  l'exercice  du  gouvernement.  Eh  bien!  je  répète,  avec 
l'honorable  M.  Thiers,  que  la  société  leur  doit,  à  ceux  là,  tout,  excepté  le 
gouvernement;  elle  ne  leur  doit  leur  part  de  gouvernement  que  s'ils  sont 
dans  les  conditions  naturelles  pour  y  prétendre,  et,  s'ils  ne  sont  pas  dans 
ces  conditions,  elle  ne  leur  doit  rien.  » 

Qu'appelez-vous,  monsieur,  les  conditions  natuixlles? 
N'est-ce  donc  pas  une  condition  naturelle  que  d'avoir  été 
soumis,  aussitôt  l'âge  de  vingt  ans  accomplis,  à  l'obligation 
du  tirage  au  sort  et  à  l'éventualité  de  sept  années  de  ser- 
vice sous  les  drapeaux?  Vous  trouvez  les  Français  de  vingt 
ans  excellents  pour  donner  le  cinquième  de  leur  vie,  et 
vous  ne  les  trouvez  pas  bons  à  vingt-un  ans  pour  donner 
leur  voix  à  un  représentant  ! 

Vous  dites,  dans  votre  discours  de  Châlons,  que  la  France 
esf  MAJEURE?  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire,  si  cela  ne 
veut  pas  dire  que  tous  les  Français  majeurs  ont  le  droit  de 
voter  ? 

Lorsqu'un  minisire  parle  solennellement,  il  devrait  parler 
clairement.  Que  signifient  ces  mots  :  une  DERNIÈRE  bar- 
rière NOUS  RETIENT  ;  AUCUN  OBSTACLE  ne  peut  arrêter, 
AUCUN  LIEN  ne  peut  enchaîner  la  volonté  de  la  frange 

MAJEURE? 

Si  ces  mots  ne  sont  pas  une  provocation  à  fouler  aux 
pieds  la  Constitution,  ils  n'ont  aucun  sens;  et  s'ils  sont  une 
provocation,  ils  manquent  de  franchise,  conséquemment  de 
vigueur. 


316  1851. 

Mais  non,  vous  vous  calomniez  vous-même  :  il  ne  se  peut 
pas  que  vous  ayez  eu  un  seul  instant  l'idée  de  détruire  la 
dernière  barrière  placée  dans  la  Constitution,  l'idée  de 
passer  outre  l'obstacle  qu'elle  vous  oppose,  l'idée  de  rompre 
le  lien  par  lequel  elle  vous  lie. 

Rapporteur  de  la  loi  du  31  mai,  vous  avez  reconnu  en  ces 
ternies  les  devoirs  que  vous  imposait  la  lettre  de  la  Consti- 
tution dont  vous  éludiez  Vesprit  : 

«  Il  n'y  a  dans  La  Constitution  qne  ce  qui  est  écrit  dans  la  Constitution. 
Nous  ne  pouvons  pas  dire  que  les  citoyens  ne  voteront  qu'à  l'âge  de  vingt- 
cinq  ans,  attendu  que  la  Constitution  dit  qu'ils  voteront  dès  l'âge  de  vingt- 
et-un  ans.  » 

Dans  une  autre  circonstance,  le  25  avril  1849,  écrivant  au 
préfetde  la  Haute-Marne,  vous  poussiez  ainsi  jusqu'au  scru- 
pule le  respect,  non  pas  seulement,  cette  fois,  de  la  lettre^ 
mais  de  Vesprit  de  la  Constitution  : 

«  Si,  dans  le  but  de  maintenir  le  resiiect  pour  la  Comtilution  et  pour  ses 
principes,  le  législateur  a  voulu  frapper  de  nullité  tout  suffrage  qui,  dans 
sa  forme,  les  attaquerait  ouvertement,  il  est  évident  qu'à  plus  forte  raison 
cette  nullité  absolue  doit  atteindre  tout  suffrage  qui,  dans  son  essence  mê- 
me, est  un  acte  d'hostilité  contre  la  Constitution.  » 

Non,  non,  il  ne  se  peut  pas  que  le  respect  de  la  loi  ne  soit 
pas  un  lien  qui  vous  lie  après  cette  déclaration  si  formelle 
faite  par  vous,  le  7  août  1848,  à  la  tribune  législative  : 

«  Il  me  semble  que  quand  je  parle  du  règne  des  lois,  je  parle  des  lois 
de  la  République!  Quel  est  le  gouvernement  auquel  nous  obéissons  tous? 
Mais  c'est  la  République.  Est-ce  que  la  République  peut  vivre  autrement 
que  par  le  respect  des  lois,  comme  tous  les  gouvernements  qui  l'ont  précé- 
dée ?  Quand  je  demande  qu'on  respecte  les  lois,  n'est-ce  pas  demander  que 
l'on  respecte  la  République?  Est-ce  que  j'ai  besoin  d'en  faire  la  profession 
de  foi?  Est-ce  que,  quand  j'ai  promis  quelque  chose,  j'ai  besoin  de  prêter 
serment?  Ce  que  j'ai  dit  une  fois,  ne  sait-on  pas  que  je  le  tiens  ?  » 

Car  si  vous  pouviez  oublier  le  respect  de  la  Constitution 
et  de  la  loi,  vous  vous  souviendriez  des  termes  de  l'acte  de 
mise  en  accusation  dressé  le  22  février  1848,  et  signé  :  Léon 
Faucher. 


M.  LEON  FAUCHER.  317 


II. 


14  septembre  1851. 

Le  2  août  1851,  M.  Léon  Faucher,  pour  obtenir  que  l'As- 
semblée législative  prorogeât  jusqu'au  31  décembre  1870  la 
surtaxe  perçue  sur  les  boissons  à  Paris,  avait  déclaré  : 

Que  le  taux  de  la  surtaxe  n'était  que  de  2  francs,  lors- 
qu'on réalité  il  était  de  7  francs  ; 

Que  ce  surcroît  d'impôt  n'avait  rien  d'onéreux; 

Que  les. producteurs  des  pays  viticoles  ne  seraient  pas 
fondés  à  s'en  plaindre. 

Il  était  à  présumer  que  cette  déclaration  ne  resterait  pas 
sans  réponse  ;  c'est  ce  qui  est  arrivé  au  sein  du  conseil  gé- 
néral de  la  Gironde,  où  M.Hovyn-Tranchère  a  opposé  en  ces 
termes  M.  Léon  Faucher  économiste  h  M.  Léon  Faucher  mi- 
nistre : 

«  En  1842,  M.  Léon  Faucher,  qui  n'était  pas  encore  ministre  de  l'in- 
térieur, estimait  que  la  surtaxe  dépassait  7  fr.,  et  décomposait  ainsi  les 
droits  qni  frappent  les  boissons  à  leur  entrée  dans  Paris  : 

»  Taxe  d'octroi  pour  la  -ville  de  Paris,  décime  compris. . .       4  fr.  40  c. 

»  Prélèvement  du  Trésor,  comprenant  les  droits  de  circu- 
lation, de  licence  et  de  détail,  décime  compris 8      80 

13fr.20c. 
»  La  surtaxe  est  donc  de 7       15 

puisqu'un  hectolitre  paye,  à  l'enti'ée  de  Paris,  pour  droits  de 

toute  nature,  un  chiffre  total  de 20  fr.  .35  c. 

»  C'est  donc,  d'après  l'aveu  de  M.  Léon  Faucher  lui-même,  un  chiffre 
de  7  fr.  15  c.  dont  chaque  hectolitre  de  vin  entrant  dans  Paris  va  être 
surtaxé  pendant  douze  ans,  soit  16  fr.  30  c.  par  barrique  bordelaise;  et 
si  l'on  applique  ce  chiffre  à  la  consommation  habituelle  de  Paris,  on  ar- 
rive à  cette  conclusion  :  c'est  que  le  nouvel  impôt  pi'élevé  sur  les  pays 
vignobles,  au  profit  de  la  municipalité  parisienne,  sera  de  sept  millions 
par  an,  de  quatre-vingt-quatre  millions  au  bout  des  douze  années  que  la 
complaisance  du  gouvernement  vient  d'ajouter  à  l'exercice  de  la  surtaxe.  » 

Quelques  expressions  de  blâme  ayant  paru  dures  à  M.  le 
président  Duffour-Dubergier  et  à  M.  Denjoy,  ils  en  ont  de- 


318  1^51. 

mandé  la  supprossion;  mais  M.   IIin-^n-Tranchère   a   ré- 
pliqué : 

«  En  présence  des  intérêts  de  mon  pays  depuis  si  longtemps  méconnus, 
en  voyant  nos  besoins  les  pins  sacrés  continuellement  mis  de  coté,  en 
voyant  nos  plaintes  éternellement  laissées  sans  satisfaction,  je  n'ai  vn 
que  mon  département,  et  je  n'ai  pas  cru  inutile  de  rappeler  à  M.  le  mi- 
nistre de  l'intérieur  qu'il  avait  oublié  et  renié,  par  sa  conduite  envers 
nous,  les  convictions  de  toute  sa  rie.  (Tr^s  bien!)  » 

M.  Princeteau  a  dit  ensuite  : 

«  Nous  ne  pouvons  absoudre  l'économiste  du  mal  qu'il  vient  de  faire  :i 
nos  populations  parla  double  désertion  de  ses  principes  et  de  nos  intérêts. 

»  Les  justes  reproches  que  nous  avons  le  droit  de  lui  adresser  r.e  sau- 
raient lui  arriver  sous  une  forme  trop  sévère.  Ils  devront  avoir  d'autant 
plus  d'autorité  qu'ils  émaneront  d'hommes  dont  il  connaît  le  respect  pour 
l'autorité  et  le  dévouement  à  l'ordre. 

»  Je  m'oppose  donc  à  tout  aiTaihlissement  du  rapport,  qui,  quelque 
énergique  qu'il  soit,  est  encore  an-dessous  du  sentiment  de  nos  com- 
mettants. i> 

La  rédaction  du  rapport  a  été  maiiilonuo  ]iai'  :10  voiv 
contre  6  ;  et  voici  cnuiment  ce  vote  est  apprécié  par  un 
journal  ultra-réacliounaire,  le  Courrier  de  la  Gironde  : 

«  Un  publieiste  a  consacré  une  partie  de  sa  vie  à  défendre  une  cause  et 
h  faire  triompher  un  système.  Pendant  vingt  ans,  il  s'est  appliqué  à  en 
poursuivre  le  triomphe.  Il  y  a  conquis  son  autorité  et  sa  gloire.  Et  le  jour 
où  l'homme  d'étude,  devenu  homme  d'État,  a  pris  en  main  le  pouvoir, 
objet  de  ses  légitimes  convoitises,  qui  va  lui  permettre  enfin  de  doter  son 
pays  des  bienfaits  si  vantés  de  ses  doctrines,  ce  jour-là,  le  ministre  renie- 
rait l'écrivain,  emploierait  sa  puissance,  non  à  propager,  mais  à  étouffer 
ses  doctrines,  consommant  ainsi  la  plus  scandaleuse  trahison  contre  ses 
prosélytes  et  contre  lui-même  ! 

»  Oui,  de  pareilles  atteintes  aux  idées  de  la  plus  vulgaire  morale  peu- 
vent se  rencontrer  dans  la  vie  des  hommes  publics  de  notre  triste  époque; 
mais,  pour  l'honneur  de  la  conscience  humaine,  il  importe  que  de  tels  ac- 
tes de  félonie  ne  passent  pas  absous  par  le  silence.  Il  importe  qu'une  pro- 
testation se  fasse  entendre  comme  un  châtiment  pour  le  coupable  d'au- 
jourd'hui, et  un  avertissement  pour  le  coupable  de  demain  qui  tenterait 
de  s'en  faire  l'imitateur.  » 

Les  membres  du  conseil  p:énéral  de  la  Ciironde  étaient 
fondés  à  reprocher  à  M.  Léon  Faucher  sa  1ionl(Hise  aposta- 
sie; mais   eux-mêmes   sonl-ils  lùcn  coiMiiiits   d'élre   plus 


^f.  LHOX  FAUCIlEn.  319 

conséquents  lorsqu'ils  demandent  la  liberté  des  échanges 
en  même  temps  que  la  compression  des  idées  ? 

Toutes  les  libertés  se  tiennent;  toutes  sont  les  anneaux 
de  la  môme  chaîne;  rompre  un  anneau,  c'est  briser  la 
chaîne. 

M.  Léon  Faucher  est  en  contradiction  avec  son  passé, 
cela  est  vrai,  mais  il  est  conséquent  avec  son  présent  ;  il 
craint  la  liberté  des  idées,  il  ne  doit  plus  vouloir  de  la  li- 
berté des  échanges. 

Plus  de  liberté  sous  aucun  nom  :  ni  liberté  de  la  pensée, 
ni  liberté  du  commerce. 


4851. 


SOYEZ  LOGIQUE  ! 


I'  Le  journal  le  plus  en  crédit  {\e  Journal  des  Dé- 
bals J,  et  (jui  i)assait  pour  recevoir  les  inspirations  de 
Napole'on,  prêcliait  le  retour  aux  principes  monarehi- 
ques  11  déchirait  chaque  jour  les  éci-ivains  de  l'école 
phikisopliique,  dont  les  écrits  avaient  le  plus  contribué 
a  la  révolution,  et  allait  jusqu'à  proposer  d'expulser  les 
cenflrcs  de  Voltaire  et  de  Rousseau  du  Panthéon.  » 
BAKON  PELET  (de  la  Lozère). 
Opinions  de  Napoléon. 


26  septembre  1851 

Si  je  n'étais  pas  le  partisan  absolu  de  la  liberté  absolue  , 
pour  réglementer  toute  la  presse  je  ne  voudrais  qu'une 
seule  loi  :  ce  serait  une  loi  qui  condamnerait  tout  écrivain 
à  être  logique,  à  avancer  toujours  et  à.  ne  reculer  jamais. 

Ce  qui  fait  la  confusion  des  idées,  le  babélisme  des  opi- 
nions, c'est  que  personne  ne  conclut  et  que  tout  le  monde 
s'arrête  à  mi-chemin.  On  hasarde  une  proposition,  et  l'on 
n'ose  pas  en  déduire  les  conséquences. 

Si  vous  êtes  républicain,  soyez  républicain. 

Si  vous  êtes  légitimiste,  soyez  légitimiste. 

Soyez  enfin  ce  que  vous  èlcs  ! 

Qui  poui'rait  me  dire  ce  qu'est  et  ce  que  veut  le  Journal 
des  Débats  ? 

Je  lis  dans  ce  journal  l'arlicle  suivant  : 

«  La  France  ne  peut  vivre  tivcc  le  principe  d'j  di'.sorJre  et  de  ruine  que 
le  24  fé\rier  !i  décliauK' dans  le  monde.  I.a  révolutidn  de  fVvricr,   même 


SOYEZ  LOGIQUE  î  m 

amortie,  même  amendée,  corrigée,  amélioi-ée,  c'est  toujours  In  révolution 
de  février,  c'est-à-dire  le  règne  d'une  idée  fausse,  anarchiqiic,  inconnja 
tible  avec  l'honneur  et  la  dignité  du  pays,  avec  le  bon  ordre,  le  repos  et  la 
paix  de  la  société,  de  toute  société.  Oui,  l'épreuve  est  faite  et  complète. 
Le  pays  s'est  cru  sauvé  le  4  mai  1948,  avec  l'Assemblée  constituante  -,  il 
s'est  cru  sauvé  le  25  juin,  avec  la  dictature  du  général  Cavaignac  ;  il 
s'est  cru  sauvé  le  10  décembre,  avec  M.  Louis  Bonaparte;  il  s'est  cru 
sauvé  le  \'i  mai  1849,  avec  l'Assemblée  actuelle.  Après  avoir  été  sauvé  si 
souvent,  tout  ce  qu'il  a  gagné,  c'est  d'avoir  plus  que  jamais  besoin  de 
l'être.  Toutes  ces  prétendues  victoires,  tous  ces  progrès  menteurs  nous  ont 
conduits  on  nous  sommes,  au  défilé  de  1852,  à  ce  labyrinthe  où  nous 
sommes  renfermés  sans  pouvoir  y  rester,  sans  pouvoir  en  sortir,  à  une  si- 
tuation non  moins  grave  et  plus  compliquée,  plus  obscure  et  plus  inextri- 
cable que  celle  où  nous  étions  le  23  février.  Depuis  quatre  ans,  nous  avons 
remonté  laborieusement  la  pente  révolutionnaire  ;  mais  qui  nous  garantit 
que  dans  huit  mois  nous  ne  serons  pas  redescendus  jusqu'au  fond  de 
l'abîme?  Nous  sommes  condamnés  au  supplice  de  Sisyphe  :  incessamment 
rejeté,  le  rocher  fatal  retombe  incessamment  sur  nos  têtes.  A  ce  long  sup- 
plice de  la  France,  il  n'y  a  pas  deux  remèdes,  il  n'y  en  a  qu'un,  la  révi- 
sion totale.  Ce  n'est  pas  tel  ua  tel  article  de  la  Constitution  qu'il  faut  re- 
trancher ou  modifier  ;  c'est  le  principe  qu'il  faut  effacer  et  remplacer  par 
un  autre.  C'est  le  grand  ressort  de  la  machine  qu'il  faut  changer  ;  c'est 
le  pouvoir  exécutif  qu'il  faut  reconstituer  et  asseoir  sur  sa  véritable  base. 
Le  mot  que  tous  les  conseils  généraux  ont  répété  comme  un  mot  d'ordre, 
comme  le  mot  qui  résume  le  mieux  leurs  griefs  et  leurs  vœux,  c'est  le 
mot  de  stahililé.  Ils  se  montrent  tous  impatients  de  substituer  au  principe 
d'instabilité,  qui  est  la  base  de  la  Constitution  actuelle,  un  principe  de 
stabilité,  qui  est  la  condition  indispensable  de  l'ordre,  de  la  paix  et  de  la 
prospérité  publique.  Slubililé,  le  mot  est  plein  de  sens,  et  il  vaut  tout  un 
programme.  Pour  les  auteurs  et  pour  les  partisaus  de  la  Constitution  qui 
nous  régit,  le  pouvoir  modèle  est  le  pouvoir  à  courte  échéance,  à  échéance 
fixe  ;  pour  les  conseils  généraux  et  pour  le  pays,  c'est  le  pouvoir  à  longue 
eV/ieVnicc,  à  échéance  iUimilée,  autant  que  possible;  nous  ne  croyons  pas 
forcer  le  sens  du  mot  en  l'interprétant  ainsi.  » 

Je  dis  au  Journal  des  Débats  :  soyez  logique  ! 

Dès  que  vous  faites  résider  la  stabilité  dans  l'échéance 
illimitée  du  pouvoir,  partout  où  vous  avez  écrit  le  mot  sta- 
bilité, remplacez-le  par  le  mot  légitimité,  car  le  président 
delà  République,  eilt-il  été  élu  à  vie,  pourrait  mourir  de- 
main, soit  de  mort  naturelle,  soit  de  mort  violente. 

Est-ce  qu'avant  de  se  faire  oftiir  l'empire  héréditaire, 
Napolé.m  n'avait  pas  été  nommé  et  n'était  pas  consul  ù  vie? 

X.  21 


322  1S51. 

Sur  quoi  se  fonda-t-on,  on  I80i,  poiirclinngor  lo  consulat 
à  vie  en  empire  héréditaire?  —  On  se  fonda  sur  ce  motif 
que  le  premier  consul  pouvait  être  enlevé  à  la  France  par 
la  mort. 

On  n'a  qu'à  se  reporter  aux  discussions  préliminaires  h 
l'établissement  du  trône  impérial,  qui  curent  lieu  au  con- 
seil d'Etat,  et  l'on  y  lira  ce  qui  suit  : 

0  Fouclié  se  leva  et  dit  qr.e  cela  n'était  point  snfiîîant  ;  qn"il  fallait  ré- 
clamer des  institutions  qui  détruisissent  resp<'rance  des  conspirateurs,  en 
assurant  l'existence  du  gouvernement  au-DELA  de  la  rie  de  son  chef  {]'}.  » 

L'opinion  de  Fouché  ayant  prévalu  .  le  projet  suivant  fut 
rédigé  : 

Projet  de  dèchiralion  pOUr  l'élahVtssemeni  de  Vempire,  proposé  au  conseil  d'Elat 
par  les  présidents  des  sections,  en  1804. 

((  Les  conseillers  d'État,  délibérant,  d'après  l'autorisation  du  premier 
bonsul,  sur  le  vœu  exprimé  dans  l'adresse  du  Sénat, 

»  Considérant  que  l'intérêt  de  la  nation  est  d'avoir  un  gouvernement 
dont  les  principes  soient  fixes,  les  vues  permanentes,  les  projets  suivis,  la 
politique  invariable,  les  alliances  solides; 

»  Que  la  révolution  n'a  pas  été  commencée  par  la  nation,  en  17R9,  con- 
tre l'hérédité  de  la  suprême  magistrature,  et  que  si  elle  a  été  dirigée  depuis 
contre  la  famille  en  faveur  de  laquelle  les  représentants  du  peuple  avaient 
confirmé  cette  hérédité,  c'est  parce  que  cette  famille  s'est  armée  contre  la 
révolution  et  ses  principes  ; 

M  Que  la  nation  confirmera  sa  volonté  d'éloigner  cette  famille  en  appe- 
lant une  famille  nouvelle  et  la  plaçant  à  sa  tête  ; 

»  Que  l'hérédité  delà  suprême  magistrature  dans  une  famille  n'est  pas 
une  concession  dans  l'intérêt  de  cette  famille,  mais  une  institution  dans 
l'intérêt  dn  peuple  ; 

»  Que  le  moment  qui  appelle  une  pareille  institution  est  celui  où  de 
grands  dangers  ont  menacé  la  patrie  en  la  personne  dn  premier  consul, 
quand  l'Angleterre  a  armé  contre  lui  des  assassins,  et  où  d'autres  dangers, 
nés  des  hasards  de  la  guerre,  peuvent  menacer  le  chef  suprême  de  l'Etat; 

j/  Que,  puisque  l'hérédité  peut  écarter  les  dangers  qui  menacent,  ]iré- 
venir  les  malheurs  qu'on  redoute,  assurer  les  avantages  qu'on  désire,  la 
nation  a  un  intérêt  pressant  de  voir  adopter  cette  institution  ; 

»  Que,  s'il  existait  des  motifs  d'en  retarder  l'établissement,  ils  ne  pour- 
raient résulter  que  de  considérations  prises  des  relations  extérieures  de 
la  lîépubliquc,  que  le  chef   du    gouvernement    peut    seul  apprécier  dans 


fl)  Opinions  PE  NAPOI-Éon,  recueillien  par  un  membre   de  fon  conseil 
d'Etat^  par  le  Imron  it.i.F.t  'delà  l,o7.èio}.  l'<:33.  l'âge  52. 


SOYEZ  LOGIQUE  !  323 

toute  leur  étendue,  mais  qui  semblent  conseiller  plutôt  l'iiccélération  que 
les  délais  ; 

»  Que  l'hérédité  de  la  suprême  mafçistrature  est  nnalogne  aux  mœurs  de 
la  nation,  convenable  à  la  population,  adaptée  à  l'étendue  de  son  territoire; 

»  Que  la  nation  votera,  sans  hiisiter,  en  fa\eur  du  système  héréditaire, 
au  même  instant  où  elle  sera  appUée  à  la  garantie  solennelle  de  toutes 
les  institutions,  de  tous  les  droits  pour  lesquels  ses  armées  ont  combattu, 
et  que  le  même  acte  assurera  irrévocablement  et  sans  retour,  avec  l'héré- 
dité de  la  magistrature  suprême  dans  une  famille,  la  liberté  individuelle, 
celle  des  cultes,  la  sûreté  des  propriétés,  l'irrévocabilité  des  aliénations 
des  domaines  nationaux,  l'égalité  politique  et  civile,  le  système  représen- 
tatif pour  le  vote  des  impôts  et  des  lois,  et  eniin  l'abolition  des  privilèges 
détruits  et  de  tout  autre  droit  héréditaire  que  celui  qu'elle  proclamera 
pour  la  magistrature  suprême; 

»  Sont  d'avis  : 

»  1°  Qu'il  est  de  l'intérêt  de  lu  nation  française  de  déclarer  les  fonctiona 
du  premier  consul  héréditaires  dans  sa  famille  ; 

»  2°  Que  si  des  considéiatious  de  politique  extérieure  n'y  mettent 
obstacle,  le  moment  est  non  seulement  favorable,  mais  pressant,  pour 
proclamer  l'hérédité  de  la  magistrature  suprême  ; 

»  3°  Que  l'hérédité  doit  être  établie  sur  les  principes  posés  au  com- 
mencement de  la  révolution,  en  écartant  toutefois  ce  qui  fut  fait  par  un 
sentiment  de  défiance  envers  la  dynastie  que  la  révolution  a  rer.vei'sée,  et 
en  y  substituant  ce  qui  sera  nécessaire  à  la  conservation  de  la  dynastie 
nouvelle  que  la  révolution  aura  élevée  ; 

»  4*  Que  la  stabilité  et  la  force  de  la  puissance  héréditaire  et  les  droits 
de  la  nation  qui  l'aura  votée  doivent  être  inséparablement  garantis  dans 
le  même  acte,  par  des  institutions  fondées  sur  la  liberté  individuelle,  sur 
la  liberté  des  cultes,  sur  l'inviolabilité  des  propriétés,  sur  l'irrévocabilité 
des  ventes  des  domaines  nationaux,  sur  l'égalité  politique,  qui  permet  à 
tous  les  citoyens  de  parvenir  à  tous  les  emplois;  sur  l'égalité  civile,  qui 
assure  que  tous  les  citoyens  seront  jugés  suivant  les  m"mes  lois;  sur  le 
vote  de  ces  lois  par  une  représentation  nationale,  et  sur  l'octroi  annuel  des 
impôts,  après  le  compte  des  fonds  accordés  l'année  précédente  ; 

»  5°  Que  l'acte  constitutif  de  l'hérédité,  et  contenant  les  garanties  de  la 
nation,  ne  pourra  recevoir  de  changement  ou  de  modification  que  par  le 
vœu  du  peuple  français.  » 

Je  termine  en  disant  au  Journal  des  Débats  .'p^rstohilité. 
par  pouvoir  à  échéance  illimitée,  qu'entendez-vous? 
Eiitondcz-vous  Henri  V,  roi  de  France? 
Entendez-vous  Louis-Pln"lippe  II,  roi  des  Français? 
Entendez-vous  Louis-Napoléon,  empereur? 
Expliquez-vous. 
Vous  voulez  riuM'édilo  :  mais  hiqiielle.  et  comment? 


1851 


GUERRE  AUX  PHRASES. 


28  septembre  1851. 

Dans  une  réunion  qui  a  ou  lieu  à  Nouvion  (Aisne),  M.  Odi- 
lon  Barrot  a  fait  un  discours,  et  dans  ce  discours  il  a  dit  : 

«  Plus  rédirioe  politique  sera  Lien  assis ,  plus  il  pourra  supporter  les 
agitations  de  la  liberté.  Nos  publicistes  modernes,  qui  se  disent  républi- 
cains et  ne  sont  pas  môme  libéraux,  ignorent  trop  cette  liberté;  il  fau- 
dra bien  que  l'opinion  publique ,  forte  de  l'expérience  du  passé,  la  leur 
impose.  Depuis  le  premier  jour  où  je  suis  entré  dans  une  assemblée  poli- 
tique jusqu'à  celui  où  je  vous  parle,  je  n'ai  jamais  laissé  échapper  une  oc- 
casion de  rappeler  aux  gouveruemeuts  qui  se  sont  succédé  ce  besoin  do 
s'appuyer  sur  une  organisation  municipale  forte.  Ils  ont  méconnu  cette 
nécessité,  cédé  à  cette  facilité  si  séduisante  de  gouverner  avec  un  fil  cette 
société  française,  réduite  à  l'état  d'un  couvent  ou  d'une  armée  ;  cette  sé- 
duction les  a  perdus.  » 

Je  croyais  que  M.  Otlilon  Barrot  avait  été  président  du 
conseil  des  ministres  pendant  dix  mois  :  du  20  décem- 
i)re  1848  au  31  octobre  1849.  Qui  a  empêché  M.  OdiK.n 
Barrot.  pendant  ces  dix  mois,  de  donner  pour  assises  à  la 
Bépublifpie  démocratique  la  Commune  émancipée?  Au  lieu 
de  présenter  et  de  voter  d'urgence  la  loi  qui  a  supprimé  le 
suffi^age  universel  et  frappé  d'interdit  3,200.000  Fi\uicais 
majeurs,  que  ne  présentait-on  et  que  ne  votait-on  la  loi 
d'émancii  ation  des  37,000 communes  de  France? 

Finissons-en  donc  avec  les  discours  et  les  phrases  men- 
teuses. 

Guerre  aux  phrases  ! 


1851 


i;OUDRE  ET  LA  IJHEKTE  CONCILIES. 


28  septembre  1851. 
Quel  fécond  sujet  de  réilexions  que  les  paroles  si  vraies 
de  lord  Palmerston,  au  banquet  de  Tiverton!  Ces  paroles 
méritent  d'être  citées.  Nous  les  reproduisons  donc  : 

«  11  n'est  pas  un  étranger  qui  n'ait  été  frappé  de  l'ordre  qui  règne  par- 
tout en  Angleterre.  Ce  que  nous  admirons  le  plus  en  Angleterre,  ont-ils 
dit,  c'est  l'ordre.  On  n'y  voit  pas  de  soldats,  pas  de  gendarmes,  l'arme 
au  bras,  avec  des  baïonnettes  et  des  sabres  pour  faire  respecter  l'ordre , 
mais  seulement  quelques  policemen  civils  avec  de  petits  bâtons  entre  les 
mains  et  empressés  de  nous  indiquer  ce  que  nous  cherchons.  Voici  ce  qr.e 
j'ai  répondu  à  mes  amis  étrangers  qui  m'exprimaient  leur  admiration.  Ce 
résultat  que  vous  admirez,  nous  le  devons  d'abord  au  grand  bon  sens,  à  la 
bonté  de  cœur  et  aux  admirables  qualités  qui  appartiennent  au  peuple 
anglais.  Mais  ensuite  et  plus  encore  nous  le  devons  à  ceci  :  c'est  que  la 
justice  est  bien  administrée  en  Angleterre.  Tout  homme  ici  sait  parfaite- 
ment que  d'homme  à  homme  la  justice  est  bien  impartialement  rendue, 
sans  faveur  ni  sans  influence  de  quelque  côté  que  ce  soit.  Voilà  pourquoi 
l'Anglais  a  foi  dans  la  loi  et  ne  s'empare  pas  de  la  loi  pour  se  faire  jus- 
tice. 11  sait  que  les  dépositaires  de  l'administration  de  la  justice  la  rendent 
avec  équité.  De  plus,  ici,  tout  homme  est  libre  d'exprimer  ses  opinions, 
quelles  qu'elles  pu)=scnt  être.  S'il  a  tort,  il  est  combattu  par  ceux  qui 
peuvent  le  ramener  h  la  raison  ;  s'il  a  raison,  il  persuade  ceux  qui  ont  tort. 
La  lutte  des  opinions  est  une  guerre  pacifique  qui  produit  toujours  les 
plus  heureux  résultats.  Enfin  le  gouvernement  et  le  parlement,  depuis 
nombre  d'années,  ne  cessent  pas  de  travailler  avec  zèle  à  chercher  et  à 
exécuter  les  grands  perfectionnements  politiques  et  sociaux.  (Applaudisse- 
ments.) Ecarter  les  abus  et  faire  des  améliorations  ,  tel  a  toujours  été  le 
"but  des  gouvernements  qui  se  sont  succédé  en  Angleterre.  Auisile  peuple 


326  185t. 

a-t-il  toujours  été  content  de  ce  qui  !i  été  t'ait,  et  b'il  y  a  (judijuc  cLocc  à 
faire  encore,  il  attend  patiemment,  sûr  que  l'on  s'en  occupera.  » 

C'est  un  ministre,  c'est  le  ministre  d'une  monarchie,  c'est 
le  ministre  d'un  gouvernement  aristocratique  qui  parle 
ainsi ,  avec  cette  simplicité  que  donne  la  conscience  de  la 
vérité.  Aussi  le  journal  de  M.  Guizot,  le  tombeau  de  la  Fu- 
sion ,  V Assemblée  nationale ,  n'a-t-il  pas  de  paroles  assez 
Acres  pour  attaquer  lord  Palmerston.  Cela  n'a  rien  qui  doive 
étonner,  lorsqu'on  se  souvient  de  la  violence  avec  laquelle 
le  Journal  des  Débats  attaqua,  en  1846,  Robert  Peel,  le  plus 
grand  ministre  de  cette  période  qu'on  pourrait  appeler  :  la 
paix  de  trente  ans. 

M.  Guizot  raille  lord  Palmeston  et  le  traite  de  révolution- 
naire. Est-ce  que  je  me  tromperais?  Est-ce  que,  en  ciïét, 
j'aurais  perdu  ,  comme  l'affirme  M.  Veuillot,  la  raison  et  la 
mémoire?  Est-ce  que  ce  serait  à  Londres  qu'une  révolution 
aurait  éclaté  le  24  février  1848,  h  la  suite  de  lariuclle  la  Ré- 
publique démocratique  aurait  remplacé  la  royauté  consti- 
tutionnelle ? 


1851. 


UNE  DIFFÉRENCE  EBSENTIEIA.E. 


29  septembre  1851. 

Une  différence  essentielle  existe  entre  les  hommes  d'État 
d'Angleterre  et  les  hommes  d'État  de  France  :  les  hommes 
d'État  d'Angleterre  lorsqu'ils  arrivent  au  ministère  ne  re- 
nient pas  les  principes  auxquels  leur  opposition  a  dû  son 
triomphe.  Nous  avons  cité  les  paroles  si  justes  et  si  vraies 
de  lord  Palmerston  au  jjanquet  de  Tiverton;  rappelons 
celles  que  prononçait,  en  1817,  à  la  tribune  de  la  Chambre 
des  pairs,  M.  le  duc  de  Broglie. 

11  disait  : 

M.  DE  BROGLIE  :  «  Le  salut  public,  la  raison  d'l<2tat,  la  force  à  donner  au 
gouvernement,  je  n'en  fais  pas  de  différence.  On  me  l'a  dit ,  j'en  ai  reçu 
comme  un  autre  la  confidence  :  le  gouvernement  est  menacé,  il  faut  le  sou- 
tenir. C'est  donc  là  tout  l'argument  ;  car  je  ne  veux  pas  croire  qu'il 
puisse  exister  d'autre  part  d'autres  pensées  tout  à  fait  indignes  de  gens 
de  bien,  de  lâches  pensées  de  vengeance  et  de  revanche  contre  un  parti 
qui,  précédemment,  n'aurait  pas  Lien  usé  de  la  victoire  !  Malheur  à  ces 
APOSTATS  DE  LA  LIBERTÉ  qui  reprocheraient  au  plus  faible,  quel  qu'il 
soit,  d'en  invoquer  le  nom.  Je  ne  consentirai  jamais,  pour  ma  part,  à  li- 
vrer à  la  discrétion  de  l'autorité  que  je  saurais  la  plus  juste,  ceux  que  je 
croirais  mes  plus  mortels  ennemis.  Et  qui  sait  si  je  n'assure  pas  par  là 
notre  sûreté  commune  contre  ces  mêmes  ennemis,  s'il  est  vrai  qu'il  eu 
existe?  Qui  sait  si  ce  ne  sont  pas  des  armes  que  je  leur  enlève  par  avance, 
en  écartant  les  lois  d'exception  ?  Qu'on  me  dise  quel  est  le  gouvernement 
auquel  la  législature  a  refusé  quelque  chose  !  Qu'on  me  dise  quel  est  celui 
qui  n'est  pas  tombé  de  faiblesse,  tous  les  pouvoirs  à  la  main  !  Je  crois  que 
c'est  un  devoir  religieux  de  mettre  une  digue  à  ce.i  entreprises  imprudcn- 


328  1851. 

tes.  Les  corps  politiques  sont  responsables  des  révolutions.  S'ils  défen- 
daient avec  vigueur  les  droits  qui  leur  sont  confiés,  l'équilibre  se  main- 
tiendrait et  la  nation  ne  s'éloignerait  pas  du  gouvernement. 

»  Si  jamais  les  liommes  d'Etat  s'étaient  embarqués  une  seule  fuis  sur 
cette  voie  nouvelle,  s'ils  avaient  abjuré  leurs  pratiques  pernicieuses,  en 
un  mot  s'ils  avaient  servi  la  liberté,  la  carrière  des  révolutions  se  serait 
refermée  derrière  nous.  Aucun  ne  l'a  voulu  jusqu'aujourd'liui. 

»  Je  n'ai  plus  qu'un  mot  à  dire.  La  suspensiun  de  la  liberté  individuelle 
n'a  été  mise  en  question  qu'une  fois  aux  Etats-Unis.  Ce  fut  sous  la  pré- 
sidence de  Jeflerson,  en  IBOÛ,  ce  fut  dans  un  temps  de  désordres  civils  et 
lors  de  la  conspiration  du  colonel  Burr.  Le  Sénat  eut  la  faiblesse  de  la 
proposer.  ïLiis  quand  on  porta  le  bill  h  la  Cliambre  des  représentants,  elle 
fut  saisie  d'un  tel  sentiment  d'aversion  ,  qu'elle  ne  voulut  pas  même  en 
souffrir  une  seconde  lecture.  Les  deux  partis  de  la  Chambre,  qui  représen- 
taient les  deux  partis  de  la  nn.tion,  avec  tout  l'emportement  des  passions 
du  moment,  se  réunirent  tout  d'une  voix,  et  au  dehors  les  honmies  des 
opinions  les  plus  opposées  s'apaisèrent, la  réconciliation  fut  en  un  uionient 
générale,  et  le  danger  s'éloigna  pour  toujours. 

»  J'oserais  presque  croire  que  le  même  bonheur  nous  arriverait  si  le 
gouvernement  nous  proposait  des  lois  de  liberté  pour  tous  les  partis,  au 
lieu  de  nous  proposer  des  lois  d'exception  contre  les  partis.  C'est  assez, 
depuis  vingt  ans,  de  nous  être  réciproquement  emprisonnés,  déchirés, 
haïs,  calomniés.  Parlons  à  tous  désormais  un  même  langage,  et  que  ce 
soit  un  langage  de  paix.  Faisons  de  tous  les  Français  des  frères,  en  les 
unissant  dans  des  jouissances  communes.  S'ils  goûtent  les  mêmes  bien- 
faits, s'ils  usent  des  mêmes  droits,  leurs  sentiments  se  rapprocheront. 
Soyons  sincères  surtout.  Cessons  de  traiter  les  livres  comme  des  suspects 
en  proclamant  la  liberté  de  la  presse  ;  ne  regardons  plus  les  garanties  de 
la  liberté  comme  un  tarif  de  douanes  qu'on  peut,  à  volonté,  élever  ou 
abaisser.  » 

Treize  ans  plus  lard,  le  20  décembre  1830,  M.  Guizut  pru- 
clamait,  à  la  tribune  de  la  Chambre  des  dcpulcs,  les  prin- 
cipes suivants  : 

M.  GuizoT  :  (t  Nous  ne  devons  jamais  oublier  que  nous  vivons  et  que 
nous  devons  vivre  sous  un  régime  do  liberté  ,  c'est-à-dire  de  liberté  pour 
le  faux  comme  pour  le  vrai,  pour  le  mal  comiuo  pour  le  liicn,  pour  un 
langage  inconvenant,  violent,  gross-ier,  comme  pour  un  langage  vrai  et 
mesuré.  Il  serait  vain  de  prétendre  étouffer  toutes  les  erreurs,  de  relever 
tous  les  mensonges,  toutes  les  inconvenances,  toutes  les  mauvaises  pa- 
roles. Dans  le  régime  où  nous  vivons,  je  le  répète,  les  corps  politiciuos, 
comme  les  individus,  ont  besoin  de  se  munir  d'une  large  provi-ion  de  fa- 
cilité et  quelquefois  même  de  dédain.  » 

En  1835,  M.  de  Broglie  était  i)résideiit  du  cviuu'il  des  mi- 


UNE  DIFFERENCE  ESSENTIELLE.  329 

nistros,  et  M.  Guizot  était  son  collègue.  Qu'ont-ils  fait?  Se 
sont-ils  souvenus  dos  princii^es  ([u'ils  avaient  proclamés, 
et  dont  l'application  eiU  été  raderniissenient  de  la  dynas- 
tie de  1830?  Les  ont-ils  maintenus?  Non,  ils  les  ont  reniés, 
et  ils  ont  présenté  les  lois  de  septembre,  qui,  en  interdisant, 
sous  les  peines  les  plus  sévères,  de  prononcer  le  nom  de  la 
République,  ont  contribué  plus  que  toute  autre  cause  à  son 
subit  avènement,  le  24  février  1848. 

11  faut  opter. 

Ou  MM.  de  Broglie  et  Guizot  avaient  tort  en  183o,  ou  ils 
avaient  raison  en  1817  et  en  1830. 

Nous  croyons  que  c'était  en  1817  et  en  1830  qu'ils  avaient 
raison  ,  et  que  ce  qu'ils  disaient  à  cette  époque  est  resté 
en  1851  non  moins  absolument  vrai. 


1851. 


l  ES  DEUX  ERES. 


I. 


30  septembre  1B51. 

La  communicalioii  entre  Londres  et  Paris,  par  le  Iclé- 
graphe-éleetrique  de  M.  Brelt,  est  entièrement  établie.  Voilà 
donc  encore  une  chimère  devenue  une  réalité,  grâce  à  la  loi 
de  M.  Brctt,  foi  qui  a  traversé  l'Océan,  et  grâce  h  l'inter- 
vention persévérante  du  comte  AHVed  d'Orsay,  qui  a  obtenu, 
il  y  a  un  an,  du  président  de  la  République,  qu'il  mît  son 
bon  vouloir  à  la  place  du  mauvais  vouloir  des  bureaux  ! 
Peut-être  le  même  succès  eût-il  été  réservé  à  M.  Petin  si  la 
même  intervention  avait  pu  se  faire  jour,  encore  cette  fois, 
entre  le  président  de  la  République  et  le  ministère  de  l'in- 
térieur! 11  semble  que  la  bureaucratie  ait,  en  France,  pour 
unique  fonction  de  ne  rien  faire  et  de  tout  empêcher.  Si 
tel  est,  en  effet,  son  rôle  ,  elle  le  remplit  d'une  façon  irré- 
prochable. Ce  ne  sera  pas  sa  faute  si  le  télégraphe  sous- 
marin  a  pris  place  parmi  les  progrès  accomplis,  ce  sera 
celle  du  président  de  République,  de  M.  le  comte  Alfred 
d'Orsay  et  de  M.  Brett. 

Deux  politiques  sont  en  présence  :  celle  du  prof/rcs  con- 
tinu et  celle  de  la  libeiié  comprimée  ;  on  sait  quelle  est  la 
nôtre.  Nous  sommes  pour  l'clat  de  civilisation  contre  Vétat 


LES  DEUX  EUES.  331 

de  siéfje,  pour  la  paix  contre  la  guerre,  pour  le  sovoi)-  con- 
tre le  pouvoir.  Nous  croyons  que  l'ère  du  pouvoir  et  de  la 
guerre  est  close,  que  Vère  dit,  savoir  et  de  la  paix  com- 
mence; Vére  du  pouvoir,  ce  fut  l'ère  des  privilèges  et  de  la 
guerre;  Vère  du  savoir,  ce  sera  l'ère  des  prodiges. 


H. 


Quel  est  le  vrai  danger  qui  menace  la  société  ? 

—  Le  paupérisme. 

Qui  cherche  le  moyen  de  le  combattre  et  de  l'anéanlir? 

—  Le  socialisme. 

Le  socialisme  est  donc  au  paupérisme  ce  que  l'antidote 
est  au  poison. 

Eh  bien  !  ce  n'est  pas  du  poison  dont  on  se  délie,  c'est  de 
Fanlidote. 


IIL 


Depuis  quand  n'existe-l-il  plus  de  guerres  de  religion  ? 

—  Depuis  que  la  liberté  des  cultes  existe. 
Quand  n'aura-t-on  plus  à  craindre  de  révolutions? 

—  Quand  toutes  les  libertés  et  les  libertés  de  tous  exis- 
teront. 


!851. 


U  SOUVERAINETÉ  QU'ON  A  DÉTRUITE. 


»'  Je  su's  converti  an  suffrage  universel  :  c'est  une 
chose  qui  me  paraît  v(?rifle'e  :  elle  est  suffisamment 
bonne...  Le  seul  hiconténicnl  que  je  trouve  au  suf- 
frage universel,  c'est  rjuil  ne  laisse  plus  kien  à  faire. 

THIEKS. 

.<  Il  est  prouve  pour  moi  que  l'expérience  du  suffrage 
universel  est  bonne  et  favorable  a  l'ordre  et  à  la  pro- 
])ri(^te'...  Une  nulorilé  qui  p:tr!e  au  nom  du  suffrage 
universel,  il  faut  en  convenir,  c'est  la  seule  qnipuissc 
■sauver  le  pays.  » 

rinXCE   DE   JOIN'VILLE. 

"  Quelques  factions  osent  encore  lever  l'étendard  de 
la  re'volte  contre  un  gouvernement  lefjitime,  i-l'Isi^u'il 
esl  le  produit  du  suffrage  universel.  » 

],.-.N.    liONAPAKTE. 


30  septembre  1851. 

Que  roproche-t-on  au  suffrage  univci'sel  ? 

Do  quel  désordre  a-l-il  été  le  motif  ou  le  prétexte? 

Le  15  mai  el  le  23  juin  ont  été  faits  sans  lui,  contre  lui  et 
non  par  lui. 

Lui  reproche-l-on  réieclion  de  rAsscmhlée  constituante, 
qui  a  voté,  le  25  juin,  l'état  de  siège;  le  27  juin,  la  trans- 
portation;  le  28 juillet,  la  loi  contre  le  droit  de  réunion;  le 

août,  le  jury  ciioisi  par  le  pouvoir  exécutif  ;  et  le  9  août 
1848,  le  décret  contre  la  presse? 

Lui  reprochc-t-on  la  nomination  de  l'Elu  du  10  dé- 
cembre? 


!.A  soi;viviAi;>;;-:ri'  quon  a  Di'TiuirK.      xi] 

Lui  reprochc-t-on  réloclion  de  l'Assemblée  législative, 
qui  a  donné  à  l'opinion  réactionnaire  500  voix  sur  750  ? 

Le  seul  reproche  qu'on  puisse  faire  au  suffrage  universel, 
est  le  singulier  et  incroyable  reproche  que  lui  a  adressé 
M,  Thiers,  et  qui  méritait  d'être  rappelé  :  «  le  suffrage 

»    UNIVERSEL  NE  LAISSAIT  PLUS  BIEN  A  FAIRE.  » 

Le  suffrage  universel,  c'était  l'abolition  certaine  des  par- 
tis, des  coteries,  des  usurpations  et  des  révolutions. 

Ce  que  je  reproche  à  la  loi  du  31  mai,  ce  n'est  pas  d'avoir 
été  conçue  et  votée  en  violation  de  l'esprit  de  la  Constitu- 
tion. Non;  ce  n'est  point  lii  le  reproche  que  je  lui  adresse. 
Après  le  vote  de  l'expédition  qui  a  fait  servir  la  République 
française  au  renversement  de  la  République  romaine;  après 
le  vote  de  toutes  les  lois  qui  ont  garrotté  la  presse  sous 
toutes  les  formes,  et  suspendu  le  droit  de  réunion,  une  at- 
teinte de  plus  ou  de  moins  à  Tesprit  de  la  Constituli,)n  im- 
porte assez  peu,  et,  je  l'avoue,  je  ne  me  sens  pas  pour  la 
virginité  de  la  Constitution  une  si  ombrageuse  suscepti- 
bilité. 

Le  reproche  que  j'adresse  à  la  loi  du  31  mai  est  plus 
grave  ;  ce  que  je  lui  reproche,  c'est  d'avoir  miné  tout  l'édi- 
lice  social,  qui  ne  repose  plus  sur  aucune  base;  c'est  de 
l'avoir  suspendu  en  l'air  prêt  à  s'écrouler;  c'est  d'avoir  fait 
(le  la  lettre  de  la  Constitution  une  idole  qu'il  faut  su])ersti- 
tieusement  adorer,  une  citadelle  où  le  devoir  et  l'honneur 
r  )mmandent  de  se  faire  sauter  héroWiuement  plutôt  f[ue 
(le  la  laisser  prendre;  c'est  d'avoir  fermé  hermétiquement 
t  (Ute  issue  ;  c'est  d'avoir  brisé  le  fd  du  labyrinthe  politique; 
c'est  d'avoir  altéré  le  principe  de  l'universalité;  c'est  d'a- 
\oir  faussé  le  ressort  de  la  majorité;  c'est  d'avoir  renijjlacé 
la  souveraineté  incontestable  par  la  souveraineté  contestée, 
l'jibsolu  par  l'arbitraire,  le  tout  par  la  fraction;  c'est  d'avoir 
ôié  tout  sens  précis  à  ces  mots  :  la  Fronce,  le  Pgtjs,  la  Na- 
tion, le  Peuple,  VOpinion  publique,  la  Volonté  nationale,  le 
Suffrage  universel;  c'est  d'avoir  substitué  à  la  rigueur  du 
chiffre  l'élasticité  du  mot;  c'est  d'av.iir  (Mé    tout   moyen 


334  1851. 

exact  de  se  compter,  lorsque  se  compter  était  runique 
moyen  de  ne  plus  se  battre. 

Sous  le  régime  du  suffrage  universel,  je  savais  ce  que 
voulaient  dire  ces  mots  :  la  France,  le  Pays,  la  Nation,  le 
Peuple,  rOpinion  publique,  la  Volonté  nationale,  le  Suffrage 
universel;  cela  voulait  dire  que  le  nombre  des  Français  âgés 
de  vingl-et-un  ans  étant  de  9,3o9,03o,  il  y  en  avait  plus  de 
4,679,518  qui  voulaient  telle  institution,  tel  changement, 
telle  réforme,  telle  loi. 

Sous  le  régime  du  suffrage  restreint,  je  ne  sais  plus  ce 
que  veulent  dire  ces  mots  :  la  France,  le  Pays,  la  Nation,  le 
Peuple.  rOpinion  publique,  la  Volonté  nationale,  car  je  n'ai 
plus  de  moyen  de  constater  ce  que  pensent,  ce  que  dési- 
rent, ce  que  repoussent  les  Français  majeurs  qu'on  laisse 
en  plus  ou  moins  grand  nombre  h  la  porte  des  collèges  élec- 
toraux, après  les  avoir  appelés  quelques  mois  auparavant  à 
tirer  de  l'urne  militaire  un  numéro  représentant  sept  an- 
nées de  leur  vie.  C'est  une  horloge  dont  les  aiguilles  ont 
été  faussées;  c'est  une  balance  dont  l'un  des  deux  ])lateaux 
a  été  brisé  ;  c'est  une  monnaie  dont  le  titre  a  été  altéré. 

Avec  le  suffrage  universel,  il  y  avait  un  recours  constam- 
ment ouvert,  c'était  le  recours  au  peuple  français;  avec  le 
suffrage  restreint,  ce  recours  est  fermé;  il  n'existe  plus. 

C'est  là  le  reproche  que  j'adresse  à  la  loi  du  31  mai;  elle 
a  rompu  l'unité  nationale  et  détruit  la  souveraineté  du 
nombre,  lorsqu'il  ne  restait  plus  que  la  souveraineté  numé- 
rique pour  prévenir  ou  réprimer  la  guerre  civile. 


1851 


AYEZ  LA  LOdïQUE  DE  I/IXTOLERANCE. 


«  Considérant  qu'aucune  loi  n'autorise  a  refuser  la 
sépulture  ilans  les  cimetiferes  publics  aux  citoyens  tW- 
cédés,  quelles  que  soient  leurs  opinions  religieuses  et 
l'exercice  de  leur  culte,  passe  a  l'ordre  du  jour. 

>>  Le  présent  décret  sera  inséié  au  Bulletin.  » 
Décret  du  12  frimaire  an  u 


7  octobre  1851. 

Lo  préfet  des  Basses-Alpes  a  deslilué  le  maire  de  Sainl- 
Micliel,  sur  les  motifs  exprimés  dans  l'arrêté  suivant  : 

«  Nous,  préfet  des  Basses-Alpes,  chevalier  des  ordres  de  la  Légion 
d'honneur  et  de  Belgique  ; 

))  Vu  la  lettre  de  Mgr  révêque  de  Digne  du  25  courant  et  colle  de  M.  le 
souE-pi'éfct  de Forcalquier  du  20  du  même  mois  ; 

»  Vu  l'article  65  de  la  Constitution  et  les  articles  lO  et  2  du  décret  du 
3  juillet  1849; 

»  Considérant  que  le  sieur  Laugier,  maire  de  Saint-!Michel,  a  fait  inhu- 
mer de  sa  propre  autorité  et  malgré  les  avertissements  qui  lui  ont  été 
donnés,  dans  la  partie  du  cimetière  réservée  uniquement  au  culte  ca- 
tholique, un  jeune  enfant  qui  n'a  pas  été  baptisé  suivant  le  rite  de  cette 
religion,  qu'il  devait  considérer  comme  mort  sans  baptême  et  faire  enseve- 
lir comme  tel,  puisque  l'état  n'a  pas  recoî^nu  les  protestants  de 
SAINT-MICHEL;  qu'il  n'a  pas  attendu,  ainsi  que  nous  l'y  avions  invité,  la 
décision  du  gouvernement  sur  I'existence  légale  des  pp.otestants 
t>E  SA  COMMUNE  ;  qu'il  a  dès  loi's  compromis  la  dignité  de  sa  responsabi- 
lité et  porté  une  grave  atteinte  aux  lois  existantes , 

»  Arrêtons  : 

»  Article  l^.  Le  sieiu'  Laugier,  maire  de  Sa'nt-Michel,  est  suspendu  de 
ses  fonctions  ; 

»  Article  2.  L'adjoint  remplira  prr vl-o'r  'ment  "e^  forct'on  de  maire 
de  la  commune: 


336  1851. 

»  Article  3.  Une  expédition  du  présent  arrêté  sera  adressée  à  M.  le 
sous-préfet  de  Forcalquier,  cliargé  d'en  assurer  l'exécution.  Il  en  sera 
soumis  une  ainpliation  à  M.  le  ministre  de  l'intérieur. 

»  Fait  à  Digne,  le  30  août  1851. 

r>  Signé  :  DESAuniEU.  » 

VUnivers  trouve  pnrlfiitemenl  simple  la  révocntion  du 
mnire  de  Saint-Michel,  fondée  sur  le  tort  dont  il  se  serait 
rendu  coupable  en  faisant  inhumer  dans  la  partie  du  cime- 
tière réservée  au  culte  catholique  un  pauvre  enfant  qu'// 
devait  considérer  comme  mort  sans  baptême  parce  qu'il  n'a- 
vait pas  été  baptisé  suivant  le  rite  du  culte  catholique. 

VUnirers  termine  son  article  par  cette  allocution  : 

«  Savez-vous,  en  dé-finitive,  quelle  liberté  vous  réclamez  ici  d'une  façon 
si  tragique?  La  liberté,  pour  les  protestants,  d'être  ensevelis  en  terre  ca- 
tholique. Voilà  de  vos  querelles.  » 

A  mon  tour,  je  demande  à  VUnivers  :  Est-ce  que  les  ci- 
metières vous  appartiennent?  Est-ce  que  les  lieux  de  sé- 
pulture n'appartiennent  pas  aux  communes? 

Sans  doute  le  maire  de  Saint-Michel  eût  mieux  fait  de  se 
conformer  h  l'article  15  du  décret  du  12  juin  1804,  et  de 
partager  le  cimetière  par  un  mur,  une  haie  ou  un  fossé; 
mais  de  ce  qu'il  n'avait  pas  établi  cette  ligne  de  démarca- 
tian,  cela  constituait-il  un  molif  suflisant  de  révocation? 

Soyez  conséquent,  messieurs  de  VUnivers,  ayez  la  logi- 
que de  votre  intolérance,  et  proposez  d'ajouter  à  la  loi  du  31 
mai  un  article  qui  interdise  h  MM.  Achille  Fould  et  Alha- 
nase  Coquerel  de  siéger  dans  l'Assemblée  catholique  qui  a 
l'honneur  de  compter  parmi  ses  membies  MM.  de  Monta- 
lembert  et  de  Kiancey  !  Un  Isiaélite  et  un  Huguenot  dépo- 
sant leurs  bulletins  de  vote  dans  la  même  urne  que  Mgr 
Parisis!  mais  c'est  là  un  scandale,  une  promiscuité  qui  ne 
sauraient  être  plus  longtemps  tolérés  dans  un  pays  où  l'on 
destitue  les  maires  qui  laissent  inhumer  dans  le  même  ci- 
metière des  enfants  baptisés  selon  des  rites  différents 

En  Angleterre,  est-ce  qu'on  a  laissé  entrer  dans  la  Cham- 
bre des  communes  M.  de  Rothschild  et  M.  Salomon? 

Donc,  vile  à  la  porle  de  l'Assemblée  législati\e  M.  Atha- 
nase  Cncpicrol  cl  M.  Achillr  Fimld. 


1851 


PROGRÈS  DE  LA  LIRERTÉ  EN  FRANCE, 


8  octobre  1851. 

On  lit  dans  le  dernier  numéro  du  Recueil  des  actes  admi- 
nistratifs de  la  préfecture  de  Loir-et-Cher  : 

Aux  sous-préfets,  maires  et  capitaine  Je  gendarmerie  du  déparlement. 

a  Messieurs, 

»  Je  suis  informé  que  beaucoup  d'individus  voyagent  sans  passeports, 
et  que  d'autres,  ouvriers  sans  ouvrage  et  indigents,  n'ont,  le  plus  souvent, 
d'auti-e  titre  qu'un  livret,  assez  généralement  peu  régulier...  Vous  ne  de- 
vez pas  perdre  de  vue  que  la  loi  du  22  germinal  an  XI,  l'arrêté  du  19  fri- 
maire an  XII  et  la  circulaire  ministérielle  du  10  janvier  1818,  imposent  à 
tous  les  citoyens  l'obligation  de  se  munir  d'un  passeport  lorsqu'ils  veu- 
lent voyager  ;  la  possession  d'un  livret  ne  suffit  pas  pour  mettre  ces  ou- 
vriers en  règle. 

»  L'art.  6  de  la  loi  du  20  vendémiaire  an  IV  permet  à  l'autorité  d'e- 
crouer  et  de  détenir  administrativement ,  pendant  vingt  JOURS,  les  indivi- 
dus qui  voyagent  sans  passeport.  Cet  article  de  loi  n'a  pas  été  abrogé;  il 
vous  arme  d'un  droit  que  je  vous  invile  à  exercer  chaque  fois  que  vous  le 
JUGEKEZ  NÉCESSAIRE,  dans  l'intérêt  de  la  sécurité  publique. 

»  Je  recommande  à  votre  plus  active  surveillance  l'objet  de  la  présenta 
circulaire.  —  h.  sohier.  » 

M.  Suhier  est  l'ancien  préfel  de  la  Creuse,  protégé  par 
M.  Dufaure,  qui  faisait  couvrir  les  murs  de  la  ville  de  Bour- 
ganeuf  d'affiches  en  faveur  de  la  candidature  du  général 
(^avaignac!  La  candidature  de  M.  L.-N.  Bonapai'te  n'avait 
pas  d'adversaire  plus  déclaré  et  plus  ardent. 

X.  22 


338  1851. 

M.  Sùhier  entend  la  liberté  de  circulation  comme  il  en- 
tendait la  liberté  du  vote. 

Si  des  préfets  tels  que  MM.  Soliier  et  d'intolérants  répu- 
blicains de  la  veille  avaient  entrepris  de  réhabiliter  la 
llestauration  de  1815  et  la  Monarchie  de  1830,  on  se  de- 
mande ce  qu'ils  feraient  de  plus  et  de  difléreni  ! 


1851. 


L'ARTICLE  TRENTE-SIX  DE  LA  CONSTITUTION. 


Les  représentants  du  peuple  sont  inviolables,  i 
coN'STiTUTios,  article  36. 


9  octobre  1851. 

L'inviolabilité  d'un  représentant  du  peuple  a  été  mécon- 
nue. 

M.  Sarlin,  représentant  du  peuple  (Allier),  expose  au  pré- 
.sident  de  l'Assemblée  législative ,  qu'étant  à  dîner  chez 
M.  Dubousset,  à  Montluçon  (Allieij,  deux  brigadiers  de  gen- 
darmerie se  sont  présentés  pendant  le  dîner  et  ont  déclaré 
aux  convives,  qui  étaient  au  nombre  de  quinze,  que  ce  dîner 
et  ce  nombre  constituaient  une  réunion  politique,  en  con- 
travention avec  l'arrêté  du  préfet. 

Défense  de  sortir. 

Protestation  de  la  part  des  convives. 

M.  Sartin ,  quoique  personnellement  connu  des  gen- 
darmes, tire  sa  médaille  et  la  montre. 

Il  lui  est  répondu  que  Tinviolabililé  est  sans  eflel  pen- 
dant la  prorogation  de  l'Assemblée. 

Une  résistance  s'engage,  et  une  dame  reçoit  un  coup  de 
sabre  destiné  à  M.  Sartin,  représentant  du  peuple. 

Celle  atteinte  constitue  un  fait  de  la  nature  la  plus  grave. 

On  nie  l'esactitude  du  fait  tel  qu'il  est  raconté  avec  dé- 
tails dans  la  lettre  de  M.  Sartin. 


340  fSât. 

Une  enquête  est  donc  nécessaire. 

Il  faut  que  la  lumière  se  fasse. 

L'Assemblée  nationale  est  saisie  par  une  lettre  de  M.  Sar- 
lin  au  président  de  l'Assemblée. 

Oui  ou  non,  les  gendarmes  sont-ils  au  dessus  des  repré- 
sentants du  peuple? 

Oui  ou  non,  le  pouvoir  exécutif  esl-il  au-dessus  du  pou- 
voir législatif? 


1851 


LE  RÈGNE  DE  LA  PLBLKllTÉ. 


9  uctobro  1851. 

Le  Journal  des  Débats  blànie  très  sévèrenienl  le  général 
Pavia  d'avoir  livré  à  la  publicité  des  lettres  confidentielles 
[reservadas]  que  lui  avaient  écrites  le  maréchal  Nurvaez, 
alors  président  du  conseil  ,  lettres  dans  lesquelles  le 
président  du  conseil,  qui  avait  promis  aux  cortès  que. 
dans  un  délai  de  quinze  à  vingt  jours,  Cabrera  ne  serait 
plus  sur  le  s;)l  catalan  ,  pressait  le  général  Pavia,  qui  com- 
mandait en  chef  la  Catalogne,  d'employer  tous  les  moyens 
efficaces  que  le  gouvernement  avait  mis  dans  ses  mains 
pour  atteindre  ce  but,  afin  que  sa  dépêche  sur  la  destruc- 
tion des  bandes  carlistes  pût  arriver  à  Madrid  assez  à  temps 
pour  prouver  aux  chambres  que  le  maréchal  Narvaez  sa- 
vait tenir  ses  promesses. 

Livrer  à  la  publicité  une  correspondance  que  la  confiance 
a  dictée,  c'est  là  certes  un  abus  qui  s'aggrave  encore  de  ce 
qu'il  y  a  d'exceptionnel  dans  la  position  d'un  ministre  ;  a 
cet  égard,  la  conscience  publique  ne  saurait  se  montrer 
trop  sévère  ;  mais  si  sur  ce  point  nous  sommes  d'accord 
avec  le  Journal  des  Débats^  il  est  un  autre  point  sur  lequel 
nous  différons  complètement  d'avis.  Le  Journal  des  Débats 
érige  en  principe  qu'il  n'y  aurait  pas  de  gouvernement  pos- 
sible si  tout  devait  se  faire  et  se  dire  par  les  documents  of- 
ficiels, et  si  les  chefs  d'une  grande  administration  ne  pou- 


342  1851. 

valent  pas  compter  sur  la  discrétion  absolue  des  agents 
qu'ils  choisissent  eux-mêmes  pour  les  aider  dans  leurs  tra- 
vaux. 

Notre  principe  est  le  principe  opposé  :  nous  croyons  fpi'il 
ne  saurait  plus  y  avoir  de  gouvernement  possible  que  celui 
qui  n'aura  à  demander  le  secret  et  à  redouter  la  lumière 
pour  aucun  de  ses  actes. 

Un  gouvernement  ne  doit  plus  être  que  la  conscience  pu- 
blique en  actions  ou  en  paroles. 

La  conscience  publique  doit  être  pure  et  transparente 
comme  le  cristal  de  roche,  autrement  les  consciences  pri- 
vées seront  troubles  et  opaques. 

La  publicité  doit  tout  éclairer,  tout  rcclifier,  tout  puri- 
fier. 

Son  règne  est  venu. 

Le  temps  du  mystère  est  tini. 

Mais  si  la  publicité  doit  être  un  régime,  elle  ne  doit  ja- 
mais être  un  piège. 

M.  le  général  Pavia  a  commis  une  faute  qui  restera  sur 
sa  vie  comme  une  tache  ,  mais  celle  faute  doit  être  pour  le 
général  Narvaez  unenseignemenl. 


1831. 


PESEZ  LES  VOTES  ET  NE  LES  (lOMPTEZ  PLUS. 


I. 


7  octobre  1851. 

Désorniius  on  ne  coniplcra  plus  les  votes,  on  les  pèsera. 

Telle  est  l'opinion  qu'émet  et  que  soutient  aujourd'hui 
M.  Adrien  de  La  Valette. 

Cet  écrivain  n'a  pas  encore  trouvé  le  temps,  depuis  un 
mois,  de  me  donner  sa  définition  promise  de  la  religion,  la 
famille  et  la  propriété;  mais  il  a  tout  quitté  pour  accourir 
à  la  défense  de  la  loi  du  31  mai  sérieusement  en  péril. 

M.  Adrien  de  La  Valette  avait  dit  de  la  loi  du,  31  mai 
qu'elle  était  une  victoire. 

Sur  quoi  et  contre  qui  ?  lui  avais-je  répondu. 

Voici  sa  réplique  certifiée  véritable  : 

a  M.  Eugène  Sue  était  le  candidat  des  révolutionnaires.  11  réunit  à 
Paria  toutes  les  voix  des  socialistes,  toutes  les  voix  de  leurs  alliés.  M.  Le- 
claire  étant  resté  le  seul  candidat  du  parti  de  l'ordre,  i7  réunit  les  voix  de 
tout  ce  qui  était  le  plus  considérable  dans  l'aristocratie  et  dans  la  bourgeoisie. 
dans  la  magistrature  et  dans  l'armée,  dans  les  sciences  et  dans  les  let- 
tres, dans  l'industrie  et  dans  le  commerce.  Toute  la  presse  modéi-ée  avait 
réuni  ses  efforts  en  faveur  de  cette  candidature.  M.  Leclaire  n'obtint  que 
118,000  voix,  le  candidat  révolutionnaire  en  avait  réuni  125,000.  C'était 
là  une  preuve  éclatante  des  vices  de  l'ancienne  loi  électorale  ;  c'était  là  un 
péril  qu'il  fallait  conjurer  pour  l'avenir.  La  France  ne  pouvait  être  pour 
toujours  livrée  à  une  semblable  majorité.  S'il  n'était  pas  po.-^sible,  dans 


344  1S51 

l'exercice  du  suffrage  universel,  de  peser  les  votes  au  lieu  de  les  compter, 
il  fallait  du  moins  déterminer  les  limites  du  suffrage,  et  écarter  du  scru- 
tin tous  ceux  qui  ne  justifiaient  point,  par  une  certaine  durée  de  rési- 
dence, du  droit  de  citoyen.  Non,  certes,  tous  ceux  qui  votèrent  pour 
M.  Sue  n'avaient  pas  tous  le  même  droit  que  les  électeurs  qui  le  même 
jour  votèrent  pour  M.  Leclaire.  » 

La  conséquence  de  celte  opinion  est  claire  :  c'est  que  dé- 
sormais il  ne  faudra  plus  compter  les  voles  ,  il  faudra  les 
peser. 

Mon  contradicteur  est  marquis;  il  est  aristocrate  et 
modéré.  Son  vote  pèsera  comme  dix;  le  mien  pèsera 
comme  un. 

Le  vote  du  simple  ouvrier  domicilié  pèsera  comme  an. 
mais  le  vote  du  bourgeois  patenté  pèsera  comme  cinq. 

Combien  pèseront  relativement  le  vole  du  magistral,  le 
vote  de  l'officier? 

Voilà  cependant  à  quels  écarts  de  raisonnement  conduit 
un  principe  qu'on  fausse! 

Etes-vous  bien  sûr,  monsieur,  que  si  le  10  décembre 
1848  l'on  eût  pesé  les  suffrages  au  lieu  de  les  compter,  ce 
n'eût  pas  été  M.  le  général  Cavaignac  qui  eût  été  l'élu  ? 
Ètes-vous  bien  sûr  que  dans  le  chiffre  de  1,448,302  voix 
données  au  président  du  conseil  chargé  du  pouvoir  exécu- 
tif, il  ne  se  trouvait  pas  «  tout  ce  qui  était  le  plus  considé- 
»  rable  dans  l'aristocratie  et  dans  la  bourgeoisie,  dans  la 
»  magistrature  et  dans  Farmée?  » 

Comment!  parce  que  M.  Leclaire  n'avait  obtenu  que 
118,000  voix,  tandis  (jue  M.  Sue  avait  eu  125,000  suflWiges. 
c'était  là  un  motif  suflisanl  pour  abattre  d'un  coup  de  faux 
législative  3,200,000  électeurs  ? 

Comment!  parce  que  des  électeurs,  mécontents  des  [ea- 
dances  réactionnaires  du  ca])iiiet  Bai'oche  et  de  l'expédition 
de  Rome,  avaient  voté  pour  le  candidat  de  l'opposition, 
«  c'était  là  une  preuve  éclatante  des  vices  de  l"anci(Mine  loi 
»  électorale;  c'était  lii  un  péi'il  (|u'il  fallait  conjurer  pour 
»  l'avenir!  » 

Lorsque  la  Majorité  se  pi'ononcc  conli'C  vous,  au  lieu  d'y 


PKSEZ  LES  VOTES  ET  NE  LES  COMPTEZ  PLUS.    ;]4o 

voir  un  avorlissemenl  salutairo  de  clianger  de  eonduile, 
vous  supprimez  la  Majorité,  et  vous  vous  appelez  des  Con- 
servateurs ! 

Singuliers  conservateurs,  en  vérité,  que  ceux  qui  rem- 
placent la  force  du  droit  par  le  droit  de  la  force  ! 

Vous  n'admettez  pas,  avec  moi,  que  le  droit  de  voler  ap- 
partienne à  tout  Français,  à  qui  le  devoir  est  imposé  de 
concourir  au  tirage  de  la  loi  de  recrutement. 

Vous  dites  : 

((  Ce  n'est  pas  notre  point  de  départ  pour  reconnaître  un  électeur  ; 
mais  entiu,  en  suivant  votre  thèse,  ne  reconnaissez-vous  point  qu'il  y  a 
certaines  conditions  imposées  à  l'obligation  du  recrutement  ;  ne  recon- 
naissez-vous point  qu'il  existe  des  cas  nombreux  d'exemption,  qu'il  y  a 
des  incapables  'i  pourquoi  regrettez-vous  donc  les  exceptions,  les  condi- 
tions exigées  pour  l'exercice  du  droit  électoral?  Pour  le  droit  de  suffrage, 
comme  pour  l'appel  du  recrutement,  n'y  a-t-il  pas  des  incapacités  éviden- 
tes, et  ne  faut-il  pa*  qu'une  loi  tixe  ces  incapacités '?  » 

Je  vous  réponds  : 

Ouvrez  la  loi  de  recrutement  tlu  î\  mars  1822,  et  vous  y 
verrez  que  le  tirage  est  obligatoire  pour  tous  les  Français, 
car  toutes  fraudes  ou  manœuvres  par  suite  desquelles  un 
jeune  homme  aura  été  omis  sur  les  tableaux  de  recense- 
ment sont  sévèrement  punies. 

Il  n'y  a  d'exclus  du  service  militaire,  que  1°  les  individus 
qui  ont  été  condamnés  h  une  peine  afilictive  ou  infamante; 
2°  que  ceux  condamnés  à  une  peine  correctionnelle  de 
deux  ans  d'emprisonnement  et  au-dessus,  et  qui  en  outre 
ont  été  placés  par  le  jugement  de  contlamnation  sous  la  sur- 
veillance de  la  haute  police,  et  interdits  des  droits  civiques, 
civils  et  de  famille. 

Est-ce  que  la  loi  du  V6  mars  1849  ne  prononçait  ])as  des 
exclusions  infiniment  plus  nombreuses? 

Faut-il  donc  encore  vous  les  rappeler  et  les  placer  de 
nouveau  sous  vos  yeux  ?  —  Soit  : 

0  Art. 3.  Ne  seront  pas  inscrits  sur  la  liste  électorale  : 

»  l'Les  individus  privés  de  leurs  droits  civils  et  politique»  par  suite  de 

condamnation,  soit  àdes  peines  afflictives  et  infamantes,  soit  à  des  peiu'js 

inHimantc?  feulement  : 


346  185  8. 

»  2°  Ceu!!;  auxquels  les  tribunaux  jugi'.aut  cori'ectiounellement  out  in- 
terdit le  droit  de  vote  et  d'électiou  par  application  des  lois  qui  autorisent 
cette  interdiction  ; 

»  3°  Les  eondaraués  pour  crime  à  l'emprisonnement  par  application  de 
l'art.  463  du  Code  pénal  ; 

»  4o  Les  condamnés  à  trois  mois  de  prison  au  moins,  pour  vol,  escro- 
querie, abus  de  confiance,  soustraction  commise  par  les  dépositaires 
des  deniers  publics,  ou  attentat  aux  mœurs  prévu  par  l'art.  334  du  Code 
pénal  ; 

»  5°  Ceux  qui  ont  été  condamiïés  à  trois  mois  de  prison,  par  applica- 
tion des  articles  318  et  423  du  Code  pénal  ; 

»  fioCeux  qui  ont  été  condamnés  pour  délit  iVusure  ; 

»  7"  Les  interdits  ; 

»  80  Les  faillis  qui,  n'ayant  point  obtenu  de  concordat  ou  n'ayant  point 
été  déclarés  excusables,  conformément  à  l'article  538  du  Code  de  com 
merce,  n'ont  pas  d'ailleurs  été  réliabilités. 

»  Toutefois,  le  paragraphe  3  du  présent  article  n'est  applicable  ni  aux 
condamnés  en  matière  politique,  ni  aux  condamnés  pour  coups  et  blessu- 
res, si  l'interdiction  du  droit  d'élire  n'a  pas  été,  dans  le  cas  où  la  loi  l'au- 
torise, prononcée  par  l'arrêt  de  condamnation.  » 

Est-ce  que  le  jeune  Fi'ançnis  qui  n'a  pas  trois  années  de 
résidence  est  dispensé  de  Pol)lii,'alion  du  tirage  au  sort? 

Je  vous  ie  demande. 

S'il  est  absent  de  sou  canton,  ses  parents,  ou,  à  leur  dé- 
faut, le  maire  de  la  conunune,  tire  à  la  place  du  jeune 
Français  absent. 

Sous  aucun  motif,  sous  aucun  prétexte,  sous  aucune 
forme,  il  ne  peut  échapper  à  l'obligation  du  tirage. 

Lorsqu'il  s'agit  d'enlever  à  des  parents  pauvres  le  fils 
(pi'ils  ne  peuvent  libérer  du  service  n)ilitaire  faule  de 
1,500  francs,  vous  n'avez  pas  de  S('rupules;  vous  ne  dites 
pas  que  c'est  un  vagabond!  S"il  a  la  taille  exigée,  s'il  est 
robuste  et  bien  portant,  vous  rarraclierez  sans  pitié  à  sa 
famille,  à  sa  conunune,  à  sa  profession. 

Ce  n  est  qu'un  an  après,  ce  n'est  que  lorsqu'il  a  atteint 
i'àge  de  vingt  et  un  ans  que  les  scrupules  vous  viennent, 
et  que  vous  repoussez  de  l'urne  électorale  celui  que  vous 
avez  conlrainl  de  vi-nir  tirer  un  numéro  de  l'urne  niili- 
taii"c. 

Alors,  s'il  ne  justifie  [)as  de  li-ois<vinccs  de  rcaich'nce  dans 


PESEZ  LES  VOTES  ET  NE  LES  COMPTEZ  PLUS.    347 

le  canton  ou  dans  le  quarlier ,  vous  l'écarlez  comme  vaga- 
bond. 

Trois  années  de  résidence  !  Pourquoi  donc  ? 

Je  comprendrais  parfaitement  (ju'une  commune,  (ju'une 
ville  exigent  de  ses  habitants  la  garantie  de  trois  années  de 
résidence  pour  les  admettre  à  concourir  à  l'élection  des 
membres  de  sa  représentation  locale;  mais  que  cette  con- 
dition soit  exigée  lorsqu'il  s'agit  d'élire  les  représentants 
d'un  peuple,  je  ne  le  comprends  pas,  je  ne  puis  pas  le 
comprendre. 

Est-ce  que  l'article  34  de  la  Constitution  n'est  pas  l'or- 
mel  '? 

II  est  conçu  en  ces  termes  : 

«  Article  34.  Les  membres  de  l'Assemblée  nationale  sont  les  représen- 
tants, non  du   département  qui  les   nommo,    mais    de  la  franxe  e>;- 

TIÈUE.    » 

Aloi'S,  à  quoi  bon  liois  années  de  résidence  ?  A  (juel  li- 
tre? Dans  quel  intérêt?  C'est  un  contresens.  C'est  un  non- 
sens. 

A  la  rigueur,  je  comprendrais  qu'on  exigeât  trois  années 
de  résidence  en  france  ;  mais  trois  années  de  résidence  sur 
TEL  POINT  DE  LA  FRANCE,  uon,  cucorc  uuc  fois,  jc  nc  Ic  Com- 
prends pas,  je  ne  le  puis  pas  comprendre. 

Les  six  mois  de  résidence  mentionnés  dans  le  décret  du 
o  mars  1848  et  dans  la  loi  du  15  mars  1849  s'expliquaient  : 
c'était  une  précaution  à  l'ellet  d'empêcher  (pie  le  même 
électeur  ne  pût  voter  deux  l'ois. 

Précaution  qui  n'eût  pas  été  nécessaii'e,  si  noire  adnn- 
nislralion  eût  été  moins  imparfaite. 

Mais,  en  Fiance,  le  coniriluiable  est  toujours  subordonné 
au  commis,  tandis  que  c'est  le  contraire  qui  devrait  avoir 
lieu. 

Ne  sachant  que  dire,  M.  Adrien  de  la  Valette  me  demande 
pourquoi  je  ne  propose  pas  de  fixer  à  dix-sept  ans  la  ma- 
jorité électorale,  et  d'appeler  les  femmes  à  voter:  —  Pic- 
mièrement,  par  la  même  raison,  lui  répondra i-je,  que  je  ne 
propose  pas  à  la  France  de  i-ecu!er  ses  frontières  ;  mais  si 


348  IH.îl. 

on  venait  lui  enlever  Strasbourg  ou  Calais.  Je  lui  crierais  : 
Aux  armes!  aux  armes!  dél'endons  ce  (|ui  nous  appartieul! 
Deuxièuiement,  parce  que  l'âge  de  la  majorité  civile  est 
fixé,  en  France,  à  vingt-et-un  ans,  et  qu'il  n'y  a  aucun  mo- 
tif pour  créer  deux  majorités  :  l'une  politique,  l'autre  ci- 
vile. Ti'oisièmement,  parce  que  les  femmes  sont,  en  France, 
sous  l'empire  d'une  législation  civile  qu'il  faudrait  préala- 
blement abolir.  Ouatrièniement,  parce  que  demander  plus 
que  ce  qu'on  est  fondé  à  réclamer,  c'est  s'ôter  une  chance 
de  l'obtenir. 

M.  Adrien  de  la  Valette  persiste  à  prétendre  (jue  «  la  loi 
»  du  31  mai  ne  sera  pas  retirée,  qu'elle  restera  un  drapeau 
»  d'alliance,  un  trophée  de  victoire.  » 

Un  trophée  de  victoire,  quand  il  n'y  a  pas  eu  de  vic- 
toire ! 

Un  drapeau  d'alliance,  ([uand  il  n'y  a  pas  d'alliés! 

Vous  ne  discutez  pas,  vous  plaisantez. 

Moi  qui  ne  plaisante  pas  et  qui  discute,  je  termine  en 
vous  tlisant  : 

La  loi  du  31  mai  sera  retirée. 


II. 


9  octobre  1851. 

On  n'est  pas  plus  grand  seigneur! 

On  ne  p^rte  pas  plus  haut  ! 

On  n'a  pas  plus  de  dédain  pour  le  sulïVage  universel  ! 

Le  suffrage  universel?  Qu'est-ce  (jue  c'est  (jue  cela,  mon 
cher?  D'oîi  cela  sort-il  ?  Où  cela  se  voit-il  ? 

Parlez-m(»i  du  cens  électoral  et  du  cens  d'égilibilité  pour 
rendre  inébranlable  un  gouvernement.  A  la  bonne  heure! 
Voilà  des  bases  solides  !  Voilà  des  barrières  ;>  toute  épreuve! 
La  Restauration  de  1815  est  là  pour  l'attester!  La  Monar- 
chie de  1830  est  là  pour  api)liqucr  un  détnenti  ii  (jui  préten- 
drait le  contraire. 

A  bas  le  sufliage  universel!  Vive  le  cens  électoral! 


PESEZ  LES  VOTES  ET  NE  LES  COMPTEZ  PLUS.    349 

Répondez  donc  à  des  misons  de  la  force  de  celles-ci,  ni- 
ticulées  par  M.  le  marquis  de  La  Valette  : 

«  Non  le  vote  du  conscrit  de  vingt-un  ans  ne  saurait  peser  autant  que  le 
suffrage  du  général  en  chef  qui  a  gagné  des  batailles  et  dont  l'expérience 
a  vieilli  au  service  de  la  patrie. 

»  Non,  la  voix  du  journalier  qui  vient  tourner  une  meule  ne  peut  avoir 
la  même  valeur  que  la  voix  du  chef  d'usine  qui  fait  vivre  trois  cents  ou- 
vriers, qui  fonde  des  ateliers,  qui  répand  l'aisance  dans  un  arrondisse- 
ment, qui  enrichit  son  pays,  qui  va  porter  au  loin,  parmi  les  autres  peu- 
ples, la  gloire  industrielle  de  la  France.  » 

Je  réponds  : 

Alors,  le  suffrage  d'un  colonel  devrait  peser  moins  que 
celui  d'un  général;  celui  d'un  capitaine  moins  que  celui 
d'un  colonel  ;  celui  d'un  chef  d'usine  ayant  200  ouvriers, 
moins  que  celui  d'un  chef  d'usine  ayant  300  ouvriers. 

Est-ce  qu'au  jeu  des  batailles  le  conscrit  risque  moins 
que  le  général  ? 

Est-ce  que  l'usine  ne  pourrait  pas  se  passer  plus  facile- 
ment de  chef  que  d'ouvriers  ? 

Est-ce  que  le  conscrit  et  l'ouvrier  ne  sont  pas  des  citoyens 
ayant  autant  de  droits  et  autant  d'intérêts  que  qui  que  ce 
soit  à  un  bon  gouvernement? 

Vous  voulez  vous  peser,  messieurs  de  qualité  ;  eh  bien  ! 
soit;  nous,  gens  de  quantité,  nous  nous  compterons  :  ei 
alors  on  verra  qui  l'emportera,  du  poids  ou  du  nombre. 

Vous  ne  voyez  pas,  dites-vous,  comment  le  devoir  de  ti- 
rer un  numéro  de  l'urne  militaire  constitue  le  droit  de  dé- 
poser un  bulletin  dans  l'urne  électorale! 

Ce  n'est  donc  rien  que  d'acheter  le  droit  de  suffrage  au 
prix  de  sept  années  de  sa  vie,  les  sept  plus  belles  années  ? 

Si  vous  ne  voulez  pas  de  mon  vote,  ne  me  demandez  pas 
ma  vie,  ne  me  demandez  pas  mon  argent. 

Défendez  à  vous  seuls  la  société,  et  payez  à  vous  seuls 
l'impôt. 

Vous  osez  dire  encore  que  la  loi  du  31  mai  n'a  pas  déliuii 
le  suffrage  universel;  qu'elle  s'est  bornée  à  le  réglemenler 
et  à  écarter  les  indiynes  et  les  incaqjable.i  ! 


350  1851. 

Si  cela  était  vrai,  jamais  condamnation  plus  grave  n'au- 
rait été  articulée  contre  aucune  société. 

Gomment!  il  est  constaté  par  les  documents  olTicicIs  que 
le  nombre  des  Français  majeurs  est  de  11,250,000. 

La  loi  du  lo  mars  1849  n'admettant  que  9.936,000  élec- 
teurs inscrits,  avait  donc  laissé  à  l'écart,  sur  11,2;)0,000 
Français  majeurs,  1,324,000  individus. 

1,324,000  indignes  ou  incapables,  vous  trouvez  que  cela 
n'était  pas  assez  I 

Moi,  je  trouve  qu'un  tel  nombre,  c'était  déjà  beaucoup. 

Qu'a  fait  la  loi  du  31  mai  ? 

Elle  a  élevé  le  cliiffre  de  1,324,000  indignes  ou  incapables 
a  4,214,000. 

QUATRE    MILLlOuXS   DEUX    CENT    QUATORZE  MILLE   INDIGNES   OU 

INCAPABLES  :  tel  est  le  clnfTre  actuel  de  la  «  vile  multitude.  » 
Tel  est  le  chiffre  de  Tannée  à  laquelle  le  Constitutionnel 
vous  accuse,  ce  matin,  avec  raison,  d'avoir  donné  une  or- 
ganisation et  un  drapeau. 
Nous  venons  de  nous  compter,  maintenant  pesez-vous. 
Vous  savez  notre  nombre;  voyons  votre  poids. 


m. 


10  octobre  1851. 

M.  Adrien  de  La  Valette,  qui  est  pour  le  poids  contre  le 
nombre,  pour  la  qualité  contre  la  quantité,  me  dit  que  «  j'ai 
»  oublié  de  démontrer  comment  le  vote  du  père  de  famille 
»  est  égal  à  celui  de  chacun  de  ses  enfants,  » 

La  remarque  est  naïve;  c'est  précisément  parce  qu'il  est 
impossible  de  peser  les  suffrages,  que  je  soutiens  qu'on  doit 
les  compter. 

J'ai  compté  quatre  millions  deux  cent  quatorze  mille 
Français  majeurs  laissés  à  l'écart  du  scrutin  ;  c'est  à  vous, 
mainlenant,  à  me  dire  comment,  vous,  messieurs  de  qua- 
lité, vous  vous  y  prendrez  pour  vous  peser  les  uns  les  autres. 

il  y  a  quatre  ans.  sous  le  régime   du  cens  électoral,  un 


PESEZ  LES  VOTES  ET  NE  LES  COMPTEZ  PLUS.    351 

paysan  ne  sachant  pas  lire,  et  dont  la  propriété  payant 
îJOO  francs  d'impôt  et  valant  80.000  francs  était  hypothé- 
quée pour  une  somme  égale,  était  électeur,  tandis  (|ue 
M.  de  Chateaubriand  et  M.  de  Lamennais  n'avaient  pas  le 
droit  de  voter. 

Voilà  le  régitne  que  regrettent  et  que  voudraient  restau- 
rer les  hommes  d'Étal  de  V Assemblée  nationale  ! 

Voiltà  comment  ils  entendent  le  suffrage  de  qualité! 


851 


LE  COUP  D^ECLAT  ET  LE  COUP  D^ÉTAT. 


14  octobre  lR5l. 

Dans  leur  frayeur  du  coup  d''éclat  qui  serait  frappé  de- 
main par  le  président  de  la  République ,  les  inventeurs  et 
fabricateurs  de  la  lui  du  31  mai  ont  fait  courir  aujourd'hui 
les  bruits  insensés  de  coup  d'Etat. 

Pourquoi  le  président  tcnlerait-il  un  coup  d'Elat  péril- 
leux, lorsqu'il  peut  faire  un  coup  d'éclat  populaire  ? 


18j 


LA  CALOMNIE  ET  LA  LOGIQUE. 


15  octobre  1851. 
Qu'est-ce  qui  proposait  l'al)rogaliun  de  la  loi  du  31  mai? 

—  Le  président  de  la  République. 
Qu'est-ce  qui  s'y  opposait  ? 

—  Le  ministère. 

Dans  l'Assemblée  nationale,  (jui  veut  le  rétablissement 
du  suffrage  universel? 

—  La  Minorité. 

Qui  veut  le  maintien  du  suffrage  restreint? 

—  La  Majorité  (1). 


(1)  «  Ln  bourgeoisie  sait-elle  ce  qu'on  est  venu  dire  au  président  de  la 
République  pour  obtenir  de  lui  la  présentation  de  la  loi  du  31  mai  V  On 
est  venu  lui  dire  : 

«  Il  n'y  a  qu'un  moyen  de  vaincre  toutes  les  factions,  c'est  que  le 
»  pouvoir  exécutif  et  l'Assemblée  nationale  ne  fassent  qu'un  !  » 

«  Le  lendemain  du  jour  où  la  loi  du  31  mai  fut  votée,  tous  les  an- 
ciens partis,  comme  des  oiseaux  mis  en  liberté,  prirent  leur  volée,  les  uns 
vers  Frohsdorf,  les  autres  vers  Claremont.  La  loi  du  31  mai  vo.ée,  il  ne 
fut  plus  question  que  de  rétablir  la  monarchie,  de  rappeler  Henri  V  ou 
d'établir  une  régence  pour  le  comte  de  Paris.  On  n'avait  point  encore  in- 
venté, comme  transition,  la  candidature  du  prince  de  Joinville  à  la  pré- 
sidence de  la  République. 

»  On  traitait,  il  y  a  peu  de  jours,  devant  le  président  de  la  République, 
la  question  de  la  loi  du  31  mai,  et  on  insistait  sur  les  chances  heureuses 
qu'elle  oflVait  à  sa  réélection,  surtout  dans  les  villes.  Il  répondit  :  m  Ca 
»  n'est  pas  pour  moi  une  question  d'éventualités  plus  ou  moins  favo- 
»  râbles,  mais  une  question  de  principes.  Il  n'existe  que  deux  principes  : 
»  celui  de  l'hérédité  et  celui  de  la  souveraineté  nationale.  Jamais  ou  ne 
»  pourra  faire  le  bien  avec  une  quasi-lég'timité  quelconque.  Je  ne  com- 


354  tsâi. 

Donc  le  président  de  la  République,  —  peu  importe  le 
mobile  qui  le  dirige,  —  était  d'accord  avec  l'opposition  dé- 
mocratique. 

Ainsi  s'expliquent  naturellement  l'altitude  et  le  langage 
de  la  Presse  dans  une  circonstance  aussi  décisive  que  celle 
qui  s'est  terminée  par  la  défaite  et  la  lelraite  du  cabinet 
Faucher-Baroche. 

Qu'importe  d'avoir  contie  soi  la  calomnie,  lorsqu'on  a 
pour  soi  la  logique? 

La  calomnie  passe,  la  logique  reste. 


»  prends  pas  comment  tant  d'hommes  politiques  distingués  ont  pu  enlre- 
»  tenir  une  espérance  contraire  sous  Louis-Philippe.  j\Ion  pouvoir,  issu 
»  sans  restriction  de  lu  volonté  nationale,  est  une  véritable  légitimité, 
»  et  je  ne  saurais  consentir  à  devenir  la  branche  cadette  du  suffrage 
»  universel.  » 

»  D.  L.  VÉRON.  »  {Constitulionnel,  W'octohre  1851.) 


1851. 


UN  MANIFESTE  PSEUDONYME 


17  octobre  iHôl. 

M.  le  général  Changnrnier  met  le  lonips  à  profit. 

Sa  candidature  est  habilement  posée  dans  un  manifeste 
pseudonyme  de  trois  colonnes  expédié  à  la  presse  des  tlé- 
partements. 

Un  manifeste  pseudonyme,  c'est  fort  habile,  en  effet,  car 
cela  dispense  de  toute  modestie  sans  paraître  en  man- 
quer. 

De  ce  manifeste,  il  ressort  visiblement  que  le  parti  légiti- 
miste est  la  base  d'opérations  du  général  Changarnier;  qu'il 
compte  sur  le  concoui's  de  tous  les  fusionnistes,  et  qu'il  es- 
père que,  faute  de  tou(e  autre  candidature  sérieuse,  les  or- 
léanistes non  de  sentiment,  mais  de  position,  se  rallieront 
à  la  sienne.  Voici  le  dernier  paragraphe  de  ce  manifeste 
pseudonyme  : 

«  M.  le  général  Cliangîirnier  a  le  sentiment  de  sa  supériorité,  ce  smti  - 
ment  inspire  de  l'ambition  ;  mais  elle  n'est  pas  vulgaire  comme  chez  la 
plupart  des  gens  d'esprit  de  notre  époque.  Éclairé  sur  les  dangers  qui 
menacent  la  société,  il  se  sent  la  force  de  la  sauver  ;  il  aspire  à  l'iionneur 
de  jouer  ce  rôle.  Noble  ambition,  digne  d'un  grand  cœur.  Mais,  pour 
réussir,  elle  doit  posséder  la  confiance  du  pays.  Il  a  horreur  des  roueries 
et  des  intrigues.  Le  moment  e.^t  venu,  pour  M.  Changarnier,  de  dégager 
ea  situation  de  tontes  les  perfides  manœuvres  dans  lesquelles  on  cherche 
à  le  compromettre.  Il  est  le  sabre,  il  ne   faut  pas  qu'il  soit  le  nœud.  En 


3Ô6  t85I. 

restant  uniquement  l'homme  de  la  majoritt-,  de  la  nation,  en  évitant  des 
connivences  funestes  avec  tous  les  agents  de  révolutions,  JM.  le  général 
Chaugarnier  conservera  cet  ascendant  qui,  dans  les  jours  d'une  crise  su- 
prême, lui  assurera  le  prestige  et  l'autorité  nécessaires  pour  le  salut  de 
la  France.  » 

Attendons  le  9  mai  1852. 


1851 


L^ABSKiNGE  DU  DROIT  DE  DISSOLUTION, 


19  octobre  1851. 

VAssemblée  nationale  insiste  sur  J'article  68;  elle  veut 
absolument  que  le  Président  de  la  République  prenne  des 
ministres  dans  l'Assemblée  législative,  ou  tout  au  moins 
qu'ils  marchent  d'accord  avec  la  majorité. 

Cette  insistance  est  une  finesse  trop  ti'ansparente  pour 
que  le  président  de  la  République  s'y  laisse  prendre  pour 
peu  qu'il  ouvre  les  yeux. 

Si,  dès  le  lendemain  du  20  décembre  1848,  le  président 
de  la  République  eût  choisi  ses  ministres  sans  se  préoc- 
cuper le  moins  du  monde  de  la  majorité  parlementaire,  et 
en  se  préoccupant  exclusivement  de  l'administration  du 
pays  la  plus  prompte  et  la  plus  économique,  non-seule- 
ment il  y  eùl  gagné  beaucoup  personnellement  en  saine 
popularité,  mais  la  liberté  n'y  eût  pas  perdu  tout  ce  que  lui 
ont  enlevé  les  lois  qui  ont  suspendu  l'exercice  du  droit  de 
réunion,  et  garrotté  la  presse  en  tous  sens. 

La  France,  la  liberté  et  le  Président  y  eussent  trouvé 
chacun  leur  compte,  et  les  mots  crise  ministérielle  eussent 
disparu  du  vocabulaire  politique. 

S'il  plaît  aux  docteurs  en  droit  constitutionnel  de  VAs- 
semblée nationale  de  prolonger  cette  discussion,  je  les  en- 
gage préalablement   à  examiner  entre  eux  la  différence 


358  1851. 

essentielle  qui  existe  entre  une  forme  de  gouvernement  où 
le  chef  du  pouvoir  exécutif  peut  en  appeler  de  la  majorité 
législative  à  la  majorité  électorale,  et  une  forme  de  gouver- 
nement où  il  n'a  pas  le  droit  de  dissoudre  l'Assemblée  de- 
vant laquelle  un  ministère  a  succombé. 

Dès  qu'on  va  au  fond  des  choses,  on  reconnaît  qu'aucune 
parité  n'existe  entre  ces  deux  formes  de  gouvernement. 

L'absence  du  droit  de  dissolution  dans  la  Constitution 
votée  le  4  novembre  1848  est  ce  qui  fait  que  si  le  président 
de  la  République  veut  retrouver  sa  route,  il  doit  tourner  les 
yeux  non  pas  vers  l'Angleterre,  mais  vers  les  États-Unis. 

Aux  Etats-Unis,  les  secrétaires  d'État  n'ont  aucun  rap- 
port avec  le  Congrès;  lorsque  le  Sénat  et  la  Chambre  des 
représentants  ont  besoin  d'un  renseignement  ou  d'un  docu- 
ment, ils  le  demandent  au  président  de  la  République,  le 
président  de  lu  République  le  demande  au  ministère,  le 
ministère  l'envoie  au  président  de  la  République,  et  le  pré- 
sident de  la  République  l'envoie  au  Sénat  ou  à  la  Chambre 
des  représentants. 

Ainsi  le  veut  la  logique. 

En  France,  on  veut  maix-her  au  rebjurs  de  la  logique; 
aussi,  voyez  comment  l'on  marche...,  à  reculons  cl  en  tom- 
bant à  chaque  pas. 


1851 


LA  rOLITIQUE  ET  LA  SCIENCE. 


22  octobre  1851. 

La  politique  est  au  corps  social  ce  que  la  fièvre  est  au 
corps  humain. 

C'est  un  mouvement  déréglé  qui  atteste  une  souffrance 
ou  une  perturbation. 

S'il  n'y  avait  pas  ou  perturbation  ou  souffrance,  la  poli- 
tique serait  un  mot  qui  ne  signifierait  plus  que  ce  qu'il  si- 
gnifiait à  son  origine  :  administration  de  la  ville. 

La  politique  ne  serait  rien  ;  la  science  serait  tout. 

Lorsqu'on  jette  les  regards  en  arrière  et  qu'on  fait  le 
compte  de  tout  le  temps  perdu  à  débattre  des  questions 
sans  importance  réelle,  on  ne  peut  se  défendre  de  ressentir 
le  plus  profond  mépris  pour  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler 
de  nos  jours  :  la  POLiriycH. 

Ainsi,  de  1831  à  1848,  que  de  discours  de  tribune  et  que 
d'articles  de  journaux  sur  la  question  de  savoir  si  l'on  ad- 
mettrait ou  si  l'on  n'admettrait  pas  à  voter  comme  électeurs 
ceux  que  la  loi  forçait  à  être  jurés  et  à  délibérer,  en  cette 
qualité,  sur  la  fortune,  l'honneur,  la  liberté  et  la  vie  de 
leurs  pairs  ! 

Ainsi,  depuis  un  an,  que  de  discours  de  tribune  et  que 
d'articles  de  journaux  2J0M/',  confre  et  sur  le  suffrage  uni- 
versel, lorsf|ue  le  suffrage  universel  n'aurait  dû  être  que  le 
point  de  départ  immuable  de  la  science  appliquée. 


360  fSôf. 

La  science  ne  recule  jamais  ;  la  politique  recule  toujours. 

La  science,  c'est  le  progrès;  la  politique,  c'est  h  guerre. 

Guerres  extérieures; 

Guerres  de  conquêtes  ; 

Guerres  de  successions  ; 

Guerres  de  frontières; 

Guerres  de  religions  ; 

Guerres  d'opinions  ; 

Guerres  intérieures  ; 

Guerres  de  la  royauté  contre  la  féodalité  ; 

Guerres  de  la  féodalité  contre  la  royauté; 

Guerres  de  l'aristocratie  contre  la  bourgeoisie  ; 

Guerres  de  la  bourgeoisie  contre  l'aristocratie  ; 

Guerres  de  la  bourgeoisie  contre  la  démocratie  ; 

Guerres  de  la  démocratie  contre  la  bourgeoisie  ; 

Guerres  de  la  rente  et  du  profit  contre  le  salaire  ; 

Guerres  du  salaire  contre  la  rente  et  le  profit. 

Aussi  la  politique  dévaste  et  ne  féconde  pas. 

C'est  elle  qui  amasse  au-tlessus  de  nos  tètes  les  nuages 
d'où  l'éclair  jaillit  et  d'où  la  foudre  éclate. 

C'est  elle  qui  change  l'activité  salutaire  en  agitation  fé- 
brile. 

C'est  elle  rpii  allume  la  polémique  et  éteint  la  publicité. 

C'est  elle  qui  multiplie  toutes  les  queslijns  et  relarde 
toutes  les  solutions. 

C'est  elle,  enfin,  qui,  ellleui'anl  tout  et  n'approfondissant 
rien,  détourne  les  esprits  des  grands  et  sérieux  travaux  : 
non-seulement  elle  les  en  détourne,  mais  encore  elle  l(\s  (mi 
dégoûte,  et,  s'emparant  des  passions  et  des  erreurs  de  la 
foule  ignorante,  fait,  à  ses  yeux,  de  t;)Ut  penseur  profond. 
de  tout  chercheur  opim'àlre,  un  rêveur  étrange. 

Le  suffrage  universel  est  la  première  grande  ap[)li('alion 
de  la  science  des  mathématiques  substituée  ;i  la  polili(|ue. 


4851 


LES  MINISTERES  IMPOSSIBLES. 


22  octobre  1851. 

Il  y  a  deux  minislères  impossibles  à  former  : 

Un  ministère  parlementaire  ; 

Un  ministère  semi-parlementaire. 

Un  ministère  parlementaire,  parce  que  433  représentants 
ayant  voté,  le  30  mai  1850,  la  suppression  du  suffrage  uni- 
versel, tout  ministère  qui  ne  prendra  pas  résolument  son 
point  d'appui  sur  la  majorité  extérieure,  c'est-à-dire  sur 
l'opinion  publique,  sera  certain  d'avon- contre  lui  la  majo- 
l'ité  parlementaire,  c'est-à-dire  la  coalition  des  partis  dé- 
chus et  des  ministres  renvoyés. 

Un  ministère  semi-parlementaire,  parce  qu'un  te!  minis- 
tère aurait  tous  les  inconvénients  de  ces  deux  modes  de 
composition  d'un  cabinet,  le  mode  parlementaire  ou  bri- 
tannique, et  le  mode  extra-parlementaire  ou  américain, 
sans  avoir  aucun  des  avantages  inhérents  à  chacun  de  ces 
deux  systèmes  essentiellement  difll'érents. 

Tout  ministère,  quel  qu'il  soit,  est  une  affirmation.  Com- 
ment tirer  une  affirmation  d'une  négation?  Comment  tirer 
d'une  majorité  négative  un  cabinet  parlementaire  ?  Autant 
vaudrait  essayer  de  tirer  du  vide  une  statue  de  mai  l)re.  A 
de  certaines  époques,  il  a  pu  se  former  des  cal)inets  dit 
cabinets  de  coalition  ;  mais  alors  c'est  qu'il  ne  s'agissait  que 


362  f«5I. 

(le  fondre  des  nuances,  el  encore  jjunais  ces  cabinets  n'eu- 
rent-ils ni  puissance,  ni  durée. 

Essayez  donc  de  former  un  cabinet  de  coalition  avec 
MM.  Berryer  et  de  Fallou.\,(iui  veulent  la  royauté  d'Henri  V, 
avec  MM.  Thiers  et  Jules  de  Lasteyrie,qui  veulent  la  ré- 
gence de  la  duchesse  d'Orléans,  avec  MM.  Faucher  el  Ba- 
roche,  qui  voulaient  la  présidence  de  la  République  à  long 
terme,  trois  choses  qui  toutes  les  trois  s'excluent! 

Le  cabinet  renvoyé  est  le  quatrième  qui  se  retire  depuis 
le  20  décembre  1848.  Il  y  a  eu,  premièrement,  le  cabinet  du 
20  décembre,  le  cabinet  d'inauguration  présidé  par  M.  Odi- 
h)n  Barrot;  il  y  a  eu,  deuxièmement,  le  cabinet  du  31  oc- 
tobre, le  cabinet  d'action,  où  M.  Odilon  Barrot  a  été  rempla- 
cé par  son  frère  M.  Ferdinand  Barrot;  il  y  a  eu,  troisièmement, 
le  cabinet  du  18  janvier,  le  cabinet  de  transition,  composé 
de  MM.  Vaïsse,  de  Royer,  Brenier,  etc.;  enfin,  il  y  a  eu,  qua- 
trièmement, le  cabinet  de  résurrection,  avec  M.  Laliitte  de 
moins  et  M.  Faucher  de  plus  ;  chacun  de  ces  quatre  cabi- 
nets a  été,  plus  ou  moins,  un  cabinet  de  négation  de  la  Ré- 
publique, tous  se  donnant  pour  programme  el  pour  tâche 
de  ressaisir  une  à  une  les  libertés  proclamées  parle  gou- 
vernement provisoire,  les  conquêtes  dues  à  la  Révolution 
de  février,  mais  voilà  tout;  en  admettant  que  ce  fût  assez 
pour  arriver  ,  de  relais  en  relais ,  jusqu'aux  élections 
de  1832,  où  cela  menait-il  ?  où  cela  aboutissail-il?  Ce  n'é- 
tait pas  l'affermissement  de  la  République,  ce  n'était  pas  le 
rétablissement  de  l'Empire;  ce  n'était  pas  la  restauration 
de  la  Monarchie  traditionnelle;  ce  n'était  pas  le  retour 
de  la  Monarchie  constitutionnelle  ;  ce  n'était  pas  le  dé- 
sarmement des  partis;  c'était  l'ajournement  de  toutes  les 
questions  qu'il  importait  le  plus  de  résoudre  et  l'aggrava- 
tion de  toutes  les  difticultés  par  cet  ajournemcMit. 

Conunent  faire  tenir  debout  un  ministère  semi-parle- 
mentaire ne  s'appuyanl  ni  sur  la  majorité  de  rAssemblée 
législative  ni  sur  la  majdrilé  de  la  France  électorale,  ne 
donnant  de  gages  sulTisanls  ni  ;i  l'une  ni  h  l'auliv,  et  les 
nyantconsé(iuemmenl  toutes  les  deux  conli'(>  lui  ?  Oii  pren- 


LES  MIMSTEUES  IMPOSSIBLES.  ;}G3 

(liiiil-il  son  point  d'appui  ?  D'où  viendrait-il  ?  Où  irai(-il? 
Ainsi  placé  entre  deux  meules,  dès  qu'elles  feraient  un 
mouvement,  il  serait  broyé. 

Un  ministère  semi-parlementaire  est  donc  tout  aussi  im- 
possible à  former  et  à  faire  vivre  qu'un  ministère  parle- 
mentaire. 

Quoi  qu'en  disent  VUnion  et  VAssemblée  nationale,  ces 
deux  journaux  qui  ont  fait  faire  un  si  grand  pas  aux  idées 
de  fusion  et  de  légitimité  dans  l'esprit  du  peuple  français, 
il  n'y  a  de  possible  qu'un  ministère  extra-parlementaire, 
s'appuyant  franchement  et  résolument  sur  l'immense  ma- 
jorité de  la  France,  c'est-à-dire  sur  les  cinq  millions  cinq 
cent  mille  électeurs  qui  ont  donné,  le  10  décembre  1848, 
leurs  voix  à  M.  L.-N.  Bonaparte,  parce  qu'ils  avaient  in- 
stinctivement pensé  et  espéré  que  d'une  aussi  imposante 
manifestation  sortirait  l'abolition  de  tous  les  vieux  partis, 
la  réforme  de  tous  les  al)us,  la  suppression  de  tous  les  pri- 
vilèges, la  jouissance  de  toutes  les  libertés,  la  réduction  des 
budgets,  la  diminution  des  impôts,  la  simplification  des 
rouages  adnu'nistratifs,  l'atrranchissement  des  communes  et 
le  trionq)he  délimtif  et  pacifique  de  la  démocratie. 

Si  court  qu'il  fût,  avec  un  tel  levier  posé  sur  un  point 
d'appui  aussi  ferme,  l'abrogation  de  la  loi  du  31  mai,  l'u- 
nanimité des  votants  était  certaine,  et  la  l'évision  de  la 
Constitution  à  la  majorité  constitutionnelle  n'était  pas 
douteuse. 

Lorsqu'un  fossé  est  large,  je  ne  connais  que  deux  moyens 
de  n'y  pas  tomber,  c'est  de  ne  pas  tenter  de  le  franchir  ou 
de  le  franchir  sans  hésiter. 

Ce  conseil  est  celui  que  j'eusse  donné  au  président  de  la 
République  si  j'eusse  été  consulté,  ainsi  qu'il  a  plu  à  cent 
journaux  de  le  prétendre  et  de  le  répandre,  journaux  qui 
me  supposent  assez  modeste  pour  m'attribuer  l'ambition  de 
vouloir,  à  tout  prix,  être  Faucher  IL 


1851. 


L^ÉTAT  DE  SIEGE  RESTREINT, 


23  octobre  1851. 

L'extension  successive  de  l'état  de  siège  restreint  est  la 
conséquence  de  la  restriction  du  suffrage  universel,  comme 
la  formation  des  sociétés  secrètes  est  la  conséquence  de  la 
suppression  du  droit  de  réunion. 

Telle  est  la  logique  invisible  des  choses,  contre  laquelle 
se  débat  vainement  la  fausse  logique  des  hommes. 

]{ïcn  de  ce  qui  arrive  ne  me  surprend,  car  tout  ce  qui  ar- 
rive je  l'avais  prévu  et  exactement  prédit  dès  le  lendemain 
de  la  révolution  de  Février. 

Pour  cela,  point  n'était  besoin  d'être  ni  sorcier,  ni  devin, 
ni  prophète  ,  pas  plus  qu'il  n'est  besoin  de  l'être  pour  an- 
noncer que  si  l'on  sème  du  h-oment ,  l'on  récoltera  du  fro- 
ment; que  si  l'on  plante  des  pommiers,  on  cueillera  des 
pommes. 

Le  journal  de  l'état  de  siège  et  de  la  transportation  sans 
jugement,  c'est  désigner  le  Notional,  tonne  contre  l'état  de 
siège  qu'une  ordonnance  vient  d'étendre  aux  départements 
du  Cher  et  de  la  Nièvre. 

C'est  très  bien  ;  mais  il  eût  été  nu'eux  de  le  faire  en  1848, 
à  l'époque  où  le  National  exerçait  une  influence  prépondé- 
rante. 

Ce  que  la  démf)cratie  récoIt(>  en  1851,  c'est  c  que  le  Xa~ 
lional  a  semé  à  pleines  mains  vu  18i8. 


L'ETAT  DE  SIEGE  RESTREINT.  Mo 

Je  ne  comprends  pas  l'élat  de  siège  en  1851,  mais  je  ne 
le  comprenais  pas  mieux  en  1848,  lorsque,  le  2  septemlire, 
M.  le  général  Cavaignac  montait  à  la  tribune  pour  en  pren- 
dre la  défense  contre  M.  Ledru-Rollin  ;  lorsque,  le  11  oc- 
tobre, il  en  réclamait  le  maintien  en  ces  termes  :  (.(Oui. je  le 
déclare,  il  y  aurait  danger  pour  le  pays ,  danger  pour  la 
République,  danger  pour  la  Constitution  elle-même  à  faire 
cesser  Vétat  de  siège...  Nous  arons  émis  notre  opinion  dhine 
manière  bien  claire  et  bien  précise.  Si  VAssemblée  levait  fê- 
tât de  siège,  elle  créerait  un  véritable  danger.  »  Déclai-alion 
qui  était  si  peu  fondée,  que  huit  jours  après,  le  19  octobre, 
M.  le  général  Cavaignac,  changeant  subitement  de  langage, 
appuyait  à  la  même  tribune  la  levée  de  l'état  de  siège  en 
ces  termes  :  «  En  tenant  compte  de  toutes  les  évenlucdités. 
je  déclare  que  les  moyens  d^action  et  de  répression  dont  je 
puis  disposer  me  permettent  de  faire  face  à  toutes  les  con- 
jonctures... Cest  ma  conviction  énergique  et  profonde.  » 

Si  je  mets  encore  une  fois  sous  les  yeux  des  lecteurs  cette 
mémorable  et  flagrante  contradiction  à  huit  jours  de  dis- 
tance, ce  n'est  pas  pour  récriminer;  c'est  afin  de  montrer 
ce  qu'il  faut  penser  et  croire  de  la  sincérité  et  de  la  justesse 
des  al'lirmations  de  ceux  qui  ont  la  prétention  de  nous  gou- 
verner, affirmations  qui  varient  au  gré  de  leurs  mobiles 
intérêls. 

Le  11  octobre  1848,  lorsque  le  général  Cavaignac  récla- 
mait le  maintien  de  l'élat  de  siège,  M.  Senard  était  ministre 
de  l'intérieur.  Le  19  octobre,  lorsque  M.  Cavaignac  admet- 
tait la  levée  de  l'état  de  siège,  M.  Senard  avait  été  remplacé 
par  M.  Dufaure. 

Que  le  nouveau  ministère,  quoiqu'il  soit,  qui  remplacera 
M.  Léon  Faucher,  propose  en  même  temps  que  la  suppres- 
sion du  suffrage  restreint  la  levée  de  l'état  de  siège  res- 
treint, et  les  choses  se  passeront  en  octobre  1851  comme 
elles  se  sont  passées  en  octobre  1848.  Est-ce  qu'après  la  le- 
vée de  l'état  de  siège,  en  octobre  1848,  l'ordre  moral  et  ma- 
tériel a  été  troublé  un  seul  instant  et  sur  un  seul  point? 
Est-ce  que  l'élection  du  10  décembre  1848,  qui  mettait  en 


360  «851. 

piésencii  tous  les  pai'lis,  un  bulletin  i»  la  main,  a  donné  lieu 
ou  servi  de  prétexte  à  la  plus  légère  violence  ?  Est-  ce  que 
celte  grande  et  décisive  épreuve  n'est  pas  l'un  des  plus 
glorieux  faits  dont  l'histoire  de  la  tlémocratie  a  dû  recueil- 
lir et  devra  transmettre  le  souvenir  et  l'exemple  ? 

Le  maintien  du  suffrage  restreint  mène  logiquement  à 
l'état  de  siège  universel;  le  rétal)lissement  du  suffrage 
universel  mène  logitjuement  à  la  levée  de  l'état  de  siège 
restreint. 


1851. 


CE  QUI  MET  FIN  AUX  GUERRES  CIVILES. 


22  octobre  18.31. 

La  proclamation  suivante  porte  la  date  de  Nevers,  26  oc- 
tobre 18ol  : 

a  Habitants  de  Nevers, 

B  Je  viens  d'être  investi  du  commandement  de  l'état  de  siège  de  votre 
département. 

»  Ce  régime  exceptionnel,  imposé  par  la  nécessité  de  préserver  votre 
pays  des  excès  delà  démagogie  et  de  la  guerre  civile,  sera  protecteur  pour 
les  honnêtes  gens,  répressif  arec  la  dernière  rigueur  pour  tous  les  fauteurs 
d'anarchie.  Que  la  population  tranquille  se  rassure,  qu'elle  se  livre  avec 
sécurité  à  tous  ses  travaux  :  jamais  les  personnes  et  les  propriétés  n'au- 
ront été  mieux  sauvegardées  ;  la  répression  la  plus  prompte,  la  plus  éner- 
gique, écraserait  sur-le-champ  toute  tentative  de  désordre. 

»  Le  jour  est  venu  où  la  tekreur  doit  changer  de  côté.  C'est  maintenant 
à  ces  gens  qui  n'ont  rien  de  Français,  qui  osent  invoquer  le  nom  et  l'inté- 
rêt du  peuple  pour  préconiser  tous  les  crimes,  à  trembler  1  Le  vrai  peuple 
les  renie;  le  vrai  peuple,  celui  qui  a  porté  aux  extrémités  du  monde  la 
gloire  de  nos  armes  et  le  renom  de  loyauté  de  notre  nation,  veut  vivre  de 
son  travail,  élever  honnêtement  sa  famille,  et  léguer  à  ses  enfants  la  tra- 
dition de  l'honneur  avec  le  fruit  de  ses  économies  ;  le  vrai  peuple  i"enie 
avec  indignation  ce  ramassis  de  vagabonds,  de  pillards  et  d'incendiaires 
qui  croient  pouvoir  vivre  dans  un  désordre  perpétue],  abrités  derrière  la 
terreur  qu'ils  ont  su  pour  un  moment  inspirer  aux  gens  honnêtes,  mais 
timorés. 

D  D'un  bout  à  l'autre  de  la  France,  un  cri  unanime  d'indignation, 
poussé  par  tous  les  gens  de  bien,  s'est  fait  entendre  à  la  nouvelle  des  at- 
tentats du  Cher.  Quelle  excuse  peut    faire   valoir  l'insurrection,   sous    le 


368  iS5t. 

gouvernement  le  plus  libéral  cJu  monde?...  Si  les  hautes  régions  de  la  so- 
ciété ont  été  dépouillées  de  leurs  privilèges,  ce  n'est  pas  pour  voir  aujour- 
d'hui s'élever  dans  ses  bas-fonds  lepricilége  du  pillage  ! 

»  Ouvriers  des  villes  et  des  campagnes,  ne  vous  laissez  pas  intimider 
par  les  perfides  conseils  de  ces  gens  qui  ne  se  disent  vos  amis  que  pour 
vous  pousser  au  désordre.  Regardez  dans  le  passé,  et  vous  verrez  toujours 
ces  excitateurs,  ces  péroreurs  de  la  place  publique,  absents  au  moment  du 
danger.  Si  le  triomphe  de  la  mauvaise  cause  était  possible,  ils  reparaî- 
traient alors  pour  partager  entre  eux  seuls  les  bénéfices  d'un  succès  sans 
durée.  Dans  la  défaite,  leur  habileté  sait  toujours  les  distraire  à  la  rigueur 
de  la  loi,  à  laquelle  ils  vous  abandonnent  sans  i-emords.  A  eux  les  places, 
les  avantages  ;  à  vous  les  périls,  et,  en  fin  de  compte,  la  prison  et  la  ruine 
de  vos  familles.  Comprenez-le  donc  aujourd'hui  ;  vous  êtes  pour  eux  le 
mai'cliepied,  les  instruments  qui,  dans  leurs  folles  espérances,  doivent  les 
élever  au  pouvoir. 

»  Croyez-en  mes  conseils,  chassez  ces  faux  amis,  rentrez  dans  la  pra- 
tique des  devoirs  imposés  aux  honnêtes  gens,  et  notre  pays  reprendra 
cette  sécurité  sans  laquelle  il  n'y  a  ni  travail  ni  prospérité  possibles. 

»  .Je  compte  sur  les  gens  de  b'cu  ;  qu'ils  comptent  sur  moi. 

»  Le  r/ruéral  de  brigade  rommandaul  l'élat  de  siége^ 

»  PELLION.    » 

Changez  le  millésime  et  la  date  de  cette  proclamation  ; 
milieu  iVoctob)-e  ISol,  mettez  octobre  184S;  au  lieu  de 
fauteurs  d'anarchie,  niellez  fauteurs  de  monarchies;  au  lieu 
de  privilège  du  pillage, mc\.[ei  privilège  delà  fortune,  et  de- 
mandez-vous ce  qu'auraient  dit,  en  1848,  d'une  pareille  ' 
proclamation  ,  les  monarcliisles  qui  trouvent  aujouid'liui 
parfaitement  juste  et  légitime  celle  du  général  Pellion. 

Si  des  excès  coupables  ont  été  conunis  dans  le  Cher,  est- 
ce  donc  qu'il  n'y  a  pas.poui'  les  condamner,  un  jury  et  une 
coiu"  d'assises  ? 

Ce  qui  met  fin  aux  guerres  civiles ,  c'est  la  justice  abso- 
lue; ce  qui  les  perpétue,  c'est  la  justice  exceptionnelle. 


1851 


LA  CENSURE. 


Il  Les  citoyens  ont  le  droit  de  s'associer,  de  s'assem- 
bler paisiblement... 

>'  L'exercice  de  ces  droits  n'a  pour  limites  que  les 
droits  ou  la  liberté  d'autrui  et  la  se'curité  publique. 

"  La  presse  ne  peut,  en  aucun  cas,  être  soumise  a  la 
censure.  " 

cossTiTnTioîi,  article  8. 


10  novembre  1851. 


En  conséquence  de  l'article  8  qui  précède  .  la  censure  a 
défendu  qu'on  Use  les  vers  suivants  : 


I. 


L'art,  c'est  la  gloire  et  la  joie,  • 
Dans  la  tempête  il  flamboie, 
Il  éclaire  le  ciel  bleu. 
L'art,  splendeur  universelle, 
Au  front  du  peuple  étincelle 
Comme  Tastre  au  front  de  Dieu. 

L'art  est  un  chant  magnifique 
Qui  plaît  au  cœur  pacifique, 
Que  la  cité  dit  aux  bois, 
Que  l'homme  dit  à  la  femme, 
Que  toutes  les  voix  de  l'âme 
Chantent  en  chœur  à  la  fois! 


370  fS&l. 

L'art  c'est  la  pensée  humaine 
Qui  va  brisant  toute  chaîne! 
L'art,  c'est  le  doux  conquérant  ! 
A  lui  le  Rhin  et  le  Tibre  ' 
Peuple  esclave,  il  te  fait  libre  ; 
Peuple  libre,  il  te  fait  grand  ' 

n. 

0  bonne  France  invincible, 
Chante  ta  chanson  paisible  ! 
Chante,  et  regarde  le  ciel  ! 
Ta  voix  joyeuse  et  profonde 
Est  l'espérance  du  monde, 
0  grand  peuple  fraternel  ! 

Bon  peuple,  chante  à  l'aurore  ! 
Quand  vient  le  soir,  chante  encore  ! 
Le  travail  fait  la  gaîté. 
Ris  du  vieux  siècle  qui  passe  ! 
Chante  l'amour  à  voix  basse 
Et  tout  haut  la  liberté  ! 

Chante  la  sainte  Italie,    '-'3 
La  Pologne  ensevelie, 
Naples,  qu'un  sang  pur  rougit, 
La  Hongrie  agonisante. . . 
O  tyrans  !  le  peuple  chanta 
Comme  le  lion  rugit. 

VICTOE  HUGO. 

6  novembre  1851. 

Ces  vers,  demandés  à  Victor  Hugo  ,  devaient  inaugurer 
une  association  d'artistes-musiciens  qui  se  proposent  de 
populariser  l'art  musical. 

V^iilà  comment  opère  la  liberté  limitée  que  j'ai  définie 
Varbitraire  illimité. 

La  définition,  je  le  demande,  était-elle  fausse  ou  exagérée? 

0  Liberté  arbitraire,  je  le  remercie  I  Par  de  tels  actes,  tu 
me  dispenses  de  plaider  désormais  poui- la  Liberté  absolue. 

Ce  que  j'aurais  été  impuissant  peut-être  à  faire,  tu  le  fais 
mieux  que  moi  I 


18o1 


PAIX  OU  GUERRE  AUX  JESUITES. 


14  novembre  1851. 
Les  faits  suivants  sont  extraits  de  VUnivers  : 

«  Ces  jésuites,  si  odieux,  tout  le  monde  les  appelle.  Ici,  les  pères  de  fa- 
mille se  réunissent  et  font  les  fonds  nécessaires  pour  leur  créer  un  éta- 
blissement; nous  pourrions  citer  une  ville  voisine  de  Paris  où  plus  de 
200,000  fr.  furent  ainsi  ramassés  en  moins  de  vingt-quatre  heures.  Là, 
les  conseils  municipaux  s'assemblent  pour  aviser  aux  moyens  d'avoir  ces 
religieux.  «  Si  vous  ne  nous  envoyez  pas  vos  pères,  écrivait  un  maire  à 
»  l'un  des  supérieurs  des  jésuites  du  Midi,  vous  nous  verrez  arriver,  avec 
»  notre  garde  nationale,  tambour  en  tête,  pour  les  prendre.  «  Dans  leur 
seule  province  du  Midi,  les  jésuites  ont  aujourd'hui  douze  grands  collège» 
en  pleine  activité  ;  le  nombre  de  leurs  établissements,  dans  la  province  du 
Nord,  ne  doit  pas  être  moindre,  et  comme  la  Compagnie  est  encore  trop  peu 
nombreuse  pour  faire  plus,  elle  a  dû  refuser  plus  de  quarante  demandes.  » 

Le  3  mai  1845,  M.  Tiiiers,  déposant  un  ordre  du  jour 
motivé,  obligeait  M.  Guizot.  par  un  vote  de  la  Chami^re  des 
députés ,  de  chasser  les  jésuites  de  France  et  de  fermer 
leurs  maisons.  Alors  ils  ne  possédaient,  dans  toute  la 
France,  que  vingt-sept  maisons  et  n'étaient  qu'au  nombre 
de  quatre  à  cinq  cents.  M.  Thiers,  à  qui  les  jésuites  faisaient 
tant  de  peur  en  1845,  sous  le  règne  de  Louis-Philippe,  n'en 
a  plus  peur  à  présent  que  le  nombre  s'en  est  considéra- 
blement augmenté,  et  que  M.  de  Montalembert  règne  et 
gouverne. 


:î72  1851. 

M.  Thiers,  s'il  le  peut,  expliquera  cette  contradition  de  sa 
vie  politique. 

Quant  à  moi,  les  jésuites  ne  me  font  pas  plus  peur  en  1851 
qu'en  1843,  à  la  condition  que  les  jésuites  ne  s'appelleront 
pas  Monopole,  et  qu'ils  s'appelleront  Liberté. 

Si  les  jésuites  sont  le  Monopole,  guerre  au  monopole, 
guerre  aux  jésuites. 

Si  les  jésuites  sont  la  Liberté,  paix  à  la  liberté  ,  paix  aux 
jésuites. 

Mais  les  jésuites  ne  sont  pas  la  liberté,  lorsque  les  insti- 
tuteurs sont  l'objet  de  poursuites  et  de  persécutions  qui 
rompent  l'équilibre  et  suppriment  le  contrepoids  nécessaire. 

La  liberté  que  je  demandais,  en  1845,  pour  les  jésuites,  je 
la  demande  donc,  en  1851,  pour  les  instituteurs  et  au  même 
titre. 

Qu'on  y  réfléchisse  ! 

Qu'est-il  arrivé  de  la  guerre  faite,  en  1843,  aux  jésuites? 
C'est  qu'on  n'a  fait  que  préparer  le  triomphe  dont  ils  abusent. 

Qu'arrivera-t-il  de  la  guerre  faite,  en  1851,  aux  institu- 
teurs? C'est  qu'on  prépare  pareillement  le  triomphe  dont 
il  est  à  craindre  qu'à  leur  tour  ils  n'abusent  aussi. 

Toujours  l'abus,  jamais  la  liberté;  toujours  l'excès,  jamais 
le  droit.  Ainsi  s'explique  comment ,  en  France,  la  fin  d'une 
réaction  est  toujours  le  commencement  d'une  autre. 


1851 


L'ELECTION  DU  30  NOVEMBRE  1851. 


"  Nul  n'est  e'Iu  ni  iiroclamé  représentant  au  premier 
tour  de  scrutin,  s'il  n'a  réuni  un  nombre  de  voix  e'gal 
au  yuABT  des  électeurs  inscrits  sur  la  totalité  des  lis- 
tes électorales  du  département.  >> 

LOI  DU  31  MAI,  article  13. 


L 


16  novembre  1851. 

11  y  aura  deux  manières  de  se  compter  : 

En  déposant  son  bulletin  dans  Turne  électorale; 

En  ne  l'y  déposant  pas. 

Ce  second  moyen  est  celui  que  prendront  tous  les  élec- 
teurs inscrits  pour  protester  pacifiquement  en  faveur  du 
droit  de  tous  les  électeurs  exclus. 

Tous  les  électeurs  qui  veulent  le  rétablissement  du  suf- 
rage  universel,  tous  les  électeurs  qui  sont  avec  le  prési- 
dent de  la  République  contre  la  majorité  de  l'Assemblée 
sur  la  question  de  l'abrogation  de  la  loi  du  31  mai,  s'ab- 
stiendront de  voter  le  30  novembre  1851. 

C'est  en  ne  votant  pas  qu'ils  se  feront  compter. 

U. 

25  novembre  1851 . 

L'article  13  de  la  loi  du  31  mai  exige,  pour  qu'une  élec- 


374  1851. 

tion  soit  valable,  le  QUART  de  la  totalité  des  électeurs 
inscrits. 

Le  nombre  des  électeurs  inscrits  pour  le  déparlement  de 
la  Seine  dépasse  132,000. 

Donc,  pour  que  M.  Dewinck  soit  élu  dimanche  30  no- 
vembre 1851,  il  faudra  qu'il  recueille  plus  de  33,000  voix. 

Tout  est  mis  en  œuvre  par  les  partisans  de  la  loi  du  31 
mai  pour  contraindre  les  électeurs,  dépendants  par  situa- 
lion,  d'aller  voter  pour  le  candidat  dont  le  nom  signifie  : 

MAINTIEN  DU  SUFFRAGE    RESTREINT, 

Aucun  effort,  aucun  sacrifice  n'est? épargné. 

Il  faut  qu'à  tout  prix  M.  Dewinf^k  réunisse  le  nombre  de 
voix  légalement  exigé  ! 

Les  adversaires  passionnés  du  suffrage  universel  le  dé- 
clarent. 

Ils  comprennent  qu'effectivement,  si  M.  Dewinck  n'est 
pas  élu,  c'est  un  immense  avantage  remporté  par  le  prési- 
dent de  la  République  sur  la  majorité  du  13  novembre,  qui 
a  rejeté,  à  la  majorité  absolue  de  2  voix,  le  projet  de  loi  du 
gouvernement  portant  abrogation  de  la  loi  du  31  mai;  c'est 
plus  que  cela  encore,  c'est  la  transformation  inmiédiate  de 
la  minorité  en  majorité,  et  de  la  majorité  en  minorité. 

VOTE    DU   13   NOVEMBRE   1831  : 

Nombre  des  votans 700 

Majorité  absolue 351 

POUR 347 

CONTRE ,     353 

Si  M.  Dewinck  n'est  pas  élu,  la  loi  du  31  mai  s'éteint 
d'elle-même,  et  l'urne  électorale  se  change  en  urne  funé- 
raire. 

Dès  le  lendemain,  le  pouvoir  exécutif  peut  et  doit  repré- 
senter le  projet  de  loi  qui  accompagnait  le  Message  du  4 
novembre. 

Présenté  d'urgence,  il  sera  voté  d'urgence. 

Sans  discussion  possible. 

Le  suffrage  universel  rétabli,  c'est  la  guerre  civile  évitée. 


L^ÉLECTION  Dr  30  NOVEMBRE  1851.  375 

Tout  ce  qu'il  y  a  (l'huiiiinos  sonsrs  i\\w  n'égare  pas  l'esprit 
de  parti,  que  n'aveugle  pas  le  vertige  de  la  peur,  le  com- 
prennent maintenant  et  l'avouent  hautement. 

Le  scrutin  du  30  novembre  apprendra  à  la  France  combien 
Paris  compte  d'hommes  passionnés  parmi  les  132,000  élec- 
teurs domiciliés  aux  termes  de  la  loi  du  31  mai  1830,  pour 
le  plus  grand  nombre  faux  électeurs,  ainsi  que  cela  a  été 
démontré,  et  que  cela  n'a  pas  été  contesté. 

Si  M.  Dewinck  ne  réunit  pas  le  nombre  de  voix  nécessaire 
pour  être  élu,  c'est  l'enterrement  politique  de  la  coalition 
jnonarchique,  représentée  par  MM.  Berryer,Guizot  et  Thiers. 

C'est  le  triomphe  du  Droit  sans  le  secours  de  la  Force. 

C'est  la  Révolution  dont  le  flot  cesse  de  monter;  c'est  le 
Progrès  qui  reprend  son  cours. 

m. 

29  novembre  1851. 

SUFFRAGE  lmversel!  Tel  est  le  cri  qui  a  déjà  retenti  en 
Angleterre,  tel  est  le  cri  qui  commence  à  se  faire  entendre 
en  Belgique,  tel  est  le  cri  qui  avant  peu  sera  celui  de  l'Eu- 
rope tout  entière  ! 

Ce  sera  le  cri  de  ralliement  du  monde  nouveau,  et  le 
verdict  de  condamnation  du  monde  ancien. 

En  Belgique,  l'établissement  du  suffrage  universel  appa- 
raît à  tous  les  hommes  de  l'ordre  par  la  liberté  comme  la 
seule  solution  qui  puisse  prévenir  la  crise  dont  elle  est 
menacée. 

Des  comités  composés  d'hommes  qui  jouissent  de  l'estime 
de  leurs  concitoyens  s'organisent  dans  le  but  de  provoquer 
un  pétitionnement  en  fiiveur  du  suffrage  universel. 

L'impulsion  est  donnée  ;  elle  ne  s'arrêtera  plus. 

SUFFRAGE  UNIVERSEL, 
IMPÔT  UNIQUE, 
LIBERTÉ  absolue; 

Vfiilà,  en  trois  lignes,  tout  le  programme  du  monde  nr»u- 
veau  qni.a  pour  ailes  la  Science  et  la  Paix. 


185^ 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS. 


17  novembre  1B51. 

Une  proposition  marquée  au  coin  de  la  défiance  et  de 
l'hostilité  les  plus  déclarées  a  été  déposée,  le  6  novembre 
1831,  sur  la  tribune  législative  par  les  trois  questeurs  de 
l'Assemblée  nationale. 

Cette  proposition,  avec  demande  d'urgence,  est  conçue 
en  ces  termes  : 

ARTICLE  1er. 

«  Le  président  de  l'Assemblée  nationale  est  chargé  de  veiller  à  la  sûreté 
intérieure  et  extérieure  de  l'Assemblée. 

«  Il  exerce,  au  nom  de  l'Assemblée,  le  droit  conféré  au  pouvoir  lé- 
gislatif par  l'art.  32  de  la  Constitution,  de  fixer  l'importance  des  forces 
militaires  établies  pour  sa  sûreté,  d'en  disposer  et  de  désigner  le  chef 
chargé  de  les  commander. 

»  A  cet  effet,  il  a  le  droit  de  requérir  la  force  armée  et  toutes  les  auto- 
rités dont  il  juge  le  concours  nécessaire. 

»  Ses  réquisitions  peuvent  être  adressées  directement  à  tous  les  officiers 
commandants  ou  fonctionnaires,  qui  sont  tenus  d'y  obtempérer  immédia- 
tement, sous  les  peines  portées  par  les  lois. 


»  Le  président  peut  déléguer  son  droit  de  rcqiii.rition  aux  questeurs  ou 
à  l'un  d'eux. 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  377 

ARX.   3. 

»  La  présente  loi  sera  mise  à  l'ordre  du  jour  de  l'armuc  et  affichûc  dans 
toutes  les  casernes,  sur  le  territoire  de  la  République. 

Les  questeurs, 
i>  Signé  :  baze,  leflo,  de  panât.  » 

Le  véritable  but  de  cette  proposition  est  le  maintien  de 
la  loi  du  31  mai. 

La  Majorité,  qui  ne  veut  pas,  et  pour  cause,  du  rétablis- 
sement du  suffrage  universel,  a  parfaitement  compris  que 
cette  loi  était  abrogée  en  fait.,  dès  qu'elle  était  abandonnée 
par  le  président  de  la  République  ;  qu'en  conséquence,  il  ne 
suffisait  pas  de  voter  contre  l'abrogation  en  droit  \  la  Ma- 
jorité s'est  dit  qu'il  fallait  vouloir  le  moyen  de  ce  dont  on 
veut  la  fin,  et  que  le  moyen,  c'était,  sous  un  prétexte  de 
défiance  plus  ou  moins  fondé,  plus  ou  moins  spécieux,  sous 
une  forme  plus  ou  moins  indirecte,  plus  ou  moins  transpa- 
rente, d'investir  l'Assemblée  législative  de  la  dictature  mi- 
litaire. 

Toutes  les  prévisions  de  la  Presse  se  confirment  ainsi  de 
point  en  point. 

Une  Convention  républicaine  a  jugé  le  Roi  et  condamné 
la  Royauté  en  93;  une  Convention  monarchique  se  préparc 
à  juger  le  Président  et  à  condamner  la  République. 

La  logique,  cette  force  des  choses,  le  veut  ainsi;  mais 
heureusement  la  Minorité  parlementaire  voit  clair  dans  tout 
ce  qui  se  trame. 

Le  langage  tenu  dans  la  réunion  qui  a  eu  lieu  dans  les  sa- 
lons Lemardelay  en  est  l'incontestable  preuve. 

Jamais  réunion  de  l'Opposition  constitutionnelle  n'avait 
été  si  nombreuse  ;  jamais  pareil  accord  n'y  avait  régné  ;  ja- 
mais autant  de  modération  ne  s'était  alliée  à  autant  de 
fermeté. 

Si  la  guerre  civile  est  évitée,  si  une  révolution  nouvelle 
n"éclate  pas,  ce  sera  à  l'Opposition  démocratique  que  la 
France  le  devra  ! 


378  1851. 

II. 

17  novembre  1851. 
La  Constitution  porte  : 

«  ART.  32.  L'Assemblée  nationale  détermine  le  lieu  de  tes  séances  ;  elle 
fixe  le  nombre  et  l'importance  des  forces  militaires  qui  seront  établies  pour 
sa  sûreté,  et  elle  en  dispose. 

»  ART.  50.  Le  président  de  la  République  dispose  de  la  force  armée  sans 
pouvoir  jamais  la  commander  en  personne.  >> 

Attendu  la  contradiction  apparente  qui  existe  entre  ces 
deux  articles  de  la  Constitution,  les  trois  questeurs  propo- 
sent de  promulguer  comme  loi  et  dVnfficher  dans  les  ca- 
sernes l'article  6  du  décret  du  11  mai  1848. 

Le  rapporteur  de  la  commission  conclut  à  la  prise  en 
considération. 

Écho  des  généraux  Changarnier,  Lamoricière  et  Leflô,  le 
Siècle  termine  l'exhortation  qu'il  adresse  à  l'Assemblée  na- 
tionale par  ces  mots  : 

<i  Le  sort  de  la  République  se  décidera  demain. 

»  Si  l'Assemblée  ne  maintient  pas  son  droit,  si  elle  ne  le  maintient  pas 
énergiqnement,  si  elle  cède  sous  un  prétexte  ou  sous  un  autre,  si  elle  n'a 
pas  confiance  en  elle-même,  si  elle,  se  divise  eu  présence  du  péril,  il  n'y  a 
plus  qu'un  pouvoir,  le  pouvoir  exécutif ,  et  c'est  alors  que  l'on  pourra  dire 
avec  vérité  :  l'empire  est  fait.  » 

Donc,  si  l'exhortation  du  Siècle  était  écoulée,  Majorité  et 
Minorité  s'uniraient  pour  voter  la  proposition  des  trois 
questeurs. 

Que  l'Opposition  y  prenne  garde  !  Un  tel  vote  serait  une 
inéparable  faute. 

Pour  échapper  à  un  péril  imaginaire,  l'Opposition  s'expo- 
serait à  un  péril  réel,  péril  devant  lequel  il  suffit  d'ouvrir 
les  yeux  pour  en  reconnaître  toute  la  gravité,  pour  en  me- 
surer toute  la  profondeur. 

Le  péril  imaginaire,  c^a^i  le  péril  (praffectcnt  de  craindre 
MM.  Thiers,  de  Rémusat,  Changarnier,  Lamoricière,  Leflô 
et  autres,  péril  au  nom  duquel,  dans  la  nuit  de  jeudi  13  à 
vendredi  14  novembre  1851,  une  sorte  de  rappel  a  été  battu, 
fltin  de  réunir,  chez  M.  Baze,  quesleui"  do  TAssemblée,  le 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  379 

plus  grand  nombre  possible  de  représentants  du  peuple,  ce 
qui  était  un  moyen  d^igir  sur  l'esprit  d'un  certain  nombre 
de  membres  de  l'opposition,  réveillés  en  sursaut  et  pris  au 
dépourvu  ;  mais  la  pipée  n'a  pas  réussi,  et  M.  Thiers  en  a 
été  pour  ses  frais  de  glu.  A  en  croire  MM.  Thiers,  de  Ré- 
musat,  Changarnier,  Lamoricière  et  Leflô,  tous  les  soirs  en 
se  couchant,  tous  les  matins  en  se  levant,  il  faudrait  s'at- 
tendre «  à  la  destruction  du  gouvernement  parlementaire.  » 
(C'est  l'expression  dont  se  servent  ces  messieurs  ;  ils  ne  di- 
sent pas  :  le  gouvernement  républicain.)  Cette  destruction 
serait  l'œuvre  de  l'armée  de  Paris,  soigneusement  triée  à  cet 
effet  par  M.  L.-N.  Bonaparte.  J'ai  entendu,  de  mes  oreilles 
entendu,  M.  Thiers  soutenir  cela,  en  gardant  son  sérieu.N  ; 
j'ai  entendu  le  chœur  qui  l'entourait  reprendre  et  répéter, 
à  la  manière  antique,  ce  que  venait  de  dire  le  grand-prêtre. 
Une  telle  crainle  n'est  pas  sérieuse  et  ne  saurait  être  sin- 
cère. Le  lendemain  du  jour  où  le  président  de  la  République 
aurait  dispersé  l'Assemblée  nationale,  qui  pourrait-il  pren- 
dre pour  ministres?  A  quel  titre  gouvernerait-il?  A  quel 
titre  imposerait-il  l'obéissance  aux  régiments  qui  se  déban- 
deraient? A  quel  litre  exigerait-il  l'impôt  qui  serait  refusé? 
En  quel  nom  la  justice  serait-elle  rendue  ?  Qui  condamnerait 
les  colonels  qui  refuseraient  d'obéir?  Qui  jugerait  les  ré- 
dacteurs en  chef  ayant  brisé  les  scellés  apposés,  un  mo- 
ment, sur  leurs  presses?  Le  lendemain  d'une  telle  usurpa- 
tion serait  la  veille  d'une  inévitable  révolution.  Un  pouvoir 
ainsi  dérobé  n'aurait  pas  vingt-quatre  heures  d'exercice. 
La  résistance  éclaterait  sous  toutes  les  formes  et  sur  tous 
les  points,  en  haut  et  en  bas.  M.  Thiers  et  son  état-major  le 
savent  tout  aussi  bien  que  moi  ;  c'est  pourquoi  je  répèle  que 
la  crainte  qu'ils  montrent  est  une  crainte  qu'ils  n'ont  pas, 
et  que  le  péril  auquel  ils  feignent  de  croire  est  un  péril  qui 
n'existe  que  dans  leurs  discours.  Lui  donner  le  nom  de  péril 
imaginaire,  c'est  lui  faire  trop  d'honneur. 

Le  péril  réel,  ce  n'est  pas  l'Élu  du  10  décembre  aspirant 
a  la  rééligibilité,  c'est  la  Réaction  aspirant  à  la  dictature  et 
y  marchant  dans  l'ombre  avec  une  infatigable  activité.  Ce 


380  1851. 

péril  là  n'est  pas  seulement  réel,  il  est  proche,  très  proche. 
Je  suppose  que  la  proposition  des  trois  questeurs  soit  votée. 
Dès  le  lendemain  le  langage  des  meneurs  sera  toutdilï'érent 
de  celui  de  la  veille.  On  ne  dira  plus  de  cette  proposition 
qu'aucune  défiance  ne  l'a  dictée,  et  que  ce  n'est  que  l'in- 
nocente reproduction  du  décret  du  11  mai  1848.  La  signifi- 
cation la  plus  énergique  sera  immédiatement  donnée  à  ce 
vote.  Aux  termes  du  dernier  paragraphe  de  l'article  68  de 
la  Constitution,  une  loi  doit  déterminer  les  cas  de  respon- 
sabilité autres  que  ceux  expressément  prévus,  ainsi  que  les 
formes  et  les  conditions  de  la  poursuite.  Le  conseil  d'Etat  a 
préparé  cette  loi.  Si  une  majorité  se  rencontrait  pour  voter 
le  COUP  DE  DÉFIANCE,  uuc  majorité  infiniment  plus  considé- 
rable se  rencontrerait  pour  voter  la  loi  de  responsabilité, 
qui,  entre  autres  dispositions,  en  renferme  une  très  for- 
melle, on  le  sait,  relative  au  cas  prévu  par  l'article  45  de  la 
Constitution.  Mais  il  se  pourrait  même  qu'on  n'attendît  pas 
la  présentation  et  le  vote  de  cette  loi. 
L'article  100  de  la  Constitution  est  ainsi  conçu  : 

«  ART.  100.  Le  président  de  la  République  n'est  justiciable  que  de  la 
haute-cour  de  justice,  ii  II  ne  peut,  à  l'exception  du  cas  prévu  par  l'art.  68, 
))  être  poursuivi  que  sur  l'accusation  portée  par  l'Assemblée  nationale  et 
»  pour  crimes  et  délits  qui  sueront  déterminés  par  la  loi.  » 

L'article  87  du  Code  pénal  prévoit  l'attentat  dont  le  but 
sera  soit  de  détruire,  soit  de  changer  le  gouvernement;  il 
punit  de  mort  cet  attentat. 

Eh  bien!  je  suppose  que,  s'appuyant  sur  cet  article  87  du 
Code  pénal  et  sur  des  dépositions  qui,  pour  être  recueillies, 
n'ont  pas  besoin  d'être  incontestables,  il  se  trouve  une  ma- 
jorité dans  l'Assemblée  nationale  pour  porter  et  voter  cette 
accusation  contre  le  président  de  la  République  ;  immédia- 
tement, et  par  le  fait  de  ce  vote,  M.  Louis-Napoléon  Bona- 
parte est  déchu  de  ses  fonctions.  Point  de  conflit  entre  les 
deux  pouvoirs,  pouvoir  législatif  et  pouvoir  exécutif,  puis- 
qu'il n'en  reste  plus  qu'un  seul.  Le  pouvoir  exécutif  passe 
de  plein  droit  h  l'Assemblée  nationale.  Voilà  donc  la  Majo- 
joritc  parvenue  à  ses  fins  !  Voilà  donc  la  Majorité  armée  1 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  381 

Voilà  donc  la  Majorité  ayant,  comme  au  24  juin  1848,  un 
sabre  dans  les  mains  !  Très  certainement  un  tel  acte  ne 
s'accomplirait  pas  sans  exciter  une  vive  émotion  publique 
et  sans  provoquer  une  démonstration  populaire.  —  C'en 
serait  assez  pour  motiver  la  mise  de  Paris  et  de  la  France 
en  état  de  siège.  L'état  de  siège  décrété  par  la  Majorité 
réactionnaire,  que  devient  la  Minorité  démocratique  et  quels 
moyens  celle-ci  a-t-elle  de  résister?  Je  le  lui  demande.  Où 
s'arrêterait  cette  Convention  monarchique,  ce  nouveau  Co- 
mité de  salut  public  dirigé  par  MxM.  Berryer,  Mole,  Tliiers, 
et  abrité  derrière  les  trois  épées  des  généraux  Changarnier, 
Lamoricière,  Leflô? 

Tel  est  le  péril  qui  me  paraît  réel,  très  probable  et  assez 
proche.  Essaiera-t-on  de  dire  que  la  peur  fait  apparaître  à 
mes  yeux  un  fantôme  ?  Qui  me  connaît  sait  que  l'habitude 
de  loger  des  fantômes  n'est  pas  la  mienne  ;  on  n'en  pourrait 
par  dire  autant  de  quelques-uns  des  hommes  politiques  qui 
avaient  établi,  jeudi  13  novembre  1851,  leur  quartier  géné- 
ral nocturne  dans  le  salon  de  M.  Baze,  au  palais  de  l'As- 
semblée législative. 

Certains  membres  de  la  réaction  monarchique,  en  criant, 
comme  ils  le  font,  contre  le  président  de  la  République,  me 
paraissent  imiter  cette  manœuvre  connue  qui  consiste  à 
s'échapper  du  magasin  qu'on  a  tenté  de  piller  en  criant  : 
Au  voleur  !  et  en  feignant  de  courir  après  le  voleur  imagi- 
naire pour  l'arrêter.  Ce  moyen  de  détourner  le  soupçon  a 
])lus  d'une  fois  réussi  au  voleur  réel. 

Je  me  résume,  et,  contrairement  à  l'opinion  du  Siècle,  je 
dis  que,  si  la  démocratie  et  l'opposition  parlementaire  qui 
la  représente  ont  un  danger  sérieux  à  craindre,  ce  danger 
n'est  pas  celui  qu'on  leur  montre,  mais  celui  qu'on  leur 
cache. 

Du  président  de  la  République,  il  y  a  peu  à  craindre;  mais* 
de  la  Majorité  monarchique,  il  y  a  tout  à  redouter. 

Dès  qu'elle  se  serait  débarrassée  de  M.  L.-N.  Bonaparte, 
qui  gêne  ses  desseins,  le  tour  des  membres  de  l'Opposition 
ne  larderait  pas  à  venir.  M.  L.-N.  Bonaparte  est  une  ga- 


3$3  iS5i. 

nuUie  pour  la  Minorito.  parce  qu'il  est  une  complication 
pour  la  Majorité. 


111. 


17  novembre  iKôl. 

Après  une  discus>ion  à  laguelle  pronnen*  part  MM.  Fer- 
dinand de  Lasteyrie,  de  Saint-Arnaud,  ministre  de  la 
guerre,  le  général  Leflô,  Crémieux,  Vitet,  rapporteur,  le 
colonel  Charras,  Michel  de  Bourges  ,  le  général  d'Hautpoul, 
Thiers  et  Jules  Favre,  la  proi>osition  des  trois  questeurs, 
MM.  Leflô,  Baze  et  de  Panât,  relative  au  droit  du  président 
de  requérir  la  force  armée,  est  mise  aux  voix  et  rejetée  à  la 
majorité  suivante  : 

Nombre  des  votants 708 

Majorité  absolue 355 

Pour 300 

Contre 408 

IV. 

19  novembre  1851. 

Le  Siècle  persiste  à  considérer  comme  une  faute  et  comme 
un  péril  le  vote  du  17  novembre  1851,  que  la  Presse  per- 
siste à  considérer  comme  un  acte  de  prudence  et  de  force. 

Le  Su"''/''  .1  tiH-i.  cl  rien  n'est  plus  fnfili»  mu'  de  le  lui 
prouver. 

Est-ce  que  le  vote  du  17  novembre  a  change  et  pu  rien 
changera  l'article  3il  de  la  Constitution? 

Cet  article  vaut  ce  qu'il  \-alait  avant  que  les  trois  ques- 
teurs déposassent  leur  fameuse  proposition.  II  ne  vaut  pas 
plus,  il  ne  vaut  pas  moins. 

Ou  le  péril  qu'ils  ont  laissé  entrevoir  existe  ou  il  n'existe 
pas. 

Si  le  péril  existe,  la  proposition  qu'ils  ont  déposée  n'est 
pas  celle  qu'ils  devaient  faire. 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  383 

II  fallait  être  franc  et  catégorique. 

Il  fallait  déposer  une  proposition  conçue  en  ces  termes  : 

o  L'Assemblée  législative  déclare  qu'elle  fixe  à  100,000  hommes,  infan- 
terie, cavalerie  et  artillerie,  conformément  à  l'état  ci-annexé,  l'impor- 
tance des  forces  qu'elle  juge  nécessaires  à  sa  sûreté,  et  qu'elle  requiert  le 
pouvoir  exécutif  de  mettre  à  sa  disiKusition.  » 

Ou  le  chef  du  pouvoir  exécutif  se  fût  empressé  d'obéir  a 
ce  décret,  ou  il  eût  refusé  de  s'y  sonrnfiUc  ou  il  f-ùf  (*'ri(f.' 
de  l'éluder. 

Dans  Tun  comme  dans  l'autre  de  ces  deux  derniers  cas. 
il  tombait  sous  le  coup  de  l'article  68  ;  alors  le  pouvoir  f'\é- 
cutif  passait  de  plein  droit  k  rA.ssemblée  nationale. 

Dans  le  premiercasle péril,  en  admettant  qu'il  oùt  existé, 
était  conjuré. 

Il  n'y  avait  pas  de  débat  puéril  et  dangereux  sur  le  droit 
de  réquisition. 

C'est  en  marchant  que  l'.Assernblée  législative  prouvait 
l'existence  du  mouvement. 

Je  suppose  que  la  proposition  Baze-Leflô-Panat  ait  été 
votée  au  lieu  d'avoir  été  rejetée  le  17  novembre  18ol.  en 
quoi  rAssemblée  législative  en  eùt-elle  été  plus  avancée  et 
mieux  garantie?  Je  le  demande  à  tout  lecteur  sérieux. 

On  répond  : 

Le  droit  de  réquisition  directe  eût  été  formel. 

Je  réponds  et  je  dis  : 

Eh  bien  !  si  le  colonel  d'un  régiment  eût  refusé  d'obéir, 
que  lui  fùt-il  arrivé  et  qu'eût  fait  l'Assemblée?  Aurait-elle 
eu  plus  de  droits  vis-à-vis  de  ce  colonel  que  vis-à-vis  du 
chef  du  pouvoir  exécutif?  —  Non.  Alors,  pourquoi  ne  pas 
commencer  par  le  commencement?  Pourquoi  ne  pas  com- 
mencer par  celui  qui  est  placé  au  sommet  de  la  respon- 
sabilité ? 

A  mon  sens,  le  droit  de  réquisition  directe  est  celui  qui 
s'exerce  du  président  de  l'Assemblée  nationale  s'adressant 
au  président  de  la  République,  et  non  celui  qui  S'exerce- 
rait du  président  de  l'Assemblée  nationale  s'adressant  au 
ministre  de  la  guerre,  moins  encore  à  tel  général  comman- 


:384  1851. 

dant  telle  tlivision,  ou  telle  brigade,  moins  encore  à  tel  co- 
lonel commandant  tel  régiment.  Ainsi  exercé,  ce  serait  le 
droit  de  réquisition  indirecte. 

Les  vrais  principes,  je  n'hésite  pas  à  le  déclarer,  n'en  dé- 
plaise à  MM.  les  généraux  Leflô  ,  Cavaignac  ,  Lamori- 
cière,  etc.,  sont  ceux  qui  ont  été  présentés  et  soutenus  à  la 
tribune  par  le  général  Saint-Arnaud,  ministre  de  la  guerre. 

La  responsal)ilité  doit  s'étager  ;  elle  ne  doit  pas  se  parta- 
ger; dès  qu'elle  se  partage,  elle  se  détruit;  ce  n'est  plus  la 
responsabilité,  c'est  la  solidarité;  souvent  c'est  la  com- 
plicité. 

C'est  le  président  de  la  République  qui  est  responsable 
de  toutes  les  mesures  à  prendre  pour  assurer  l'entière  in- 
dépendance des  délibérations  de  l'Assemblée  nationale  et  la 
parfaite  sécurité  de  ses  membres. 

C'est  à  lui  à  veiller  sur  elle. 

S'il  ne  remplissait  pas  ce  devoir,  ou  s'il  le  remplissait 
mal,  il  serait  coupable,  il  serait  criminel.  Contre  le  prési- 
dent de  la  République,  la  garantie  séi'ieuse  de  l'Assemblée 
nationale  n'est  pas  dans  l'article  32,  mais  dans  l'article  68 
de  la  Constitution. 

L'article  32,  quoi  qu'en  ait  dit  M.  Vitet,  n'a  pas  été  conçu, 
écrit,  volé  en  prévision  d'une  agression  commise  par  le  pou- 
voir exécutif  contre  le  pouvoir  législatif;  ce  sont  des  préoc- 
cupations d'une  autre  nature  qui  l'ont  dicté. 

Si  l'Assemblée  constituante  eût  été  mue  par  la  pensée 
qu'on  lui  a  prêtée  faussement,  j'aime  à  croire  qu'elle  eût 
trouvé  de  plus  sages  et  de  plus  efficaces  précautions  à 
prendre  que  celles  consistant  à  diviser  l'armée  française  en 
deux  camps  ennemis  :  l'un  sous  les  ordres  du  président  de 
l'Assemblée  nationale,  l'autre  sous  les  ordres  du  président 
de  la  République  ;  l'un  combattant  pour  la  défense  du  pou- 
voir législatif,  l'autre  combattant  pour  le  compte  du  pou- 
voir exécutif.  C'était  la  guerre  civile  militairement  organisée! 

Non,  une  telle  pensée  n'a  pas  été  et  n'a  pas  pu  être  celle 
de  l'Assemblée  constituante. 

Mais  il  me  reste  ii  donner  au  Siècle,  qui  déplore  si  vive- 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  385 

ment  la  perte  du  droit  de  réquisition  directe  tel  qu'il  le  com- 
prend, une  roison  plus  décisive  encore  que  toutes  les  rai- 
sons que  je  viens  d'exposer. 

Le  droit  de  réquisition  directe  a  existé. 

Il  a  existé  en  termes  formels,  non  équivoques. 

Ces  termes,  ce  sont  ceux  du  décret  du  11  mai  1848,  tant 
de  fois  cités  et  invoqués. 

Les  voici  : 

De  la  police  intérieure  et  extérieure  de  l'Assemblée  nationale. 

a  Art.  1".  —  La  police  de  l'Assemblée  est  exercée  en  son  nom  et  par 
le  président. 

»  Art.  2.  Nul  étranger  ne  peut,  sous  aucun  prétexte,  s'introduire  dans 
l'enceinte  où  siègent  les  membres  de  l'Assemblée. 

»  Art.  3.  Pendant  tout  le  cours  de  la  séance,  les  personnes  placées  dans 
les  tribunes  se  tiendront  assises,  découvertes  et  en  silence. 

»  Art.  4.  Toute  personne  qui  donne  des  marques  d'approbation  ou  d'im- 
probatiou  est  sur-le-champ  exclue  des  tribunes  par  les  huissiers  chargés  d'y 
maintenir  l'ordre, 

»  Art.  5.  Tout  individu  qui  trouble  les  délibérations  est  traduit,  sans 
délai,  s'il  y  a  lieu,  devant  l'autorité  compétente. 

»  Art.  6.  Le  président  est  chargé  de  veiller  à  la  sûreté  intérieure  et  ex- 
térieure de  l'Assemblée  nationale. 

»  A  cet  effet,  il  a  le  droit  de  requérir  la  force  armée  et  toutes  les  autorités 
dont  il  juge  le  concours  nécessaire. 

»  Les  réquisitions  peuvent  être  adressées  directement  à  tous  les  officiers, 
commandants  ou  fonctionnaires,  qui  sont  tenus  d'y  obtempérer  immédia- 
tement, sous  les  peines  portées  par  les  lois. 

»  Art.  7.  Le  président  peut  déléguer  son  droit  de  réquisition  aux  ques- 
teurs ou  à  l'un  d'eux. 

»  Délibéré  en  séance  publique,  à  Paris,  le  11  mai  1848.  » 

Ce  décret,  daté  du  11  mai  1848,  existait  conséquemment 
le  15  mai  1848. 

Eh  bien  !  à  quoi  a-l-il  servi,  le  15  mai,  au  président  de 
l'Assemblée  nationale? 

—  Il  lui  a  servi  à  donner  l'ordre  qu'on  ne  battît  pas  le 
rappel. 

Voilà  à  quoi  a  servi  le  droit  de  réquisition  directe  que  re- 
grette si  fort  le  Siècle.,  et  que  regrette  si  peu  la  Presse. 

X.  25 


38G  1851. 


V. 


20  novembre  1851. 

La  feuille  éplorée  de  la  Fusion  évanouie,  VAssemblée  na- 
tionale, déclare  que,  par  le  vote  du  17  novembre,  l'Asscm- 
[)lée  législative  s'est  SHz'c/dee,  et  qu'il  ne  reste  plus  qu'un 
seul  pouvoir  debout. 

Qu'y  a-t-il  de  vrai  dans  cette  exagération? 

—  Rien,  absolument  rien. 

Est-ce  que  l'article  32  qui  existe  dans  la  Conslilulion  du 
4  novembre  1848  existait  dans  la  Charte  du  9  août  1830, 
existait  dans  la  Charte  du  4  juin  1814  ? 

Parce  que  cet  article  32  n'existait  ni  dans  la  Charte  de 
1814  ni  dans  la  Charte  de  1830,  en  faut-il  donc  conclure  que 
de  1814  h  1830  et  de  1830  à  1848  le  pouvoir  législatif  n'a  pas 
existé  ? 

Si  l'Assemblée  nationale  court  un  danger,  ce  danger,  ce 
n'est  pas  le  vote  du  17  novembre  qui  l'a  créé  ;  ce  n'est  donc 
pas  à  la  majorité  accidentelle  des  408  qu'on  devra  l'impu- 
ter, mais  à  la  majorité  systématique  qui  a  voté  l'expédition 
de  Rome,  la  suppression  du  suffrage  universel,  la  suspen- 
sion du  droit  de  réunion,  l'interdiction  du  colportage,  la  loi 
de  dépoi'tation,  les  lois  qui  ont  converti  en  monopole  la  li- 
berté de  l'enseignement  et  la  liberté  de  la  presse. 

La  force  matérielle  protège  mal  les  Assemblées  législati- 
ves qui  ne  se  protègent  pas  elles-mêmes  par  leur  force 
morale.  Avec  celle-ci,  quand  on  la  possède,  on  n'a  pas  be- 
soin de  requérir  l'autre;  et  quand  on  requiert  celle-là,  c'est 
que  celle-ci  n'existe  plus. 


VI. 


21  novembre  1851. 
Le  monit(>ur  du  général  Cavaignac,  le  Siècle,  se  déclare 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  387 

autorisé  à  publier  la  réponse  suivante,  que  M.  Léon  Plée  a 
l'extrême  bonté  de  trouver  nette  et  catégorique  : 

«  Quelle  contradiction  trouve-t-on  clone  entre  le  langage  que  le  général 
Cavaignac  tenait  devant  l'Assemblée  constituante  et  le  vote  qu'il  a  déposé, 
le  18  novembre,  dans  l'urne  législative?  Le  général  disait  avec  raison  à  la 
Constituante  ;  a  Vousinacez  chargé  (Texècuter  vos  actes  et  de  vous  défendre  au 
"  besoin.  Si  votre  conjia7ice  me  manque,  donnez  le  pouvoir  à  celui  qui  la  possède. 
»  Vous  êtes  souverains.  Y  at-il  dans  le  pays  un  pouvoir  qui  ne  soit  pas 
»  votre  agent  ?  Non.  Y  en  a-t-il  un  qui  ne  puisse  être  à  l'instant  même 
»  changé  par  vous?  Non.  Ai-jevotre  confiance?  Oui.  Alors  qu'avez- vous  à 
»  craindre  ?  Non;  renvoyez-moi  à  mon  banc  ;  je  m'y  suis  replacé  le  28  juin . 
»  Il  n'y  en  a  pas  un  parmi  vous  qui  ne  soit  convaincu  que  j'y  retournerai  à 
»  l'instant  si  bon  lui  semble.  »  Voilà  ce  que  disait  Vlionorable  général  en 
1848,  et  il  avait  raison  de  le  dire.  L'Assemblée  souveraine  n'avait  que  des 
agents  ;  ceux  qui  n'avaient  pas  sa  confiance,  elle  pouvait  les  destituer. 
Aujourd'hui,  M.  le  président  de  la  République  inquiète  l'Assemblée 
législative.  Peut-elle  le  destituer?  —  Non.  —  La  Constitution  permet-elle 
de  prévoir  la  forfaiture  du  président  de  la  République  ?  —  Non-seulement 
elle  le  permet,  mais  elle  l'ordonne.  De  cette  forfaiture,  qui  est  juge? 
D'abord,  l'Assemblée.  Et  l'on  voudrait  que  le  juge  restât  désarmé  devant 
le  coupable  !  c'est  de  la  folie.  L'Assemblée  doit,  au  besoin,  non  pas  chica- 
ner un  régiment,  tme  brigade,  mais  appeler  à  elle,  sans  auti'es  formali- 
tés que  son  ordre,  sans  autres  interventions  que  l'expression  même  de 
sa  volonté,  toutes  les  troupes  qui  siègent  au  lieu  de  sa  résidence  ; 
l'armée  de  la  République  tout  entière,  s'il  le  faut.  Elle  doit  le  pouvoir, 
car  la  Constitution  l'a  faite  juge  de  tous  et  ne  lui  a  donné  d'autres  juges 
que  la  nation  elle-même.  Voilà  ce  que  l'honorable  général  a  voté  hier, 
c'est-à-dire  la  confirmation  même  de  ses  paroles  devant  la  Consti- 
tuante. )) 

Si  M.  le  général  Cavaignac  était  de  mes  amis,  je  serais  fâ- 
ché pour  lui  de  l'explication  qu'il  vient  de  donner,  car  cette 
explication  aggrave  la  contradiction  qu'elle  a  pour  objet  de 
Justifier. 

M.  le  général  Cavaignac  se  prête  à  lui-même  un  langage 
qu'il  n'a  pu  tenir. 

Il  n'a  pas  dit,  il  n'a  pas  pu  dire  à  l'Assemblée  constituante, 
le  29  mai  1848  :  «  Vous  iii'avez  chargé  iVexécuter  vos  actes 
»  et  de  vous  défendre  au  besoin.  » 

Il  ne  l'a  pas  dit  par  une  première  raison,  c'est  qu'il  avait 
été  nommé  ministre  de  la  guerre  par  le  pouvoir  exécutif  et 
non  par  le  pouvoir  législatiL 


38S  1851. 

Il  ne  l'a  pas  dit  par  une  autre  raison,  c'est  qu'il  a  dit  pré- 
cisément le  contraire,  ainsi  que  l'attestent  ses  paroles  con- 
signées au  Moniteur  du  30  mai  1848,  page  1207  et  déjà  rap- 
pelées : 

«  Qu'est-ce  qui  arrivera?  Pendant  que  d'un  côté  votre  président,  par 
un  droit  qu'un  décret  n'avait  pas  besoin  de  constater,  fera  battre  le  rappel 
pour  pourvoir  à  votre  sûreté,  le  pouvoir  exécutif,  à  côté  de  lui,  fera 
battre  aussi  le  rappel  dans  d'autres  vues,  peut-être  parce  qu'il  serait  mal 
informé  ;  appréciaut  difiéremment  les  intentions  des  assaillants,  il  voudra 
porter  ailleurs  les  moyens  de  défense.  Qu'en  résultera-t-il  ?  Evidemment 
un  conflit  ;  et  ici  j'emploie  cette  expression  pour  rendre  ma  pensée,  mais 
vous  en  comprenez  la  valeur.  (Oui  !  oui  !)  Je  n'admets  pas  que,  dans  ce 
cas,  il  puisse  y  avoir  opposition  entre  la  pensée  de  la  commission  exe- 
cutive et  la  pensée  de  l'Assemblée  ;  je  parle  d'un  conflit  matériel, 
d'ordres  contradictoires, 

«  Eh  bien  !  c'est  là  qu'est  le  danger  véritable^  et  je  dois  me  préoccuper 
de  cette  situation  non  seulement  comme  citoyen  et  comme  représentant, 
miiis  comme  ministre  de  la  guerre,  et  voici  pourquoi  :  c'est  que  d'un 
conflit  semblable,  d'une  divergence  •pareille  d'ordres  et  d'instructions,  il  ne 
résultera,  permettez-moi  le  mot,  que  déshonneur  pour  les  chefs 
MILITAIRES  qui  seront  appelés  à  concourir  à  la  défense  de  l'ordre,  de  VÀssem- 
lilée  nationale.  (Murmures.) 

»  Ce  serait  le  déshonneur,  l'expérience  le  démontre,  le  déibonneur 
lORCÉ,  INÉVITABLE,  Car  il  ne  peut  y  avoir  de  succès  que  dans  l'unité 
cl"Jmpulsion,  et  l'unité  d'impulsion  n'est  assurée  que  par  l'unité  des  com- 
mandements. Votre  président,  parlant  en  votre  nom,  ordon/K-rai/,  je  le 
répète,  au  Pouvoir  exécutif,  de  se  préoccuper  de  votre  défense.  Maintenant 
je  vais  plus  loin.  Arrivera-t-il  que  les  circonstances  vous  paraîtront  telle- 
ment graves,  que  vous  voudrez  que  les  mesures  qui  auront  pour  but  de 
pourvoir  à  votre  sûreté  soient  prises  sous  vos  yeux  ?  Votre  président.^  alors  en 
votre  nom,  invitera  la  commission  executive  à  se  transporter  dans  votre 
sein,  à  s'asseoir  sur  ce  banc  et  à  prendre  en  votre  présence,  sous  votre 
dictée,  toutes  les  mesures  nécessaires  à  votre  sûreté.  Ainsi,  messieurs,  je 
le  répète,  en  considérant  la  question  sous  le  point  de  vue  que  j'ai  pris  la 
liberté  d'indiquer  à  l'Assemblée,  et  en  modifiant  l'article  4  selon  des  ter- 
mes que  je  demanderai  la  permission  d'écrire  si  elle  approuvait  ma  pen- 
sée, il  serait  ti-ès-possible  de  rassurer  certaines  préoccupations  qiii  se  sont 
fait  jour  ici,  de  conserver,  ce  qui  est  plus  sérieux,  à  l'Assemblée  nationale 
sa  véritable  altitude  vis  à  vis  du  POUVOIR  EXÉCUTIF.  » 

Que  l'on  compare  ces  deux  discours  : 
Celui  que  le  général  Cavaignac  s'attribue  dans  le  Siècle, 
vl  où  il  no  parle  que  du  pouvoir  législatif  : 


LA  PUOPOSniON  J)ES  QIESTEURS.     .m 

(ioliii  quo  le  général  Cavaii^'iiac  a  tenu,  fiui  a  élc  recueilli 
par  le  Moniteur,  eloù  se  trouve  à  cJiafiue  lii^iie  le  mol  pol- 
voiR  exécctif; 

Et  qu'on  (lise  quel  nom  doit  être  donné  à  ce  faux  témoi- 
gnage d'un  général  contre  lui-même  ! 

En  mai  1848,  M.  Cavaignac  défendait  ce  qui  était  la  vé- 
rité; en  novembre  1851,  il  l'a  désertée. 

En  mai  1848, M.  Cavaignac  soutenait  exactement  la  même 
opinion  que  j'ai  émise. 

Il  disait  : 

«  Votre  président,  parlant  en  votre  nom,  ordoniterait  au  Poucoir  eséculif 
de  se  préoccuper  de  votre  défense.  » 

Il  déclarait  que  cette  attitude  de  l'Assemblée  nationale 
était  «  la  véritable  attitude  vis-à-vis  du  pouvoir  exécutif.  « 

C'est  exactement  ce  que  j'ai  dit. 

Que  le  Siècle  n'essaie  pas  de  prétendre  que  le  pouvoir 
exécutif  a  changé  de  conditions  et  que  ses  rapports  avec  le 
pouvoir  législatif  ont  changé  de  nature  ! 

Ce  serait  là  une  mauvaise  raison. 

Si  le  pouvoir  législatif  n'a  plus  le  droit  de  destituer  le 
pouvoir  exécutif,  il  a  conservé  le  droit  de  le  déclarer  déchu 
de  ses  fonctions  dans  le  cas  infiniment  élastique  où  la  con- 
duite du  pouvoir  exécutif  mettrait  obstacle  à  l'exercice  du 
pouvoir  législatif. 

L'Assemblée  législative  n'a  qu'à  déclarer  qu'elle  ne  peut 
voter  en  toute  indépendance  et  en  toute  sécurité  qu'à  la 
condition  de  se  sentir  appuyée  sur  une  force  militaire  dont 
elle  aurait  déterminé  le  chiffre  ;  elle  n'a  qu'à  requérir  le  pré- 
sident de  la  République  de  mettre  cette  force  à  sa  disposi- 
tion ;  si  le  président  de  la  République  la  refuse  au  président 
de  l'Assemblée,  le  chef  du  pouvoir  exécutif  sera  déclaré  dé- 
chu de  ses  fonctions,  et  ce  pouvoir  passera  de  plein  droit  à 
l'Assemblée  nationale. 

Être  déclaré  déchu  de  ses  fonctions  serait-il  moins  que 
d'être  destitué? 

Donc ,  en  réalité  ,  le  pouvoir  législatif  ne  possède  pas 


390  1851. 

moins  de  droits  en  novembre  1851  qu'il  n'en  possédait  en 
mai  1848. 

Aucun  conflit  entre  le  pouvoir  législatif,  pouvoir  suprême, 
et  le  pouvoir  exécutif ,  pouvoir  subordonné,  n'est  à  crain- 
dre, mais  à  la  condition  que  le  droit  de  réquisition  directe 
sera  directement  exercé  dans  la  forme  qu'indiquait ,  le 
29  mai  1848,  M.  le  général  Cavaignac  : 

a  Le  président  de  V Assemblée,  parlant  en  son  nom,  et  or- 
»  DONNANT  au  pouvoir  cxécutif  de  se  préoccuper  de  sa  dé- 
»  fense.  » 

En  cas  de  retard  ou  de  refus,  —  déchéance. 

Dès  que  la  déchéance  est  prononcée,  il  n'y  a  plus  qu'un 
pouvoir  à  la  fois  législatif  et  exécutif. 

Le  pouvoir  mande  le  ministre  de  la  guerre  pour  lui  don- 
ner ses  ordres,  ou  il  le  change  et  le  remplace  s'il  n'a  pas 
confiance  en  lui. 

Aucune  atteinte  n'est  portée  à  la  hiérarchie  militaire. 

Mais  qu'au  lieu  d'opérer  conformément  à  l'opinion  profes- 
sée le  29  mai  1848  par  M.  le  général  Cavaignac,  ministre  de 
la  guerre,  on  opère  conformément  h  l'opinion  professée  le 
20  novembre  1831  par  le  général  Cavaignac,  directeur  du 
Siècle,  qu'arrivera-t-il  si  l'officier  requis  par  Je  président  de 
l'Asseml)lée  prétexte  qu'il  ne  peut  recevoir  d'ordre  que  par 
^la  voie  hiérarchique  ? 

Contre  cet  officier  que  fera,  que  pourra  faire  l'Assemblée 
nationale  ? 

Sans  jugement,  elle  peut  déclarer  le  président  de  la  Répu- 
blique déchu  de  ses  fonctions;  mais  sans  jugement  peut- 
elle  casser  un  officier,  peut-elle  le  faire  fusiller? 

Quelle  irréflexion  !  (juelle  légèreté  de  la  part  de  ces  pré- 
tendus hommes  d'ordre  !  qui  ont  volé,  au  nombre  de  300, 
pour  le  droit  de  réquisition  indirecte,  égarés  par  MM.  Ber- 
ryer,  Mole,  Thiers,  de  Bi'oglie,  de  Falloux,  Odilon  Barrol, 
Rémusat,  Changarnier,  Baze,  LeClùel  de  l^anat! 

Quoi  manque  de  méinoii'c,  quel  manque  de  fidélité  aux 
principes,  de  la  part  do  M.  le  général  Cavaignac  ! 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  391 

'  MI. 

21  novembre  1851. 

Sous  ce  titre  :  le  vote  des  ciénéraux,  le  Constitutionnel 
piililie  un  nrticlc  duquel  il  résulte  que,  dans  le  vote  du  17  no- 
venibi-e  I80I,  sur  vingt-cinq  ofiicicrsqui  y  ont  pris  part,  il  y 
en  a  huit  qui  ont  volé  pour  la  proposi4ion  des  questeurs,  et 
que  sur  ces  huit  il  y  en  a  quatre  qui  ont  tenu  une  conduite 
diamétralement  contraire  à  la  conviction  que  leur  dernier 
vole  semblait  indiquer. 

Je  laisse  parler  le  Constitutionnel  : 

«  Ni  M.  Cavaignac,  ni  M.  de  Lamoricicre ,  ni  M.  Changarnier,  n'ont 
voulu  admettre  en  pi-atique  que  le  président  de  l'Assemblée  ou  un  de  ses 
délégués  eût  le  droit  de  requérir  directement  les  troupes. 

B  Parlons  d'aboi-d  de  M.  Cavaignac.  Dans  les  jours  qui  suivirent  le  15 
mai,  BI.  Baraguey-d'Hilliers  avait  été  nommé  commandant  des  troupes 
chargées  de  veiller  sur  la  sûreté  de  l'Assemblée.  Peu  de  jours  après,  il 
vient  donner  sa  démission  devant  l'Assemblée.  Pourquoi  ?  Parce  que 
M.  le  général  Cavaignac,  alors  ministre  de  la  guerre,  avait  voulu  concen- 
trer le  commandement  entre  ses  mainfs,  et  refusait  au  général  Baraguey- 
d'Hilliers  le  droit  de  réquisition  directe.  C'était  alors  le  militaire  qui 
agissait.  Dans  la  séance  d'avant-hier,  c'est  l'homme  de  parti  qui  a  voté. 

»  Passons  à  M.  le  général  de  Lamoricière.  —  M.  le  général  Lebreton 
avait  été  nommé  par  l'Assemblée  pour  veiller  à  sa  défense.  A  peine  en 
fonctions,  il  vient  également  offrir  sa  démission  à  l'Assemblée.  Pour- 
quoi ?  Parce  que  ]\I.  le  général  de  Lamoricière,  alors  ministre  de  la  guerre, 
avait  refusé  de  reconnaître  aux  questeurs  de  l'Assemblée  le  droit  de  réqui- 
sition directe,  et  était  venu  lui-même,  dijns  un  jour  d'agitation,  s'établir, 
avec  sou  état-major,  dans  l'intérieur  de  l'Assemblée  pour  y  assurer  l'unité 
du  commandement  et  prévenir  ainsi  la  contrariété  des  ordres. —  Quand  le 
général  de  Lamoricière  procédait  ainsi,  c'était  le  militaire  qui  agissait. 
Dans  la  séance  d'avant-hier,  c'est  l'homme  de  parti  qu'  a  voté. 

»  Arrivons  enfin  àrM.  le  général  Changarnier.  —  Mais  les  faits  sont 
trop  connus.  On  sait  que  M.  le  général  Forest  désobéit  à  la  réquisition 
directe  de  M.  Marrast  qui  lui  demandait  deux  bataillons  ;  que  cette  déso- 
béissance lui  était  commandée  par  son  général  en  chef;  que  M.  Changar- 
nier avait  même  intimé  cet  ordre  de  désobéissance  au  général  Forest,  dans 
une  lettre  restée  célèbre  par  l'irrévérence  de  ses  termes  envers  celui  à  qui 
la  Constituante  avait  plusieurs  fois  déféré  l'honneur  de  la  présider,  et  qui 
la  présidait  fort  bien.  Ainsi,  non-seulement  M.  Changarniin-  méprisait  le 


392  1851. 

décret  de  1848,  mais  il  exprimait  ce  mépris  avec  des  formes  peu  conve- 
nables à  l'égard  d'un  représentant  qui,  comme  président  de  l'Assemblée, 
était  au  moins  son  égal  par  la  position,  et  qui  lui  était  supérieur  par  l'es- 
prit. Mais  l'inconvenance  des  formes  n'est  ici  qu'un  accessoire.  Reste  que 
le  général  Changarnier  regardait  la  réquisition  directe  comme  un  prin- 
cipe mortel  pour  l'armée,  et  il  se  conduisait  en  conséquence  de  cette 
opinion.  Alors  c'était  le  militaire  qui  agissait,  on  pourrait  même  dire 
l'homme  de  corps  de  garde  qui  écrivait.  Dans  la  séance  d'avant-hier,  c'est 
l'homme  de  parti  qui  a  voté. 

»  ^Quant  au  général  Letlô,  il  a  remplacé  dans  la  questure  M.  le  géné- 
ral Lebreton,  parce  que  ce  dernier  avait  voulu  soutenir  le  di'oit  de  réqui- 
sition directe.  M.  le  général  Leflô  était  donc  alors  contre  ce  droit.  Mais 
c'était  comme  militaire.  Dans  la  séance  d'avant-hier,  c'est  aussi  l'homme 
de  parti  qui  a  voté.  » 

Le  Constitutionnel  fait  remarquer  avec  raison  que  le  vole 
politique  de  MM.  Cavaignac,  Changarnier  et  Leflô  est  en 
contradiction  avec  leur  conduite  militaire;  mais,  pour  être 
impartial,  le  Constitutionnel  aurait  dû  faire  remarquer  que 
la  même  contradiction,  en  sens  contraire,  existe  de  la  part 
de  MM.  Baraguey-d'Hilliers  et  Lebreton. 

Pour  être  conséquents  les  uns  et  les  autres,  MM.  Bara- 
guey-d'Hilliers et  Lebreton  auraient  dû  voler  pour  la  pro- 
position des  questeurs,  et  MM.  Leflô,  Changarnier  et  Ca- 
vaignac auraient  dû  voter  contre. 

De  cette  double  inconséquence,  en  sens  opposé,  je  tire 
cet  enseignement  :  qu'il  ne  faut  jamais  sacrifier  les  prin- 
cipes aux  considérations 

Le  17  novembre  1851 ,  ce  sont  les  considérati(nis  qui  ont 
été  sacrifiées  aux  principes. 

Si  le  principe  a  triomphé,  ce  triomphe  est  dû  à  l'Opposi- 
tion, qui  s'est  montrée,  en  cette  circonstance,  gouverne- 
mentale et  démocratique. 


VIII. 


Nous  avons  cité  le  discours  prononcé,  le  20  mai  18i8,  par 
M.  le  général  Cavaignac;  nous  complétons  celte  revue  ré- 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  393 

trospective  par  les  deux  citations  qu'on  va  lire  :  la  pre- 
mière relative  au  général  Changarnier,  la  seconde  relative 
au  général  de  Lamoricière. 

Le  10  mai  1849,  M.  Armand  Marrasl.  président  de  l'As- 
semblée constituante,  expose  en  ces  termes  a  l'Assemblée 
que  le  droit  de  réquisition  directe  a  été  nié  aux  questeurs 
par  le  général  Changarnier  : 

«  i,E  CITOYEN  pkésident:  Ainsi  quejel'annonçais  tout  à  l'heure  à  l'As- 
semblée, je  suis  obligé  de  l'entretenir  d'un  fait  d'une  nature  gravu  dont 
elle  doit  avoir  connaissance.  Hier,  pendant  la  séance,  sur  la  demande 
d'un  grand  nombre  de  représentants,  j'ai  cru  devoir  requérir  le  général 
commandant  la  brigade  des  Invalides  de  renforcer  la  garde  de  l'Assem- 
blée nationale  de  deux  bataillons.  J'avais  prié  M.  le  général  Lebreîon  de 
faire  cette  réquisition  en  mon  nom. 

»  M.  le  général  Lebreton  adressa,  en  effet,  immédiatement  à  ce  général 
la  réquisition  suivante  : 

"  En  vertu  du  décret  du  11  mai  lSi8  et  de  l'arrêté  pris  le  29  janvier  dernier 
pur  le  président  de  l'Assemblée  nationale,  conformément  aux  articles  85  et  86  de 
son  règlement, 

»  Le  général  Lebreton,  questeur  de  1  Assemblée  nationale,  invite  M.  le  général 
Forest  à  mettre  'a  sa  disposition  deux  bataillons  de  troupe»  placés  sous  ses  ordres. 

)i  Au  palais  de  l'Assemblée  nationale,  ce  9  mai  1819. 

»  Le  général  questeur  de  l'Assemblée  nationale, 

»  GÉNÉRAL   LEBRETON.   >' 

»  Aussitôt  après  avoir  donné  cet  ordre,  M.  le  général  Lebreton,  con- 
formément aux  instructions  qu'il  avait  reçues,  en  prévint  immédiatement 
le  commandant  supérieur,  M.  le  général  Changarnier.  Un  bataillon  fut 
envoyé  deux  heures  après.  Le  second  bataillon  n'arriva  pas.  A  six  heures, 
informé  de  ce  manquement  et  de  cette  désobéissance  à  la  loi,  je  priai  M.  le 
général  Forest  de  se  rendre  dans  le  cabinet  du  président.  Deux  de  MM.  les 
questeurs  furent  aus.-itôt  mandés  pour  assister  à  la  conversation.  M.  le 
général  Forest,  répondant  aux  diverses  questions  qui  lui  étaient  faites 
par  le  président  de  l'Assemblée,  a  dit  (j'abrège  cette  conversation  et  je  la 
résume)  qu'il  ne  connaissait  pas  la  loi;  qu'il  ne  connaissait  que  son  géné- 
ral en  chef,  qu'il  obéissait  à  son  général  en  chef  tout  seul,  et  que,  par 
conséquent,  il  n'avait  pas  cru  devoir  obtempérer  aux  ordres  qui  lui  arri- 
vaient directement  du  président  de  l'Assemblée,  ordres  qui  n'étaient  pas 
confirmés  par  son  général  en  chef.  Un  de  MM.  les  questeurs  lui  tit  obser- 
ver que  le  droit  de  réquisition  du  président  était  direct  et  n'avait  besoin  de 
passer  par  l'intermédiaire  de  personne.  Il  posa  cette  même  hypothèse  que, 
si  par  hasard,  dans  un  moment  de  péril,  le  président  de  l'Assemblée 
nationale  requérait  une  troupe  passant  devant  l'Assemblée  nationale,  cette 
troupe  était  obligée  de  se  détourner  et  d'obtempérer  à  cette  réquisition 


39i-  1S51. 

Le  général  répondit  :  Lu  troupe  n'obéirait  p:is.  (Sensation.)  Je  crun  devoir 
alors  prier  le  général  Changarnier  de  vouloir  bien  venir  s'entretenir  avec 
moi  sur  ce  manquement  grave  aux  droits  de  l'Assemblée  nationale,  à  la  loi, 
à  la  Constitution.  J'ai  eu  le  regret  de  ne  pas  voir  venir  ce  matin,  comme 
jel'avais  espéré,  M.  le  général  Changarnier.  (Légères  rumeurs).  Il  s'est 
contenté  de  m'envoyer  un  aide  de  camp  qui  a  protesté,  du  reste,  au  nom 
du  général  Changarnier,  que  celui-ci  n'avait  jamais  eu  l'intention  de  con- 
tester les  droits  de  l'Assemblée  et  de  son  président;  que,  seulement,  il 
demandait  que  les  ordres  qui  seraient  à  l'avenir  adressés  aux  différents 
généraux  passassent  par  son  intermédiaire.  (Exclamations  à  gauche.)  » 
{Moniteur  univenel,  11  mai  1849.) 

Voici  la  leltre  que  M.  le  généml  Changarnier  écrivit  à 
cette  occasion,  lettre  qui  fut  lue  textuellement  à  la  tribune 
le  23  mai  1849,  et  ([ui  contredit  formellement  son  vote  du 
17  novembre  1851  : 

«  Les  troupes  sont  consignées  jusqu'à  nouvel  ordre.  Vous  n'aurez  à 
ob'.empérer  à  aucun  ordre  de  réquisition  autre  que  celui  qui  leur  serait 
donné  par  le  général  en  chef  lui-même. 

»  Paris,  22  mai  1849. 

»  Général  CHANG.A.nN:EU.  » 

A  propos  de  cet  incident,  M,  le  général  Lebreton  rappelle 
que  M.  le  général  Lamoricière,  étant  ministre  de  la  guerre, 
a  exactement  exprimé  la  môme  opinion.  Voici  son  langage  : 

«  Le  citoyen  général  i,eereton  :  L'Assemblée  nationale  a  adopté  le 
décret  dont  la  teneur  suit  : 

«  Le  président  est  chargé  de  veiller  à  la  sûreté  intérieure  et  extérieure 
»  de  l'Assemblée  nationale.  A  cet  effet,  il  a  droit  de  requérir  la  force 
»  armée  et  toutes  les  autorités  dont  il  juge  le  concours  nécessaire. 

»  Les  réquisitions  peuvent  être  adressées  directement  à  tous  officiers, 
»  commandants  ou  fonctionnaires,  qui  sont  tenus  d'y  obtempérer  immé- 
»  dialement  sous  les  peines  portées  par  la  loi. 

»  Le  président  peut  déléguer  son  droit  de  réquisitiou  aux  questeurs  ou 
»  à  l'un  d'eux.  » 

»  Investi,  messieurs,  par  notre  honorable  président  du  droit  de  veiller  à 
la  défense  et  à  la  sécurité  de  l'Assemblée  nationale,  ma  pensée  constante 
a  été  de  faire  respecter  dans  toute  son  intégrité  le  décret  dont  je  viens  de 
vous  donner  lecture. 

»  Le  paragraphes  de  ce  décret,  celui  qui  attribue  au  président  de  l' As- 
semblée nationale  le  droit  de  requérir  directement  les  agents  de  la  force 
publique,  n'a  pas  cessé  d'être  mis  en  question  et  d'être  contesté  par  tous 
les  chefs  de  l'armée.  De  là,  messieurs,  sont  résultées  pour  celui  que  votre 
confiance  et  celle  du  président  de  l'Assemblée  ont  investi  du  droit  et  du 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  395 

devoir  de  faire  respecter  le  décret  que  vous  aviez  rendu  ;  de  là  sont  résul- 
tées des  diflicultés  incessantes.  Ces  difficultés  no  se  produisent  pas  au- 
jourd'hui pour  la  première  fois.  (i\Iouvcnient.) 

»  Sous  le  ministère  de  l'honorable  général  Lamtn-icièrc  (  Nouveau 
mouvement),  les  mêmes  difficultés  se  sont  présentées.  (Agitation  pro- 
longée.) 

»  I-e  citoyen  l.  be  malevili.r  :  Pourquoi  ne  l'avons-nous  pas  su? 

>'  Le  citoyen  général  lebketon  :  Vous  l'avez  su,  car  je  les  ai  portées 
à  cette  tribune. 

»  Le  citoyen  L.  de  maleville  :  Elles  ne  l'ont  pas  été  par  le  prési- 
dent. 

»  Le  citoyen  riiÉsiDENT  :  Le  président  a  donné  à  cet  égard  des  expli- 
cations qui  sont  insérées  tout  entières  dans  le  Moniteur.  C'est  un  défaut  do 
mémoire  de  M.  de  Maleville,  ou  une  mauvai.se  intention. 

»  Le  citoyen  lebeeton  :  Je  disais  que  ces  mêmes  difficultés  se  sont 
présentées  dans  d'autres  circonstances.  M.  le  général  Lnmoricière,  alors 
ministre  de  la  guerre,  me  déclara  à  moi-même,  et  à  son  banc,  qu'il  ne 
croyait  pas  que  j'eusse  le  droit  de  requérir  directement  les  agents  de  la 
force  publique. 

w  A  la  suite  de  ces  explications,  je  montai  à  cette  tribune,  et  j'en  appe- 
lai à  la  décision  de  l'Assemblée  sur  la  contestation  qui  s'élevait  entre  le 
ministre  delà  guerre  et  moi,  relativement  à  l'exercice  du  mandat  qu'elle 
m'avait  confié.  L'Assemblée  repoussa  ma  demande.  Elle  déclara  que 
c'était  là  une  question  de  discipline,  que  je  devais  m'adresser  au  mi- 
nistre de  la  guerre,  et  qu'elle  n'avait  point  à  intervenir.  (Mouvements 
divers.)  » 

[Moniteur  universel,  11  mai  1849.) 

Ainsi,  non  seulement  M.  le  général  Lamoricière  avait 
dénié,  même  au  temps  de  la  Constituante,  au  président  de 
l'Assemblée  le  droit  de  réquisition  directe,  mais  l'Assem- 
blée, consultée,  avait  donné  raison  à  M.  le  général  Lamori- 
cière. 


IX. 


22  novembre  1B51. 
Un  journal,  qui  a  pour  le  gouvernement  représeulalif  au- 
tant d'amour  qu'il  a  de  froideur  pour  le  gouvernement  ré- 
publicain, VOrdre,  ne  pardonne  pas  aux  représentants  de 
l'Opposition  qui,  le  17  novembre  1851,  ont  refusé  de  s'assq- 


396  1851. 

cicr  aux  menées  de  MM.  Berryer,  Thicrs.  Mole,  Changnr- 
nier,  Baze,  Leflô  et  de  Panât. 
Il  nous  dénonce  en  ces  termes  : 

«  Ils  ont  enfin  porté  au  gouvernement  repi-éscntatif  le  coup  le  plus  rude 
qu'il  ait  reçu  liepuis  soixante  ans.  Voilà  ce  que  la  gauche  républicaine  a 
fait  ;  voilà  ce  qu'elle  a  gagné  à  suivre  les  conseils  de  M.  Emile  de  Girar- 
din,  de  M.  Michel  (de  Bourges),  de  M.  Crémieux,  plutôt  que  ceux  du  gé- 
néral Cavaignac.  » 

Signé  :  j.  .MARiiMix. 

Lisez  :  a.  tuiers. 

L'exaspération  de  M.  Thiers  s'explique  clairement. 

Mon  camarade  de  nuit,  M.  Thiers,  a  trop  d'esprit  pour  ne 
pas  comprendre  qu'il  est  devenu  risible. 

Une  seule  chose  pouvait  sauver  M,  Thiers  du  ridicule  qu'a 
jeté  sur  lui  son  discours  du  17  novembre  1851,  c'était  que  le 
lendemain,  18  novembre,  l'enceinte  où  siège  le  pouvoir 
législatif  fût  occupé  par  des  troupes,  et  qu'il  n'y  eût  plus 
d'Assemblée  nationale  ;  c'était  ([ue  M.  Thiers  ïùl  fnictido- 
risé,  ou  tout  au  moins  brumaiiisé,  condamné  au  silence, 
sinon  voué  h  la  déportation. 

Mais  dès  que  M.  Thiers  entre  et  s'assied  paisiblement  sur 
son  banc,  le  même  banc  sur  lequel  est  assis  M.  de  Morny. 
il  est  impossible  de  ne  pas  s'empêcher  de  rire.  C'est  une 
bonne  d'enfants  qui  a  manqué  son  effet,  en  parlant  de  Cro- 
quemitaine  à  des  marmots  qui  n'y  croient  plus. 

M.  Thiers  est  la  réfutation  vivante  de  son  propre  dis- 
cours. 

Je  comprends  que  cette  situation  fausse,  risible,  ridicule, 
pèse  lourdement  sur  les  épaules  d'un  ancien  président  du 
conseil  des  ministres,  quoiqu'il  partage  le  poids  de  ce  far- 
deau avec  MM.  de  Broglie,  Mole,  Rémusa t,  Berryer,  de  Fal- 
loux,  Changarnier,  Leflô,  etc.,  etc. 

A  la  place  de  M.  Thiers,  si  j'avais  dit  à  la  tribune  ce  qu'il 
a  dit  le  17  novembre  1851,  je  me  croiserais  les  mains  tous  les 
soirs  et  tous  les  matins  pourinvotjuer  un  coup  d'Etat,  quelle 
(}u"on  soit  la  foi'mo. 

Il  y  a  un  bourreau  qui   survivra,  en  France,  à  l'abolition 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  397 

de  la  peine  de  mort  ;  c'est  le  bourreau  qui  ne  prélève  sur  le 
budget  de  l'État  aucun  traitement  ;  ce  bourreau  s'appelle 
le  Ridicule. 

MM.  Thiers,  de  Broglie,  Berryer,  etc..  etc.,  sont  aux  mains 
de  ce  bourreau. 

Ils  cherchent  à  lui  échapper. 

Vains  efforts!  ils  ne  lui  échapperont  pas. 

Le  ridicule  implacable  s'est  fait  le  vengeur  du  suffrage 
universel. 


23  novembre  1851. 

Le  droit  de  réquisition  directe  continue  d'être  dans  cer- 
tains journaux  la  question  à  l'ordre  du  jour  de  leur  dis- 
cussion. 

On  lit  dans  le  National  les  observations  suivantes  : 

«  L'article  32  attribue  le  droit  de  réquisition  et  de  réquisition  directe  à 
l'Assemblée  seule. 

»  La  proposition  des  questeurs  attribuait  ce  droit  au  président  de  l'As- 
semblée. 

»  L'article  32,  comprenant  que  la  faculté  de  réquisition,  pour  avoir 
toute  sa  majesté  et  nul  péril,  doit  garder  son  caractère  collectif,  ne  per- 
met l'exercice  de  cette  faculté  que  sous  la  garantie  d'un  vote  souverain  du 
pouvoir  législatif  lui-même. 

»  La  proposition  des  questeurs  individualisait  cette  faculté  dans  un 
homme,  qui  pouvait  être  éventuellement  le  président  d'une  faction,  le  gé- 
néral en  chef  d'une  intrigue  ou  d'un  complot. 

»  En  exigeant  cette  condition  d'un  vote  régulier,  l'article  32  assure  la 
légitime  application  du  droit  de  réquisition,  et  le  grandit  aux  proportions 
mêmes  d'une  Assemblée  et  du  peuple  d'où  l'Assemblée  est  issue. 

»  La  proposition  des  questeurs,  en  mettant  à  la  place  du  vote  régulier 
un  arbitraire  sans  contrôle  préalable,  livrait  ce  droit  au  haâard  et  l'a- 
moindrissait aux  proportions  d'un  homme  et  du  parti  dont  cet  homme 
pouvait  être  l'instrument. 

>-  Différence  radicale,  on  le  voit,  entre  le  droit  de  réquisition  directe,  tel 
qu'il  est  institué  par  la  Constitution,  et  ce  même  droit  tel  que  le  régle- 
mentait la  proposition  des  questeurs  ! 

»  Indépendamment  donc  de  ce  qu'un  article  de  Constitution  ne  peut  être 
abrogé  par  une  Assemblée  législative,  il  est  évident  que  les  dispositions  du 


398  1851. 

pacte  fondamental  et  les  dispositions  du  projet  des  questeurs  étant  abso- 
lument distinctes,  le  rejet  de  celles-ci  ne  saurait  impliquer  l'infirmation 
de  celles  là. 

»  Par  conséquent  encore,  ce  qui  a  été  repoussé,  c'e?t  le  droit  de  réqui- 
sition directe  transporté  au  président  de  l'Assemblée. 

Il  Ce  qui  est  maintenu,  c'est  le  droit  de  réquisition  directe  conféré  à 
l'Assemblée  et  à  l'xVssemblée  seule,  par  l'art.  32.  » 

Les  observiilions  qui  précèdent  manquent  de  fondement. 
L'nrlicle  JJ2  du  règlement  de  l'Assemblée  est  formel,  très 
formel  ;  il  est  conou  en  ces  termes  : 

«  Art.  112.  Le  président  est  chargé  de  veiller  à  la  sûreté  extérieure  et 
intérieure  de  l'Assemblée  nationale. 

»  A  cet  effet,  il  exerce,  au  nom  de  V Assemblée,  le  droit  conféré  au  pouvoir 
législatif  par  Varlicle  32  de  la  Constitution^  de  fixer  l'importance  des  forces 
militaires  et  d'en  disposer.  » 

11  n'est  donc  pas  vrai  de  dire  que  le  droit  de  réquisition 
directe,  transporté  au  président  de  V Assemblée,  ait  été  re- 
poussé par  le  vote  du  17  novembre  1851.  Ce  droit,  le  prési- 
dent de  l'Assemblée  en  était  investi,  et  il  en  reste  investi 
aux  termes  de  l'article  112  du  règlement.  Point  d'incerti- 
tude, point  d'équivoque  à  cet  égard. 

La  question,  toute  la  question,  était  celle  de  savoir  com- 
ment s'exercerait  le  droit  de  réquisition  directe  écrit  dans 
l'article  32  de  la  Constitution. 

S'exercerait-il  hiérarchiquement  ? 

Ou  s'exercerait-il  anarchiquement? 

S'exerceraiL-il  en  s'adressant  au  chef  du  pouvoir  exécu- 
tif, sauf,  en  cas  de  icfus,  à  le  déclarer  déchu  de  ses  fonc- 
tions, et,  alors,  à  mettre  le  ministre  de  la  guerre  sous  les 
ordres  de  l'Assemblée  nationale? 

Ou  s'exercerait-il,  en  s'adressant  h  un  chef  de  corps,  sauf 
à  recevoir  de  lui  le  soufflet  qu'a  reçu,  le  9  mai  1849,  de  M.  le 
général  Forest,  M.  Armand  Marrast,  président  de  l'Assem- 
blée constituante? 

Ce  soufflet  est  resté  sans  réponse  ;  que  dis-je,  il  a  été  ag- 
gravé par  un  second  soufflet  appliqué,  le  22  mai  1849,  par 
le  général  Ghangarnier,  sur  l'autre  joue  de  M.  Armand  Mar- 
rast, président  do  l'Assemblée  constituante! 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  399 

Le  droit  de  réquisition  directe  par  la  voie  anarchique  a 
servi  deux  fois. 

Il  a  servi,  le  15  mai  1848,  à  faire  donner  par  le  président 
de  l'Assemblée  constituante,  M.  Bûchez,  l'ordre  qu'on  ne 
battît  pas  le  rappel  ; 

11  a  servi,  les  9  et  22  mai  1849,  à  mettre  un  autre  prési- 
dent de  l'Assemblée  constituante,  M.  Armand  Marrast,  dans 
la  isituation  la  plus  fausse  et  la  plus  humiliée. 

Ainsi  exercé  i)ar  la  voie  anarchique,  le  droit  de  réquisition 
directe,  loin  d'être  une  garantie,  est  un  danger.  C'est  ce  qui 
résulte  de  la  pratique. 

Le  droit  de  l'Assemblée  nationale,  c'est  de  requérir  du 
président  de  la  République  qu'il  mette  à  sa  disposition  les 
forces  qu'elle  juge  nécessaires  à  sa  sûreté,  et  dont  elle  en- 
tend disposer. 

Le  devoir  du  président  de  la  République  est  de  se  sou- 
mettre à  cette  notification,  dès  qu'elle  lui  a  été  adressée. 

Mais,  dit-on,  «  c'est  demander  au  danger  lui-même  des 
»  garanties  contre  le  danger,  à  un  complot  des  armes  con- 
»  tre  ce  complot.  »  —  A  cette  objection,  voici  ma  i-éponse  : 

L'Assemblée,  si  elle  a  sincèrement  peur,  si  elle  se  croit 
véritablement  en  péril,  n'a  qu'à  ne  pas  attendre  qu'il  soit 
trop  tard  pour  exercer  son  droit  de  réquisition  directe  par 
la  voie  hiérarchique  ;  elle  n'a  qu'à  l'exercer  lorsqu'il  a  en- 
core toute  sa  force  ! 

Depuis  quand  donc  est-ce  le  matin  du  jour  de  la  bataille 
qu'on  s'y  prend  pour  lever  une  armée  ? 

Par  la  manière  dont  la  question  a  été  posée  par  MM.  Baze, 
Leflô  et  de  Panât,  ils  ont  mis  conti-e  eux  et  contre  l'Assem- 
blée nationale  tous  les  chefs  de  corps  ;  par  la  manière  dont 
je  pose  la  question,  je  ramène  à  l'Assemblée  nationale  toute 
l'armée,  qui  ne  sépare  pas,  et  qui  ne  peut  pas  séparer  le 
respect  de  la  hiérarchie  du  respect  de  la  loi. 

Si  vous  voulez  être  forts,  soyez  donc  logiciùesl 


400  1851. 

XI. 

24  novembre  1851. 

Les  journaux  du  grand  parti  de  ia  Peur  persistent  à  dé- 
clarer que,  par  son  vote  du  17  novembre  1851,  l'Opposition 
démocratique  a  contribué  à  dépouiller  l'Assemblée  nationale 
du  droit  de  réquisition  directe,  que  lui  confère  l'article  32 
de  la  Constitution. 

Cette  déclaration,  tant  de  fois  réitérée,  cesse  d'être  une 
erreur  et  devient  une  imposture. 

Non-seulement  le  droit  de  réquisition  directe  n'a  pas  été 
enlevé  à  l'Assemblée  nationale  par  l'Opposition  démocra- 
tique, mais  il  ne  lui  a  pas  même  été  contesté  par  le  pouvoir 
exécutif. 

Voici  en  quels  termes  précis,  formels,  s'est  exprimé,  le 
17  novembre  1851,  M.  le  ministre  de  la  guerre  : 

«  M.  LE  MINISTRE  DE  LA  GUF.RKE  :  L'hoDorablc  président  delà  com- 
mission d'initiative  vous  a  dit  qu'il  ne  voulait  pas  d'équivoque.  En  cela,  je 
suis  complètement  de  son  opinion  :  il  est  bon  que  l'Assemblée,  négligeant 
les  ordres  du  jour  motivés,  rejette  ou  accepte  la  proposition. 

«  Mais,  avant  d'entendre  sa  décision,  je  tiens  à  répéter  du  haut  de  cette 
tribune,  afin  que  tout  le  monde  le  sache  bien,  que  nous  ne  contestons  pas 
à  l'Assemblée  le  droit  de  fixer  les  forces  qu'elle  juge  nécessaires  à  sa  sû- 
reté; mais  cette  réquisition  doit  se  renfermer  dans  les  termes  delà  Consti- 
tution, et,  pour  ne  pas  détruire  la  discipline  de  l'armée,  cette  réquisition, 
qui  ne  doit  être,  qui  ne  sera  jamais  refusée,  doit  passer  par  la  voie  hiérar- 
chique, et,  par  cette  voie,  jamais  aucun  conflit  ne  s'élèvera  entre  le  pou- 
voir exécutif  et  l'Assemblée  nationale.  » 

Quoi  de  plus  formel  et  de  plus  précis  que  les  termes  de 
cette  déclaration  du  pouvoir  exécutif! 

Est-ce  que  le  droit  de  l'Assemblée  est  conteste?  Est-ce 
iiu'il  n'est  pas  hautement  reconnu? 

Sur  ces  mots  :  par  ((  lavoiehiéfin'chique,  »  peut-il  y  avoir 
le  plus  léger  doute  ? 

Quelle  est  la  voie  hiérarchique? 

C'est  l'ordre  assigné  par  la  Constitution  à  chacun  des 
pouvoii's. 


LA  PROPOSITION  DES  QUESTEURS.  401 

Quel  est  cet  ordre  ? 

I.  L'Assemblée  nationale, 

IL  Le  président  de  la  Républifiue, 

III.  Les  ministres. 

Que  doit  donc  faire  l'Assemblée  nationale  lorsqu'elle 
exerce  son  di'oil  de  ré(iuisilion? 

Le  président  de  l'Assemblée,  en  veilu  du  droit  que  lui 
confère  Faiticle  LI2  du  règlement,  s'adresse  au  président 
de  la  République,  et  le  requiert  de  mettre  à  sa  disposition 
les  forces  militaires  qu'il  a  jugées  nécessaires  à  la  sûreté  de 
l'Assemblée. 

Ou  le  président  de  la  République  les  met  à  la  disposition 
du  président  de  l'Assemblée,  ou  il  ne  les  y  met  pas. 

S'il  les  y  met,  point  de  question. 

S'il  ne  les  y  met  pas,  il  est  inmiédiatement  déclaré  déchu 
de  ses  fonctions,  et,  dans  ce  cas,  l'unité  de  pouvoir  étant 
établie  ou  rétablie,  le  président  de  l'Assemblée  fait  appeler 
le  minisli'e  de  la  guerre  pour  lui  donner  ses  ordres  ;  si  le 
ministre  de  la  guerre  n'a  pas  la  confiance  de  l'Assemblée, 
il  est  révoqué  et  remplacé. 

Mais,  dans  tous  les  cas,  l'armée,  on  le  voit,  ne  reçoit 
d'ordre  que  par  la  voie  hiérarchique,  c'est-à-dire  par  le  mi- 
nistre de  la  guerre. 

N'est-ce  pas  ce  qu'il  y  a  à  la  fois  de  plus  simple  et  de 
plus  sûr? 

Aussi  ne  fait-on  à  cette  manière  d'entendre  l'exercice  du 
droit  de  réquisition  directe  qu'une  seule  objection. 

On  dit  : 

Oui,  le  président  de  la  République,  requis  par  le  prési- 
dent de  l'Assemblée  nationale  de  mettre  à  sa  disposition 
cinq,  dix,  quinze,  vingt,  cent  mille  hommes,  s'empressera 
de  les  lui  envoyer;  mais  il  aura  soin  de  ne  lui  envoyer  que 
des  chefs  de  corps  dont  le  dévoûment  personnel  lui  sera 
acquis,  ce  qui  sera  une  manière  d'éluder  la  réquisition  en 
paraissant  y  faire  droit. 

A  cette  objection,  je  réponds  : 

X  26 


402  1851. 

Lisez  Farlicle  103  de  la  Constitution,  ainsi  coneu  : 

«  Art.  105.  La  force  publique  employée  pour  maintenir  l'ordre  à  l'in- 
térieur n'agit  que  sur  la  réquisition  des  autoiùtés  constituées,  suivant  les 
règles  déterminées  par  le  pouvoir  législatif.  » 

En  conséquence  de  cet  article  105,  qui  empêche  l'Assem- 
blée nationale  de  voter  un  décret  par  lequel  il  sera  dit  que 
le  pouvoir  exécutif,  dans  le  cas  de  réquisition,  sera  tenu 
de  mettre  à  la  disposition  du  président  de  l'Assemblée  les 
régiments  que  celui-ci  aura  spécialement  désignés? 

Que  devient  alors  l'objection  faite  contre  l'exercice  du 
droit  de  réquisition  directe  par  la  voie  hiérarchique? 


1851. 


LE  JUGEMENT  DU  11  DÉCEMBRE  1851. 


12  décembre  1851. 

Le  jugement  suivant,  prononcé  par  M.  Casenave,  prési- 
dant la  l*"®  chambre,  vient  de  donner  acte  à  M.  Emile  deGi- 
xardin  de  sa  déclaration  portant  qu'à  l'avenir,  il  entend 
rester  complètement  étranger  à  la  direction  et  à  la  rédac- 
tion du  journal  la  Presse  : 

TRIBUNAL  CIVIL  DE  LA  SEINE. 

PKEMIÈRE    CHAMBRE.  —  PRESIDENCE  DE   M.   CASENAVE. 

Audience  du  11  décembre  1851. 

M.    BOTTRDIN   ET    AUTRES   ACTIONNAIRES   DE    la  Presse    CONTRE 
M.     EMILE     DE     GIRARDIN    ET    M.    ROUY. 

M^  BONCOMPAGNE  :  A  la  suitc,  OU  plutôt  iiu  début  des  derniers  événe- 
ments, MM.  de  Girardin  et  Rouy  ont  cru  devoir  suspendre  la  publication 
du  journal  la  Presse,  et  cependant  aucun  fait  n'autorisait,  ne  motivait  une 
semblable  mesure.  Le  décret  du  2  décembre  1851  ne  s'appliquait  pas  à  la 
Presse,  ou  du  moins,  s'il  mentionnait  ce  joui'nal,  il  ne  lui  avait  pas  été 
notifié. 

Or,  le  3  décembre,  M.  de  Girardin  avait  fait  afficher  dans  les  bureaux 
du  journal  l'avis  suivant  : 

«   Les  ATELIERS    ET  LES   BUREAUX  DE  LA  PRESSE  SONT   FERMÉS,    LE 


404  1851. 

JOURNAL  NE   REPARAITRA    QUE    LORSQUE    LA    LIBERTE    I>E    DISCUSSION 
SERA    RÉTABLIE.    » 

Cette  interruption  a  causé  aux  actionnaires  un  prt^udice  énorme.  La 
vente  des  journaux  a  eu  lieu  pendant  quelques  jours  dans  des  proportions 
fabuleuses,  et  nous  n'en  avons  pas  profité.  Bien  plus,  nous  avons  manqué 
des  abonnements  nouveaux  qui  seraient  venus,  et  nous  sommes  menacés 
de  perdre  beaucoup  de  nos  anciens  abonnés.  Il  importe  que  la  publication 
soit  continuée;  c'est  là  le  but  de  notre  demande. 

Je  sais  bien  qu'au  nom  de  M.  de  Girardin  on  va  me  dire  qu'il  veut 
rester  dorénavant  étranger  à  la  rédaction  du  journal.  Les  actionnaires  se 
passeront  de  sa  i-édaction,  ils  le  remplaceront,  mais  il  faut  que  le  journal 
paraisse. 

Quant  à  M.  Rouy,  il  dit  être  prêt  à  publier  le  journal;  mais  nous  ne 
pouvons  pas  nous  contenter  de  cette  simple  déclaration.  Nous  lui  avons 
souvent  demandé  ce  qu'il  promet  aujourd'hui;  il  a  toujours  refusé,  et  ce 
n'est  que  pai'ce  qu'il  se  voit  sous  la  contrainte  des  moyens  judiciaires 
qu'il  s'exécute,  ou  qu'il  promet  de  s'exécuter.  Mais  ce  qu'il  promet  au- 
jourd'hui, il  peut  le  refuser  demain,  et  voilà  pourquoi  nous  demandons, 
par  nos  conclusions  subsidiaires,  que  l'un  des  demandeurs  soit  adjoint  à 
M.  Rouy,  avec  pouvoir  de  le  remplacer  comme  gérant,  s"il  manquait  un 
seul  jour  à  faire  paraître  le  journal. 

M^  BOUISSIN  :  Je  me  présente  pour  M.  de  Girardin  et  M.  Rouy.  Je  de- 
mande acte,  au  nom  de  M.  de  Girardin,  de  ce  qu'il  entend  rester  étranger 
à  la  rédaction  du  journal  la  Presse  tant  que  la  liberté  de  discussion  ne 
sera  pas  complètement  rétablie,  et,  au  nom  de  M.  Rouy,  de  ce  qu'il  est 
prêt  à  reprendre  demain  la  publication  du  journal  la  Presse. 

M.  de  Girardin  demande  sa  mise  hors  de  cause.  S'il  y  a  lieu  à  réclamer 
contre  lui  des  dommages-intérêts,  ce  sera  évidemment  devant  une  autre 
juridiction,  et  là  il  se  défendra  comme  il  l'entendra. 

M.  Yvert,  substitut,  conclut  au  rejet  de  la  demande. 

Le  tribunal  a  rendu  le  jugement  suivant  : 

.1  Le  tribunal, 

)i  Attendu  que  la  publication  du  journal  la  Presse  a  été  suspendue  par  un  fait 
de  foi  ce  majeure  ;  que  la  suspension  ayant  été  levée  a  la  date  du  10  décembre  cou- 
rant, Rouy  offre  de  reprendre  la  publication  ; 

»  Attendu  que  Girardin  déclare  vouloir,  quant  à  présent,  demeurer  étranger  à 
.la  rédaction  et  k  la  réapparition  do  la  Presse; 

Il  Ponne  acte  aux  parties  des  offres  et  déclarations  de  Rouy  et  Girardin  ; 

II  Déclare  Bourdin  et  consorts  non  recevables  en  leur  demande,  et  les  condamne 
aux  dépens.  >i 

[Gazelle  des  Tribunaux.) 

Aujourd'hui  même,  les  propriélin'î'es  du  journ;iI,  réunis  en 
assemblée  générale,  ont  nommé  M.  J.  Perodeaud  rédaeleur 
en  chef,  en  remplacement  de  M.  l-lmile  de  Girardin. 


LE  .lUGMMIlNT  DU  11  DÉCEMBRE  1851.  405 

La  rédaction  de  la  Presse  va  cire  réorganisée. 


IL 


28  décembre  1851. 

M.  Perodeaud,  l'un  des  propriétaires  de  la  Presse,  adonné 
aujourd'hui  sa  démission  de  rédacteur  en  chef.  II  se  retire, 
ainsi  que  les  collaborateurs  qu'il  s'était  adjoints.  Par  suite, 
les  anciens  rédacteurs  de  la  Presse,  i\ui  avaient  donné  leurs 
démissions,  les  ont  retirées. 

Dès  que  la  nouvelle  loi  sur  les  journaux  aura  remplacé  le 
régime  existant,  M.  Emile  de  Girardin,  les  propriétaires 
de  la  Presse  en  ont  obtenu  de  lui  la  promesse  formelle, 
reprendra  la  direction  qu'il  avait  cru  devoir  quitter  par  un 
scrujnile  que  les  ciiconslances  n'ont  pas  permis  d'expli- 
quer. 

Quelle  que  puisse  être  la  loi  prochaine  sur  les  journaux, 
il  restera  de  nombreuses  questions, — questions  de  finances, 
d'impôts,  de  travaux  publics,  de  commerce,  d'industrie,  de 
marine,  de  tarifs,  de  réciprocité  commerciale,  de  réformes 
administratives,  d'instruction  publique  et  de  bien-être  po- 
pulaire,— sur  les(iuelles  la  discussion  demeurera  libre  ;  ce 
seront  ces  questions  que  la  Presse  s'appliquera  à  présenter 
sous  un  nouveau  jour.  Il  ne  dépendra  pas  d'elle  qu'il  n'en 
résulte  pour  la  rédaction  de  la  Presse  ce  qui  a  lieu  pour  la 
navigation  des  fleuves  dont  on  resserre  les  rives  :  ce  qu'ils 
perdent  en  largeur,  ils  le  gagnent  en  profondeur. 


m. 


9  janvier  1852. 

Louis-Napoléon,  président  de  la  République, 
Décrète  : 

Art.  l*^"".  Sont  momentanément  éloignés  du    territoire 
français  et  de  celui  de  l'Algérie,  pour  cause  de  sûreté  gêné- 


406  t85«. 

raie,  les  anciens  représentants  à  l'Assen)blée  législative 
dont  les  noms  suivent  : 

Duvergier  de  Hauranne, 

Creton, 

Général  de  Lamoricière, 

Général  Ghangarnier, 

Baze, 

Général  Leflo, 

Général  Bedeau, 

Thicrs, 

Chambollc, 

De  Rémusat, 

Jules  de  Lasteyrie, 

Emile  de  Girardin, 

Général  Laidet, 

Pascal  Duprat, 

Edgar  Quinet, 

Antony  ïhouret, 

Victor  Chauffour, 

Versigny. 
Art.  2.  Ils  ne  pourront  rentrer  en  France  ou  en  Algérie 
qu'en  vertu  d'une  autorisation  spéciale  du  président  de  la 
République. 

Fait  au  palais  des  Tuileries,  le  conseil  des  ministres  en- 
tendu, le  9  janvier  1852. 


Le  ministre  de  Vintérieur. 


IV. 


LOUIS-NAPOLÉON. 


A.    DE  MORNY. 


11  janvier  1852. 

M.  Emile  de  Girardin  a  quitté  Paris  pour  se  rendre  en 
Belgique. 


1852. 


CONSERVONS  LA   RÉPUBLIQUE. 


"  Républicaine  ou  Cosaque.  >> 

NAPOLÉON  à  Sainte- Hélène. 


30  mars  1852. 

Le  discours  prononcé,  le  29  mars  1832,  par  le  président 
de  la  République  se  termine  par  cet  appel  : 

«  Conservons  la  République;  elle  ne  menace  personne, 
»  ELLE  PEUT  RASSURER  TOUT  LE  MONDE.  Sous  stt  bannière  ^  je 
«  veux  inaugurer  de  nouveau  une  ère  cV oubli  et  de  concilia- 
»  r/oH,  et  j'appelle,  sans  distinction,  tous  ceux  quiveident 
»  franchement  concourir  avec  moi  au  bien  public.  » 

Cet  appel  veut  une  réponse. 

Je  l'ai  cherchée,  sans  l'y  trouver,  dans  les  journaux  qui 
ont  continué  de  paraître  après  le  2  décembre  1831. 

Ne  l'y  trouvant  pas,  je  l'ai  faite. 

Je  l'ai  faite  sans  hésitation,  comme  aussi  sans  entraîne- 
ment. 

Je  connais  les  deux  courants  de  l'opinion  ze  précipitant 
en  sens  contraires  :  l'opinion  des  départements  et  l'opinion 
de  Paris,  véritable  remous,  dont  le  rapide  tournoiement  est 
visible  à  tous  les  yeux. 

Je  sais  à  quels  périls  s'expose  un  journal  s'il  fait  de  l'op- 
position; à  (juelles  indignations  il  s'expose  s'il  n'en  fait  pas. 

Dans  le  premier  cas,  suppression. 


,i08  IS58. 

Dans  le  second  cas,  calomnie. 

Le  péril  et  la  dilTicuIlé  de  cette  situation  sont  précisé- 
ment ce  qui  me  stimule  et  m'excite  à  reprendre  la  parole 
dans  ce  journal ,  où  je  n'ai  pas  écrit  depuis  le  29  novem- 
bre 1851,  et  où  mes  dernières  lignes  furent  celles-ci  : 

(c  Suffrage  universel, 

»  Impôt  unique, 

»  Liberté  absolue  ; 

»  Voilà,  en  trois  lignes,  tout  le  programme  du  monde 
»  nouveau  qui  a  pour  ailes  la  Science  et  la  Paix.  » 

Sujypression  !  —  C'est  là  un  péril  auquel  est  préparc  ce 
journal,  dont  on  sait  que  je  suis,  de  beaucoup,  le  plus  fort 
intéressé.  Or,  un  péril  dont  on  a  pris  son  parti  n'a  plus  rien 
qui  intimide.  La  Presse^  elle  le  déclare  par  ma  voix,  ne  se 
sent  donc  pas  moins  libre  sous  la  loi  du  17  février  18o2  que 
sous  les  lois  du  16  juillet  1830,  du  11  août  1848,  du  9  sep- 
tembre 1835,  du  18  juillet  1828  ou  du  26  mai  1819. 

Calomnie  I  —  C'est  là  une  arme  dont  la  pointe  émoussée 
ne  saurait  m'empôcher  d'avancer,  car  la  calomnie  ne  me 
ménage  pas  plus  lorsf[ue  je  garde  le  silence  que  lorsque  je 
le  romps.  Dès  le  2  décembre,  une  note  dans  laquelle  j'étais 
dénoncé  comme  l'instigateur  du  coup  d'État  n'était-clle 
pas  expédiée  à  tous  les  journaux  républicains  des  départe- 
ments, par  un  journal  qui  a  cessé  d'exister  et  que  je  n'ai 
pas  besoin  de  nommer  pour  qu'on  le  reconnaisse  h  ce  der- 
nier trait  empoisonné  de  sa  haine? 

J'en  suis  sûr  :  on  n'attend  pas  de  moi  des  banalités  ;  on 
n'attend  pas  de  moi  que  je  dise  que  la  dictaturl?  a  clos  son 
ère,  et  que  la  liberté  a  repris  son  cours. 

Point  d'illusions  !  point  de  banalités  ! 

La  liberté  n'existe  plus  que  comme  la  gloire  existe  :  à  la 
condition  d'être  vaillamment  acquise  cl  chèrement  payée. 

Elle  n'existe  plus  que  pour  ceux  qui  oseront  et  sauront  la 
prendre. 

Elle  n'est  plus  de  droit  commun. 

Aussi  n'est-ce  pas  de  l;i  liberté  que  je  \  iciis  parler,  mais 
de  la  Républi(!ue  el  de  son  avenir,  de  la  République,  dont 


CONSEIIVONS  LA  UEPLBLIQUE.  509 

lo  discours  criiior,  29  mars  1852,  a  dit  :  «  Elle  ne  nuMiace 
»  personne,  elle  peut  l'assurer  tout  le  monde.  » 

La  royauté  à  deux  tètes  qui  guettait  sournoisement  et 
souhaitail  avidement  l'empire  ne  s'attendait  pas  au  coup 
(ju'elle  a  reçu  et  qui  l'a  atterrée. 

Raison  de  plus  pour  que  je  rompe  le  silence. 

A  quel  titre  le  garderais-je  plus  longtemps? 

La  censure  a  cessé  de  s'exercer. 

Rédacteur  en  chef  de  ce  journal,  ces  fonctions  m'ohligonl; 
si  je  m'abstiens  d'écrire,  pourquoi  conservera is-je  des  fonc- 
tions que  je  ne  remplis  pas;  si  je  les  conserve,  quelle  occa- 
sion plus  propice  attendrais-je  de  dire  ma  pensée? 

Accoutumée  à  entendre  débattre  librement  le  pour  et  le 
contre  de  toutes  les  questions  ,  l'Opinion  publique  ne  s'est 
pas  habituée  au  régime  nouveau  d'une  presse-qui  n'a  pas 
encore  su  trouver  la  troisième  alternative  entre  se  taire  ou 
louer. 

Il  est  manifeste  que  l'opinion  est  perplexe  et  défiante. 

Elle  se  défie  même  d'elle-même. 

Ce  qu'elle  accepte,  elle  n'ose  pas  l'avouer  ! 

Ce  qu'elle  repousse,  elle  n'ose  pas  le  déclarer! 

Elle  a  l'irrésolution  du  voyageur  qui,  ne  sachant  pas  son 
chemin,  hésite  à  chaque  pas  et  se  demande  s'il  doit  marcher 
en  avant  ou  revenir  en  arrière. 

Elle  guette  avidement  une  voix  indépendante  ,  la  pre- 
mière venue,  qui  ne  soit  ni  l'écho  de  la  servilité  des  anti- 
chambres, ni  l'écho  de  l'hostilité  des  salons. 

Elle  a  hàle  de  sortir  de  l'obscurité  où  elle  butte. 

Elle  a  hâte  d'y  voir  clair. 

La  presse,  en  effet,  ressemble  à  une  lanterne  éteinte. 

Oui  ou  non.  est-il  possible  de  la  rallumer? 

C'est  ce  que  nul  ne  saurait  dire  si  nul  ne  l'essaie. 

Même  après  les  votes  du  20  décembre  1831  et  du  29  fé- 
vrier 1852,  la  situation  des  esprits  est  celle  d'héritiers  d'une 
succession  obérée  ,  lesquels  ne  sauraient  s'ils  doivent  l'ac- 
cepter ou  la  répudier  sans  le  Code  civil  qui  admet  la  suc- 
cession sous  bénéfice  d'inventaire. 


410  «85». 

Ce  qui  manque  à  lu  silualion  actuelle,  c'est  un  inventaire. 

Cet  inventaire  n'a  pas  été  fait  après  le  décès  de  la  Con- 
stitution de  1848.  L'omission  de  cette  formalité  nécessaire 
est  l'une  des  causes,  et  peut-être  la  cause  principale  qui 
paralyse  le  mouvement  des  affaires,  malgré  tous  les  efîorts 
habiles  qui  ont  été  tentés  depuis  trois  mois  pour  lui  donner 
une  vigoureuse  et  salutaire  impulsion. 

CeJ,  inventaire,  je  l'entreprendrai,  car  peut-être  suis-je 
le  seul  dans  toute  la  presse  mutilée  en  position  de  l'entre- 
prendre. 

Je  n'ai  épargné  aucun  avertissement  pour  empêcher  la 
Monarchie  de  Juillet  de  tomber,  et  aucun  clTort  pour  affer- 
mir la  République  de  Février.  Par  ce  double  aveu,  je  recon- 
nais que ,  quiconque  a  accepté  un  seul  gouvernement  de 
fait,  a  perdu  le  droit  d'en  répudier  aucun. 

En  m'exprimant  ainsi ,  je  suis  logique  ;  je  n'admets  pas, 
je  ne  saurais  admettre  de  distinctions  d'origine  entre  gou- 
vernements de  fait. 

Les  gouvernements  de  fait  sont  tous  égaux  devant  le 
succès. 

'Ils  ne  sont  inégauxquepar  leurs  actes  etdevant  l'histoire. 

Pas  même  de  mes  vœux ,  je  ne  conspire  en  faveur  d'au- 
cune restauration,  d'aucune  fusion,  d'aucune  révolution. 

Soldat  de  la  liberté  sous  tous  les  ministères  et  sous  tous 
les  régimes,  sous  M.  Thiers,  sous  M.  Guizot,  sous  la  Monar- 
chie de  Juillet  et  sous  la  République  de  Février,  avant  et 
après  l'élection  du  10  décembre  1848,  je  n'ai  jamais  porté  h 
mon  chapeau  la  cocarde  d'aucun  parti,  et  je  ne  cache  dans 
ma  poche  aucun  drapeau  ayant  à  sa  hampe  le  lys,  le  coq  ou 
le  bonnet  phrygien. 

Le  24  février  1848  ne  m'a  trouvé  et  ne  nra  laissé  ni  parmi 
les  vaincus  ni  parmi  les  vainqueurs. 

Si  le  9  janvier  1852,  j'ai  été  éloigné  de  France  sous  la  dic- 
tature du  2  décembre,  le  25  juin  1848  j'avais  été  arrêté  et 
jeté  en  prison  sous  la  dictature  de  la  veille. 

r/impaiiiali(é   ne  IVil-elle  donc   pas  la   consé(|ucnce  de 


CONSEHVONS  LA  RI:PUBLIQUE.  411 

mon  caractèro,  (jifcllc  sciait  la  conséquence  de  ma  .silua- 
lion;  car  s'il  n'est  pas  imparti  vaincu  auquel  je  n'aie  tendu 
la  main,  il  n'est  pas  un  parti  vainqueur  qui  ne  m'ait  alter- 
nativement frappé. 

Je  commence  par  constater  que  la  confiance  publique  est 
à  l'état  d'indécision  générale. 

Est-il  bon,  est-il  désirable  pour  la  France,  pour  la  Démo- 
cratie, pour  la  Républifiue,  que  cette  indécision  générale 
se  prolonge? 

Ce  que  je  pensais  à  Bruxelles,  où  je  suis  prêt  à  retoui'ncr, 
ce  que  je  penserais  à  Londres,  si  le  séjour  de  Bruxelles  m'é- 
tait interdit,  je  le  pense  à  Paris  et  je  réponds  hautement  : 
Non. 

Non,  il  n'estpas  bon,  il  n'est  pas  désirable  pour  la  France, 
pour  la  Démocratie,  pour  la  République  que  l'indécision  gé- 
nérale se  prolonge. 

Cette  indécision  funeste  ne  serait  profitable  qu'au  réta- 
blissement de  la  Monarchie  héréditaire  et  à  la  résurrection 
de  tous  les  privilèges  détruits  par  la  révolution  de  1789,  ré- 
volution deux  fois  désavouée  dans  un  seul  jour  (1),  par  la 
voix  d'un  catholique  et  par  la  voix  d'un  hérétique,  par  la 
voix  de  M.  de  Montalembert  et  par  la  voix  de  M.  Guizot. 

Bannissons  donc  toute  indécision  afin  de  conserver  le 
suffrage  universel,  dont  tout  complot,  tout  attentat  seraient 
la  perle. 

Tout  attentat,  tout  complot,  rouvriraient  les  portes  à  une 
restauration  monarchique;  ce  serait  la  réhabilitation  du  ré- 
gime héréditaire  et  la  condamnation  du  régime  électif. 

Un  attentat,  un  complot  ne  sauraient  donc  qu'être  l'œu- 
vre ténébreuse  de  ceux  à  qui  profiteraient  le  complot,  l'at- 
tentat. 

Ne  fût-ce  que  de  nom,  conservons  la  République  ;  elle 
nous  rendra  la  Liberté. 


(1)  Si'ance  de  rAca'lémie  fran';aide.  Réception  de  M.  de  Montalembert, 
pai-  M.  Guizot. 


m  fsôs. 


II. 


2  avril  1852. 

Pcut-èlre,  depuis  qualic  mois,  n'a-l-on  pas  encore  eu 
le  temps  d'oublier  que  j'ai  l'habitude  d'aller  droit  au  fait. 

J'y  vais  donc,  et  je  dresse  en  ces  termes  l'inventaire  de  la 
situation  telle  qu'elle  résulte  des  voles  du 20  décembre  1851 
et  du  29  février  1852. 

Héritiers  de  trois  révolutions,  de  la  Révolution  de  1789, 
de  la  Révolution  de  IS'.iQ  et  de  la  Révolution  de  1848,  que 
devons-nous  souhaiter  ? 

Devons-nous  souhaiter  que  le  régime  actuel  s'améliore, 
ou  devons-nous  souhaiter  qu'il  s'empire  ?  Devons-nous  sou- 
haiter qu'il  se  consolide ,  ou  devons-nous  souhaiter  qu'il 
s'écroule  ? 

Première  question. 

Comment  s'écroulerait-il  ? 
Par  un  attentat; 
Par  un  complot; 
Par  un  soulèvement. 
Deuxième  question. 

Au  profit  de  quel  parti  s'écroulerait-il  ? 
Troisième  question. 

Ce  sont  ces  trois  questions  qu'il  importe  préalablement 
d'examiner  en  remontant  de  la  dernière  à  la  première. 

Il  faudi'ait  n'avoir  pas  d'yeux  et  n'avoir  pas  d'oreilles 
pour  nier  les  rapides  progrès  et  les  nombreuses  recrues  que 
fait  le  légitimisme  dans  les  hautes  et  moyennes  régions  du 
monde  parisien. 

Ceux  qui  s'étaient  déclarés,  au  nom  de  l'Ordre,  réaction- 
naires par  opposition  au  24  février  1848,  se  déclarent  légiti- 
mistes, au  nom  de  la  iJberté  ,  par  opposition  au  2  décem- 
bre 1851. 


CONSERVONS  LA  RÉPUBLIQUE.  413 

L'idée  fausse  de  la  fusion  esl  une  idée  usée.  Deux  années 
laborieuses,  ce  n'est  pas  de  trop,  ont  suffi  à  la  démonstra- 
tion de  cette  audacieuse  vérité  :  Les  cadets  ne  sont  pas  les 
aînés.  Les  Lapalisse  des  deux  dynasties  se  sont  mis  d'ac- 
cord, non  sans  peine,  sur  ce  point  loni,niement  controversé  : 
Les  aînés  seront  les  aînés  et  les  cadets  seront  les  cadets. 

Le  légitimisme  est  tout  prêt. 

Il  est  prêt  à  tout  événement. 

Un  attentat  (jui  réussirait  aurait  donc  lieu  au  profit  de  la 
Monarchie  de  987.  Feinte  ou  vraie,  une  indignation  bruyante 
jetterait  aussitôt  ce  cri  de  ralliement:  «  Sauvons  la  société 
à  jamais  perdue  si  Henri  V  n'est  pas,  à  l'heure  même,  pro- 
clamé roi  de  France.  Vive  Henri  V!  » 

Un  attentat  est  possible,  probable;  un  complot  n'est  ni 
probable  ni  possible  ;  un  soulèvement  l'est  moins  encore. 

Il  n'y  a  que  le  peuple  qui  se  soulève  :  pourquoi  le  peuple 
se  souleverait-il? 

Pour  rétablir  sur  le  trône  la  dynastie  qu'il  a  renversée 
le  26  juillet  1830? 

—  Non;  c'est  un  démenti  qu'il  ne  se  donnera  pas. 

Pour  ramener  aux  Tuileries  la  dynastie  qui  s'en  est  éloi- 
gnée le  24  février  1848? 

—  Non;  ce  serait  une  inconséquence  qu'il  ne  commettra 
pas. 

Pour  recommencer  l'expérience  de  février,  qui,  après  trois 
mois  de  misère,  a  abouti  à  la  mitraillade  et  aux  transporta- 
tions  de  juin  ? 

—  Non;  il  faudra  que  la  République  ait  préalablement 
trouvé  une  formule  qui  mette  d'accord  les  républicains 
divisés  en  deux  camps  et  en  vingt  groupes  au  moins  :  ré- 
publicains terroristes  et  républicains  socialistes;  républi- 
cains qui  veulent  (jue  l'État  soit  beaucoup  et  républicains 
qui  veulent  que  l'État  soit  peu  ;  républicains  qui  veulent  le 
progrès  imposé  par  la  guerre,  et  républicains  qui  veulent  le 
progrès  imposé  par  la  paix;  républicains  qui  aspirent  à  la 
dictature  et  républicains  qui  n'aspirent  qu'à  la  liberté,  etc. 

Aussi  longtemps  que  ceux  qui  passent  pour  les  chefs  de 


414  1858. 

la  démocralie  resteront  divisés  dans  l'application,  le  peuple 
restera  uni  dans  l'immobilité. 

Donc,  ni  soulèvement  ni  complot  ne  menacent  le  régime 
actuel  ;  ce  qui  est  à  redouter,  et  ce  qu'il  faut  prévoir  pour 
J'écarter,  c'est  un  attentat.  Car,  soit  qu'il  échouât,  soit  qu'il 
réussît,  il  serait  également  funeste  à  la  démocralie,  à  la- 
quelle les  partis  dynastiques  ne  manqueraient  pas  de  l'im- 
puter, quoique  ce  fût  elle  qui  en  souffrît  et  que  ce  fussent 
eux  qui  en  profitassent. 

De  ce  qui  précède,  et  quoiqu'il  y  ait  grandement  à  dire 
et  redire  sur  l'acte  du  2  décembre,  il  ressort  qu'il  est  dési- 
rable que  ce  qui  existe  en  vertu  de  la  Constitution  du  14 
janvier  185^  se  consolide  et  s'améliore. 

Qu'on  le  remarque  bien  :  ce  n'est  pas  moi  qui  tire  cette 
conclusion;  cette  conclusion  se  déduit  d'elle-même;  ce 
n'est  pas  moi  qui  parle,  ce  sont  les  choses  qui  répondent. 
Je  me  borne  à  écrire  sous  leur  dictée. 

11  est  une  justice  que  les  plus  malveillants  ne  sauraient 
me  refuser,  c'est  celle  de  reconnaître  qu'il  n'a  pas  dépendu 
de  mes  efiorts  que  l'acte  du  2  décembre  ne  s'accomplît  pas  ; 
j'ai  insisté  assez  souvent,  en  août,  septembre,  octobre  et 
novembre  1831,  sans  qu'aucune  attaque  injurieuse  ait  eu 
le  pouvoir  de  m'arrèler,  sur  la  double  et  urgente  nécessité 
de  l'abrogation  de  la  loi  du  31  mai  1850,  et  de  la  révision  de 
la  Constitution  du  4  novembre  1848.  L'intolérance  réciproque 
a  abouli  à  la  tléfaite  conimune.  Cela  était  facile  à  prévoir, 
mais  cela  était  plus  facile  encore  à  pi"évenir. 

0  funeste  aveuglement  des  partis! 

Maintenant  l'acte  est  consommé;  on  aurait  le  droit  de  le 
discuter,  que  de  le  discuter  ne  servirait  à  rien  ;  l'acte 
du  2  décembre  est  couvert  par  le  vole  du  20  décembre. 

La  Conslilulion  du  4  novembre  1848  a  fait  place  à  la 
Constitution  du  14  janvier  1852. 

Celte  Conslilulion  s'exprime  ainsi  : 

TITRE  Pr. 
«  Article    1'''.    La  Constitution    reconnaît,    confirme  et   garantit    les 


CONSERVONS  LA  RÉPUBLIQUE.  /jIo 

grands  prinripes  proclamés  en  1789  et  qui  sont  la  base  du  droit  public  des 
Franeals. 

)}  Article  2.  Le  ^çouvernemeut  de  la  République  française  est  confié 
pour  dis  ans  au  prince  Louis-Napoléon  Bonaparte,  président  actuel  de  la 
République. 

TITRE  IL 

»  Article  IG.  Si  le  président  de  la  République  meurt,  le  sénat  convo- 
que la  nation  pour  procéder  à  une  nouvelle  élection. 

»  Article  18.  Jusqu'à  l'élection  du  nouveau  président  de  la  République, 
le  président  du  sénat  gouverne  avec  le  concours  des  ministres  en  fonc- 
tions, qui  se  forment  en  conseil  de  gouvernement  et  délibèrent  à  la  majo- 
rité des  voix. 

TITRE  V. 

»  Article  34.  L'élection  a  pour  base  la  population. 

»  Article  35.  Il  y  aura  un  député  au  Corps  législatif  h  raison  de  35,000 
électeurs. 

»  Article  36.  Les  députés  sont  élus  par  le  suffrage  universel,  sans  scru- 
tin de  liste. 

»  Article  38.  Ils  sont  nommés  pour  six  ans. 

»  Article  39.  Le  Corps  législatif  discute  et  vote  les  projets  do  loi  et 
Vimpôc. 

DÉCRET  ORGANIQUE   POUR  LES  ÉLECTIONS. 

»  Article  12.  Sont  électeurs,  sans  condition  de  cens,  tous  les  Français 
âgés  de  vingt-un  ans  accomplis  jouissant  de  leurs  droits  civils  et  poli- 
tiques. 

»  Article  13.  La  liste  électorale  est  dressée  pour  chaque  commune  par 
le  maire.  Elle  comprend  par  ordre  alphabétique: 

»  1"  Tous  les  électeurs  habitant  dans  la  commune  depuis  six  mois  au 
moins.  » 

Il  n'entre  pas  dans  le  cadre  de  cet  inventaire  de  recher- 
cher et  d'examiner  si  la  Constitution  du  14  janvier  1852 
vaut  moins  que  la  Constitution  du  4  novembre  1848,  qui 
avait  permis  de  décréter  l'état  de  siège  en  permanence,  de 
supprimer  le  di'oit  de  réunion,  de  ruiner  la  presse,  et  de 
supprimer  trois  millions  deux  cent  mille  électeurs  sur  neuf 
millions  cinq  cent  mille  ;  mais  si  la  Constitution  du  14  jan- 
vier 18o2l  ne  vaut  pas  celle  qu'octroierait  Henri  V  à  la 
France,  en  admettant  qu'il  daignât  en  octroyer  une  ;  et 
même  celle  que  pourrait  accepter  Louis-Philippe  II,  en 
admettant,  ce  que  je  considère  comme  inadmissible,  le  re- 


416  185«. 

tour  de  la  branche  cadette  à  l'exclusion  de  la  branche 
aînée. 

En  quels  points,  je  le  demande  aux  organes  du  parti  légi- 
timiste et  aux  organes  du  parti  orléaniste,  une  Constitution 
signée  Henri  V  et  contre-signée  Bcrryer,  ou  une  Conslilu- 
tion  signée  Louis-Philippe  II  et  contre-signée  Thiers,  vau- 
drait-elle plus  que  la  Constitution  signée  Louis-Napoléon 
Bonaparte  et  contre-signée  Rouher? 

Quelle  est  la  liberté  que  légitimistes  et  orléanistes,  à 
l'envi,  avant  et  après  1848,  n'aient  pas  baisée  au  front  pour 
la  saisir  au  cou  et  l'étrangler  plus  sûrement  ? 

La  liberté  de  la  presse,  prétend-on,  est  plus  restreinte 
sous  la  Constitution  de  1852  que  sous  la  Charte  de  1830,  que 
sous  la  Charte  de  1814  ;  je  le  conteste  ;  mais  cela  fût-il  vrai 
qu'd  y  aurait  au  moins  compensation  dans  la  liberté  de 
suffrage  qui  est  incomparablement  plus  grande  ;  car  sous  la 
Restauration  de  1814,  le  droit  d'élection  était  le  monopole 
de  87,000  Français  payant  500  francs  d'impôt  foncier  ;  sous 
la  Monarchie  de  1830,  il  était  le  privilège  de  230,000  Fran- 
çais payant  200  francs  de  contribution  directe  ;  tandis  qu'il 
appartient  présentement  à  tous  les  Français,  au  nombre  de 
plus  de  dix  millions. 

Ajoutez  qu'en  1829  et  en  1847,  le  pouvoir  était  hérédi- 
taire, tandis  qu'en  1852  il  n'est  plus  que  temporaire. 

Il  faut  être  équitable  et  ne  pas  s'atlachei'  exclusivement 
au  mauvais  côté  des  choses,  car  c'est  le  moyen  de  l'empirer 
encore,  au  lieu  de  l'atténuer.  L'expérience  est  là  pour  l'at- 
tester. Que  l'expérience,  enfin,  nous  serve  donc  ! 

Le  suffrage  universel  existe. 

Il  est  écrit  dans  la  n;)uvelle  Constitution. 

lia  fonclioimé  le  20  décembi-e  1851. 

Il  a  fonctionné  le  29  février  1852. 

E\ige-t-on  de  moi  que  j'éci'ive  fpi'il  s'est  trompé  ? 

Soit  :  il  s'est  trompé. 

Eh  bien  I  quelle  conclusion  en  veut-un  tirer? 

Est-ce  que  le  cens  électoral  à  500  francs  et  le  cens  élec- 


CONSERVONS  LA  REPUBLIQUE.  417 

toral  à  200  IVancs  ont  été  iiiriiillil)les  et  ont  fésislé  à  Vabuf; 
des  influences  ? 

Est-ce  que  la  Restauration  de  1814  n'a  pas  eu  la  Chambre 
des  Introuvables,  et  la  Révolulian  de  1830  la  Chambre  des 
Satisfaits  ? 

Mais  à  quoi  sert  de  verser  toujours  dans  l'ornière  creusée 
par  les  récriminations  ?  Qui  regarde  en  arrière  au  lieu  de 
regarder  en  avant,  ris(iue  de  tomber,  non  pas  seulement 
dans  l'ornière,  mais  dans  l'abîme.  Au  lieu  de  jeter  les  re- 
gards en  arrière,  jetons-les  donc  en  avant. Le  passé  est  une 
proie  qu'il  ne  fallait  pas  laisser  échapper  quand  on  l'avait 
dans  les  mains.  Le  passé  ne  nous  appartient  plus,  mais 
l'avenir  nous  appartient  encore.  Ne  sacrifions  pas  aveuglé- 
ment l'avenir  dont  nous  pouvons  nous  emparer,  au  passé 
que  nous  ne  pouvons  faire  revivre. 

Dans  la  vie  d'un  peuple,  que  sont  dix  années? 

Que  sont  six  années  ? 

A  peine  si  c'est  le  temps  de  commencer  et  d'achever 
Téducation  d'un  enfant. 

Lorsque  l'éducation  du  suffrage  universel  exigerait  le 
même  temps,  serait-ce  donc  trop  et  devrait-on  perdre  pa- 
tience ? 

Si  d'ici  à  six  ans  le  suffi'age  universel  reconnaît  qu'il  s'est 
trompé,  rien  ne  l'empêchera  à  cette  époque  de  réparer  son 
erreur,  et.  cette  première  épreuve  opérée,  d'accomplir  la 
seconde. 

C'est  en  forgeant  qu'on  apprend  à  forger;  c'est  en  votant 
qu'on  apprend  à  voter. 

Patience  !  patience  ! 

La  Constitution  de  18o2,  franchement  acceptée  par  la  dé- 
mocratie, fidèlement  observée  par  le  président  de  la  Répu- 
blique, dont  cette  Constitution  est  l'œuvre  personnelle, 
peut,  telle  qu"el'e  est,  rendre  à  la  France  la  liberté  par  la 
stabilité. 

Je  le  dis  parce  que  je  le  crois,  et,  le  croyant  fermement, 
je  considère  comme  un  devoir  impérieux  de  le  dire  haute- 

X.  27 


418  tS52 

nient,  afin  de  prévenir  des  Jïuites  que  je  pressens  el  qui 
s'expieraient  par  de  nouvelles  rigueurs. 

C'est  bien  d'aimer  le  peuple  pour  soi,  mais  ce>l  mieux 
encore  de  l'aimer  pour  lui-même. 

Le  nombre  de  ceux  qui  ont  soufVert  et  qui  s jutlrent  est 
assez  grand  pour  qu'on  y  rétléchisse  mûrement  avant  de 
s'exposer  h  le  grossir  encore  en  activant  la  fermentation 
des  esprits. 

Ma  foi  dans  le  suffrage  universel  est  restée  entière.  Rien 
ne  l'a  ébranlée,  et  peut-être  y  a-t-il  quelque  courage  à  le 
déclarer,  lorsque  le  suffrage  universel  a  présentement  pour 
détracteurs  véhéments  beaucoup  de  ceux  qui  en  furent  les 
plus  ardents  promoteurs. 

Non.  je  ne  suis  point  de  ceux-là  qui  ne  trouvent  pas  de 
termes  assez  sévères  pour  flétrir  la  neutralité  gardée  par  le 
peuple  après  l'acte  du  2  décembre.  Que  pouvait-il  faire  ? 
S'il  prenait  parti  pour  l'Assemblée  nationale  contre  le  Pré- 
sident de  la  République,  il  donnait  la  victoire  à  la  majorité 
Thiers-Berryer  qui  avait  vote  la  loi  du  31  mai.  il  prenait 
parti  pour  le  suffrage  restreint  contre  le  suffrage  univei"sel, 
il  passait  sous  la  dictature  du  général  Changarnier.  Qu'y 
eussent  gagné  la  Démocratie,  la  République,  la  Liberté? 

Le  peuple,  ayant  gardé  la  neutralité  le  2  décembre,  que 
pouvait-il  faire  le  20  décembre?  S'il  votait  non  au  lieu  de 
voter  01//,  il  votait  l'inconnu.  Il  a  donc  accepté  l'expérience 
d'une  Constitution  nouvelle,  œu\Te  d'un  seul,  à  la  place 
d'une  Constitution  polluée,  œu\Te  d'une  majorité. 

L'avenir  prononcera  entre  le  peuple  et  ceux  qui  le  con- 
damnent ;  l'avenir  montrera  qui  a  eu  raison,  qui  a  eu  toit 
le  2  et  le  20  décembre  18oI. 

Si  le  travail,  cet  élément  sans  lequel  il  ne  saurait  exister 
ni  stabilité  ni  prospérité,  finit  par  triompher  de  tous  les 
obstacles,  s'il  finit  par  vaincre  quelques  résistances  qui 
s'opposent  encore  à  la  plénitude  de  sa  reprise,  ce  sera  le 
peuple,  ce  sera  l'immense  majorité  qui  aura  eu  raison  contre 
une  faible  minorité,  et  contre  moi-même  qui.  le  20  décem- 
bre 1851.  je  le  déclare,  ai  volé  .Von,  car  le  peuple  aura  aban- 


CONSERVONS  LA  IÎ|':PI:RLIQUE.  419 

donné  l'ombre  pour  garder  la  proie,  puisque,  (inalemenl,  il 
aura  gardé  le  sullrage  universel  et  le  régime  électif,  la  base 
et  le  iaîte  de  la  Républicjue. 

Ce  qu'il  faut  donc  souliailer.  et  ce  que  je  souhaite  ardem- 
ment dans  Tintérèl  de  la  démocratie  et  de  la  liberté,  c'est 
que  le  vaste  essor  donné  à  l'achèvement  des  chemins  de 
fer  conununique  à  son  (our  une  égale  impulsion  aux  trans- 
actions du  counnerce. 

Les  traités  conclus  avec  les  Compagnies  de  chemins  de 
fer;  la  réduction  du  taux  de  l'escompte  de  la  Rancpie  de 
France,  autorisée  à  prêter  sur  dépôt  d'actions  ;  la  réduction 
de  la  rente  5  0/0;  l'organisation  de  Sociétés  pour  la  consti- 
tution du  Crédit  foncier  :  ce  sont  là  d'authentiques  preuves 
qui  atleslentque  le  programme  de  la  paix  l'a  délinitivement 
emporté,  dans  les  délibérations  de  l'Elysée,  siu-  le  pro- 
gramme de  la  guerre. 

Pourquoi  donc  la  stabilité  ne  s'étahlirait-clle  pas? 

Les  articles  16  et  18  de  la  Constitution  n'ont-ils  pas  prévu 
le  cas  de  mort  du  président  de  la  République,  et  réglé  ce 
qu'alors  il  y  aurait  à  faire  ? 

Les  votes  du  10  décembre  18'i8  cl  du  20  décembre  iS.'iJ 
n'ont-ils  pas  montré  avec  quelle  facilité  et  quelle  ra])idilé 
fonctionnerait  le  suffi-age  universel  ? 

Aucune  crainte  sérieuse,  sincère,  ne  saurait  donc  exister. 
D'intéressés  à  empêcher  que  la  confiance  publique  ne  con- 
solide le  régime  électif,  il  n'y  a  que  les  partisans  du  ré- 
gime héréditaire;  il  n'y  a  que  ceux  qui  aspirent  h  restaurer 
la  monarchie. 

Sans  doute,  dans  les  rangs  de  la  démocratie,  beaucoup 
auront  souffert  pour  leur  foi  politique. 

Je  ne  l'oublie  pas,  et  c'est  précisément  parce  que  je  ne 
l'oublie  pas,  que  j'ai  coi"feidéré  comme  un  devoir  de  m'éle- 
ver  au-dessus  de  toutes  les  considérations  de  partis,  d'im- 
poser silence  à  mes  griefs  personnels,  à  mes  intérêts  blessés, 
et  de  parler  le  langage  que  je  viens  de  tenir.  .Je  sais  que 
tout  régime  qui  dure  et  veut  durer  tend  de  lui-même  à  se 
tempérer. 


420  «85«. 

La  Restauration  valait  moins  enlSloqifen  1819  et  en  1828. 

Déjà  la  censure  n'existe  plus;  Tétai  de  siège  a  été  levé 
dans  toute  la  France,  les  commissions  mixtes  ont  terminé 
ce  qu'elles  n'auraient  jamais  dû  commencer;  il  n'y  aura  de 
déportés  à  Cayenne  que  des  forçats  de  Toulon,  de  Roche- 
fort  et  de  Brest,  et  je  ne  puis  croire,  si  le  parti  républicain 
sait  se  contenir,  que  les  transportés  de  Lambessa  tardent 
longtemps  à  être  rendus  à  leurs  familles.  Quelqu3  circon- 
stance propice  à  la  démocratie  mettra  la  politique  d'accord 
avec  l'humanité;  celle-ci  fera  entendre  sa  voix,  et  cette  voix 
sera  écoutée. 

Le  pouvoir  constituant  du  20  décen^ljre  18ol  a  pu  augmen- 
ter le  traitement  des  ministres,  des  magistrats,  des  fonction- 
naires; il  a  pu  surcharger  d'or  et  de  broderies  le  costume 
des  conseillers  d'État,  des  sénateurs  et  des  députés;  il 
peut,  si  cela  lui  plaît,  créer  des  barons,  des  comtes,  des 
ducs,  voire  même  des  marquis;  rien  de  tout  cela  n'effacera 
son  origine  indélébile,  rien  de  tout  cela  n'empêchera  qu'il 
ne  soit  la  négation  vivante  du  droit  divin,  l'incarnation  ré- 
volutionnaire de  la  souveraineté  du  peuple,  le  produit,  en- 
fin, du  suffrage  universel.  Quoi  qu'il  fasse,  il  ne  pourra 
jamais  faire  que  ses  intérêts  ne  soient  pas  de  même  nature 
que  ceux  de  la  démocratie,  et  en  toutes  circonstances  graves 
où  il  aura  besoin  d'appui,  ce  sera  toujours  à  elle  qu'il  sera 
contraint  de  recourir  exclusivement.  L'empereur  disait, 
en  1814,  à  Benjamin  Constant  :  «  Je  ne  suis  pas  seulement 
»  l'empereur  des  soldats,  je  suis  celui  des  paysans,  des 

»  plébéiens  de  la  France Aussi,  malgré  le  passé,  voyez 

»  le  peuple  revenir  à  moi  !  Ce  n'est  pas  comme  avec  les  pri- 
»  vilégiés  :  la  noblesse  m'a  servi  ;  elle  s'est  lancée  en  foule 
»  dans  mes  antichambres;  il  n'y.  a  pas  de  places  qu'elle 
»  n'ait  demandées,  sollicitées.  J'ai  eu  des  Montmorency, 
»  des  Noailles,  des  Rohan,  des  Beauvau,  des  Mortemart; 
»  mais  il  n'y  a  jamais  eu  analogie  :  le  cheval  faisait  des 
»  courbettes;  il  était  bien  dressé,  je  le  sentais frénnr.  Avec 
»  le  peuple,  c'est  auli'e  chose,  sa  fibre  populaire  répond  ii 
»  la  mienne.  Je  suis  sorti  des  rangs  du  peuple;  ma  voix 


CONSEUVOiNS  LA  REPUBLIQUE.  421 

»  agit  sur  lui.  Voyez  ces  conscrits,  ces  fils  de  paysans,  je  ne 
«  les  (hUlais  pas,  je  les  traitais  durenienl,  ils  ne  mVntou- 
»  raient  pas  moins  ;  ils  n'en  criaient  pas  moins  :  Vive  l'em- 
»  pereur!  C'est  qu'entre  eux  et  moi,  il  y  a  même  nature.  » 
Il  disait  !i  Sainte-Hélène  :  «  J'ai  implanté  des  principes 
))  qu'on  ne  déracinera  plus  ;  ils  fermenteront  toujours. 
»  C'est  en  vain  que  les  souverains  et  les  vieilles  aristocra- 
»'ties  mulliplici'onl  leurs  eflbrts  pour  s'y  opposer;  c'est  la 
»  roche  de  Sisyphe  qu'ils  tiennent  levée  au-dessus  de  leurs 
»  têtes  ;  mais  quelques  bras  se  lasseront,  et,  au  premier 
»  défaut,  tout  leur  croulera  dessus.  »  En  s'exprimant  ainsi, 
l'empereur  avait  raison  ;  il  avait  également  raison  quand  il 
disait  :  a  Les  grands  propriétaires,  en  France,  sont  plus 
»  Anglais  et  plus  Autrichiens  que  Français.  »  Évidemment, 
la  démocratie  aurait  grand  tort  de  désespérer  de  l'avenir; 
l'avenir  est  à  elle,  et  le  présent  lui-même  lui  appartient 
plus  qu'elle  ne  le  croit. 

Arrière  donc  les  aveugles,  les  insensés  ou  les  traîtres 
fpii  disent  que  ce  qui  existe  n'étant  pas  la  République,  par 
respect  pour  elle  et  par  dignité  pour  eux,  le  devoir  des  ré- 
publicains de  toutes  dates  et  de  toutes  nuances  est  de  se 
tenir  à  l'écart,  de  grossir  partout  les  rangs  de  l'opposition, 
de  saisir,  enfin,  toutes  les  occasions  directes  ou  indii'ccles 
dd  protestation  ;  arrière  les  Bertrands  qui  tiennent  ce  lan- 
gage, et  pour  cause,  à  tous  les  Ratons  dont  ils  ont  besoin 
I)our  tirer  les  marrons  du  feu. 

Ce  qui  existait  le  24  juin  1848,  alors  qu'un  questeur  de 
l'Assemblée  constituante  proposait  d'arrêter  la  nuit,  chez 
eux,  tous  les  écrivains  et  de  les  déporter,  n'était-ce  donc 
pas  la  République  ? 

Ce  qui  existait  le  lendemain  du25juin,  alors  que  dix  jour- 
naux étaient  supprimés  par  un  décret  signé  par  le  général 
Cavaignac,  n'était-ce  donc  pas  la  République? 

Ce  qui  existait  le  27  juin,  le  jour  où  la  Constituante  votait 
le  décret  de  transporta  lion  de  12,000  Français,  n'était-ce 
dune  pas  la  Réj)ubli(iue  ? 

Ce  qui  existait  le  20  août,  alors  que  la  Gazette  de  France, 


422  «S5«. 

sérieusenieut  accusée  de  mettre  l'existence  de  la  Répu- 
blique en  péril,  était  suspendue  par  un  décret  sérieusement 
délibéré  en  conseil  des  ministres  (1),  n'était-ce  donc  pr.s  la 
République  ? 

Ce  qui  existait  le  2  septembre,  alors  que  le  président  du 
conseil  chargé  du  pouvoir  exécutif  s'opposait  opiniâtrement 
à  ce  que  l'état  de  siège  fût  levé,  ainsi  que  le  demandait 
M.  Ledru-Rollin,  avant  d'ouvrir  la  discussion  sur  le  projet 
de  Constitution,  n'était-ce  donc  pas  la  République? 

Le  moindre  tort  de  ces  scrupules  serait  d'être  tardifs. 

Je  termine  cet  inventaire,  et  je  conclus  en  disant  aux  ré- 
publicains :  Tout  bien  compté,  tout  bien  pesé,  si  vous  m'en 
croyez,  vous  n'y  regarderez  pas  de  trop  près,  car  ce  serait 
jouer  le  jeu  de  la  royauté  ;  vous  ne  vous  montrerez  pas  plus 
difficiles  que  sept  millions  d'électeurs;  vous  vous  conten- 
terez de  ce  qui  existe  encore  sous  le  nom  de  République. 

S'en  contenter,  c'est  le  moyen  de  la  conserver,  c'est  le 
moyen  d'empêcher  une  restauration  de  l'absolutisme  mo- 
narchique non  seulement  en  France,  mais  dans  toute  l'Eu- 
rope, en  Relgique,  en  Suisse,  en  Piémont,  en  Espagne  et 
en  Portugal. 

Après  le  24  février,  qu'ont  fait  les  vaincus  de  la  Monar- 
chie? Ont-ils  protesté  licrement  contre  la  République? 
Non,  c'est  en  se  faisant  humbles  qu'ils  l'ont  apaisée,  qu'ils 
l'ont  désarmée,  qu'ils  l'ont  enchaînée,  et  qu'ils  sont  parve- 
nus en  peu  de  mois  à  ressaisir  la  prépotence  politique  qu'ils 
avaient  perdue.  Que  cet  exemple  serve  aux  républicains 
s'ils  tiennent  à  conserver  la  République,  non  pour  lutter 
d'hypocrisie  avec  ceux  qui  criaient  vive  la  République 
quand  ils  voulaient  la  renverser,  mais  pour  lutter  de  pru- 
dence et  conserver  la  Républicpie  sous  la  République. 

Les  royalistes  tronipaienl  la  France,  en  1848.  lorsiiu'ils 
disaient  :  Conservons  la  République!  Les  républicains  ne 


(1)  Le  général  Caviiignac,  président  du  conseil;  Senard,  intéiieur  ; 
Bastide,  affaires  étraïujcrea  ■,  Lamoricière,  guerre;  Carnot,  instruclion  pu- 
blique; Marie,  justice;  Touret,  agriculture  ;  Leblanc,  marine  ;  Kecurt,  tra- 
vaux publics;  Goudchaux.  finances. 


CONSERVONS  LA  RÉPUBLIQUE.  423 

Ironipcront  personne,  en  1852,  lorsqu'oprès  le  discours  du 
29  mars  ils  conlinucronl  à  dire  :  Conservons  la  République  ! 


in. 

4  avril  1852. 

Quatre  partis  divisent  la  France  : 

Le  parti  légitimiste; 

Le  parti  républicain  ; 

Le  parti  impérialiste; 

Le  parti  orléaniste. 

L'ordre  dans  lequel  je  viens  de  les  inscrire  est  l'ordre 
chronologique. 

Quel  que  soit  le  parti  qui  ait  triomphé  et  qui  gouverne,  il 
y  a  et  il  y  aura  longtemps  trois  partis  contre  un,  ouverte- 
ment ou  ténébi'eusement  ligués,  trois  partis  qui  tenteront 
et  feront  toujours,  pour  n'être  pas  absorbés  par  le  qua- 
trième, tout  ce  qu'ils  pourront  tenter  et  faire. 

Sans  les  excès  de  la  première  Révolution  et  de  la  pre- 
mière République,  le  parti  impérialiste  n'eût  jamais  existé. 

Sans  les  intrigues  d'ambitieux  tels  que  M.  Thiers  et 
M.  Guizot,  le  parti  orléaniste  ne  fût  pas  venu  au  monde  en 
1830. 

Il  n'y  aurait  eu,  il  n'aurait  jamais  dû  y  avoir  que  deux 
partis  en  présence  :  le  parti  légitimiste  et  le  parti  républi- 
cain, car  ces  deux  partis  ont  seuls  une  raison  d'être;  l'un 
est  à  l'autre  ce  que  la  virilité  est  à  l'enfance,  ce  que  la  né- 
gation est  à  l'affirmation,  ce  que  le  mouvement  est  à  l'im- 
mobilité, ce  que  la  responsabilité  est  à  l'infaillibilité,  ce  que 
l'examen  est  à  la  superstition,  ce  que  la  liberté  est  à  la  su- 
jétion, ce  que  l'absolu  est  à  l'arbitraire,  ce  que  le  droit  est 
au  fait. 

Ce  qu'il  faut  souhaiter,  c'est  que  le  plus  tôt  possible  il  n'y 
ait  plus  en  France  que  deux  partis  :  le  parti  légitimiste  et 
le  parti  républicain. 

Par  ces  paroles  aussi  vraies  qu'inattendues  ;  «  coxser- 
»  voNs  LA  RÉPUBLIQUE  ;  elle  ne  menace  personne^  elle  peut 


424  t85«. 

»  rassurer  tout  le  monde,  »  par  ces  paroles  que  rien  ne  l'o- 
bligeait de  prononcer,  le  président,  réélu  le  20  décembre 
1851,  a  donné  à  l'orléanisme  un  grand  exemple,  car,  pour 
me  servir  de  la  fausse  expression  usitée,  il  a  opéré  a  la  fu- 
sion »  de  l'impérialisme  dans  la  République,  dont  il  a  ainsi 
agrandi  le  cercle. 

Depuis  le  discciurs  du  29  mars  1852,  il  n'y  a  plus  que  des 
républicains  ;  seulement  le  nombre  des  nuances  et  des  dates 
qui  les  ilivisent  s'est  augmenté  d'une  date  et  d'une  nuance 
de  plus. 

Que  l'orléanisme,  qui  n'a  aucune  raison  d'être,  qui  n'a 
aucune  raison  de  survivre  à  la  révolution  de  1848,  s'efface 
donc  dans  la  Légitimité,  comme  l'impérialisme  vient  de 
s'effacer  dans  la  République. 

L'orléanisme  a  été  un  gouvernement  de  fait,  rien  de  plus; 
or,  ([u'est-ce  qu'un  gouvernement  de  fait  qui  a  cessé  d'exis- 
ter? Quels  droits  a-t-il  acquis?  Quels  droits  conserve-t-il? 
Aucun;  absolument  aucun. 

L'orléanisme,  ce  régime  mixte  qui  a  pu  subsister  de  1830 
a  'i848,  iVétail  et  ne  serait  encore  ni  la  Monarchie,  ni  la  Ré- 
publique, ni  l'Hérédité,  ni  l'Élection,  ni  le  Droit  d'aînesse, 
ni  le  Droit  de  suffrage,  ni  l'Autorité,  ni  la  Liberté,  ni  la  Paix, 
ni  la  Guerre. 

L'Orléanisme  n'a  donc  rien  de  mieux  à  faire,  en  1852,  que 
de  donner  sa  démission  ;  il  eût  mieux  fait  encore  de  ne  pas 
accepter,  en  1830,  la  royauté,  car  il  y  eût  gagné  ce  que 
vient  de  lui  faire  perdre  le  décret  du  22  janvier  1852. 

En  m'exprimant  ainsi,  ce  n'est  pas  le  langage  de  la  w  fu- 
»  sion  B  que  je  parle,  c'est  le  langage  de  la  logique  ;  c'est 
le  langage  qu'auraient  dû,  mais  que  n'ont  pas  osé  tenir 
MM.  Guizot,  Duchàlel  et  Salvandy  loi'squ'ils  ont  pris  et  ac- 
cepté devant  la  France  la  responsabilité  du  journal  qu'ils 
dirigent.  Ils  n'ont  pas  osé  dire  aux  cadets  :  Vous  n'êtes  pas 
les  aînés!  Aussi,  le  mot  «  fusion  »  n'a-l-il  abouti  (ju'ii  ac- 
croître encore  la  confusion  des  idées,  (pi'ii  entrelem'r  des 
illusions  et  qu'à  grandir  des  prétentions  (|uil  ne  fallait  ad- 
mettre sous  aucun  nom.  sous  aucune  foiine.   M.M.  Guiznt. 


GONSER^ONS  LA  IIÉPIBLIQLE.  425 

Ducbàlel  cl  Salv.indy,  légitimistes  honteux,  se  sont  cachés 
sous  le  nom  de  fusionnistes  au  Heu  de  se  proclamer  haute- 
ment et  à  visage  découvert  ce  qu'ils  sont  :  légitimistes. 

Quels  que  soient  les  justes  regrets  qui  aient  survécu  à  la 
chute  de  la  royauté  de  1830  et  les  sympathies  profondes 
que  celle-ci  ait  emportées  dans  l'exil,  l'orléanisme,  à  l'état 
de  branche  cadette,  rivale  de  la  branche  aînée,  est  fini  ;  il 
était  utile,  il  était  nécessaire  qu'il  le  sût;  aussi  ne  devait- 
on  pas  craindre  de  le  lui  articuler  crûment.  Ce  que  nul  n'a 
osé,  je  l'ose  et  je  le  lui  dis. 

Qui  ramènerait  l'orléanisme? qui  relèverait  la  royauté  de 
1830?  qui  replacerait  le  Coq  entre  le  Lys  et  l'Aigle? 

Des  vœux  ? 

Une  conspiration  ? 

Des  vœux!  Si  ardents  qu'ils  puissent  être,  et  quoique 
dans  le  nombre  il  y  en  ait  d'étranges  sur  lesquels  on  ne 
devait  pas  compter,  des  vœux  ne  sauraient  suffire  à  pareille 
tâche.  On  ne  renverse  pas  plus  un  gouvernement  établi, 
lorsqu'on  se  borne  à  faire  des  vœux  contre  lui,  qu'on  ne 
tue  du  gibier  à  la  chasse  lorsqu'on  ne  brûle  que  des  amorces. 

Une  conspiration  !  Aux  conspirations  qui  réussissent  dans 
l'ombre,  je  n'y  crois  guère  plus  qu'aux  vœux  qui  s'exhalent 
dans  le  vide.  Quelle  conspiration  a  réussi  sous  la  Républi- 
que, sous  le  Directoire,  sous  le  Consulat,  sous  l'Empire, 
sous  la  Restauration  de  1814  et  sous  le  régime  de  1830  ? 

Le  retour  de  ce  dernier  régime  serait  un  etfet  sans  cause. 
Des  causes  sans  effet,  il  y  en  a  ;  mais  des  effets  sans  cause, 
il  n'y  en  a  pas.  La  branche  cadette  de  la  maison  de  Bour- 
bon ne  peut  régner  en  France  qu'après  la  mort  ou  l'abdica- 
tion du  dernier  rejeton  de  la  branche  aînée. 

L'impérialisme  s'étant  effacé  dans  la  République,  et  l'or- 
léanisme ne  pouvant  manquer  de  s'effacer  dans  la  Légiti- 
mité par  la  même  loi  qui  fait  que  les  fleuves  ont  la  mer 
pour  embouchure,  la  France  y  gagnera  de  n'être  plus  écar.- 
telée  ;  elle  y  gagnera  d'y  perdre  deux  partis  sur  quatre. 

Alors  il  n'y  aura  plus  aux  prises  que  deux  partis  :  le  parti 
du  passé  et  le  parti  de  l'avenir  ;  le  parti  du  passé,  fondé  sur 


426  185«. 

le  droit  divin  et  Pliérédité  séculaire;  le  parti  de  lavenir, 
fondé  sur  la  volonté  nationale  et  le  suffrage  universel. 

C'est  là  le  fait  dont  il  faut,  dans  lintérél  de  la  France  et 
de  la  démocratie  européenne,  hâter  de  tous  ses  vœux  et  de 
tous  ses  efforts  l'accomplissement. 

Lorsqu'il  n'y  aura  plus  en  présence  que  la  République  et 
la  Monarchie,  la  République  ayant  sur  la  Monarchie  l'im- 
mense avantage  de  la  possession  d'état,  ne  tardera  pas  à 
entrer  dans  les  idées  et  dans  les  mœurs  ;  elle  ne  tardera 
pas  à  devenir  la  stabilité  et  à  retlevenir  la  liberté. 

L'inconséquence  est  ce  qu'il  y  a  de  plus  commun  en 
France. 

Il  y  a  encore  un  grand  nombre  de  gens  qui  croient  que  la 
stabilité  n'est  compatible  qu'avec  la  royauté,  et  qui,  ce- 
pendant, ne  veulent  à  aucun  prix  de  la  légitimité. 

Ils  ne  réfféchissent  pas  que  si  la  royauté  mixte  pouvait 
revenir  de  Claremont  a  Paris,  elle  aurait  de  nouveau  contre 
elle  les  légitimistes,  les  impérialistes  et  les  républicains  ;  ce 
serait  encore  et  toujours  la  continuation  de  ce  jeu  funeste  : 
Trois  partis  contre  un. 

De  leur  côté,  les  légitimistes  s'imaginent  que  le  lende- 
main du  jour  où  S.  M.  Henri  V  serait  remonté  sur  le  «  trône 
»  de  ses  pères ,  »  les  républicains  renieraient  leur  foi,  les 
bonapartistes  leur  culte  et  les  orléanistes  leur  opposition. 
Non;  la  légitimité  aurait  de  nouveau  et  plus  que  jamais  à 
luttei-  contre  les  mêmes  rivalités  encore  envenimées,  les 
mêmes  difiicullés  encore  aggravées  ,  les  mêmes  idées  en- 
core fortifiées,  sous  lesquelles  elle  a  succombé  en  1830. 

L'instabilité,  loin  de  diminuer,  ne  ferait  donc  que  s'ac- 
croître et  se  prolonger. 

Voilà  ce  qu'il  faut  que  la  France  sache  ;  voilà  ce  qu'il  faut 
que  la  France  se  dise  !  Voilà  ce  que  semble  avoir  compris  le 
président  de  la  République,  et  voulu  ex])riuier  en  disant  : 
«  Conservons  la  République  ;  elle  ne  menace  personne, 
»  elle  peut  rassurer  tout  le  monde.  » 

Quel  plus  bel  ékge  en  pouvait-on  làire,  et  de  quelle  forme 
de  gouvernement  pourrait-on  faire  cet  éloge? 


CONSERVONS  LA  RÉPUBLIQUE.  427 

Le  Irioinphe  de  l'orléanisme  menacerait  le  bonapartisme 
et  le  légitimisme. 

Le  triomphe  du  légiliinisme  menacerait  l'orléanisme  et  le 
bonapartisme. 

Sur  quoi  rimpérialisme,  qui  aurait  contre  lui  légitimistes, 
orléanistes  et  républicains,  fonderait-il  Tespoir  de  se  per- 
pétuer? 

1814,  1830  et  1848  ont  prouvé  combien  était  vaine  et  fra- 
gile la  prétention  de  fonder,  de  ressusciter,  de  greffer  des 
dynasties.  Le  duc  de  Reichstadt  est  mort  dans  l'exil,  le 
comte  de  Chambord  y  vit  depuis  vingt-deux  ans,  et  le  comte 
de  Paris  achève  en  Angleterre  son  éducation  commencée 
en  France. 

Il  y  a  lieu  de  croire  que,  du  20  décembre  1851  au  29  mars 
1852,  le  pouvoir  constituant  a  tenu  et  pesé  plus  d'une  fois 
dans  sa  main  ces  deux  programmes  : 

L'Empire  et  la  Guerre , 

La  République  et  la  Paix. 

Il  y  a  lieu  de  croire  que  c'est  après  mtlr  examen  qu'il  a 
écarté  le  premier  de  ces  deux  programmes  et  adopté  le 
second. 

S'il  en  est  ainsi,  il  ne  faut  désespérer  d'aucun  progrès  ; 
s'il  en  est  ainsi,  l'avenir  de  la  liberté  est  plus  que  jamais 
assuré  en  France  ;  seulement  en  France,  ainsi  que  cela  a  eu 
lieu  en  Angleterre,  la  liberté  devra,  de  nouveau,  se  con- 
quérir pied  à  pied;  ce  sera  par  la  liberté  progressive  qu'on 
reviendra  à  la  liberté  absolue,  mais  cette  fois,  espérons-le, 
ce  sera  pour  la  garder  toujours. 

En  y  réfléchissant  bien,  le  pouvou'  constituant  du  20  dé- 
cembre 1851  aurait  reconnu  que  la  République  l'élevait 
plus  haut  que  l'Empire,  et  le  maintenait  plus  sûrement. 

Ainsi  s'expliquerait  le  passage  de  son  discours  du  29  mars 
1852,  où  il  dit  :  «  En  me  voyant  rétablir  les  institutions  de 
»  l'Empire,  on  a  répété  souvent  que  je  désirais  rétablir 
«  TEmpire  môme.  Si  telle  était  ma  préoccupation  c:^nstante. 
»  cette  transformation  serait  depuis  longtemps  accomplie  : 
»  ni  les  moyens,  ni  les  occasions  ne  m'ont  manqué.  » 


428  185«. 

En  effet ,  la  République  est  au-dessus  de  l'Empire,  car  la 
République  est  l'exercice  du  suffrage  universel  et  l'Empire 
en  serait  l'aliénation. 

Le  suffrage  universel  aliéné,  l'Empire  héréditaire  pourrait 
dire  à  la  Royauté  séculaire  :  Je  m'appuie  sur  plus  de  huit 
millions  de  suffrages  qui  vous  manquent  ;  mais  à  son  tour 
la  Royauté  séculaire  pourrait  répondre  à  l'Empire  hérédi- 
taire :  Moi,  je  m'appuie  sur  plus  de  huit  siècles  que  vous 
n'avez  pas;  pesons  lesquels  Tempoi^tent  de  huit  siècles  de 
règnes  ou  de  huit  millions  de  votes  ! 

Mais  où  serait  la  balance,  et  qui  serait  juge  entre  Henri  V 
et  Napoléon  III.  entre  la  Royauté  de  987 et  l'Empire  de  1852  ? 

Si  ce  débat  s'engageait,  il  serait  sans  fin  et  sans  conclu- 
sion, tandis  qu'entre  la  République  et  la  Royauté,  il  n'y  a 
pas  de  débat  possible.  La  République,  c'est  le  droit;  la 
Royauté,  c'est  le  l'ait. 

Dans  ce  cas,  le  président  de  la  République  est  conséquent 
avec  ce  qu'il  dit  du  suffrage  universel  dans  ce  même  dis- 
cours du  29  mars,  où  il  le  proclame  «  la  seule  source  du 
»  droit,  »  où  il  se  déclare  «  l'expression  de  la  volonté  popu- 
»  laire,  »  et  où  il  ajoute  :  «  La  première  des  garanties  pour 
»  un  peuple  est  dans  le  droit  de  choisir  le  gouvernement  qui 
»  lui  convient.  » 

Non  seulement  l'élu  du  20  décembre  18ol  reste  consé- 
quent avec  son  discours  en  lestant  président  de  la  Répu- 
blique; mais,  en  restant  président  de  la  République,  il  con- 
serve une  position  unique  dans  le  monde  entier  ;  car  il  n'y 
a  que  lui  en  Europe  et  même  en  Amérique  qui  soit  élu  par 
le  suffrage  universel  et  direct,  puisque  le  président  de  la 
République  des  États-Unis  est  nommé  par  moins  de  300 
électeurs. 

Empereur  des  Français,  c'eût  été,  parmi  les  souverains 
d'Europe,  même  de  la  part  des  plus  iietits,  à  qui  le  recon- 
naîtrait le  dernier  et  le  marchanderait  le  plus  longtemps; 
tandis  que,  président  de  la  République  française,  il  est  re- 
connu de  tous  et  n'est  contesté  par  aucun.  Puis  telle  cir- 
ciinslanc(>  pourrait    se  i)résenler  où   il  serait  l'oiulé  à  leui" 


CONSERVONS  LA  RÉPUBLIQUE.  429 

(lire:  a  \'ous  n'incarnez  que  le  fait,  moi  j'incarne  le  droit; 
vous  êtes  la  conquête,  moi  je  suis  l'éleclion  ;  vous  êtes  la 
négation  de  la  souveraineté  des  peuples,  moi  j'en  suis  l'af- 
firmation ;  vous  êtes  la  source  tarie  du  passé,  moi  je  suis  la 
source  vive  de  l'avenir.  » 

Hérédité  contre  hérédité,  la  plus  ancienne  a  incontesta- 
blement l'avantage  ;  mais  hérédité  contre  élection,  l'avan- 
tage appartient  sans  contredit  à  l'élection. 

Contre  7,430,219  suflrages  donnés  le  20  décembre  1851  au 
président  de  la  République,  que  valent  les  litres  de  l'héri- 
tier de  Hugues  Capet,  nommé  à  Noyon  en  mai  987  par  ses 
vassaux  et  par  quelques  seigneurs  de  ses  amis,  au  mépris 
des  droits  de  Charles  de  Lorraine,  frère  de  Lothaire,  lequel 
était  fils  de  Louis  IV  et  père  cle  Louis  V,  empoisonné  après 
une  année  de  règne  ? 

Les  raisons  que  je  donne  ici  pour  expliquer  le  passage  du 
discours  du  29  mars  18o2,  où  l'auteur  déclare  qu'il  a  préféré  le 
titre  qu'il  avait  à  un  a  titre  pompeux,  »  sont  probablement 
celles  qu'il  s'est  données  lui-même  et  qui  l'ont  déterminé. 

Si  cela  était  vrai  et  s'il  persiste  dans  la  judicieuse  réso- 
lution de  conserver  la  République,  je  l'affirme,  avant  dix 
années,  avant  le  terme  marqué  par  la  Constitution  du 
14  janvier  1832  pour  l'élection  d'un  nouveau  président,  il  n'y 
aura  plus  en  France  de  partis  dynastiques,  il  n'y  aura  plus 
d'orléanistes,  il  n'y  aura  plus  d'impérialistes,  il  n'y  aura 
plus  de  légitimistes,  il  n'y  aura  plus  que  la  République,  af- 
fermie, gloiieuse  et  féconde. 

Alors,  le  coup  d'État  du  2  décembre,  absous  par  le  peu- 
ple, pourra  l'être  également  par  l'histoire,  acceptant  celte 
justification  donnée  le  30  mars  1832  par  le  président  du  sé- 
nat, par  le  dernier  frère  de  l'empereur,  par  l'oncle  du  pré- 
sident de  la  République  :  «  Le  neveu  de  l'empereur  devait 
»  avoir  une  bien  vive  appréhension  de  l'avenir  pour  prendi'e 
»  une  si  audacieuse  initiative.  » 

De  la  conduite  que  tiendra  le  président  de  la  République 
dépendra  le  jugement  que  portera  la  postérité  sur  l'acte  du 
2  décembre  1831. 


m  1858. 

La  conservation  de  la  République  peut  en  devenir  la  jus- 
tification; le  renversement  de  la  République  en  serait,  au 
contraire,  la  condamnation. 

La  République  conservée,  c'est  la  stabilité  fondée  ;  la  sta- 
bilité fondée,  c'est  la  liberté  rendue. 

Elle  nous  sera  rendue,  parce  que  les  prétendants  qui  ne 
nous  la  donneraient  pas,  s'ils  revenaient,  nous  la  promet- 
tent afin  de  revenir.  Or,  l'infaillible  moyen  de  les  empêcher 
de  revenir,  ce  sera  de  nous  la  rendre  ;  ce  sera  de  tenir, 
sans  l'avoir  promis,  ce  qu'ils  promettent  sans  dessein  de  le 
tenir. 

Oui,  la  liberté  que  vous  avez  trahie  tant  de  fois,  ô  roya- 
listes! nous  sera  rendue  non  par  vous,  mais  contre  vous; 
celui  qui  nous  l'a  prise  sera  forcé  de  nous  la  rendre,  parce 
que  vous  nous  la  promettez  ! 

IV. 

6  nvril  1852. 

La  République,  qui  ne  menace  personne  et  qui  peut  ras- 
surer tout  le  monde,  si  elle  tombait,  serait  remplacée. 

Ou  par  une  deuxième  édition  de  l'Empire, 

Ou  par  une  deuxième  édition  de  la  Restauration. 

Je  suppose  la  République  remplacée  par  TEmpire  :  Quels 
avantages  l'Empire  aurait-il  sur  la  République  ? 

11  aurait  des  avantages  de  moins  et  des  périls  de  plus. 

C'est  ce  qu'il  est  facile  de  démontrer. 

La  République  existe  depuis  quatre  années. 

Elle  a  été  reconnue  par  toutes  les  puissances,  ébranlées 
et  intimidées  en  1848,  maintenant  rassurées  et  menaçantes. 

Elle  a  résisté,  le  lo  mai  et  le  2i- juin  1818.  à  des  épreuves 
sous  lescpielles,  on  l'a  l'cconnu  ,  la  inonaivliie  eût  suc- 
combé. 

Elle  aljiile  dei'rière  le  siifTiage  universel  et  rélection  la 
vie  du  pi'csidenl  de  la  République  contre  de  sonil)res  res- 
sentiments et  de  ti-nébreuses  résolutions  qui  se  contien- 
nent en  s'ajotirniint  jus(ju"it  rEnipirc. 


CONSRRVONS  LA  REPUBLIQUE.  431 

Elle  est  aimée  du  peuple,  qui  tient  plus  qu'un  ne  croit  au 
nom  de  Répul)li(iue.  Il  y  tient  connue  un  soldat  blessé  tient 
à  son  drapeau  troué. 

Elle  l'a  fait  patient  et  tolérant;  elle  a  changé  les  rôles; 
elle  Ta  rendu  conservateur,  tandis  que.  relativement  à  lui. 
ce  sont  les  partis  monarchiques  qui  sont  révolutionnain^s. 

Ces  avantages,  l'Empire  proclamé  ne  les  aurait  pas,  et 
voici  très  sommairement  quels  périls  il  aurait: 

Il  menacerait  tout  le  monde  et  ne  rassurerait  personne. 

Il  donnerait  aux  puissances  absolutistes  le  prétexte  et 
l'occasion  qu'elles  cherchent  peut-être  de  reprendre  l'œuvre 
de  1815  et  de  reformer  la  ligue  des  gouvernements  com- 
presseurs contre  les  peuples  comprimés. 

Il  rallumerait  le  souvenir  mal  éteint  de  Waterloo.  Il  ra- 
mènerait la  France  de  1852  au  lendemain  de  cette  bataille  : 
il  la  ramènerait  au  19  juin  1815. 

II  mettrait  la  France  dans  cette  situation  de  se  croire  et 
de  se  paraître  à  elle-même  trop  petite,  comparativement  à 
ce  qu'elle  était  avant  la  perte  de  la  bataille  de  Paris,  livrée 
le  30  mars  1814.  La  France  impéiiale  ne  supporterait  pas 
la  pensée  de  n'être  plus  ce  qu'elle  fut  ;  elle  se  rappellerait 
qu'elle  se  composa  de  132  départements  au  lieu  de  86: 
elle  se  rappellerait  que  non  seulement  après  1814  et  1815, 
elle  fut  réduite  à  ses  anciennes  limites  de  1789,  mais  en- 
core qu'elle  se  vit  enlever  Marienbourg,  Philippeville  et 
Landau. 

Il  placerait  le  pouvoir  absous  le  20  décembre  entre  la 
guerre  qu'il  lui  faudrait  soutenir  au  dehors  et  la  liberté 
qu'il  ne  pourrait  plus  contenir  au  dedans,  entre  la  Répu- 
blique qui  relèverait  la  tête  et  la  Royauté  qui  armerait  son 
bras. 

Il  serait  la  panique  de  la  Bourse  et  la  déroute  du  crédit. 

Il  serait  plus  encore  que  la  déroute  du  crédit,  il  serait  la 
déroute  du  travail  ;  tous  les  travaux  publics  entrepris  s'ar- 
rêteraient immédiatement. 

Il  serait  la  provocation  directe  à  un  attentat, qui  vraisem- 
blablement ne  se  ferait  pas  attendre;   car  si  dans  le  parti 


432  1853. 

répuljlicain  il  ne  se  trouvait  pas  d'Aliijaud,  il  se  trouverait 
un  Mérino  dans  le  parti  royaliste;  il  s'en  trouverait  un  d'au- 
tant plus  probablement  dans  ce  dernier  parti,  que  la  Répu- 
blique^ que  le  régime  électif  n'existeraient  plus  ;  que  la  Mo- 
narchie, que  le  régime  héréditaire  auraient  été  rétablis,  et 
qu'Henri  V,  de  retour  aux  Tuileries,  n'aurait  absolument  à 
changer  que  le  nom  d'empire  contre  celui  de  royaume.  Le 
jour  où  l'Empire  serait  décrété,  ce  serait  le  cas  de  modifier 
ainsi  le  fameux  mot  de  M.  Thiers:  «  La  Royauté  est  faite.  " 

J'ai  entendu  dire  que  ce  ne  serait  pas  lEmpire  hérédi- 
taire, mais  l'Empire  viager.  Ce  que  j'ai  dit  de  l'Empire  rela- 
tivement à  la  République,  je  le  dis  de  l'Empire  viager  rela- 
tivement à  l'Empire  héréditaire.  LEuipire  viager  aurait  tous 
les  périls  de  l'Empire  héréditaire  et  n'en  auraitpas  les  avan- 
tages, car  ce  ne  serait  pasi'éleclion  et  ce  ne  serait  pas  l'hé- 
rédité; est-ce  donc  (pi'une  lui  d'élection  ne  vaut  pas  une  loi 
de  succession?  Et  si  ce  n'était  pas  pour  rendre  à  la  France 
ses  limites  de  janvier  1814,  pourquoi  serait-ce  donc?  — 
Pour  contenir  et  punii-  les  partis,  parti  républicain  et  partis 
royalistes. 

Singulière  façon  de  contenir  les  partis  que  de  les  coaliser 
et  de  s'affaiblir  !  Que  de  leur  donner  à  chacun  et  à  tous  un 
grief  de  plus  !  Que  d'ajouter  l'iriitalion  extérieure  des  sou- 
verains à  la  fermentation  intérieure  des  populations!  Sin- 
gulière façon,  enfin,  de  punir  les  partis  que  de  se  condam- 
ner et  de  les  justifier  ! 

Aussi,  quoique  j'aie  entendu  dire  et  répéter  autour  de 
moi  (pie  j'avais  tort  d'attacher  de  l'importance  aux  paroles 
du  29  mars  ]8o2,  qui  ont  inspiré  ces  artichvs  daus  le  moment 
où  j'étais  le  plus  éloigné  de  toute  i)ensée  de  reprendre  ma 
plume,  rien  de  ce  qui  m'a  été  rapporté,  répète  et  dit.  n'a- 
l-il  eu  le  pouvoir  de  faire  changer  en  moi  une  opiiu'on  tirée 
du  fond  des  choses. 

Trop  souvent  on  juge  en  France  des  choses  sur  leur  sur- 
face !  Ainsi  s'explique  comment  s'égarent  tant  d'esprits  qui 
passent  pour  lumineux  ;  ainsi  s'explique  comment  on  s'ef- 
fraie il  tort  de  beaucoup   de  dangers  plus  apparents  que 


CONSERVONS  LA  RÉPUBLIQUE.  433 

réels,  tandis  qu'on  ne  s'effraie  pas  de  beaucoup  de  dangers 
plus  réels  qu'apparents,  et  d'autant  plus  graves  qu'ils  sont 
moins  visibles.  Je  n'affirme  point  que  l'Empire  ne  se  fera 
pas,  il  s'est  fait  en  1804  ;  mais  j'affirme  que  s'il  se  fait  il  ne 
durera  pas.  N'est-il  pas  tombé  deux  fois  en  quinze  mois:  le 
31  mars  1814  et  le  21  juin  1815? 

Ce  que  j'ai  voulu  démontrer  sommairement,  c'est  que, 
relativement  à  la  République,  l'Empire  serait  l'instabilité 
aggravée.  Cette  démonstration  sommaire,  l'ai-je  faite? 

Maintenant,  je  suppose  la  République  détruite  par  l'Em- 
pire et  remplacée  par  la  Restauration.  Quels  avantages  la 
Restauration  aurait-elle  sur  la  République?  quels  périls  au- 
rait-elle de  moins? 

Comment  et  quand  la  Restauration  reviendrait-elle?  Se- 
rait-ce encore  le  lendemain  d'une  victoire  remportée  sur  la 
France  par  l'Europe  coalisée  ?  Serait-ce  encore  précédée 
par  une  armée  de  cosaques? 

Comment  s'y  prendrait-elle  pour  anéantir  les  partis  op- 
posés à  son  retour?  Serait-ce  aussi  en  bannissant  et  trans- 
portant tous  ceux  qui.ne  voudraient  pas  d'elle?  A  ce  compte, 
la  France  serait  donc  éternellement  vouée  à  la  proscription 
mutuelle?  Il  faudrait  donc  désespérer  d'y  voir  jamais  pren- 
dre racine,  fleurir  et  fructifier  la  liberté,  qui  n'est,  en  résu- 
mé, que  la  tolérance  réciproque  et  le  droit  commun. 

Le  passé  qu'on  refait  ramène  le  passé  qu'on  a  vu. 
Tout  ce  qu'on  a  vu  depuis  l'assassinat  du  maréchal  Ney 
jusqu'à  l'attentat  de  Louve! ,  on  le  verrait  de  nouveau. 
On  verrait  les  mêmes  causes  produire  les  mêmes  ef- 
fets. On  verrait  les  mêmes  intolérances  produire  les 
mêmes  résistances.  On  verrait  les  mêmes  excès  ourdir 
les  mêmes  complots.  On  verrait  plus  encore  que  ce  qu'on 
a  vu  de  1814  à  1830.  car,  «  éclairé  par  trois  révolu- 
tions, '»  riiéritier  de  la  royauté  de  987,  en  possession  de 
son  antique  demeure,  ne  se  bornerait  pas  à  réprouver  la 
Révolution  de  1848  et  la  Révolution  de  1830  ;  des  trois  révo- 
lutions françaises,  celle  qu'il  réprouverait  le  plus  énergi- 
quement,  et  il  aurait  raison  logiquement,  ce  serait  la  Révo- 

X.  2S 


434  185«. 

lulion  (le  1789;  il  (lésnvouerjiit  Louis  XVI  promnlguont  la 
Constitution  (le  1791,  Louis  XVIII  octroyant  la  Charte  de 
1814,  Charles  X  l'ayant  acceptée  et  jurée.  Cette  fois,  la 
Restauration  serait  conséquente  avec  elle-môme  :  restau- 
ration, elle  serait  la  Restauration  ;  privilège,  elle  serait  le 
rétablissement  de  tous  les  privilèges  ,  sans  lesquels  la 
royauté  n'est  qu'une  tète  sur  un  corps  paralysé  de  tous  ses 
membres;  elle  referait  de  nouveau  la  société  et  la  faniille  à 
son  image.  Point  de  royauté  héréditaire  durable  sans  droit 
d'aînesse  rétabli  du  faîte  à  la  base,  du  trône  au  foyer. 

La  Restauration,  en  France,  serait  le  rétablissement,  en 
Europe,  de  l'orthodoxie  monarchique  sous  la  pression  de  la 
Russie,  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse  :  conséquemment  la 
chute,  en  Belgique,  du  roi  Léopold  ;  en  Portugal,  de  la  reine 
dona  Maria,  etc.;  ce  serait  le  rétablissement  de  l'Europe 
monarchique  telle  qu'elle  exista  après  les  traités  de  181o  et 
avant  les  révolutions  de  1830. 

Je  suppose,  ce  qui  peut  être  vrai,  le  comte  de  Chambord 
ayant  les  idées  de  sa  génération  et  non  celle  de  ses  aïeux, 
élevés  dans  la  conviction  que  la  France  était  leur  patri- 
moine et  leur  cheptel,  que  terres  et  hommes,  propriétés  et 
propriétaires  leur  appartenaient,  qu'ils  en  pouvaient  plei- 
nement disposer  au  gré  de  leur  ambition  ou  de  leur  into- 
lérance, user  et  abuser  ainsi  qu'ils  l'ont  fait  sous  plus  d'un 
régime  :  Eh  bien  !  le  comte  de  Chambord  eût-il  l'esprit  de 
son  époque,  aimât-il  passionnément  la  liberté,  qu'il  serait 
impuissant  h  résister  à  la  double  pression,  pression  de  l'ex- 
térieur et  pression  de  l'intérieur,  qui  s'exercerait  sur  lui. 

Il  serait  contraint  de  régler  sa  conduite  sur  la  conduite 
de  ses  frères  LL.  MM.  les  rois  de  Naples  et  de  Prusse,  les 
empereurs  d'Autriche  et  de  Russie,  et  d'emboîter  leur  pas; 
car  tenir  une  conduite  diflérente,  ce  serait  blâmer  indirec- 
tement la  leur,  ce  serait  rompre  le  faisceau  dynastique,  ce 
serait  enfreindre  l'orthodoxie  monarchique,  ce  serait  déna- 
turer de  nouveau,  par  un  schisme  politi(|ue,  le  dogme  de 
l'autorité  absolue;  et  fît-il  tout  ce  (|u"il  faudrait  faiie  pour 
que  le  régime  imposé  ii  Paris  ressemblât  \o  plus  au  régime 


CONSERVONS  LA  RÉPUBLIQUE.  435 

existant  à  Vienne,  à  Naples  et  à  Pétersl)ourg,  il  y  aurait  en- 
core des  lésurrectionnistes  du  i)assé  qui  ne  trouveraient  ja- 
mais que  ce  fût  assez  ! 

Ces  idolâtres,  qui  tiennent  le  Passé  pour  dieu  de  l'Ave- 
nir, ne  se  contenteraient  même  pas  des  chapeaux  à  la 
Henri  IV  que  portaient  sous  la  Restauration  leurs  seigneu- 
ries les  pairs  de  France  ;  ils  proscriraient  conune  révolu- 
tionnaires les  perruques  à  mortier  des  anciens  membres  des 
anciens  parlements  :  il  leur  faiidrait  la  Monarchie  pure  moins 
les  parlements  et  les  communes.  Ce  serait  tout  au  plus  s'i's 
admetti'aient  des  Etats-Généraux  s'assemblant  tous  les  cent 
soixante-quinze  ans!  On  va  dire  encore  que  j'exagère  ;  on 
le  dit  toujours,  et  toujours  mes  prévisions  sont  dépassées. 
Oui  ou  non,  la  liberté  réprimée  en  1848  et  1849  n'a-t-elle  pas 
conduit  logicjuement  à  la  libei  té  supprimée  en  1851  et  1852? 

Eh  bien!  croii-on  qu'un  tel  régime,  qui  ne  serait  cepen- 
dant que  la  restauration  du  passé  et  la  logique  de  la  royauté, 
pût  encore  s'imposer  et  durer?  —  Si  on  ne  le  croit  pas,  si 
l'on  croit  à  la  difficulté  de  restaurer  la  royauté,  moins 
Louis  XIV,  plus  la  Révolution  de  1789,  si  l'on  croit  à  la  diffi- 
culté non  moins  grande  de  rétablir  TEmpire  sans  l'empe- 
reur, l'Empire  avec  ou  sans  l'hérédité,  l'Empire  avec  ou 
sans  les  frontières  de  janvier  1814  (1),  que  la  conclusion,  ra- 
tionnellement acceptée  de  tous  les  hommes  sensés,  de  tous 


(1)  LA  FRANCE  IMPÉRIALE. 

Les  départements  qui,  en  1314  et  1815,  ont  cessé  d'appartenir  à  la 
France,  sont  les  suivants  : 

Les  Deux-Nèthes Chef-lieu,  Anvers. 

La  Dyle Chef-lieu,  Bruxelles. 

La  Lys Chef-lieu,  Bruges. 

L'Escaut Chef-lieu,  Gand. 

Jemmapes Chef-lieu,  Mons. 

Snmbre-et- Meuse Chef-lieu,  Nnmur. 

L'Ourthe   Chef-lieu,  Liège. 

Les  Forêts Chef- lieu,  Luxembourg. 

La  Meuse-Inférieure Chef-lieu,  Maestricht. 

Les  BoHches-de-FEscaut. . . .  Chef-lieu,  Middelbourg. 

Les  Bouches-du-Rhin Chef-lieu,  Bois-le-Duc. 

DANS    LA    PRUSSE   EHÉXANE. 

La  Sarre Chef-lieu,  Trêves. 

Le  Mont-Tonnerre Chef-lieu,  Mavence. 


436  1853. 

les  hommes  de  progrès  et  de  paix,  d'ordre  et  de  liberté,  soit 
donc  :  Conservons  la  République. 

Rhin-et-Moselle Clicf-lieu,  Cobleutz. 

La  Roër Chef-lieu,  Aix-la-Cliapelle. 

EN   SUISSE   ET   EN    SAVOIE. 

Le  Mont-Blanc Chef-lieu,  Chambéry. 

Le  lac  Léman Chef-lieu,  Genève. 

Le  Mont-Terrible Chef-lieu,  Porentruy. 

EN  ITALIE. 

Les  Alpes  maritimes Chef-lieu,  Nice. 

Napoléon,  en  1811,  réunit  à  la  France  la  Hollande,  l'Allemagne  ma- 
ritime et  la  moitié  de  l'Italie,  et  créa  vingt-sept  nouveaux  départements. 
La  France  en  eut  alors  cent  trente-deux.  Ces  vingt-sept  départements 
nouveaux  furent  : 

EN    HOLLANDE. 

Les  Bouches-de-la-Meuse. . .  Chef-lieu,  La  Haye. 

Le  Zuyderzée Chef-lieu,  Amsterdam. 

L'Yssel-Supérieur Chef-lieu,  Aruheim. 

Les  Bouches-de-l'Yssel Chef-lieu,  ZwoUe. 

La  Frise Chef- lieu,  Leuwarden. 

Ems-Occidental Chef-lieu,  Groningue. 

EN    ALLEMAGNE. 

L'Em  S -Oriental Chef-lieu,  Aurich. 

L'Ems-Supérieur Chef-lieu,  Osnabruck. 

La  Lippe Chef-lieu,  Munster. 

Les  Bouches-du-Weser Chef-lieu,  Brème. 

Les  Bouches-de-l'Elbe Chef-lieu,  Hambourg. 

EN    SUISSE. 

Le  Simplon Chef-lieu,  Sion. 

EN  PIÉMONT. 

La  Doria Chef-lieu,  Yvrée. 

La  Sésia Chef-lieu,  Verceil. 

Le  Tanaro Chef-lieu,  Asti. 

Le  Pô Chef  lieu,  Turin. 

Marengo Chef-lieu,  Alexandrie. 

La  Stura Chef-lieu,  Coui. 

Montenotte Chef-lieu,  Savone. 

Gênes Chef-lieu,  Gênes. 

Les  Apennins Chef-lieu,  Chiavari. 

DANS   LE   DUCHÉ    DE    PARME. 

Le  Taro Chef-lieu,  Parme. 

EN   TOSCANE. 

L'Ombrone Chef-lieu,  Sienne. 

L'Arno Chef-lieu,  Florence. 

La  Méditerranée Chef-lieu,  Livourne. 

DANS  LES   ÉTATS-ROMAINS. 

Le  Tibre Chef-lieu,  Rome. 

Le  Trasimène Chef-lieu,  i?polète. 


1852. 


LES  PROSCRITS. 


6  avril  1852. 

Le  président  de  la  République  a  dit:  «  Je  suis  sorti  de  la 
?>  légalité  pour  rentrer  dans  le  droit.  »  Ces  paroles  attendent 
un  pendant  ;  elles  attendent  que  le  président  de  la  Répu- 
blique dise  :  «  J'étais  sorli  de  la  légalité  ;  j'y  rentre  par  l'é- 
quité. Les  électeurs  qui  m'ont  élu  m'ont  absous;  j'absous 
à  mon  tour  ceux  qui  eussent  triomphé  si  j'avais  échoué.  Que 
Dieu  soit  le  souverain  juge  des  intentions.  » 


IL 


7  avril  1852. 

Dans  son  discours  h  l'occasion  de  la  réception  du  ser- 
ment des  magistrats,  M.  le  président  de  la  République  a 
élevé  le  suffrage  universel  à  la  hauteur  d'un  principe  ;  il  a 
déclaré  que  le  suffrage  universel  était  la  volonté  nationale 
elle-même ,  et  que  la  souveraineté  du  peuple  était  un 
dogme. 

De  cette  déclaration,  je  tire  cette  conséquence  que  le 
président  de  la  République,  s'il  lit  les  journaux  et  s'il  lit 
ces  lignes,  donnera  immédiatement  l'ordre  qu'on  rende  à  la 


438  185». 

liberté  le  seul  des  élus  du  sufTnigc  universel  à  qui  la  li- 
berté, ôtée  le  2  déeenibre  1851,  n'a  pas  encore  été  ren- 
due le  7  avril  1852. 

Retenir  plus  longtemps  M.  Miot,  élu  représentant  du 
peuple  pour  le  département  de  la  Nièvre,  ce  ne  serait  pas 
seulement  frapper  M.  Miot,  ce  serait  atteindre  et  frapper  en 
lui  le  suffrage  universel,  ce  serait  faire  passer  un  homme 
avant  un  principe. 


m. 


27  avril  1852. 

Le  Constitutionnel  publie  les  deux  rapports  de  MM.  le  gé- 
néral Ganrobert  et  le  colonel  Espinasse.  Le  Constitutionnel 
pul)liera-t-il  également  le  rapport  de  M.  Quentin-Baucliart, 
soit  pour  attester  la  parfaite  conformité  d'opinions,  soit,  au 
contraire,  pour  établir  la  diversité  de  vues?  L'impartialité 
fait  au  Constitutionnel  un  devoir  de  cette  troisième  inser- 
tion. Nous  ne  pouvons  ni  ne  devons  prévoir  que  le  Consti- 
tutionnel allègue,  pour  se  soustraire  à  l'accomplissement 
de  ce  devoir  impérieux,  qu'il  n'a  pas  en  sa  possession  le 
rapport  de  M.  Quenlin-Bauchart,  car  si  les  deux  rapports 
du  général  Ganrobert  et  du  colonel  Espinasse  ont  été  com- 
muniqués au  Constitutionnel^  assurément  ils  ne  l'ont  été 
qu'avec  l'assentiment  préalable  du  conseil  des  ministres, 
ou  que  par  le  fait  du  ministère  d'État.  Auti'cment,  com- 
ment imaginer  que  M.  le  colonel  Espinasse  ait  pu  prendre 
sur  lui  de  livrera  la  publicité  un  rapport,  confidentiel  au 
plus  haut  degré,  et  où  se  trouvent  deux  blâmes,  l'un  qui 
atteint  le  ministre  de  l'intérieur,  l'autre  qui  monte  jusqu'au 
président  de  la  République? 

Non,  certes,  jamais  IVf.  le  colonel  Ksi^inasse  n'eût  livré  de 
lui-même  à  la  publicité  ces  deux  phrases  : 

a  La  c-irculiiii-L'  de  M.  le  ministre  de  l'intériuiir  et  les  mise»  eu  liberté 
qui  en  ont  été  la  suite  avaient  produit  le  /'?»s'  inaurais  effi-t. 


LES  PROSCRITS.  439 

»  Les  gi-âces  individuelles  que  vous  avez  di\jà  accordése,  monseigneur, 
ont  produit  en  général  une  mauvaise  impression  dans  le  pays.  » 

M.  le  colonel  Espinassc  a  dû  le  dire,  s'il  le  pensait  ;  mais, 
quoiqu'il  l'eût  écrit,  il  n'a  pas  pu  l'imprimer. 

Donc  nous  comptons  que  le  Constitutionnel  recevant,  par 
la  même  voie  hiérarchique,  communication  du  rapport  de 
M.  Quentin-Bauchai't,  s'empressera  de  le  publier. 


IV. 


28  avril  1852. 

Les  conclusions  des  deux  rapports  du  général  Canrobert 
et  du  colonel  Espinasse  sont  identiques. 

Ces  conclusions  n'ont  rien  qui  nous  surprennent.  Elles 
sont  dans  la  logique  de  la  situation.  Il  ne  pouvait  être  mis 
de  terme  à  cette  situation  que  par  une  grande  mesure  po- 
litique qui  fît  dater  la  politique  d'une  ère  nouvelle,  l'ère  de 
la  magnanimité  après  la  victoire  ;  l'ère  de  la  magnanimité 
étoulï'ant  la  discorde  et  fondant  la  liberté.  Cette  politique 
est  celle  que  nous  avons  toujours  conseillée  à  tous  les  pou- 
voirs, à  tous  les  ministères  qui  se  sont  succédé  de  1836  à 
18o2. 

Ce  langage  invariable  est  celui  que  nous  eussions  pareil- 
lement tenu  si  l'acte  du  2  décembre  ISol,  au  lieu  de  réus- 
sir, eût  échoué. 

Ce  que  nous  pensions  en  août  et  en  décembre  1848,  nous 
le  pensons  plus  que  jamais  en  avril  1852. 


V. 


30  avril  1852. 

VAssemblée  nationale  fait  remarquer  que  le  Siècle  et  la 
Presse  se  sont  abstenus  de  reproduire  les  rapports  de 
M.  le  général  Canrobert  et  de  M.  le  colonel  Espinasse.  A 
celte  remarque  voici  notre  réponse  :  Nous  attendons,  pour 


440  1858. 

reproduire  ces  deux  rapports,  que  nous  y  puissions  joindre 
celui  de  M.  Quentin-Bauchart.  Si  cette  explication  ne  suf- 
fit pas  aux  rédacteurs  de  la  feuille  impitoyable,  ils  n'au- 
ront qu'à  faire  de  «  l'omission,  »  qui  est  déjà  un  vieux  pé- 
ché, un  nouveau  délit  de  presse,  s'ils  ont  jamais  appelés  à 
ajouter  aux  rigueurs  des  lois  de  septembre  une  rigueur  de 
plus. 


VI. 


1^'  mai  1852. 

Le  président  de  la  République  disait,  le  12  juin  1850,  aux 
ouvriers  de  Saint-Quentin  : 

a  Mes  amis  les  plus  sincères,  les  plus  dévoués,  ne  sont  pas  dans  les 
palais,  ils  sont  sous  le  chaume;  ils  ne  sont  pas  sous  les  lambris  dorés,  ils 
sont  dans  les  ateliers,  dans  les  campagnes.  Je  sens,  comme  disait  l'empe- 
reur, que  ma  fibre  répond  à  la  vôtre,  et  que  nous  avons  les  mêmes  intérêts 
et  les  mômes  instincts.  »  [Monileur  unicersel,  13  juin  1850). 

Est-ce  sous  le  chaume.,  est-ce  dans  les  ateliers,  est-ce 
dans  les  campagnes,  là  où  M.  L.-N.  Bonaparte  disait,  en 
juin  I80O,  et  avec  raison,  qu'étaient  «  ses  amis  les  p^HSsrn- 
cères,  les  plus  dévoués,  »  est-ce  là  que  MM.  les  commissaires 
extraordinaires  sont  allés  s'éclairer,  et  que  l'un  d'eux  a 
constaté  ((.le  mauvais  effet,  la  mauvaise  impression  »  qu'au- 
raient produits  les  mises  en  liberté  qui  ont  été  la  suite  de 
la  circulaire  de  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  et  les  grâces 
individuelles  accordées  par  M.  le  président  de  la  Répu- 
blique? 

Le  plus  grand  nombre,  la  presque  unanimité  des  fonc- 
tionnaires qui  ont  été  consultés,  ne  sont-ils  pas  des  fonc- 
tionnaires qui  ont  été  nommés  à  une  époque  où  l'influence 
de  MM.  Thiers,  Berryer,  Changarnier,  etc.,  etc.,  était  pré- 
pondérante, où  l'esprit  de  réaction,  qui  avait  lancé  comme 
un  (léli  et  proclamé  comme  une  victoire  la  su])prossion  du 
sufïrage  universel,  enflait  toutes  les  voiles  du  vaisseau  de 
TEtat  et  le  menait  de  toute  vitesse  an  réiablissement  de  la 


LES  PROSCRITS.  441 

monarchie,  considérée  par  ces  messieurs  comme  le  port 
après  la  tempête  ?  Cet  esprit  de  réaction,  qui  excelle  à  se 
déguiser  sous  de  grands  mots  et  de  faux  dehors,  n'avait-il 
pas  et  n'a-t-il  pas  encore  le  plus  grand  intérêt  à  diminuer, 
sous  le  chaume,  dans  les  ateliers  et  dans  les  campagnes,  la 
popularité  du  nom  de  Bonaparte,  afin  d'affiiiblir  l'impopu- 
larité du  nom  de  Bourbon?  Ce  sont  là  dos  questions  qu'il 
suffit  de  se  poser  pour  y  trouver  la  justification  de  la  circu- 
laire, publiquement  blâmée,  de  M.  le  ministre  de  l'inté- 
rieur. Et  ce  que  nous  venons  de  dire,  ou  plutôt  de  répéter, 
c'est  ce  que  disait,  c'est  ce  qu'écrivait,  c'est  ce  qu'impri- 
mait, le  5  janvier  1851,  M.  Charles  Abbatucci,  actuellement 
chef  du  cabinet  de  M.  le  garde  des  sceaux. 

M.Charles  Abbatucci  écrivait  et  publiait,  le  o janvier 
1851: 

((  Dans  quels  rangs  a-t-on  été  prendre  des  préfets  et  des  sous- préfets? 
Pans  les  rangs  orléanistes  et  légitimistes.  A  qui  a-t-on  confié  les  fonctions 
de  procureurs  généraux,  de  procureurs  de  la  République,  etc.?  A  des  légiti- 
mistes et  à  des  orléanistes.  Toujours  et  partout  des  légitimistes  et  des  orléa- 
nistes. » 

Oui  ou  non,  les  Orléanistes  et  les  Légitimistes  ont-ils  in- 
térêt à  ce  que  la  politique  d'apaisement  ne  s'exerce  pas  et 
à  ce  que  la  politique  de  rigueur  continue  de  s'exercer  ?  Oui 
ou  non,  l'empereur  Napoléon  avait-il  tort  lorsqu'il  disait: 

«  Les  salons  montrent  les  mêmes  passions  q\ae  les  clubs  ;  les  Royalistes 
recommencent  les  Jacobin? .  » 

A  quel  titre  arrête-t-on ,  emprisonne-t-on,  interne-t-on 
des  Français  qui  n'ont  pas  été  pris  les  armes  à  la  main, 
qu'on  ne  peut  convaincre  d'avoir  été  les  auteurs  d'aucune 
provocation  écrite  ou  verbale,  ou  d'avoir  fait  partie  d'aucune 
société  secrète?  Suffit-il  donc  de  n'être  pas  optimiste  pour 
être  réputé  dangereux?  Suffit-il  donc  d'être  suspect  aux 
orléanistes  et  aux  légitimistes  pour  être  dénoncé  et  frappé? 
Le  président  de  la  République  et  les  ministres  qui  lui  sont 
le  plus  dévoués,  doivent  désirer  qu'un  débat  public  et  sé- 
rieux s'engage  sur  ce  point.  VAssemblée  nationale  pense 
qu'on  n'emprisonne  pas  assez,  qu'on  n'interne  pas  assez, 


442  1853. 

qu'on  ne  tninsportc  pas  assez  ;  n  oilk  donc  un  conlradicleur 
que  la  Presse  est  certaine  de  trouver! 


VIL 


rt  mai  1852. 

La  feuille  nnpitoyabie  l'ail  sa  besogne  ;  elle  compare  le 
rapport  de  M.  Quentin-Baucliart  aux  rapports  de  M.  le  gé- 
néral CanroberL  et  de  M.  le  colonel  Espinasse  ;  elle  loue 
ceux-ci  et  blâme  celui-là  : 

«  Le  langage  du  général  Canrobert  et  du  colonel  E.'^pinasse  est  plein  de 
franchise  et  de  fermeté.  Trouve-t-on  les  mômes  qualités  dans  le  rapport 
de  M.  Queutin-Bauchart?  A  l'emphase  du  style  ,  à  Tentortillage  des 
phrases  ne  semble-t-il  pas  que  le  conseiller  d'Etat  a  conservé  beaucoup 
des  traditions  de  l'avocat  du  barreau  de  sa  ville  natale  ?  » 

M.  Quentin-Bauchart,  en  effet,  mérite  tous  les  reproches 
que  lui  adresse  V Assemblée  nationale,  car  il  n'a  pas  vu  dans 
les  déparlements  qu'il  a  visités  ce  que  M.  le  colonel  Espi- 
nasse a  vu  dans  le  département  de  l'Hérault. 

Dans  le  département  deTHérault,  M.  le  colonel  Espinasse 
a  constaté  «plus  de  60.000  affiliés  coxxus.  organisés  en  dé- 
curies ET  CENTURIES,  ET  PRÊTS  A  SE  LEVER  AU  PREMIER  SIGNAL.» 

Nous  disons,  en  toutes  lettres,  soixante  mille. 

60,000  affiliés  sur  12o,000  électeurs  dans  un  département 
qui,  sur  huit  représentants  élus  le  13  mai  1849,  avait  en- 
voyé à  l'Assemblé  nationale  MM.  de  Grasset,  de  Saint-Priest 
Caraman,  Amédée  Vernhette,  de  Girard,  Debès  et  Soult! 
60,000  affiliés  dans  un  département  qui,  le  10  décembre 
1848,  sur  81,531  votants,  avait  donné  à  M.  L.-N.  Bonaparte 
47,849  voix,  à  M.  Cavaignac  20,221,  et  à  M.  Ledru-Rollin 
13,461  voix  seulement  !  60,000  affiliés  dans  un  département 
qui,  le  20  décembre  1851,  a  répondu  par  60,336  oui  et  par 
14,377  NON  !  60,000  affiliés  connus,  organisés  par  décuries  et 
centuries,  et  qui  s'évanouissent  ainsi  devant  fume  électo- 
rale, il  faut  en  convenir,  n'étaient  pas  très  dangereux,  s'il 
était  vrai  (ju'ils  existassent  ! 

L\lssentblée  nalionule  relève  la  contradiction  qui  existe 


LES  PROSCRITS.  443 

entre  le  rapport  de  M.  Espinasse,  arfiriiianl  que  «  les  mises 
«  en  liberté  et  les  grâces  accordées  ont  produit  le  plus  niau- 
»  vais  effet,  »  et  le  rapport  de  M.  Quentin-Bauchart,  aKir- 
niant  que  «  l'opinion  dans  les  départements  était  manifes- 
>;  tement  à  la  clén)ence,  et  qu'il  n'avait  vu  d'hésitation  que 
»  parmi  les  hommes  des  anciens  partis.  »  Les  deux  affii'ma- 
lions  se  contredisent  en  effet.  Dans  celte  situation,  quelle 
résolution  prendre  ? 
Elle  est  indiquée  par  ces  paroles  de  l'empereur  : 

«  L'opinion  publique  est  une  puissance  invisible,  mystérieuse,  à  la- 
quelle rien  ne  résiste;  rieu  n'est  plus  mobile,  plus  vague  et  plus  fort,  et, 
toute  capricieuse  qu'elle  est,  elle  est  cepeudant  ^raie,  raisonnable,  juste, 
beaucoup  plus  souvent  qu'on  ne  pense. 

»  Etant  consul  provisoire,  un  des  premiers  actes  de  mon  administration 
fut  la  déportation  d'une  cùiçuan^a/ne  d'anarchistes. 

»  L'opinion  publique,  à  laquelle  ils  étaient  en  horreur,  tourna  subite- 
ment pour  eux  et  me  força  de  reculer.  Mais,  quelque  temps  après,  ces 
mêmes  anarchistes  ayant  voulu  comploter,  ils  furent  écrasés  de  nouveau 
par  cette  même  opinion  qui  me  reviiit  aussitôt.  C'était  ainsi  qu'à  la  Res- 
tauration, en  s'y  prenant  m.al,  on  était  venu  à  bout  de  rendre  les  régi- 
cides populaires,  eux  que  la  masse  de  la  nation  proscrivait  un  moment 
auparavant.  » 

Ce  qui  a  si  vivement  irrité  la  feuille  fusionnaire  et  impi- 
toyable, sinistre  augure  des  sentiments  de  son  prétendant 
à  la  couronne  de  France,  c'est  cette  phrase  du  rapport  de 
M.  Quentin-Bauchart: 

«  Partout  le  socialisme  est  vaincu,  et,  s'il  se  trouvait  seul  en  face  de 
votre  gouvernement,  la  conscienee  de  son  impuissance  permettrait  de  n'en 
tenir  aucun  compte  ;  mais,  en  pix'sence  des  espérances  peu  déguisées  dos 
anciens  partis,  il  se  tient  prêt  à  tout  événement.  i> 

Parler  des  espérances  peu  déguisées  des  a>cie>'s  partis  , 
c'est  les  dénoncer.  Est-ce  les  calomnier? 

Le  23  mai  1832  aura  lieu,  par  le  ministère  de  M.  Lenor- 
mant  de  Villeneuve,  la  vente  d'une  collection  d'autographes; 
eh  bien  !  voici  ce  qu'on  lit  dans  l'un  d'eux,  classé  sous  le 
n«690: 

«  690.  —  FOCCiiÉ  (Joseph),  duc  d'othante. 

»  linpimrl  aux  connuls  sur  ^administration  de  la  police  générale  de  la 
Bépublique  pendant  l'an  Vlll.  22  parjes  in-folio  sijnées  avec  une  noie  de  renvoi 


444  1853. 

à  la  section  de  l'intérieur  du  conseil  d'Etat  (en  marge  de  la  première  page), 
3  lignes  autographes  signées  du  ministre  d'Etat  Maret. 

»  Pièce  d'un  haut  intérêt  sur  la  situation  delà  France,  les  menées  des 
partis,  et  principalement  des  prêtres  dans  certains  départements  où  le 
brigandage  est  encore  à  l'ordre  du  jour,  malgré  le  rétablissement  du 
culte.  —  Résistance  à  l'exécution  des  lois  sur  la  conscription,  etc.,  etc. 
On  y  lit  : 

a  Les  factions  qui,  quelques  mois  auparavant,  se  disputaient  la  Répu- 
»  blique  comme  une  proie  qui  ne  pouvait  leur  échapper,  avaient  sus- 
»  pendu  un  moment  leurs  manœuvres  et  leurs  intrigues.  Etonnées  d'abord 
»  du  chpiigement  subit  opéré  par  le  18  brumaire,  elles  espérèrent  un  mo- 
»  ment  que  ce  changement  tournerait  à  leur  profit.  Elles  sentirent  bientôt 
»  leur  erreur.  Dès  lors  recommencèrent  les  complots  contre  l'ordre  public  et 
»  le  gouvernement.  Une  contre-police  anglaise  (il  y  avait  roj/a/e,  mais  Fou- 
»  ché  a  corrigé  par  le  mot  anglaise)  se  forma  au  sein  même  de  Paris. 
»  La  désorganisation  des  armées,  la  livraison  de  celles  de  nos  places  for- 
»  tes  qui  devaient  le  plus  favoriser  les  projets  de  nos  ennemis,  l'assassinat 
»  du  premier  consul,  furent  médités,  etc.,  etc.  » 

Sous  un  autre  numéro  se  trouve  cet  autre  autographe  qui 
se  rapporte  à  une  mesure  de  clémence  : 

«  1463. — POLICE  DE  PAKis  (Bulletin  officiel  de  la)  du  12  mai  1837. 

»  Chaque  jour  Louis-Philippe  recevait  un  rapport  officiel  sur  tout  ce  qui 
se  passait  dans  Paris.  Il  était  émargé  ou  plutôt  amplifié  et  annoté  de  la  main 
même  du  préfet  de  police,  pour  les  événements  ou  remarques  plus  intimes. 
Celui-ci  est  un  de  ceux  qui  furent  ti'ouvés  aux  Tuileries  le  24  février.  Il 
porte  avec  lui  des  marques  de  lacération  et  de  boue,  ayant  été  ramassé 
sous  les  pieds  des  visiteurs  qui  abondaient  ce  jour-là  au  château. 

»  Ce  rapport,  de  trois  grandes  pages  in-falio,  traite  des  ouvriers,  des 
maisons  garnies,  du  Mont-de-Piété,  des  arrestations,  des  subsistances, 
des  maisons  de  jeux,  de  la  Bourse;  l'article  Surveillance  est  entièrement 
de  la  main  de  M.  Gabriel  Delessert  (20  grandes  lignes  autographes,  si- 
gnées). On  lit  : 

«  Les  classes  nombreuses  continuent  à  témoigner  une  viie  satisfaction  pour 
»  l'amnistie,  tandis  que  les  classes  plus  élevées  en  sont  généralement  peu 
»  satisfaites,  et  témoignent  de  l'inquiétude  sur  une  mesui'e  qui  met  en 
»  liberté  des  hommes  dangereux  et  turbulents.  Parmi  les  amnistiés,  plu- 
»  sieurs  font  paraître  de  bons  sentiments  et  promettent  de  ne  plus  se  mê- 
»  1er  de  politique.  Le  parti  républicain  est  fort  divisé  sur  cette  question  ; 
»  les  incorrigibles  du  parti  ne  veulent  pas  permettre  à  d'autres  de  se 
»  ci'oire  désarmés  par  une  mesure  si  généreuse.   » 

V Assemblée  nationale,  qui  s'indigne  qu'on  ose  parler  des 
«  menées  des  anciens  partis,  »  est-elle  bien  sûre  que  la 
Société  fraternelle  des  Amis  de  l'Ordre,  caraclériséc  par 


LES  PROSCRITS.  445 

M.  Léon  Faucher  de  «  véritable  société  secrète,  »  dans  sa 
circulaire  du  5  mars  1849,  ait  été  pleinement  dissoute  ? 

Voici  en  quels  termes  cette  société  était  dépeinte  dans  la 
circulaire  de  M.  Léon  Faucher  : 

«  h' Association  des  Amis  de  l'Ordre  se  divise  en  légions,  en  centuries  et 
en  décuries.  Chacune  de  ces  fractions  a  un  chef  hiérarchiquement  subor- 
donné au  chef  supérieur  en  grade,  et  recevant  de  lui  un  mot  d'ordre  ainsi 
qu'une  direction.  Chaque  légion  est  commandée  par  un  général,  et  reçoit 
ainsi  une  organisation  militaire.  Au  premier  signal  donné  par  les  chefs  et 
transmis  d'échelon  en  échelon  jusqu'aux  membres  des  décuries,  la  société 
entière  peut  se  trouver  rassemblée  et  prête  à  agir.  Le  secret  est  de  ri- 
gueur pour  les  mots  d'ordre  et  de  ralliement,  comme  pour  les  signes  de 
reconnaissance;  les  noms  des  sociétaires  ne  sont  jamais  écrits,  et  l'emploi 
des  fonds  ne  devient  public  dans  aucun  cas... 

)t  U Association  fraternelle  des  Amis  de  l'Ordre  est  donc  une  véritable 
SOCIÉTÉ  SECRÈTE  qui  ne  pourrait  prolonger  son  existence  qu'au  mépris 
des  prohibitions  formelles  de  la  loi  ;  l'autorité  avertie  ne  saurait  désormais 
rester  inactive 

»  Cette  association,  aux  termes  de  ses  statuts,  est  destinée  à  embrasser 
l'étendue  de  la  France  entière....  Elle  compte  dans  chaque  chef-lieu  du 
département  un  comité  central,  des  sous-comités  dans  chaque  arrondisse- 
ment et  dans  chaque  canton....  (1)  » 

Que  VAssemhlée  nationale  réponde  ! 


vm. 


17  mai  1852. 

Sous  ce  titre  :  les  condamnés  de  déceimbre,  le  Siècle  fait  la 
récapitulation  suivante  : 

«  Les  mesures  de  rigueur  ont  atteint  trois  catégories  de  personnes,  sur 
chacune  desquelles  il  a  été  statué  séparément 

»  Par  l'autorité  supérieure, 

»  Par  les  commissions  mixtes, 

y>  Par  les  conseils  de  guerre. 

»  La  mission  confiée  à  MM.  Canrobert,  Espinasse  et  Quentîn-Bauchart 
parait  n'avoir  porté  que  sur  les  deux  dernières  catégories,  et  plus  spécia- 
lement sur  la  seconde. 

»  Elle  s'est  d'ailleurs  exercée  dans  vingt-huit  départements  au  moins, 
savoir  ; 

(1)  Moniteur,  8  mars  1849. 


446  1853. 

»  Par  JI.  Canrobcrt,  dans  la  Nièvre,  le  Cher,  l'Indre,  l'Ai  ier,  la 
Creuse,  la  Haute-Viemie  et  le  Puy-de-Dôme  ; 

»  Par  M.  Espinasse  :  dans  Tlndre-et-Loive,  les  Deux-Sèvres,  la  Cha- 
rente-Inférieure, la  Gironde,  Lot  et-Garonne,  la  Haute-Garonne,  l'Aude, 
l'Hérault,  les  Pyrénées-Orientales  ; 

»  Par  M.  Quentin-Bauchart  :  dans  le  PJiône,  laDrôme,  Vaucluse,  les 
Bouches-du-Rhùne,  le  "Var,  les  Basses-Alpes,  le  Gard,  l'Ardèche,  l'Ain, 
Saône-et-Loire,  le  Douhs  et  le  Jura. 

»  M.  le  général  Canrobert  (aux  termes  de  ses  deux  rapports)  a  com- 
pulsé les  dossiers  de 4,IJ53  condamnés. 

»  M.  le  colonel  Espinasse,  près  de 4,000 

»  M.  Quentin  Bauchart,  de 3,020 

»  Total 1L675 

»  M.  Espinasse  seul  n'ayant  pas  donné  un  chiffre  précis,  nous  pou- 
vons, sans  inconvénient,  et  pour  ne  rien  exagérer,  réduire  ce  total  au 
nombre  rond  de  11,600. 

»  Les  remises  et  commutations  de  peine  ont  été  réparties  comme 
il  suit  : 

Par  j\I.    Canrobert 779  sur 4,655 

Par  M.    Espinasse.- 300  sur  près  de       4,000 

Par  M.  Quentin  Bauchart.     1,377  sur 3,020 


Total 2,456  sur 11,675—11,600. 

»  Le  chiffre  des  condamnations  intégralement  maintenues  dans  les  vingt- 
huit  départements  (il  s'agit  en  mnjeure  partie  de  transportations)  se 
trouvait,  à  la  date  des  rapports,  arrêté  de  la  manière  suivante  : 

Par  M.  Canrobert 3,876 

Par  M.  Espinasse 3,625 

Par  M.  Quentin  Bauchart 1,643 


Total 9,144  maintenues. 

»  Cliiffre  susceptible  de  quelques  variations,  par  suite  du  défaut  de 
précision  qui  règne  dans  le  rapport  de  M.  Espinasse. 

Singulière  rencontre  !  En  même  temps  (jiie  le  Siècle  pu- 
blie les  chiffres  qui  piccèdent,  le  ConstitKti(»tn('l  puldie  les 
détails  qui  suivent  : 

«  Les  lettres  que  nous  recevons  des  départements  du  Midi  nous  an- 
noncent que  la  mission  de  M.  Quentin-Bauchart  y  a  produit  des  résultats 
excellents  jusqu'à  ce  jour.  Les  individus  qui  ont  éprouvé  les  bienfaits  de 
la  clémence  du  président  de  la  Répubique  se  montrent  reconnaissants  et 
cherchent,  par  une  conduite  irréprochable,  à  faire  oublier  leurs  erreurs 
passées.  Il  y  a  peu  de  jours,  un  des  hommes  les  plus  violents  du  parti 
socialiste,  et  qui  a  été  gracié  par  le  président  de  la  R(^publique  en  raison 


LES  PROSCRITS.  447 

du  repentir  qu'il  manifestait,  a  été  donner  :i  l'autorité  des  renseignements 
utiles.  Les  graciés  semblent  plus  dévoués  que  les  détenus  acquittés  par 
les  commissions  mixtes  ;  ceipx-ci  ne  se  considèrent  pas  comme  obligés, 
tandis  que  les  premiers  comprennent  la  sainteté  du  serment  qui  leur  a  été 
demandé  eu  échange  de  leur  mise  en  liberté,  et  s'y  conforment  rigou- 
reusement. » 

Ces  détails, qui  tlonnont  raison  au  rapport  deM.  Quentin- 
Bauchart,  et  conséquemment  tort  aux  rapports  de  MM.  le 
général  Canrobert  et  le  colonel  Espinasse,  sont  autant  d'ar- 
guments irréfutables  qui  prouvent  la  nécessité  d'une  grande 
mesure  de  nivellement,  premièrement,  entre  les  trois  rap- 
ports précités  ;  deuxièmement ,  entre  les  vingt-huit  dépar- 
tements qui  ont  été  parcourus  par  les  commissaires  extra- 
ordinaires et  les  cinquantes-huit  départements  qui  n'ont 
pas  été  visités. 

Il  n'est  qu'un  moyen  de  niveler  ces  inégalités  :  c'est  par 
une  grande  mesure  politique.  Quels  dangers  aurait-elle? 

Que  pourraient  faire  9,000  détenus  rendus  à  leurs  fa- 
milles contre  7,500,000  suffrages  et  500,000  soldats? 

Si  l'on  a  peur,  qu'on  demande  9,000  gendarmes  de  plus  ! 
9,000  gendarmes  coûteront  moins  que  9.000  transportés. 

Est-ce  qu'après  que  les  détenus  auront  été  tous  définiti- 
vement transportés,  les  familles  ne  resteront  pas  toutes 
profondément  désolées  ? 

Laisser  9,000  familles  livrées  à  la  désolation,  n'est-ce  donc 
pas  un  danger  plus  grave  que  de  rendre  à  la  liberté  et  au 
travail  9,000  individus? 

Le  8  mai  1799,  le  général  Bonaparte,  se  rendant  en 
Egypte,  apprend,  en  arrivant  à  Toulon,  que  les  Commissions 
militaires  du  Midi,  instituées  pour  réprimer  le  royalisme, 
remplissent  ces  belles  contrées  de  deuil  et  de  larmes.  Ne 
pouvant  s'adresser-  à  elles  h  titre  de  chef  militaire,  puis- 
qu'elles fonctionnent  en  dehors  de  son  commandement,  il 
voulut  néanmoins  tenter  de  modérer  la  rigueur  de  leurs 
dispositions  en  se  servant  de  l'autorité  que  lui  do'.mait  sa 
grande  renommée  pour  leur  faire  entendre  le  langage  de 


448  1858. 

la  raison  et  de  l'humanité,  et  il  leur  écrivit  la  lettre  sui- 
vante, qui  fut  publiée  sous  forme  de  proclamation  : 

LE  GÉNÉRAL  BONAPARTE,   MEMBRE  DE  l'iNSTITUT  NATIONAL,  AUX 
COMMISSIONS  MILITAIRES  DU  MIDI. 

((  J'ai  appris  avec  la  plus  grande  douleur  que  des  vieillards  âgés  de 
soixante-dix  à  quatre-vingts  ans,  de* misérables  femmes  enceintes,  envi- 
ronnées d'enfants  en  bas  âge,  avaient  été  fusillés  comme  prévenus  d'émi- 
gration. 

»  Les  soldats  de  la  liberté  seraient-ils  donc  devenus  des  bourreaux  ? 

»  La  pitié  qu'ils  ont  portée  jusqu'au  milieu  des  combats  serait-elle  donc 
morte  dans  leurs  cœurs  ?  La  loi  du  14  fructidor  a  été  une  mesure  de  salut 
public.  Son  intention  a  été  d'atteindre  les  conspirateurs,  et  non  de  misé- 
rables femmes  et  des  vieillards  caducs. 

»  Je  vous  exhorte  donc,  citoyens,  toutes  les  fois  que  la  loi  présentera  à 
votre  tribunal  des  vieillards  de  plus  de  soixante  ans,  ou  des  femmes,  de 
déclarer  qu'au  milieu  des  combats  vous  avez  respecté  les  vieillards  et  les 
femmes  de  vos  ennemis. 

»  Le  militaire  qui  signe  une  sentence  contre  une  personne  incapable  déporter 
les  armes  est  un  lâche.  » 

A  une  mesure  de  pacification  civile  qui  serait  un  grand 
acte  politique,  un  seul  journal,  un  seul,  serait  opposé,  car 
cette  mesure  troublerait  ses  calculs  et  dérangerait  ses  pro- 
jets. Est-il  besoin  de  nommer  V Assemblée  nationale  ? 

La  feuille  impitoyable  ne  veut  môme  pas  qu'on  assainisse 
les  logements  insalubres  des  travailleurs.  La  feuille  qui 
convoite  Henri  V  eût  renié  Henri  IV  le  lendemain  du  jour 
où  il  eût  parlé  de  la  poule  au  pot. 


IX. 


2  juillet  1852. 

La  lettre  suivante  a  été  adressée  au  rédacteur  en  chef  du 
journal  le  Pays  : 

«  Lundi  28  juin  1852. 
»  Monsienr, 
»  A  mon  âge  et  dans  ma  position,  il  ne  m'appartient  pas  de  décider  si 
l'on  a  tort  ou  raison  de  faire  des  discours  dans  un  club  ;  mais  je  sais  que, 
dans  l'esprit  de  beaucoup  de  personnes,  le  mot  de  clubiste  a  une  significa- 
tion défavorable  et  presque  injurieuse,  surtoutquand  il  est  appliqué  h  une 


LES  PROSCRITS.  440 

femme.  Votre  journal  a  a^;lvCî^é,  par  erreur,  cette  dénomination  à  ma 
mère,  en  annonçant  sa  déportation  en  Afrique.  Ma  mère  a,  dans  une  his- 
toire d'Angleterre,  dans  différents  recueils  et  journaux,  traité  des  ques- 
tions de  politique,  de  morale  et  d'éducation,  mais  elle  n'a  jamais  pris  la 
parole  dans  aucun  club,  soit  à  Paris,  soit  ailleurs.  Son  départ,  vous  le 
comprenez,  monsieur,  a  laissé  à  mon  frère,  à  ma  sœur  et  à  moi  de  grands 
regrets  auxquels  il  n'est  pas  nécessaire  que  la  presse  ajoute  encore  par  des 
commentaires  malveillants,  du  moins  en  appai-ence. 

»  J'espère  donc,  monsieur,  que  vous  ne  refuserez  pas  d'insérer  cette 
lettre,  qui  n'a  d'autre  but  que  de  rectifier  une  assertion  eironée,  échappée 
sans  doute  par  inadvertance. 

»  Agréez,  monsieur,  l'assurance  de  ma  parfaite  considération. 

■)  JEAS-FRANÇOIS  KOLAND.   o 

Une  telle  lettre,  dictée  par  le  sentiment  le  plus  louable, 
écrite  par  un  jeune  lauréat  du  collège  de  Sainte-Barbe, 
scellée  du  sceau  d'une  grande  infortune,  ne  devait  pas  seu- 
lement être  accueillie  avec  empressement,  elle  méritait 
d'être  accompagnée  de  quelques-unes  de  ces  lignes  comme 
M.  de  La  Guéronnière  excelle  à  les  écrire.  Nous  avons  été 
étonné  de  ne  trouver  dans  le  Pays  qu'une  brève  et  sèche 
rectification.  Il  y  a  là  un  manque  de  cœur  qui  nous  a  sur- 
pris de  la  part  de  M.  de  La  Guéronnière,  et  attristé  d'au- 
tant plus  profondément  que  nous  avons  à  nous  reprocher 
d'avoir  fait  luire  une  esjuM'ance  dans  le  cœur  de  ce  mal- 
heureux jeune  homme,  auquel  nous  avions  dit,  en  ajournant 
l'insertion  de  sa  réclamation  :  «  Allez  trouver  directement 
M.  de  La  Guéronnière  ;  non-seulement  il  insérera  votre 
lettre,  mais  il  fera  plus,  il  saisira  cette  occasion  d'insister 
pour  que  votre  mère  vous  soit  rendue.  C'est  une  femme 
d'un  esprit  supérieur  et  d'un  remarquable  caractère,  une 
mère  qui  accomplit  dignement  ses  devoirs,  il  ne  voudra 
pas  qu'elle  soit  exposée  à  une  méprise  plus  douloureuse 
encore  que  la  transportalion  :  il  ne  voudra  pas  que  trois  en- 
fants soient  privés  de  la  mère  qui  est  leur  unique  soutien  ; 
il  écrira  ce  qu'il  faudra  écrire  et  fera  tout  ce  qu'il  faudra 
faire...  Je  le  connais,  j'en  réponds.  » 

Cet  espoir  que  nous  avions  a  été  déçu,  mais  il  nous  en 
reste  un  autre;  il  nous  reste  l'espoir  que  ces  lignes  tombe- 
ront sous  les   regards  du  président  de  la  République  ou 

X.  2'J 


450  18Ô«. 

de  l'un  de  ses  ministres,  et  qu'immédiatement  im  rapport 
spécial  sera  demandé  et  un  canire-ordre  expédié.  Non;  il 
ne  se  peut  pas  qu'en  18o2,  et  en  France,  l'esprit  d'une 
femme  soit  considéré  comme  un  crime  d'État;  non. 


4  juillet  1852. 

Le  Pays  insère  tardivement  la  lettre  du  fils  aîné  de 
M™®  Pauline  Roland,  et  sans  trouver  un  seul  mot  h  dire 
en  faveur  d'une  femme  transportée  sans  jugement,  sans 
condamnation,  d'une  femme  d'un  véritable  talent  et  d'un 
grand  caractère,  d'une  mère  de  trois  enfants  abandonnés  à 
eux-mêmes,  sans  ressources,  sans  soutien,  sans  guide,  à 
l'âge  où  il  est  le  plus  nécessaire  d'en  avoir  un. 

Ah!  ce  n'est  pas  dans  les  bureaux  de  la  rédaction  de  la 
Presse  que  M.  de  La  Guéronnière  a  appris  à  trouver  tout 
simples  de  pareilles  atteintes  à  la  liberté  des  convictions  et 
des  personnes  !  Qu'il  se  souvienne  donc  de  Tarticle  qu'il  fit 
le  3  mars  1851,  à  l'occasion  de  la  proposition  déposée  ce 
même  jour  par  M.  de  Girardin,  et  ainsi  conçue  : 

«  Sont  abrogées  toutes  les  lois  d'ejce}ilion,pav  suite  desquelles  une  peine 
afflictive,  itifamante  ou  autre  peine  qu'il  appartient  seul  au  pouvoir  ju- 
diciaire de  prononcer,  est  dii'cctement  appliquée  par  le  pouvoir  législatif, 
au  mépris  de  l'article  19  de  la  Constitution,  qui  déclare  que  la  séparation 
des  pouvoirs  est  la  première  condition  d'un  (jouverncment  libre.  » 

Cet  article,  l'un  des  meilleurs  qu'il  ait  jamais  écrits, 
était  intitulé  :  abolition  de  la  cgnventigx!  Faut-il  donc  lui 
en  rappeler  les  premières  lignes?  Eh  bien!  qu'il  les  lise  : 

«  Cette  proposition  a  pour  but  du  redresser  les  principes  faussés  et  de 
faire  cesser  la  confusion  déplorable  que  tant  d'événements,  tant  de  révo- 
lutions, tr.nt  d'usurpations  et  de  dictatures  ont  introduite  dans  nos  idées, 
dans  nos  habitudes  et  dans  nos  lois.  Elle  a  pour  but  de  soumettre  les 
partis,  tour  il  tour  vainqueurs  ou  vaincus,  àla  même  règle  de  justice.  Elle 
a  pour  but  de  briser  cette  .arme  des  vengeances  politiques  que  les  révolu - 
lions  du  passé  ont  forgée  pour  les  révolutions  de  l'avenir.  Elle  a  pour  but, 
en  un  mot,  raboUtion  de  la  Convention. 

n  Vai  cela,  M.  de  Girardin  n'invente  rien.  Ce  n'est  pas  une    idée    non- 


LES  PROSCRITS.  451 

vcllc  qu'il  pn'Sicnto.  C'est  un  principe  ancien  qu'il  rappelle,  un  principe 
qui  était  de  droit  naturel  avant  d'être  de  droit  public  ;  un  principe  que  la, 
conscience  des  peuples  avait  proclamé  avant  que  la  raison  du  législateur 
ne  l'eût  consacré. 

»  En  effet,  M.  de  Girardin,  qui  veut  abolir  la  Convention,  a  eu  pour 
prédécesseur  Monte.«quieu,  qui  voulait  la  prévenir.  Voici  comment  ce 
grand  écrivain  expose  les  véritables  conditions  d'un  gouvernement  libre  : 

«  La  liberté  politique  dans  un  citoyen  est  cette  tranquillité  d'esprit  qui  pro- 
vient de  l'opinion  que  chacun  a  de  sa  sûreté;  et  pour  qu'on  ait  cette  liberté,  il 
faut  que  le  gouvernement  soit  tel  qu'un  citoyen  ne  puisse  pas  craindre  un  autre 
citoyen.  //  n'y  a  point  de  liberté,  si  la  ptiissance  de  Juger  n'est  pas  séparée 
de  la  puissance  législative  et  de  l'executive.  Si  elle  était  jointe  a  la  puissance  lé- 
gislative, le  pouvoir  sur  la  vie  et  la  liberté  des  citoyens  serait  arbitraire  ;  car  le 
JL^GE  serait  législateur.  Si  elle  t'tait  jointe  à  la  puissance  executive,  le  juge  pour- 
rait avoir  la  force  d'un  oppresseur.  » 

»  La  proposition  de  M.  de  Girardin  vient  donc  en  ligue  droite  de  VEsprii 
des  Loii.  C'est  Montesquieu  qui  l'a  rédigée.  Nous  verrons  quel  accueil  fe- 
ront à  ce  législateur  immortel  les  législateurs  passagers  de  notre  temps. 

»  Mais  ce  n'est  pas  seulement  Montesquieu  qui  va  comparaître  devant 
la  commission  d'initiative  parlementaire  ;  c'est  le  principe  même  de  la 
liberté  politique,  le  principe  qui  a  été  reconnu  par  la  Charte  de  1814, 
comme  par  la  Charte  de  18.30,  et  que  la  Constitution  de  1848  leur  a  em- 
pruntée pour  en  faire  son  article  19,  ainsi  conçu  :  «  La  séparation  des  pou- 
)'  voirs  publics  est  la  pretnière  condition  d'un  goucernement  libre.  » 

»  Le  droit,  la  vérité,  la  raison,  la  loi  écrite  et  non  écrite,  sont  donc 
avec  M.  de  Girardin.  Est-ce  assez  pour  que  M.  de  Girardin  soit  avec  la 
majorité?  C'est  ce  que  nous  saurons  dans  peu  de  jours.  —  A.  de  La 
Guéronnière.  » 

Mois  si  co  souvenir  lui  est  nmcr,  en  voici  un  qui  nous  est 
doux,  car  il  nous  rappelle  que,  parmi  les  personnes  les  plus 
dévouées  au  président  de  la  République,  il  s'en  trouvait 
qui  sympathisaient  vivement  avec  la  pensée  qui  avait  dicté 
la  proposition  du  3  mars  18ol  ;  car  au  pied  de  la  tribune  et 
prêt  à  y  monter,  la  Note  qu'on  va  lire  fut  remise  à  M.  de 
Girardin,  écrite  au  crayon,  par  son  collègue  de  représenta- 
lion,  M.  Briflaut  : 

«  Nous  lisons  dans  l'histoire  romaine  que  quand  une  des  armées  de  la 
République  tomba  au  pouvoir  de  l'ennemi  et  se  trouva  entourée  de  Sam- 
nites  aux  Fourches  caudines,  le  général  conquérant,  voulant  tirer  le  plus 
grand  avantage  de  sa  victoire,  envoya  un  émissaire  à  son  père,  séna- 
teur vénéré,  pour  lui  demander  ce  qu'il  devait  faire  de  ses  prisonniers  ; 
celui-ci  répondit  :  «  Leur  donner  la  liberté  sans  rançon.  »  Cette  générosité 
ne  fut  pas  comprise  par  le  général,  et  de  nouveau   il  lui    demanda  con- 


452  1852. 

seil  ;  Li  seconde  répoiue  fut  o  de  les  erterminer  lotis.  >  Stnpt'fait  Je  la  dif- 
férence de  ces  deux  avis,  il  fit  venir  son  père  pour  s'expliquer. 

«  Par  mon  premier  conseil,  dit-il,  etcetait  le  meilleur,  je  voulais  vous 
»  mettre  à  même  d'obtenir  une  reconnaissance  sans  bornes  de  la  part  d'un 
»  peuple  puissant;  par  mon  second,  qui  était  le  plus  mauvais,  j'ai  voulu 
»  vous  montrer  la  nécessité  de  vous  défaire  d'un  ennemi  dangereux.  Il 
<»  n'y  a  pas  un  troisième  parti.  » 

»  Questionné  encore  sur  la  possibilité  d'employer  un  terme  moyen 
entre  ces  deux  avis,  et  s'il  y  avait  du  danger  à  leur  accorder  la  vie  en 
leur  imposant  des  lois  sévères,  le  vieillard  lui  dit  : 

«  Ea  est ,  quœ  neque  amkos  parât,  neque  inimicos  toUil.i)  (C'est  là  un 
moyen  qui,  sans  vous  faire  un  ami,  ne  vous  ôtera  pas  un  ennemi.) 

»  Le  fils,  malbeureuscment  pour  son  pays,  se  crut  plus  sage  que  son 
père.  Il  essaya  un  moyen  mixte.  » 

Ce  qui  était  vrai  en  mars  I80I  n'a  pas  cessé  d'être  vrai  en 
juillet  1852.  La  vérité  absolue,  h  la  défense  de  laquelle  la 
Presse  s'est  dévouée,  ne  change  pas  selon  les  temps  et  les 
lieux;  c'est  un  avantage  qu'elle  laisse,  sans  le  lui  envier,  h 
la  vérité  relative,  qui  a  pour  moniteur  officiel  le  Pays. 

XI. 

30  juillet  1852. 

11  s'est  trouvé  un  journal  pour  livrer  à  la  publicité  le  rap- 
port du  commandant  de  la  station  navale  de  l'Océanie:  il 
ne  sera  pas  dit  qu'en  France  il  ne  s'est  pas  trouvé,  en  1852, 
un  journal  pour  accueillir  la  réclamation  d'une  malheu- 
reuse mère  indignée.  Nous  insérons  donc  la  lettre  suivante  : 

«  Nîmes,  22  juillet  1852. 
»  A  M.  le  réJdClciir  en  chef  de  la  Presse. 

»  Je  viens  de  lire  avec  une  douloureuse  surprise  une  lettre  du  com- 
mandant de  la  station  navale  de  l'Océanie  ,  insérée  dans  le  journal  le 
Payt. 

»  Il  faut  avoir,  je  crois,  un  tvi.■^te  courage  pour  oublier  ainsi  ce  qu'on 
doit  au  mnlheur,  et  réveiller  au  cœur  de  familles  désolées  des  douleurs 
qui  grondent  encoie. 

»  Mère  d'un  des  condamnés  ,  je  viens  recourir  à  la  publicité  de  votre 
journal  pour  repousser  loin  de  mon  fils,  avec  toute  l'énergie  de  mon  âme 
indignée,  les  accusations  qu'on  a  accumulées  sur  sa  tête.  Qu'une  division, 
que  des  querelles  soient  nées  entre  ces  malheureux  que  l'on  conduit  à 
l'exil,  c'est  possible,  je  ne  puis  que  le  déplorer  et  me  taire  ;  mais  que  mon 


LES  PROSCRITS.  453 

tils  se  Boit  abuisbé  jusqu'à,  riuuuiliation  dii  ruumôue,  ou  qu'il  ait  perdu, 
même  pour  un  instant,  celte  cuergie  en  lui  si  vivace ,  je  le  nie,  moi,  sa 
mère,  je  le  nie  liautement.  Je  le  sais  trop  fier  pour  mendier,  trop  coura- 
geux pour  reculer  devant  un  danger,  devant  un  supplice  quel  qu'il  soit, 
trop  bien  élevé  pour  être  un  arrogant.  On  se  sera  trompé,  on  aura  voulu 
dire,  sans  doute,  qu'il  porte  la  tête  en  homme  qui  ne  sait  pas  plier.  Quoi 
qu'il  eu  soit,  perniette-z-moi  de  le  rappeler  ici,  lorsqu'on  1848,  commissaire 
extraordinaire  h  Avignon,  mou  fils,  insouciant  de  tout  danger  et  peu 
ménager  de  sa  vie,  présentait  chaque  jour  sa  poitrine  pour  la  défense  de 
chaque  poitrine  attaquée;  lorsque  plus  tard,  à  Paris,  il  se  jetait  résolu- 
ment entre  M.  Lacrosse  et  ceux  qui  menaçaient  ses  jours,  ce  qu'on  ap- 
pelle aujourd  luii  attitude  arrogante  s'appelait  alors  d'un  autre  nom. 

»  Ma  belle-fille  même,  cette  enfant  intrépide,  cet  ange  de  dévouement, 
qui  est  veuue  chercher  le  nom  d'un  proscrit  afin  d'avoir  le  droit  départa- 
ger son  exil,  ma  belle-fille  elle  mên-.e  a  dû  poi'ter  sa  part  de  ces  appré- 
ciations malveillantes.  D'un  trait  de  plume,  on  lui  délivre  un  brevet  d'i- 
gnorance! Je  pourrais  peut-être  opposer  à  cette  assertion  deux  diplômes 
de  capacité  délivrés  à  ma  fille  par  le  conseil  académique  de  Lyon  ;  mais 
que  m'importe  l'opinion  d'un  ennemi  peu  courtois  !  Bénie  soit  l'ignorance 
qui  enfante  de  tels  dévouements  ! 

»  Je  me  demande  à  quoi  bon  ce  luxe  d'appréciations  et  d'accusations. 
Ces  trois  familles  marchent  à  l'exil,  laissez-les-y  mourir,  mais  au  moins 
ne  les  outragez  pas  ! 

»  Je  n'ai  jamais  demandé  pour  mon  fils  ni  grâces  ni  faveurs,  et  si, 
pour  la  première  fois,  aujourd'hui  j'élève  la  voix  pour  le  défendre,  c'est 
que  je  puis  attester  à  tous  qu'il  n'a  donné  à  personne  le  droit  de  l'appe- 
ler ni  mendiant  ni  lâche. 

»  Je  compte,  monsieur,  sur  tout  ce  que  je  vous  connais  de  courage 
et  de  générosité  pour  accueillir  la  prière  d'une  mère  si  cruellement 
frappée, 

»  Veuve  GENT.  » 

La  publicité  de  la  Presse^  qui  n'a  jamais  fait  défaut  à  au- 
cune grande  infortune,  ne  manquera  pas,  en  1852,  à  tous 
ses  précédents.  Ce  serait  les  renier,  ce  serait  abjurer  le  plus 
saint  des  cultes  :  le  culte  du  malheur. 

XIL 

8  août  1852. 

Un  décret  du  président  de  la  République,  daté  du  7  août 

et  cjntre-signé  Achille  Fould,  autorise  à  rentrer  en  France 

MM.Cieton,  Duvergier  de  Hauranne,  Chanibolle,Thiers,  de 

IVémusal,  J.  de  Lasleyrie,  général  Laidel  cl  Autony  Thouret  ; 


454  1859. 

uiic  autorisation  spéciale  avait  déjà  autorisé,  le  17  mars,  M.  de 
(ïirardin  à  rentrer  en  France,  où  il  était  rappelé  par  la 
mort  de  sa  belle-mère,  M'"®  Gay.  Restent  donc  encore  sous 
le  coup  du  décret  du  9  janvier  1852,  contre-signe  de  Morny, 
qui  «  éloigne  »  momentanément  du  territoire  français  et  de 
celui  de  l'Algérie,  pour  cause  de  sûreté  générale,  dix-huit 
anciens  représentants  h  l'Assemblée  législative:  MM.  le  gé- 
néral de  Lamoricière,  le  général  Changarnier,  Baze.  le  gé- 
néral Leflô,  le  général  Bedeau,  Pascal  Duprat,  Edgar  Qui- 
net,  Victor  Ghauffour,  Versigny,  soit  9  sur  18.  Un  autre 
décret,  également  en  date  du  9  janvier  et  contre-signe  de 
Morny,  a  expulse  du  territoire  français,  de  celui  de  l'Algérie 
»  et  de  celui  des  colonies,  pour  cause  de  sûreté  générale. 
»  66  représentants  à  l'Assemblée.  »  En  voici  les  noms  : 
MM.  Valentin,  Racnuchot,  Perdiguier,  Cholal,  Latrade,  Re- 
naud, Benoît,  Burgardt,  Colfavru,  Faure,  Gambon,  La- 
grange,  Nadaud,  Terrier,  Hugo,  Cassai,  Signard,  Viguier, 
Charassin,Bansept,  Savoye,  Joly,  Combler,  Boysset,  Duché, 
Ennery,  Guilgot,  Hochstulil,  Michot-Boutet,  Baune,  Berlho- 
lon,  Schœlcher,  de  Flotte,  Joigneaux,  Lal)oulaye,  Bruys, 
Esquiros ,  Madier-Montjau ,  Noël  Parfait,  Péan,  Pelletier, 
llaspail,  Bac,  Bancel,  Belin,  Besse,  Bourzat,  Brives,  Cha- 
voix,  Dulac,  Dupont  (de  Bussac),  Dussoubs,  Guiter,  Lafon, 
Lamarque,  Pierre  Lefranc,  Jules  Leroux,  Maigne,  Mallar- 
dier,  Mathieu  (de  la  Drôme),  Millotle,  Roselli-Mollet,  Char- 
ras,  Saint-Féréol,  Sommier  et  Testelin.  Sur  66  représen- 
tants, sont  exceptés  de  l'interdiction  de  résider  en  France, 
MM.  Renaud,  Signard,  Joly,  Bac,  Belin,  Besse,  et  Millotte; 
soit,  7  sur  66.  A  ces  sept,  il  convient  d'ajouter  M.  Mathieu 
(de  la  Drôme),  rentré  il  y  a  un  mois  en  France,  oîi  l'avaient 
rappelé  des  intérêts  privés.  On  assurait  (jue  les  deux  dé- 
crets du  9  janvier,  contre-signes  (le  Morny,  seraient  abro- 
gés; cet  espoir  est  détruit  parles  deux  décrets  du  7  août, 
contre-signes  Achille  Foiild.  La  sûreté  générale  eût-elle  donc 
clé  compromise  par  la  faculté  de  r(,>nlrcr  en  France  rendue 
à  tous  ceux  il  (lui  elle  reste  interdite  par  les  décrets  du  9 
janvier  1852? 


LES  PROSCRITS.  4o5 


XllI. 


9  août  1852. 

M.  A.  dcLii  Guéronnière.  laiileuides  deux  remarquables 
articles  qui  parurent  dans  la  Presse  le  2  mars  18ol  sous  ce 
litre  :  la  justice  absolue,  et  le  lendemain  3  mars  sous  ce 
titre  :  abolition  de  la  convention,  a  le  triste  courage  de  si- 
gner de  son  nom  ces  tristes  lignes  : 

«  Qui  oserait  donner  le  conseil  aujourd'hui  de  laisser  rentrer  en  France 
tous  ceux,  sans  aucune  exception,  que  les  accidents  de  la  révolution  en 
ont  éloignés?  »— A.  de  la  GUÉROîfNiÈRE. 

Vous  demandez,  monsieur,  qui  oserait  donner  ce  con- 
seil? —  Nous  vous  répondons  :  celui  qui,  dans  la  Presse 
du  7  octobre  1844,  osait  donner  le  conseil  d'ouvrir  les  portes 
de  Ham  en  my^iie  temps  que  s'ouvraient  celles  de  Saint- 
Michel. 

Si  M.  Duchàlel,  au  lieu  de  fermer  l'oreille  à  ce  conseil, 
donné  par  une  voix  qui  ne  devait  pas  lui  être  suspecte, 
l'eût  écouté,  qui  sait  si  beaucoup  d'événements  qui  se  sont 
accomplis  n'eussent  pas  suivi  un  tout  autre  cours  ? 

Toute  rigueur,  toute  inconséquence,  toute  iniquité  sont 
des  corps  lancés  qui  retombent  ou  qui  portent  plus  ou  moins 
rapidement  en  vertu  de  la  loi  de  leur  pesanteur. 

L'histoire  de  Charles  P',  que  M.  Guizot  vient  de  mettre  à 
l'étude  du  jour  par  sa  notice  sur  Cromv^ell,  en  fournit  deux 
mémorables  exemples  :  Cromwell,  découragé,  s'apprêtait  à 
émigrer  ;  une  proclamation  de  Charles  P""  interdit  les  émi- 
grations, et  force  ainsi  de  rester  en  Angleterre  celui  qui  un 
jour  devait  faire  tomber  sa  tête  par  la  main  du  bourreau. 

Charles  P"",  marchant  au  supplice,  répond  aux  outrages 
qui  l'accablent  par  ces  tardives  paroles  que  l'histoire  a  re- 
cueillies :  «  J'ai  permis  qu'un  jugement  inique  ôtât  la  vie  au 
»  vice-roi  d'Irlande,  et  je  la  perds  aujourd'hui  par  une  sen- 
»  tence  non  moins  inique  que  la  sienne.  » 

Croit-on  que  la  capture  de  la  duchesse  de  Berry  n'ait  été 


4o6  1852. 

pour  rien  dans  l'exil  de  xM.  Tiiiers  ?  Croil-un  que  la  flétris- 
sure de  Belgrave-Square  n'ait  été  pour  rien  dans  la  chute 
de  M.  Guizot?  Croit-on  que  la  transportation  sans  jugement 
de  juin  1848  n'ait  été  pour  rien  dans  les  événements  à  la 
suite  desquels  MM.  les  généraux  Gavaignac  et  de  Lamoi'i- 
cière  ont  été  conduits  et  enfermés  à  Ham  ? 

Le  26  mai  1848,  un  décret  de  l'Assemblée  constituante 
frappe  de  bannissement  la  famille  d'Orléans. 

Ce  décret,  que  réprouvait  toute  justice  et  que  n'abritait 
même  aucun  prétexte,  est  voté  h  la  majorité  suivante  : 

Nombre  des  votants 695 

Pour  le  décret  de  bannissement 631 

Contre 63 

Il  est  voté  par  M>f.  Cavaignac,  Dufaure,  Duvergier  de 
Hauranne,  Malcville,  Vivien  ;  il  est  repoussé  par  M.  Louis 
Blanc  ! 

Quinze  jours  après,  le  12  juin  1848,  la  Commission  exe- 
cutive propose  de  voter  par  acclamation  une  déclaration 
motiv^ée  se  terminant  par  ces  mots  : 

«  Déclare  que  le  gouvernement  fera  exécufer  ce  qui  concerne  Louis- 
N;ipolcon  Bonaparte  dans  la  loi  de  183?,  jusqu'au  jour  où  rÀssemblée 
nationale  en  aura  autrement  décidé.  » 

»  (Bravo  1  bravo  !  Applaudissements  redoublés.  Toute  l'Assemblée  se 
lève  comme  un  seul  homme  en  agitant  les  mains  et  en  criant  :  Vive  la  Ké- 
jiublique  .') 

»  LE  CITOYEN  LARABiT  :  Pns  de  proscriptious  !  Vive  la  BéjnibUquc  rjéué- 
reuse  et  pacifique  !  (1)  » 

Condamner  arbitrairement  ainsi  h  l'exil  l'un  des  descen- 
dants de  l'empereur  et  les  descendants  de  la  famille  d'Or- 
léans, n'était-ce  pas  attenter  au  droit  du  sufTi'age  universel, 
n'était-ce  pas  en  fausser  le  ressort,  en  rompre  re(]uilil)re, 
n'était-ce  pas  préparer  ce  qui  déjà  s'est  accompli  le  10  dé- 
cembre 1848  et  le  2  décembre  1851  ? 

Sans  le  vote  du  26  mai  1848,  les  choses  suivaient  leur 
cours  naturel  ;  c"est  ce  vote  <jui  l'a  r()ni[)u,  c'est  ce  vote  (jui 
l'a  détourné. 

(11  Mimilnn-  du  13  juin  1<<4'<. 


LES  PROSCRITS.  157 

Eli  bien  !  nous  lo  demandons,  est-il  juste  (|uedes  élus  du 
sufTraiïo  universel  soient,  sans  jugement,  sans  condamna- 
tion, éloignés  ou  expulsés  de  leur  patrie  ? 

Si  cela  n'est  pas  juste  pour  d'anciens  représentants  de  la 
France,  est-ce  plus  juste  pour  de  simples  électeurs  ? 

Nous  ne  citerons  que  deux  ou  trois  faits. 

Est-il  juste  qu'un  représentant  du  peuple  arrêté  le  2  dé- 
cembre 1851,  cluz  lui,  h  six  heures  du  matin,  soit  exposé  à 
périr,  loin  de  sa  famille,  au  fond  de  l'Algérie,  enfermé  dans 
le  fort  de  Sebdou?  Quc\  crime  a  donc  comnn's  l'ancien  re- 
présentant iMiot  pour  être  ainsi  traité  avec  une  rigueur 
exceptionnelle  et  sans  égard  poui'  l'inviolabilité  du  suffrage 
universel  ?  Transporté  une  première  fois  en  Algérie,  on  le 
ramène  en  France,  où  il  est  jeté  et  enfermé  dans  un  cachot 
du  fort  Lamalgue,  d'où  il  ne  sort  que  pour  être  de  nouveau 
transporté  en  Algérie. 

Quel  crime  a  commis,  pour  avoir,  lui  aussi,  été  transporté 
en  Algérie,  le  rédacteur  en  chef  de  V Édaiveur  des  Pyrénées , 
Capo  de  Feuillide,  dont  l'un  des  enfants  a  pour  parrain  le 
prince  Louis-Napoléon  Bonaparte  ? 

Quel  crime  a  commis  la  femme  dont  le  nom  est  au  bas  de 
ces  deux  lettres  qui  nous  sont  communiquées  : 

(1  Fort  Saint-Grégoire,  9  juillet. 

»  Je  ne  veux  pas  laisser  partir  le  courrier  sans  vous  dire  quelques 
mots,  mais  quelques  mots  seulement,  l'étrange  manière  dont  nous  som- 
mes installées  ici  ne  me  laissant  pas  xm  moment  de  solitude,  ni  la  possi- 
bilité de  rassembler  deux  idées. 

»  Je  me  porte  bien  et  mon  courage  reste  entier,  voilà  ce  qu'il  vous  im- 
porte surtout  de  sayoir.  Nous  sommes  actuellement  au  fort  Saint  Gré- 
goire, qui  est  placé  vis-à-vis  d'Oran,  à  peu  près  dans  la  même  situation 
que  le  Mont-Valérien  vis-à-vis  de  Paris,  mais  sur  une  éminence  plus  es- 
carpée. 

»  Nos  officiers  du  Magellan  pensaient  qu'en  sortant  du  navire  qui  nous 
avait  donné  une  fraternelle  hospitalité,  on  nous  laisi-erait  reposer  au  joli 
village  de  Miserghin,  pour  être  ensuite  internées  dans  quelque  ville  à  no- 
tre choix  ;  il  n'en  a  rien  été.  Au  débarqué,  à  Mers-el-Kébir,  nous  avons 
été  remises  dans  les  mains  de  la  force  armée  et  enfermées  an  fort  Saint- 
Grégoire.  Là  nous  sommes  couchées  sur  la  paille,  réduites  pour  tout  ré- 
gime à  la  ration  militaire,  sans  vin,  sans  café,  et  le  pain  noir;  ajoutez  à 


458  185«. 

cela  les  agréments  de  notre  situation  de  prisonnières,  qui  est  de  n'avoir 
qu'une  salle  commune  et  un  fort  petit  préau. 

»  Je  ne  puis  rien  vous  dire  du  pays,  que  je  n'ai  vu  que  du  haut  du 
fourgon  militaire  qui  nous  a  liissées  jusqu'au  fort  Saint-Grégoire,  au  ris- 
que de  nous  tompre  mille  fois  le  cou.  La  route  qui  y  conduit  est  taillée 
dans  un  roc  à  pic,  et  bordée  de  précipices.  Un  moment,  nos  conducteurs 
les  zouaves  ont  eux-mêmes  été  effrayés.  Les  chevaux  bronchaient;  j'ai 
détourné  la  tête,  et  plusieurs  de  nos  compagnes  ont  poussé  un  tel  cri  de 
détresse,  que  notre  escorte  nous  a  permis  de  continuer  à  pied  l'ascension 
de  notre  calvaire.  Cette  scène  a  été  terrible;  pendant  toute  notre  traver- 
sée, où  nous  avons  eu  gros  temps,  je  regrettai  qu'on  ne  m'eût  pas  permis 
d'emmener  ma  petite  tille  ;  mais  ici  j'ai  béni  ie  ciel  de  ne  l'avoir  pas  pour 
témoin  de  telles  horreurs.  » 

«  Alger,  14  juillet,  couvent  du  lionl'usteur. 

»  Nous  sommes  arrivées  à  Alger  le  13  au  soir,  après  deux  jours  d'une 
navigation  fort  pénible,  pendant  lesquels  nous  sommes  restées  nuit  et  jour 
couchées  sur  le  pont,  sans  autre  literie  qu"une  toile  à  voile  pour  matelas 
et  une  mauvaise  couverture  de  matelot.  En  somme,  voilà  trois  semaines 
que  nous  n'avons  couché  dans  un  lit  raisonnahle  ni  fait  ce  qu'on  peut  ap- 
peler un  repas.  Vraiment,  il  est  incroyable  que  dix  pauvres  femmes,  par- 
ties presque  toutes  malades  de  Paris,  aient  pu  endurer  sans  périr  toutes 
les  fatigues  du  corps  et  les  tortures  morales  auxquelles  on  nous  a  cou- 
damnées. 

»  Je  suis  heureuse  de  dire  pourtant  que,  soit  à  bord  du  Magellan,  soit 
à  bord  de  VEuphrate^  qui  vient  de  nous  conduire  d'Onm  à  Alger,  tout  ce 
qui  appartient  à  la  marine  s'est  montré  pour  nous  plein  d'égards  et  de 
respect;  mais  nulle  part  nous  n'étions  attendues,  rien  n'était  prêt  pour 
nous  recevoir,  et  nous  nous  trouvions  forcément  réduites  à  la  rude  vie  du 
matelot.  A  bord  de  VEuplirale^  on  a  voulu  me  faire  une  faveur  exception- 
nelle :  une  chambre  d'officier  a  été  mise  à  ma  disposition  ;  je  l'ai  i-efusée, 
ne  voulant  pas  jouir  d'un  privilège  que  mes  compagnes  ne  pouvaient  par- 
tager. 

;)  Kn  débarquant  à  Alger,  nous  avons  été  conduites  au  couvent  du  Bon- 
Pasteur.  Même  régime  ici  quant  au  pain  noir  et  au  reste;  mais  notre 
situation  de  prisonnières  est  devenue  bien  plus  pénible  qu'elle  ne  l'avait 
jamais  été.  Vous  allez  en  juger.  Nous  sommes  réunies  ici  avec  cinq  déte- 
nues appartenant  aux  départements  riverains  de  la  Méditerranée,  le  Var, 
l'Hérault  et  le  Gers  ;  en  tout  quinze  femmes,  ayant  pour  domicile  une 
seule  pièce  dont  nos  quinze  grabats  remplissaient  si  bien  l'espace,  qu'il  en 
reste  juste  assez  pour  une  longue  table  où  nous  prenons  nos  l'epas  en 
commun.  Ajoutez,  pour  avoir  une  idée  complète  de  notre  résidence,  uu 
]iréau  d'une  grandeur  double  à  peine  de  celle  de  notre  chambre,  sans  un 
^eul  arbre,  ni  un  abri  où  l'on  puisse  se  soustraire  aux  ardeurs  d'un  ciel 
en  feu. 


LES  PROSCRITS.  i59 

»  Je  lie  sais  pas  si  c'est  là  co  que  M.  Gui/.ot  a  vuulu  lorsqu'il  deinuri  • 
(lait,  en  style  de  doctrinaire,  rincarcération  dans  la  déportation  ;  mais,  à 
coup  sûr,  un  pareil  séjour  est  intolérable,  c'est  tin  véritable  enfer.  — 
Adieu,  donnez-moi  des  nouvelles  ,  des  nouvelles  surtout  de  mes  cliers  en- 
fants. Depuis  mon  départ  de  France,  il  y  a  ti-ois  semaines,  je  n'en  ai  point 
reçues. 

»    l'AtlLlNE  KOLAMJ.    » 

Certes,  oui,  le  président  do  la  Répuhlitjue  avait  raison, 
sept  millions  de  lois  raison  d'insister,  dans  son  conseil,  pour 
l'adoption  d'une  grand(;  mesure  de  pacification  i)olili(iue 
(pii  lui  en  rapport  avec  le  vote  du  20  décenilire  et  l'étendue 
(le  ses  j)ouvoirs  !  Que  n'a-t-il  donc  plus  l'ermeuient  insisté  ! 
Que  n'a-l-il  rappelé  <à  ses  ministres  ce  mémorable  passage 
de  son  manifeste  aux  électeurs  avant  l'élection  du  10  dé- 
cembre 1848  : 

«  La  République  doit  être  généreuse  et  avoir  foi  dans  son  avenir  -,  aussi 
moi,  qui  ai  connu  l'exil  et  la  captivité,  j'appelle  de  tous  mes  vœux  le  jour 
où  la  patrie  pourra  sans  danger  faire  cesser  toutes  les  proscriptions  et 
effacer  les  dernières  traces  de  nos  discordes  civiles.  » 

Passage  deux  fois  mémorable  :  d'abord  par  lui-même,  et 
ensuite  par  la  louable  fermeté  avec  laquelle  l'auteur  refusa 
à  M.  Thiers  de  le  retrancher  de  son  manifeste. 

Malheureusement,  la  voix  du  président  de  la  République 
ne  l'a  pas  emporté  ;  heureusement 

«  Mais  les  destins  et  les  flots  sont  changeants.  » 

Barbé-Marbois,  déporté  à  la  Guyane,  écrivait  à  sa  femme, 
le  12  thermidor  an  YI  : 

«  Le  temps,  qui  met  un  terme  à  toutes  les  choses  humaines,  en  mettra 
un  il  mou  exil,  soit  en  me  plaidant  près  de  mes  compagnons,  au  cimetière 
de  Siuunmary,  soit  en  me  ramenant  sur  ma  terre  natale.  » 

Et,  en  effet,  après  le  jour  de  la  rigueur  vint  celui  de  la 
réparation  ;  car,  de  retour  en  France,  Barbé-Marbois,  qui 
avait  refusé  de  s'évader  de  la  Guyane,  devint  conseiller 
d'État,  ministre  des  travaux  publics,  sénateur,  pair  de 
France,   et  premier  président  de   la  Cour  des  comptes  ! 

C'est  dans  cette  lettre  de  Barbé-Marbois  que  se  trouve 
rappelée  cette  mémorable  phrase  d'un  rapport  de  Bailleul  : 

«  Pour  avoir  le  droit  d'être  sévères,  il  faut  être  justes.  » 


Il  août  1852. 


460  t§53. 

XIV. 

Le  Pays  nous  répond  : 

«  Le  gouvcnicmeiit  n'a  pas  le  droit  de  disposeï-  ainbi,dans  un  ionti- 
ment  chevaleresque,  de  l'avenir  et  de  la  tranquillité  d'un  pays  ;  le  SALrr 
DU  PEUPLE  est  une  loi  suprême  qu'il  ne  lui  est  pas  possible  de  mécon- 
naître. » 

Le  salut  du  peuple!  Mais  c'est  le  motif  idlégué  par  tous 
les  pouvoirs  prescripteurs  qui  se  sont  succédé  dans  l'his- 
toire, depuis  qu'il  y  a  des  gouvernenienls  oppresseurs  et  des 
peuples  opprimés  ! 

C'est  au  nom  du  salut  du  peuple  ({ue  llobespierre  justi- 
fiait en  ces  termes  le  maintien  de  la  terreur  ; 

«  Au  dehors,  tous  les  tyrans  vous  cernent;  au  dedans,  tous  les  amis 
de  la  tyrannie  conspirent  ;  ils  conspireront  jusqu'à  ce  que  l'espérance  ait 
été  ravie  au  crime.  Il  faut  étouffer  les  ennemis  intérieurs  et  extérieurs  de  la 
République  ou  périr  avec  elle.  Or,  dans  cette  situation,  la  première 
maxime  de  votre  politique  doit  être  que  l'on  conduit  le  peuple  par  la  raison, 

et   les  ENNEMIS  DU  PEUPLE  PAR  LA  TERIIEUR. 

»  Si  le  ressort  du  gouvernement  populaire,  dans  la  paix,  est  la  vertu, 
le  ressort  du  gouvernement  populaire,  en  révolution,  est  à  la  fois  la  vertu 
et  la  TERREUR;  la  vertu  sans  laquelle  la  terreur  est  fune-te,  la  terreur 
sans  laquelle  la  vertu  est  impuissante.  Domptez  donc  par  la  terreur  les 
ennemis  de  la  liberté,  et  vous  aurez  raison  comme  fonJateurs  de  la  Ré- 
publique. Le  gouvernement  delà  révolution  est  le  despotisme  de  la  liberté 
contre  la  tyrannie.  » 

C'est  également  au  nom  du  salut  du  peuple  que  Saint- 
Just,  engageant  la  Convention  à  suspendre  la  Constitution 
et  à  décréter  la  dictature,  s'exprimait  ainsi  : 

«  Vous  n'avez  plus  rien  à  ménager  contre  les  ennemis  du  nouvel  ordre 
de  choses,  et  la  liberté  doit  vaincre  à  tel  prix  que  ce  soit.  Dans  les  circons- 
tances où  se  trouve  la  République ,  la  Constitution  ne  peut  être  établie  ; 
elle  deviendrait  lu  garantie  des  attentats  contre  la  liberté,  parce  qu'ello 
manquerait  de  la  violence  nécessaire  pour  les  réprimer.  Le  gouvernement 
présent  est  aussi  trop  embarrassé.  Vous  êtes  trop  loin  de  tous  les  atten- 
tats, il  faut  que  le  ijlaive  des  lois  se  promhic  jiarlout  Hi'(f  rapidité,  et  que 
votre  bras  soit  présent  partout  ! 

»  Citoyen-,  vous  avez  voulu  une  république;  si  vous  ne  vouliez  pas  en 


LES  PROSCRITS.  4GI 

même  temps  ce  qui  la  constitue,  elle  ensevelirait  le  peuple  sous  ses  dé- 
bris. Ce  qui  constitue  nue  république,  c'est  la  destruction  de  tout  ce  qui 
lui  est  opposé. 

*  On  est  coupable  contre  la  Béimbtiijue,  PARCE  Qii"ON  s'apitoie  suu  les 
DÉTENUS  ;  on  est  coupable,  parce  qu'on  ne  veut  point  la  vertu  ;  ou  est  cou- 
pable,   PARCE     qu'on    NE   VEUT    POIKT    LA  TERREUR.    Que  VOuleZ-VOU^, 

vous  qui  ne  voulez  point  de  vertu  pour  être  heureux  ?  Que  voulez-vous, 
vous  qui  ne  voulez  pas  de  terreur  contre  les  mécbants  ?  Que  voulez-vous, 
vous  qui  courez  sur  les  places  publiques  pour  vous  faire  voir  et  pour  faire 
dire  de  vous  :  Vois-tu  un  tel  qui  passe  ? 

6  VOUS  PÉRIREZ,  vous  qui  courez  à  la  fortune,  vous  qui  prenez  un  œil 
hagard  et  affectez  des  airs  patriotes  pour  que  l'étranger  vous  achète,  ou 
que  le  gouvernement  vous  place  ;  vous  de  la  faction  des  indulgents, 
qui  voulez  sauver  les  criminels  ;  vous  de  la  faction  des  étrangers,  qui 
tournez  la  sévérité  contre  les  défenseurs  du  peuple  !  Des  mesures  sont 
déjà  prises  pour  s'assurer  des  coupables,  ils   sont  cernés.   » 

Que  le  salut  du  peuple  soit  prétexté  par  Robespierre  et 
Saint-Just  ou  par  MM.  de  La  Guéronnière  et  Cohen,  nous 
n'admettons  pas  que  le  prétexte  soit  meilleur  en  1852  in- 
voqué par  ceux-ci,  qu'en  1793  invoqué  par  ceux-là. 

Le  salut  du  peuple  est  la  branche  à  laquelle  s'accrochent 
convulsivement  tous  les  gouvernements  qui  se  perdent. 

Cherchez  donc,  ô  rédacteurs  du  Pays,  cherchez  donc  une 
autre  raison  que  cette  raison  qui  a  traîné  dans  tous  les  ruis- 
seaux de  sang  dont  l'histoire  est  le  vaste  égout. 

Cette  raison  n'est  pas  bonne. 

Ce  n'est  point  eh  recourant  à  des  proscriptions  indivi- 
duelles qu'on  sauve  les  peuples,  c'est  en  administrant  bien 
la  fortune  publique. 

Chateaubriand  écrivait,  il  y  a  vingt  ans  : 

f»  Je  crois  qu'il  est  temps  d'en  finir  avec  les  proscriptions  et  les  exils. 
J'ai  rendu,  comme  ministre  et  comme  ambassadeur,  tous  les  services  que 
j'ai  pu  à  la  famille  Bonaparte  ;  elle  peut  me  désavouer,  si  je  ne  dis  pas 
ici  la  vérité  ;  il  n'a  pas  tenu  à  moi  qu'elle  n'ait  été  rappelée  en  France , 
et  que  même  la  statue  de  Napoléon  n'ait  été  replacée  au  haut  de  sa  co- 
lonne. C'est  ainsi  que  je  comprenais  largement  la  monarchie  légitime;  il 
me  semblait  que  la  Liberté  devait  regarder  la  Gloire  en  face.  » 

Nous  aussi,  nous  croyons  qu'il  est  temps  d'en  finir  avec 
les  proscriptions  et  les  exils.  Ce  que  Chateaubriand  disait 
de  la  monarchie  légitime,  nous  le  disons  du  suffrage  uni- 


462  185^. 

versol  :  il  nous  scmljle  que  lÉIeclion  doit  et  peut  regarder 
l'Hérédité  en  face. 

Que  peut  avoir  à  craindre  de  7,000  exilés  et  transportés 
rÉIu  de  7,000,000  d'électeurs  ? 

Que  parlez-vous  de  «  désarmer  la  société  ?  »  Propose-t-on  ici 
de  réduire  Teffectif  de  Tarmée  dépassant  400,000  hommes  ? 
Propose-l-on  de  supprimer  une  seule  brigade  de  gendar- 
merie ?  Propose-t-on  d'effacer  ou  d'atténuer  les  articles  du 
code  pénal  qui  punissent  tous  les  attentats  à  la  sûreté  de 
l'Etat,  sous  quelque  forme  qu'ils  se  cachent?  —  Non.  Rien 
de  pareil  ne  vous  est  proposé.  Que  parlez-vous  donc  de 
désarmer  la  société?  Et  que  veulent  dire  ces  mots  :  «Le 
»  gouvernement  n'a  pas  le  droit  de  disposer  ainsi,  dans  un 
»  sentiment  chevaleresque,  de  lavenir  et  de  la  tranquillité 
»  du  pays  ?  » 

Vous  croyez  donc  moins  que  nous  à  la  force  et  à  la  sta- 
bilité du  gouvernement  que  flatte  votre  plume  et  que  décrie 
votre  pensée?  Notre  plume,  à  nous,  ne  le  flatte  pas,  mais 
notre  pensée  ne  le  décrie  point.  Nous  croyons  fermement, 
sincèrement,  qu'un  gouvernement  qui  a  pour  base  le  suf- 
frage universel  n'a  contre  lui  que  ses  actes,  et  que  qui- 
conque tenterait  de  l'ébranler  ne  réussirait  qu'à  l'affermir 
encore.  L'Elu  du  10  décembre  1848,  l'amnistié  du  20  dé- 
cembre 1851,  n'a  rien  à  craindre  ni  des  partis  ni  des  pré- 
tendants ;  il  n"a  de  périls  à  redouter  que  ceux  provenant  des 
coteries  et  des  flatteurs. 

Des  flatteurs  qui  disent  :  «  Il  n'y  a  d'amnistie  possible 
»  que  celle  qui  se  fondera  sur  la  réconciliation  sincère, 
»  complète,  sans  réserve  et  sans  détours.  » 

Conmient  !  vous  croyez  que  la  mère  séparée  de  son  fils 
transporté,  que  la  femme  désunie  de  son  mari  exilé,  que 
tant  de  familles  éplorées  se  réconcilieront sincèt^ement,  com- 
plètement,  sans  réserve  et  sans  détours  avant  que  leur  fils, 
leur  mari,  leur  frère,  leurs  parents  leur  aient  été  rendus  ? 
0  maternité!  ômaiiage!  ô  fan)ill(î  !  voilà  donc  Tidée  (jue 
ces  messiewi's  se  font  de  vousl 

lis  ne  veulent  pas  que  le  pouvoir  qui  est  foi-t  et  \  icto- 


LES  PROSCRITS.  463 

rieux  désarme,  et  ils  veulent  que  les  partis  qui  sont  faibles 
et  vaincus  commencent  par  donner  l'exemple  de  Ihéroïsme. 

Assurément,  ce  n'est  pas  nous  qui  les  en  détournerons, 
au  contraire  ;  nous  sommes  d'avis  que  le  parti  démocratique 
doit  accepter  sans  hésitations  et  sans  restrictions  le  vote  du 
20  décembre  1831. 

Que  ce  vote  ait  été  plus  ou  moins  libre,  plus  ou  moins 
sincère,  plus  ou  moins  influencé  par  les  circonstances,  ce 
n'est  pas  ce  qui  importe  !  Ce  qui  importe  maintenant,  ce 
n'est  point  le  passé,  c'est  l'avenir.  Tout  nouveau-né,  qu  il 
s'appelle  enfant  ou  gouvernement,  tache  ses  langes. 

N'y  a-t-il  rien  à  dire  contre  l'enfantement  de  la  Répu- 
blique proclamée  le  21  septembre  1792  !  N'y  a-t-il  rien  à 
dire  contre  le  18  brumaire  an  VU  (9  novembre  1799j,  cet 
enfantement  de  TEmpire  ?  N'y  a-t-il  rien  à  dire  contre  l'en- 
fantement de  la  Monarchie  de  1830  ?  N'y  a-t-il  rien  h  dire 
contre  renfantement  de  la  République  de  1848?  MM.  Dupont 
(de  l'Eure),  François  Arago,  Garnier-Pagès,  Ledru-Rollin, 
Lamartine,  Crémieux,  acceptant  le  titre  de  membres  du 
gouvernement  provisoire,  n'avaient-ils  pas  prêté  serment 
de'-fidélité  à  la  Charte  de  1830?  11  n'y  a  pas  un  gouverne- 
ment, ancien  ou  nouveau,  établi  ou  détruit,  contre  l'enfan- 
tement duquel  il  n'y  ait  plus  ou  moins  à  dire.  Si  peu  que 
nous  sachions  d'histoire,  nous  en  savons  trop  pour  perdre 
notre  temps  en  récriminations. 

Nous  avons  donc  accepté  le  vote  du  20  décembre  1851 
comme  nous  avions  accepté  l'acclamation  du  24  février  1848  : 
sans  vouloir  y  regarder  de  près.  Le  23  février  1848,  inspiré 
par  le  patriotisme  le  plus  pur,  nous  écrivions  :  confiaxce  ! 
confiaxce!  Aujourd'hui,  11  août  18o2,  inspiré  parle  même 
patriotisme,  nous  écrivons  :  patience  !  patience  ! 

Non;  point  de  pessimisme,  point  de  découragement, 
point  d'attentats,  point  de  complots,  point  d'insurrection  ! 
Le  pessimisme  empire  tout.  Pour  gagner  plus  de  liberté,  on 
perd  le  peu  qui  était  resté.  La  patience,  c'est  la  confiance 
dans  le  temps.  Or,  le  temps,  c'est  le  progrès. 

Gardons-nous  de  décrier  le  suffrage  universel  ;  n'imitons 


464  i85t. 

pas  ce  que  nous  avons  reproché  aux  promoteurs  de  la  loi 
(lu  31  mai,  présentée  le  lendemain  de  l'éieclion  d'Eugène 
Sue.  Quiconque  dénigre  le  suffrage  universel  fait  cause 
commune  avec  les  ennemis  de  la  démocratie  et  les  chefs 
des  vieux  partis  dynastiques. 

Que  pense  le  Pays  de  celte  déclaration?  La  trouve-t-il 
assez  explicite  ?  Nous  accusera-t-il  encore  de  «  harceler  le 
»  pouvoir?  » 

Harcelé)-  le  j)ouvoir!  Est-il  un  seul  de  ses  actes  que  nous 
ayons  critiqué  ?  —  Non  ;  nous  nous  hornons  à  les  enregis- 
trer comme  des  conséquences  logiques  du  principe  de  V in- 
faillibilité présumée.  C'est  le  principe  contraire  au  nôtre, 
qu'on  sait  être  Vexpérience  constatée. 

Conséquents  h  notre  principe  et  pleins  de  foi  en  lui,  nous 
assistons  paisiblement  à  l'expérience  constatée  de  finfailli- 
bilité  présumée. 

Déjà  l'expérience  nous  a  donné  raison  sur  le  premier 
point,  car  elle  a  conclu  contre  la  liberté  réprimée. 

La  preuve  que  la  lil)erté  réprimée  ne  peut  pas  exister, 
c'est  qu'elle  n'existe  pas,  c'est  qu'elle  n'a  été  qu'un  des 
termes  de  la  liberté  supprimée. 

On  prétendait  que  l'autorité  et  la  liberté  pouvaient  se 
concilier  ;  demandez  à  Tautorité  ce  qu'elle  a  fait  de  la  li- 
berté !  —  L'autorité  a  fait  (lc>  la  liberté  ce  que  la  liberté  eût 
fait  de  l'autorité. 

L'autorité  peut  interdire  l'examen  de  ses  actes,  mais  ce 
h  quoi  elle  ne  peut  échapper,  c'est  à  sa  condamnation  par 
ses  œuvres  quand  ses  œuvres  sont  marquées  au  sceau  de 
l'impuissance  ou  de  l'imprévoyance.  L'autorité  ne  peut  pas 
plus  échapper  à  cette  loi  de  son  existence  que  l'homme  ne 
peut  échai)per  à  la  mort. 

Le  salut  du  gonvernement  !  Ce  prétendu  salut  exige-l-il 
encore  (|ue  le  terriloiie  français  reste  fermé  aux  éloignés, 
aux  eocpulsés,  aux  h-ansportés,  contiv  les(iuels  le  Pays  in- 
voque le  salut  du  peuple  ? 

C'est  là  une  question  sur  laquelle  nous  n'avons  pas  (jua- 


LES  PROSCRITS.  465 

lité  pour  donner  un  avis  contraire  à  celui  de  messieurs  les 
rédacteurs  du  journal  le  Pays. 

Notre  tâclie  se  borne  à  entr'ouvrir  étroitement  la  porte  de 
notre  publicité  à  quelques-unes  des  infortunes  qui  viennent 
en  foule  y  frapper  tous  les  jours. 

Nous  ne  le  faisons  qu'avec  les  plus  grandes  précautions 
et  les  plus  grandes  réserves,  car  nous  savons  que  les  jour- 
naux n'existent  qu'en  vertu  d'une  tolérance. 

Nous  ne  nous  abusons  pas  ;  nous  n'avons  pas  d'illusions. 

La  presse  est  tolérée  ;  elle  n'est  pas  libre. 

Si  elle  était  libre,  nous  aurions  à  remplir  d'autres  devoirs 
et  à  nous  expliquer  en  d'autres  termes  avec  le  Pays  sur  ce 
qu'il  lui  plaît  de  nommer  Vamnistie. 


XV. 


14  août  1852. 
Nous  connaissons  M.  deLaGuéronnière  pour  lui  avoir  ou- 
vert cordialement  notre  porte  quand  il  y  venait  frapper,  le 
22  décembre  1848,  en  nous  écrivant  : 

«  Mais  qu'avons-nous  besoin  d'énutnérer  toutes  les  idées  qui  nous  sont 
communes  depuis  longtemps  ?  Avant  le  scrutin  du  10  décembre,  nous 
étions  séparés  par  des  questions  de  personnes.  Aujourd'hui,  ces  questions 
sont  emportées  par  le  vaste  flot  de  cinq  millions  de  suffrages.  La  situa- 
tion politique  est  entièrement  renouvelée. Vous  êtes  l'edevenu,  monsieur,  ce 
que  vous  étiez  le  lendemain  du  24  février,  lorsque,  le  pi'emier,  vous  avez 
inauguré  le  parti  conservateur  de  la  République.  C'est  à  constituer  ce 
parti  que  nous  serons  heureux  de  travailler  avec  vous  dans'  le  journal 
que  vous  avez  illustré  de  votre  talent.  Nous  ne  faisons  que  reprendre, 
après  une  interruption  de  quelques  mois,  l'œuvre  de  libéralisme,  de  con- 
ciliation, de  politique  élevée  et  progressive  que,  pendant  dix  années,  vous 
avez  vous-même  soutenue  avec  M.  de  Lamartine. 

»    A.    DE   LA    GUÉRON>'lÈRE.    )> 

Nouscoi-naissonsM.  de  La  Guéronnière  pour  avoir  été  con- 
traint d'intervenir  souvent  afin  qu'il  s'abstînt,  particulière- 
ment en  septembre  et  en  octobre  1850,  à  l'époque  des  re- 
vues de   Satory,  d'attaquer  la  personne  et  les  infentions 
X.  ao 


466  fl§5d. 

du  président  de  la  République,  et  qu'il  se  bornîit  à  en  atta- 
quer la  pulitique  et  les  actes. 

Nous  connaissons  M.  de  La  Guéronnière  pour  l'avoir  of- 
fert et  cédé  aux  acquéreurs  du  journal  le  Pays;  en  agissant 
ainsi,  nous  agissions  par  les  considérations  suivantes,  im- 
primées dans  la  Presse  du  9  avril  1851  : 

«  Telle  est  la  gravité  des  circonstances  qni  se  présentent  qne,  devant 
elles,  toutes  considérations  personnelles  doivent  s'effacer;  aussi,  dans  le 
départ  de  M.  de  La  Guéronnière,  quittant  la  Presse  pour  aller  prendre  la 
direction  du  Pays,  ne  voyons-nous  pas  un  collaborateur  de  moins,  mais 
lui  journal  de  plus  voué  à  la  défense  de  la  République  par  la  Constitution. 
Coups  d'État  et  coups  de  majorité  avaient  deux  organes;  ils  n'en  auront 
plus  désormais  qu'un  seul  :  le  Conslilutionnel. 

»  En  toute  autre  occurrence,  nous  eussions  regretté  M.  de  La  Guéron- 
nière ;  nous  l'eussions  retenu  ;  mais,  loin  de  regretter  cette  séparation, 
nous  nous  en  félicitons;  nous  avons  fait  plus,  nous  sommes  allé  au- 
devant  d'elle.  Nous  perdons  un  collaborateur,  mais  nous  gagnons  un  auxi- 
liaire. » 

Aujourd'hui  M.  de  La  Guéronnière  nous  qualifie  ainsi  : 
«  un  de  nos  adversaires.  » 

Nous  avons  hâte  de  le  remercier  de  ce  nom  d'adversaire, 
par  lequel  il  a  remplacé  celui  à'' auxiliaire.  Ce  nom  carac- 
térise nettement  les  deux  situations,  les  deux  politiques, 
les  deux  journaux,  les  deux  hommes. 

Oui,  en  effet,  adversaire  de  l'écrivain  qui  oublie  tous  les 
principes,  travestit  tous  les  faits,  intervertit  tous  les  rôles, 
sous  le  prétexte  de  «  salai  du  peuple^  »  quand  il  sait  aussi 
parfaitement  que  nous  qu'il  suffisait  d'abroger  la  loi  du  31 
mai  1850  pour  que  les  élections  du  9  mai  1852  se  fissent 
aussi  paisiblement  et  aussi  régulièrement  que  se  sont  faites 
les  élections  du  20  décembre  1851  et  du  29  féviier  18521 

Un  peuple  se  sauve,  on  ne  le  sauve  pas.  Qui  donc  a  ja- 
mais sauvé  un  peuple,  et  quel  peuple  a  jamais  gagné  h  être 
sauvé,  selon  l'exi)ression  usitée? 

Les  votes  du  20  décembre  1851  el  du  29  février  1852  sont 
le  plus  éclatant  démenti  donné  à  toutes  les  exagérations 
accréditées  par  les  vieux  partis  dynastiques  pour  déconsi- 
dérer le  sufi'rage  universel  el  renverser  la  République,  qui 


LES  PROSCRITS.  467 

avait  renversé,  en  1792,  l'Usurpation  de  987,  et,  en  1848, 
l'usurpation  de  1830.  A  en  croire  les  vieux  partis,  le  suflrage 
universel,  c'était  le  torrent  démocratique  emportant  toutes 
ses  digues  rompues  et  dévastant  tout  sur  ses  rives  submer- 
gées. Cinq  fois  le  suHrage  universel  a  fonctionné  en  quatre 
ans  :  le  9  avril  1848,  le  10  décembre  1848,  le  13  mai  1849,  le  20 
décembre  18;)1,  le  29  février  1852;  qu'a-t-il  dévasté,  qu'a-t- 
il  emporté  ?  Que  veulent  donc  dire  ces  mots  «  salut  du 
peuple,  »  invoqués  par  celui  qui  nous  honore  en  nous  appe- 
lant son  «  adversaire'!  »  Qui  menaçait  le  peuple?  était-ce 
donc  lui-même  ?  Prenez  garde  à  ce  que  vous  allez  dire,  car 
il  n'y  a  qu'un  aliéné  qui  se  menace  et  qui  se  porte  à  lui- 
même  des  coups  dangereux.  Or,  représenter  7,500,000  élec- 
teurs comme  frappés  d'aberration  mentale,  c'est  tourner  en 
dérision  le  suffrage  universel. 

Il  faut  choisir  :  ou  le  peuple  est  fou  ou  il  ne  l'est  pas.  S'il 
n'est  pas  fou,  personne  ne  l'a  sauvé,  car  il  était  assez  fort 
pour  se  défendre  mille  contre  un,  dix  millions  d'électeurs 
contre  dix  mille  émeutiers  ;  s'il  est  fou,  que  vaut  le  vole  du 
20  décembre  1851  ?  Choisissez  entre  ces  deux  alternatives  ; 
mais  nous  voulons  bien  en  admettre  encore  une  troisième, 
et  supposer  le  cas  où,  en  1851,  le  peuple  aurait  été  menacé 
et  n'aurait  pas  été  fou.  Eh  bien!  même  dans  cette  hypo- 
thèse, qui  est-ce  qui  a  sauvé  le  peuple  ?  N'est-ce  pas  lui- 
même  qui  s'est  sauvé,  à  moins  que  vous  ne  prétendiez  que 
ce  sont  ses  sauveurs  qui  ont  volé  pour  lui,  écrit  ou  dicté 
ses  bulletins?  Voilà,  monsieur,  à  quels  pavés  lui  retombant 
sur  la  face  s'expose  un  écrivain  qui  se  sert  de  grands  mots 
tels  que  ceux  de  «  salut  du  peuple,  »  sans  les  avoir  pesés 
avant  de  les  employer. 

Encore  un  autre  mot  que  vous  n'avez  certes  pas  pesé 
avant  de  le  placer  au  bout  de  votre  plume,  car  si  v.>us  l'eus- 
siez pesé  vous  ne  l'eussiez  pas  employé.  Vous  dites,  vous 
osez  dire  : 

«  Ceux  qui  nous  accuseraient  de  vouloir  fermer  la  porte  de  la  wiseî-!- 
corde  lorsqu'elle  vient  à  peine  de  s'entrouvrir ,  ceux-là  nous  calomnie- 
raient. » 


468  185«. 

La  miséricorde!  Qu'avaient  donc  fait,  nous  vous  le  de- 
mandons, MM.  Duvergier  de  Hauranne,  Creton,  Thiers, 
Chambolle,  de  Rémusat,  Jules  de  Lastoyrie,  Emile  de  Gi- 
rardin,  le  général  Laidet,  Antony  Thouret, Renaud,  Signard, 
Joly,  Bac,  Belin,  Besse  et  Millotte,  devant  lesquels  vient  de 
s' entr'' ouvrir  la  porte  de  la  miséricorde,  pour  être  éloignés 
ou  expulsés  de  leur  patrie  pour  cause  de  sûreté  générele 
par  le  décret  du  9  janvier  1852,  conlre-signé  de  Morny  ? 

Si  vous  savez  de  quels  crimes  ils  s'étaient  rendus  coupa- 
bles, dites-le;  mais  si  vous  ne  le  savez  pas.  qui  vous  a  donné 
le  droit  d'employer  à  leur  égard  le  mot  de  «  miséricorde  ?  » 

Ayez  donc  le  courage  de  la  bonne  loi  ;  ayez  donc  le  cou- 
rage d'avouer  que  vous  avez  perdu  tout  sens  politique  et 
que  vous  ne  savez  plus  ce  que  vous  écrivez!  De  toutes  les 
raisons  que  vous  pouvez  donner  pour  tenter  de  vous  justi- 
fier, si  mauvaise  qu'elle  soit,  celle-là  sera  la  moins  mau- 
vaise encore. 

Autant  ne  pas  mettre  de  ciment  aux  piles  d'un  pont  jeté 
sur  un  fleuve  que  d'y  mettre  de  mauvais  ciment.  C'est  ce 
que  vous  faites.  Si  le  pont  jeté,  le  20  décembre  18ol,  sur  le 
fleuve  démocratique  n'avait,  pour  résister  à  l'action  du  cou- 
rant, que  le  ciment  de  vos  détestables  raisons,  grand  serait 
le  péril  de  passer  dessus.  Dites  que  le  coup  d'État  du  2  dé- 
cembre a  été  Teffet  nécessaire  de  causes  antérieures  ;  dites 
qu'il  a  eu  lieu  par  le  vice  des  choses  plutôt  que  par  le  vice 
des  hommes;  dites  qu'il  a  eu  lieu  comme  a  lieu  le  bris  d'une 
roue  d'engrenage  quand  l'une  est  trop  faible  et  l'autre  trop 
forte;  dites  qu'il  a  eu  lieu  comme  a  lieu  l'explosion  d'une 
chaudière  à  vapeur  soumise  à  l'épreuve  d'une  trop  grande 
pression  atmosphérique  ;  imputez-le  à  un  vice  de  construc- 
tion ;  imputez-le  à  l'inexpérience  de  ceux  qui,  obéissant 
aux  cris  de  la  foule  amassée  sous  les  fenêtres  de  l'Hôlel-de 
Ville,  proclamèrent,  le  24  février,  la  République  à  hupielle 
ils  n'étaient  pas  préparés  ;  imputez-le  à  l'iiitoléi-ance  d'une 
coterie  funeste  ;  impulez-leà  la  duplicité  des  partis  déchus; 
imputez-le  à  l'absurdité  d'une  Constituante  subordonnant 
le  principe  à    la  conséquence,  le  sufirage  universel  à  la 


LES  PROSCRITS.  469 

Consliluliou  votée  et  faussant  le  ressort  de  la  majorité;  car 
toute  autre  majorité  que  celle  composée  de  la  moitié  plus 
un  est  une  majorité  arbitraire  abusivement  substituée  à  la 
majorité  absolue  ;  dites  tout  cela,  car  tout  cela  est  vrai  ;  jus- 
tifiez le  président  de  la  République  par  ses  intentions,  mais 
ne  parlez  pas  de  miséricordk,  car  c'est  un  mot  que  vous  n'a- 
vez le  droit  de  prononcer  qu'à  l'égard  des  condamnés  de 
la  haute  cour  de  justice  et  des  criminels  civilement  punis 
par  la  loi,  mais  religieusement  absous  par  le  repentir! 

Vous  ne  voulez  pas  qu'on  vous  compare  à  Saint- Just  et  à 
Robespierre,  quand  vous  parlez  exactement  comme  eux, 
quand  vous  vous  abritez  comme  eux  derrière  le  a  salut  du 
peuple,  »  quand  vous  invoquez  les  mêmes  considérations, 
quand  vous  vous  servez  des  mêmes  mots  !  Pour  vous  justi- 
fier, vous  vous  étendez  longuement  sur  les  grâces  que  vous 
avez  sollicitées  :  faites-nous  donc  connaître  le  grand  nombre 
de  celles  que  vous  avez  obtenues,  et  quels  motifs  vous  avez 
fait  valoir  pour  les  obtenir. 

Désormais,  n'abusez  plus  du  mot  de  Miséricorde  ;  gardez- 
le  soigneusement  pour  vous. 


XVI. 


16  août  1852. 

Les  journaux  officieux  avaient  expressément  annoncé 
que  le  journal  officiel  publierait  le  dimanche  15  août  1852  la 
liste  nominative  des  transportés,  des  exilés,  des  éloignés 
des  internés  et  des  détenus  auxquels  ce  jour-là  devait 
rendre  aux  uns  la  liberté,  aux  autres  la  patrie.  Cet  avis 
était  inexact,  car  le  Moniteur  n''a  publié  de  liste  nominative 
que  celle  de  promotions  nombreuses  dans  l'ordre  de  la  Lé- 
gion-d'Honneur,  précédée  par  celte  déclaration  : 

«  La  fête  du  15  août  sera  l'occasion  d'actes  nombreux  de  clémence  qui 
donneront  une  nouvelle  preuve  de  la  magnanimité  du  prince  président. 

»  Le  temps  n'est  plus  ou  les  amnisties  imposées  par  les  exigences  de  la 
presse  et  des  oppositions  politiques  étaient,  au  grand  détriment  de  l'ordre 


470  1853. 

public,  un  acte  de  t'uiblesse  de  la  part  du  gouvernement,  un  triomphe  pour 
les  partis. 

»  Il  ne  saurait  être  aujourd'hui  question  d'une  amnistie  générale.  Le 
gouvernement  ne  pouvait,  sans  compromettre  la  sécurité  publique,  dont 
le  soin  est  son  premier  devoir,  étendre  cette  mesure  à  certains  hommes  qui 
ne  rêvent  que  le  bouleversement  de  la  société.  Mais  il  a  pu,  dans  la  pleine 
liberté  de  son  initiative,  et  après  \m  sérieux  examen,  accorder  le  pardon 
au  repentir  et  auxmalheureux  que  des  hommes  turbulents  avaient  égarés.  11 
a  ainsi  concilié  les  intérêts  de  l'humanité  et  ceux  de  la  tranquillité  pu- 
blique. 

»  C'est  dans  cet  esprit  que  le  prince  président  a  accordé  la  grâce  entière 
ou  des  commutations  de  peine  à  plus  de  1,200  personnes  prises  parmiles 
condamnés  pour  causes  politiques  ou  pour  délits  communs.  » 

Celte  déelaration  ne  fait  pas  connaître  la  proportion  en- 
tre les  deux  catégories  désignées  l'une  sous  le  nom  de 
causes  politiques,  Faulre  sous  le  nom  de  délits  communs. 

Ce  sera  donc  par  une  autre  voie  (juc  la  voie  de  la  publi- 
cité que  les  familles  désolées  recevront  la  nouvelle  qu'elles 
attendent  avec  angoisse  depuis  tant  de  jours  ! 

Peu  importe  comment  cette  nouvelle  leur  parviendra, 
pourvu  qu'elle  leur  parvienne  sans  retard  cl  qu'on  abrège 
pour  elles  le  supplice  de  l'incertitude. 

XVII. 

25  décembre  1852. 

Épuisée  par  les  fatigues,  les  privations,  les  chagrins,  et 
ayant  moins  de  force  que  de  courage,  M"'®  Pauline  Roland, 
dont  la  Presse  avait  annoncé  la  transporlalion  en  Algérie, 
vient  de  moui'ir  à  Lyon,  où  elle  avait  été  forcée  de  s'arrê- 
ter, et  où  son  lils  aîné ,  jeune  lauréat  du  collège  Sainte- 
Barbe,  est  arrivé  trop  lard  pour  qu'elle  pût  le  reconnaître. 

lyjme  P;,uline  Roland  laisse  trois  enfants  dont  elle  était 
l'unique  soutien. 

XVllI. 

2(3  décembre  1852. 

Un  des  hommes  les  plus  fermes,  mais  en  même  temps  les 


LES  PROSCRITS.  471 

plus  modérés  do  l'opinion  républicaine ,  M.  Gcniller,  pro- 
fesseur de  niathcmaliques,  vient  de  recevoir  l'ordre   de' 
quitter  Paris  demain  lundi  27  décembre  1852,  et  de  sortir 
de  France. 

Nous  enroi^istrons  ce  fait  sans  réflexions. 

Quelles  réflexions  pourrions-nous  y  ajouter? 

XIX. 

28  décembre  1852. 
La  déclaration  suivante  a  été  adressée  à  M.  le  général 
commandant  la  subdivision  de  TIemcen,  par  M.  Miot,  an- 
cien représentant  du  peuple,  transporté  de  décembre,  in- 
terné à  Sebdou  : 

a  Sebdou,  10  septembre  1852. 
«  Monsieur  le  général, 

»  J'ai  été  arrêté,  le  2  décembre  1851,  à  six  heures  du  matin,  chez  moi, 
lorsque  j'étais  représentant  du  peuple,  c'est-à-dire  inviolable  ;  depuis,  je 
n'ai  point  été  interrogé,  jugé  ou  condamné  d'une  fa^-on  régulière  ;  ou  m'a 
même  laissé  ignorer  jusqu'aux  prétextes  dont  on  entendait  se  servir  pour 
me  transporter,  deux  fois  de  suite,  en  Algérie,  depuis  le  2  décembre.  De- 
puis que  je  suis  ici,  on  ne  m'a  fait  signifier  aucun  jugement,  aucune  con- 
damnation, aucun  décret,  qui  me  permettent  de  savoir  combien  de  temps 
je  dois  passer  sur  une  terre  de  proscription  aussi  brûlante  et  aussi  sau- 
vage que  celle  sur  laquelle  j'ai  été  jeté;  j'ai  accepté,  sans  me  plaindre, 
toutes  les  mesures  qui  ont  été  prises  contre  moi;  je  n'ai  adressé  aucune 
demande  en  grâce  à  qui  que  ce  soit,  et  je  n'en  adresserai  point, 
car  je  n'ai  aucun  reproche  à  me  faire  et  ou  ne  peut  m'en  adresser  aucun. 
Ma  dignité  et  ma  conscience  s'opposent  à  ce  que  je  demande  grâce  et  merci 
pour  la  rémission  de  fautes  ou  de  crimes  que  je  n'ai  point  commis,  et  je  ne 
demanderai  rien.  J'agis  ainsi  pour  sauvegarder  mon  honneur,  car  j'y 
tiens  plus  qu'à  la  vie.  J'ai  encore  as:ez  bonne  opinion  de  mes  adversaires 
politiques  pour  croire  qu'ils  respecteront  ce  sentiment  chez  celui  dont  ils 
ont  compromis  la  santé,  le  bonheur,  la  vie  peut-être.  Gagner  l'affection 
de  ses  ennemis  politiques  est  chose  impossible,  je  le  sais;  il  n'en  en  est 
pas  de  même  de  leur  estime  :  on  l'obtient  ,  malgré  eux  ,  lorsqu'on  s'en 
rend  digne.  C'est  à  quoi  je  me  suis  toujours  attaché  par  une  conduite  ho- 
norable et  que  je  crois  irréprochable. 

»  Agréez,  monsieur  le  général,  l'expression  de  mes  sentiments  les  plus 
distingués. 

»    J.    MlOT, 

»  Ancien  représentant  du  peuple, 
»  prisonnier  d'Etat.  » 


472  1853. 


XX. 


21  février  1853. 

M.  Miot,  ancien  représentant  du  peuple,  nous  écrit  de  la 
redoute  de  Sebdou  (Algérie),  où  il  est  prisonnier  d'État.  Sa 
lettre  porte  la  date  du  6  février  1853. 

C'est  le  seul  élu  du  suffrage  universel  qui  ait  été  fi-ans- 
porté.  Pourquoi  cette  exception?  Ne  suffisait-il  donc  pas  et 
ne  suffirait-il  pas  encore  de  comprendre  M.  Miot  soit  dans 
la  catégorie  des  anciens  représentants  du  peuple  expulsés, 
soit  dans  la  catégorie  des  anciens  représentants  du  peuple 
momentanément  éloignés  ? 

Faut-il  donc  rappeler  de  nouveau  que  M.  Miot  a  été  arrêté 
le  2  décembre  18ol,  à  son  tlomicile,  à  six  heures  du  matin, 
mis  au  secret  pendant  quinze  jours  à  la  prison  Mazas,  trans- 
féré de  Mazas  à  Sainte-Pélagie,  dix  jours  après  conduit  de 
la  prison  de  Sainte-Pélagie  à  la  prison  de  Bourges,  inter- 
rogé dix  fois  par  le  capitaine  rapporteur  du  conseil  de 
guerre  de  Bourges,  transféré  le  7  mars  1832  de  la  prison  de 
Bourges  au  fort  d'Ivry,  le  11  mars  dirigé  sur  Brest  et  con- 
duit il  bord  du  Dvgucsdin,  transbordé  du  Dugvesclin  sur  le 
Cristophe-Colomb,  amené  à  Alger,  reconduit  à  Toulon,  ra- 
mené enfin  à  Alger?  Il  n'a  été  condamné  au  supplice  qu'il 
subit  par  aucun  triijunai  ni  civil  ni  militaire,  par  aucune 
commission  administrative  ;  il  n'a  été  frappé  par  aucun  dé- 
cret :  à  quel  titre  donc  M.  Miot  est-il  depuis  quinze  mois 
privé  de  sa  liberté  ? 


1852. 


SOCIÉTÉS  SECRÈTES  ET  RÉVOLUTIONS  PÉRIODIQUES. 


9  avril  1852. 

Le  Constitutionnel  et  VUnion  se  livrent  aux  mêmes  ré- 
flexions à  l'occasion  de  la  condamnation  du  parricide  Ri- 
cher,  affilié  à  une  société  secrète. 

Tout  criminel  est  un  démagogue. 

Tout  démagogue  est  un  démocrate. 

Tout  démocrate  est  un  républicain. 

Telle  est  la  conclusion  de  ces  deux  journaux. 

La  nôtre  est  différente  ;  nous  disons  : 

Tout  criminel  est  un  criminel  ; 

Tout  démagogue  est  un  démagogue; 

Tout  démocrate  est  un  démocrate; 

Tout  républicain  est  un  républicain. 

C'est  parce  que  nous  avons  toujours  été  hautement  con- 
tre les  sociétés  secrètes  que  conséquemment  nous  avons 
toujours  été  pour  le  droit  public  de  discussion  et  de 
réunion. 

En  1849,  1850  et  I80I ,  on  a  supprimé  la  liberté  de 
réunion  :  a-t-on  supprimé  les  sociétés  secrètes  ? 


474  f85«. 

II. 

14  avril  1852. 

Le  Pays  publie  le  programme  de  la  ligue  américaine  pour 
révolutionner  VEurope,  programme  déjà  réimprimé  par  le 
Constitutionnel.  Assez  et  trop  de  programmes  de  ce  geni'e 
ont  été  rédigés  et  distribués.  On  ferait  mieux  d'en  publier 
moins  et  d'étudier  plus,  afin  de  n'être  pas  de  nouveau  ex- 
posé au  risque  de  ne  savoir  comment,  le  lendemain,  diriger 
la  révolution  qu'on  a  déchaînée  la  veille.  L'expérience  l'at- 
teste :  ceux  qui  poussent  ainsi  aux  révolutions  ne  travaillent 
point  pour  la  délivrance  des  peujjles  éclairés  ;  ils  travaillent 
pour  le  raffermissement  des  gouvernements  ébranlés. 


IIL 


3  juillet  1852. 

Tout  complot  est  une  tentative  que  le  mot  stupide  peut 
seul  qualifier  exactement.  Tout  complot,  quelle  qu'en  soit 
l'origine,  ne  peut  être,  en  effet,  qu'un  complot  contre-dé- 
mocratique. Quel  est  le  complot  dont  la  Liberté  n'ait  pas 
payé  les  frais?  Pauvre  et  chère  Liberté,  tu  payes  pour  tout 
le  monde!  Tu  payes  pour  les  fautes  de  tous  les  pouvoirs  et 
pour  les  écarts  de  toutes  les  révolutions!  Tu  payes  pour 
ceux  qui  te  repoussent  sans  te  connaître  et  pour  ceux  qui 
t'invoquent  sans  te  comprendre  ! 


^852, 


L'UNITÉ  DE  PRESSE. 


I. 


18  avril  1852. 
Avant  tout,  il  faut  être  conséquent.  Après  l'acte  du  2  dé- 
cembre 1831,  il  n'y  avait,  en  matière  de  presse  périodique, 
qu'une  seule  loi  juste  et  possible,  réparatrice  et  non  révo- 
lutionnaire, à  rédiger;  c'était  le  décret  suivant  : 

AKTICLF,   l•'^ 

Tous  les  journaux  français  assujétis  au  cautionnement  cesseront 
d'exister. 

Ils  sont  expropriés  pour  cause  d'utilité  publique. 

A  ce  titre,  le  prix  de  la  propriété  en  sera  remboursé  et  payé  à  raison 
de  dix  fois  le  revenu  moyen,  calculé  sur  les  dernières  années,  en  i-emon- 
tant,  s'il  y  a  lieu,  jusqu'à  la  quatrième  année,  et  authentiquement  établi 
par  des  livres  de  commerce  réguliers. 

ARTICLE    2. 

Il  n'existera  pour  toute  la  France  qu'un  seul  journal. 
Ce  journal  sera  le  Moniteur  unicersel. 

Le  prix  annuel  en  est  réduit  de   112  à  18    francs,  soit  5  centimes  par 
our  payés  au  facteur. 
Ou  s'y  abonnera  chez  tous  les  directeurs  de  postes. 

ARTICLE   3. 

Il  y  aura  un  répertoire  d'annonces  judiciaires  par  ressort  de  cour 
d'appel. 

Le  prix  delà  ligne  d'iuseitiou  sera  de  cinq  centimes. 


476  1868. 

Assurément,  cela  eût  mieux  valu  que  d'établir,  ainsi  qu'on 
l'a  fait,  la  censure  à  partir  du  3  décembre  1851  jusqu'au 
17  février  1852.  L'indemnité  à  donner  pour  cause  d'expro- 
priation pouvait  ne  coûter  au  Trésor  aucun  sacrifice. 

Par  cette  loi,  les  intérêts  légitimes  de  propriété  étaient 
respectés. 

Elle  ne  frappait  que  les  journaux  ;  elle  épargnait  les 
livres. 

Le  journalisme,  œuvre  collective  et  droit  cVexploiter  Vo- 
phiion  des  autres^  était  exproprié  et  détruit,  mais  la  liberté 
d^exprimer  individuellement  son  opinion  restait  entière. 

La  polémique  se  restreignait,  mais  la  publicité  s'étendait. 

En  tout  cas,  c'était  conséquent  avec  le  régime  nouveau 
et  c'était  sincère. 

Qu'est-ce  que  la  presse  périodique  sans  la  tribune  parle- 
mentaire? 

—  Un  levier  sans  point  d'appui. 

Il  n'y  a  pas  présentement  une  question  effleurée  dans  un 
journal  qui  ne  gagnât  à  être  creusée  dans  un  livre. 

Le  journal  remplace  encore  le  livre,  tandis  que  le  livre 
aurait  dû  remplacer  le  journal.  C'était  là  l'idée  juste  et  pra- 
tique, dès  que  l'acte  du  2  décembre  était  consommé,  et  que 
le  vote  du  20  décembre  l'avait  absous. 

Une  grande  expérience  est  commencée,  il  importe  qu'elle 
s'achève  et  qu'elle  ne  soit  pas  tronquée.  Ce  n'est  jamais 
nous  qu'on  rencontrera  en  travers  de  la  ligne  droite.  Il  faut 
qu'un  gouvernement,  bon  ou  mauvais,  demeure  conséquent 
avec  son  principe  et  n'en  dévie  pas.  11  faut  qu'il  soit  prati- 
quement ce  qu'il  doit  être  logiquement. 


20  avril  1852. 

VAssemblée  nationale  trouve  plus  juste  d'avoir  assujetti 
les  journaux  h  la  censure  (lue  de  les  avoir  résolument  sup- 
primés   et  équitabicment  indemnisés;  elle  préfère  la  polé- 


L'UNITE  DE  PRESSE.  477 

mique  châtrée  à  la  piihlicilé  fondée.  Cette  opiaiDii  de  VAs- 
semblée  nationale  n'étonnei'a  aucun  de  ceux  qui  se  souvien- 
nent des  fonctions  occupées  par  M.  Guizotdans  les  premiers 
temps  de  la  Restauration.  Singulière  chose  !  les  journaux 
passionnés  de  la  liberté  limitée  sont  ceux  que  cette  liberté 
paraît  le  plus  embarrasser,  tandis  que  c'est  la  Presse  qu'elle 
paraît  gêner  le  moins.  Mais  il  convient  d'ajouter  que  nous 
n'avons  au  fond  de  notre  creuset  aucune  fusion,  et  que  nous 
ne  méditons  aucune  restauration.  Nous  avons  repris  labo- 
rieusement, modestement,  patiemment,  l'œuvre  que  nous 
avions  constamment  poursuivie  sous  le  dernier  règne,  et  au 
travers  des  étroites  rivalités  personnelles  de  M.  Thiers 
et  de  M.  Guizot  :  celle  du  progrès.  Que  fait  l'homme  de 
cœur  dont  un  revers  a  renversé  la  fortune  élevée  à  son 
comble  ?  Il  la  recommence  comme  il  l'avait  commencée  :  en 
se  livrant  aux  mêmes  efforts,  aux  mêmes  veilles  et  en  com- 
pensant la,  vigueur  de  moins  par  l'expérience  de  plus  !  Eh 
bien!  ce  que  fait  le  particulier  pour  sa  fortune  à  recons- 
truire, c'est  ce  que  doit  faire  la  France  pour  la  liberté  h  réé- 
difier. Habituée  aux  rudes  apprentissages,  la  démocratie 
sait  attendre.  La  patience  lui  est  aussi  légère  qu'elle  est 
lourde  aux  partis.  La  démocratie  n'est  pas  un  parti  ;  c'est 
une  cause. 

L'empereur  disait  d'elle  à  Sainte-Hélène  : 

«  La  démocratie  peut  être  furieuse,  mais  elle  a  des  en- 
»  trailles.  Pour  l'aristocratie,  elle  demeure  toujours  froide, 
»  elle  ne  pardonne  jamais.  » 


III. 


20  avril  1852. 

Le  Pays  demande  inconsidérément  que  les  journaux  re- 
tombent dans  l'ornière  de  l'ancien  journalisme,  lequel  se 
croyait  obligé  de  refaire,  dans  un  article  sur  les  séances  lé- 
gislatives, lesdiscours  qui  avaient  été  prononcés,  ce  qui  avait 
pour  moindre  défaut  de  constituer  u)i  double  emploi  avec 


478  1858. 

le  comple-rendu  plus  ou  moins  exactement  sténographié. 

Tel  ne  doit  pas  être  le  rôle  de  la  presse  nouvelle  sous  le 
régime  nouveau. 

Elle  ne  doit  plus  être  un  écho  plus  ou  moins  infidèle  de 
l'enceinte  législative,  mais  une  lampe  Davy,  jetant  la  clarté 
dans  les  profondeurs  ténébreuses  des  questions,  et  écar- 
tant le  danger  des  explosions. 

A  chacun  son  œuvre  distincte. 

Nous  venons  de  dire  comment  nous  comprenons  l'œuvre 
de  la  presse  périodique  ;  maintenant,  nous  allons  dire  com- 
ment nous  comprenons  l'œuvre  du  corps  législatif. 

Le  corps  législatif  doit  être  aux  86  conseils  généraux  des 
départements  ce  que  ces  86  conseils  généraux  sont  aux 
36,819  conseils  municipaux. 

Il  doit  être  une  réunion  où  se  traitent  et  s'expédient  les 
affaires  de  la  France,  et  non  pas  une  réunion  où  l'on  vise 
aux  discours. 

Si  l'opinion  du  journal  le  Pays  prévalait,  on  aurait  tous 
les  inconvénients  du  régime  parlementaire  sans  en  avoir  les 
avantages. 

Il  est  donc  h  souhaiter  que  Tusage  de  faire  des  articles 
sur  les  séances  du  sénat  et  du  corps  législatif  ne  se  con- 
tracte pas  de  nouveau  ;  ce  serait  un  usage  funeste  qui  au- 
rait pour  ell'et  d'annihiler  indirectement  la  nouvelle  Consti- 
tution, ou  tout  au  moins  de  la  fausser. 

Quant  au  procès-verbal  des  séances,  rédigé  par  le  bu- 
reau de  l'une  et  de  l'autre  assemblée,  si  nous  avions  un 
avisa  émettre,  ce  serait  que  ce  procès-verbal  ne  fût  com- 
muniqué au  Moniteur  et  autres  journaux  que  le  lendemain, 
après  qu'il  aurait  été  lu  au  commencement  de  la  séance, 
afin  que,  en  cas  de  réclamations,  ces  réclamations  pussent 
se  produire  avant  l'impression  et  la  distribution. 

Il  faut  être  conséquent. 

Donc  : 

Pas  d'articles  sur  les  séances  du  sénat  et  du  corps  lé- 
gislatif; 


L'UNITE  DE  PRESSE.  479 

Pas  de  procès-verbal  piématurément  communiqué  et 
prématurément  imprimé. 

Le  procès-verbal  officiel  ne  peut  et  ne  doit  être  ration- 
nellement que  le  procès-verbal  de  la  séance  de  la  veille, 
adopté  sans  réclamation  dans  la  séance  du  lendemain,  ou 
rectifié  s'il  y  a  eu  réclamation. 

Ce  n'est  qu'après  V adoption  du  procès-verbal  que  celui- 
ci  peut  et  doit  être  délivré  aux  journaux. 

Tout  autre  mode  ferait  encourir  au  président  du  corps 
législatif  et  aux  membres  du  bureau  chargés  de  la  rédac- 
tion du  procès-verbal  une  responsabilité  qu'ils  ne  voudront 
pas  imprudemment  et  inutilement  assumer  sur  eux. 

Ils  auront  raison. 

Si  nous  insistons  comme  nous  le  faisons  sur  ce  point,  qui 
peut  paraître  d'une  mince  importance,  c'est  que,  dès  qu'une 
expérience  est  commencée,  nous  tenons  à  ce  qu'elle  soit 
complète  et  loyalement  faite.  C'est  le  seul  moyen  de  la 
rendre  définitive. 

«  //  faut  que  la  porte  soit  ouverte  ou  fermée.  » 

Dès  que  la  publicité  n'est  point  entière,  dès  que  le  droit 
d'appréciation  n'est  pas  entier,  point  de  publicité  plaquée 
au  centième,  point  de  droit  d'appréciation  qui  serait  un 
contre-sens  et  qui  ne  serait  pas  une  garantie. 


IV. 


21  .avril  1S52. 

La  loi  du  9  septembre  1833,  si  brusquement  présentée 
par  MM.  Tliiers  et  Guizot,  si  éloquemment  combattue  par 
MM.  Royer-CoUard  et  Lamartine,  interdisait,  sous  les  peines 
les  plus  sévères  :  P  toute  attaque  contre  le  principe  ou  la 
forme  du  gouvernement  établi  ;  2°  toute  adhésion  à  toute 
autre  forme  de  gouvernement,  soit  en  attribuant  des  droits 
au  trône  de  Fi'ance  aux  personnes  bannies  à  perpétuité  par 
la  loi  du  10  avril  1832,  ou  à  toute  autre  que  Louis-Philippe 


480  1853. 

et  sa  descendunce;  soit  en  prenant  la  qualification  de  ré- 
publicain ou  toute  autre  incompatible  avec  la  charte  de 
1830  ;  soit  en  exprimant  le  vœu,  Vespoir  ou  la  menace  de  la 
destruction  de  l'ordre  monarchique  constitutionnel,  ou  de 
la  restauration  de  la  dynastie  déchue  ;  3°  toute  attaque 
contre  la  propriété  et  le  serment,  etc.,  etc.,  etc. 

Dès  que  la  liberté  est  légalement  limitée,  qu'elle  le  soit 
un  peu  plus  ou  un  peu  moins  étroitement,  la  question  est 
d'assez  mince  importance.  Pour  nous,  la  question  se  réduit 
donc  à  ces  termes  : 

Quels  sont  les  sujets  sur  lesquels  la  discussion  est  in- 
terdite ? 

Quels  sont  les  sujets  sur  lesquels  la  discussion  n'est  pas 
interdite. 

Dès  que  la  Presse  le  saura  nettement ,  elle  se  renfermera 
dans  le  cercle  des  sujets  sur  lesquels  la  discussion  n'est  pas 
interdite,  sans  se  plaindre  et  peut-être  même  sans  s'aper- 
cevoir qu'il  soit  trop  étroit. 

Nous  demandons  seulement  ce  que  demande  le  proprié- 
taire qui  se  propose  de  faire  construire  sur  une  rue  :  nous 
demandons  l'alignement. 

Nous  trouvons  cela  plus  digne  que  de  pousser  des  sons 
plaintifs  inarticulés.  11  est  si  facile  de  ne  pas  faire  de  jour- 
nal ;  il  est  si  facile  de  ne  pas  faire  d'articles  ! 


19  mai  1852. 

Les  journaux  qui  ont  publié  l'épître  de  M.  le  général 
Changarnier  n'ont  pas  publié  la  lettre  de  M.  le  comte  de 
C ha m bord. 

Plus  la  polémique  est  étroite,  plus  la  publicité  doit  être 
large. 

Publier  tout  est  un  devoir,  quand  discuter  tout  n'est  plus 
un  droit. 


L'UNITÉ  DE  PRESSE.  481 


VI. 


25  mai  1852. 

Pour  qui  observe  les  journnux  et  sait  lire  aussi  sûrement 
dans  ce  qu'ils  ne  disent  pas  que  dans  ce  qu'ils  disent,  il 
est  clair,  il  est  évident  que  les  royalistes  trouvent  leur 
compte  dans  la  loi  du  17  février  1852,  comme  les  républi- 
cains trouvèrent  leur  compte  dans  la  loi  du  9  septembre  1835. 
N'être  pas  discutés  leur  est  bon.  et  il  est  visible  qu'ils  sont 
heureux  d'avoir  un  prétexte  de  garder  le  silence  et  d'affec- 
ter le  mutisme.  N'allez  pas  croire  que  les  royalistes  soient 
lâchés  de  rinterdiclionqui  a  empêché  que  le  Manifeste  daté 
de  Venise,  27  avril  1852,  et  signé  Henri,  ne  tombât  dans  la 
publicité  et  par  suite  dans  la  discussion  !  Au  contraire  :  ils 
ont  ainsi  tous  les  avantages  du  document  et  n'ont  aucun  des 
inconvénients  du  débat. 

Le  Manifeste  circule  dans  toutes  les  mains,  parvient  à 
l'adresse  de  tous  les  légitimistes,  dans  le  château,  la  ferme 
et  le  presbytère  ;  partout  il  s'impose  comme  la  loi  divine  et 
mystérieuse,  d'autant  plus  facilement  qu'il  n'a  donné  lieu 
à  aucune  controverse.  Est-ce  que  le  royalisme  n'a  pas  tout 
à  gagner  à  ce  qu'on  ne  revienne  pas  sur  le  passé  :  de  987  à 
1789,  de  1814  à  1830,  et  même  de  1830  à  1848  ?  Le  silence 
fait  merveilleusement  ses  affaires,  et  il  adore  en  secret  l'op- 
pression sous  laquelle  il  semble  ne  pas  même  oser  gémir.  11 
faut  en  convenir,  ce  jeu  est  habilement  joué,  et  le  royalisme 
ne  nous  paraît  menaçant  que  depuis  qu'il  est  muet,  ce  qui 
ne  veut  nullement  dire  qu'il  ail  les  lèvres  closes  et  les  bras 
croisés. 

Ce  qu'il  excelle  surtout  à  faire  luire  à  tous  les  regards 
mouillés  de  larmes,  c'est  l'arc-en-ciel  d'une  amnistie  au  fir- 
mament monarchique.  «  Ce  serait,  dit-il,  le  premier  acte 
»  par  lequel  la  royauté  signalerait  son  retour  et  prouverait 
»  sa  force.  »  Le  royalisme  recrute  parmi  ses  anciens  ad- 
versaires, en  leur  tenant  ce  langage  :  «  De  notre  part,  main- 

r.  31 


482  iS5t. 

»  tenant,  que  pouvez-vous  redouter?  Pouvez-vous  craindre 
»  d'avoir  moins  de  liberté?  Non  ;  vous  pouvez  en  avoir 
»  plus,  vous  ne  pouvez  pas  en  avoir  moins.  Pouvez-vous 
»  craindre  de  payer  plus  d'impôts  ?  Non  ;  les  impôts  pour- 
»  ront  être  réduits,  il  serait  impossible  de  les  augmenter, 
»  et,  restassent-ils  ce  qu'ils  sont,  qu'ils  seraient  indirecte- 
»  ment  diminués  par  suite  de  l'accroissement  rapide  de 
»  prospérité  qui  serait  la  conséquence  de  la  stabilité  que 
»  peuvent  seuls  donner  l'hérédité  du  trône  et  le  parfait  ac- 
»  cord  de  la  France  avec  toutes  les  grandes  puissances.  » 
Or,  comme  l'opinion  démocratique  n'a  plus  d'organes  ni  de 
sentinelles  pour  crier  :  Gardez-vous  d'écouter  ce  qu'on  vous 
dit  !  ce  langage  peut  se  tenir  et  se  lient  sans  contradiction. 

Il  n'y  a  que  la  Presse  qui  contrarie  encore  quelque  peu 
cette  œuvre  sourde  et  ténébreuse  d'un  prosélytisme  sans 
relâche  ;  mais  on  compte  et  on  espère  qu'ayant  déjà  en- 
couru un  premier  avertissement,  la  Presse  ne  tardera  pas 
à  en  recevoir  un  second;  après  ce  second  avertissement, 
une  suspension  de  deux  mois  peut  être  prononcée,  et  pen- 
dant deux  mois  il  se  débite  et  se  fait  bien  des  choses!  Les 
morts  vont  vite  !  dit  la  ballade  allemande.  C'est,  en  effet, 
avec  la  vitesse  des  morts  que  marche  le  royalisme  prêt  à  se 
faire  un  drapeau  de  son  linceul  ! 

Mais  si  le  royalisme  ne  discute  pas,  il  se  glorifie!  Lui  seul 
est  le  progrès,  lui  seul  est  la  paix,  lui  seul  est  l'ordre,  lui 
seul  est  la  liberté,  lui  seul  est  le  parti  social  !  Ecoulez 
M.  Laurenlie,  l'apologiste  des  rif/Keiirs  salutaires,  célébrant 
en  ces  termes  le  royalisme  : 

«  Le  parti  légitimiste,  qui  exprime  le  droit  de  la  durée,  non  pas  seide- 
ment  dans  la  monarchie,  mais  dans  toutes  les  formes  de  l'État,  est  par 
là,  en  effet,  le  parti  social  par  excellence.  Et  pourtant  il  ne  méconnaît 
point  les  évolutions  que  fait  la  durée  même;  il  en  montre  les  causes  na- 
turelles par  riiistoire  de  chaque  peuple.  Mais  ces  changements  graduels, 
pacifiques  et  durables  aussi,  précisément  parce  qu'ils  ne  sont  pas  arbi- 
traires, laissent  les  États  suivre  leur  marche  et  ne  poussent  pas  les  nations 
à  des  alternatives  indéfinies  de  licence  et  de  servitude. 

»  Ainsi,  dans  l'ordre  des  idées  légitimistes,  il  n'est  pas  un  seul  des  be- 
soins de  la  société  moderne  qui  n'eût  pu  ctdfl  se  réaliser  par  l'action  libre 


L'UNITE  DE  PRESSE.  483 

d'un  pouvoir  de  tradition  ;  et,  en  ce  seni,  la  Révolution  française,  la  seule 
Révolution  qu'il  soit  permis  de  définir,  celle  des  idées  et  des  lois,  se  fût 
consommée  sansdonnei"  lieu  à  des  perturbations  comme  celles  qui  se  re- 
nouvellent depuis  soixante  ans. 

»  Ou  dit  que  le  parti  légitimiste  méconnaît  la  mission  qu'il  aurait  à 
remplir  dans  la  société  nouvelle. 

»  Et  quelle  mission  plus  belle  que  celle  de  redresser  les  erreurs  publi- 
ques, et  d'éclairer  les  pouvoirs  mêmes  pour  qui  le  parti  légitimiste  serait 
un  objet  de  défiance  ou  d'antipathie  !  Ne  voit-on  pas  que,  sans  le  parti  lé- 
gitimiste, il  n'y  aurait  dans  le  monde  \  olitique  aucune  protestation  contre 
le  droit  absolu  de  l'anarcliie  ?  Hors  du  parti  légitimiste,  où  est  le  parti 
qui  ait  le  droit  d'invoquer  une  doctrine  morale  et  de  l'opposer  à  la  doc- 
trine de  la  force  pure  ? 

»  Le  parti  légitimiste  seul  apprend  à  juger  l'époque  présente,  parce  que 
seul  il  montre  sur  cette  époque  l'empreinte  divine.  La  Révolution,  pour  lui, 
n'est  pas  une  succession  de  désastres  ;  si  elle  n'est  que  cela,  elle  doit,  à  ja- 
mais être  maudite.  Le  parti  légitimiste  sépare  de  la  Révolution  ce  qui  la 
souille,  et  en  adorant  la  Providence,  qui  fait  des  violences  humaines  une 
expiation,  il  montre  que  les  sociétés,  pour  se  transformer,  n'ont  besoin  ni 
d'usurpations  ni  d'assassinats  ;  et  en  cela  il  remplit  une  mission  supérieure 
de  beaucoup  à  celle  des  politiques  qui  ont  le  malheur  de  croire  à  la  j)uis- 
sance  du  glaive  plus  qu'à  la  puissance  des  idées.  » 

Qui  peut  se  glorifier  en  ces  termes  est  libre  de  discuter  ; 
donc,  si  le  roynlisme  évite  tout  ce  qui  ressemble  à  une  tlis- 
cussion,  n'est-ce  pas  la  preuve  que  la  discussion  lui  serait 
mauvaise  et  que  la  compression  lui  est  bonne  ? 

M.  Guizot  répond  à  M.  Laurenlie  : 

«  Les  bonnes  intentions,  les  bons  et  sages  conseils  n'ont  jamais  manqué 
à  la  branche  aînée  de  la  maison  de  Bourbon.  Il  y  a  toujours  eu  auprès 
d'elle,  autour  d'elle,  des  hommes  qui  lui  ont  dit  la  vérité,  des  hommes 
qui  voulaient  bien  réellement  le  bien  du  pays.  Elle  n'a  pas  su,  elle  n'a  ja- 
mais su  les  croire  ni  les  suivre.  Elle  est  toujours  retombée  plus  ou  moins 
vite,  plus  ou  moins  complètement,  sous  le  joug  des  aveugles  ei  des  insensés. 
(Approbation.) 

»  Il  y  a,  messieurs,  il  y  a  des  destinées  écrites,  il  y  a  des  incapacités 
fatales  (Sensation),  dont  aucun  médecin  ne  peut  relever  ni  une  race  ni  un 
gouvernement. 

»  Voici  le  vrai,  à  mon  sens,  sur  les  dispositions  du  pays  à  cet  égard, 
sur  le  jugement  qu'il  en  porte.  Il  en  est  offensé  et  point  inquiet.  (Appro- 
bation.) Il  ne  se  fait  aucune  illusion  sur  vos  desseins;  il  a  pleine  confiance 
dans  votre  impuissance.  (Rires  prolongés.) 

»  La  chambre  pense  et  sent  comme  le  pays.  (Oui!  oui  !)  Voilà  pourquoi 


484  185». 

tout  ce  bruit  que  vous  avez    fait    et  entendu   a  abouti...   à  quoi?  à  une 
phrase  dans  une.  adresse. 

»  Et  nous,  nous  dont  la  prévoyance  est  éveillée,  no're  vigilance  sera 
attentive  ;  les  perspectives  que  vous  avez  voulu  ouvrir  à  vos  adhérents, 
elles  sont  ouvertes  pour  tout  le  monde,  nos  regards  y  pénèti-ent  comme  les 
leurs,  ce  qui  peut  être  pour  les  uns  objet  d'espérance  et  pour  les  autres 
objet  de  sollicitude.  Vienne  la  nécessité  de  mesures  plus  graves,  le  gou- 
vernement fera  sou  devoir,  comme  la  chambre  fait  aujourd'hui  le  sien  en 
marquant  de  tels  préludes  du  sceau  de  la  réprobation  nationale.  » 

GUIZOT,  15  janvier  1844. 

Qu'on  ne  dise  pas  que  ces  paroles  ont  échappé  à  l'impro- 
visation de  l'orateur  dans  l'ardeur  et  l'irritation  de  la  lutte  1 

Non  ;  ces  paroles  ne  sont  que  les  variations  du  même 
thème  que  M.  Guizot  ne  cessa  de  faire  entendre  pendant 
treize  ans,  ainsi  que  Tattestent  ces  autres  citations  : 

«  ûlessieurs,  qu'on  prenne,  à  l'égard  du  parti  carliste  comme  des  au- 
tres, toutes  les  mesures  qu  on  jugera  nécessaires,  dans  les  limites  de  la 
liberté  et  de  la  justice.  Je  sais  que  ce  parti  est  à  la  fois  impuissant  et  mal- 
faisant ;  je  sais  qu'il  lui  arrive  ce  qui  arrive  aussi  ailleurs,  que  le  venin 
demeure  là  oii  la  vie  n'est  déjà  plus.  » 

GUIZOT,  19  février  1831. 

«  La  faction  (carliste)  subsistera  longtemps  ;  je  le  répète,  elle  sera 
longtemps  dans  l'attitude  qu'elle  a  prise  sous  vos  yeux  :  daus  ce  mélange 
bizarre  d'insolence  aristocratique  et  de  C3'nisme  révolutionnaire. 

»  Je  ne  crois  pas,  pour  mon  compte,  que  jamais  cette  faction  (cai-liste) 
ait  offert  dans  son  langage,  dans  son  attitude,  un  aspect  plus  immoral, 
plus  répugnant;  et  j'éprouve  tous  les  matins  un  sentiment  de  dégoût,  et 
je  dirais  volontiers  d'humiliation,  en  voyant  à  quelles  paroles  peuvent  s'a- 
baisser des  hommes  qui  se  vantent  d'appartenir  à  la  classe  la  plus  élevée 
de  la  société.  » 

GUIZOT,  13  mars  1834. 

«  Prenez  le  parti  carliste.  (Sensation.)  Il  y  a  quarante  ans  qu'on  dit 
qu'il  est  vaincu.  Il  a  subi  des  défaites  effroyables  :  la  Convention,  l'Em- 
pire, ont  passé  sur  lui  et  l'ont  broyé.  Eh  bien  !  de  notre  temps,  tout  à 
l'heure,  il  s'est  retrouvé  vivace  ;  il  n'est  pas  vaincu,  ne  le  croyez  pas  ;  vous 
aurez  affaire  à  lui  longtemps.  (On  rit.)  C'est  un  parti  qui  a  des  racines 
profondes  dans  le  passé  ;  c'est  le  parti  de  Vancien  régime,  de  l'ancienne 
France,  avec  ce  qu'elle  a  de  bon  et  de  mauvais,  de  vices  et  de  mérites.  Un 
parti  qui  vient  de  si  loin,  qui  est  toujours  resté  semblable  à  lui-même, 
qui  a  survécu  à  de  telles  défaites,  un  tel  parti  ne  meurt  pas  si  vite,  bien 
qu'on  dise  qu'il  est  mort,  qu'on  n'a  plus  rien  à  redouter  de  lui.  C'est  le 
]iarti  du  jiassé ;  et  avant  qu'il  se  soit  transformé,  avant  qu'il  ait  reconnu 


L'UNITE  DE  PRESSE.  485 

SCS  vices,  les  vices  de  son  système  et  de  sa  nature,  «vaut  qu'il  les  ait  re- 
connus pour  accepter  notre  société  actuelle,  et  s'y  incorporer  pleinement, 
il  se  passera  bien  des  années  et  bien  des  luttes  encore.  » 

GUizoT,  24  mars  18.36. 

«  On  a  parlé  et  agi  au  nom  d'un  droit  qui  se  prétend  supérieur  à  tous 
les  droits,  an  nom  d'un  droit  qui  prétend  demeurer  entier,  imprescriptible, 
inviolable,  quand  tous  les  autres  droits  sont  violés  (Très  bien  !^;  de  qui  les 
peuples,  qnoi  qu'il  fasse,  doivent  tout  supporta-. 

»  C'est  là  ce  qu'on  appelle  la  légitimité.  Voilà  le  principe  de  Belgrave- 
Sqnarel  voilà  le  drapeau  qu'on  a  opposé  là  à  notre  drapeau  de  18.30  ! 

»  Quant  à  la  légitimité,  dont  vous  vous  prévalez,  que  vous  invo- 
quez, ce  droit  supérieur  à  tous  les  droits,  ce  pouvoir  qui  ne  peut  pas  se 
perdre  lui-même,  de  qui  les  peuples  doivent  tout  supporter...  Ah!  je  tiens 
ces  maximes-là  pour  absurdes,  honteuses,   dégrattantes  pour  l'humanité...  » 

GUIZOT,  15  janvier  1844. 

M.  Guizot  ne  pense  plus  et  ne  dit  plus  en  1832  ce  qu'il 
pensait  et  disait  en  1831, 1834  et  en  1844  ;  mais  ce  qu'il  di- 
sait et  pensait  alors  n'a  pas  changé  comme  lui  et  n'a  pas 
cessé  d'être  moins  vrai. 


VII. 


26  mai  1852. 

Ce  que  nous  disions  hier  reçoit  aujourd'hui  sa  confirma- 
tion :  la  Fusion,  qui,  sous  le  régime  de  la  liberté  de  discus- 
sion, ne  faisait  un  pas  en  avant  que  pour  en  faire  le  lende- 
main deux  en  arrière,  la  Fusion  a  mis  à  profit  le  silence  et 
Tombre  de  la  compression.  Elle  a  travaillé  dans  l'ombre  et 
le  silence  ;  le  silence  et  l'ombre  sont  devenus  ses  auxiliaires  ; 
elle  s'en  est  fait  des  arguments  ;  ils  lui  servent  à  la  fois  de 
bouclier  et  de  glaive.  «  Rendre  ù  la  France  sa  liberté  »  est 
devenu  le  mot  de  ralliement  des  deux  partis,  et,  sinon  le 
motit,  le  prétexte.  Légitimistes  et  orléanistes  assurent  que 
la  Fusion  est  un  fait  accompli.  Les  journaux  ministériels, 
comprenant,  mais  trop  tard,  l'habileté  de  la  manœuvre  fu- 
sionniste,  essaient  de  la  déjouer  ;  ils  mettent  un  certain 
appareil  dans  la  manière  dont  ils  reproduisent  la  nouvelle 
de  ]a  Gazette  de  Cologne  annonçant  la  prochaine  arrivée  de 


486  185«. 

M.  le  comte  de  Cbambordà  Wiesbaden,  tandis  que  MM.  les 
ducs  de  Nemours,  d'Aumale  et  de  Montpensier  se  ren- 
draient avec  la  reine  Amélie  à  Ems,  qui  n'est  qu'à  cinq  heu- 
res de  Wiesbaden.  De  Wiesbaden  à  Ems,  et  de  Ems  à  Wies- 
baden, c'est  une  courte  et  agréable  promenade  en  bateau  à 
vapeur  sur  le  Rhin. 

11  se  peut  qu'efTeclivemont  la  Fusion,  après  avoir  tant  de 
fois  échoué,  ait  enfin  réussi  à  aborder  ;  tant  mieux  s'il  en 
est  ainsi.  La  question  n'en  sera  que  plus  nettement  posée 
entre  la  Monarchie  et  la  Démocratie,  l'Hérédité  et  l'Élection. 


vm. 


10  juin  1852. 

La  logique  des  hommes  peut  plier  ;  la  logique  des  choses 
ne  plie  pas. 

On  peut  la  méconnaître,  mais  on  ne  peut  la  supprimer. 

Chaque  jour  en  fournit  une  démonstration  nouvelle. 

Les  deux  avertissements  infligés  avant-hier  et  aujour- 
d'hui au  Constitutionnel  en  sont  la  preuve  éclatante  ;  elle 
vient  confirmer  ce  que  j'avais  prévu,  ce  que  j'avais  annoncé 
à  M.  Véron  lui-même. 

Je  lui  avais  dit  : 

Sur  la  pente  de  la  liberté  de  la  presse,  législalivement 
réglementée,  judiciairement  réprimée,  administrativement 
avertie,  on  ne  s'arrêtera  point,  car  on  ne  peut  pas  s'arrêter; 
on  ne  s'arrêtera  point,  pas  même  à  vous. 

Plus  on  aura  comprimé  la  liberté  des  journaux,  et  plus  on 
aura  rendu  évidente  et  impérieuse  la  nécessité  de  la  sup- 
primer. 

La  logique,  attestée  par  l'histoire,  le  veut  ainsi. 

11  faut  opter  entre  la  liberté  de  tout  dire,  ayant  pour  cor- 
rectif la  liberté  de  tout  contredire^  et  la  liberté  supprimée. 

La  liberté  comprimée  n'est  pas  possible  autrement  que 
comme  accident  ou  comme  transition. 

Participant  des  deux  systèmes  :  liberté  enlièie,  comme 


L'UNITÉ  DE  PRESSE.  487 

aux  Élals-Unis,  et  liberté  supprimée,  cunime  en  Russie,  la 
liberté  comprimée  a  luus  les  inconvénients  el  tous  les  pé- 
rils des  deux  régimes.  Elle  entretient  l'agitation  et  divise  la 
responsabilité. 

Ce  n'est  plus  seulement  l'individu  qui  est  responsable 
des  écarts  qu'il  commet,  c'est  le  gouvernement  qui  est  res- 
ponsable des  écarts  qu'il  ne  contient  pas. 

Il  devient  solidaire. 

Même  quand  cela  lui  coûte,  il  lui  faut  donc  frapper. 

Une  main  invisible  conduit  sa  main  et  l'oblige  de  la  lever 
d'autant  plus  haut  qu'il  voudrait  la  tenir  plus  bas. 

Cette  main  invisible,  c'est  celle  de  la  logique  inexorable. 

C'est  ainsi  que  s'explique  le  double  avertissement  reçu 
par  le  Constitutionnel. 

Dans  la  voie  où  l'on  s'est  engagé,  et  cette  voie  remonte 
assez  haut,  car  elle  remonte  à  la  loi  contre  la  liberté  de  la 
presse,  présentée  le  11  juillet  1848  par  M.  Senard,  ministre 
de  l'intérieur,  dans  cette  voie,  il  faut  s'y  attendre,  le  journa- 
lisme, successivement  frappé,  est  condamné  logiquement  à 
succomber,  à  moins  qu'il  ne  se  relève  entièrement  libre,  ce 
qui  est  peu  probable  et  encore  moins  prochain. 

Dès  que  le  journalisme  n'existe  pas  en  vertu  d'un  prin- 
cipe inviolable  ;  dès  qu'il  n'est  pas  l'exercice  incontesté 
d'un  di-oit  incontestable,  il  est  à  la  merci  des  plus  petits 
événements  et  des  plus  vains  prétextes.  Un  complot,  une 
tentative  d'insurrection,  une  guerre,  une  complication,  que 
sais-je!  suffisent  et  au-delà  pour  qu'on  le  suspende,  ce  qui 
est  un  moyen  de  le  supprimer  analogue  à  celui  du  fonc- 
tionnaire qu'on  destitue,  en  disant  :  appelé  à  d'autres 
fonctions. 

Qui  pourrait  s'abuser  jusqu'à  croire  qu'il  ne  surviendra 
dans  l'avenir  aucune  complication  de  nature  à  motiver  cette 
mesure  sous  le  nom  de  nécessité  temporaire? 

En  tout  cas,  ce  n'est  pas  moi  qui  me  berce  de  cette  il- 
lusion. 

Dès  le  lendemain  du  jour  où  sept  millions  et  demi  de  voix 
sont  venues  conférer  à  l'auteur  de  l'acte  du  2  décembre  le 


488  1858. 

pouvoir  conslituant,  j'ai  déclaré  et  imprimé  que  la  logique 
du  régime  nouveau  menait  logiquement  au  remplace- 
ment de  tous  les  journaux  quotidiens  par  le  Moniteur  uni- 
versel, et  de  la  polémiijue  journalière  par  la  publicité  of- 
ficielle. 

Je  persiste  dans  cette  opinion  ;  il  était  de  l'intérêt  de  tous 
les  journaux  de  l'appuyer,  car,  lorsqu'il  y  a  impuissiuice 
démontrée  de  résister,  c'est  la  veille  et  non  le  lendemain  de 
la  déroute  qu'il  faut  essayer  de  capituler. 

Si  on  n'en  sauvait  pas  ainsi  la  liberté,  du  moins  on  en  sau- 
vait la  propriété.  Vaut-il  donc  mieux  perdre  l'une  et  l'autre? 

Tel  qu'il  existe  présentement,  le  Moniteur  est  à  la  foijs  le 
plus  petit  et  le  plus  cher  de  tous  les  journaux. 

Il  est  grand  comme  la  moitié  de  la  Presse,  et  il  coûte 
112  francs  par  an,  lorsque  la  Presse  ne  coûte  par  an  que 
40  francs. 

Pourquoi  le  Moniteur  coûte-t-il  112  francs'?— Nul  ne 
saurait  le  dire,  carde  tous  les  journaux  c'est  celui  qui  a  le 
moins  de  frais  de  rédaction;  même  on  pourrait  ajouter  qu'il 
n'en  a  pas  du  tout. 

11  est  question  de  réduire  à  40  francs  le  prix  du  Moniteur. 

Demi-mesure  et  fausse  mesure,  qui  aboutira  à  assimiler 
le  Moniteur  universel  à  ce  que  fut  le  Moniteur  parisien. 

On  le  fera  décheoir,  voilà  tout. 

Ou  il  faut  laisser  les  choses  telles  qu'elles  sont,  ou  il  faut 
réduire  h  18  francs  le  prix  du  Moniteur. 

Rien  n'est  plus  facile. 

Que  coûte  la  feuille  de  papier?  —  3  centimes. 

Que  coûte  l'impression?  —  1  centime. 

Total  :  4  centimes  multipliés  par  360  jours,  soit  14  francs 
40  centimes. 

14  francs  40  centimes  est  donc  le  prix  de  revient  du  Mo- 
niteur universel,  dispensé  des  frais  de  timbre  et  des  droits 
de  poste. 

A  18  francs  par  an,  payables  par  numéro  \\  raison  de 
5  centimes  remis  au  facteui",  le  moindre  cliinVe  de  tirage 
auquel  s'élèverait  le  Moniteur  étant  100.000  exemjilaii'es, 


L'UNITÉ  DE  PRESSE.  489 

les  propriétaires  y  gagneraient  encore  300.000  francs  pai' an. 

Comme  on  le  voit,  ils  ne  seraient  pas  à  plaindre  et  pour- 
raient fort  bien,  h  raison  de  l'exemption  des  droits  de 
timbre  cl  de  poste  qui  leur  serait  accordée  par  le  gouver- 
nement, être  obligés  par  lui  d'indemniser  les  journaux  ac- 
tuellement existants  qui  cesseraient  de  paraître;  mais  on 
fait  mal  les  choses  lorsqu'on  les  fait  petitement. 

Je  serais  donc  d'avis  que  le  gouvernement,  adoptant  une 
base  d'évaluation,  indemnisât,  comme  cela  a  lieu  dans  tous 
les  cas  d'expropriation  pour  cause  d'utilité  publique,  ceux 
des  journaux  qui  renonceraient  à  paraître  et  laisseraient  au 
Moniteur  le  soin  de  servir  leurs  abonnés. 

Alot^s  l'épreuve  du  régime  nouveau  serait  complète  et 
par  suite  décisive,  car  il  n'y  a  de  décisive  que  l'épreuve  qui 
n'a  pas  été  faite  à  demi. 

Ce  serait  ensuite  au  gouvernement  à  prendre  toutes  les 
mesures  pour  que  le  Moniteur  universel,  n'entrant  jamais 
dans  la  polémique,  fût  la  publicité,  toute  la  publicité,  rien 
que  la  publicité,  et  que  cette  publicité  fût  comme  autrefois 
la  femme  de  César,  qu'elle  ne  pût  jamais  être   soupçonnée. 

Voilà  ce  que  conseille  et  ce  que  prescrit  la  logique  :  le 
fera-l-on  ? 

—  Non,  on  ne  le  fera  pas;  on  préférera  le  compliqué  au 
simple,  l'arbitraire  à  l'absolu. 

Et  ce  sera  fâcheux  pour  tout  le  monde  :  fâcheux  pour  le 
public  ;  fâcheux  pour  le  gouvernement,  fréquemment  con- 
traint d'avertir  les  journaux;  fâcheux  pour  les  journaux, 
constamment  exposés  à  être  suspendus;  fâcheux  pour  le 
public,  ([ui  ne  sait  plus  mainlenant,  quand  il  s'abonne  à  un 
journal  quel  qu'il  soit,  s'il  n'en  sera  pas  privé  avant  l'é- 
chéance de  son  al3onnement. 

Pourquoi  donc  ne  pas  faire  ce  que  prescrit  la  logique? 

IX. 

12  juin  1852. 

Que  de  lois  violentes  et  inefficaces  on  a  fait  contre   la 


490  1858. 

presse,  tandis  qu'il  n'y  en  avjiil  qu'une  seule  à  faire  en  ces 
termes  si  simples  : 

«  Quiconque  proposera  de  supprimer,  de  changer  ou  d'améliorer  soit 
une  loi,  soit  une  institution,  soit  une  taxe  en  vigueur,  sera  tenu,  sous  peine 
d'amende,  de  formuler  en  termes  précis  comment  il  remplace,  change  ou 
améliore  cette  taxe,  cette  institution  ou  cette  loi.  » 

C'était  l'unique  loi  que  nous  demandions,  en  18'i8,  qu'on 
fît  au  lieu  de  reconstruire  encore  et  toujours  en  vain  Tédi- 
fice  d'une  législation  trois  fois  relevée.  Cette  loi  n'a  pas  été 
faite  ;  elle  reste  à  faire. 


13  juin  1852. 

La  Gazette  de  France  préfère  le  régime  de  la  polémique 
restreinte  au  régime  de  la  publicité  officielle,  le  régime  de 
l'avertissement  et  de  la  suspension  au  remplacement  de 
tous  les  journaux  par  le  Moniteur  universel,  avec  indemnité 
préalable. 

A  cet  égard,  les  opinions  sont  complètement  lil)res,  et  les 
illusions  parfaitement  permises. 

Mais  la  Gazette  de  France  s'abuse  étrangement  si  elle  croit 
qu'on  la  laissera  longtemps  célébrer  les  vertus  et  les  avan- 
tages de  la  légitimité,  même  sous  la  forme  de  réticences 
transparentes.  A-t-elle  donc  oublié  que  le  20  août  1848,  elle 
fut  considérée  comme  un  danger  public  et  supprimée  par 
]\1.  le  général  Cavaignac,  ayant  i)uur  ministres  xM®  Senard, 
minisire  de  l'intérieur,  et  M®  Marie,  ministre  de  la  justice? 
Cependant  M.  Armand  Marrast,  ex-rédacteur  en  chef  de  la 
Tribune  et  du  National,  était,  à  cette  époque,  président  de 
l'Assemblée  constituante  ! 

La  Gazette  de  France  ne  connaîtrait-elle  donc  pas  le  dé- 
cret du  27  nivôse  an  VIll  (17  janvier  1800),  ainsi  conçu  ? 

«   Art.  !'•''■.  Le  ministre  de  la  police  ne  laissera,  pendant  toute  la  durée 

de  la  guerre,   imprimer,  publier  et  distribuer  que  les  journaux  suivants  : 

»  Le  Monileur  univenel,  le  Journal  des  Débals  el  des  décrets.. .,  le  Journal 


L'L.MTE  DE  PRESSE.  491 

de  Paria...  la  Gazelle  de  France  e:  les  journaux  s'occupant  exclusivement 
des  sciences,  ai-ts,  littérature,  commerce,  annonces   et  avis. 

))  Art.  2.  Le  ministre  de  la  police  générale  fera  incessamment  un  rup 
port  sur  tous  les  journaux  qui  s'impriment  dans  les  autres  départements. 

»  Art.  3.  Le  ministre  de  la  police  veillera  à  ce  qu'il  ne  s'imprime  au- 
cun nouveau  journal  dans  le  département  de  la  Seine  et  dans  les  autres 
départements  de  la  République. 

»  Art.  4.  Les  propriétaires  et  rédacteurs  dos  journaux  conservés  par  le 
présent  arrêté  se  présenteront  au  ministère  de  la  police  pour  justifier  de 
l;i  qualité  de  citoyens  français,  de  leur  domicile  et  de  leur  signature,  et 
promettront  tidélité  à  la  Constitution. 

))  Art.  5.  Seront  supprimés  sur-le-cbnmp  tous  les  journaux  qui  insére- 
ront des  articles  contraires  au  respect  dû  au  pacte  social,  à  la  souverai- 
neté du  peuple  et  à  la  gloire  des  armées,  ou  qui  publieront  des  invectives 
contre  les  gouvernements  et  les  nations  amis  ou  alliés  de  la  République, 
lors  même  que  ces  articles  seraient  extraits  de  feuilles  étrangères.  » 

La  Gazette  de  France  n'aurait-olle  donc  pas  lu  ce  que  dit 
M.  Thiers  de  cet  arrêté  dans  son  Histoire  du  Considat  et  de 
VEmpire  (t.  I,  p.  214  à  216)  ? 

«  Un  peu  avant  la  clCture  de  la  session,  le  premier  consul  prit,  h  l'é- 
gard de  la  presse  périodique,  une  mesure  qui  aujourd'hui  ne  serait  rien 
moins  qu'un  phénomène  impossible,  mais  qui  alors,  grâce  au  silence  de 
la  Constitution,  était  une  mesure  tout-à-fait  légale,  et,  grfice  à  l'esprit  du 
temps,  à  peu  près  insignifiante. 

»  ...  Cette  mesure,  qui  paraîtrait  si  extraordinaire  aujourd'hui,  fut 
accueillie  sans  murmure  et  sans  étonncment,  car  les  choses  n'ont  de  va- 
leur que  par  l'esprit  qui  règne.  » 

Ces  ligues  ne  seraient  pas  signées  de  M.  Thiers,  qu'on  y 
reconnaîtrait  tout  de  suite  l'historien  idolâtre  du  fait. 

11  y  a  deux  politiques  :  l'une  qui  subordonne  les  principes 
aux  considérations  ;  l'autre  qui  subordonne  les  considéra- 
lions  aux  principes  ;  la  première  qui  se  résume  dans  le  mot 
NÉCESSITÉ  ;  la  seconde  qui  se  retranche  dans  le  mot  liberté. 

La  marche  de  l'une  et  de  l'autre  est  tracée  d'avance 
comme  les  deux  lignes  d'un  angle  ouvert.  On  peut  donc  la 
mesurer  avec  certitude. 

La  Nécessité,  l'ayant  emporté  sur  la  Liberté,  ne  pourra 
pas  s'arrêter  à  mi-chemin.  Les  journaux  sont  tous  appelés 
à  disparaître  successivement,  moins  le  Moniteur  universel  ; 


192  18S». 

ils  peuvent  s'y  résigner,  mais  ils  ne  doivent  pas  se  le  dissi- 
muler. 

Toute  la  question  se  réduit  donc  à  ces  deux  termes  : 
Vaut-il  mieux  que  cette  suppression  ait  lieu  successive- 
ment et  arbitrairement  qu'immédiatement  et  absolument? 

La  Gazette  de  France  préfère  la  suppression  successive  et 
arbitraire  à  l'expropriation  immédiate  et  absolue  avec  in- 
demnité préalable.  L'Assemblée  nationale  est  de  cet  avis. 
Nous  le  trouvons  tout  simple;  mais  ce  que  nous  trouvons 
moins  simple,  c'est  que  le  plaisir  de  décocher  un  trait  inju- 
rieux fasse  oubliera  la  feuille  fusioiuiaire qu'après  l'acte  du 
2  décembre,  la  Presse  fut  le  seul  journal  qui.  prêchant 
d'exemple,  insista  pour  que  tous  les  journaux  opposés  à 
celte  manière  de  l'entrer  dans  le  droit  en  sortant  de  la  lé- 
galité s'abstinssent  de  paraître. 

Quoique  non  supprimée,  la  Presse  ferma  ses  ateliers  et 
ne  les  rouvrit  que  par  suite  d'un  jugement  rendu  le  11 
décembre  1851  par  le  tribunal  de  la  Seine. 

VAsseniblée  nationale  et  ses  rédacteurs  ont-ils  donné  le 
môme  exemple  et  tenu  la  même  conduite  ? 

Au  surplus,  nous  n'insisterons  pas.  La  disparition  de  la 
Presse  est  un  sacrifice,  quelque  considérable  qu'il  soit,  au- 
quel nous  sommes  depuis  longtemps  préparé  ;  mais  ce  sur 
quoi  nous  insisterons,  c'est  sur  la  nécessité  de  ne  pas  ré- 
duire à  demi  le  prix  du  Moniteur. 

Si  on  le  dispense  des  droits  de  timbre  et  des  frais  de 
poste,  il  ne  doit  pas  coûter  plus  de  18  francs  par  an,  soit 
5  centimes  par  jour. 

Si  nous  revenons  sur  ce  point,  c'est  que  nous  ne  nous  dis- 
simulons pas  que  le  Moniteur  à  40  francs  sera  un  coup  d'é- 
pée  donné  dans  l'eau,  et  que  nous  ne  voulons  pas  qu'on 
puisse  nous  imputer  cet  insuccès  en  disant  faussement  que 
le  Moniteur  à  iO  francs  a  été  la  réalisation  du  projet  remis 
par  nous,  en  1831,  à  M.  Casimir  Périer. 

Rigoureusement,  le  ,l/o??/Ycî/r  pourrait  se  publiera  12  fr. 
par  an.— De  12  à  18  francs,  il  y  a  6  francs  de  marge.  6  francs 
(le  marge  sur  100,000  abonnés,  c'est  600,000  francs  !  6  francs 


L'UNITÉ  DE  PRESSE.  493 

de  marge  sur  200,000  abonnés,  c'est  1,200,000  francs  !  Dira- 
t-on  que  ce  sont  des  chiffres  fabuleux  ?  En  1848,  un  journal, 
la  Liberté^  ne  coûtant  que  18  francs  par  an,  vit,  en  moins 
de  deux  mois,  son  tirage  journalier  dépasser  100,000  exem- 
plaires. L'expérience  est  donc  venue  confirmer  pleinement 
l'exactitude  des  chiffres  et  des  prévisions  de  l'auteur  de  la 

NOTE    REMISE   A  M.    CASIMIR    PÉRIER  CU  1831. 

En  réalité,  le  prix  de  la  Liberté  n'était  pas  de  18  francs 
par  an,  mais  seulement  de  10  Ir.  80  c.  par  an,  puisque  la 
Liberté  se  vendait  3  centimes  seulement  par  numéro  aux 
vendeurs,  qui  la  revendaient  5  centimes  au  public.  Ce  que 
la  Liberté  a  pu  faire  à  raison  de  3  centimes  par  numéro, 
soit  10  francs  80  centimes  par  an,  comment  le  Moniteur  ne 
pourrait-il  pas  le  faire  à  raison  de  5  centimes  par  numéro, 
soit  18  francs  par  an?  Nous  le  répéterons  une  dernière  fois: 
à  18  francs  par  an,  le  Moniteur  peut  rapporter  plus  d'un 
million  annuel  de  bénéfices. 


XL 


17  juin  1852. 

Oui  le  croirait  !  C'est  VUnion  qui  ne  veut  pas  que  se  fasse 
l'expérience  d{\  journal  unique,  l'expérience  du  Moniteur 
universel.  Le  docte  M.  Laurcntie,  que  celte  idée  révolte  et 
indigne,  ne  connaîtrait-il  donc  pas  les  deux  arrêts  ci-après, 
des  6  et  7  mai  1789  : 

ARRÊT   DU   CONSEIL  d'ÉXAT  DU  ROI,  SUR  LA  VENTE  DES   LIVRES 
ET  JOURNAUX. 

«  Le  roi,  étant  informé  qu'on  distribue  dans  le  public  plusieurs  pros- 
pectus d'œuvres  périodiques  pour  lesquels  il  n'a  été  accordé  aucune  per- 
mission, a  résolu  de  i-éprimer  un  abus  aussi  contraire  au  bon  ordre  qu'aux 
règlements  delà  librairie. 

»  Fait  en  conséquence,  Sa  Majesté,  très  expresses  inhibitions  et  défenses 
à  tous  imprimeurs,  libraires  ou  autres,  d'imprimer,  publier  ou  distribuer 
aucun  prospectus,  journal  ou  autre  feuille  périodique,  sous  quelque  déno- 
mination que  ce  soit,  à  moins  qu'ils  n'en  aient  obtenu  une  permission  ex- 
presse de  S.  M. 


494  1858. 

»  Fait  au  conseil  d'État  du  roi,  S.  M.  y  étant,  tenu  à  Versailles,  le  « 
mai  1789.  »  (Moniteur,  1789,  p.  13.) 

NOUVEL    ARRÊT   DU    CONSEIL  d'ÉTAT  DU   KOI,    QUI    SUPPRIME   LE   K'     1er 

d'une  feuille  périodique  ayant  pour  TITRE  États-Géiiéraux,  ET 

Qi;i   FAIT    DÉFENSE   EXPRESSE    d'EN    PUBLIER  LA    SUITE. 

«  Le  roi,  par  son  arrêt  du  6  de  ce  mois,  en  ordonnant  l'exécution  des 
règlements  de  la  librairie,  a  défendu  l'impression,  publication  et  distribu- 
tion de  tous  prospectus,  journaux  ou  autres  feuilles  périodiques  qui  ne  se- 
raient pas  revêtus  de  sa  permission  expresse;  mais  S.  M.  étant  informée 
qu'on  a  osé  répandre  dans  le  public,  en  vertu  d'une  souscription  ouverte 
sans  aucune  autorisation  et  sous  la  forme  d'un  ouvrage  périodique,  un  im- 
primé portant  n°  le"",  et  ayant  pour  titre  États-Généraux  ..,  a  cru  devoir 
marquer  parùculièrement  son  improbation  sur  un  écrit  aussi  condamnable 
au  fond  qu'il  est  répréheusible  dans  la  forme.  A  quoi  voulant  pourvoir, 
ouï  le  rapport  et  tout  considéré,  le  roi  étant  en  son  conseil, de  l'avis  de  M.  le 
gai'de  des  sceaux,  a  supprimé  et  supprime  ledit  imprimé  comme  injurieux, 
et  portant  avec  lui,-  sous  l'apparence  delà  liberté,  tous  les  caractères  de  la 
licence  ;  défend  à  tous  imprimeurs,  libraires,  colporteurs  et  autres,  de  ven- 
dre, publier  et  distribuer  ledit  imprimé,  sotis  peine  d'interdiction  de  leur 
état  ;  ordonne  S.  M.  à  toutes  personnes  qui  poui-raient  avoir  des  exem- 
plaires de  les  porter  au  greffe  du  conseil  pour  y  être  supprimés 

»  Fait  au  conseil  d'État  du  roi...,  ce  7  mai  1789.  » 

Cet  écrit,  aussi  condamnable  au  fond  que  réprchensible 
dans  la  forme,  qui  avait  osé  le  répandre  ?— C'était  miuabeau, 
l'époiidant  le  kMidomain  ce  qui  suit  : 

«  Xoramé  votre  représentant  aux  États-Généraux,  je  vous  dois  un 
compte  particulier  de  tout  ce  qui  est  relatif  aux  affaires  publiques.  Puis- 
qu'il m'est  pliysiquement  impossible  de  remjdir  ce  devoir  envers  vous 
tous  autrement  que  par  la  voie  de  l'impression,  souffrez  que  je  publie 
cette  correspondance...  Chaque  membre  des  États- Généraux  devant  se 
considérer,  non  comme  le  député  d'un  ordre  ou  d'un  district,  mais  comme 
le  procureur  fondé  de  pouvoirs  de  la  nation  entière,  il  manquerait  au 
premier  do.  ses  engagements  s'il  ne  l'instruisait  de  tout  ce  qui  peut  l'in- 
téresser ;  personne,  sans  exception,  ne  pourrait  s'y  opposer  sans  se  rendre 
coupable  du  crime  de  lèse-majesté  nationale,  puisque  même,  de  particulier 
à  particulier,  ce  serait  une  injustice  des  plus  atroces. 

»  J'avais  cru  qu'un  journal,  qu'on  a  annoncé  dans  son  prospectus 
comme  devant  «'trc  rédigé  par  quelques  membres  des  Etats-Généraux, 
pourrait,  jusqu'à  un  certain  point,  remplir  envers  la  nation  ce  devoir 
commun  à  tous  les  députés  ;  mais  le  ministère  vient  de  donner  le  scan- 
dale public  de  doux  arrêts  du  conseil,  dont  l'un,  au  mépris  avoué  du  ca- 
ractère de  ses  rédacteurs,  supprime  la  feuille  des  États-Généraux,  et  dont 
l'autre  défond  la  publication  des  écrits  périodiques. 


L'UNITE  DE  PRESSE.  495 

»  Il  est  heureux,  messieurs,  qu'on  ne  puisse  imputer  au  monarque  ces 
proscriptions  que  les  circonstances  rendent  encore  plus  criminelles.  Per- 
sonne n'ignore  aujourd'hui  que  les  arrêts  du  conseil  sont  des  faux  éter- 
nels, où  les  ministres  se  permettent  d'apposer  le  sceau  du  roi  ;  on  ne  prend 
pas  même  la  peine  de  déguiser  cette  étrange  malversation,  tant  il  est  vrai 
que  nous  en  sommes  au  point  où  les  formes  les  plus  despotiques  marchent 
aussi  rondement  qu'une  administration  légale  ! 

*  Vingt- cinq  millions  de  voix  réclament  la  liberté  de  la  presse  :  la  nation 
et  le  roi  demandent  unanimement  le  concours  de  toutes  les  lumières.  Eh 
hion  !  c'est  alors  qu'après  nous  avoir  leurrés  d'une  tolérance  illusoire  et 
perfide,  un  ministère  soi-disant  populaire  ose  effrontément  mettre  le  scellé 
sur  nos  pensées,  privilégier  le  trafic  du  mensonge,  et  traiter  comme  ob- 
jet de  contrebande  l'indispensable  exportation  delà  vérité. 

»  Que  la  tyrannie   se  montre  avec  franchise,  et  nous  verrons  alors  s 
nous  devons  nous  raidir  ou  nous  envelopper  la  tête. 
»  Je  continue  le  journal  des  Etats-Généraux. 

))  MIEABEAU.   » 

Le  célèbre  apologiste  des  rigueurs  salutaires,  M.  Lauron- 
tie,  croirait-il  donc  que  nous  ne  savons  pas  que  la  première 
ordonnance  de  la  Restauration,  datée  du  10  juin  1814,  fut 
pour  maintenir  la  législation  impériale  sur  la  presse,  et  la 
seconde,  datée  du  21  octobre  1814,  fut  pour  assujettir  à  la 
censure  préalable  tous  les  écrits  au-dessous  de  20  feuilles 
d'impression  ? 

Que  M.  Laurcntie  et  VUnion  se  taisent  donc,  lorsqu'il  est 
question  de  liberté  de  la  presse  !  Ils  n'ont  pas  la  parole  et 
n'ont  pas  le  droit  de  la  prendre.  Les  légitimistes  n'ont 
Jamais  su  que  suppi'imer  ou  trahir  la  liberté.  Si  peu  qu'on 
leur  en  laisse,  on  leur  en  laissera  toujours  plus  qu'ils  n'en 
conserveraient  le  lendemain  de  leur  retour. 


XII. 


2  juillet  1852. 

On  s'attendait  généralement  à  ce  que  le  numéro  du  Mo- 
niteur universel  qui  paraîtrait  aujourd'hui  ne  ressemblerait 


496  4SS« 

pas  à  celui  d'hier.  Celle  aUenle  u  été  trompée.  Le  Moniteur 
n'avait  rien  promis,  il  a  tout  tenu.  II  n'y  a  de  plus  que  72fr. 
de  moins  (40  fr.  au  lieu  de  112  francs). 

Mais  qu'y  a-t-il  dans  la  presse  officieuse  de  plus  que 
dans  la  presse  officielle  ? 

Lisez  la  Patrie! 

Lisez  le  Pays! 

Rien  de  plus,  sauf  quelques  adulations  stéréotypées  à  l'u- 
sage de  tous  les  pouvoirs  et  de  tous  les  ministres  qui  se 
succèdent.  Aussi,  désormais,  qui  voudra  payer  la  Patrie  et 
le  Pays  plus  cher  que  ce  que  coûte  maintenant  le  Moniteur 
universel  ?  —  Personne. 

Donc,  avant  peu  de  temps,  il  n'y  aura  plus  que  la  presse 
officielle  et  que  la  presse  indépendante  ;  la  presse  officieuse 
aura  disparu. 

Curieuse  expérience  que  celle  à  laquelle  assiste,  en  ce 
moment,  la  France  ! 

Encore,  si  celle  expérience  était  instructive!  Mais  que 
peut-elle  nous  apprendre  de  plus  que  ce  que  nous  devions 
parfaitement  savoir,  en  1848,  après  les  épreuves  si  con- 
cluantes de  la  République  aînée,  du  Directoire,  du  Consu- 
lat, de  l'Empire,  de  la  Restauration  de  1814  el  de  la  Monar- 
chie de  1830? 


XUl. 


21  août  1852. 

On  juge  de  l'arhre  par  ses  fruits.  Nous  jugeons  d'un  gou- 
vernement par  la  liberté.  Le  moins  bon  est  celui  qui  la  res- 
treint; le  meilleur  est  celui  qui  l'étend.  C'est  à  celle  me- 
sure que  nous  avons  juge  tous  les  gouvernements  el  tous 
les  mininistères  qui  se  sont  succédé  en  France  dejuiis  que 
nous  tenons  une  plume.  Jamais  celte  mesure  ne  nous  a 
trompé.  Jamais  nous  n'avons  subordonné  la  liberté  à  au- 
cune considération,  à  aufuine  circonstance,  à  aucune  néces- 


L'UNITÉ  DE  PRESSE.  497 

site  :  qu'il  s'agisse  de  l'attentat  Fieschi  et  des  lois  de  sep- 
leml)re  1835;  qu'il  s'agisse  dos  jésuites  et  de  la  feiiuoture 
de  leuis  établissements;  qu"il  s'agisse  des  légitimistes  et  de 
leur  visite  à  Belgrave-Square  !  Toujours  nous  avons  subor^ 
donné  à  la  liberté  toutes  les  considérations,  toutes  les  cir- 
constances, toutes  les  nécessités.  C'est  là  un  fait  attesté  par 
tous  les  votes  de  quinze  années  de  vie  parlementaire  et  par 
tous  les  travaux  de  quinze  années  de  presse  périodique. 
Or,  Pascal  l'a  dit  :  «  Rien  n'est  brutal  comme  un  fait.  »  Il 
faut  donc  que  l'Assemblée  nationale  en  prenne  son  parti. 

Ce  n'est  pas  notre  faute,  à  nous,  si,  le  24  février  1848,  la 
royauté  de  1830  s'est  laissée  choir  plus  misérablement  encore 
que,  le  27  juillet  1830.  la  royauté  de  1814!  Les  fautes  que 
commettent  les  gouvernementsies  regardent;  nousn'en  som- 
mes pas,  nous  n'en  saurions  être  responsable.  Nous  sommes 
au  service  de  la  liberté.  Nous  ne  sommes  pas  au  leur.  Ja- 
mais la  politique  ne  nous  a  trouvé  ni  dans  les  rangs  des 
optimistes  qui  creusent  l'ornière,  ni  dans  les  rangs  des  pes- 
simistes qui  creusent  le  goutlre.  Jamais  nous  n'avons  cons- 
piré, toujours  nous  avons  averti,  et  toujours  à  temps.  Est- 
ce  faux  ?  Nous  posons  la  question  à  nos  ennemis  comme  à 
nos  amis,  et  nous  l'appliqifNis  au  présent  et  à  l'avenir  aussi 
bien  qu'au  passé. 

Est-il,  dans  toute  la  presse  parisienne,  un  autre  journal 
qui  pourrait  interpeller  en  ces  termes  tous  ses  contradic- 
teurs, en  leur  portant  le  défi  d'y  répondre  catégorique- 
ment ? 

La  preuve  de  la  justesse  de  nos  idées  par  l'application  du 
contraire  était  peut-être  encore  nécessaire.  L'expérience  a 
lieu,  et,  si  cher  qu'elle  nous  coûte,  nous  ne  nous  plaindrons 
pas  qu'elle  nous  ait  coûté  trop  cher,  si  cette  expérience  est 
définitive. 

Le  régime  actuel  de  la  presse  périodique  est  celui  qu'ont 
réclamé  VAsseniblée  nationale,  le  ConslitutionneU  le  Journal 
des  Débats,  la  Patrie,  le  Pays,  le  Siècle,  VUinon,  VUnivers; 
c'est  celui  de  la  liberté  réglementée  par  l'infaillibilité  pré- 
sumée. Eh  bien  !  nous  le  demandons  :  A  .quoi  servent  ces 

X.  •  Si 


198  185». 

journaux?  S'ils  ne  paraissaient  plus,  quel  vide  leur  dispa- 
rition laisserait-elle?  Leurs  nouvelles  sont-elles  plus  sûres 
ou  plus  rapides  que  celles  du  Moniteur  universel?  Donnent- 
ils  plus  de  garanties  que  lui  ?  Non,  non  ! 

Pourquoi  donc  des  journaux  où  il  n'y  a  pas  une  ligne  ii 
citer,  pas  une  ligne  à  relever? 

Encore  une  fois,  sous  le  régime  actuel,  il  n'y  avait  de  lo- 
gique que  la  publication  exclusive  du  Moniteur  universel, 
et  ce  qui  le  démontre  clairement,  c'est  que  les  journaux  qui 
ont  prétendu  que  nous  avions  tort  prouvent  chaque  matin 
(pie  nous  avions  raison. 

Ce  sera  bien  plus  évident  encore  lorsque  le  Paijs^  qui  est 
dans  les  douleurs  d'enfantement  de  la  montagne  accou- 
chant d'une  souris,  sera  venu  à  bout  de  ressusciter  VÉpo- 
que,  qui,  après  avoir  dévoré  plus  de  600,000  fr.  pour  acqué- 
rir moins  de  0,000  abonnés,  les  fit  servir  par  la  Presse. 


XIV 


21  août  1852. 

Le  Times  est,  de  la  part  du  Moniteur,  l'objet  de  la  décla- 
ration suivante  : 

«  Plusieurs  fois  déjà  nous  avons  eu  l'occasion  de  signaler  la  mal- 
veillance de  certains  articles  des  journaux  anglais  pour  le  gouvernement 
français  :  tant  qu'elle  ne  frappait  que  les  personnes,  nous  avons  gardé  le 
silence  ;  mais  aujourd'hui  elle  s'attaque  à  la  nation  tout  entière,  et  la  ré- 
ponse est  un  devoir. 

»  Le  Times  a  consacré  un  long  article  d'un  de  ses  derniers  mnnéros  à 
accumuler  les  outrages  contre  la  France  ;  il  la  compare  au  Bas-Empire, 
et  la  condamne  à  une  enfance  éternelle. 

»  Si  le  Times  était  l'organe  d'un  peuple,  le  nôtre  pourrait  s'émouvoir 
de  ses  attaques  ;  mais,  depuis  le  2  décembre,  interprète  passionné  des 
liartis  hostiles,  cette  feuille  ne  représente  plus  qu'une  opposition  intéres- 
sée ;  alors  quelle  créance  donner  à  ses  jugements?  quelle  raison  do  les 
subir  ? 

»  Qui  croirait,  en  effet,  comme  ose  le  prétendre  le  Times,  que  nous 
sommes  déshérités  de  tous  nos  droits  et  que  la  vie  politique  n'existe  plus 
pour  nous?  Le  suffrage  universel  en  France  est  l'exercice  le  plus  illimité 
pour  un  peuple  de  la  faculté  d'élire. 


L'unith:  de  presse.  4yy 

»  Nous  l'uvon?  ilit,  le  Timps  n'est  pas  pour  nous  lorganc  ilo  hi  nation 
au  nom  de  laquelle  il  prétemlrait  parler.  Loin  tle  nous  donc  la  pensée  de 
récriminer  contre  les  institutions  anglaises.  Mais  d'autres  moins  bien  in- 
tentionnés ne  poiirraient-ils  le  faire  ?  Ne  pourraient-ils  demander  au  Timea 
si  l'Angleterre  peut  opposer  au  calme  et  à  Tordre  de  notre  suffrage  uni- 
versel son  suffrage  restreint  et  ses  élections  s'accomplissant  au  milieu  des 
scandales  d'un  honteux  agiotage  ? 

»  Ne  pourrait-on  dire  au  Times  qu'en  Angleterre,  presque  toujours,  les 
sièges  du  Parlement  appartiennent  aux  plus  riches  ;  qu'en  France,  ils 
sont  à  tous  indistinctement  ;  que  là  la  fortune  décide  ;  qu'ici  le  peuple 
choisit  ;  que  chez  nous  tout  est  l'expression  de  la  volonté  nationale  ;  que 
chef  de  l'Etat,  Corps  législatif,  conseils  généraux  des  départements,  con- 
seils d'arrondissement,  conseils  municipaux,  tout  est  élu  par  l'univer- 
salité des  citoyens  ;  que,  de  l'autre  côté  du  détroit,  au  contraire,  tout  se 
rossent  de  l'inégalité  des  fortunes  comme  de  la  restriction  des  droits? 

»  Le  Times  peut  appeler  enfance,  ^i  bon  hii  semble,  ce  premier  essai 
(le  la  liberté  la  plus  large  ;  mais  prenJ-il  bien  son  temps  pour  tirer  va- 
nité d'un  système  qui  amène  à  redouter  le  vote  au  grand  jour  et  à  deman- 
der la  substitution  du  vote  secret  à  l'élection  publique  ? 

»  Sous  la  monarchie  de  1830,  le  Times  applaudissait  aux  journées  de 
juillet;  après  le  24  février,  il  approuvait  les  ovations  républicaines;  était- 
ce  à  cause  des  conquêtes  faites  par  le  peuple  ?  Non,  c'était  à  cause  du 
sang  qu'il  avait  perdu.  Ses  glorifications  d'alors  étaient  aussi  suspectes 
que  ses  dénigrements  d'aujourd'hui  sont  odieux. 

»  Le  sarcasme  contre  le  15  août  était  donc  l'effet  naturel  de  l'antipa- 
thie et  du  calcul. 

»  Vainement  a-t-on  fait  au  chef  de  l'État  les  propositions  de  fètev  les 
anniversaires  du  10  décembre  1848,  des  2  et  20  décembre  1851.  Il  n'a 
voulu  ni  de  l'une,  parce  qu'il  s'agissait  de  lui  seul  et  de  son  triomphe  ;  ni 
de  l'autre,  parce  qu'il  s'y  mêlait  une  pensée  douloureuse,  et  qu'avant 
tout  il  voudrait  ensevelir  dans  l'oubli  jusqu'au  dernier  souvenir  de  nos 
discordes  civiles.  L'anniversaire  du  15  août  a  été  seul  consacré,  et,  par  un 
heureux  rapprochement,  il  s'est  trouvé  que  la  fête  de  la  Vierge,  patronne 
de  la  France,  se  célébrait  le  même  jour  que  celle  de  l'empereur.  Le  pays 
a  compris  cette  noble  pensée  et  s'y  est  associé  partout  avec  enthousiasme. 

»  Voil.à  le  secret  de  cette  polémique  envenimée  du  Times.  Loin  de  nous 
la  prétention  de  l'arrêter  ;  notre  prospérité,  espérons-le,  lui  en  fournira 
longtemps  la  matière.  Mais,  pour  les  hommes  sérieux,  la  vérité  manifestée 
par  les  faits  l'emportera  toujours  sur  le  pamphlet  anonyme  inspiré  par 
l'intérêt  ou  la  passion.  >; 

Cotte  déclaration  du  Moniteur  soulèvo  une  grave  ques- 
tion dont  le  Times  ne  manquera  sans  doute  pas  de  s'empa- 
rer :  celle  de  savoir  si  la  liberté  individuelle,  dans  l'exercice 
de  chacune  de   ses   adrihutions,  jouit  de  garanties  plus 


500  t85«. 

grandes  et  plus  réelles  avec  la  presse  libre  et  le  suffrage 
restreint  qu'avec  le  suffrage  universel  et  la  presse  res- 
treinte ? 

Il  y  aurait  eu  une  manière  de  répondre  victorieusement 
au  Times,  et  mieux  encore  de  prévenir  ses  attaques  :  c'eût 
été  d'asseoir  la  liberté  de  la  presse  sur  l'universalité  des 
suffrages. 

Alors  la  France  aurait  pu  dire  à  l'Angleterre,  sa  superbe 
rivale  :  Quelle  liberté  possédez-vous  que  je  ne  possède 
pas?  Plus  que  vous  j'ai  l'égalité  de  droits,  j'ai  l'unité  de  na- 
tion qui  vous  manque.  Il  y  a  chez  vous  deux  nations,  la  na- 
tion qui  vole  et  la  nation  qui  ne  vole  pas;  la  nation  qui 
concourt  h  la  loi  et  la  nation  qui  n"y  concourt  pas;  chez 
nous,  il  n'y  a  qu'une  nation,  car  quiconque  est  majeur  y 
possède  le  droit  de  voler.  Donc  la  France  passe  avant  vous. 

Le.  Moniteur  n'aura  pleinement  raison  contre  le  Times 
qu'alors  que  la  liberté  de  la  presse  n'aura,  en  France,  rien 
à  envier  à  la  liberté  de  la  presse  en  Angleterre. 

Le  pouvoir  issu  du  suffrage  universel  serait-il  donc  plus 
vulnérable  et  plus  faible  que  le  pouvoir  issu  de  l'hérédité 
monarchique?  —  Non.  Eh  bien  !  pour  l'honneur  et  l'affer- 
missement du  suffrage  universel,  que  la  presse  soit  donc  li- 
bre en  France  ! 

Sous  le  régime  actuel,  il  ne  saurait  y  avoir  d'autre  presse 
que  la  j))-esse  officielle.  Nous  avions  annoncé  que  le  Moni- 
teur universel  à  40  francs  serait  une  combinaison  qui  avor- 
terait. En  effet,  elle  a  avorté.  II  n'y  avait  de  rationnel  que 
le  Moniteur  universelh  cinq  centimes  par  jour,  soit  18  francs 
par  an,  et  l'expropriation  des  autres  journaux  pour  cause 
d'utilité  publique.  Ce  qui  se  passe  nous  donne  raison  sur 
toute  la  ligne. 

11  faut  être  conséquent,  car  si  les  hommes  ne  sont  pas 
logiques,  qu'arrivc-t-il?  Il  ariive  ({ue  les  choses  le  sont 
pour  eux. 

Donc,  ou  la  presse  recouvrera  sa  liberté  entière,  ou  elle 
jichèvera  de  la  perdre  entièrement;  ou  tous  les  journaux 


L'UNITÉ  DE  PRESSE.  501 

seront  libres,  ou  il  ne  restera  qu'un  seul  journal,  le  journal 
officiel  à  5  centimes  par  jour,  18  francs  par  an. 

Qui  est-ce  qui  répond  au  Times  ?  —  N'est-ce  pas  le  Mo- 
niteur universel  ?  —  Que  font  les  autres  journaux  ?  —  Us 
gardent  le  silence.  Est-ce  donc  pour  se  taire  que  les  jour- 
naux existent,  et  pourquoi  existent-ils  s'ils  ne  peuvent 
parler  ? 

XV. 

4  septembre  1852. 

Les  journaux  réalisent  l'idéal  de  la  liberté  de  la  presse 
telle  que  l'ont  voulue  VAssemblée  nationale,  le  Constitu 
tionnel,  le  Journal  des  Débats,  la  Patrie,  le  Pays,  le  Siècle, 
VUnion,  tous  les  journaux  enlin,  hormis  un  seul  journal 
parmi  les  survivants;  ce  journal,  est-il  besoin  de  le  nom- 
mer ? 

Les  lecteurs  peuvent  donc  se  faire  une  juste  idée  de  la  li- 
berté de  la  presse  limitée  et  réglementée,  de  l'intérêt 
qu'elle  offre  et  des  services  qu'elle  rend. 

Repoussant  loin  de  nous  le  pessimisme,  qui  est  à  l'opti- 
misme ce  que  l'ornière  de  gauche  est  à  l'ornière  de  droite, 
nous  avions  fait  un  effort  pour  espérer  que  la  presse  quo- 
tidienne, ne  pouvant  plus  passer  les  actes  à  son  crible,  y 
passerait  les  idées.  Vain  effort  !  espoir  déçu  !  Jamais  la  jjresse 
française  n'a  été  plus  superficielle.  A  peine  si  elle  effleure 
les  questions  !  Il  n'en  est  pas  une  seule  qu'elle  ait  creusée  1 
Ne  pouvant  plus  exhumer  le  passé,  il  y  avait  lieu  de  croire 
qu'elle  allait  défiù-her  l'avenir  !  Non  ;  elle  se  croise  les  bras 
et  s'accroupit,  n'osant  regarder  ni  l'avenir  ni  le  passé. 

On  chsait  autrefois  :  la  j)resse  périodique  ;  maintenant, 
c'est  la  presse  pneumatique  qu^'û  faut  dire,  car  elle  excelle  à 
faire  le  vide. 

Rien,  absolument  rien  dans  les  journaux,  pas  même  un 
mot  à  relev^er,  à  interpréter,  à  commenter. 

Partout  se  fait  le  vide  !  0  [,ui.ssance  du  vide  !  que  réussi- 
ras-tu cl  créer? 


1852. 


L'ASSEMBLÉE  NATIOyALE. 


I. 


3  it\ril  1B52. 

L'Assemblée  nationale,  journal  ('atholi(jue  dirige  par  des 
hérétiques,  journal  légitimiste  rédigé  par  des  révolutionnai- 
res, VAssemblée  nationale,  qui  ne  sert  pas  mieux  les  causes 
dont  elle  entreprend  le  triomphe  qu'elle  ne  protège  les  in- 
stitutions dont  elle  [»orte  le  titre,  VAssemblée  nationale,  qui 
aspire  à  une  Restauration,  veut  de  l'Empire  et  ne  veut  pas 
de  la  République.  Pourquoi  VAssemblée  nationale  ne  veut- 
elle  pas  de  la  République  et  pourquoi  veut-elle  de  l'Em- 
pire ?  C'est  que  l'Empire  ramène  logiquement  la  Royauté, 
tandis  que  la  République  l'exclut  rationnellement;  c'est  que 
l'hérédité  d'origine  séculaire  ne  peut  revenir  que  par  l'hé- 
rédité d'origine  populaire,  c'est  ([ue  celle-ci  serait  le  chemin 
de  celle-là.  Quoi  de  j)lus  clair  ?  Aussi  VAssemblée  nationale 
ne  pardonnc-t-elle  pas  a  la  Presse  de  s'être  mise  en  tra- 
vers des  deux  rails  nionarchicpies,  en  répétant  ces  mots  du 
discours  du  ^9  mars  18-32  :  conservoxs  la  nÉPUBLiQLK. 


n. 


1  avril  1852. 
VAssemblée  nationale,  qui  conliiuie  toujours  à  s'api)cler 
VAssemblée  nationale,  comme  si  le  2  décembre  18ljl  n'avait 
pas  eu  Heu,  commence  à  craindre  que  la  République  ac- 
tuelle, en  se  m'ideranl.  cesse  de  jtuer  le  jeu  de  la  royauté 


LA  PRESSE  SAiNS  LA  LIBERTÉ.  503 

à  venir.  En  effet,  si  la  République  n'emprisonnait  pas,  n'in- 
ternait pas,  n'éloignait  pas,  n'expulsait  pas,  ne  bannissait 
pas,  ne  transportait  pas,  les  uns  à  Lanibessa  et  les  autres  h 
Cayenne,  elle  ne  se  ferait  pas  détester,  elle  ne  provoquerait 
pas  contre  elle  la  réaction  qu'il  est  dans  la  nature  de  toute 
terreur  et  de  tout  arbitraire  de  provoquer,  un  peu  plus  tôt, 
lui  peu  plus  tard  ;  aussi  V Assemblée  nationale  appelle-t-elle, 
en  ces  termes,  un  redoublement  ou  une  reprise  de  rigueurs  ; 
«  Nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  remarquer  que  le  gouvernement 
semble  avoir  modifié  sa  politique  et  sa  conduite  vis-à-vis  du  parti  révolu- 
tionnaire et  socialiste.  Aussitôt  après  le  2  décembre,  il  avait  déployé  une 
rigueur  extrême  et  qui  certainement  avait  dépassé  le  but  à  atteindre.  En 
faisant  des  arrestations  en  masse;  en  ordonnant  la  trausportation,  sans 
jugement,  de  tous  les  individus  arrêtés;  en  éloignant  de  leurs  départe- 
ments et  même  du  territoire  français  des  hommes,  les  uns  fort  obscurs, 
d'autres  très  considérables,  uniquement  parce  qu'ils  étaient  soupçonnés 
de  professer  des  opinions  contraires  au  nouvel  ordre  de  choses,  le  gouver- 
nement usait,  et  peut-êti-e  même  eût-on  pu  dire,  en  certains  cas,  qu'il 
abusait  de  la  dictature  dont  il  avait  été  investi.  —  Mais,  peu  à  peu,  cet 
excès  de  rigueurs,  du  moins  envers  les  révolutionnaires  et  les  socialistes,  a 
fait  place  à  un  excès  de  clémence  qui  nous  semble  n'être  pas  sans  péril.  » 

Appeler  ce  qui  se  passe  un  EXCÈS  DE  CLÉMENCE  !  Quel 
nom  donner  à  cet  excès  d'impatience?  0  légitimistes,  vous 
trouvez  donc  que  vos  affaires  ne  se  font  pas  assez  vite,  et 
que  les  passions  contenues  tardent  trop  à  éclater?  Vous 
avez  appris  conmicnt  les  pouvoirs  tombent  !  aussi  poussez- 
vous  le  pouvoii'  qui  vous  fait  obstacle  vers  l'abîme  où  trois 
fois  en  soixante  ans  vous  avez  roulé.  Puisse-t-il  le  Noir 
comme  nous  le  vovons! 


10  avril  1852. 

La  Patrie  calme  V Assemblée  nationale  en  ces  termes  : 

«  Si  nos  informations  sont  exactes,  le  nombre  des  condamnés  à  l'expul- 
sion s'élèvera  à  près  de  six  mille.  UAsacmblée  nationale  ■peut  donc  se  calmer.  » 

L'Assemblée  nationale,  calmée  par  ia  Patrie,  lui  répond  : 

»!  Notre  but  principal  était  de  venir  en  aide  au  gouvernement.  Nous  le 


504  tSâ9. 

louons,  nous  le  félicitons  en  toute  sincérité  de  s'être  donné  la  mission  d'en 
finir  avec  le  socialisme.  Il  s'est  montré  disposé  à  remplir  cette  mission 
avec  rigueur  et  avec  justice.  Nous  regi-etterions  pour  lui,  pour  la  France, 
qu'il  se  désistât  de  cette  rigueur.  Il  perdrait  son  premier,  son  meilleur 
titre  à  l'appui  des  honnêtes  gens.  Tous  les  pouvoirs  établis  sont  exposés 
à  des  sollicitations  importunes,  dangereuses.  Dans  les  conditions  de  con- 
fusion morale  qne  les  révolutions  ont  faites  à  notre  pays,  il  n'y  a  pas 
d'homme,  si  justement  accablé  qu'il  soit  par  la  réprobation  publique,  qui 
ne  puisse  trouver  quelque  personne  honorable  pour  réclamer  en  sa  faveur. 
Nous  n'avons  voulu  demander  au  gouvernement  que  de  remplir  la  mis- 
sion qu'il  s'est  imposée,  et  de  ne  pas  céder  à  des  sollicitations  absolument 
inadmissibles,  quand  il  s'agit  de  criminels  condamnés  par  des  tribunaux 
réguliers.  » 

Des  hommes  condamnés  les  uns  à  la  transportation,  les 
autres  à  l'expulsion,  sans  avoir  été  interrogés,  sans  avoir 
été  entendus,  en  tous  cas  sans  avoir  été  assistés  par  aucun 
défenseur,  sans  avoir  été  protégés  par  la  première  des  ga- 
ranties de  la  justice,  par  la  publicité,  voilà  ce  que  V Assem- 
blée nationale  appelle  des  «  ci'iminels  condamnés  par  des 
»  tribunaux  réguliers  !  » 

Le  langage  que  tiennent  les  rédacteurs  de  V Assemblée  na- 
tionale est  exactement  le  même  que  tenaient  Vergniaud  et 
Isnard  contre  les  prêtres  qui  avaient  refusé  le  serment  à  la 
Constitution  civile  du  clergé. 

Vergniaud  s'écriait,  aux  applaudissements  des  tribunes  : 

«  Contre  ces  prêtres  faclieujr,  il  n'y  a  qu'une  loi  efficace  :  c'est  l'exil 
hors  du  royaume.  Il  faut  renvoyer  ces  pestiférés  dans  les  lazarets  de  l'I- 
talie et  de  Rome.  » 

Isnard  reprenait  en  ces  termes  : 

«  Vous  avez  déjà  frappé  les  émigrés,  encore  un  décret  contre  les  prê- 
tres perturbateurs,  et  vous  aurez  conquis  dix  millions  de  bras...  Qu'est-il 
besoin  de  preuves  contre  le  prêtre?  s'il  y  a  plainte  seulement  contre  lui  de 
la  part  des  citoyens  avec  lesquels  il  demeure ,  qu'il  soit  à  l'instant 
chassé  !  Quant  à  ceux  contre  lesquels  le  Code  pénal  prononcerait  des  peines 
plus  sévères  que  l'exil,  il  n'y  a  qu'une  mesure  à  leur  appliquer  :  la  mort.» 

Proscription  m u t uelle :c''csl  Jii  Iciiouvoir  rév()lulionn;iirc; 
c'est  là  le  pn)cétlé(|ue  nous  avons  toujours  réprouvé  et  que, 
plus  que  jamais,  nous  réprouvons.  Oii  les  excès  de  la  pre- 
mière révolution  ront-cllc  conduite?  —Ils  Pont  conduite  au 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  505 

9  thermidor,  ils  l'ont  conduite  au  tombeau  ouvert  et  fermé 
par  Tallien  sur  les  têtes  de  Robespierre  et  de  Saint-Just. 

Sur  le  drapeau  de  VAssembléc  nationale  est  écrit  :  Intolé- 
rance. Sur  le  drapeau  de  la  Presse  est  écrit  :  Tolérance. 

VAssemblée  nationale  est  de  Técole  de  Calvin,  qui,  trou- 
vant tout  simple  et  parfaitement  légitime,  quant  à  lui,  de 
se  séparer  de  l'Eglise  orthodoxe,  accusait  d'hérésie  Michel 
Servetetle  faisait  brûler  en  I008.  Sommes-nous  de  trois 
siècles  en  arrière,  ou  VAssemblée  nationale  est-elle  de  six 
ans  en  avance  ?  Rien  n'est  moins  certain  qu'en  1858  on  ne 
recommence  pas  à  brûler  les  hérétiques. 


IV. 


11  avril  1852. 

VAssemblée  nationale  demeure  impitoyable;  ce  sont  tou- 
jours les  mêmes  hommes  qui  firent  condamner  par  la  cour 
des  pairs  M.  Laity  à  vingt  ans  de  détention,  pour  avoir  pu- 
blié une  petite  brochure  intitulée:  relation  de  l'expédition 
DE  STRASBOURG.  Ah  !  si  la  France  retombait  entre  les  mains 
de  ces  inexorables  flétrisseurs  de  Belgrave-Square,  deve- 
nus les  ministres  d'une  nouvelle  restauration,  devant  quel- 
les rigueurs  s'arrèteraient-ils  ? 


13  avril  1852. 

VAssemblée  nationale  nie  carrément  la  souveraineté  du 
peuple. 

A  la  bonne  heure  ;  mais  c'était  en  août  1830  et  non  en 
avril  1852  qu'il  eût  été  bien  à  M.  Guizot  de  nier  la  souve- 
raineté du  peuple. 

Le  31  mars  1831,  M.  Guizot  protestait  en  ces  termes,  à  la 
tribune  de  la  Chambre  des  députés,  contre  le  joug  perma- 
nent DE  QUELQUES  POSSESSEURS  : 

"  Je  ne  Buis  pas  assez  ignorant  de  ce  qui  se  passe  dans  le  monde  pour 


506  18&9. 

ne  pas  voir  qu'il  y  a  deux  princijjes  en  lulte;  non  pas  depuis  quinze  et  qua-= 
rante  ans,  mais  depuis  des  siècles.  On  les  exprime  mal,  quand  on  parle 
delà  souveraineté  du  peuple  et  du  droit  divin.  Il  s'agit,  au  fond,  de  la,  civi- 
lisation pro'jressive  ou  de  Vétat  stationmure ;  il  s'agit,  non  pas  de  telle  ou 
telle  doctrine  particulière,  mais  de  savoir  si  les  sociétés  seront  en  dévelop- 
pement, en  progrès,  ou  bien  si  elles  resteront  immobiles  au  joug  pek- 

MANENT    DE    QUELQUES   l'OSSESSEUKS.    « 

La  civilisation  progressive  !  Quant  à  nous,  que  les  révo- 
lutions n'ont  jamais  trouve  la  veille  dans  les  rangs  de  leurs 
soldats,  nous  ne  demandons  rien  de  plus  ;  nous  la  deman- 
dions sous  la  Royauté  du  9  août  1830,  comme  nous  la  de- 
mandons encore  sous  la  Présidence  du  20  décembre  18ol. 
Nous  l'avons  demandée,  nous  la  demandons  et  nous  la  de- 
manderons sous  tous  les  régimes,  Monarchie  ouRépul)Iique. 
|)our  et  contre  tous. 

La  civilisation  progressive  a  deux  modes  de  procéder  : 

Les  réformes, 

Les  révolutions. 

Prévenir  les  révolutions  en  accomplissant  les  réformes  est 
le  mode  anglais  ;  compromettre  les  réformes  en  provoquant 
les  révolutions  est  le  mode  français,  mode  qu'une  ligue  dont 
le  Constitutionnel  insère  le  programme  voudrait  rendre  eu- 
ropéen. La  preuve  que  ce  mode  n'est  pas  le  bon,  c'est  l'hos- 
pitalité et  la  publicité  que  le  Constitutionnel  ^'empresse  de 
lui  donnei'. 


V. 


21  avril  18.5i. 

VÀssemblée  nationale  est  radieuse  :  elle  a  l'éclat  d"une 
affiche  de  représentation  h  bénétice.  On  y  lit  : 

«  Les  grands-ducs  Micliel  et  Nicolas  de  Russie  se  rendent  à  Venise,  oii 
ils  doivent  rencontrer  M.  le  comte  de  Cliambord.  On  sait  que  S.  A.  R.  le 
grand-duc  Constantin  est  di'jà  à  Venise  depuis  trois  mois.  » 

Tant  mieux;  nous  ne  regrettons  (|u"une  chose,  c"est  que 
l'empereur  Mcolas  n"acconq)agae  i)as  ses  (ils  à  Venise.  Les 
positions  nettes  font  les  bmis  einicmis. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  507 

On  lit  dans  les  Mémoires  de  M.  Fleurij  de  Chaboidon,  pu- 
bliés en  1820  : 

«  Napoléon  disait  que  le  gouvernement  de  lu  Restauration  n'était  bon 
que  /jour  les  j)rétres,  les  nobles,  les  vieilles  comlesse^  d'aulrefois,  mais  qu'il 
ne  valait  rien  pour  la  génération  existante.  » 

Au  risque  de  blesser  M.  Guizol,  qui  a  renié  la  Révolution 
de  1789,  nous  sommes  de  l'avis  de  l'empereur. 
L'empereur  ajoutait  à  Sainte-Hélëne  : 

«  Un  gouvernement  ne  peut  vivre  que  de  son  principe  ;  il  est  évident  que 
celui  de  Louis  XVIII  est  le  retour  aux  vieilles  maximes  ;  les  Bourbons 
?ont  rentrés  sur  les  cadavres  et  les  décombres  qu'ils  ont  provoqués  et  dont 
ils  se  sont  réjouis.  Ils  ont  ruiné  la  nation,  sa  force,  sa  gloire,  ses  monu- 
ments ;  ils  n'ont  pas  craint  de  partager  ses  dépouilles  avec  les  ennemis, 
et  de  se  réserver  la  honte  et  le  mépris  en  partage  ;  aux  yeux  de  toute  la 
nation,  ils  ont  cessé  d'être  Français  ;  ils  se  sont  proscrits  eux-mêmes.  » 

Que  VAssemblée  nationale  réponde  ! 


VIL 

27  avril  18.32. 

VAssemblée  nationale,  qui  a  pour  rédacteurs  pseudonymes 
les  auteurs  fameux  des  lois  de  septembre  1835,  contre  le 
jury  et  contre  la  presse,  commence  h  trouver  trop  étroit  le 
décret  du  17  janvier  1852.  MM.  Guizot  et  de  Salvandy  ou- 
blient que,  sourds  aux  admirables  paroles,  aux  prophéti- 
ques avertissements  de  Royer-Collard  et  de  Lamartine,  ils 
exigèrent  que  leur  majorité,  trop  docile,  votât  une  loi  qu'un 
de  leurs  amis,  M.  Duvergier  de  Hauranne,  définissait  en 
ces  termes  dans  la  séance  du  22  août  1835  : 

M.  DUVERGIER  DE  HAURANNE  :  «  Un  principe  domine,  tout  le  monde 
l'u  convient,  cette  loi,  principe  franchement  et  hardiment  posé  dans  les  pre- 
miers articles  :  interdiction  absolue  de  toute  offense  au  roi  et  de 
toute  provocation  directe  ou  indirecte  au  renversement  de  la  monarchie 
constitutionnelle  de  1830.  Voilà  le  but.  Ruine  inévitable  Je  tout  journal 
qui  désormais  refusera  de  se  renfermer  dans  le  cercle  de  la  Constitution.  Voilà 
le  moyen. 

»  Une  fois  cela  bien  compris,  on  cesse  de  s'étonner  de  la  rigueur  des 
peines  et  de  l'énormité  des  amendes.  En  réalité,  c'est,  je  le  répète,  la  sup- 
pression de  la  presse  républicaine  et  carliste  que  l'on  veu  t,  o 


508  1858. 

Etait-ce  net?  Était-ce  clair? 

VIII. 

28  avril  1852 . 

Une  feuille  animée  d'aussi  pieux  sentiments  que  ceux  qui 
président  à  la  rédaction  de  VAssemblée  nationale,  si  elle 
aime  peu  la  liberté,  doit  aimer  beaucoup  la  vérité.  Nous 
croyons  donc  acquérir  des  droits  à  la  reconnaissance  de 
VAssemblée  nationale  (journal)  en  lui  apprenant  qu'elle  a 
mal  cherché  dans  le  Moniteur,  si  elle  n'y  a  pas  trouvé  les 
paroles  solennellement  rapportées  par  M.  le  cardinal  Don- 
net,  et  non  moins  solennellement  niées  par  M.  Guizot,  leur 
auteur,  car,  nous,  sans  les  chercher,  nous  les  y  avons  trou- 
vées. Voici  ces  paroles,  telles  que  nous  les  transcrivons  dans 
le  Moniteur  (page  476,  séance  de  la  Chambre  des  députés 
du  jeudi  16  février  1832)  : 

M.  GUIZOT  :  «  Comme  pouvoir  politique,  je  n'iiésite  pas  à  dire  que  sa 
défaite  est  complète.  Le  clergé  n'a  pas  été  expulsé  de  France  avec  Char- 
les X  ;  mais,  comme  pouroir  polilique,  il  n'a  pas  été  moins  détrôné  que  lui.  » 

Nier  est  facile.  Aussi  est-ce  toujours  par  là  que  commence 
M.  Guizot.  Un  peu  moins  de  promptitude  prouverait  un  peu 
plus  de  prudence. 

IX. 

1''^  mai  1852. 

Examen  est  le  nom  que  nous  portons  ;  quel  est  celui  que 
portent  les  rédacteurs  de  VAssemblée  naiionale?Esl-ce  Foi? 
Comment  donc  alors  sont-ils  prolcslanls?  Est-ce  Force? 
Comment  donc  alors  se  sont-ils  laissé  vaincre  le  24  février? 
Est-ce  Science  ?  Comment  donc  alors  affirment-ils,  depuis 
que  Louis-Philippe  a  cessé  de  régner,  juste  le  contraire  de 
ce  qu'ils  affirmaient  sous  son  règne? 

C'est  ici  l'occasion  et  le  lieu,  puisque  VAssemblée  nationale 
ne  trouve  la  Presse  amusante  et  variée  que  lorsque  celle-ci 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  509 

donne  place  à  des  citations  de  M.  Guizot,  de  rappeler  le 
discours  qu'il  prononça  le  16  novembre  1831. 

Ce  discours  ne  saurait  manquer  de  plaire  à  la  feuille  fu- 
sionnaire,  car  il  y  est  parlé  de  fusion,  et  M.  Guizot  y  pro- 
clame un  nouveau  droit  divin. 

Lisez  : 

M.  GUIZOT  :  ((  Ornions  parle  de  la  fusion  des  partis;  on  nons  dit  que 
la  concorde  peut  s'établir  entre  eux  ;  on  nous  demande  de  ne  pas  inter- 
rompre cette  harmonie  naissante,  cette  réconciliation  qui  commence.  Eh  ! 
messieurs,  nous  n'avons  jamais  fait  autre  chose,  depuis  quinze  mois,  qui 
ne  tendît  à  amener  cette  réconciliation  des  partis,  la  disparition  des  hai- 
nes qu'ils  se  sont  vouées,  à  établir  entre  eux  une  harn)onie  d'opinions  et 
de  sentiments,  liais  ce  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit.  La  Chambre  sait  que 
je  suis  accoutumé  à  apporter  à  cette  tribune  l'expression  pleine  et  franche 
de  ma  pensée,  que  ce  n'est  pas  de  cette  réconciliation  des  partis,  ce  n'est 
pas  de  l'harmonie  entre  les  sentiments  et  les  opinions  de  tous  ces  partis 
qu'il  est  question,  mais  c'est  une  misérable  guerre  déclarée  à  la  Révolution 
d»  Juillet^  par  des  coteries^  des  factions  impuissantes  contre  elle,  mais  qui 
peuvent  nuire  au  repos,  à  la  prospérité  publique  :  c'est  là  ce  que  j'attaque. 
(Très-bien!  très-bien  !^^  Messieurs,  c'est  une  présomption  grave,  c'est  une 
présomption  étrange  que  de  croire  qu'on  dirige  de  tels  événements  :  la 
rROViu^ifCE  en  fait  plus  des  tkois  quakts.  Les  hommes,  sans  doute,  y 
mettent  la  main;  ils  y  font  entrer  un  peu  de  leurs  intentions,  un  peu  de 
leur  volonté,  mais  bien  peu  ;  mais  ils  ne  les  dirigent  pas  ;  ces  événements 
sont  dirigés  par  des  causes  générales  ;  il  n'est  au  pouvoir  de  personne,  ni  de 
les  faire,  ni  de  les  changer,  et  c'est  les  rapetisser  que  de  venir  dire  qu'on 
aurait  pu  les  faire  plier  à  l'arbitraire  de  telle  ou  telle  volonté  ;  c'est  leur 
ôter  leur  grandeur,  leur  nationalité  ;  c'est  parler  le  langage  des  congrès  de 
Vérone  et  de  Vienne,  et  ce  langage  est  indigne  delà  Révolution  de  juil- 
let. Cette  révolution  est  un  événement  qui  a  éclaté,  que  personne  n'a  fuit, 
qu'il  n'a  été  au  pouvoir  de  personne  de  changer,  qui  était  écrit  la- 
haut,  QUI  h'a  pas  pu  ke  pas  s'accomplik.  » 

M.  SAKS  :  «  C'est  sans  doute  le  droit  divin  qui  l'a  fait.  (Mouvement 
aux  extrémités.)  » 

Le  mot  sarcastique,  mais  caractéristique  de  M.  Sans  mé- 
ritait d'être  rappelé  ;  qu'en  pense  la  feuille  fusionnaire  et 
impituyable?  Si  les  révolutions  sont  des  événements  dans 
lesquels  les  hommes  entrent  pour  si  peu,  si  la  Providence 
en  fait  plus  des  trois  quarts,  d'où  vient  donc  que  les  glori- 
ficateurs  enthousiastes  de  la  Révolution  de  juillet  soient  les 
détracteurs  passionnés  de  la  Révolution  de  février?  Il  faut 


510  185*. 

choisir,  messieurs;  il  faul  êlie  pour  ou  contre  les  révolu- 
lions;  il  faut  êlre  pour  l'hérédilé  ou  pour  rélection.  pour  le 
(Iroil  (le  In  force  ou  pour  la  force  du  droit  ! 


X. 


4  mai  1B52. 


VAssemblée  nationale  adresse  à  M.  de  Girardin  le  repro- 
che de  tirer  la  France  on  deux  sens  opposés,  de  la  pous- 
ser vers  la  liberté  absolue  et  en  môme  temps  vers  la 
dictature.  Où  donc  VAssemblée  nationale  a-t-elle  vu  que 
nous  ayons  jamais  poussé  la  France  vers  la  dictature?  Que 
demandons-nous?  —  Nous  demandons,  au  contraire,  l'abo- 
lition de  tout  ii:ouveruement  de  l'homme  par  Thomme  : 
nous  demandons  que  le  gouvernement  ne  soit  plus  que 
l'administration  de  la  chose  publique  ;  nous  demandons  ce 
que  demandait  en  ces  termes  le  R.  P.  Lacordaire  dans  son 
remarquable  discours  sur  la  vocation  de  la  nation  française  : 

«  Le  second  bienfait  dispensé  par  le  fils  de  Dieu  à  son  héritage,  lors- 
qu'il est  venu  le  visiter,  a  été  tme  modification  dans  la  nature  même  du  pou- 
voir, ou  plutôt  le  rappel  de  ce  pouvoir  à  sa  primitice  constitution.  Un  jour  les 
apôtres  étant  assemblés  autour  du  Sauveur,  Notre-Seigneur  leur  adressa 
ces  belles  et  aimables  paroles  :  «  Vous  savez  que  les  princes  des  nations 
»  dominent  sur  elles,  et  que  les  plus  grands  sont  ceux  qui  exercent  la 
V  puissance  à  leur  égard  ;  il  n'en  sera  pas  ainsi  parmi  vous  :  que  celui 
»  d'entre  vous  qui  veut  être  grand  soit  votre  ministre,  et  que  celui  qui 
»  veut  être  le  premier  soit  votre  serriteur,  h  la  ressemblaDce  du  fils  de 
»  riiomme,  qui  n'est  pas  venu  pour  être  servi,  mais  pour  servir.  »  [Evan- 
(/ilc.)  A  dater  de  ce  moment,  le  pouvoir  a  perdu  le  caractère  de  domina- 
tion pour  s'élever  à  l'état  de  service  public...  Chez  tout  peuple  qui  ne 
retournera  point  à  la  barbarie,  7rt  sottverainetk  demeurera  un  service 
PUBLIC.  » 

Nous  demandons  ce  que  demandait  Robespieri'o  dans  le 
discours  suivant,  cité  et  invoqué  à  la  tril)une  de  l'Assemblée 
constituante,  dans  la  séance  du  12  septeml)re  1848,  par 
M.  de  Tocqueville  : 

«  Fu3-cz,  fuyez  la  manie  ancienne  de  vouloir  trop  gouverner  ;  laissez  aux 
individus,  laissez  aux  familles  le  droit  de  faire  librement  tout  ce  qui  ne 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  oll 

nuit  pus  à  autrui  ;  laissez  aux  conimiiues  le  droit  de  régler  elles  mêmes 
leurs  propres  afFaires  ;  en  un  mot,  rendez  à  la  liherlc-  des  individus  tout  ce 
qui  lui  a  été  illégitimement  ôté.  » 

Nous  demandons  qifon  n'attende  pas  qu'il  soit  tro})  lard 
pour  invoquer  de  nouveau  les  principes  lulélaires  de  la  li- 
berté réciproque. 

Ces  deux  citations  répondtMil  aux  deux  opinions  oppo- 
sées :  Légitimité  et  République. 


XL 


ô  mai  1852. 

VAssemblée  nationale  lait  ;i  .\L  tle  Girardin  un  terrible 
reproche.  Lequel?  C'est  d'ètie  un  bénédictin  cl  de  n'être 
pas  un  journaliste  ;  c'est  d'être  plus  propre  à  écrire  l'his- 
loire  qu'à  soutenir  une  discussion.  VAssemblée  nationale  ne 
lui  pardonne  pas  d'avoir  choisi  pour  collaborateur  inépui- 
sable le  Moniteur  universel,  où  se  trouvent  d'aussi  curieux 
et  instructifs  discours  que  celui-ci  : 

M.  DE  SALVANDY  :  «  On  a  VU  des  associations  politiques,  dans  le  sens 
restreint  du  mot,  des  associations  occupées  d'une  question  particulière, 
poursuivant  un  certain  but  isolé,  l'abolition  de  la  traite  des  noirs,  par 
exemple,  ou  même  l'émancipation  légale  des  catholiques,  et,  dans  le  pre- 
mier cas,  la  loi  se  tait  ;  dans  le  second,  elle  sévit.  Mais  une  association  po- 
litique comme  nous  la  comprenons,  une  association  politiqi;e  comme 
on   la  voit  parmi   nous,  formant  une  cité   dans  la  cité,  un  Etat  dan-s 

l'Etat,   s'appelant  la  République    en    pleine    Monarchie c'est    là, 

messieurs ,  quelque  chose  de  nouveau  sous  le  soleil.  On  ne  peut  le 
nier,  jamais  rien  de  semblable  n'est  apparu  au  monde  ;  jamais  législa- 
teurs n'ont  eu  à  prévenir  ni  à  comprimer  un  désordre  de  cette  immensité. 
En  le  tolérant,  messieurs,  en  principe,  en  établissant  que  dans  cinq  ans 
au  plus  tard,  à  un  jour  quelconque,  ce  sera  l'état  normal  de  la  France, 
vous  vous  placeriez  en  dehors  du  droit  social,  en  dehors  du  droit  constitu- 
tionnel, en  dehors  du  droit  des  gens.  (Voix  nombreuses  :  C'est  vrai  !)  Per- 
mettez-moi d'ajouter  un  mot  de  plus  :  Vous  vous  placeriez  en  dehors  du 
bon  sens.  (Oui  !  oui  !)  Eh  !  il  y  a  un  pays  au  monde  où  une  fois,  dans  des  jours 
d'ivresse  publique,  quelque  chose  d'analogue  s'est  rencontré^  d'analogue 
SEULEMENT  !  Mais  la  société  des  Jacobins  ne  proclamait  pas  une  Constitution 
rivale  ;  elle  appuyait  le  gouvernement,  seulement  en  le  poussant  toujours 
devant  soi  jusqu'aux  abîmes,  tradition  qui  n'est  pas  perdue.  Mais  la  i^o- 


512  1858. 

ciété  de  Clichy  n'avouait  pas  la  monarchie;  elle  se  disait  républicaine;  elle 
se.  donnait  la  peine  de  mentir.  (Sensation.)  Elle  pénétrait  dans  les  assemblées 
et  dans  le  Directoire  ;  elle  ne  constituait  pas  un  directoire  indépendant, 
ennemi,  belligérant.  Cependant,  la  République  frappa  sur  elle  les  dépor- 
tations violentes  de  fructidor.  Et  une  autorité  que  j'invoque  peu,  la  Con- 
vention, quand  elle  put  frapper  les  Jacobins,  le  fit  en  invoquant,  avec  un 
grand  bon  sens,  deux  intérêts  que  je  recommande  à  vos  méditations,  la  sû- 
reté du  gouvernement  et  l'unité  de  la  République. 

»  La  République,  je  l'appelle  par  son  7^om ,  la  République,  interpellée 
par  le  pouvoir,  se  produit  dans  cette  enceinte,  à  cette  ti-ibi;ne,..  » 

(Chambre  des  députés,  25  mars  1835.) 

Depuis  le  jour  où  M.  de  Salvandy  s'exprimait  ainsi  à  la 
tribune,  la  République  a  succédé  à  la  Monarchie.  Eh  bien  ! 
VAssemblée  nationale  s'est-elle  fait  scrupule  de  soutenir  la 
«Monarchie  en  pleine  République?  »  A-t-elJe  craint  de 
donner  au  monde  étonné  le  spectacle  d'un  «  désordre  de 
»  cette  immensité?  »  Non  ;  ce  que  les  royalistes  avaient  re- 
proché aux  républicains  d'avoir  fait  contre  la  Monarchie, 
ils  l'ont  fait,  à  leur  tour,  contre  la  République,  sans  scru- 
pule, sans  même  que  l'expérience  leur  ait  appris  qu'il  n'y 
avait  de  garantie  commune  que  dans  la  liberté  mutuelle.  Le 
jour  où  la  Fusion  rentrera  triomphante  dans  un  fourgon 
russe,  le  premier  journal  qu'elle  supprimera,  en  haine  des 
bénédictins,  ce  sera  le  Moniteur  unicersel.  M.  Panckoucke 
peut  s'y  attendre. 

XII. 

7  mai  1852. 

La  feuille  impitoyable,  la  feuille  factieuse,  la  feuille  cou- 
pable de  ce  fait  avoué  qu'elle  aspire,  sous  la  République,  au 
renversement  du  gouvernement  existant  et  au  rétablisse- 
ment de  la  Monarchie,  crie  à  tous  les  échos  :  non,  point 
d'amnistie  ! 

A  celte  occasion,  on  remarquera  que  les  feuilles  qui  affi- 
chent les  dehors  de  la  plus  grande  piété  sont  celles  d'où 
l'esprit  chrétien,  d'où  l'esprit  de  fraternité  est  inexorable- 
ment exclu. 

Si  l'Evangile  est  un  livre  divin,  si  ses  préceptes  sont  la 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  513 

vérilé  même,  la  loi  dos  lois,  comment  ceux  qui  se  disent 
religieux  liennent-ils  le  langage  le  plus  opposé  aux  senti- 
ments qu'ils  devi'aient  éprouver  s'ils  étaient  véritablement 
chrétiens,  le  langage  le  plus  propre  à  semer  la  haine  au 
lieu  de  ramener  la  concorde,  à  entretenir  la  guerre  au  lieu 
de  conclure  la  paix? 

M.  Guizot,  président  de  la  Société  biblique  protestante, 
n'aurait-il  donc  jamais  lu  l'Evangile,  et,  dans  l'Evangile,  les 
commandements  de  l'apôtre  saint  Luc? 

«  A  vous  qui  m'entendez,  je  vous  dis  :  Aimez  roi  eimemis;  faites  du  bien 
à  ceux  qui  vous  haïssent. 

»  Et  à  celui  qui  te  frappe  sur  une  joue,  présente-lui  aussi  l'autre. 

e  Et  comme  vous  voulez  que  les  autres  vous  fassent,  faites-leur  aussi 
de  même, 

»  Mais  si  vous  aimez  seulement  ceux  qui  vous  aiment,  quel  gré  vous  en 
saura  t  on?  Car  les  gens  de  mauvaise  vie  aiment  aussi  ceux  qui  les  ai- 
ment. 

»  Et  si  vous  lie  faites  du  bien  qu'à  ceux  qui  vous  auront  fait  du  bien, 
quel  gré  vous  en  saura-t-on?  Car  les  gens  de  mauvaise  vie  font  aussi  de 
même. 

»  C'est  pourquoi,  aimez  vos  ennemis  et  faites  du  bien,  et  prêtez  sans  en 
rien  espérer. 

»  Et  ne  jugez  point  et  vous  ne  serez  point  jugé;  ne  condamnez  point  et 
vous  ne  serez  pas  condamnés.  » 

Est-ce  là  le  langage  de  la  feuille  qui  veut  fusionner  POr- 
léanisme  dans  l'Henriquinquisme  et  le  Protestantisme  dans 
le  Catholicisme,  ou  le  Catliolicisme  dans  le  Protestantisme 
et  l'Henriquinquisme  dans  l'Orléanisme?  car  ce  qu'elle  veut 
sous  le  nom  de  Fusion,  elle  ne  l'a  jamais  nettement  articulé. 

Les  écrivains  de  cette  feuille  n'auraieiit-ils  donc  jamais 
lu  ce  que  saint  Mathieu  dit  des  Scribes  et  des  Pharisiens, 
auxquels  il  s'adresse  en  ces  termes? 

«  Les  Scribes  et  les  Pharisiens  disent  et  ne  font  pas;  car  ils  lient  en- 
semble des  fardeaux  pesants  et  insuportables  et  les  mettent  sur  les 
épaules  des  hommes,  mais  ils  ne  veulent  point  les  remuer  de  leur  doigt. 

J>  Et  ils  font  toutes  leurs  œuvres  pour  être  regardés  des  hommes,  car 
ils  portent  de  larges  phylactères  et  de  longues  franges  à  leurs  vêtements. 

»  Et  ils  aiment  les  premières  places  dans  les  festins,  et  les  premiers  siè- 
ges dans  les  synagogues. 

X.  Si 


514  t85«. 

»  Et  les  salutations  aux  marchés,  et  d'être  appelés  des  liommes  :  Notre 
maitre  1  notre  mailre  ! 

T)  Mais  pour  vous  ne  soyez  point  appelés  :  Notre  maitre.  . .  vous^êtes 
tous  frères. 

»  Quiconque  s'élèvera  sera  abaissé,  et  quiconque  s'abaissera  sera  élevé. 

))  Malheur  à  vous,  Scribes  et  Pharisiens  hypocrites,  car  vous  dévorez  les 
maisons  des  veuves,  même  sous  le  prétexte  de  faire  de  longues  prières; 
c'est  pourquoi  vous  en  recevrez  une  plus  grande  condamnation. 

»  Malheur  à  vous,  Scribes  et  Pharisiens  hypocrites,  car  vous  courez  la 
mer  et  la  terre  pour  faire  un  prosélyte,  et  après  qu'il  l'est  devenu,  vous  le 
rendez  fils  de  la  géhenne  deux  fois  plus  que  vous. 

»  Malheur  à  vous,  Scribes  et  Pharisiens  hypocrites,  car  vous  payez  la 
dîme  de  la  menthe,  de  l'aneth  et  du  cumin,  et  vous  laissez  les  choses  les 
plus  importantes  de  la  loi,  c'est-à-dire  le  jugement,  la  miséricorde  et  la 
fidélité;  il  fallait  faire  ces  choses-ci  et  ne  laisser  point  celles-là. 

»  Malheur  à  vous.  Scribes  et  Pharisiens  hypociùtes,  car  vous  nettoyez  le 
dehors  de  la  coupe  et  du  plat,  mais  le  dedans  est  plein  de  rapines  et  d'in- 
tempérances. 

»  Ainsi,  vous  parais^-ez  justes  par  dehors  aux  hommes,  mais  au  dedans 
vous  êtes  pleins  d'hypocrisie  et  d'iniquités.  » 

Ces  paroles,  que  nous  venons  de  citer,  se  sont  ofl'erles 
d'elles-mêmes  à  notre  mémoire,  en  lisant  l'article  que 
VUnion  publie  à  l'adresse  de  M.  Guizot.  L'auteur  de  Tarticle 
est  M.  de  Riancey  ;  il  s'exprime  ainsi  sur  M.  Guizot  : 

«  Evidemment,  pour  l'observateur  réfléchi,  le  protestant  est  ébranlé;  le 
réformé  se  prend  à  douter  de  la  Réforme;  peut-être  encore  ne  veut-il  pas 
se  l'avouer  à  lui-même  :  il  ne  l'avoue  pas  à  ses  coreligionnaires.  Bien 
plus,  il  cherche  en  quelque  façon  à  se  rattacher  et  à  se  reprendre  à  ses 
premières  opinions.  Et  en  même  temps,  il  s'essaie  à  capituler,  il  tente  de 
se  tromper  par  la  magie  des  mots  et  par  le  vague  et  l'illusion  du  langage. 
Nous  avons  été  singulièrement  frappés  de  cette  remarque,  en  écoutant,  à 
l'Académie  française,  la  réponse  à  M.  de  Montfilembert.  Comment  con- 
cilier des  professions  de  foi  protestantes,  si  persévéramment  renouvelées, 
des  contrastes  sur  lesquels  l'orateur  insistait  jusqu'à  vouloir  donner  des 
leçons  à  l'illustre  récipiendaire;  comment  les  concilier  avec  les  éloges  ma- 
gnifiques prodigués  à  l'Eglise  catholique?  Et  .'^urtout  comment  expliquer 
l'étrange  persistance  avec  laquelle,  malgré  les  faits  et  malgré  Ihistoire, 
cet  esprit  si  net,  si  érudit,  prenait  à  tâche  d'associer  toujours,  sous  le 
même  nom  d'Eglise  chrétienne,  et  les  gloires  du  clergé  catholique  et  les 
œuvres  de  Luther  et  de  Calvin?  A  leur  escient  ou  sans  le  savoir,  les  apô- 
tres de  la  réformation  n'ont-ils  pas  été  les  pères  et  les  maîtres  de  tous  les 
révolutionnaires?  Y  a-t-il  une  idée,  une  théorie,  une  passion  de  nos  jours 
qui  ne  se  reconnaisse  dans  Luther,  dans  Calvin,  dans  Zwingle,  dans  Mun- 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  515 

cor,  dans  Cromwell?  Sans  cloute  î\l.  Guizot  a  vu  et  a  senti  ce  faible;  et 
c'est  pour  cela  qu'il  veut  y  échapper  en  se  réfugiant  dans  le  vaste  cercle 
qu'il  trace,  dans  cette  Église  où  il  rassemble  toutes  les  sectes  et  toutes  les 
écoles  qui  n'ont  pas  encore  rejeté,  je  ne  dis  pas  la  divinité,  mais  le  nom 
sacré  du  Christ.  Eh  bien  !  qu'il  nous  permette  de  l'exprimer  en  toute  sin- 
cérité ;  c'est  là  un  artifice  de  langage  et  une  illusion  de  paroles  qui  n'a- 
buse personne,  ni  l'auditoire,  ni  le  lecteur,  ni  l'illustre  écrivain  lui-même. 
Au  fond,  cette  grande  vérité  que  redit  la  voix  des  siècles  :  à  savoir,  que 
la  seule  digue  à  toutes  les  erreurs  c'est  l'Église  catholique  ;  que  le  seul 
remède  à  toutes  les  misères  de  l'àme  c'e^t  la  morale  et  la  pratique  de 
l'Évangile  tel  que  le  catholicisme  le  prêche,  l'enseigne  et  le  pratique; 
qu'enfin,  hors  de  l'Église  romaine  il  n'y  a  ni  repos  potir  les  consciences,  ni 
calme  pour  le  cœur,  ni  satisfaction  pour  les  besoins  impérieux  de  la  na- 
ture humaine  ;  cette  grande  vérité,  M.  Guizot  la  pressent.  Non,  il  n'est 
pas  possible  que  son  œil  ferme  et  sincère  ne  l'ait  pas  entrevue  à  la  clarté 
de  la  réflexion,  à  la  lumière  des  événements  et  de  l'histoire.  Assurément, 
les  dernières  obscurités,  les  dernières  hésitations  ne  tiendront  pas  :  un  es- 
prit de  sa  trempe  ne  peut  s'accommoder  longtemps  de  ce  combat  et  de  cette 
incertitude.  » 

Que  M.  de  Riancey  y  melle  un  peu  de  patience  ;  celui  qui 
a  renié  puJ3liquement,  en  1852,  la  révolution  de  1789,  n'at- 
tend, pour  renier  solennellement  la  religion  de  sa  mère, 
que  l'entrée  de  Henri  V  à  Paris.  Alors  il  dira  du  Pouvoir  ce 
que  Henri  IV  a  dit  de  Paris  :  Le  Pouvoir  vaut  bien  une  messe. 


XIII. 


9  mai  1852. 

VAssemblée  nationale  n'est  contente  de  rien  :  elle  se 
plaint  qu'on  la  qualifie  de  feuille  factieuse  ! 

Préfère-t-elle  donc  qu'on  l'appelle  feuille  républicaine? 

Ce  qu'elle  désire,  n'esl-ce  pas  le  renversement  de  la  Ré- 
publique ? 

La  République,  n'est-ce  pas  la  l'orme  du  gouvernement 
existant? 

L'Élu  du  10  décembre  1848  n'a-t-il  pas  déclaré,  le  2  dé- 
cembre 1851,  que  son  decoir  était  de  la  maintenir? 

L'Élu  du  20  décembre  1831  n'a-l-il  pas  dit,  le  29  mars 
1852  :  «  Conservons  la  République?  » 


MC  1858. 

Mais ,  disent-ils,  la  République  telle  qu'elle  existe,  ce 
n'est  que  la  République  nominale! 

Si  le  reproche  est  vrai,  à  qui  la  faute? 

En  tout  cas,  est-ce  donc  bien  à  MM.  Guizot  et  de  Sal- 
vandy  à  adresser  ce  reproche  à  la  République  de  1832? 

Est-ce  que  la  Monarchie  de  1830  a  pu  jamais  avoir  la  pré- 
tention d'être  autre  chose  qu'une  Monarchie  nominale? 

Convient-il  à  des  ministres  de  la  quasi-royauté  de  railler 
la  quasi-république  ? 

De  quelle  confusion  de  noms  VAssemblée  nationale  veut- 
elle  donc  parler?  Est-ce  que  tout  le  monde  ne  sait  pas  que 
dans  les  bureaux  de  rédaction  de  cette  feuille,  appelée  =i 
comiquement  par  les  gens  du  logis  :  Journal  des  Saints^ 
celui  qui  écrit  l'article  n'est  pas  toujours  celui  qui  le  signe  : 
Saint-Albin,  Saint-André  ou  tout  autre  nom  de  saint  ? 

Véritables  saints,  en  efïet,  car  ils  ont  pardonné  à  M.  de 
Salvandy  le  dédain  superbe  et  la  sévérité  altière  avec 
lesquels  il  assimila  les  écrivains  de  paille  aux  gérants  de 
PAILLE  !  Il  est  vrai  qu'à  cette  époque ,  le  28  août  1833,  M.  de 
Salvandy,  appuyant  les  lois  de  septembre,  ne  prévoyait  pas 
le  sort  que  1848  lui  réservait;  il  ne  se  doutait  pas  que  ses 
paroles  retomberaient  un  jour  sur  lui-même  de  tout  leur 
poids. 

Alors  il  disait  : 

M.  DE  SALVAKDT  :  e  Eh  bien",  nous  devons  dire  qn'après  avoir  été  dis- 
posés par  nos  seutimens  personnels  à  vouloir  arriver  à  un  état  de  choses 
tel  que  quiconque  use  de  la  presse  se  présente  à  découvert  à  la  loi,  nous 
avons  reconnu  que  l'exécution  n'était  pas  possible;  qu'après  les  gérants  de 
paille  viendraient  les  écrivains  de  paille  ;  après  un  mensonge  un  autre 
mensonge.  » 

En  effet,  après  les  gérants  de  paille  sont  venus  les  écri- 
vains de  paille!  Voilà  à  quoi  servent  les  lois  de  répression 
et  de  compression  !  Mais  non,  il  ne  faut  pas  être  injuste  en- 
vers elles  ;  est-ce  qu'elles  ne  servent  pas  à  montrer  sous 
leur  vrai  jour  ces  hommes  qui  successivement  s'appellent 
et  se  croient  :  honunes  d'État  et  léiîisla leurs? 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  517 


XIV. 


23  mai  18ô2. 

Le  29  mars  1850,  l'Assemblée  nationale  disait  : 

a  11  faut  que  les  pouvoir»  de  l'Etat  organisent  la  résistance,  et,  si  la 
suspension  complète  de  la  liberté  devenait  nécessaire  au  salut  du  pays, 
nous  accepterions,  sans  nous  plaindre,  cette  nécessité  du  silence.   » 

Elle  formulait  ainsi  sa  pensée  : 

«  Les  écrits  politiques  d'un  condamné  ou  contumace  ne  pourront  être 
publiés  qu'avec  la  permisi^ion  du  tribunal  qvii  les  aura  condamnés. 

»  A  la  seconde  condamnation,  un  journal  sera  suspendu. 

»  Tout  cautionnement  est  progressif;  il  reste  fixé  à  24,000  francs-,  il  sera 
augmenté  de  10,000  francs  à  chaque  condamnation  subie  par  le  journal. 

)>  Le  règlement  de  ce  dernier  article  rentre  dans  la  juridiction  des  tribu- 
naux ordinaires,  qui  suspendent  ou  suppriment  le  journal  en  cas  de  non- 
exécution.  » 

Eh  bien!  ce  qu'avait  proposé  V Assemblée  nationale,  c'est 
ce  qui  a  eu  lieu. 

Ce  journal  devrait  être  pleinement  satisfait;  que  disons- 
nous!  il  devrait  être  victorieux.  D'où  vient  donc  qu'il  est  si 
morne? 

Cependant  VAssemblée  nationale  aurait  un  motif  d'être 
en  liesse.  Il  n'est  pas  vrai  que  la  reine  Pomaré  ait  été  ren- 
versée de  son  trône  et  que  la  République  ait  été  proclamée 
h  Tahiti.  Quel  bonheur  ! 


XV. 


2  juin  1852. 

VAssemblée  nationale,  pour  nous  réconcilier  avec  la 
royauté  héréditaire  et  territoriale,  nous  cite  un  passage  de 
Machiavel  qui  commence  par  ces  mots  : 

«  Il  y  a  eu  beaucoup  de  rois,  et  très  peu  de  bons  rois. . .  » 

VAssemblée  nationale,  il  est  vrai,  veut  qu'on  en  excepte 
les  rois  de  France. 


518  185». 

VAssejnblée  nationale  ne  connailniit-elle  donc  pas  celle 
question  du  dauphin,  lils  de  Louis  XVI,  à  son  instituteur  : 
«  Père  Corbin,  dans  lous  ces  rois,  je  n'en  vois  aucun  bon?  » 

V Assemblée  nationale  ne  connaîtrait-elle  donc  pas  ces 
passages  de  l'Esloile  ? 

«  La  bonne  dame  Catliei-ine  (de  Médicis),  erî  faveur  de  son  mignon  de 
Retz,  qui  voulait  avoir  la  terre  de  Versailles,  fit  étrangler  aux  prisons  Lo- 
ménie,  secrétaire  du  roy,  auquel  ladite  terre  appartenait,  et  fit  mourir 
encore  quelques  autres,  pour  récompenser  ses  serviteurs  de  confiscations. 

))  Sur  quoi  je  ne  puis  arrêter  ma  plume,  que  je  ne  déplore  le  vilain  trafic 
et  infâme  prostitution  qui  se  fait  de  nos  principaux  Etats  en  France  pour 
de  l'argent,  et  principalement  de  ceux  de  judicature;  car  vendre  la  justice, 
c'est  vendre  la  République;  ouvrir  la  porte  aux  larcins,  concussions,  au 
vice,  injustice,  ignorance,  impiété,  brief,  à  tous  les  vices  et  ordures.  » 

(estoile,  t.  V,  p.  101.) 

Vjhsemblée  nationale  n'aurait-elle  donc  jamais  lu  celle 
lettre  de  Fénelon  ? 

Il  Vos  peuples  meurent  de  f;iim.  La  culture  des  terres  est  presque  aban- 
donnée; les  villes  et  les  campagnes  se  dépeuplent;  tous  les  métiers  lan- 
guissent et  ne  nourrissent  plus  les  ouvriers.  Tout  commerce  est  anéanti. 
Vous  avez  perdu  la  moitié  des  forces  réelles  du  dedans  de  votre  État  pour 
faire  et  pour  défendre  de  vaines  conquêtes  au  dehors.  Au  lieu  de  tirer  de 
l'argent  de  ce  pauvre  peuple,  il  faudrait  lui  faire  l'aumône  et  le  nourrir, 
La  France  entière  n'est  plus  qu'un  grand  hôpital  désolé  et  sans  provisions. 
Les  magistrats  sont  avilis  et  épuisés.  La  noblesse,  dont  tout  le  bien  est  en 
décret,  ne  vit  que  de  lettres  d'Etat.  Vous  êtes  importuné  de  la  foule  des 
gens  qui  demandent  et  qui  murmurent.  C'est  vous-même,  sii-e,  qui  vous 
êtes  attiré  tous  ces  embarras;  car,  tout  le  royaume  ayant  été  ruiné,  vous 
avez  tout  entre  vos  mains,  et  personne  ne  peut  plus  vivre  que  de  vos  dons. 
Voilà  ce  grand  royaume  qu'on  vous  dépeint  tout  les  jours  comme  un  Etat 
si  florissant  ! 

»  On  avait  espéré  que  votre  conseil  vous  tirerait  de  ce  chemin  si  égaré  ; 
mais  votre  conseil  n'a  ni  force  ni  vigueur  pour  le  bien.  La  France  est  aux 
abois.  Qu'attendent  ceux  qui  vous  entourent  pour  vous  parler  franchement? 
—  Que  tout  soit  perdu.  » 

^Assemblée  nationale  n'aurait-elle  donc  jamais  lu  ce  ta- 
bleau du  bonheur  des  Français  sous  la  Monarchie,  peint  par 
La  Bruyère? 

<>  L'on  voit  certains  animaux  farouches,  des  nu'des  et  des  femelles,  ré- 
pandus dans  lu  campagne,  noirs,  livides  et  tous  brûlés  du  soleil,  attachés  à 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  519 

» 

la  terre  qu'ils  fouillent  et  qu'ils  remuent  avec  une  opiniâtreté  invincible; 
ils  ont  comme  une  voix  articulée,  et  quand  ils  se  lèvent  sur  leurs  pieds  il» 
montrent  nne  face  humaine  ;  et,  en  effet,  ce  sont  des  hommes.  Ils  se  reti 
rent  dans  des  tanières  où  ils  vivent  de  pain  noir,  d'eau  et  de  racines  ;  ils 
épargnent  aux  autres  hommes  la  peine  de  semer,  de  labourer  et  de  re- 
cueillir pour  vivre,  et  méritent  ainsi  de  ne  pas  manquer  de  ce  pain  qu'ils 
ont  semé. 

«  Il  faut  des  saisies  de  terre  et  des  enlèvements  de  meubles,  des  pi'isons 
et  des  supplices,  je  l'avoue,  mais  justice,  lois  et  besoins  à  part,  ce  m'est 
chose  toujours  nouvelle  de  contempler  avec  quelle  férocité  des  hommes 
traitent  d'autres  hommes.  » 

V Assemblée  natiojiale  n'aurail-elle  donc  janiais  lu  celte 
page  immortelle  de  Vauban  ? 

«  Par  toutes  les  recherches  que  j'ai  pu  faire  depuis  plusieurs  années 
que  je  m'y  applique,  j'ai  fort  bien  remarqué  que,  dans  ces  derniers  temps, 
la  dixième  partie  du  peuple  est  réduite  à  la  mendicité  et  mendie  effectivement; 
que,  des  neuf  autres  parties,  il  y  en  a  cinq  qui  ne  sont  pas  en  état  de  faire 
l'aumône  à  celle-là,  parce  queeux-mémes  sont  réduits,  à  très  peu  de  chose 
près,  à  cette  malheureuse  condition;  que  des  quatre  autres  parties  qui  res- 
tent, les  trois  sont  fort  malaisées  et  embarrassées  de  dettes  et  de  procès; et 
que  dans  la  dixième,  où  je  mets  tous  les  gens  d'épée,  dérobe,  ecclésiasti- 
ques et  laïques,  toute  la  noblesse  haute,  la  noblesse  distinguée  et  le;  gens 
en  charge  militaire  et  civile,  les  bons  marchands,  les  bourgeois  rentes  et  les 
plus  accommodés,  on  ne  peut  pas  compter  sur  cent  mille  familles  ;  et  je 
ne  croirais  pas  mentir  quand  je  dirais  qu'il  n'y  en  a  pas  dix  mille,  petites 
ou  grandes,  qu'on  puisse  dire  être  fort  à  leur  aise  ;  et  que,  en  ôtant  les 
gens  d'affaires,  leurs  alliés  et  adhérents  couverts  et  découverts,  et  ceux 
que  le  roi  soutient  par  ses  bienfaits,  quelques  marchands,  etc.,  je  m'as- 
sure que  le  reste  serait  en  petit  nombre. 

»  Je  me  sens  encore  obligé  d'honneur  et  de  conscience  de  représenter  à 
Sa  Majesté  qu'il  ma  paru  que,  de  tout  temps,  on  n'avait  pas  eu  assez 
d'égards  en  France  pour  le  menu  peuple,  et  qu'on  en  avait  fait  trop  peu 
de  cas.  Aussi,  c"est  la  partie  la  plus  ruinée  et  la  plus  misérable  du 
royaume;  c'est  elle  cependant  qui  est  la  plus  considérable  par  son  nom- 
bre, par  les  services  réels  et  effectifs  qu'elle  rend  ;  car  c'est  elle  qui  porte 
toutes  les  charges,  qui  a  toujours  1(!  plus  souffert,  et  qui  souffre  encore  le 
plus,  et  c'est  sur  elle  aussi  que  tombe  toute  la  diminution  des  hommes 
qui  arrive  dans  le  royaume. 

»  C'est  encore  la  partie  basse  du  peuple  qui,  par  son  travail  et  son 
commerce,  et  par  ce  qu'elle  paye  au  roi,  l'enrichit  et  tout  son  royaume; 
c'est  elle  qui  fournit  tous  les  soldats  et  matelots  de  ses  armées  de  terre 
et  de  mer,  et  grand  nombre  d'officiers,  tous  les  marchands  et  petits  offi- 
ciers de  judicature;  c'est  elle  qui  exerce  et  remplit  tous  les  arts  et  métiers; 


520  1858. 

c'est  elle  qui  l'ait  tout  le  commerce  et  les  manufactures  du  royaume,  qui 
fournit  tous  les  labeurs,  vigneions  et  manœuvriers  de  campagne,  qui 
garde  et  nourrit  les  bestiaux,  qui  sème  les  blés  et  les  recueille,  qui  fa- 
çonne les  vignes  et  fait  le  vin,  et,  pour  achever  de  le  dire  en  peu  de  mots, 
c'est  elle  qui  fait  tous  les  gros  et  menus  ouvrages  de  la  campagne  et  des 
villes. 

»  Voilà  en  quoi  consiste  cette  partie  du  peuple  si  utile  et  si  méprisée, 
qui  a  tant  souffert  et  qui  souffre  tant  à  l'iieure  où  j'écris  ceci.  » 

V Assemblée  nationale  n'aurait-elle  donc  jamais  eu  con- 
naissance de  cette  pièce  historique? 

«  Le  pauvre  peuple  travaille  incessamment,  ne  pardonnant  ni  à  son 
corps,  ni  quasi  à  son  âme,  c'est-à-dire  à  sa  vie,  pour  nourrir  l'universel 
du  royaume  ;  il  se  rend  quasi  médiateur  de  la  vie  que  Dieu  nous  donne, 
et  de  son  travail  il  ne  lui  reste  que  la  sueur  et  la  misère.  Ce  qui  lui  de- 
meure de  plus  présent  s'emploie  à  l'acquit  des  tailles,  de  la  gabelle  et  des 
aides.  Si  votre  majesté  n'y  pourvoit,  il  est  à  craindre  que  le  désespoir  ne 
fasse  connaître  au  pauvre  peuple  que  le  soldat  n'est  autre  chose  qu'un 
paysan  portant  les  armes,  que  quand  le  vigneron  aura  pris  l'arquebuse, 
d'enclume  il  ne  se  fasse  marteau  (1).  » 

VAssemblée  nationale  n'aurait-elle  donc  jamais  jeté  les 
yeux  sur  cet  autre  document  c(ui  attesle  que  le  sort  du 
peuple  nV'lait  pas  meilleur  sous  le  roi  Louis  XV  que  sous 
les  rois  Louis  XIV,  Louis  XIII  et  Henri  IV  ? 

«  Votre  majesté  ne  saurait  trop  se  délier  de  ceux  qui,  pour  assouvir  la 
faim  insatiable  qu'ils  ont  de  vos  dons,  grossissent  à  vos  yeux  l'opulence 
des  peuples.  Le  zèle  de  vos  peuples  est  inépuisable,  mais  leurs  forces  ne 
répondent  point  à  leur  zèle.  /)  [Chambre  des  comptes.  1759.) 

VAssemblée  nationale  n'aurait-elle  jamais  lu  ce  passage 
des  Confessions  de  J.-J.  Rousseau? 

«  Ce  fut  après  s'être  bien  assuré  que  sou  visiteur  n'était  point  enti-é 
chez  lui  pour  le  vendre  et  avoir  jugé  de  la  vérité  de  son  histoire  par  celle 
de  son  appétit,  qu'il  lui  avoua  la  nécessité  où  il  était  de  cacher  son  vin  à 
cause  des  aides,  son  pain  à  cause  de  la  taille,  pai-cc  qu'il  serait  un  homme 
perdu  si  l'on  pouvait  se  douter  qu'il  ne  mourût  pas  de  faim.  » 

VAssemblée  nationale  ne  connaîlrait-elle  donc  pas  ce 
qu'écrivait,  en  1774,  sous  le  roi  Louis  X\'I,  l'abbé  de  Lu- 
bcrsac  ? 


(1)  Etats-généraux   de   Idl-l.  —  lîemoiilrances  de  MiCON,   président  du 
Tiers-l'^tat. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  o21 

«  La  terre  n'obtient  plus  du  la1)oureur  que  des  sueurs  stériles  qui  le 
mettent  dans  l'impossibilité  de  fournir  aux  impôts.  Des  légions  de  tra- 
vailleurs se  réfugient  dans  les  villes,  oii  ils  échangent  leurs  haillons  pour 
une  servitude  aisée.  En  considérant  tout  ce  que  font  les  gouvernements 
pour  corrompre  les  facultés  physiques  et  morales  de  l'homme  depuis  sa 
naissance  jusqu'à  sa  mort,  on  ne  peut  s'empêcher  d'admirer  les  efforts 
continuels  que  fait  la  nature  pour  la  conservation  de  notre  espèce,  puisqu'il 
y  a  encore  plus  d'honnêtos  gens  que  de  méchants  sur  la  terre.  En  doute- 
riez-vous  ?  Voyez  comme  dans  les  capitales  mêmes,  qui  sont  de  véritables 
foyers  de  corruption,  le  public  accueille  avec  transport  hi  guerre  qui  se 
déclare  contre  les  malfaiteurs. 

*  Oui,  presque  partout,  les  lois  fiscales,  les  lois  prohibitives,  les  lois 
civiles  et  les  lois  criminelles,  violent  la  propriété,  la  liberté,  la  sûreté  des 
citoyens.  » 

VAssemblée  nationale^  enfin,  qui  compte  parmi  ses  rédac- 
teurs l'illustre  auteur  de  la  Vie  de  Washington,  ignorerait- 
elle  l'existence  de  la  lettre  de  Jefferson  au  général  Washing- 
ton, où  se  trouve  ce  passage  ? 

«  Pour  apprécier  la  masse  de  maux  qui  découlent  de  cette  source  fatale, 
t aristocratie,  il  faut  résider  en  France,  il  faut  voir  le  sol  le  plus  beau,  le 
meilleur  climat,  l'État  le  plus  compacte,  le  caractère  national  le  plus 
bienveillant ,  en  un  mot,  la  réunion  de  tous  les  avantages  naturels,  in- 
suiïisants  pour  empêcher  ce  fléau  de  l'aristocratie  de  rendre  la  vie  un 
supplice  pour  les  vingt-quatre  vingt-cinquièmes  des  habitants  de  ce 
pays  (1).  » 

A  demain  des  citations  moins  sommaires,  si  celles-ci  ne 
suffisent  pas  à  VAssemblée  nationale  pour  convertir  à  la  Ré- 
publique la  feuille  des  anciens  ministres  du  roi  Louis- 
Philippe  visant  à  être  les  futurs  ministres  du  neveu  de 
Louis  XVIIL 


XVL 


4  juin  1852. 

VAssemblée  nationale,  qui  veut  la  restauration  de  la 
Royauté  en  Fiance,  le  retour  de  ce  que  M.  Guizot,  en  d'au- 
tres temps,  appelait  si  dédaigneusement  I'ancien  régijme, 

(1)  JEFFEKSON  au  général  washingtox.  —  Paris,  14  novembre  1786. 


o22  1»5« 

VAssemblée  nutioimle,  il  l'iiul  en  cuii\enir,  lail  preuve  d'une 
incontestable  habileté  :  el!e  renonce  à  défendre  la  l'oyauté 
l'histoire  à  la  main,  et  se  soustrait  à  la  défaite  par  la  fuite, 
à  la  discussion  par  le  silence. 

C'est  d'une  prudence  consommée,  et  (jui  prouve  que  les 
auteurs  de  la  législation  de  Septembre  1835  ont  acquis  une 
expérience  qu'ils  ont  payée  cher,  cela  est  vrai ,  mais  qu'ils 
savent  mettre  à  profit.  La  révolution  de  1848  leur  a  appris 
que  la  législation  de  1835  avait  creusé  le  gouffre  qu'elle 
prétendait  combler.  En  effet ,  il  est  probable  ,  on  pourrait 
même  dire  certain,  que  la  République  ne  fût  pas  venue,  le 
24  février,  surprendre  Paris  et  la  France,  s'il  eiit  été  possi- 
l)le  aux  uns  de  la  proposer  sans  s'exposer  aux  rigueurs  de 
la  loi,  aux  autres  de  la  combattre  sans  s'exposer  au  ridicule 
de  s'agiter  dans  le  vide.  C'est  parce  que,  de  1835  à  1848,  la 
République  n'a  pu  être  discutée  qu'elle  a  pu  être  improvi- 
sée. Le  silence  de  la  compression  est  ce  qui  l'a  fait  éclore. 
Si  ce  ne  sont  pas  MM.  de  Broglie,  Guizot  et  Thiers  qui  l'ont 
pondue,  ce  sont  eux  incontestablement  qui  l'ont  couvée. 

Maintenant  ils  le  savent ,  maintenant  ils  n'eu  doutent 
plus,  aussi  comptent-ils  sur  la  loi  du  18  février  1852  pour 
rendre  à  la  Monarchie  et  au  neveu  du  roi  Louis  XVllI  le 
même  service  que  la  loi  du  9  septembre  1835  a  rendu  à  la 
République  et  au  neveu  de  l'empereur  Napoléon.  C'est 
surtout  dans  le  silence  qui  leur  est  imposé  que  les  restau- 
rationnaires  placent  toute  leur  confiance  et  tout  leur  espoir. 
Éviter  tout  débat  sur  la  Monarchie,  toute  discussion  sur 
le  passé,  est  le  mot  d'ordre  donné  et  observé  sur  toute  la 
ligne.  Celte  tactique  ne  se  fait  pas  jour  seulement  dans  la 
manière  dont  {'Assemblée  nationale  échappe  aux  questions 
de  la  Presse,  elle  se  révèle  encore  dans  l'affectation  et  l'exa- 
gération de  ces  lignes  de  VAssemblée  nationale  : 

«  Le  Constitutionnel  publie  quelques  fragments  d'une  lettre  de  Irolis- 
dorf  que  nous  reproduisons  sans  nous  occuper  des  réflexions  qui  les  ac- 
compagnent, et  sur  lesquelles  le  Cons/i7«(/o)mci  sait  liien  qu'iiTCtîNE  dis- 
cussion  KE   PEUT  s'ENGAGKR.    » 

Si,  en  efTcl,  aucune  discussion   ne  peut  s'engager,  qui  a 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  523 

voulu  qu'il  en  fût  ainsi,  n'esl-cc  pas  vous?  Qui,  do  1848  à 
1851,  a  constamnienl  demandé,  on  toutes  occasions  et  sous 
toutes  les  formes,  que  la  liberté  de  discussion  cessât  d'être 
entière  et  fût  réprimée,  même  supprimée?  Ce  qui  est,  c'est 
ce  que  vous  avez  demandé,  et  vous  avez  eu  raison  de  le 
demander;  mais  précisément  parce  que  vous  avez  eu  rai- 
son de  le  demander,  on  a  eu  lort  de  vous  l'accorder. 


XVII. 


5  juin  18.52. 

V Assemblée  nationale,  ce  temple  prolestant  où  Calvin  dit 
la  messe  sur  la  tombe  de  deux  royautés,  VAssemhlée  natio- 
nale ne  comprend  pas  que  les  nations  se  passent  de  domi- 
nation, et  que  les  individus  puissent  se  gouverner  avec  le 
gouvernement  qui  est  en  eux  et  qui  s'appelle  :  Raison. 

La  raison  collective  est-elle  donc  plus  infaillible  que  la 
raison  individuelle  ?  La  raison  collective  qui  n'a  pas  de 
sanction  est-elle  donc  moins  sujette  à  l'erreur  que  la  raison 
individuelle  qui  porte  toujours  avec  elle  sa  sanction?  A  quoi 
donc  sert-il  à  un  journal  d'être  dirigé  par  deux  anciens  mi- 
nistres dont  deux  furent  grand-maîtres  de  l'Université  de 
France,  si  c'est  pour  être  rédigé  si  pauvrement?  La  ré- 
daction de  VAssemblée  nationale  est  ce  qui  explique  peut- 
être  le  plus  clairement  la  révolution  de  1848. 

Maintenant  que  M-  Guizot  n'a  plus  pour  piédestal  la  tri- 
bune, maintenant  que  le  pouvoir  ne  l'enveloppe  plus  de 
son  prestige,  maintenant  qu'il  n'a  plus  pour  écho  sonore 
une  majorité  satisfaite,  la  mesure  de  son  esprit  est  facile  à 
prendre;  il  la  donne  tous  les  jours.  Qu'y  a-t-il  dans  V As- 
semblée nationale  .^  —  Il  y  a  moins  que  dans  le  Journal  des 
Débats.  C'est  l'ombre  de  l'ombre. 


524  1853. 

XVllI. 

10  juin  1852. 

Depuis  que  la  Fusion  ,  qui  avait  paru  un  instant  à  la  sur- 
face, est  de  nouveau  coulée  à  fond,  VAssemblée  nationale 
ressemble  à  un  navire  abandonné  de  son  équipage.  On  n'y 
voit  plus,  on  n'y  entend  plus  personne,  ni  capitaine,  ni  pi- 
lote, ni  matelots,  ni  mousses.  Où  donc  sont-ils  tous? 


XIX. 


4  juillet  1852. 

VAssemblée  nationale  avoue  sa  détresse;  elle  ne  sait  plus 
où  glaner;  partout,  dit-elle,  le  silence  et  le  vide  ;  qu'oppo- 
ser au  vide?  que  répondre  au  silence?  Puisque  VAssemblée 
nationale  ne  sait  que  faire,  eh  Ijien!  qu'elle  relise,  en  1852, 
ce  qu'elle  écrivait  en  1831  : 

«  On  ne  veut  pas  comprendre  que  nous  bommes  en  guerre  contre  les 
ennemis  de  la  société,  et  qu'il  faut  u,^cr  de  tons  les  droits,  de  toutes  les 
ressources  de  la  guerre.  »  (6  mai  1851.) 

«  Il  faut  engager  le  combat  avec  réflexion  et  maturité  ;  mais  il  faut 
l'engager  sans  retard...  Il  y  a  une  grande  force  matérielle  groupée  et  réu- 
nie autour  du  pouvoir.  A  quoi  sert  ce  luxe  si  vous  ne  savez  pas  agir?  » 

(13  mai  1851.) 

«  Comme  une  bête  fauve  frappée  au  flanc,  la  révolution  blessée  re- 
cule. Il  faut  la  frapper  encore  et  la  terrasser.  On  l'a  dit  et  on  ne  saurait 
trop  le  répéter  :  il  n'y  a,  entre  la  révolution  et  la  société,  ni  trêve  ni  pacte 
possibles.  La  justice  éternelle  ne  discute  pas  avec  le  meurtre  et  le  vol,  le 
médecin  ne  discute  pas  avec  la  maladie,  le  chasseur  ne  discute  pas  avec 
le  loup,  la  serpe  ne  discute  pas  avec  la  branche  parasite,  le  passant  ne 
discute  pas  avec  la  vipère  :  on  ne  discute  pas  avec  la  révolution,  on  l'é- 
crase. »  (2  juin  1851.) 

«  La  société  est  un  grand  camp.  Nous  sommes,  comme  l'empire  ro- 
main, entourés  de  barbares.  Il  y  a  nécessité  de  se  défendre  par  les  armes. 
Etablis.^ons,  comme  les  empereurs  et  les  consuls,  partout  des  camps  mi- 
litaires. N'est-il  pas  temps  de  défendre  énergiquement  la  société  menacée, 
de  fouler  aux  pieds  les  arguties  de  la  Fronde,  de  prononcer  la  formule  su- 


LA  PRESSE  SANS  LA  LII3EUTE.  o2o 

prème  de  cavtant  tonsulcs,  et  de  contier  à  un  pouvoir  dictatorial  la  défcDâe 
du  pays  meuaco  ?  « 

De  quoi  vous  plaignez-vous  donc?  Est-ce  que  tous  vos 
souhaits  n'ont  pas  été  exaucés  et  comblés? 

On  a  usé  de  toutes  les  ressources  de  la  guerre  ! 

On  a  engagé  le  combat  avec  réflexion  et  maturité,  et 
avec  une  grande  force  matérielle  réunie  autour  du  pouvoir! 

On  n'a  pas  discuté  avec  la  vipère,  on  n'a  pas  discuté  avec 
la  révolution,  on  l'a  écrasée! 

On  a  formé  un  grand  camp  ! 

On  a  prononcé  la  formule  suprême  de  caveant  consules, 
et  confié  la  défense  du  pays  à  un  pouvoir  dictatorial  ! 

Mais  alors,  dites-nous  donc  ce  que  faisait,  ce  que  voulait, 
le  2  décembre  1851,  M.  Berryer,  lorsque,  des  fenêtres  de  la 
mairie  du  10^  arrondissement,  il  haranguait  le  peuple? 
Dites-nous  donc  ce  qu'y  faisaient  avec  lui  MM.  Benoist- 
d'Azy,  Chapof,  de  Falloux,  le  général  Oudinot,  Vitet,  Jules 
de  Lasteyrie  et  autres  ennemis  déclarés  du  droit  d'insur- 
rection populaire  ? 

En  provoquant  et  votant  la  loi  du  31  mai  1850  et  en  s'op- 
posant  à  ce  qu'elle  lût  abrogée,  n'étaient-ce  pas  eux  qui 
étaient  les  véritables  auteurs  de  l'acte  du  2  décembre  1851 
contre  lequel  ils  protestaient? 

Cette  protestation  a-t-elle  jamais  été  sérieuse  ? 

Si  elle  était  sérieuse,  quelle  inconséquence! 

Si  elle  n'était  pas  sérieuse,  quelle  indignité  ! 

Quiconque  a  porté  les  mains  sur  la  liberté  n'a  plus  le 
droit  de  la  revendiquer. 

Lorsque  V Assemblée  nationale  fait  remarquer  en  raillant 
le  silence  funèbre  des  autres  journaux ,  comment  le  rouge 
et  la  pâleur  ne  lui  montent-ils  pas  successivement  au  front, 
et  comment  ne  comprend-elle  pas  qu'imiter  ce  silence  est 
un  devoir  que  lui  prescrit  la  pudeur? 


52G  1858. 


XX. 


22  juillet  1852. 

VAssemhlée  nationale,  rivalisant  d'orthodoxie  monarchi- 
que avec  VUnion  et  d'orthodoxie  religieuse  avec  VVnivers. 
veut  qu'on  enferme  les  Arabes  de  l'Algérie  dans  ce  di- 
lemme ouvert  par  Innocent  111  et  fermé  par  Calvin  :  Con- 
vertissez-vous au  catholicisme,  ou  vous  serez  tous  extermi- 
nés! A  l'appui  de  ce  dilemme,  voici  les  raisons  que  donne, 
d'un  ton  moitié  farouche,  moitié  goguenard,  la  feuille  im- 
pitoyable : 

«  Si  nous  voulons  civiliser  l'Algérie,  il  faut  voir  comment  nous  avons 
été  civilisés  nous-mêmes.  C'est  une  vérité  banale  que  l'homme  n'est  civi- 
lisé que  par  la  religion,  et  la  civilisation  antique  en  fait  le  témoignage 
aussi  bien  que  la  moderne.  Mais,  depuis  la  naissance  du  christianisme, 
aucune  autre  religion  n'a  civilisé  aucun  peuple,  et  si  les  musulmans 
avaient  pu  1  "être  par  la  loi  de  Mahomet,  le  Siècle  n'aurait  pas  à  nous  dire  : 
Civilisez  l'Algérie  !  Mais  par  quelle  étrange  contradiction  proteste-t-on 
contre  la  pensée  d'évangéliser  l'Algérie,  en  même  temps  qu'où  dit  :  Unis- 
sez l'une  à  l'autre  la  France  et  l'Algérie!  Comment  peut-on  mieux  unir 
deux  races  diverses  d'origines  que  par  une  commune  foi  religieuse  ?  — 
Saint- Albin.  » 

Ce  bon  M.  Saint-Albin  s'est  instruit  à  l'école  de  saint 
Thomas-d'Aquin,  enseignant  ce  qui  suit  : 

«  Question  :  Comment  doit-on  traiter  l'hérétique  qui  persévère? 

»  Re'ponse  :  Désespérant  de  sa  conversion,  et  craignant  qu'il  n'en  séduise' 
d'autres,  l'Église  l'abandonne  au  bras  séculier  pour  être  extermiké  du 
monde  par  la  mort.  Ecclesia  relinquit  eum  judicio  sœculari a  mundo  exter- 
MINANDUM  jjcr  morlem.  » 

Puisque  la  feuille  impitoyable  est  en  si  belle  humeur 
d'exterminer,  que  ne  propose-t-elle  à  la  France  une  croi- 
sade religieuse  contre  le  grand  Lama  et  contre  l'empereur 
de  la  Chine,  croisade  déjà  prèchée  en  ces  termes,  mais  in- 
fructueusement, par  Joseph  de  Maistre  : 

«  Le  grand  lama  seul,  dit-il,  a  plus  de  sujets  spirituels  que  le  pape. 
Le  Bengale  a  soixante  millions  d'habitants  ;  la  Chine  en  a  deux  cent  mil- 
lions, le  Japon  vingt-cinq  ou  trente.  Contemplez  encore  ces  archipels  im- 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  ^27 

rnenfes  du  grand  Océan,  qui  forment  aujourd'hui  une  cinquième  partie 
du  monde.  Vos  missionnaires  ont  fait  sans  doute  des  efforts  merveilleux 
pour  annoncer  l'Evangile  dans  quelques-unes  de  ces  contrées  lointaines, 
mais  vous  savez  avec  quel  succès.  Combien  de  myriades  d'hommes  que  la 
bonne  nouvelle  n'atteindra  jamais!  Le  cimeterre  des  fils  d'Ismaël  n'a-t-il 
pas  chassé  presque  entièrement  le  christianisme  de  l'Afrique  et  de  l'Asie  ? 
Et  dans  notre  Europe,  enfin,  quel  spectacle  s'offre  à  l'œil  religieux  ! 

»  Le  christianisme  est  radicalement  détruit  dans  tous  les  pays  soumis 
à  la  réforme  insensée  du  seizième  siècle,  et  dans  vos  pays  catholiques 
mêmes,  il  semble  n'exister  plus  que  de  nom.  Je  ne  prétends  point  placer 
mon  Église  au-dessus  de  la  vôtre  ;  nous  ne  sommes  pas  ici  pour  disputer. 
Hélas!  je  sais  bien  ce  qui  nous  manque;  mais  je  vous  prie,  mes  bons 
amis,  de  vous  examiner  avec  la  même  sincérité.  Quelle  haine  d'un  côté, 
et  de  l'autre  quelle  prodigieuse  indifférence  parmi  vous  pour  la  religion 
et  pour  tout  ce  qui  s'y  rattache! 

ï  Examinez-vous  vous-mêmes  dans  le  silence  des  préjugés,  et  vous  sen- 
tirez que  votre  pouvoir  vous  échappe;  vous  n'avez  plus  cette  conscience  de 
la  force  qui  reparaît  souvent  sous  la  plume  d'Homère  lorsqu'il  veut  rendre 
sensibles  les  hauteurs  du  courage.  Vous  n'avez  plus  de  héros.  » 

La  même  feuille  impitoyable  reproduit,  d'après  la  Gazette 
de  Cassel,  un  discours  de  l'Electeur  à  l'ouverture  de  la  ses- 
sion des  États  de  la  Hesse-Électorale,  discours  où  la  souve- 
raineté DU  PEUPLE  est  qualifiée  de  principe  impie. 

Nous  copions  : 

«  La  Diète  germanique  a  rétabli  les  bases  vivement  menacées  de  la  mo- 
narchie. En  vertu  de  ses  résolutions,  j'ai  aboli  ces  Constitutions  et  j'ai  pu 
régler  d'une  autre  manière  les  rapports  de  l'État.  Par  de  nouvelles  dispo- 
sitions de  la  Constitution,  on  a  écarté  les  dispositions  de  l'ancienne  Consti- 
tution dérivées  du  principe  impie  de  la  souveraineté  du  peuple  avec  leurs 
conséquences  dangereuses,  et  l'ordre  légal  a  reçu  des  garanties  durables. 

1)  Afin  que  le  serment  relatif  à  la  Constitution  ne  gêne  pas  votre  con- 
science, j'ai  décidé  qu'on  ferait  disparaître  la  passage  concernant  la  Con- 
stitution. » 

Voilà  ce  que  trouve  parfaitement  simple  et  légitime  un 
journal  rédigé  par  MM.  Guizot,  de  Salvandy  et  Duchâtel. 

Par  M.  Duchâtel,  qui,  dans  la  séance  du  26  janvier  18 i 4, 
proclamait  en  ces  termes,  mesurés  mais  catégoriques,  le 
droit  d'insurrection  pour  cause  de  violation  de  la  Constitu- 
tion Jurée  : 

M.  DUCHATEL  :  «  Avant  1830,  ceux  qui  prêtaient  serment  à  la  Restau- 
ration n'étaient  pas  liés  vis-à-vis  d'un  principe  de  légitimité  absolue.  Ils 


528  186«. 

étaient,  comme  aujourd'hui,  liés  par  un  contrat,  et  le  jour  où  la  légiti- 
mité, où  le  pouvoir  absolu,  qui  prétendait  au  droit  divin,  a  violé  son  pro- 
pre serment,  la  France  a  été  déliée  du  sien.  (Vivement  :  Oui!  oui  !) 

»  Non,  la  France  n'a  pas  violé  son  serment  en  1830  ;  elle  a  été  déliée 
le  jour  où  le  pouvoir  qui  se  prétendait  légitime  a  violé  la  Charte. 

»  Ce  sont  là  les  vrais  principes  constitutionnels.  Eh  bien!  je  n'hésite 
pas  à  le  dire,  et  je  puis  faire  cette  supposition,  car  elle  ne  se  réalisera 
pas,  si  aujourd'hui  le  pouvoir  roj'al  se  conduisait  vis-à-vis  de  la  Constitu- 
tion du  pays  comme  le  pouvoir  royal  en  1830,  nous  serions  tous  déliés 
de  notre  serment.  (Très  bien!)  » 

Exterminer,  en  'Algérie,  les  niKSiilmans  qui  refusent  de 
renier  Mahomet  pour  se  convertira  la  religion  du  Christ: 
exterminer,  en  Chine,  les  chrétiens  qui  refusent  de  renier 
Jésus-Christ  pour  se  convertir  à  la  religion  de  Confucius, 
qui  est  la  religion  de  l'Etat  et  des  lettrés,  h  l'exclusion  des 
cultes  de  Tao-tsé  et  de  Bouddha;  exterminer,  p^'loiilel 
toujours,  ceux-ci  parce  qu'ils  ont  telle  croyance  ou  telle 
opinion,  et  ceux-là  parce  qu'ils  ne  l'ont  pas  :  voilà  donc  la 
politique  telle  que  la  comprennent,  la  conseillent,  la  pres- 
crivent ou  l'appliquent  les  mandarins  de  France  et  les  hom- 
mes d'Etat  de  Chine  ! 

Les  hommes  d'État  de  Chine,  après  la  chute  de  leur  em- 
pereur, n'auront  qu'à  venir  en  droite  ligne  à  Paris,  rue 
Bergère,  20,  où  ils  seront  sûrs  d'être  accueillis  à  bras  ou- 
verts par  les  mandarins  de  V Assemblée  nationale.  Ce  sont 
les  mêmes  principes  :  Exterminare  !  exterminare!  exter- 
mî'nare  .^  Oh  Molière  !  quelle  bonne  comédie  il  y  aurait  à 
faire  sous  ce  titre  :  la  politique  imaginaire  ! 


XXI. 


2  août  1852. 

On  lit  dans  V Assemblée  nationale  : 

0  Le  9  août  1830,  Louis-l'hilippe  a  été  déclaré  et  n'a  pas  été  eVu  roi.  » 

Nous  nous  imaginions  que  toutes  les  fois  qu'une  nomina- 
tion avait  lieu  au  scrutin,  cette  nomination  élait  une  élec- 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  529 

tion.  Or,  voici  quel  fut  le  résultat  du  scrutin  ayant  pour 
objet  cVélire  ou  de  déclarer  roi  des  Français  S.  A.  R.  le  duc 
d'Orléans,  lieutenant-général  du  royaume  : 

Nombre  des  votants 252 

Boules  blanches ....    219 
Boules  noires 33 

Si  le  contraire  avait  eu  lieu,  c'est  à  dire  si  le  nombre  des 
boules  blanches  eût  été  33  et  le  nombre  des  boules  noires 
219,  M.  le  duc  d'Orléans,  lieutenant-général  du  royaume, 
eût-il  été  élu  ou  déclaré  roi  des  Français?  —  Non.  Donc  ce 
n'était  qu'une  question  de  proportion  dans  les  votes  ;  donc 
c'était  une  élection;  donc  ce  n'était  pas  une  déclaration. 

VAssemblée  nationale  nous  engage  à  nous  reporter  au 
Moniteur  du  temps,  en  nous  disant  que  nous  y  verrons, 
dès  la  première  ligne,  qu'en  appelant  au  trône  le  duc  d'Or- 
léans, la  Chambre  des  députés  n'invoquait  point  le  droit 
qu'elle  avait  d'élire  un  roi,  mais  a  I'impérieuse  nécessité.  » 

Ces  mots  sont  imprimés  ainsi  en  gros  caractères  dans 
VAssemblée  nationale. 

Vimpérieuse  nécessité  !  Est-ce  que  l'acte  d'abdication  du 
roi  Charles  X  en  faveur  d'Henri  V  n'existait  pas?  Faut-il 
donc  en  rappeler  ici  les  termes  : 

ACTE    d'abdication 

Remis  par  le  général  Latour-Foissac. 

«  Je  suis  trop  profondément  peiné  des  maux  qui  affligent  ou  qui  pour- 
raient menacer  mes  peuples  pour  n'avoir  pas  clierclié  un  moyen  de  les  pre- 
venir.  J'ai  donc  pris  la  résolution  d'abdiquer  la  couronne  en  faveur  de 
mon  petit-fils. 

»  Le  dauphin,  qui  partage  mes  sentiments,  renonce  aussi  à  ses  droits 
en  faveur  de  son  neveu. 

»  Vous  aurez  donc,  en  votre  qualité  de  lieutenant-général  du  royaume, 
à  faire  proclamer  l'avéuement  de  Henri  V  à  la  couronne.  Vous  prendrez 
donc  toutes  les  mesures  qui  vous  concernent  pour  régler  les  formes  du 
gouvernement  pendant  la  minorité  du  nouveau  roi.  Ici  je  me  borne  à 
faire  connaître  ces  dispositions  ;  c'est  un  moyen  d'éviter  bien  des   maux. 

»  Vous  communiquerez  mes  intentions  au  corps  diplomatique,  et  vous 
me  ferez  connaître,  le  plus  tôt  possible,  la  proclamation  par  laquelle  mon 
petit-fils  sera  l'econnu  roi  sous  le  nom  de  Henri  V.   » 

S.  34 


530  1858. 

Le  1®''  août,  Charles  X  avait  adressé  à  M.  le  duc  d'Oi'léans 
l'ordonnance  qui  suit  : 

«  Le  roi,  voulant  mettre  fin  aux  troubles  qui  existent  dans  la  capitale 
et  dans  une  autre  partie  de  la  France,  comptant  d'ailleurs  sur  le  sincère 
attachement  de  son  cousin  le  duc  d'Orléans,  le  nomme  lieutenant-général 
du  royaurne 

»  Fait  à  Rambouillet,  le  l^r  août. 

»  CHARLES.    » 

Vimpérieuse  nécessité!  Est-ce  que,  le  9  août  1830,  il  était 
moins  facile  de  proclamer  Henri  V  roi  de  France  que  Louis- 
Philippe  P""  roi  des  Français?  Vimpérieuse  nécessité!  Est- 
ce  qu'elle  n'était  pas  combattue  à  la  tribune  et  niée  en  ces 
termes  par  M.  Fleury  (de  l'Orne),  député  : 

«  Les  motifs  d'urgence  ont  toujours  été  mis  en  avant  dans  les  circons  • 
tances  les  plus  difficiles  de  la  révolution.  Aujourd'hui,  les  événements  qui 
se  sont  passés  ont  ramené  la  chose  au  point  de  l'abdication  de  Charles  X 
et  de  son  fils. 

»  Il  y  a  nomination  d'un  lieutenant-général  :  d'abord  par  les  députés 
de  la  France,  et  par  les  princes  qui  ont  abdiqué  ;  des  deux  côtés ,  le  duc 
d'Orléans  est  investi  de  la  lieutenance-générale. 

»  Tout  se  trouve  donc  aujourd'hui  rassuré  comme  par  enchantement  de  ce 
qu'il  n'y  a  qu'un  moment  tout  était  compromis. 

»  Ainsi  donc,  point  de  préméditation,  point  d'allégation  possible  d'ur- 
gence... 

»  Qu'on  ne  m'allègue  point  qu'il  y  a  péril  dans  la  demeure,  que  l'af- 
fection eu  faveur  de  la  famille  d'Orléans  serait  de  nature  à  se  refroidir; 
rien  de  tout  cela  ;  je  soutiendrai,  au  contraire,  que  l'exercice  de  la  lieu- 
tenance-générale ne  ferait  que  l'accroître  tous  les  jours  jusqu'à  l'enthou- 
siasme. 

»  Modifions  la  Charte,  perfectionnons  toutes  nos  institutions,  votons 
les  impôts,  faisons  en  un  mot  tout  ce  qu'il  faut  pour  que  l'administration 
marche,  et  marche  bien  ;  mais  pour  décider  une  question  aussi  importante 
que  celle  de  I'élection  d'un  roi,  que  le  prince  lieutenant-général  convo- 
que de  suite,  ou  dans  quelque  temps,  les  collèges  électoraux... 

»   M.  CASIMIR  PÉRIER  :   AlloHs  donc  !  » 

Cette  brève  interjection  :  Allons  rfoJic .' suffit  pour  faire 
écarter  la  i)roposition  de  M.  Fleury  (de  l'Orne). 

M.  Corally  propose  d'ajouter  après  ces  mots  :  à  prendre 
le  titre  de  roi  des  Français,  ceux-ci  :  sauf  l'acceptation  du 
peuple.  M.  Corally  n'est  pas  plus  heureux  que  M.  Fleury. 
Son  amendement  n'est  pas  même  appuyé. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  531 

Le  même  jour,  à  neuf  heures  du  soir,  ]a  Chambre  des 
pairs  reprenait  sa  séance ,  interrompue  pour  recevoir  le 
message  de  la  Chambre  des  députés,  et  M.  de  Chateau- 
briand faisait  entendre  à  la  ti'ibune  ces  paroles  prophétiques  : 

«  Un  roi  nommé  par  les  Chambres  ou  élu  par  le  peuple  sera  toujours, 
quoi  qu'on  fasse,  une  nouveauté...  Une  monarchie  bâtarde  d'une  nuit  san- 
glante n'aurait-elle  rieu  à  redouter  de  l'indépendance  des  opinions?  Si 
ceu,K-ci  peuvent  prêcher  la  République,  ceux-là  un  autre  système,  ne 
craignez-vous  pas  d'être  bientôt  obligés  de  recourir  à  des  lois  d'exception  , 
malgré  les  huit  mots  supprimés  dans  l'article  8  de  la  Charte? 

»  Alors,  amis  de  la  liberté  réglée,  qu'aurez-vous  gagné  au  changement 
qu'on  vous  propose  ?  Vous  tomberez  de  force  dans  la  République  ou  dans  la 
servitude  légale.  La  Monarchie  sera  débordée  et  emportée  par  le  torrent  des 
lois  démocratiques,  ou  le  monarque  par  le  mouvement  des  factions. 

»  Dans  le  premier  moment  d^iin  succès,  07i  se  figure  que  tout  est  aisé  ;  on  es- 
père satisfaire  toutes  les  exigences,  tous  les  intérêts-,  on  se  flatte  que  cha- 
cun mettra  de  côté  ses  vues  personnelles  et  ses  vanités  ;  on  croit  que  la 
supériorité  des  lumières  et  la  sagesse  du  gouvernement  surmonterojit  des 
difficultés  sans  nombre  ;  mais,  au  bout  de  quelques  mois,  la  pratique  vient  dé- 
mentir la  théorie. 

»  Je  ne  vous  présente,  messieurs,  que  quelques-uns  des  inconvénients 
attachés  à  la  formation  d'une  République  ou  d'une  Monarchie  nouvelle. 
Si  l'une  et  l'autre  ont  des  périls,  il  restait  un  troisième  parti,  et  ce  parti 
valait  bien  la  peine  qu'on  en  dît  quelques  mots. 

»  Charles  X  et  son  fils  sont  déchus  ou  ont  abdiqué,  comme  il  vous  plaira 
de  l'entendre,  mais  le  trône  n'est  pas  vacant.  Après  eux  venait  un  en- 
fant :  devait-on  condamner  son  innocence  ? 

»  Quel  sang  crie  aujourd'hui  contre  lui?  Cet  orphelin,  élevé  aux  écoles 
de  la  patrie  dans  l'amour  du  gouvernement  constitutionnel  et  dans  les 
idées  de  son  siècle,  aurait  pu  devenir  un  roi  en  rapport  avec  les  besoins 
de  l'avenir!  C'est  au  gardien  de  sa  tutelle  que  l'on  aurait  fait  jurer  la 
déclaration  sur  laquelle  vous  allez  voter.  Arrivé  à  sa  majorité,  le  jeune 
monarque  aurait  renouvelé  le  serment.  Le  roi  présent,  le  roi  actuel  aurait  été 
M.  le  duc  d'Orléans,  régent  du  royaume,  prince  qui  a  vécu  près  du  peu- 
ple et  qui  sait  que  la  monarchie  ne  peut  être  aujourd'hui  qu'une  monar- 
chie de  consentement  et  de  raison.  Cette  combinaison  naturelle  m'eût 
semblé  un  grand  moyen  do  conciliation,  et  aurait  peut-être  sauvé  à  la 
France  ces  agitations  qui  sont  la  conséquence  des  violents  changements 
d'un  Etat,   o 

A  cette  a  combinaison  naturelle  »  proposée  par  M.  de 
Chateaubriand,  qui  s'est  opposé?  Est-ce  le  peuple?  L'a-t- 
on consulté?  Qui  a  empêché  de  le  consulter?  — Ceux-là  qui 


532  185«. 

aujourd'hui  prétextent,  dans  V Assemblée  nationale,  une  im- 
périeuse NÉCESSITÉ  qui  n'a  jamais  existé  ;  ceux-là  qui,  en 
1852,  retenaient  en  prison  M.  de  Chateaubriand,  déhbéraient 
sur  l'arrestation  de  M.  Berryer,  et  qui,  en  1844,  flétrissaient 
ce  dernier  à  son  retour  de  Belgrave-Square,  pour  un  acte 
de  fidélité  qui  l'honorait,  lui  et  ses  amis  politiques. 

Lorsqu'on  invoque  ainsi,  sans  mémoire  ou  sans  pudeur, 
une  nécessité  impérieuse,  le  moins  qu'on  puisse  faire,  c'est 
de  la  démontrer.  Où  donc  était,  le  9  août  1830,  la  nécessité 
d'e//Ve  roi  des  Français  le  lieutenant-général  du  royaume? 
N'avait-il  donc  pas  tous  les  pouvoirs?  A  cette  époque, 
comme  aujourd'hui,  il  n'y  avait  de  logique  que  la  Royauté 
traditionnelle  ou  la  République  rationnelle.  Il  fallait  opter 
entre  la  souveraineté  populaire  ou  la  souveraineté  royale  ; 
on  leur  a  préféré  une  souveraineté  mixte.  Aussi  qu'est-il 
arrivé  ?  C'est  que  la  logique  l'a  emporté  sur  la  politique. 

Le  roi  électif  n'a  pas  eu  de  successeurs.  Le  comte  de  Paris 
a  eu  le  môme  sort  que  le  duc  de  Reichstadt.  L'exil  les  a 
frappés  tous  les  deux;  ni  l'un  ni  l'autre  ne  se  sont  assis  sur 
le  trône  :  celui-là,  pour  y  remplacer  son  grand-père;  celui- 
ci,  pour  y  succéder  à  son  père. 

Si  cette  réponse  ne  suffit  pas  à  V Assemblée  nationale,  nous 
continuerons,  à  son  usage,  ce  cours  de  logique  applitiuée  à 
la  politique. 


XXII. 


6  août  1852. 

La  lettre  de  change  sur  Monck,  tirée,  en  1850,  ])ar  M.  Gui- 
zot,  étant  demeurée  sans  effet,  M.  Guizot  en  a  changé  la 
date  et  l'adresse;  maintenant  ce  n'est  plus  le  nom  de  Monck 
qu'elle  porte,  c'est  le  nom  d(^  Cromwcll  : 

«  CROMWELL  :  Eli  quoi!  bi  un  homme  pvonaitsur  lui  (Vôtre  roi? 

»  ■\viiiTEi>oCKE  :  Je  crois  que  le  vcmè'e  serait  pire  que  le  ma!. 

))  ciiOMWELL  :  Pourc^uoi  le  croyez-vous? 

»  wuriELOCiCE  :  Pour  vous  persoimelleinent,  mylord,  le  titre  de  roi  ne 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  533 

roiis  serait  d'aucun  avantage.  En  ce  qui  regarde  l'armée  et  la  milice, 
vous  avez,  comme  général,  la  plénitude  du  pouvoir  royal.  Quant  à  la  no- 
mination des  officiers  civils,  ceux  que  vous  désignez  sont  bien  rarement 
l'efusés.  Vous  n'avez  pas,  il  est  vrai,  en  matière  de  lois,  le  vote  négatif, 
mais  il  ne  serait  pas  aisé  de  faire  passer  ce  qui  vous  déplairait.  Les  im- 
pôts sont  établis,  et  vous  disposez  de  l'argent  qu'ils  produisent.  Quant  aux 
affaires  étrangères,  bien  que,  pour  la  forme,  on  s'adresse  au  Parlement, 
c'est  de  Votre  Excellence  seule  qu'on  attend  le  bon  ou  le  mauvais  succès 
des  négociations, et  les  sollicitations  des  ministres  étrangers  ne  s'adressent 
qu'à  vous.  Selon  moi,  vous  êtes  donc,  comme  général,  avec  moins  de 
haine,  de  danger  et  de  pompe,  aussi  puissant  et  aussi  bien  placé  pour 
faire  le  bien  que  si  vous  aviez  pris  le  titre  de  roi. 

»  CKOMWELL  :  Quel  danger  voyez-vous  donc  à  prendre  ce  titre  ? 

»  WHiTELOCKE  :  Le  voici.  Un  des  principaux  sujets  de  détail  entre 
nous  et  nos  adversaires,  c'est  de  savoir  si  le  gouvernement  de  cette  nation 
sera  établi  en  monarchie  ou  en  république.  Si  Votre  Excellence  prend  le 
titre  de  roi,  il  n'y  aura  plus  d'incertitude  dans  la  nature  de  votre  cause,  et 
la  monarchie  sera  établie  dans  votre  personne.  La  question  ne  sera  donc 
plus  de  savoir  si  notre  gouvernement  sera  républicain  ou  monarchique, 
mais  si  le  monarque  sera  Cromwell  ou  Stuart.  Ce  sera  une  question  per- 
sonnelle au  lieu  d'une  question  nationale;  le  parti  delà  République,  qui 
est  très-nombreux  et  très-puissant,  voyant  ses  espérances  frustrées,  vous 
abandonnera;  vous  vous  trouverez  affaibli ,  votre  influence  restreinte,  et 
votre  cause  en  danger  évident  de  ruine. 

»  CKOMWELL  :  Vous  dites  vrai  en  ceci  ;  mais  quel  autre  moyen  avez- 
vous  à  proposer  pour  remédier  à  nos  embarras  et  à  nos  dangers? 

!>  WHITELOCKE  :  C'est  bien  difficile.  Cependant,  il  m'est  venu  à  ce  su- 
jet bien  des  idées  dont  quelques-unes  ne  pourraient  guère  vous  être  com- 
muniquées, du  moins  sans  danger  ponr  moi. 

»  CROMWELL  :  Je  vous  prie,  mylord,  quelles  sont  ces  idées?  Faites-les 
moi  connaître.  Quelles  qu'elles  soient,  elles  ne  peuvent  me  blesser,  venant 
de  votre  part  ;  je  les  prendrai  bien,  soyez-en  sûr. 

»  WHITELOCKE  :  Il  faut  donc  que  vous  me  pardonniez  de  vous  parler  de 
Charles  Stuart,  du  roi  d'Ecosse.  Votre  valeur,  les  succès  que  Dieu  a  accor- 
dés au  Parlement  et  à  l'armée  sous  vos  ordres,  ont  mis  très-bas  les  affaires 
de  ce  prince.  Lui-même,  et  tous  ceux  qui  l'entourent,  ne  peuvent  être  que 
très-disposés  à  prêter  l'oreille  à  tout  ce  qui  leur  rendra  quelque  espoir  de 
retrouver,  lui  sa  couronne,  eux  leurs  biens  et  leur  patrie.  Vous  pouvez, 
par  un  traité  particulier,  vous  mettre  en  parfaite  sûreté,  vous,  vos  amis  et 
leur  fortune  ;  vous  pouvez  vous  rendre,  vous  et  votre  postérité,  aussi 
grands,  selon  toutes  les  probabilités  humaines,  que  l'ait  Jamais  été  aucun 
sujet. 

»  Vous  pouvez  assigner  au  pouvoir  monarchique  des  limites  qui  garan- 
tissent nos  libertés  civiles  et  religieuses;  vous  pouvez  mettre  notre  cause 
à  l'abri  de  tout  péril  en  retenant,  pour  vous  et  pour  la  personne  que  vous 


534  1858. 

désio'nerez  après  vous,  le  commandement  de  la  force  armée.  Je  propose 
donc  à  Votre  Excellence  d'envoyer  vers  le  roi  d'Ecosse  et  d'entrer  avec 
lui  en  négociation  à  cet  égard.  Je  vous  demande  pardon  de  ce  que  je  viens 
de  vous  dire  ;  c'est  un  pur  effet  de  mon  attachement  et  de  mon  désir  de 
servir  Votre  Excellence,  ainsi  que  tous  les  honnêtes  gens,  et  je  vous  prie 
très-humblement  de  n'en  concevoir  aucune  métiance  sur  ma  fidélité  éprou- 
vée envers  Votre  Excellence  et  cette  république. 

»  CROMWEi.L  :  Je  n'ai,  je  vous  assui-e,  aucune  métiance  de  votre  amitié 
ni  de  votre  fidélité  pour  moi  et  de  cette  république.  Il  y  a  beaucoup  à 
dire  en  faveur  de  ce  que  vous  proposez  ;  mais  c'est  une  affaire  si  grave  et 
si  difficile,  qu'il  y  faut  plus  d'examen  et  de  discussion  que  nous  ne  pour- 
rions y  en  apporter  aujourd'hui;  nous  remettrons  à  un  autre  moment 
pour  en  parler. 

»  Quatre  années  s'écoulèrent  sans  que  Cromwell  reprît  avec  White- 
locke  cet  entretien,  et  Whitelocke  demeura  convaincu  qu'il  avait  perdu 
la  faveur  du  général  en  lui  proposant  de  faire  un  autre  roi.  Probable- 
ment il  se  trompait  :  Cromwell  avait  peu  de  rancunes,  et  ne  s'en  souve- 
nait plus  dès  que  son  intérêt  lui  conseillait  de  les  oublier.  S'il  eût  cru 
trouver  quelque  avantage  à  faire  de  nouveau  appel  à  «  l'excellent  juge- 
«  ment  et  à  la  fidèle  amitié  »  de  Whitelocke,  il  n'eût  certainement  pas  hé- 
sité. Mais  des  soins  plus  pressants,  même  que  le  désir  du  titre  de  roi,  le 
préoccupaient  ;  la  lutte  dernière  s'engagea  enfin  entre  lui  et  le  Long- 
Parlement  ;  il  eut  à  prendre,  non  pas  un  titre,  mais  l'empire.  Il  le  prit, 
et,  sous  le  nom  de  Protecteur,  il  régna  en  maître  plus  souverain  que  ne 
l'avait  jamais  été  en  Angleterre  aucun  roi. 

»  Il  fit  à  son  gré  la  guerre  ou  la  paix;  il  défit  et  refit  des  Parlements; 
il  suspendit  les  lois;  il  annula  ou  méconnut  des  arrêts;  il  confisqua  et 
distribua  comme  il  lui  plut  des  terres  ;  il  emprisonna  ou  bannit  les  per- 
sonnes ;  il  créa  des  impôts  pour  payer  son  armée  et  donna  aux  chefs  de 
son  armée  l'administration  du  pays  pour  lever  les  impôts.  L'Angleterre  se 
soumit,  résignée  ou  même  empressée  et  reconnaissante  ;  au  dedans,  l'or- 
dre et  la  sécurité  étaient  rendus  aux  intérêts  communs  de  la  vie  civile;  au 
dehors,  les  affaires  du  pays  étaient  faites  avec  force  et  éclat.  Hors  de  ce 
régime,  on  n'entrevoyait  que  danger  et  confusion  ;  le  pouvoir  de  Cromwell 
était  nécessaire  et  glorieux;  il  fut  absolu. 

»  Mais  ce  pouvoir  absolu  demeurait  précaire;  accepté  de  tous  comme 
nécessaire  et  provisoire,  il  n'était,  aux  yeux  de  personne,  ni  légitime  ni 
définitif.  Non-seulement  les  partis  vaincus,  royalistes  et  républicains,  s'a- 
gitaient et  conspiraient  ;  non-seulement  des  caractères  fiers,  Sidney,  Va- 
nes,  Ludlow,  et  des  noms  populaires,  Harrison,  Lilburn,  Wildman, 
saisissaient  toutes  les  occasions  de  protester  onde  résister;  le  sentiment 
public  protestait  aussi,  bien  que  sourdement,  et  la  nation  se  soumettait 
sans  se  donner. 

»  Nul  n'avait  plus  que  Cromwell  lui-même  le  sentiment  de  cette  situa- 
tion ;  c'était  un   esprit  remarquablement   libre,  et   aussi  sensé  qu'auda- 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  535 

cieux  ;  il  avait  fait  monter  le  roi  sur  récliafaud  et  chassé  le  Parlement; 
mais  il  avait  appris,  à  cette  épreuve  même,  que  le  gouvernement  national 
et  vrai  de  l'Angleterre,  c'était  un  Parlement  et  un  roi.  » 

M.  Guizot ,  cet  austère  mendiant ,  frappant  au  nom 
d'Henri  V  à  toutes  les  portes,  à  la  porte  de  Louis-Napoléon, 
après  avoir  frappé  à  la  porte  du  général  Changarnier,  sera- 
t-il  plus  heureux  en  1852  qu'en  1850  ?  Le  même  sort,  nous 
le  craignons,  lui  est  réservé.  Ce  n'est  pas  pour  lui  que 
l'Evangile  a  dit  :  «  Frappez,  et  il  vous  sera  ouvert.  » 

Le  flétrisseur  de  Belgrave-Square,  se  mettant  en  1850  à 
la  suite  de  M.  Berryer  et  de  ses  amis,  s'est  flétri  lui-même, 
avec  toute  la  différence  qui  existe  entre  l'honneur  et  l'op- 
probre, la  fidélité  et  l'infidélité. 

En  1844,  M.  Berryer  représentait  la  fidélité  monarchique. 

En  1852,  M.  Guizot  personnifie  l'infidélité  politique. 

Encore  si  M.  Guizot,  en  1850,  s'était  proclamé  hautement 
légitimiste  !  La  franchise  eût  pu  faire  absoudre  la  contra- 
diction, et  celle-ci  eût  pu  passer  pour  une  conversion.  Mais 
non  ;  M.  Guizot  n'a  pas  eu  même  le  mérite  de  la  franchise. 

Il  ne  s'est  pas  proclamé  légitimiste  ;  il  s'est  proclamé 

fusionniste. 

Fusionniste!  Qu'est-ce  que  cela  voulait,  qu'est-ce  que 
cela  pouvait  dire?  C'était  tourner  le  dos  au  but  qu'on  vou- 
lait atteindre  :  c'était  reconnaître  et  fortifier  les  prétentions 
dynastiques  de  la  branche  cadette  au  lieu  de  les  nier  et  de 
les  renverser  ;  c'était  agir  en  médecin  qui  abuse  le  malade, 
au  lieu  d'agir  en  chirurgien  qui  l'ampute  mais  qui  le  sauve. 
Après  la  révolution  de  1848  et  la  mort  du  roi  Louis-Phi- 
lippe, les  membres  de  la  famille  d'Orléans,  sans  exception, 
n'avaient  plus  qu'à  opter  entre  ces  deux  alternatives  :  de 
rentrer  en  France,  en  qualité  de  simples  citoyens,  sans  pré- 
tention d'aucune  sorte  ;  ou  d'aller  à  Frohsdorf,  en  qualité 
de  princes  du  sang,  prendre  le  rang  subordonné  que  ce 
titre  leur  marquait.  La  troisième  alternative,  celle  qui  con- 
sistait à  demeurer  à  l'état  de  troisième  dynastie,  et  consé- 
quemment  de  prétendants,  était  une  alternative  imaginaire 
et  qui  ne  pouvait  être  accueillie  que  par  des  esprits  super- 


536  1858. 

ficiels.  C'est  cette  troisième  alternative  qu'expie  et  que  paye 
chèrement  aujourd'hui  la  famille  d'Orléans.  A  qui  la  faute? 

—  A  M.  Thiers  et  à  M.  Guizut  ;  à  M.  Thiers,  qui  a  fermé  les 
yeux  à  l'évidence;  à  M.  Guizot,  qui  n'a  pas  osé  dire  crûment 
la  vérité. 

M.  Guizot  peut  continuer  de  tirer  des  lettres  de  change 
surMonck  etsurCromwoll.ily  perdra  son  temps  et  il  y  usera 
son  encre.  Il  n'y  a  plus  de  royauté  possible,  en  France,  que 
celle  de  Henri  V  ;  mais,  sans  une  invasion  ou  toute  autre 
forme  de  démonstration  étrangère,  le  retour  du  comte  de 
Ghambord  est  un  rêve. 

XXIll. 

8  août  1852. 

VAssemhlée  nationale  publie  la  fin  de  l'épisode  allégo- 
rique auquel  M.  Guizot  a  donné  pour  titre  :  cromwell  sera- 

T-IL  ROI  ? 

En  voici  la  conclusion  : 

«  Malgré  son  ardent  travail,  il  n'avait  pas  réussi  auprès  de  quelques- 
uns  des  chefs  les  plus  populaires  de  l'armée  ;  ils  persistaient  dans  leur  op- 
position, par  envie,  par  dignité  personnelle,  par  fidélité  républicaine,  par 
fanatisme  de  sectaire,  quelques-uns  mêmes,  proches  parents  deCromwell, 
Fleetvvood,  son  gendi-e,  et  Desborough,  son  beau-frère,  dans  leur  intérêt 
de  famille,  et  convaincus  que  le  rétablissement  de  la  monarchie  tournerait  au 
profit  de  Charles  Stuart. 

»  Auprès  de  la  nation  en  général,  Cromwell  n'avait  pas  réussi  davan- 
tage ;  elle  ne  résistait  point,  mais  ne  poussait  point  au  succès  de  son  des- 
sein ;  il  n'était  point  parvenu  à  le  lui  faire  considérer  comme  important  et 
utile  pour  elle  même  ;  elle  assistait  à  l'entreprise  avec  une  curiosité  indif- 
férente, comme  à  une  affaire  d'ambition  personnelle  et  de  coterie  politi- 
que, avertie  par  un  instinct  profond  que  sa  propre  condition  en  serait  peu 
changée,  et  que  l'événement,  s'il  s'accomplissait,  ne  lui  rendrait  point  les 
deux  choses  qu'elle  avait  à  cœur,  un  vrai  roi  et  un  vrai  Parlement.  On  ne 
ranime  pas  à  son  gré  les  passions  confiantes  dans  le  cœur  des  peuples,  et 
les  plus  habiles  échouent  à  persuader  les  hommes  qu'ils  ont  souvent 
trompés. 

»  Le  2(i  juin  1657,  une  estrade  était  élevée  dans  Westminstcr-lT;i!l.  Le 
fauteuil  royal  d'Ecosse,  apporté  de  l'abbaye  de  ^Yestminster,  y  était 
placé  sous  un  dais.  Au  devant  et  plus  bas  était  une  table  couverte  d'un  ta* 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTp'.  537 

pis  de  velouvs  de  Gènes  rose,  garni  de  franges  d'or.  Sur  cette  table  étaient 
la  Bible,  l'épée  et  le  sceptre  de  la  République.  Devant  la  table,  sur  un 
fauteuil,  était  assis  sir  Thomas  Widdrington,  orateur  du  Parlement.  A 
quelque  distance,  des  sièges  avaient  été  dressés  en  amphithéâtre  et  desti- 
nés aux  membres  de.s  deux  Chambres  du  Parlement.  Au-dessous,  des 
places  étaient  réservées  pour  les  aldermen  de  la  Cité  et  pour  le  reste  dee 
spectateurs.  • 

»  Vers  deux  heures,  précédé  et  suivi  d'un  cortège  nombreux  et  magni- 
fique, Cromwell  entra  dans  la  salle.  Les  membres,  ou  lords  de  fautre  Cham- 
bre, marchaient  immédiatement  derrière  lui.  Les  chevaliers,  citoj'ens  et 
bourgeois  des  comtés,  des  villes  et  des  bourgs,  élus  pour  siéger  au  Parle- 
ment, venaient  après  eux.  Au  milieu  de  bruyantes  acclamations, 
Cromwell  s'assit  sur  le  fauteuil  d'État.  A  sa  gauche  étaient  le  lord-maire 
de  la  Cité  et  l'ambassadeur  de  Hollande  ;  à  sa  droite,  l'ambassadeur  de 
France,  et  Robert,  comte  de  "Warwick.  L'orateur,  au  nom  du  Parlement, 
présenta  à  Crom'well  une  magnifique  robe  de  velours  pourpre  bordée 
d'hermine,  une  Bible  richement  reliée  et  avec  des  fermoirs  d'or,  une  épée 
à  riche  poignée  et  un  sceptr»d'or  massif.  Il  fit  un  discours  sur  ces  quatre 
emblèmes,  prit  la  Bible,  et  ouvrit  devant  Cromwell  la  formule  du  ser- 
ment : 

«  En  présence  et  au  nom  de  Dieu  tout-puissant,  je  promets  et  je  jure 
»  que,  de  tout  mon  pouvoir  et  de  tout  mon  entendement,  je  soutiendrai  et 
»  je  maintiendrai  la  vraie  religion  chrétienne  protestante  réformée  dans 
»  sa  pureté,  comme  elle  est  contenue  dans  les  saintes  Écritures  de  l'An- 
^)  cien  et  du  Nouveau-Testament,  et  que  j'en  encouragerai  la  profession 
»  et  les  fidèles  ;  et  aussi  que,  de  tout  mon  pouvoir,  je  m'efforcerai,  comme 
»  magistrat  suprême  de  ces  trois  nations,  de  maintenir  la  paix  et  la  sécu- 
»  rite,  et  les  justes  droits  et  privilèges  du  peuple;  et  qu'en  toutes  choses, 
»  je  gouvernerai  le  peuple  de  ces  nations  conformément  à  la  loi.  » 

»  Cromwell  prêta  le  serment.  Le  docteur  Manton  fit  une  prière.  Le  hé- 
raut d'armes,  au  son  des  trompettes,  proclama  Son  Altesse  Olivier  Crom- 
wcll  PROTECTEUE  d'Angleterre,  d'Ecosse  et  d'Irlande,  et  de  tous  les  do- 
maines et  territoires  qui  en  dépendent.  A  quoi  le  peuple  répondit  par  ses 
acclamations  :  «  Vive  longtemps  Son  Altesse  !  Hurra!  (I).  » 

»  Ainsi  fut  inauguré  le  gouvernement  de  Cromwell,  tel  que  l'avait  réglé 
Vhumble  pétition  du  Parlement,  avec  les  modifications  que  Cromwell  y 
avait  demandées.  Ce  n'était  plus  la  République.  Mais  il  y  manquait  le 
droit  héréditaire  et  le  titre  de  roi,  c'est-à-dire  la  monarchie. 

»  Cromwell  y  avait-il  sérieusement  renoncé?  on  peut  en  douter.  Bien 
des  faits  indiquent  qu'il  avait  ajourné-,  mais  non  abdiqué  son  espérance,  et 
que,  de  même  qu'il  avait  jadis,  pour  saisir  le  pouvoir,  dompté  le  Parle- 
ment par  l'armée,   il  se  promettait,   pour  perpétuer  le  pouvoir  dans  sa 

(l)((Burton,  Parliam.  Diary,  t.  II,  p.  511-515  ;  Parliam.History,  t.  XXI, 
p.  143-152-159. 


o38  IS5S. 

race,  de  dompter  un  jour  l'armùe  par  le  Parlement.  Mais  ceci  est  un  mys- 
tère entre  Dieu  et  l'âme  de  Cromwell  ;  sur  cette  terre  et  dans  l'histoire 
des  hommes,  il  mourut  protecteur,  avant  refusé  d'être  roi. 

»  Eut-il  raison  dans  son  refus?  De  son  temps  et  autour  de  lui,  la  ques- 
tion fut  vivement  controversée.  Ses  ennemis  le  taxèrent  d'irrésolution  et 
de  pusillanimité  :  «  Les  majors  généraux  et  les  officiers  de  l'armée,  écrivait 
w  l'un  d'eux  à  sir  Edouard  iTyde,  se  rient  de  ses  espérances  et  le  mépri- 
»  sent  pour  ses  craintes  ;  dans  l'opinion  des  spectateurs  impartiaux,  tour 
»  à  tour  il  joue  et  manque  follement  sa  fortune  (1).  »  Ses  plus  intimes 
amis  furent  surpris  et  attristés  en  le  voyant  hésiter  et  reculer  à  ce  point  : 
«  Tout  homme  sage  dans  le  public,  écrivait  Thurloe  à  Henri  Cromwell, 
»  s'étonne  de  tant  de  délais  ;  si  ce  Parlement  ne  nous  établit  pas  défini- 
»  tivement,  il  n'y  a  point  d'espoir  qu'aucun  Parlement  le  fasse  jamais  ;  il 
»  n'en  viendra  jamais  aiicun  qui  y  consacre  autant  de  temps,  ni  qui  fasse 
»  la  moitié  de  ce  qu'a  fait  celui-ci  (2).  » 

»  Évidemment,  dans  la  pensée  de  ses  contemporains,  Cromwell  fut  di- 
minué par  sa  conduite  dans  cette  circonstance  ;  il  avait  tenté  plus  qu'il 
n'avait  pu  ;  il  avait  désiré  et  renoncé.  QuaW  on  est  placé  si  haut  et  sur 
une  pente  si  glissante,  il  faut  ou  monter  toujours,  ou  rester  immobile;  si 
l'on  s'arrête,  en  essayant  de  monter  encore,  on  descend. 

»  Si  Cromwell  n'avait  tenu  qu'à  son  pouvoir,  il  eût  pu  s'applaudir  de 
sa  résolution;  délaissée  après  avoir  été  poussée,  la  Chambre  ne  voulut  ou 
n'osa  montrer  aucun  ressentiment  :  tout  ébranlement  dans  l'armée  cessa; 
contents  et  non  enivrés  de  leurs  succès,  les  officiers  opposants  se  rallièrent 
autour  du  Protectenr,  qui,  malgré  son  échec,  demeura,  jusqu'à  son  der- 
nier jour,  puissant  et  redouté. 

»  Mais  le  poiivoii',  même  despotique,  ne  sufBsait  pas  à  Cromwell  ;  il 
était  l'un  de  ces  génies  souverains  nés  pour  gouverner,  en  qui  c'est  un  be- 
soin impérieux  que  leur  gouvernement  soit  grand  et  dui-able,  et  qui  ont 
l'instinct  de  ses  vraies  conditions  ;  l'imperfection  de  son  propre  régime, 
grossier  et  fragile,  quoique  fort  et  glorieux,  l'inquiétait  et  lui  déplaisait  ; 
sa  pensée  ne  pouvait  s'y  satisfaire  ni  s'y  reposer  ;  il  voulait  être  roi,  non 
pour  s'assui-er  plus  de  pouvoir  ou  plus  d'éclat,  mais  pai-ce  que  la  monar- 
chie était  le  gouvernement  naturel,  régulier  et  solide  de  l'Angleterre;  son 
ambition  ne  pouvait  se  contenter  à  moins  :  la  lui  reprocher,  c'est  lui  re- 
procher sa  supériorité  et  méconnaître  le  sceau  de  sa  grandeur. 

»  Il  eut  cette  autre  supériorité  de  ne  se  point  abuser  lui-même,  par  com- 
plaisance pour  ses  grands  désirs;  maître  de  se  faire  roi,  il  ne  le  tit  point, 
parce  qu'il  comprit  qu'il  ne  serait  pas  vraiment  roi,  comme  il  le  conce- 
vait ;  il  voulait  mettre  fin,  pour  lui-même  comme  pour  le  pays,  à  une  si- 


(1)  M.  Broderick  à  sir  Edouard  Ilyde,  7  mai  1657  ;   Clareudon,  Slate- 
Pajjei-.s,  t.  lll,p.339. 

(2)  29  avril  1657  ;  Thurloe,  Slale-Papers,  t.  YI,  p.  243. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  539 

tuiition  révolutionnaire  et  précaire;  sa  passion  pour  le  but  ne  l'aveugla 
point  sur  les  obstacles  ni  sur  la  vanité  d'un  demi-succès;  ne  pouvant  de- 
venir roi  légitime,  il  resta  Protecteur. 

»  Admirable  leçon  donnée,  par  l'un  des  plus  grands  entre  les  révolu- 
tionnaires et  lesambitieux,  aux  ambitieux  et  aux  révolutionnaires  de  tous 
les  temps. 

))  Cromwell  lui-n;ême  ne  savait  pas  combien  fut  juste,  dans  cette  grande 
épreuve,  son  appréciation  de  sa  situation  et  de  sa  destinée,  ni  quelles  vé- 
rités supérieures  planaient  au-dessus  de  cette  conduite  qu'il  ne  tenait  que 
par  prudence  et  par  bon  sens. 

»  On  discutait  naguère  à  Londres  la  question  de  savoir  si,  parmi  les  sta- 
tues qui  doivent  orner  le  nouveau  palais  du  Parlement  à  Westminster, 
Cromwell  serait  placé  dans  la  série  des  grands  hommes  de  l'Angleterre  ou 
dans  celle  de  ses  rois.  Question  vaine  :  Cromwell  l'a  résolue  lui-même  en 
refusant  d'être  roi.  » 

Le  26  juin  16o7,  si  Olivier  Cromwell  se  fût  fait  proclamer 
roi,  en  eût-il  été  plus  avancé?  Cela  l'eût-il  empêché  de 
mourir  quinze  mois  après,  le  13  septembre  1658?  Cela  eût- 
il  donné  à  Richard  Cromwell,  son  fils,  la  fermeté  et  l'ambi- 
tion qui  manquaient  à  celui-ci,  et  dont  l'absence  fit  qu'il  re- 
nonça, le  22  avril  1659,  au  titre  de  Protecteur,  après  l'avoir 
solennellement  reçu  etpassivement  porté  pendantsixmois? 
—  Non  ;  Olivier  Cromwell  eût  posé  la  couronne  sur  sa  tête 
qu'il  n'eût  pas  fondé  pour  cela  l'hérédité  monarchique  dans 
sa  famille,  ni  chassé  le  gravier  dont  Pascal  parle  en  ces 
termes  : 

«  Cromwell  allait  ravager  toute  la  chrétienté  :  la  famille  royale  était 
perdue  et  la  sienne  à  jamais  puissante,  sans  un  petit  grain  de  sable  qui  se 
mit  dans  son  uréthère;  Rome  même  allait  trembler  sous  lui  ;  mais  ce  pe- 
tit gravier,  qui  n'était  rien  ailleui's,  mis  en  cet  endroit,  le  voilà  mort,  sa 
famille  abaissée  et  le  roi  rétabli.  » 

Cromwell  se  fût  fait  proclamer  roi  qu'il  n'eût  réussi  qu'à 
se  montrer  plus  inconséquent  avec  lui-même ,  avec  ce 
Cromwell  qui,  élu  député  de  l'Université  de  Cambridge, 
était  venu  siéger  au  Parlement  en  habit  déguenillé,  et  avait 
signé  l'arrêt  de  mort  de  Charles  P""!  La  place  de  Cromwell 
dans  l'histoire  n'eût-elle  pas  été  tout  autre  s'il  eût  appliqué 
son  génie  à  fonder,  sur  des  bases  indestructibles,  la  Répu- 
blique, à  laquelle  il  devait  qu'il  y  eût  tant  de  distance  entre 
l'obscurité  de  son  origine  et  l'éclat  de  sa  fin? 


540  iSô«. 

Que  doit  à  Cromwell  le  peuple  anglais?  Rien  ;  pas  un 
bienfait.  Que  lui  doit  le  genre  humain?  Rien;  pas  un  pro- 
grès. Cromwell,  ce  débauché  se  faisant  puritain,  aurait  pu 
être  un  réformateur;  il  ne  fut  qu'un  ambitieux  de  la  petite 
espèce,  qu'un  scélérat  de  la  grande  espèce.  Il  aurait  pu  de- 
venir une  cause;  il  ne  fut  qu'un  effet,  qu'un  accident,  il  ne 
fut  que  la  glorification  de  la  Royauté  par  le  martyre  et  que 
l'abaissement  de  la  République  par  l'arbitraire. 

Tout  s'expie.  Le  châtiment  d'un  père  ambitieux  est  de 
n'avoir  pour  lui  succéder  qu'un  fils  incapable.  Richard 
Cromwell  fut  le  châtiment  d'Olivier  Cromwell.  Rien  ne 
manqua  à  ce  châtiment,  car  Charles  II  succéda  à  son  père 
Charles  P"",  décapité. 

XXI  Y. 

9  août  1852. 

VAssemblée  nationale  continue  de  faire  défiler  en  colon- 
nes innombrables  I'histoire  inédite  de  la  république  d'an- 
GLETERRE  ET  DE  CROJiwELL.  Si  ccttc  nouvclle  publication  de 
M.  Guizot  ne  détermine  pas  le  président  de  la  République 
française  à  troquer  ce  titre  contre  celui  de  connétable,  et  à 
rendre  à  Henri  V  le  trône  de  son  grand-père  Charles  X,  elle 
n'en  aura  pas  moins  une  incoiiteslable  utilité,  ce  sera  de 
mettre  fin  aux  plaisanteries  de  John  Rostbeef  contre  Jac- 
ques Bouilli,  ce  sera  de  rappeler  à  l'Angleterre  qu'elle  aussi 
a  courbé  la  tète  sous  la  domination  d'un  seul  homme,  Oli- 
vier Cromwel,  que  l'on  appelait  Votre  Altesse,  quoi(iu'il  fût 
la  personnification  de  la  République.  Celte  inconséquence 
a-t-el!e  fait  perdre  à  l'Angleteri'e  son  rang  de  grande  na- 
tion devant  l'histoire  et  de  grande  puissance  devant  l'Eu- 
rope ?  Non  ;  l'Angleterre,  il  est  vrai,  a  retourné  de  la  Répu- 
blique î»  la  Monarchie,  mais  pour  aboutir  ii  quoi  ?  —  A  une 
Convention  nationale  qui  ôte  la  couronne  au  beau-père 
Jacques  II  pour  la  donner  au  gendre  Guillaume  d'Orange, 
et  instituer,  sous  la  Royauté  nominale,  la  République  eHèc- 
tive.  Qu'est-ce  que  la  Royauté  en  Angleterre? 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  Ui 


*  XXV. 


11  août  1852. 

LMsS(?w6/e'<3  nationale  est  une  ruine  de  l'aspect  le  plus 
triste  :  ni  rédacteurs,  ni  lecteurs.  Quel  cliàtiuient  !  quelle 
expiation  !  quelle  leçon  !  quel  exemple  !  Un  journal  vit  de  la 
liberté  des  autres  journaux  ;  donc,  ôler  aux  autres  journaux 
la  liberté,  c'est  s'ôter  à  soi-même  la  vie.  Le  jour  où  les  feuil- 
les révolutionnaires  ont  cessé  de  pai'aîlre,  les  feuilles  con- 
tre-révolutionnaires ont  perdu  leur  raison  d'exister.  M.  De- 
lescluze  était  la  raison  d'être  de  M.  de  Lavalette  ;  M.  Prou- 
dhon  légitimait  M.  de  Cassagnac. 


XXVL 


15  août  1852. 

VAssemblée  nationale  ne  fait  qu'une  réponse  évasive  à 
la  lettre  de  M.  de  Lourdoueix  où  se  trouve  ce  passage  : 

«  C'est  déjà  quelque  chose  d'assez  KÏngulier  que  de  voir  des  hommes 
dont  la  carrière  politique  a  commencé  dans  les  luttes  de  la  presse,  susciter 
d'autres  hommes  pour  dire  ce  qu'ils  n'osent  pas  avouer  publiquement, 
faire  du  journalisme  sans  vouloir  être  journalistes;  guider  la  main  qui 
tient  la  plume  afin  de  pouvoir  dire  qu'ils  n'écrivent  pas  ce  que  d'autres 
signent;  il  ne  faut  pas  qu'on  puisse  leur  reprocher  d'abuser  de  cet  inco- 
gnito  pour  faire  une  guerre  déloyale  à  des  écrivains  consciencieux  qui  se 
sont  jetés  bravement  dans  l'arène  pour  défendre  leurs  convictions,  qui 
combattent  à  visage  découvert,  et  qui  ne  veulent  personne  que  leurs  im- 
primeurs entre  eux  et  le  publie,  entre  eux  et  le  pouvoir. 

»  Je  ne  suis  pas  le  seul  à  m'étonuer  que,  dans  la  situation  où  se  trouve 
la  société,  les  hommes  de  première  ligne  ne  passent  pas  devant  au  lieu  de 
rester  derrière  ;  qu'ils  se  bornent  à  donner  à  leur  journal  des  fragments 
de  livres  anciens  ayant  quelque  rapport  indirect  avec  les  circonstances, 
au  lieu  d'aborder  directement  et  franchement  les  épineuses  questions  du 
moment,  d'éclairer  leurs  concitoyens,  de  discuter  doctriualement  les 
points  de  dissidence  qui  existent  entre  les  partis  monarchiques,  de  tâcher 
de  réparer  les  lésions  faites  à  l'édifice  social  par  les  anarchistes. 


542  1858. 

»  Les  hommes  d'État  du  gouvernement  de  1830  se  trompent  s'ils  croient 
pouvoir  se  dispenser  de  faire  connaître  à  la  France  le  travail  qui  s'est  ac- 
compli en  eux  depuis  1848;  ce  n'est  pas  en  faisant  défaut  au  tribunal  de 
l'opinion  qu'ils  se  réhabiliteront.  Tôt  ou  tard,  il  faudra  qu'ils  purgent 
leur  contumace,  et  qu'ils  plaident  leur  procès  devant  la  France,  s'ils  veu- 
lent avoir  action  sur  ses  destinées. 

»  Mais  ce  qui  sera  encore  moins  compris,  c'est  que,  voulant  s'enfermer 
dans  un  silence  mystérieux  sur  ce  qu'ils  veulent,  ils  aient  fondé  un  jour- 
nal quotidien.  Avoir  un  organe  pour  se  taire  n'est  pas  une  pratiqve  com 
mune.  A  la  vérité,  si  cet  organe  n'exprime  aucune  conviction,  il  ne  se 
refuse  pas  d'attaquer  ceux  qui  en  ont.  Ces  messieurs,  à  ce  qu'il  paraît, 
ont  voulu  avoir  une  bouche,  non  pour  parler,  mais  pour  mordre. 

»  Armer  en  guerre  un  vaisseau  pour  courir  sus  aux  navigateurs  et  ne 
lui  donner  ni  drapeau  ni  lettre  de  marque,  c'est  pis  que  de  fréter  un  cor- 
saire, car  un  corsaire  arbore  son  pavillon. 

»  A  quelle  cause  appartenez-vous  ?  La  France  sait  que  je  suis  légiti- 
miste :  l'êtes-vous?  Blâmez -vous  l'usurpation  de  1830?  blâmez-vous  l'in- 
surrection? blâmez -vous  la  position  prise  par  les  princes  d'Orléans  depuis 
1848?  Reconnaissez-vous  le  principe  d'hérédité  légitime  dans  la  transmis- 
sion du  pouvoir?  En  d'autres  termes,  êtes-vous  restés  révolutionnaires  ? 
êtes-vous  devenus  royalistes  ?  Nul  ne  le  sait.  Tant  que  vous  ne  l'aurez  pas 
dit,  vous  ne  serez  rien  dans  la  cause  royaliste,  et  vous  n'ai;rez  aucun  ca- 
ractère pour  faire  connaître  à  la  France  les  sentiments  du  prince  exilé  sur 
la  politique  suivie  par  ses  défenseurs. — DeLourdoueix.  » 

Il  va  sans  dire  que  V Assemblée  nationale  s'esl  Lien  gardée 
d'insérer  ce  passage  de  la  lettre  de  M.  de  Lourdoueix,  n'y 
pouvant  rien  répondre. 

En  effet,  que  pouvait  répondre  V Assemblée  nationale? 

Est-ce  que  M.  Guizot  n'a  pas  été  ministre  de  la  Révolu- 
tion de  1830,  du  roi  des  Français,  qui  était  au  roi  de  France 
ce  que  le  pape  de  Genève  fut  au  pape  de  Rome  ? 

Est-ce  que  M.  Guizot,  sous  le  règne  de  S.  M.  Louis  XIV, 
n'eût  pas  été,  pour  le  moins,  chassé  de  France  en  qualité 
d'hérétique? 

Vaine  leçon  du  passé  !  Cet  enseignement  de  l'histoire  n'a 
pas  appris  la  tolérance  à  M.  Guizot,  car  VAssemblée  natio- 
nale fulmine  un  réquisitoire  contre  le  dernier  ouvrage  de 
M.  Proudhon,  ouvrage  dont  la  vente  a  été  ordonnée  peu  de 
jours  après  l'envoi  et  la  réception  de  la  lettre  datée  du  24 
juillet  18521,  signée  Proudhon,  lettre  qui  prouve  que  le 
président  de  la  République  est  moins  intolérant  que  ne  le 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  o43 

serait  M.  Gubzot  s'il  redevenait  encore  une  fois  ministre. 
Mais  si  VAssemblée  nationale  ne  répond  qu'évasivement  à 
la  Gazette  de  France^  la  Gazette  de  France  répond  victorieu- 
sement à  VAssemblée  nationale  : 

«  Demander  au  pouvoir  de  sévir  contre  l'auteur,  de  lui  mettre  le  bâillon 
et  la  camisole  de  force,  c'est  déclarer  que  la  liberté  est  impuissante  à  com- 
battre l'erreur,  et  que  la  société  ne  peut  être  sauvée  que  par  la  majorité, 
quels  que  soient  son  titre  et  sou  origine;  c'est  légitimer  l'arbitraire,  et, 
pour  des  écrivains  de  journaux,  c'est  abdiquer.  La  fable  du  cheval  vou- 
lant se  venger  du  cerf  est-elle  effacée  des  souvenirs  ?  Et  pourtant  jamais 
hérésiarque  n'a  exposé  plus  nettement  sa  doctrine  que  ne  le  fait  M.  Prou- 
dhon  dans  ce  livre  de  la  Révolution  sociale  démontrée.  Non-seulement  ses 
propositions  sont  formulées  avec  une  hardiesse  qui  cherche  le  scandale  et 
qui' ne  recule  pas  même  devant  le  blasphème,  mais  il  les  appuie  sur  un 
système  de  philosophie  tout  aussi  précis  et  sur  une  interprétation  des  faits 
contemporains  tendant  à  fortifier  ses  conclusions.  Aucun  général  n'a  si 
peu  craint  de  donner  prise  en  se  développant  devant  l'eunemi.  M.  Prou- 
dhon  présente  à  ses  adversaires  son  front  de  bataille,  son  flanc  et  sa 
queue.  Il  tire  à  boulets  rouges  sur  leurs  idées,  sur  leurs  croyances.  Pour- 
quoi donc  n'exécutent-ils  pas  une  charge  à  fond  contre  le  téméraire  ? 
Pourquoi  ne  confondent-ils  pas  le  sacrilège  et  le  sophiste?  Une  doctrine 
n'est  point  détruite  parce  qu'on  met  le  docteur  en  prison.  Si  cela  était,  le 
socialisme  de  M.  Proudhon  serait  anéanti  ;  car  personne  n'a  été  mieux  et 
plus  longtemps  incarcéré  que  lui,  et  nous  le  voyons  reparaître  avec  un 
livre  où  son  système  est  exposé  avec  plus  de  hardiesse,  plus  de  foi  dans 
son  triomphe  prochain,  qu'il  ne  l'était  dans  ses  précédentes  publications. 
C'est  que  dans  la  prison  la  pensée  fermente,  les  idées  se  coordonnent,  l'es- 
prit développe  et  perfectionne  ses  arguments,  qui  se  défendent  les  uns  par 
les  autres,  et  c'est  ainsi  que  l'erreur,  sans  cesser  d'avoir  les  pieds  d'argile, 
devient  un  colosse  puissant  par  les  muscles  et  par  les  bras.  Quand  un  li- 
vre e>t  fait,  on  ne  le  défait  pas  par  les  réemprisonnements  de  son  auteur, 
par  les  imprécations  et  les  condamnations.  On  le  défait  par  l'analyse  et 
la  dissection.  Ce  qui  détruit  une  doctrine,  c'est  l'examen  sérieux,  appro- 
fondi de  toutes  ses  parties  ;  c'est  la  mise  en  lumière  des  faux  principes 
qui  lui  servent  de  base,  des  contradictions,  des  impossibilités,  des  non- 
sens  où  l'auteur  est  conduit;  c'est  le  spectacle  offert  au  public  d'un  so- 
phisme poussé  dans  l'absurde  et  pris  en  flagrant  délit  de  folie  et  de  diva- 
gation. On  conçoit  que  si  tous  les  journaux  du  soi-disant  parti  de  l'ordre 
voulaient  ou  pouvaient  remplir  cette  mission,  la  masse  des  souscripteurs 
qu'ils  représentent  collectivement  propageant  ces  réfutations  des  mauvais 
livres,  notre  civilisation  de  cinq  mille  ans  ne  serait  pas  troublée  au  pre- 
mier vent  de  doctrine  venant  à  souffler  de  l'abîme  ;  mais  nos  intelligences 
révolutionnées  ayant  perdu  le?  principes  de  l'ordre,  la  logique   et   la  dia- 


544  185». 

k'ctique  de  l'ordre,  elles  sont  désarmées  devant  les  tentatives  extrêmes  de 
l'esprit  de  désordre,  parce  que  ces  tentatives  partent  pour  ainsi  dire  du 
même  fonds  d'erreurs  et  de  mauvaises  passions  que  celui  qu'elles  ont  en 
elles.  Ces  intelligences  ne  sont  i)as  à  vrai  dire  attaquées  de  front  par  le 
socialisme,  elles  sont  débordées  par  lui.  Et  n'a-t-ou  pas  vu,  il  y  a  quelques 
années  à  peine,  quand  une  coalition  se  forma  au  nom  de  l'ordre  entre  tous 
les  partis  représentant  les  phases  diverses  de  la  révolution,  une  souscrip- 
tion s'ouvrir  pour  donner  à  un  comité  les  moyens  de  faire  faire  de  bons 
livres?  Les  banquiers  et  les  capitalistes  apportèrent  aussitôt  leurs  sacs 
d'écus  à  ce  comité,  et  la  souscription  s'éleva  en  quelques  jours  à  plus  de 
cent  mille  francs?  Quels  bons  livres  ont  été  faits  avec  cet  argent?  Quelle 
réfutation  victorieuse  est  venue  couper  dans  ses  racines  la  théorie  socia- 
liste? Ce  comité  n'a  propagé  qu'un  ou  deux  petits  écrits  sans  doctrine, 
sans  portée  philosophique  et  politique,  contenant  les  lieux  communs  de 
morale  et  de  raison  à  l'usage  des  paysans  restés  moraux  et  raisonnables, 
mais  n'allant  point  au  fond  des  questions, posées.  Un  journal  hebdoma- 
daire, mort  de  uiaiserie  au  bout  de  quelques  mois,  a  voilé  tant  bien  que 
mal  aux  sousci'ipteurs  leur  mystification.  Et  la  caisse  a  servi  en  réalité 
k  payer  les  frais  de  correspondance  des  comités  électoraux  et  les  intri- 
gues des  coalisés. — De  Lourdoueix.  » 

La  Gazette  de  France  n'a  pas  peur  de  la  liberté  et  s'en 
trouve  bien  ;  ce  journal  est  à  peu  près  le  seul  qui  ait  con- 
servé de  la  sève  ;  les  autres  journaux  ressemblent  à  des  ar- 
bres morts  sur  pied. 


XXVII. 

19  août  1852. 

Oui,  cela  est  vrai,  les  journaux  sont  ternes;  la  vie  s'est 
retirée  d'eux  ;  mais  h  qui  la  faute?  Nous  le  demandons  aux 
directeurs  et  rédacteurs  pseudonymes  de  VAssemblée  na- 
tionale :  N'est-ce  pas  la  vôtre? 

Ce  qui  existe  n'est-il  pas  votre  œuvre  ? 

Ne  vous  en  moquez  donc  pas,  car  lorsque  vous  raillez  les 
journaux  sur  leur  silence,  vous  ressemblez  au  bourreau  qui 
soufflette  sur  les  joues  la.  tète  qu'il  vient  de  décoller. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  545 


xxvin. 

20  août  1852. 

VAssemblée  nationale,  s'emparant  d'une  phrase  du  Siècle, 
la  relève  en  ces  termes  de  père  fouetteur  : 

«  Pendant  trente  ans,  la  presse  soi-disant  libérale  n'avait  cessé  de  dire 
que  les  Bourbons  avaient  été  ramenés  par  l'étranger,  et  qu'ils  avaient  été 
reçus  avec  répugnance  par  la  nation. — Vous  mentiez  donc,  messieurs?... 
Nous  le  savions  bien,  mais  nous  sommes  charmés  que  ce  soit  vous  qui  le 
déclariez  naïvement  aujourd'hui.  » 

Est-ce  donc  bien  au  journal  de  M.  Guizot  qu'il  appartient 
de  s'exprimer  ainsi?  Ce  journal  aurait-il  donc  oublié  la  part 
active  que  prit  M.  Guizot  à  la  formation  de  la  fameuse  so- 
ciété :  AIDE-TOI,  LE  CIEL  t'aidera  ?  Faut-il  que  nous  repla- 
cions sous  les  yeux  de  MM.  de  Saint-Albin,  de  Saint-André 
et  de  Saint-Ernest,  l'extrait  suivant  de  la  troisième  livrai- 
son du  Dictionnaire  de  la  conversation  : 

a    NOMS    DES    PRINCIPAUX  MEMBRES    DE   LA    SOCIÉTÉ   Aide-tOi,    le    ciel 

t^ aidera  : 

»   MEMBRES    ASSOCIÉS, 

»  MM.  Ferdinand  Barrot,  Odilon  Barrot,  Barthe,  Bavoux  tils,  Boin- 
villiers,  Corcelles,  Desclozeaux,  Tanneguy-Duchâtel,  le  général  Dumas, 
Maurice  Duval,  Duvergier  de  Hauranne,  Frayknaud,  Gauja,  Gisquet, 
Guizard,  directeur  des  Beaux-Arts  ;  guizot,  Haussmann,  comte  Jaubert, 
Larabit,  de  Lavalette,  Lavocat,  Lerminier,  Liadières,  Montebello,  Qui- 
nette,  de  Rémusat,  Taschereau,  Vitet. 

»    MEMBRES   CORRESPONDANTS, 

»  MM.  Bauchart,  Broglie,  Léon  Ducos,  Silvaiu  Dumont,  Fiéron,  Génie, 
Augustin  Giraud,  Aristide  Guilhem,  Hernoux,  Lefèvre-Durutlé,  Victor 
Suin. 

»  La  réunion  ou  la  formation  de  la  société  fut  déiidée  s'est  tenue  chez 
M.  Ch.  Paravey,  aujourd'hui  conseiller  d'Etat  :  M.  GUTZOT  présidait  cette 
réunion  ;  M.  de  Montalivet  y  assistait.  La  raison  sociale  ou  devise  fut  pro- 
posée par  M.  Vitet.  » 

Quelle  société  contribua  plus  activement  à  faire  naître  les 
circonstances  qui  devaient  aboutir  à  la  chute  de  la  monar- 
chie traditionnelle  et  à  l'établissement  de  la  monarchie  con- 
stitutionnelle? 

X.  36 


546  1853. 

Un  peu  d'indulgence,  messire  Jean  Calvin,  pour  Michel 
Servet  !  Assemblée  nationale,  ne  condamnez  pas  le  Siècle  au 
feu  du  bûcher  !  Souvenez-vous  ! 

— ^^  Mais  pourquoi,  nous  dit-on,  attaquer  ainsi  à  outrance 
ce  pauvre  journal  qui  se  nomme  V Assemblée  nationale  ?  Ne 
pouvez-vous  donc  le  laisser  tranquillement  rejoindre  au 
fond  de  l'eau  la  fusion  définilivement  coulée  ?  A  cette  ques- 
tion, voici  notre  réponse  :  —  Parce  que  ce  journal  est  celui 
qui  contribue  le  plus  à  attiser  le  foyer  d'intolérance  qu'il 
serait  de  l'intérêt  du  gouvernement  de  laisser  s'éteindre. 
En  poussant,  comme  ils  le  font,  à  la  répression  et  à  la  com- 
pression, les  rédacteurs  pseudonymes  deVAssemblée  natio- 
nale travaillent  infatigablement  à  créer  des  points  de  com- 
paraison qui  affaiblissent  les  désastreuses  impressions  lais- 
sées par  les  cours  prévôtales  et  par  les  procès  de  tendance 
de  la  Restauration.  Comment  le  gouvernement  ne  voit-il 
pas  ce  travail  perfide  et  n'en  calcule-t-il  pas  toute  la  por- 
tée? Ce  qu'on  a  fait,  en  1849,  1850  et  18ol,  pour  miner  la 
Constitution,  on  le  fait  aujourd'hui  non  moins  activement 
contre  la  Présidence  et  avec  le  même  espoir  de  succès.  Dé- 
truire pour  roconstruii'c,  tel  est  le  mot  d'ordre  des  travail- 
leurs de  l'atelier  monarchique.  Ce  mot  d'ordre  est  ponc- 
tuellement exécuté,  liaison  de  plus  pour  que  nous  contre- 
minions  VAssemblée  nationale,  car  le  pire  des  régimes  se- 
rait celui  qu'elle  ramènei'ait,  si  elle  pouvait  jamais  réussir 
à  nous  rendre  une  nouvelle  édition  de  M.  Guizot-1847,  con- 
sidérablement diminué  et  nullement  corrigé  par  la  Révolu- 
lion  de  1848. 

XXIX. 

22  août  1R52. 

VAssemblée  nationale  interpelle  en  ces  termes  le  Pays  : 

«  Nous  nv.  voudrions  vieil  dire  de  désiigréublo  au  /'ai/s,  ni  lui  rnppeler  si 
vite  les  séduisantes  promesses  de  sou  prospectus  ;  mais  nous  lui  ferons 
une  simple  question  :  Croit-il  réellement  donner  douze  journaux  dans  un, 
parce  qu'il    écrit  en  gros  caractères  :  Marine,  adminislralion,  tracaux  pu- 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  547 

blirs,  commerce^  armée^  etc.,  en  tète  des  articles  plus  ou  moins  longs  qu'il 
consacre  à  ces  matières  ?  Ainsi ,  par  exemple,  il  écrit  :  Travaux  publics, 
et  il  fait  suivre  ce  titre  de  la  convention  du  ministre  pour  la  concession  du 
cliemin  de  fer  de  Bordeaux  à  Cette,  et  voilà  tout  le  journal  des  travaux  pu- 
blics !  ADMINISTRATION,  suit  Une  circulaire  du  ministre  de  l'intérieur  aux 
préfets,  sur  l'admission  des  malades  dans  les  hospices  ;  et  voilà  tout  le 
journal  administratif!...  Nous  savons  bien  qu'un  prospectus  promet  beau- 
coup, mais  encore  faut-il  qu'il  tienne  au  moins  l'ombre  de  ce  qu'il 
promet  I  » 

La  première  condition  de  la  justice  est  l'impartialité. 

VAssemblée  nationale  avait  promis  la  fusion;  a-t-elle 
«  tenu  l'ombre  de  ce  qu'elle  avait  promis?  » 

S'il  n'y  a  rien  dans  le  Pays,  pas  une  pensée  généreuse, 
pas  une  idée  féconde,  qu'y  a-t-il  donc  de  plus  dans  l'yls- 
semblée  nationale,  lorsqu'il  ne  s'y  trouve  pas  un  réquisitoire 
qui  rappelle  le  bon  temps  de  1815,  ce  bon  temps  des  alliés, 
des  cours  prévôtales,  des  billets  de  confession  et  de  la  cen- 
sure ?  L'Assemblée  nationale  ne  se  borne  pas  à  interpeller 
le  Pays,  elle  s'adresse  au  Siècle  en  ces  termes  : 

«  Si  le  Siirte  croit  que  l'esprit  de  l'Evangile  animait  les  révolutionnai- 
res de  Février,  nous  ne  nous  chargeons  pas  de  lui  pi'ouver  le  contraire. 
Mais  nous  nous  bornerons  à  hii  dire  que  VEvangile  condamne  toutes  les 
révolutions  et  tous  les  révolutionnaires.  » 

Si  VEvangile  condamne  toutes  les  révolutions  et  tous  les 
révolutionnaires,  ainsi  que  l'affirment  M.  de  Robillardet 
VAssemblée  nationale,  que  VAssemblée  nationale  nous  dise 
donc  ce  qu'elle  pense  des  termes  de  la  circulaire  suivante, 
publiée  dés  le  29  février  18^8  par  M.  le  cardinal  de  Ronald, 
archevêque  de  Lyon  : 

«  Lyon,  le  29  février  1848. 
»  Mes  chers  coopérateurs, 

»  Les  changements  politiques  survenus  en  France  vous  sont  connus.  Ce 
n'est  pas  nous,  toujours  occupés  des  intérêts  éternels,  qui  nous  étonnons 
d'entendre  dire  que  la  main  de  Dieu  renverse  les  trônes  et  brise  les  cou- 
ronnes. 

»  Au  milieu  des  émotions  de  ces  premiers  jours,  conservez  le  calme, 
et  mettez  toute,  votre  confiance  en  la  divine  Providence.  Donnez  aux 
tidèles  l'exemple  de  l'obéissance  et  de  la  soumission  à  la  République. 

»  Vous  formiez  souvent  le  vœu  de  jouir  de  cette  liberté  qui  rend  nos  frè- 
res des  Etats  Unis  si  heureux  ;  cette  liberté,  vous  l'aurez. 


us  4858. 

»  Si  les  autorités  désirent  arborer  sur  les  édifices  religieux  le  drapeau 
de  la  nation,  prêtez-vous  avec  empressement  aux  désirs  des  magistrats. 
Le  drapeau  de  la  République  sera  toujours  pour  la  religion  un  drapeau 
protecteur. 

»  Poursuivez  avec  zèle,  mes  chers  coopérateurs ,  votre  sainte  mission. 
Occupez-vous  des  pauvres,  concourez  à  toutes  les  mesures  qui  pourront 
améliorer  le  sort  des  ouvriers.  Il  faut  espérer  qu'on  montrera,  enfin,  un 
intérêt  sincère  et  efficace  à  la  classe  laborieuse. 

»  Vous  lirez  en  chaire  cette  lettre  aux  fidèles  assemblés. 

»  Agréez,  mes  chers  coopérateurs,  l'assurance  de  mon  sincère  attache- 
ment. 

»  7  L.-J.   M.  Card.  DE   BONALD, 

0  Arch.  de  Lyon.  » 

Non  seulement  celle  circulaire  paraissait  dans  la  Répu- 
blique et  dans  le  Censeur,  de  Lyon,  mais  encore  elle  était 
placardée  à  profusion  sur  tous  les  murs  et  lue  en  chaire 
dans  toutes  les  églises. 

VAssemblée  nationale  vient  de  v^oir  en  quels  termes  la 
révolution,  condamnée  par  TEv^angile,  était  sanctifiée  par 
M.  le  cardinal  de  Bonald,  archevêque  de  Lyon.  Voici  main- 
tenant en  quels  termes  non  moins  fervents  elle  était  sanc- 
tifiée par  M.  Afl're,  archevêque  de  Paris  : 

«  Qui  de  nous,  lorsqu'il  a  entendu  cet  épouvantable  coup  de  tonnerre, 
qui,  sans  signe  précurseur,  a  biisé  en  un  instant  un  trône  entouré  de  tant 
de  puissance,  n'a  reconnu  aussitôt  le  dessein  mystérieux  de  celui  qui  se 
plaît  à  montrer  aux  rois  que  toute  leur  majesté  est  empruntée? 

»  Nous  ne  voulons  pas  vous  flatter,  nos  très-cliers  frères,  mais  nous  ne 
pouvons  nous  empêcher  de  vous  bénir,  vous  qui,  sur  les  débris  encore  fu- 
mants du  pouvoir  qui  vient  de  tomber,  avez  montré  un  respect  si  profond 
pour  les  droits  de  ce  maître  souverain  qui  apprend  aux  rois,  d'une  manière 
si  digne  de  lui,  qu'ils  doivent  user  de  leur  puissance  comme  il  l'a  fait  lui- 
même  pour  le  bien  du  monde. 

»  Vous  connaissez  le  sort  de  nos  libertés  sot;s  le  gouvernement  consti- 
tutionnel qui  nous  régissait  depuis  trente-quati'e  ans 

»  Tout  le  monde  protestait  de  son  amour  pour  la  liberté  ;  mais,  nous 
vous  le  demandons,  avait-on  pour  elle  un  amour  sincère?  l'aimait-on  avec 
un  parfait  désintéressement?  Ceux  qui  tenaient  les  rênes  du  gouvernement 
se  plaignaient  toujours  qu'elle  était  trop  étendue  et  s'efforçaient  de  la  res- 
treindre, tantôt  par  la  jurisprudence,  tantôt  par  de  nouvelles  lois.  Les  di- 
verses oppositions,  une  fois  arrivées  au  timon  des  affaires  ,  s'empressaient 
à  leur  tour  de  circonscrire  dans  d'étroites  barrières  cette  même  liberté 
qu'ils  voulaient  naguère  sans  limites,  tandis  que  ceux  que  la  fortune  avait 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  549 

))ri'cipitt'»  tlu  haut  Je  la  roue  iuvoquaicut  le  druit  qu'ils  venaient  de  mau- 
dire et  qu'ils  avaient  voulu  enchaîner. 

»  L'égoïsme  n'a  pas  été  moins  funeste  aux  libertés  commerciales;  elles 
ont  toujours  été  en  guerre  :  les  unes  pour  demander,  les  autres  pour  re- 
pousser des  entraves  au  libre  échange. 

»  Peuple  de  Paris,  nouveau  Suvison,  il  t'a  suffi  de  secouer  un  instant  les 
colonnes  d'un  immense  édifice  pour  en  faire  im  monceau  de  ruines.  Sou- 
viens-toi qu'il  te  faut  encore  plus  de  force  morale  pour  conserver  la  paix 
et  la  liberté  de  ton  illustre  cité.  Souviens-toi  que  ton  incomparable  courage, 
que  nul  peuple  n'a  égalé,  ne  saurait  te  sauver  sans  le  secours  de  Dieu. 
Invoquons-le  donc,  ce  Dieu  qui  a  fait  à  la  Frauce  une  si  belle  part  dans 
le  monde.  » 

Eh  bien  !  que  pense  VAssemblée  nationale  de  ces  deux 
mandements  ou  circulaires  des  deux  archevêques  de  Paris 
et  de  Lyon"?  Oui  ou  non,  VAssemblée  nationale  condamne- 
t-clle  le  langage  des  deux  illustres  prélats?  Si  elle  le  con- 
damne, sur  quoi  se  fonde-t-elle?  Si  elle  ne  le  condamne 
pas,  à  quel  titre  réprouve-t-elle,  au  nom  de  l'Évangile,  une 
révolution  que  l'épiscopat  français  a  sanctifiée  ? 

VAssemblée  nationale  dira-t-elle  pour  se  justifier  que  le 
langage  de  l'épiscopat  varie  selon  les  circonstances,  qu'il 
renie  ce  qu'il  a  adoré  et  qu'il  adore  ce  qu'il  a  renié,  qu'il 
n'y  faut  dès  lors  attacher  aucune  importance?  Ahl  si  l'^s- 
semblée  nationale  disait  cela,  que  faudrait-il  penser  de  la 
piété  dont  elle  se  pare  ?  Que  faudrait-il  penser  des  minis- 
tres de  Dieu  sur  la  terre  ? 

Si,  comme  l'affirme  M.  le  cardinal  de  Ronald,  «  c''est  la 
main  de  Dieu  qui  renverse  les  trônes  et  brise  les  couronnes  ;  » 
si,  comme  le  disait  M.  l'archevêque  de  Paris,  il  faut,  dans 
les  révolutions,  reconnaître  «  le  dessein  mystérieux  de  ce- 
lui qui  se  plaît  à  montrer  aux  rois  que  toute  leur  majesté 
est  EMPRUNTÉE,  »  à  gcnoux  devant  la  révolution,  messieurs 
de  VAssemblée  nationale^  h  genoux  ! 

A  genoux  devant  la  révolution,  comme  vos  prédécesseurs 
s'y  mettaient  lorsque,  le  16  mars  1848  notamment,  au  Club 
républicain^  ils  criaient  :  Bravo  !  bravo  !  bravo  !  à  ces  paro- 
les de  M.  de  Lamartine  : 

M.  DE  LAMARTINE  :  «  Nous  voulons  Une  République  qui  se  fasse  aimer 


5oO  1858. 

et  respecter  de  tous,  craindre  par  personne,  excepte  par  les  ennemis  de  la 
patrie  ou  des  institutions.  (Bravo  !) 

»  Nous  voulons  fonder  une  République  qui  soit  le  modèle  des  gouverne- 
ments modernes,  et  non  l'imitation  des  fautes  et  des  malheurs  d'un  autre 
temps  !  Nous  en  adoptons  la  gloire,  nous  en  répudions  les  anarchies  et  les 
torts!  Aidez-nous  à  la  fonder  et  à  la  défendre  !  Votez  selon  vos  conscien- 
ces, et  si,  comme  je  n'en  doute  pas,  ce  sont  des  consciences  de  bons  ci- 
toyens {\),  la  République  se  consolidera  par  vos  votes,  comme  elle  s'est  fon- 
dée d'abord  par  les  mains  du  peuple  de  Paris  !  (Bravos  unanimes-)  » 

Retenez  ceci,  messieurs,  et  faites-en  votre  profit  :  Qui- 
conque, pour  empêcher  le  triomphe  d'une  révolution,  n'a 
pas  rivalisé  de  courage  avec  ceux  qui  l'ont  emporté  au  péril 
de  leur  vie,  a  perdu  le  droit  de  médire  des  révolutions.  Mé- 
dire de  l'ennemi  devant  lequel  on  a  fui,  c'est  ajouter  l'op- 
probre à  l'opprobre. 

Oui  ou  non  encore  : 

Ceux  qui,  le  23  février,  étaient  ministres  du  roi  Louis- 
Philippe,  ont-ils  fui?  En  est-il  un  seul  parmi  eux  qu'on  ait 
vu  à  l'assaut  d'une  barricade  ?  En  est-il  un  seul  parmi  eux 
qui  ait  fait  à  la  royauté  un  rempart  de  son  corps,  et  qui 
puisse  montrer  la  cicatrice  de  la  plus  légère  blessure  reçue 
en  défendant  la  monarchie  ? 

Non,  non!  ceux  qui  médisent  des  révolutions  ne  savent 
pas  les  prévenir.  Ceux  qui  sauraient  les  prévenir  n'en  mé- 
disent pas. 

XXX. 

29  août  1852. 

V Assemblée  nationale,  qui  ne  répondra  pas,  demain,  aux 
questions  que  nous  lui  avons  posées  relativement  aux  deux 


(1)  La  députation  se  composait  de  MM.  Adrien  de  Lavalette,  secrétaire 
géntjral  du  club  Républicain;  Bernard,  propriétaire;  docteur  Barrachin, 
Carnaud,  Odiot,  Leflocii,  hommes  de  lettres;  E.  de  Lavalette,  Maurice 
Meyer,  secrétaire  du  club;  Paul  Terrier, banquier,  délégué;  et  de  MM.  lîo- 
din,  de  Chamoy,  de  Froissard,  Lamy  de  Saint-André,  de  Lubersac, 
M.  Masson,  Perthuzon  fils,  etc.,  qui  s'étaient  joints  à  la  députation. 

Dans  la  séance  du  15  mars,  le  bureau  était  provisoirement  présidé  par 
M.  Vieunet,  qui  avait  bien  voulu  accepter  le  fauteuil  en  attendant  qu'on 
ait  été  l'offrir  à  M.  Goudchaux,  absent  en  ce  moment  de  chez  lui. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBEKÏÉ.  ool 

mémorables  cii'culaires  de  M.  l'archevêque  de  Lyon  et  de 
M.  rarchevèque  de  Paris,  portant  la  date  de  février  et  mars 
J848,  nous  répond  aujourd'hui  : 

«  Mais  il  faut  être  logique,  monsieur,  vous  le  dites  vous-même.  Dites- 
nous  donc  pourquoi  la  Presse  existe  ?  » 

Nous  répondons  à  VAssemblée  nationale  : 

Parce  que  h\  Presse^  qui  comple  au  nombre  de  ses  pro- 
priétaires des  veuves,  des  mineurs  et  d'ardents  approba- 
teurs de  la  pohtique  qui  a  prévalu  le  2  décembre,  a  été 
condamnée  par  jugement  du  tribunal  civil  de  la  Seine, 
rendu  le  11  décembre  1851,  à  la  re(]uétc  de  plusieurs  des 
propriétaires,  représentés  par  M®  Boncompagne,  à  repren- 
dre sa  publication  qu'elle  avait  volontairement  discon- 
linuée  ; 

Parce  que  la  Presse,  n'ayant  pu  réussir  à  décider  tous  les 
journaux  de  Paris,  —à  l'exceplion,  bien  entendu,  des  feuil- 
les élyséennes,  —  à  suivre  l'exemple  de  suspension  volon- 
taire qu'elle  avait  donné  pendant  douze  jours,  a  dû  subir 
la  loi  du  nombre.  C'est  ainsi,  qu'impuissante  à  entraîner  les 
journaux,  elle  a  été  remorquée  par  eux,  VAssemblée  natio- 
nale en  tête;  car  c'est  une  justice  qu'il  faut  rendre  au  Pays, 
pendant  trois  jours,  les  2, 3  et  4  décembre  1851,  il  a  renoncé 
héroïquement  à  paraître,  et  très  probablement  il  eût  per- 
sisté dans  cette  héroïque  résolution,  prise  d'accord  avec  la 
Presse,  si  le  Journal  des  Débals  elV Assemblée  nationale  eus- 
sent fait  ce  que  firent  le  Pays,  la  Presse  et  le  Siècle. 

Ceci  est  une  note  déposée  en  passant  pour  servir  à  l'his- 
toire contemporaine.  —  A  chacun  selon  ses  œuvres. 

Ces  deux  parce  que  sont-ils  une  réponse  suffisamment 
catégorique  au  pourquoi  de  la  feuille  impitoyable? 

XXXI. 

31  août  1852. 

Voici  tout  ce  que  VAssemblée  nationale  trouve  à  nous  ré- 
pondre : 

a  Puiàque  la  Presse  ue  parait  que  contrainte  et  forcée  par  justice,  et  que 


552  185». 

M.  de  Girardin  est  une  victime  infortunée  de  îa  sentence  du  11  décembre 
1851,  nous  n'insisterons  pas.  Respect  au  mallieur  !  n 

Quel  respect  mérite  la  conduite  de  ce  journal  s'appelant 
VAssemblée  nationale^  et  qui  était  le  premier  à  solliciter  de 
M.  de  Morny  l'autorisation  de  paraître,  lorsque  MM.  Berryer, 
Benoît  d'Azy,  Vitet,  Jules  de  Lasteyrie  et  autres  légitimistes 
et  fusionnisles  étaient  conduits  au  mont  Valérien  en  ^'oi- 
lures  cellulaires;  lorsque  le  générai  Changarnier  et  le  gé- 
néral Bedeau  étaient  transportés  à  Ham,  et  lorsque  M.  Thiers 
était  enfermé  à  Mazas? 

L'histoire  .appréciera  la  conduite  des  rédacteurs  de  VAs- 
semblée nationale,  de  ce  journal  qui  n'a  pas  même  eu  la  pu- 
deur de  changer  de  titre. 


# 


1852. 


LE  JOURNAL  DES  DÉBATS. 


10  avril  1852. 

Le  Journal  des  Débats  est  à  ce  qu'il  fut  ce  qu'un  vaisseau 
rasé  est  à  un  vaisseau  appareillé.  Ce  n'est  plus  qu'un  pon- 
ton. Tout  semble  l'embarrasser,  jusqu'à  son  titre.  S'appeler 
le  J oiirnal  des  Débats,  quund  il  n'y  a  plus  de  débats,  est,  en 
effet,  embarrassant,  à  moins  d'y  ajouter  :  britanniques.  Il 
n'y  a  qu'une  liberté  attaquée  qui  ait  le  pouvoir  de  le  tirer 
du  mutisme  dans  lequel  il  s'est  renfermé,  pour  cacher  que, 
s'il  ne  dit  rien,  il  n'en  pense  pas  plus.  Il  a  raison  lorsqu'il 
repousse  le  protectionnisme  industriel;  mais  sur  quel  argu- 
ment se  fonde-t-il  pour  justifier  le  protectionnisme  politique? 
Ni  protectionnisme  industriel,  ni  protectionnisme  politique  ; 
sous  aucune  forme,  aucune  intervention  arbitraire  de  l'Etat: 
voilà  ce  que  demande  la  logique  et  ce  que  réalisera  l'avenir. 


II. 


7  mai  1852. 

Le  Journal  des  Débats,  dont  le  sommeil  est,  à  ce  qu'il 


554  1§53. 

paraît,  un  sommeil  soninambulique,  parle  tout  haut  et  s'ex- 
prime ainsi  : 

0  De  nos  jours,  les  enfants  ont  déjà  vu  plusieurs  révolutions.  Ih  eu  ver- 
ront encore  bien  d'autres,  car  l'humanité  ne  s'arrête  pas.  » 

Oui,  cela  est  vrai.  Tljumanité  ne  s'arrête  pas;  mais  de  ce 
qu'elle  ne  s'arrête  pas,  il  n'en  faut  point  conclure  qu'elle 
soit  errante.  Elle  marche  droit  à  son  but  :  ce  but,  c'est  la 
liberté  en  tout  et  la  justice  partout.  C'est  un  fait  :  où  la  li- 
berté arrive  et  demeure,  la  révolution  s'en  va  et  ne  revient 
plus.  Qui  songe  aux  Etats-Unis  à  faire  une  révolution?  Qui 
donc  y  gagnerait  ?  Qui  n'y  perdrait  pas?  Les  esclaves  eux- 
mêmes  des  États  du  Sud  savent  que  Iheuie  de  leur  libéra- 
tion est  marquée  au  cadran  de  la  civilisation,  et  que  cette 
heure  sonnera  plus  vite  pour  eux  en  respectant  la  pendule 
qu'en  la  brisant.  Ils  attendent.  Ils  ont  raison.  Ce  n'est  pas 
en  outrant  la  vitesse  de  la  locomotive  qu'on  arrive,  c'est 
en  laissant  la  vitesse  se  mesurer  sur  la  puissance.  Aussi, 
disons-nous  à  tous  ceux  qui  nous  lisent  :  Point  de  politique 
à  outrance!  Plus  de  révolutions  ! 


m. 


16  mai  1852. 

Nous  le  reconnaissons  :  le  Journal  des  Débats  nous  a  de- 
vancé, dès  1846,  sur  une  question  de  liberté  où  nous  ne 
l'avons  rejoint  qu'en  1850.  Il  défend  avec  intrépidité,  et  sou- 
vent avec  talent,  la  liberté  du  commerce. 

Mais  pourquoi  cette  liberté  est-elle  la  seule  qu'il  défende? 

Qu'est-ce  que  la  liberté  du  commerce? 

—  C'est  la  réciprocité  des  échanges. 
Qu'est-ce  que  la  liberté  de  la  presse? 

—  C'est  la  réciprocité  des  idées. 

Qu'est-ce  enfin  que  la  liberté  improprement  appelée  :  li- 
berté illimitée? 

—  C'est  la  liberté  limitée  par  la  réciprocité. 

Liberté  limitée  par  la  réciprocité  au  lieu  de  liberté  limitée 


LA  PRESSE  SAîîS  LA  LIBERTE.  5^ 

pair  la  légaJîilé  ^  vmlà  duiM;  finaJeni^it  à  qui  se  rédkiiseiQl  les 
temies  de  ce  débat  i(|u''ai!>  peu  de  btuiioe  iknii  suflGirait  pf(Hir 
cliore  inévQieàbiemenl. 
C^ompreodre  et  expliquer  aiim  la  liberté  Ei''eo}ij!>êdbe  pas 

d'être aeeioeé  de  xmtimr  labsolutlgoiie. 

Oni^  lÈmis  Taviouioos,  immis  fionsmes  atis^lattsle,  car  iMm$ 
adimeltiwis  : 

L'autorité  ahsbilne  de  la  f^DÎ  : 

L'autiorilé  alïtsdiue  de  la  ficseckee  ; 

Siious  admettKMQis  tic^nSe  aulioirisé  abstiilne  qui  est  €mmpa.tàMe 
aree  la  «onmifisisHi  «lol'Siataîre. 

Oà  e&ÊBmnsœe  te  dowile^  ûmt  f  antorilé  de  la  hi. 

On  cmamesiee:  TenBar^  fiiait  f aat«wîté  de  la  sâeaee. 

Que  la  foi  eombatle  le  dmnie  l 

Que  la  sâeiaee  détnuû^  Teneur  I! 

Que  la  fm  pev^suade  I! 

Que  la  sdesaee  déiaiîiœiflffe  !! 

Smtmmsmm,  mhmSmre  et  mâ&rité  aèmSmiR  :  daias  ses  naioits 
se  résume  %ms!Lw^ise  pm^gracsuaienelt  ee  pt^t^naouaaeQ  iMxys  Se 
cn»|^«iiiSn  seia  eidui  de  f  aweiair. 


IV 


Le  C&mlitwimimd  smid  au  J&mrmd  des  DémSs  le  serwÂse 
de  lui  d^îHEuoiter  la  pairole.  Le  C&imtMMimmmd,  attaque  Se  lisine- 
édbiiiD^,  le  J&mwd  dm  Déimt'S  le  dêfendira.  Eit^  aps^s  ce 
débats  laqnestâsia  la^aura  pas  avasMié  d'umpas.  Pioniirqu^  ? 
Faute  d%iQ  prÛËidipe  supérieur.  Le  priiaidpe  de  la  Literté 


a  t«art;  le  priflacâpe  de  TAuimi'ié  adiaafe,  le  Jmunmll  <fes  l>-s- 
4wr#«  a  tel,  et  ieCsmsSiimiimmd  a  raasMiL  Ce  npe  le  lenéaiteJiar 
a  £aiL  la  ciréatuire  doiit-ele  egatirepineiadir® de  3e  iieËsénëf  CTest 
daiQcs  e£S  temsstes  qmlêSait  p^tsèe^  on  lîi®^  Sa  questÂso  par 
TaîLibé  de  Chmsf-  fl  amit  ra>S(t»L.T(SiRiffi  Teamsz  que  ee  me  sera 
etsieme  qnœ  psr  faSiisdhm  qm\(m  pi^sainra 


556  1853, 

de  réciprocité  des  échanges,  comme  ce  n'a  été  que  par  le 
suffrage  universel  qu'on  en  a  fini  avec  les  questions  de  cens 
et  de  domicile. 

Absolu,  ton  vrai  nom  est  :  Le  simple  ! 

11  n'y  a  de  simple  que  ce  qui  est  grand. 

Il  n'y  a  de  grand  que  ce  qui  est  simple. 


V. 


22  mai  1852. 

Le  Journal  des  Débats  pose  à  ses  lecteurs  les  questions 
qu'on  va  lire  ; 

«  En  quoi  consiste  une  nouvelle  fausse?  Une  simple  erreur  de  fait, 
comme  il  en  échappe  nécessairement  à  tous  les  journaux,  constitue-t-elle 
un  délit?  L'erreur,  la  surprise,  sont-elles  un  délit?  La  reproduction  du 
bruit  le  plus  insignifiant,  le  plus  étranger  à  tout  intérêt  politique,  le  plus 
innocent  aux  yeux  du  public,  sera-t-elle  coupable  aux  yeux  de  l'autorité  ? 
Par  exemple,  un  journal  des  départements  annonçait  hier  matin  que 
M.  Proudhon  vient  d'obtenir  une  remise  de  sa  peine,  et  qu'il  s'est  embar- 
qué pour  les  États-Unis;  un  journal  de  Paris  démentait  hier  soir  cette 
nouvelle.  Le  journal  qui  l'a  publiée  a-t-il  violé  la  loi?  » 

Le  Journal  des  Débats  commencerait-il  donc  à  reconnaître 
qu'il  est  imposible  de  i^églementer  la  liberté  ?  Qu'on  a  la  li- 
berté ou" qu'on  ne  l'a  pas?  Que  si  on  a  la  liberté,  c'est  pour 
l'exercer,  et  que  si  on  ne  peut  l'exercer,  c'est  la  preuve 
qu'on  ne  l'a  pas.  Que  toute  liberté  qui  n'est  pas  entière  est 
un  péril,  et  que  la  lil)erté  légalement  supprimée  est  préféra- 
ble à  la  liberté  légalement  réprimée?  La  libellé  de  tout  dire 
est  une  loi  qui  porte  en  elle-même  sa  sanction  :—  la  liberté 
de  tout  contredire.  En  a-t-elle  besoin  d'une  autre?  —  Non. 
C'est  là  ce  qui  constitue  la  différence  entre  la  liberté  de  tout 
dire^  qui  est  générale^  et  la  liberté  de  faire,  qui  est  spéciale. 
La  liberté  de  tuer,  de  voler,  de  violer,  n'existe  nulle  part; 
elle  n'existe  ni  en  plus  ni  en  moins;  la  liberté  de  dire  doit 
être  entière  ;  mais  la  pleine  liberté  de  faire  une  chose  n'im- 
plique pas  la  lil)erté  de  faire  toutes  choses. 

Avez-vous  la  liberté  de  penser? 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  557 

-  Oui. 

Eh  bien  !  Pensez  ce  que  vous  voudrez. 
Avez-vous  la  liberté  de  parler? 

-  Oui. 

Eh  bien!  dites  tout  ce  que  vous  voudrez,  sauf  à  n'être 
plus  cru  si  vous  meniez  et  à  être  méprisé  si  vous  n'avez  pas 
le  respect  de  vous-même.  Telle  est  la  sanction. 

Avez-vous  la  liberté  d'écrire,  de  publier,  d'imprimer? 

—  Oui. 

Eh  bien!  écrivez,  publiez,  imprimez  tout  ce  que  vous 
voudrez,  au  risque  d'être  réfuté  et  convaincu  d'ignorance 
ou  de  mauvaise  foi.  Telle  est  encore  la  sanction. 

Avez-vous  la  liberté  de  tuer,  de  voler  ou  de  violer? 

—  Non;  ni  un  peu  ni  beaucoup,  ni  souvent  ni  rarement. 
Est-ce  (jue  le  Journal  des  Débats  commencerait  à  épeler 

dans  l'alphabet  de  la  liberté? 


VL 


25  mai  1852. 
Sous  le  régime  de  la  liberté  pour  soi  et  de  la  compres- 
sion POUR  LES  autres,  chacuu  a  son  tour.  En  1831,  le  Jour- 
nal des  Débats  disait  aux  socialistes  et  à  M.  Proudhon  : 
Qu'il  soit  anatlième  !  En  1852,  c'est  VUnivers  qui  dit  au 
Journal  des  Débats  et  à  M.  John  Lomoinne  :  Qu'il  soit  ana- 
thème  î  0  Liberté  !  tu  es  comme  le  mouvement  !  Tu  ne  te 
définis  pas,  tu  te  démontres.  Tu  as  raison. 


VIL 


11  juin  1852. 

Le  Journal  des  Débats  préfère  la  liberté  limitée  par  la  loi 
à  la  liberté  hmitée  par  la  réciprocité.  C'est  une  liberté  que 
nous  lui  laissons  pleinement  exposer  ainsi  qu'il  suit  : 

«  Nous  ne  connaissons    pas  de  principe  sans  restriction,  ni  de  liberté 


558  1858. 

sans  limites  légales.  Jusqu'à  ce  que  M.  Emile  de  Girardin  ait  fait  triom- 
pher sa  fameuse  théorie,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  établi  le  règne  de  l'absolu  sur 
la  terre,  il  en  sera  de  la  liberté  individuelle  comme  de  toutes  les  autres 
libertés  :  elle  sera  nécessairement  soumise  à  des  restrictions  plus  ou  moins 
étendues,  dans  l'intérêt  de  Tordre  et  de  la  sûreté  publique.  » 

Le  Journal  des  Débats  ne  connaît  pas.  de  principe  sans 
restriction  ;  nous,  nous  ne  connaissons  pas  de  règle  que  les 
exceptions  n'aient  détruite.  Alors  à  quoi  bon  d'établir  des 
règles  ? 


VIII. 

12  juin  1852. 

LeJownal  des  Débats  n'est  pas  conséquent  :  hier  il  pre- 
nait le  parti  des  restrictions  contre  le  principe;  aujouid'hui 
il  défend  le  principe  contre  les  restrictions,  et  reconnaît  que 
les  exceptions  détruiraient  la  règle.  Il  s'agit,  il  est  vrai,  de 
l'observation  du  dimanche.  11  dit  : 

«  Nous  croyons  que  la  nature  oppose  des  obstacles  insurmontables  à  ce 
que  le  repos  du  dimanche  devienne  une.  règle  générale  et  rigoureuse  en 
France.  Qaand  on  réussirait  à  faire  accepter  cette  règle  à  certaines  bran- 
ches de  commerce  ou  d'industrie,  il  serait  très  difficile  de  la  faire  accepter 
par  toutes.  Quand  elle  pourrait  s'observer  sans  inconvénients  dans  les  gran- 
des villes,  il  faudrait  renoncer  à  l'appliquer  dans  les  petites  villes  et  dans 
les  campagnes.  Les  partisans  les  plus  décidés  de  la  mesure  admettent  qu'il 
y  aurait  des  exceptions  nécessair(^s.  Mais  il  est  probable  que  les  excep- 
tions seraient  plus  nombreuses  que  la  règle.  » 

0  négateurs  de  la  Liberté!  tel  est  est  ton  empire  que  te 
nier  la  veille  n'est  qu'une  façon  de  le  l'econnaître  le  lende- 
main ! 

TX. 

19  juin  1852. 

Le  Journal  des  Débats,  voué  h  l'étude  des  questions  ex- 
térieures, fait  la  comparaison  sm'vante  sur  la  manière  dont 
la  hberté  individuelle  est  comprise  et  pra!i(|uée  en  Angle- 
terre et  en  France  : 

«  La  loi  anglaise  entoure  l'individu  de  garanties  que  la  loi  française  ne 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  559 

connaît  pas;  et  une  fois  en  Angleterre,  un  étranger,  même  coupable  d'un 
crime,  passe  sous  l'autorité  de  la  loi  anglaise.  Un  Français,  eût-il  commis 
un  crime  ou  un  délit  contre  la  loi  de  son  pays,  s'il  est  sur  le  sol  anglais, 
ne  peut  être  livré  que  si  la  loi  anglaise  autorise  sa  mise  en  accusation.  Or, 
en  Angleterre,  avant  de  procéder  à  l'arrestation  d'un  individu ,  il  y  a  à 
passer  par  une  longue  procédure  de  dépositions,  d'inten-ogatoires  et  de 
constatation  d'identité.  De  là  il  est  arrivé  que  tandis  qu'en  France  il  suffit 
d'une  simple  demande  des  autoi-ités  anglaises  pour  que  le  coupable  ou  le 
prévenu  qu'elles  réclament  leur  soit  immédiatement  rerais  par  la  police, 
en  Angleterre,  au  contraire,  sur  quatorze  mandats  d'arrêt  décernés  par 
les  autorités  françaises  en  vertu  du  traité  de  1843,  treize  n'ont  pas  reçu 
d'exécution,  parce  qu'il  a  été  impossible  de  les  faire  concorder  avec  la  pro- 
cédure anglaise  ;  un  seul  a  été  exécuté,  et  encore  parce  que  c'était  à  Jer- 
sey, où  la  législation  est  différente. 

»  Le  lord  cluef-justice,  lord  Campbell,  a  dit,  à  l'occasion  de  la  nouvelle 
convention  conclue  avec  la  France,  présentée  par  le  ministre  des  affaires 
étrangères,  et  longuement  et  sérieusement  discutée  par  la  chambre  des 
lords  : 

«  Je  trouverais  la  convention  sans  inconvénients,  si  elle  exigeait  qu'il 
)>  fût  d'abord  donne  au  ministre  de  l'intérieur  des  preuves  suffisantes  que 
»  l'individu  réclamé  soit  réellement  coupable  et  doive  être  livré  ;  mais  si  le 
»  parlement  donnait  au  pouvoir  exécutif  la  faculté  de  livrer  sans  ces  preu- 
»  ves  tout  citoyen  français  réfugié  dans  ce  pays,  alors  l'Angleterre  cesse- 
»  rait  d'être  cet  asile  qu'elle  avait  été  jusqu'à  présent.  Supposons,  par 
B  exemple,  que,  par  suite  de  quelque  nouvelle  perturbation  en  France, 
»  le  président  (si  je  puis  parler  ainsi  sans  manquer  de  respect)  fût 
»  obligé  de  chercher  un  refuge  dans  ce  pays  :  son  extradition  pour- 
»  rait  être  demandée  par  le  gouvernement  qui  succéderait,  sur  la  produc- 
»  tion  d'un  simple  mandat  d'arrêt  d'un  juge  d'instruction.  Ce  qu'il  y  a 
»  de  mieux  à  faire,  c'est  de  retirer  le  bill  et  de  faire  une  nouvelle  con- 
»  vention.  » 

»  Tous  les  efforts  du  gouvernement  ont  échoué  devant  la  résistance  des 
lords,  et  lord  Malmesbury  a  été  forcé  de  retirer  son  bill.  Nous  disons  que 
c'est  un  très  bel  exemple  du  respect  qu'on  professe  en  Angleterre  pour  la 
liberté  individuelle,  parce  qu'il  est  bien  clair,  en  effet,  que  les  Anglais  ne 
peuvent  avoir  aucun  intérêt  ni  aucun  penchant  à  garder  chez  eux  des  cri- 
minels et  des  délinquants  forcés  de  fuir  la  justice  de  leur  pays.  Toutes  les 
sociétés  civilisées  ne  peuvent  que  gagner  à  échanger  le  plus  vite  possible 
ces  classes  de  fugitifs.  Mettant  même  de  côté  cette  considération  super- 
flue, nous  ajouterons  que  la  chambre  des  lords  n'a  pas  non  plus  une  pré- 
dilection très  vive  pour  les  réfugiés  politiques,  qui  apportent  sur  le  terri- 
toire anglais  les  variétés  révolutionnaires  de  tous  les  pays  du  monde.  A 
coup  sûr,  ce  n'est  point  par  goût  pour  les  révolutions  et  pour  leurs  adeptes 
que  lord  Aberdeen,  et  avec  lui  les  dispensateurs  les  plus  élevés  de  la  loi, 
ont  combattu  le   bill   d'extradition.  Mais  ils  l'ont  fait  par  respect  pour  le 


o60  185«. 

principe  de  la  liberté  individuelle   et  celui  du  droit  d'asile  ;   et,  venant 
d'eux,  l'exemple  n'en  est  que  plus  honorable.  » 

0  Jacques  II  !  si  lu  sortais  tle  la  tombe  où  tu  dors  depuis 
1701,  que  dirais-tu  de  cette  nation  que  tu  appelais  une 

NATION  EMPOISONNÉE  ? 

Empoisonnée,  en  effet,  puisqu'elle  subordonne  la  Néces- 
sité qui  passe,  à  la  Liberté  qui  reste. 


X. 


27  octobre  1B52. 

Le  Journal  des  Débats  a  longtemps  et  souvent  raillé  la  li- 
berté qui  se  règle  et  qu'on  ne  règle  pas;  combien  de  fois 
n'a-l-il  pas  pris  la  défense  de  la  Uberté  légalement  limitée 
contre  la  liberté  naturellement  limitée  ?  En  quelle  circon- 
stance n'a-t-il  pas  subordonné  la  Liberté  à  la  Nécessité,  le 
principe  éternel  aux  considérations  éphémères?  De  quoi 
donc,  en  1852,  s'étonne,  s'émeut  et  se  plaint  le  Journal  des 
Débats^  qui  trouvait  tout  simple  qu'en  1840  MM.  Thiers  et 
Guizot  fissent,  l'un  condamner,  l'autre  incarcérer  M.  La- 
mennais ?  Ce  qui  a  lieu  en  Toscane,  où  deux  sujets  toscans, 
les  époux  Madiai,  ont  été  condamnés  ])ar  la  cour  royale  de 
Florence,  l'un  à  quatre  ans  et  demi  de  prison  avec  travaux 
forcés,  l'autre  à  trois  ans  et  demi  de  prison,  pour  avoir 
embrassé  la  religion  protestante  et  pour  avoir  cherché  à 
opérer  des  conversions,  est  parfaitement  simple,  parfaite- 
ment logique;  c'est  l'application  de  ces  célèbres  paroles  de 
Bossuet  : 

«  Ceux  qui  ne  veulent  souffrir  que  le  prince  use  de  rigueur  en  matièro 
de  religion,  parce  qu'ils  veulent  que  la  religion  soit  libre,  sont  dans  une 
erreur  impie.  Autrement,  il  faudrait  souffrir,  dans  tous  les  sujets  et  dans 
tout  l'État,  l'idolâtrie,  le  mahométisme,  le  judaïsme,  toute  fausse  reli- 
gion, le  blasphème,  l'athéisme  mPrae,  et  les  plus  grands  crimes  seraient 
les  plus  impunis.  » 

En  1851,  alors  que  I'Assend)Iéo  législative  existait  encore 
en  France  et  retentissait  en  Europe,  le  Journal  des  Débats 
o-t-il  pi'olesté  conti'o  la  délibération  (ju'on  va  lire  ? 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  561 

E.rirait  du  recjisire  des  drlibcralions  du  ronseil  de  prcf'i-turc  du  déparlement  de 
Florence. 

Si'anco  du  10  mai  1851. 

(I  Attendu  qu'il  est  constant  que,  dans  la  soirée  du  7  mai  courant,  les 
nommés  Fidèle  Betti,  le  comte  Pierre  Guicciardini ,  César  Mngrini,  Au- 
giolo  Guarducci,  Charles  Solaini,  Sabatino  Borsieri  et  Joseph  Gucrra  ont 
été  surpris  assis  autour  d'une  table  chez  ledit  Fidèle  ; 

»  Attendu  qu'il  résulte  de  la  déclaration  des  prévenus  eux-mêmes  qu'en 
cet  instant  le  comte  Pierre  Guicciai-diui  lisait  et  commentait  un  chapitre 
de  l'évangile  de  saint  Jean,  sur  la  traduction  italienne  attribuée  à  Jean 
Diodati  ; 

»  Attendu  qu'il  y  a  des  preuves  suffisantes  que  cette  lecture  et  ce  com- 
mentaire n'avaient  d'autre  but  que  d'inspirer  des  sentiments  et  des  piùn- 
cipes  religieux  contraires  à  ceux  de  la  religion  catholique,  apostolique  et 
romaine  ; 

»  Vu  l'article  2  du  décret  du  25  avril  1R51,  le  conseil  ordonne  l'em- 
prisonnement pour  six  mois  du  comte  Guicciardini  à  Volterra,  de  César 
Magrini  à  Montieri,  d'Angiolo  Guarducci  à  Ciuncarico,  de  Fidèle  Betti  à 
Orbitello,  de  Charles  Solaini  à  Cinigiano,  de  Sabatino  Borsieri  à  Rocca 
Strada,  et  de  Joseph  Guerra  à  Piombino. 

))  Pour  copie  conforme.  Pour  le  secrétaire, 

»  A.   SAMBCCHi  ,  premier  commis.  » 

Non;  à  cette  époque  le  Journal  des  Débats  faisait  cause 
coutmune  avec  la  majorité  parlementaire,  qui  avait  pour 
chefs  MM.  Berryer,  de  Broglie,  Changarnier,  Coquerel,  de 
Falloux,  Mole,  de  Montalembert  et  ïhiers.  Alors  la  liberté 
de  croyance  lui  ins])irait  peu  de  souci  ;  il  avait  bien  autre 
chose  à  faire  :  ce  vaillant  Don  Quichotte,  imposant  silence 
à  Sancho  Pança,  avait  à  guei'royer  contre  les  moulins  à 
vent,  du  socialisme. 

Pourquoi  donc,  s'il  vous  plaît,  la  liberté  de  croyance  se- 
rait-elle une  liberté  privilégiée?  A  quel  titre  aurait-elle 
donc  plus  de  droits  et  serait-elle  plus  inviolable,  plus  res- 
pectée que  la  liberté  de  la  presse  ou  la  liberté  de  l'enseigne- 
ment, que  la  liberté  de  réunion  ou  la  liberté  d'association? 
Si  l'État  peut  supprimer,  restreindre,  réglementer  la  liberté 
des  croyances  politiques,  pourquoi  ne  pourrait-il  pas  sup- 
primer, restreindre,  réglementer  la  liberté  des  croyances 
religieuses?  Toutes  les  libertés  sont  égales  entre  elles 
comme  sont  égaux  entre  eux  tous  les  rayons  d'un  cercle.  Il 

X.  36 


562  I8&3. 

faut  être  logique,  et  reconnaître  que  Bossuet  a  raison  con- 
tre M.  Joim  Lemoinne. 

Si  la  liberté  n'est  pas  un  principe  supérieur  à  toutes  les 
considérations  et  h  toutes  les  circonstances,  si  la  liberté 
n'est  pas  le  droit  divin  de  l'homme  ,  si  la  liberté  n'est  pas 
tout,  la  liberté  n'est  rien  ! 


1852. 


LE  PAYS. 


8  avril  1852. 

L'article  que  publie  M.  de  La  Guéronnière  sous  ce  titre  : 
NI  ALiBAUD  !  NI  MERKNO  !  iious  a  rcmis  en  mémoire  la  curieuse 
réponse  que  le  Pays  fit  le  6  juillet  1851  à  la  Presse^  réponse 
intitulée  :  la  porte  enfoncée. 

La  Presse  avait  publié  la  veille  un  article  intitulé  :  la 
PORTE  OUVERTE.  Cet  article  avait  éveillé  les  scrupules  de 
M.  de  La  Guéronnière  ;  il  ne  trouvait  pas  que  la  porte  ou- 
verte à  deux  battants  au  suffrage  universel  et  à  la  liberté 
absolue  respectât  assez  la  lettre  de  la  Constitution  de  1848. 
Sur  ce  point,  M.  de  La  Guéronnière  a  singulièrement  changé 
d'avis,  puisque  nul  n'a  approuvé  plus  ardemment  que  lui 
l'acte  du  2  décembre  18ol. 

M.  de  La  Guéronnière  est  l'homme  du  lendemain  ;  il  n'est 
pas  l'homme  de  la  veille  ;  il  changera  donc  également  d'avis 
si  les  faits  viennent  encore  une  fois  de  plus  donner  raison 
aux  prévisions  de  la  Presse.  M,  de  La  Guéronnière  ne  croit, 
c'est  lui  qui  le  déclare,  ni  aux  Aiibaud  ni  aux  Merino.  En 
effet,  Merino  et  Alibaud  sont  des  personnages  imaginaires  ; 
Henri  IV"  n'est  pas  mort  frappé  par  Ravaillac,  ni  Marat  par 
Charlotte  Corday.  L'attentat  du  .3  nivôse,  qui  tua  huit  per- 


564  tHS'i. 

sonnes  et  en  blessa  vingl-huit  grièvement,  est  une  créa- 
lion  d'Alexandre  Dumas,  qui  lui  a  donné  le  nom  de  Ma- 
chine infernale^  et  qui  a  supposé  que  le  fait  s'était  passé 
rue  Saint-Nicaise,  pi'ès  des  Tuileries,  quelques  minutes 
après  le  passage  du  premier  consul.  Le  duc  de  Berry  n'est 
pas  mort  assassiné  par  L'iuvel,  et  Fieschi  n'a  jamais  existé. 
Tous  les  procès  instruits  par  la  cour  des  pairs,  sous  le  règne 
de  Louis-Plu!ipi)e,  sont  des  romans  aux  détails  desquels  il 
ne  faut  pas  croire. 

Sans  doute,  il  se  peut  que  la  conservation  du  nom  de  la 
Républitjuene  suflise  pas  à  abriter  derrière  le  maintien  du 
suffrage  universel  la  vie  du  président  réélu  le  20  décembre 
I80I  ;  mais  n'est-ce  donc  rien  que  d'avoir  sa  conscience 
pour  cuirasse  ?  N'est-ce  donc  rien  que  de  justifier  le  meur- 
trier à  ses  propres  yeux,  et  que  de  raffermir  peut-être  sa 
main  tremblante?  Si  c'est  beaucoup  d'être  sans-peur,  n'est- 
ce  donc  rien  d'être  sans  reproche  ? 

Si  l'acte  du  2  décembre  a  sauvé  la  société,  h  quoi  servi- 
rait l'Empire,  et  si  l'acte  du  2  décembre  ne  Ta  pas  sauvée, 
comment  l'Empire  la  sauverait-il? 


II. 


29  avi-il  1852. 

Le  Pays  fait  un  article  sous  ce  titre  :  pacifier  polr  gou- 

VERNER. 

Excellent  titre  !  Pourquoi  ne  pouvons-nous  pas  dire  :  Ex- 
cellent article!  C'est  que  dans  cet  article  il  n'y  a  que  des 
mots  creux  et  sonores. 

Pacifier^  c'est  faire  disparaître  les  causes  ou  les  prétextes 
de  guerre  ;  c'est  régler'd'accord  un  dillérend.  Ce  n'est  pas 
là  ce  que  le  Pays  a  voulu  dire  ;  il  a  voulu  dire  pardonner. 

Pardonner  quoi  ? 

Il  y  a  quatre  régimes  : 

La  foi,  qui  croit  ; 

Vexamen,  qui  dispute; 


LA  PRKSSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  565 

La  force,  qui  impose  ; 

La  science,  qui  déuionli'o. 

Auquel  de  ces  régimes  jtppni'lienl  le  Pays,  pour  condam- 
ner ou  pour  absoudre  ses  adversaires  ? 

Que  de  choses  qui,  depuis  1789,  sont  réputées  des  véri- 
tés, et  qui,  avant  1789,  étaient  réputées  des  erreurs  ! 


m. 

10  mai  1852. 

Le  Paijs.  qui  avait  besoin  d'un  titre  pour  faii'e  un  article, 
oppose  les  villes  aux  campagnes. 

Dans  cet  article,  intitulé  les  villes  et  les  campagnes,  il 
dit  que  l'opinion,  dans  les  départements,  lui  paraît  obéir  à 
une  double  impulsion;  qu'elle  est,  sous  bien  des  rapports, 
opposante  cl  révolutionnaire  dans  les  villes,  et  puissamment 
conserrati'ice  dans  les  campagnes. 

Le  Pays,  surnommé  le  Journal  des  Titres,  n'oublie  qu'un 
détail,  c'est  qu'en  décembre  dernier,  il  n'a  éclaté  de  sou- 
lèvement que  dans  les  campagnes,  et  aucun  dans  les  villes  ; 
cela  a  été  surtout  remarquable  dans  les  villes  de  fabrique, 
où  il  existait  d'immenses  agglomérations  d'ouvriers. 

Le  Pays  ajoute  que  Vinstinct  conservateur  s^est  déplacé, 
et  qu'il  est  maintenant  dans  les  masses. 

S'il  en  est  ainsi,  de  quel  danger  sérieux  !a  France  était- 
elle  donc  menacée  et  de  quel  péril  a-l-elle  été  sauvée? 

Le  seul  danger  sérieux  que  la  France  ait  couru,  c'est  ce- 
lui auquel  l'avait  exposée  la  loi  du  31  mai  1850,  abrogée  le 
2  décembre  1851. 


IV. 


30  mai  1852. 

Les  articles  de  M.  de  La  Guéronnière  sont  des  bulles 
d'encre  au  bout  d'une  plume.  Quand  il  veut  faire  un  arti- 
cle, il  souffle  dans  sa  plume  comme  l'enfant  dans  un  chalu- 


566  185«. 

meau  de  paille;  l'encre  dont  il  se  sert  a  la  vertu  du  savon. 
L'article  qu'il  publie  h  l'adresse  de  M.  de  Cassagnac  et  du 
Constitutionnel  est  inlituté  :  la   presse  gouvernementale. 

Une  manque  à  cet  article,  écritavec  talent,  qu'une  chose  : 
de  la  consistance. 

Le  vrai  titre  de  cet  article  eût  clé  ;  la  presse  idéale. 

Sous  tous  les  gouvernements  et  sous  tous  les  ministères 
qui  se  sont  succédé  en  France  depuis  soixante  années,  on 
a  entrepris  de  résoudre  le  problème  d'une  presse  gouver- 
nementale, et  sous  tous  les  gouvernements  on  a  échoué. 

On  a  échoué  sous  l'Empire. 

On  a  échoué  sous  la  Restauration. 

On  a  échoué  sous  la  Monaichie  de  1830. 

On  a  échoué  sous  le  ministère  Villèle. 

On  a  échoué  sous  le  ministère  Guizot. 

On  a  toujours  échoué;  on  échouera  toujours. 

—  Pourquoi  ? 

C'est  que  la  presse  vit  de  liberté  comme  l'homme  vit 
d'air.  Supprimez  l'air  à  l'homme ,  il  s'éteint  asphyxié  ; 
supprimez  la  liberté  à  la  presse,  elle  a  le  même  sort  et  la 
même  fin. 

Mais  est-ce  h  dire  que  la  presse  ne  peut  être  a  la  fois  libre 
et  gouvernementale  ?  Oui  et  non. 

Oui,  la  presse  peut  être  à  la  fois  libre  et  gouvernemen- 
tale, mais  à  la  condition  qu'il  y  aura  ou  qu'il  pourra  y  avoir 
une  presse  qui  sera  libre  de  n'être  pas  gouvernementale. 

Non,  il  ne  peut  pas  y  avoir  de  presse  à  la  fois  gouverne- 
mentale et  libre,  si  la  liberté  d'attaquer  tous  les  actes  du 
gouvernement  n'existe  pas. 

Une  presse  officielle  est  encore  possible  ;  une  presse  gou- 
vernementale ne  l'est  déjà  plus. 

Cela  crève  les  yeux  de  qui  regarde.  M.  de  La  Guéron- 
nière  ne  lirait-il  donc  jamais  le  journal  qu'il  dirige  et  rédige? 

Peut-il  y  en  avoir  une  preuve  plus  convaincante  que  le 
journal  le  Pays  ? 

En(re  des  efforts  lenlés  et  des  difficultés  vaincues,  il  y  a 
toute;  la  distance  qui  existe  entre  lo  ballon  fpii  s'enlève  et 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIliEIlTE.  o67 

\e  i);illon  qu'on  jispii'e  à  diriger.  M.  de  La  Guéronnière,  en 
matière  de  presse  gouvernementale,  en  est  encore  où  l'on 
en  est  en  matière  de  navigation  aérienne. 

C'est  le  Pélin  de  la  presse  aérienne  ;  je  me  trompe,  je 
voulais  dire  de  la  presse  gouvernementale. 


V. 


l"juin  1852. 

Le  /'oî/.s  continue  son  cours.  Sa  première  leçon  avait  pour 
titre  :  la  presse  golyernememale;  sa  seconde  leçon  est  in- 
titulée :  LA  GRANDE  ET  LA  PETITE  OPPOSITION.  Il  flétrit  la  pe- 
tite opposition  lorsque  la  grande  a  élé  rendue  impossible. 
Le  vrai  tilie  aurait  donc  dû  être  :  Plus  d'opposition! 

Mais  quand  le  Pays  n'aurait  pas  de  contradicteurs,  en 
aurait-il  plus  d'idées?  C'est  toujours  la  question  de  l'abbé 
Maury  disant  à  ceux  qvù  criaient  :  A  la  lanterne  !  Quand 
vous  m"y  aurez  pendu,  y  verrez-vous  plus  clair? 

Il  n'y  a  pour  tout  pouvoir,  quel  qu'il  soit,  d'opposition  re- 
doutable que  celle  qu'il  se  fait  à  lui-même.  Ce  qu'il  doit 
craindre,  ce  ne  sont  pas  les  critiques  injustes,  ce  sont  les 
fautes  inévitables,  car  la  responsabilité  augmente  comme  4 
quand  le  pouvoir  croît  comme  l. 

C'est  la  différence  de  la  progression  géométrique  à  la  pro- 
gression arithmétique.  Donc,  le  moyen  de  durer  plus  long- 
temps, c'est  de  prendre  le  moins  de  pouvoir  possible.  On 
en  a  toujours  trop  pour  ce  qu'on  en  sait  faire. 


VL 


2  juin  1852. 

Le  Pays  discute  le  projet  de  loi  qui  a  pour  but  d'autoriser 
l'administration  d'interdire  à  certains  individus  de  séjour- 


568  t86«. 

ncr  cUms  le  dépiulement  de  la  Seine  el  dans  les  comaïunes 
de  l'agglDmération  lyonnaise.  C'est  trop  ou  trop  peu.  Le 
grand  tort  de  ce  temps-ci,  c'est  de  toucher  à  tout  et  de 
n'aller  au  fond  de  rien,  de  s'en  prendre  aux  effets  au  lieu 
de  s'en  prendre  aux  causes.  Sous  ce  rapport,  il  faut  conve- 
nir que  si  les  ministi'cs  sont  faibles,  les  publicisles  ne  sont 
pas  plus  forts,  et  qu'à  cet  égard  docteurs  royalistes  et  doc- 
teurs iépul)licains  sont,  ceux-ci  relativement  h  ceux-là. 
comme  0  est  à  0. 


VII. 


11  juin  1852. 

La  vérité  se  fait  jour  au  travers  des  plus  épais  l'ideaux. 
Le  Pays,  sans  qu'il  s'en  soit  rendu  compte,  dunne  pleine- 
ment raison  à  la  Presse.  Parlant  des  élections  de  Belgique, 
il  dit  : 

j  La  tentative  inipolitique  et  avortée  de  Risquons  Tout  ne  souleva  dans 
ce  pays  qu'une  réprobation  générale.  Pourquoi  cela  ?  Pourquoi  cette  tran- 
quillité au  milieu  des  commotions  universelles  ?  C'est  que  la  Belgique 
possédait  à  cette  époque  toutes  les  libertés,  tous  les  droits  politiques  que 
d'autres  peuples  revendiquaient  encore  les  armes  à  la  main.  C"est  que 
l'insurrection  qui  a  toujours  besoin  d'une  cause  juste  ou  d'un  préteste  spé- 
cieux pour  lui  servir  de  drapeau,  n'en  trouvait  point  dans  ce  pays,  où, 
grâce  à  l'abaissement  extrême  du  cens  électoral,  on  peut  considérer  le  suf- 
frage universel  comme  fonctionnant  en  fait,  quoique  non  écrit  dans  la  loi. 
En  cet  état,  quel  but  pouvait  être  donné  à  une  révolution?  Quel  principe 
aurait  à  réclamer  ou  à  défendre  le  parti  républicain?  La  suppression  du 
trône?  C'est  beaucoup  sans  doute  nominalement;  mais  lorsqu'une  royauté 
s'appuie  aussi  évidemment  que  la  Belgiqne  sur  des  institutions  démocra- 
tiques, lorsqu'elle  donne  en  progrès  plus  que  ne  lui  en  donnerait  une  Ré- 
publique, le.s  révolutionnaires  trouvent  peu  d'écho  dans  les  masses  pour 
l'attaquer  et  la  détruire.  C'est  ce  qui  a  eu  lieu  en  effet.  » 

Logiciens  de  la  presse  gnuvernemenlale,  concluez  donc! 
Répétez  donc  au  président  de  la  l{éj)ul)!ique  ce  (jue  déjà 
nous  lui  avons  dit  : 

«  Le  niDyen  d'cMiipècher  la  Rcsl.uirali  ii  aînée,  le  moyen 
y>  d'empêcher  la  Hestauralion  cadelle.  c'esl  (|(>  constiluer 
»  un  pouvoir  dural)le,   inébranlable,  c'est  de  faire   que   la 


LA  PRESSE  SA.'SS  LA  LIIJERTÉ.  o69 

»  France  nait  h  envier  à  la  Belgique  aucune  des  liherlés 
»  dont  jouit  celle-ci  et  aux(iuelks  elle  doit  d'èlre  inacces- 
»  sible  aux  révolutions!  » 


Vin. 


11  août  1H52. 

Aujourd'liui,  par  exception,  le  Paijs  n'est  pas  satisfait.  Il 
est  mécontent  de  la  presse  britannique  et  particulièrement 
du  Times.  Ce  mécontentement  s'exprime  en  ces  termes 
comminatoires  : 

«  Certes  ,  nous  ne  désirons  pas  voir  restreindre  la  liberté  dont  la  presse 
jouit  dans  plusieurs  grands  Etats  de  l'Europe;  mais  lorsqu'elle  use  du 
droit  illimité  qui  lui  est  départi  pour  calomnier  des  gouvernements  et  des 
peuples  amis,  à  défaut  de  la  loi  impuissante,  il  faut  au  moins  que  la 
conscience  publique  se  révolte  et  proteste.  A'oiw  ne  potivom  permettre  que, 
lorsque,  pour  la  troisième  fois,  le  peuple  tout  entier,  dans  toute  sa  spon- 
tanéité et  dans  la  liberté  do  son  omnipotence,  vient  de  constituer  sa  repré- 
sentation départementale,  le  Tinies^  auquel  sa  position  commanderait  plus 
de  réserve,  rabaisse  en  termci  méprisants  la  manifestation  de  ce  grand 
acte  de  souveraineté,  en  l'appeliuit  une  farce  à  laquelle  aucun  homme  ho- 
noraire ne  peut  se  soumettre  iinlced  no  mari  of  emincnce  or  rc>:jic-ctability 
wo'ild  submit  lo  thc farce  of  au  élection  on  sin-li  ternis). 

»  Xous  ne  laisserons  pas  insulter  à  la  dignité  des  conseils  généraux,  que 

l'on  représente  comme  dégradés  des    fonctions  qu'ils  ont  remplies  depuis 

■  1848.  {Tlie  se  provincial  bodies  ichich  hare  acqu'red  considérable  indépendance 

and  importance  especialhj  since  1848,  are  noie  dcgraded,  into  niere  tools  of  tlie 

central  executive.) 

»  Nous  ne  laisserons  pas  renouveler  contre  le  gouvernement  de  la  France 
des  outrages  que  l'on  aurait  à  peine  compris  à  l'époque  de  nos  guerres 
internationales,  et  dont  ,  comme  autrefois  ,  la  Corse  est  le  thème 
favori.  » 

Un  mot  h  MM.  les  rédacteui's  du  Paijs  :  Comment  vous  y 
prendrez-vous,  messieurs ,  pour  empêcher  ce  que  vous 
dites  :  a  Ne  pouvoir  pas  permettre  ?  «  Déclarerez-vous  la 
guerre  à  l'Angleterre  pour  vous  venger  du  Times  ?  Em- 
prunterez-vous  au  général  Changarnier  son  fameux  projet 
de  débarqueiuent  avec  10,000  hommes  d'élite  transformés 
en  10,000  incendiaires  de  la  ville  de  Londres?  — Non  ;  vous 


570  f85S. 

vous  boniorez  a  faire  ce  (jue  vous  faites,  ii  conli'edire  ce 
que  dit  le  Times^  à  nier  ce  qu'il  affiiine.  Eh  bien  !  pourquoi 
donc  ne  pas  universaliser  celle  loi  naturelle  de  la  presse 
périodique,  pourquoi  la  fausser?  Pourquoi  ne  pas  admettre 
Je  droit  de  tout  dire  naturellement  limilé,  réciproquement 
contenu  par  le  droit  de  ^oî/i  contredire?  Pourquoi  ne  pas 
admettre  pour  tous  et  contre  tous  le  droit  exercé  par  le 
Pays  contre  le  Times  ?  Nous  faut-il  donc  rappeler  à  iMM.  de 
La  Guéronnière  et  Cohen  en  quels  termes  M.  de  Chateau- 
briand s'exprimait,  le  11  juillet  1828,  à  latribune  de  la  Cham- 
bre des  pairs,  où  se  discutait  une  nouvelle  loi  sur  la  presse? 

M.  DE  CHATEAiiBiîiAND  :  «  L'ou  e^t  forcé  de  convenir  que  tous  les  cri- 
mes, que  toutes  les  corruptions  dont  on  accuse  la  liberté  de  la  presse  ne 
sont  point  le  fait  de  cette  liberté;  car  l'imprimerie  ne  peut  pas  être  cou- 
pable de  ce  qui  s'est  passé  dans  le  monde  avant  qu'elle  fût  découverte,  et, 
depuis  sa  dccouvei-te  en  1438  jusqu'à  1789,  elle  n'a  jamais  été  à  même  de 
produire  les  crimes  qu'on  lui  impute,  puisqu'elle  n'a  jamais  été  libre.  Si 
l'on  répondait  que  tous  les  crimes,  que  toutes  les  corruptions  du  dernier  siè- 
cle et  des  deux  siècles  précédents  sont  l'œuvre  de  l'imprimerie,  qui  s'est 
fait  jour  malgré  les  lois  répressives,  les  tribunaux,  les  supplices  et  la  cen- 
sure, le  noble  pair  s'emparerait  de  l'objection. 

»  A  quoi  bon,  dirait-il,  les  mesures  coërcitives,  puisque  le  gibet,  le  car- 
can,  les  galères,  le  donjon  de  Vincennes,  la  Bar-tille,  la  censure  et  le  pou- 
voir absolu  n'ont  pu  arrêter  l'essor  delà  pensée  ,  puisque,  en  condamnant 
au  feu  le  chevalier  de  la  Barre,  on  n'a  point  épouvanté  l'impiété  ?  Es- 
sayons de  la  liberté  de  la  presse,  ne  fût-ce  que  comme  un  remède,  puisque 
l'inefficacité  de  l'oppression  pour  étouffer  l'indépendance  de  l'esjirit  de 
l'homme  est  reconnue. 

»  Les  actes  des  martyrs  ne  sont  que  le  recueil  des  procès  intentes  au 
ciel  par  la  terre,  le  catalogue  des  condamnations  prononcées  contre  la  li- 
berté de  la  pensée  et  de  la  conscience...  Non,  le  christianisme  ne  cherche 
point  l'obscurité  ;  il  n'a  pas  besoin  de  pactiser  avec  l'ignorance  ;  craindre 
pour  lui  la  liberté  de  la  presse,  c'est  lui  faire  injure,  c'est  n'avoir  aucune 
idée  de  sa  grandeur,  c'est  méconnaître  sa  puissance.  » 

Le  31  mai  de  la  même  année,  à  l'occasion  de  la  même  loi, 
M.  de  Martignac,  ministre  de  l'intérieur,  parlait  ainsi  au 
nom  du  gouvernement  : 

M.  DE  M AnTlGSAC,  ministre  de  Vitilcricur  :  »  Dans  l'état  de  notre  société, 
dans  un  gouvernement  comme  le  nôtre,  où  tous  les  citoyens  prennent 
part  aux  affaires  publiques,  cette  revue  journalière  des  actes  de  l'autorité 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  571 

est  un  besoin  que  je  reconnais.  Cette  publicité  menaçante  empêche  les 
abus,  contient  les  fonctionnaires  dans  les  limites  de  leurs  devoirs;  elle 
éclaire  le  prince,  elle  avertit  l'autorité  supérieure. 

»  Les  journaux  sont  donc  un  besoin,  et  par  les  journaux  j'entends  les 
journaux  libres.  » 

En  1852,  après  deux  révolu  lions  nouvelles,  celle  de  1830 
et  celle  de  1848,  sous  le  gouvernemenl  de  la  République  et 
d'un  président  élu  par  le  sulïïage  universel,  en  sommes- 
nous  où  la  France  et  la  presse  en  étaient  en  1828,  sous  le 
gouvernement  de  la  Restauration  et  d'un  roi  héréditaire? 
L'examen  journalier  des  actes  de  l'autorité  est-il  libre? 

La  question  vaut  la  peine  que  le  Pays  y  réponde.  Et  lors- 
que nous  posons  cette  question,  nous  sommes  assurément 
de  ceux  qu'elle  intéresse  le  moins,  car  nous  trouvons  par- 
faitement logique,  parfaitement  juste,  par  exemple,  que. 
MM.  Rocher,  Odilon  Barrot,  Chasseloup-Laubat,  etc., soient 
atteints  par  le  régime  dont  ils  ont  préparé  et  assuré  le 
triomphe.  Ils  se  sont  défiés  de  la  Hberté  ;  la  liberté  a  cessé 
de  les  protéger.  Réciprocité.  De  décembre  1848  à  décembre 
1851,  VAsseinblée  nationale  et  le  Constitutionnel  n'ont  cessé 
d'adresser  les  plus  pathétiques  invocations  à  la  faux  qui  ne 
discute  pas  avec  l'ivraie  :  leurs  invocations  ont  été  écou- 
tées, leurs  vœux  ont  été  exaucés  ;  eh  bien  !  que  sont  deve- 
nus le  Constitutionnel  et  V Assemblée  nationale  ?  —  Ils  sont 
devenus  ce  que  deviennent  dans  le  cimetière  les  pierres 
tumulaires  envahies  par  la  ronce  et  la  mousse,  celte  rouille 
végétale. 


IX. 


21  août  1852. 

L'ancien  rédacteur  en  chef  de  VEpoque,  le  transfuge  du 
Constitutionnel^  M.  Granier  de  Cassagnac,  prend  posses- 
sion du  journal  le  Pays  par  un  premier  article  qu'il  nous 
est  intordfl  de  discuter,  mais  qu'il  ne  nous  est  pas  inter- 
dit de  conserver.  Ce  sera  un  article  non  moins  curieux  à 
relire  que  les  articles  frénétiques  dans  lesquels  VEpoque^ 


o72  fl852. 

en  1847.  portait  i\u\  nues  la  politique  immobile  du  roi 
Louis-Philippe  et  du  président  de  son  conseil.  M.  Guizol.  A 
peine  un  an  s"étail-il  écoulé  depiuis  la  publication  de  ces 
fameux  articles  de  M.  Granier  de  Cassagnac,  que  le  trône 
«  inébranlable  «  du  roi  Louis-Philippe  était  emporté  par  le 
nuage  de  poudre  d'un  coup  de  fusil  tiré,  on  ne  sait  encore 
ni  par  qui  ni  comment,  et  (jue  M.  Guizol,  contraint  de  se 
cacher,  ne  sortait  de  sa  cachette  que  pour  s'enfuir  à  Lon- 
dres. Preuve  que  ce  n'est  pas  par  les  flatteries  qu'un  gou- 
vernement s'affermit,  c'est  par  ses  œuvres! 

Beaucoup  d'œuvros  fécondes  et  point  de  flatteries  stéri- 
les :  —  telle  est  la  condition  d'existence  de  tout  gouverne- 
ment qui  veut  durer.  Beaucoup  de  flatteries  stériles  et  peu 
d'œuvres  fécondes  :  —  telle  est  la  condition  de  mort  de  tout 
gouvernement  qui  cherche  à  s'abuser. 

Nous  avions  annoncé  que  le  Pays,  dans  les  douleurs  d'en- 
fantement de  la  montagne,  accoucherait  d'une  souris.  Le 
malheureux  n'est  pas  même  accouché  d'une  souris.  De  quoi 
donc  a  accouché  le  Pays  ."^  —  If  a  accouché  de  douze  com- 
partiments. Il  aui'ait  pu  élever  à  quarante-huit  le  nombre 
de  ses  compartiments.  Cela  ne  lui  aurait  coûté  qu'une  dé- 
pense de  filets  et  de  titres.  C'est  un  suicide  ridicule.  Et  voilà 
ce  que  ces  messieurs,  (jui  n'ont  pas  LVorgueil,  appellent 
a  ranimer  la  presse  expirante,  légénéier  la  ])resse  dégénc- 
»  rée  et  accomplir  dans  le  jou)-na!isme  français  une  nou- 
«  velle  révolution.  »  0  conservateurs  !  vous  vous  êtes  calom- 
niés! non,  vous  n'êtes  pas  des  révolulioiuiaires. 


X. 


2<)  août  1852. 

M.  Amédée  de  Céséna,  qui  est,  avec  M.  de  La  Guéron- 
nière  et  M.  Gi'anier  de  Cassagnac,  l'un  des  trois  consuls  qui 
président  au\  destinées  du  Pays,  y  dénonce  à  toute  l'indi- 
gnalion  des  honnêtes  gens  ce  qu'il  a|)pellc  c.  l'infamie  de  la 
contrefaçon  étrangère.  » 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  573 

Si  l(<ul  ce  que  dil  M.  Aniédéo  de  Céséna  est  vrai,  alors  il 
faut  cjue  la  France  renonce  au  plus  lot,  sous  peine  d'infa- 
mie, à  la  contrefaçon  des  livres  anglais  et  espagnols  qu'elle 
réimprime  sur  une  assez  grande  échelle,  car  ce  qu'il  est 
mal  de  faire  en  Belgique,  il  ne  peut  être  bien  de  le  faire  en 
France.  Mais  peut-être  y  a-t-il  un  peu  d'exagération  dans 
l'article  de  M.  Amédée  de  Céséna  ;  on  sait  qu'il  y  est  enclin. 
N'y  avait-il  pas  un  peu  d'exagération  dans  cette  lettre  en- 
thousiaste qu'il  adressait,  le  13  mai  1848,  au  Représentant 
du  Peuple^  et  qui  se  terminait  ainsi? 

«  La  Banque,  d'échange,  dont  le  possibilisme  égale  le  simplisme,  reste 
pure  de  toute  violence,  de  toute  contrainte,  de  toute  injustice  et  de  toute 
spoliation.  Elle  détrône  le  capital.  Mais,  en  détrônant  le  capital,  elle  ne  vole 
pas  les  capitalistes,  ni  avec,  ni  sans  la  complicité  de  la  loi.  Elle  ne  fait 
qu'écarter  du  chemin  de  l'industrie  une  douane  devenue  un  obstacle  à  la 
circulation  de  la  richesse  publique.  , 

»  Il  est  vrai  qu'en  écartant  cette  douane,  elle  supprime  le  commission- 
naire et  le  banquier.  Mais  ce  sont  là  deux  parasites  du  commerce.  I.a 
création  de  la  lettre  de  change  ruinera  leur  empire.  C'est  la  loi  du  talion 
appliquée  aux  juifs,  ces  vrais  rois  de  l'époque.  Je  ne  sache  pas  que  per- 
sonne, sous  quelque  drapeau  d'ailleurs  qu'on  marche,  puisse  pleurer  la 
chute  de  l'agiotage. 

»  Avec  la  banque  d'échange, 

»  La  concurrence  se  règle  ; 

»  La  liberté  se  développe  ; 

»  Le  mouvement  d'expansion  de  la  société  s'étend  ; 

»  L'impôt  diminue  ; 

»   Vadministraiion  du  pays  se  siniplijie; 

»  La  production  augmente; 

»  La  qualité  s'améliore  ; 

»  Le  prix  baisse; 

B  La  consommation  s'accroît  ; 

»   La  condition  du  citoyen  s'égalise  ; 

»  La  réciprocité  réalise  le  dogme  de  la  fraternité  ; 

»  Le  despotisme  devient  impossible  ; 

»  Le  gouvernement  devient  facile. 

»  Ce  vase-là  ne  ressemble  pas  aux  vases  du  Socialisme,  qui  sont  miel  au 
bord,  lie  au  fond. 

«  Et  voilà  pourquoi  il  est  utile  de  répandre  la  liqueur  qu'il  contient  sur 
les  plaies  du  peuple  des  travailleuri. 

»  Salut  et  fraternité.  »  AMÉDÉE  de  céséna.  » 

Cette  lettre  de  M.  Amédée  de  Céséna  n'était  peui-ètre 


574  I85«. 

pas  inutile  à  rappeler,  parce  qu'elle  prouve  une  fois  de  plus 
qu'il  y  a  socialisme  et  socialisme,  comme  religion  et  reli- 
gion, monarchie  et  monarchie,  république  et  république. 

Le  socialisme  qui  a  toujours  été  le  nôtre  est  celui  que 
M.  de  Céséna  confessait  si  chaleureusement  en  1848,  et  qui 
se  définissait  ainsi  :  échange  des  services,  des  produits  et 
DES  idées. 

La  loi  d'échange,  c'est  la  loi  de  réciprocité  ;  la  loi  de  ré- 
ciprocité, c'est  la  loi  de  liberté  suivant  naturellement  son 
cours  comme  le  fleuve  prend  naturellement  le  sien. 


LE  SIÈCLE. 


7  avril  1852. 

Le  Siècle  a  soutenu  en  1848  l'état  de  siège,  la  suppression 
sans  motif  des  journaux,  et  la  transportation  sans  juge- 
ment des  citoyens  ;  il  a  tout  justifié  au  nom  de  la  nécessité. 

Ce  que  la  France  a  récolté  en  1831  et  1832,  qui  l'a  semé 
en  1848  ? 

—  M.  le  général  Cavaignac,  aidé  par  le  journal  le  Siècle. 

Si  M.  de  Girardin  a  conservé  des  rancunes  contre  M.  le 
général  Cavaignac,  en  tout  cas,  ces  rancunes  n'ont  jamais 
eu  d'autre  motif  que  l'inqDardonnal)le  tort  d'avoir,  au  len- 
demain d'une  révolution,  mis  l'arbitraire  à  la  place  de  la 
liberté. 

Le  Siècle  convient  que  M.  le  général  Cavaignac  fait  partie 
du  conseil  sous  la  surveillance  duquel  il  est  placé  ;  le  Siècle 
déclare  même  qu'il  ne  cessera  de  témoigner  au  général  Ca- 
vaignac sa  juste  déférence....  Est-ce  pour  avoir  transporté 
sans  jugement  12,000  Français  et  supprimé  sans  motifs  et  à 
diverses  reprises  plus  de  vingt  journaux?  Enfin,  le  Siècle 
ajoute  malicieusement  que  ses  «  convictions  »  ne  changent 
pas  au  gré  des  circonstances. 


576  tH^'i. 

Qu'esl-ee  donc  quo  le  Siècle  iippelle  ingénument  ses  con- 
victions ? 

Serait-ce  de  rester  attaché  à  un  homme,  quels  que  soient 
les  excès  qu'il  commette? 

Si  c'est  là  garder  ses  conviclions,  oui,  en  effet,  le  Siècle 
n'a  pas  changé,  il  est  resté  fidèle  au  général  Gavaignac  ; 
mais  pour  rester  fidèle  au  dictateur  de  1848,  il  lui  a  fallu 
renier  toute  son  opposition  de  douze  années,  il  lui  a  fallu 
déserter  tous  les  principes  de  la  Justice  et  trahir  luutes  les 
garanties  de  la  Liberté. 

Oui,  cela  est  vrai,  k' Siècle  et  la  P)-essc  ont  deux  manières 
opposées  de  rester  fidèles  à  leurs  convictions. 

Le  Siècle  immole  les  principes  aux  hommes;  la  Presse  sa- 
crifie les  hommes  aux  principes. 

La  Presse  s'est  séparée  de  M.  L.-N.  Bonaparte  dès  qu'elle 
a  vu  qu'il  tombait  dans  l'ornière  creusée  par  M.  le  général 
Gavaignac,  et  qu'il  délaissait  la  liberté  pour  continuer  l'ar- 
bitraire ;  le  Siècle,  s'il  eût  été  conséquent,  aurait  dû  alors, 
se  rapprochant  de  M.  L.-N.  Bonaparte,  Punir  dans  le  môme 
culte  qu'il  a  voué  à  M.  le  général  Gavaignac,  car  l'un  et 
l'autre  avaient  les  mêmes  titres  à  la  même  juste  déférencfi. 

Mais  qu'a  fait  le  Siècle?  —  Ce  qu'il  avait  approuvé,  ap- 
probation dans  laquelle  il  déclare  qu'il  persiste  encore  . 
sous  le  général  Gavaignac  ,  il  l'improuve  sous  M.  L.-N. 
Bonaparte.  Ge  qu'il  avait  trouvé  excellent  venant  de  l'un, 
il  le  trouve  exécrable  venant  de  l'autre.  Il  a  deux  poids  et 
deux  mesui'es,  selon  qu'il  s'agit  de  peser  M.  L.-N.  Bona- 
parte ou  M.  le  général  Gavaignac.  Voilà  ce  que  le  Siècle  ap- 
pelle avoir  des  «  concictiois.  » 

Ah!  si  c'est  là  ce  qu'on  appelle  «  avoir  des  convictions  et 
of  avoir  pas  de  versatilité.  «  non,  en  effet,  la  Presse  n'a  pas 
de;  convictions;  oui,  en  effet,  elle  est  et  restera  de  tous  les 
journaux  le  plus  versatile. 

Ne  pas  changer  au  gré  de  ceux  qui  changent,  ne  pas 
changer  au  gré  de  ceux-  qui,  dès  le  lendemain  du  jour  qu'ils 
ont  le  pouvoir  aux  mains,  foulent  aux  pieds  les  principes  et 
les  idées  ;^i  nom  desfjuels  ils  ont  recruté  des  auxiliaires  et 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  577 

se  sont  emparés  du  gouvernement,  voilà  ce  que  la  servilité 
appelle  versatilité!  11  i'aul  convenir  que  cela  est  ingénieux 
et  bien  trouvé. 

En  France,  pays  de  domesticité,  on  ne  comprend  pas 
qu'un  homme  se  voue  à  une  idée  et  qu'il  en  poursuive  le 
triomi)he  et  la  réalisation  au  ti'avers  de  tous  les  régimes 
inconséquents  qui  peuvent  se  succéder  ;  mais  ce  que  l'on 
comprend  sans  effort,  c'est  qu'un  homme  se  voue  à  un 
homme,  qu'il  en  porte  fièrement  la  livrée  et  la  cocarde,  quoi 
que  fosse  cet  homme  et  quehpie  démenti  qu'il  se  donne. 
Oh!  ceci  paraît  tout  simple.  D'un  homme  qui  s'aplatit  tou- 
jours, on  dit  :  11  ne  change  jamais  ! 

Traduisez  donc  :  Indépendance  par  versatilité  et  servilité 
par  conviction. 

Avant  de  tenir  tant  à  M.  le  général  Cavaignac,  le  Siècle 
tenait,  étroitement  à  M.  Barrot;  jamais,  sous  M.  Guizot 
comme  sous  M.  L.-N.  Bonaparte,  la  Presse  n'a  tenu  qu'à  la 
liberté,  et  elle  l'a  prouvé  en  ne  l'abandonnant  en  aucune 
circonstance,  ni  avant  ni  après  le  24  février.,  ni  avant  ni 
après  le  10  décembre  1848,  ni  avant  ni  après  le  2  décem- 
bre 18ol. 

Le  Siècle  prétend  que  la  guerre  que  fait  la  Presse  est 
sans  danger;  cela  se  peut,  et,  s'il  en  est  ainsi,  tant  mieux  ; 
mais,  avant  de  railler,  que  le  Siècle  montre  donc  ses  états 
de  blessures  !  L'a-t-on  arbitrairement  emprisonné  et  sup- 
primé en  1848,  l'a-t-on  arbitrairement  exilé  en  1852? 

Ah!  nous  allions  manquer  de  justice  et  de  mémoire;  il  y 
a  une  action  d'éclat  dont  le  Siècle  peut  se  vanter  :  il  a,  le 
29  février,  appuyé  à  outrance  la  candidature  du  général 
Cavaignac. 

Le  jouinal  infidèle  à  la  liberté  est  resté  fidèle  à  l'homme. 


II. 

11  avril  1852. 
Le  Siècle,  qui  a  eu  l'irréparable  tort  d'abandonner  la  li- 


tS18  t85«. 

berlé  quand  ii  était  le  plus  utile  et  le  plus  urgent  de  la  dé- 
fendre, s'attire  de  la  part  de  la  Patri'}  celte  rude  apostro- 
plie,  sous  laquelle  il  lui  faudra  de  nouveau  eourber  la  tète  : 

«  Pourvoir  uno  sévérité  impitoyable  dans  respulsion  des  six  mille  indi- 
vidus les  plus  compromis,  il  faudrait  tout  au  moins  n'avoir  pas  approuvé 
la  transportation  de  dou:e  mî7/e  individus  à  la  suite  des  journés  de  juin. 
El  c'est  précisément  le  cas  de  ce  très-bon ,  très  miséricordieux  et  très 
excellent  Siècle,  qui  nous  jette  ironiquement  aujourd'hui  l'épithète  de  cha- 
ritables !  » 

On  ne  trahit  pas  impunément  la  liberté.  Quiconque  l'a 
abandonnée  ne  la  retrouve  plus  au  moment  où  il  aurait  le 
plus  besoin  d'elle.  C'est  une  expérience  qu'ont  récemment 
faite  MM.  Cavaignac,  Montalembert,Dupin,  Bocher,  etc.,  etc. 
Le  jour  où  l'un  d'eux  a  voulu  livrer  à  la  publicité  les  lettres 
les  plus  simples,  il  ne  l'a  pas  pu  :  M.  Bocher,  qui  avait  voté 
la  loi  contre  le  colportage,  a  été  condamné  comme  colpor- 
teur. De  tels  enseignements  resteront-ils  donc  toujours 
stériles  en  France?  Les  avertissements  les  plus  sincères 
seront-ils  donc  toujours  méconnus?  Assurément,  ce  ne  sont 
pas  les  avertissements  qui  ont  manqué  au  gouvernement 
provisoire,  à  M.  Cavaignac,  et  plus  tard  h  la  majorité  de 
l'Assemblée  législative  :  quel  compte  tous  en  ont-ils  tenu? 
Aussi,  où  sont-ils?  Où  sont  les  membres  du  gouvernement 
provisoire?  Qu'est  devenu  M.  Cavaignac?  Où  sont  les  chefs 
de  la  majorité  de  1849?  Quelle  plus  grave  matière  de  ré- 
flexions, mais  aussi  quel  sujet  d'espérance  plus  grand  pour 
ceux  qui  ont  foi  en  la  liberté  ! 

Le  Siècle  parle  souvent  des  «  principes  »  qu'il  a  défendus. 
Lesquels  donc?  Nous  ne  connaissons  que  ceux  (ju'il  a  aban- 
donnés. 

III. 

23  avril  1S52. 

Le  Siècle,  sous  le  titre  de  Jurisprudence  administrative 
de  la  presse,  pose  les  fondations  d'un  répertoire  spécial  ([lu 
promet  d'être  riche  en  arrêtés  de  préfets  exerçant  le  droit 
(Vuvertissements  et  de  suspensions.  Le  Siècle  se  fût  épargné 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  579 

la  peine  qu'il  se  donne  aujourd'imi,  si,  en  juin  et  août  1858, 
il  eût  pris  parti  pour  la  liberté  des  journaux  suspendus, 
contre  l'arbitraire  du  général  qui  eonipte  aujourd'hui  au 
nombre  des  membres  de  son  conseil  de  direction.  Le  dic- 
tateur du  24  juin  1848  a  été  le  laboureur;  le  dictateur  du  2 
décembre  1851  n'a  été  que  le  moissonneur.  Le  second  est 
venu  récolter  ce  que  le  premier  avait  ensemencé.  C'est  ce 
qu'il  importe  de  ne  pas  oublier,  afin  d'être  juste  pour  tous 
et  contre  tous. 


IV. 


3  mai  1852. 

Le  Siècle  signale  les  poursuites  nombreuses  dirigées  con- 
tre les  éditeurs  et  libraires,  conformément  à  Vindex  publié 
par  le  Moniteur  dans  son  numéro  du  25  octobre  1850.  Dans 
l'ordre  d'idées  qui  préside  à  la  rédaction  du  Siècle,  l'unique 
reproche  qu'on  devrait  adresser  à  cet  index,  c'est  de  ne  pas 
être  la  réimpression  textuelle  de  Vindex  tel  qu'il  est  publié 
par  la  cour  de  Rome.  Entre  l'autorité  et  la  liberté,  entre  la 
foi  et  l'examen,  il  n'y  a  pas  de  milieu.  Ce  doit  être  ou  tout 
l'un  ou  tout  l'autre.  Le  Siècle  était  plus  conséquent  avec 
ses  doctrines  lorsqu'il  réclama,  il  y  a  deux  ans,  qu'on  in- 
terdît la  représentation  de  Catilina,  d'Alexandre  Dumas. 
La  scène  se  passait  à  Rome  entre  Catilina  et  Cicéron. 


V. 


4  mai  1852. 

Le  Siècle,  il  aurait  dû  s'y  attendre,  s'est  attiré,  de  la  part 
de  VAssembléc  nationale,  une  verte,  mais  juste  réprimande. 
Quand  on  attaque  Pigault-Lebrun,  quand  on  trouve  juste 
que  les  tribunaux  aient  condamné  plusieurs  de  ses  livres, 
il  ne  faut  pas  défendre  Béranger  et  trouver  inique  que  les 
tribunaux  aient  condamné  certaines  de  ses  chansons.  La 
liberté,  ainsi  entendue,  est  une  interminable  question  de 
limite.  Ce  que  le  Siècle  admet,  V.lsssemhlêe  nationa'e  le  lé- 


80  185». 

prouve.  Comment  les  accorder?  comment  expliquer  et  jus- 
tifier ce  fait  d'écrivains  condamnés  par  des  jurés  au  nomijre 
de  douze  au  plus,  et  glorifiés  ensuite  par  des  électeurs  au 
nombre  de  cent  mille  et  au-delà?  Qui  avait  tort?  Qui  avait 
raison?  Étaient-ce  les  jurés?  Elaient-ce  les  électeurs? 
Entre  les  électeurs  et  les  jurés,  qui  prononcera  ?  La  liberté 
limitée,  on  ne  saurait  trop  souvent  le  répéter,  c'est  l'arbi- 
traire illimité;  c'est  la  contradiction  sous  toutes  les  formes 
les  plus  variées  et  les  plus  imprévues.  Pauvre  Siècle!  Il  a 
véritablement  droit  aux  égai'ds  accordés  à  toute  infirmité. 
Lui  reprocher  d'être  illogique,  c'est  reprocher  à  un  boiteux 
d'avoir  une  jambe  plus  courte  que  l'autre.  Le  Siècle  est  lié 
avec  le  raisonnement  boiteux;  c'est  une  infirmité  de  nais- 
sance. 

Ainsi  se  pose-t-il,  sans  les  résoudre,  cela  va  sans  dire, 
les  questions  suivantes  : 

"  Qu'est-ce  qiie  VEtal? 

II  Que  doit-il  être  ? 

Il  Entre  ceux  qui  disent  qu'il  doit  être  tout  et  ceux  qui  veulent  le  ré- 
duire à  un  simple  protectorat,  n'y  a-t-il  pas  de  milieu?  Ses  droits  sont-ils 
bornés  ?  Où  s'arrêtent-ils  ? 

"  S'ils  ne  s'arrêtent  nulle  part,  le  particulier  est-il  donc  complètement 
destiné  à  disparaître  devant  l'EtatV 

II  Par  exemple,  l'Etat  doit-il  devenir  en  presque  toute  chose  à  la  fois  le 
juge  et  la  partie  principale? 

"  Tels  sont  les  problèmes  qui  nous  frappent  avec  une  force  que  nous  ne 
saurions  exprimer,  et  dont  l'examen  nous  attriste  quand  nous  jetons  les 
yeux  sur  l'avenir  de  notre  pays.  » 

Rien  cependant  n'était  plus  facile  que  de  répondre  aux 
questions  que  le  Siècle  se  posait  si  tristement  ;i  lui-même. 

Qu'est-ce  que  l'État? 

Que  doit-il  être? 

L'État  est  un  être  abstrait  et  collectif. 

Il  n'a  le  droit  de  régir  et  de  réglementer  que  ce  qui  est 
essentiellement  collectif,  nécessairement  indivis,  exclusi- 
vement public  et  impersonnel. 

Donc,  tout  ce  (pii  est  individuel  est  libre. 

La  liberté  mutuelle  est  la  loi  commune. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  581 

Maintenir  la  libtM'lc  mutuelle  et  l'indépendance  récii)ro- 
que  :  voilà  la  raison  d'èlre,  au  dix-neuvième  siècle,  des 
Etats  civilisés;  ils  n'en  onl  plus  d'autre. 


VL 


6  mai  1852. 

Le  Siècle  implore  l'amnistie.  Sera-t-il  plus  heureux,  en 
mai  1852,  que  la  Presse  en  juillet,  août,  septembre,  octo- 
bre, novembre  et  décembre  1848?  Sa  voix  sera-t-elle  plus 
écoutée  par  le  Dictateur  du  2  décembre  1851.  que  la  nôtre 
par  le  Dictateur  du  24  juin  1848?  Jusqu'au  dernier  jour, 
jusqu'au  10  décembre,  nous  avons  supplié,  mais  en  vain, 
M.  le  général  Cavaignac  d'accorder  une  amnistie  :  puisse  le 
regret  qu'il  doit  éprouver  d'avoir  été  sourd  à  la  prière  ins- 
pirer et  conseiller  son  successeur  ! 

VII. 

8  mai  1852. 

Le  Siècle  doit  être  satisfait  :  il  vient  de  remporter  sur  le 
Pays  la  même  victoire  que  celui-ci  avait  remportée  sur  la 
Presse,  il  y  a  peu  de  temps.  Le  Siècle  vient  de  faire  donner 
au  Pays  un  avertissement.  Cet  avei'tissenient  n'a  pas  l'ap- 
probation de  M.  de  Rianccy,  qui  a  cependant  le  goût  des 
rigueurs  salutaires,  ainsi  qu'il  l'a  prouvé  en  juillet  1850, 
dans  la  discussion  de  la  loi  qui  apportait  de  nouvelles  li- 
mites à  la  liberté  de  la  presse.  A  cette  époque,  il  faut  le 
dire,  M.  de  Riancey  était  membre  de  l'Assemblée  législa- 
tive; maintenant  il  est  rédacteur  du  journal  VUnion! 
0  journalisme,  ta  destinée  serait-elle  donc  d'être  le  refuge 
public  ou  ténébreux  de  tous  tes  persécuteurs,  de  tous  tes 
prescripteurs,  qu'ils  s'appellent  Guizot,  Thiers,  Cavaignac 
ou  de  Riancey  !  Le  Constitutionnel  est  de  l'avis  de  VUnion. 
11  déclare  «  qu'il  ne  saurait  dissimuler  Vétonnement  profond 
que  lui  cause  la  mesure  qui  vient  d'atteindre  le  Pays.  » 


582  1S5». 

Ce  qui  nous  étonne,  nous,  c'est  cet  étonnement. 

Dès  qu'on  proclame  (jue  l'Etat,  que  le  Gouvernement, 
que  la  Loi  a  le  droit  public  de  tracer  une  limite  à  l'exercice 
du  droit  individuel,  à  moins  d'être  souverainement  incon- 
séquent, il  convient  d'admettre  que  l'État  peut  poser  la 
limite  où  il  croit  utile  de  la  placer.  Lorsque  nous  lisons 
Vlndex  qui  se  publie  à  Rome,  ce  qui  nous  étonne  toujours, 
ce  n'est  pas  d"y  trouver  les  noms  de  tels  auteurs  et  les  litres 
de  tels  ouvrages,  mais  c'est  de  n'y  pas  trouver,  au  con- 
traire, et  en  très  grand  nombre,  les  titres  de  tels  ouvrages 
et  les  noms  de  tels  auteurs.  Lorsque  nous  assistons  à  une 
pièce  de  théâtre,  quel  que  soit  le  théâtre  et  quelle  que  soit 
la  pièce,  ce  qui  nous  étonne  toujours^  ce  n'est  pas  la  sévé- 
rité de  la  censure,  c'est  au  contraire  son  extrême  indul- 
gence. Dès  que  l'autorité  est  responsable  de  tout,  puis- 
qu'elle peut  tout,  ce  qui  nous  étonne,  c'est  qu'elle  autorise 
encore  tant  de  choses  qu'elle  pourrait  aisément  et  devrait 
logiquement  interdire. 

Sortant  de  ces  considérations  générales  pour  rentrer  dans 
l'examen  du  cas  particulier,  nous  louons  hautement  M.  le 
ministre  de  la  police  générale  de  son  arrêté,  parce  qu'il  ne 
laisse  subsister  aucune  limite  incertaine  et  variable. 

La  prohibition  est  absolue. 

Non-seulement  elle  est  absolue,  mais  elle  est  logique. 

Puisqu'il  y  a  un  procès-verbal  officiel  des  séances  légis- 
latives, pourquoi  des  articles  sur  les  discours  prononcés  ? 

A  quoi  bon  ? 

Dès  que  la  prohibition  est  absolue,  dès  que  l'alignement 
est  tracé,  dès  que  cet  alignement  est  connu,  tout  danger 
d'avertissement  disparaît  pour  les  journaux. 

De  quoi  VUnion,  le  Constitutionnel  et  autres  se  plaignent- 
ils  donc  ? 

En  vérité,  il  n'y  a  que  deux  journaux  qui  comprennent 
l'un  l'autorité,  l'autre  la  liberté;  le  premier  de  ces  deux 
journaux  s'appelle  VUnivers;  le  second  se  nomme  la 
Presse. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  583 

vm. 

10  mai  1852. 

Le  Siècle  s'enlcte  à  pafler  des  principes  qiCil  représente. 
Encore  une  fois,  lesquels? 

En  1818,  dans  toutes  les  circonstances  graves  qui  se  sont 
présentées  du  23  juin  au  10  décembre,  n'a-t-il  pas  aban- 
donné la  liberté,  soutenu  l'arbitraire  et  appuyé  la  rigueur, 
toujours  au  nom  de  la  Nécessité  ? 

Depuis  quand  donc  la  Nécessité,  qui  est  l'immolation  des 
principes,  est-elle  un  principe? 


IX. 


IL  mai  1852. 

Le  Siècle,  s'adressant  à  l'Aigle,  fait  une  invocation  à  la 
Liberté. 

Nous  avons  le  droit  de  lui  demander  ce  qu'il  entend  par 
ce  dernier  mot,  car  le  temps  est  venu  pour  les  journaux  où 
ils  ne  pourront  plus  parler  pour  ne  rien  dire.  I^e  régima 
des  lieux-communs  est  fini. 

Mirabeau  disait  : 

«  Tant  que  les  hommes  n'auront  que  des  mots  pour  s'exprimer,  il  fau- 
dra peser  ces  mots.  » 

Mirabeau  avait  raison. 

Pesons  donc  le  mot  Liberté,  c'est  le  mot  qu'il  importe  le 
plus  de  bien  définir,  afin  qu'il  cesse  désormais  de  signifier 
Révolution. 

Jusqu'à  ce  jour,  la  Liberté  n'a  été,  en  France,  que  le  nom 
sous  lequel  s'est  caché  l'arbitraire,  changeant  souvent  de 
formes,  mais  restant,  au  fond,  toujours  le  même. 

Nous  engageons  le  Siècle  à  lire  le  Messager  du  Midi,  où 
il  trouvera  l'article  suivant  : 

(I  M.  de  Girardin  dit  dans  la  Presse: 

"  Continuera-t-on  toujours  à  accuser  la  France  et  a  prcitendre  qu'il  ne  faut  pas 


5S4  1S5«. 

>'  la  comparer  a  l'Angleterre  ?  que  la  liberté,  qui  est  possible  en  Angleterre,  n'est 
"  pas  possible  en  France  ?  Est-ce  que  la  liberté  n'est  pas  un  pain  dont  tous  les 
Il  peuples  civilisés  ont  également  besoin  ?  La  liberté  est  l'échelle  sur  laquelle  se 
>i  mesure  le  degré  de  civilisation.  C'est  a  la  plénitude  de  la  liberté  dont  ils  jouis- 
>'  sent  que  les  Etats-Unis  d'Amérique  doivent  la  rapidité  de  leur  fortune.  La  liberté 
>'  est  le  multiplicateur  de  la  richesse,  r 

))  La  question  que  soulève  M.  de  Girardin  dans  ces  quelques  lignes  est 
bien  importante,  et  c'est  la  seule  qui  n'ait  jamais  sérieusement  occupé  les 
politiques  français  de  tous  les  partis. 

B  La  liberté,  qui  est  possible  en  Angleterre  et  aux  Etats-Unis,  n'est 
pas  possible,  ou  du  moins  n'a  jamais  pu  exister  en  France.  C'est  ce  que 
soixante  années  de  révolution  et  d'efforts  stériles  ne  rendent  que  trop  évi- 
dent. 

»  Nous  avons  été  appelés  en  184R  à  élire  une  Assemblée  de  900  repré- 
sentants chargés  d'organiser  la  liberté-,  ils  ont  été  impuissants  comme 
leurs  prédécesseurs.  Quelle  est  donc  la  cause  de  cette  impuissance  ? 

»  La  Renaissance,  c'est-à  dire  un  engouement  sans  raison  et  sans  limi- 
tes pour  la  civilisation  païenne,  a  eu  pour  effet  de  modifier  peu  à  peu  les 
idées,  les  sentiments,  les  mœurs,  les  goûts  des  princes,  des  savants,  des 
prêtres,  des  hommes  d'Etat,  de  tous  ceux  qui  régnent  par  l'intelligence  ou 
par  la  puissance;  elle  les  a  insensiblement  conduits,  depuis  Machiavel,  à 
rétablir  dans  le  monde  les  principes  de  la  politique  pa'ienne,  à  prendre 
pour  base  du  pouvoir  la  notion  injuste  de  l'Etat,  telle  que  l'avaient  conçue 
les  Romains  ouïes  Grecs,  et  par  suite  à  imiter  les  formes  et  jusqu'aux 
noms  de  leurs  gouvernements 

»  L'Angleterre  a  pu  se  soustraire  en  grande  partie  à  cette  influence;  il 
Suffit  d'y  vivre  huit  jours  pour  s'en  convaincre.  Elle  est  restée  chrétienne 
dans  ses  arts,  dans  ses  goûts,  dans  ses  habitudes,  dans  ses  sentiments;  elle 
a  erré  dans  la  foi,  mais  elle  a  conservé  une  instinctive  répulsion  pour  le 
si/stème  païen  de  la  domination  de  l'Etat  ;  elle'a  gardé  ses  institutions  muni- 
cipales et  provinciales  ;  elle  est  demeurée  inébranlableraent  attachée  aux 
vieilles  traditions,  aux  antiques  coutumes  du  moyeu  âge,  qu'elle  s'est  bor- 
née à  améliorer  progressivement. 

»  Les  peuples  de  l'Europe  qui,  depuis  Charlemagne,  suivaient  la  même 
voie,  se  sont  séparés  au  seizième  siècle  :  les  uns  ,  ce  sont  les  peuples  du 
continent,  pour  remonter  le  cours  des  siècles  et  revenir  à  la  civilisation 
d'Auguste  et  de  Périclès  ;  les  autres,  ce  sont  les  Anglais,  pour  continuer  à 
suivre  la  route  que  le  christianisme  leur  avait  tracée. 

»  Les  premiers  ont  revu  des  jours  de  gloire  militaire,  de  conquête,  de 
splendeur  artistique,  comme  ceux  de  Rome  ou  d'Athènes;  mais  ils  ont 
revu  aussi  les  agitations,  les  désordres  ,  les  vices  et  les  malheurs  des  so- 
ciétés pa'iennes.  Les  seconds  ont  eu  une  destinée  moins  brillante,  mais  ils 
n'ont  pas  perdu  la  liberté,  la  vraie  liberté. 

»  Voilà  toute  l'explication  de  cette  différence  entre  les  nations  française 
et  anglaise.  Voilà  la  réponse  à  la  ([uestion  que  pose  ]\L  de  Girardin,  de- 


LA  PRESSE  SANS  LA  [JBEUTE.  585 

mandant  pourquoi  la  liberté,  qui  c,>t  possible  en  Angleterre,  ne  le  serait 
pas  en  France.  » 

L'explication  que  donne  M.  Danjou  est  celle  ([n'avaient 
déjà  donnée  avant  lui  le  R.  P.  Ventura,  s'élevant  avec  force 
contre  l'omnipotence  de  l'Etal,  et  M.  l'archevêque  de  Paris 
dans  son  avant-dernier  mandement  de  juin  1851,  mande- 
ment remarquai)le  au  plus  haut  degré,  et  où  le  despotisme 
de  l'État  était  attaqué  avec  autant  de  vigueur  que  le  droit 
de  la  Liberté  était  soutenu  avec  profondeur. 

Oui,  cela  est  vrai,  la  domination  de  l'État  est  une  idée 
païenne,  mais  ô  Siècle!  demandez  donc  au  général  Cavai- 
gnac  s'il  est  de  cet  avis  et  dites-nous  donc  le  vôtre,  afin 
que  nous  sachions  et  que  vos  lecteurs  sachent  ce  que  vous 
voulez  dire  quand  vous  vous  écriez  :  ô  Liberté  ! 


X. 


15  mai  18o2. 

Le  Siècle  constate  qu'on  s'est  borné  à  modifier  la  contex- 
ture  du  budget,  mais  sans  en  alléger  le  poids.  Si,  dès  le 
4  mai  1848,  au  lieu  de  perdre  six  mois  à  élaborer  et  à  discu- 
ter une  Constitution  qui  ne  devait  pas  naître  viable  ,  l'As- 
semblée constituante  se  fût  mise  immédiatement,  ainsi  que 
nous  le  demandions,  à  la  grande  œuvre  de  la  réforme  ra- 
tionnelle du  budget  des  recettes  et  des  dépenses,  mainte- 
nant l'impôt  serait  ce  qu'il  devrait  être,  et  le  budget  des 
dépenses,  qui  s'élève  pour  1852  à  1,486  millions,  eût  été  ré- 
duit de  moitié  au  moins. 

Mais,  pour  opérer  de  telles  réformes  ,  il  ne  se  rencontre 
qu'une  heure  par  siècle  dans  la  vie  des  peuples  les  plus  l'a- 
vorisés.  Qu'ils  sont  donc  coupables  les  incapables  qui  lais- 
sent échapper  cette  heure  précieuse,  alors  surtout  qu'aucun 
avertissement  ne  leur  a  manqué  ! 

En  1848,  quand  M.  Gavaignac  était  dictateur,  le  Siècle 
était  tout-puissant.  Quelle  réforme  du  budget  a-t-il  de- 
mandée? quelle  réforme  du  budget  a-t-il  obtenue?  Même 


586  tS58. 

en  18o2,  quelle  rélnrine  propose-l-il  ?  Le  Siècle  i\  commencé 
un  travail  sur  rimi)ôt  :  il  en  est  resté  au  premier  article,  ne 
pouvant  aller  plus  loin  et  n'osant  se  décider  entre  l'impôt 
jnultiple,  l'impôt  siu"  le  revenu  et  l'impôt  sur  le  capital. 


XI. 


26  mai  1B52. 

Le  Siècle  pul)lie  deux  bulletins  contradictoires  sur  l'état 
de  santé  de  la  Constitution  espagnole.  Dans  le  premier  de 
ces  deux  bulletms,  il  en  représente  l'état  comme  désespéré: 
dans  le  second,  il  a  une  lueur  d'espérance, 

Le  Siècle  croit  encore  aux  Constitutions.  Ah  !  s'il  eût  par- 
tagé sur  ce  point,  en  mai  J848,  l'incrédulité  de  la  Presse, 
l'Assemblée  constituante  n'eût  pas  perdu  cinquante  jours  à 
voler  la  Constitution,  qui,  le  23  octobre  1848,  le  jour  môme 
du  vote,  nous  inspirait  cette  réflexion  prophétique  : 

«  Au  lieu  d'un  président  responsable,  qu'a-t-on  fait? 

»  On  a  fait  iiu  roi  temporaire,  une  royauté  de  troisiènae  degré. 

»  Ce  qu'une  telle  royauté  durera,  on  le  verra!  » 

On  Ta  NU. 

Xll. 

3  juin  1852. 

Le  Siècle  publie  un  article  qui  a  pour  titre  :  de  l'exagé- 
ration DU  PRINCIPE  d'autorité.  Le  Siècle  eût  été  mieux  avisé 
(le  copier  tout  bonnement  ce  passage  de  la  pétition  aux  deux 
cuAMBREs ,  adressé  le  10  décembre  181G,  par  P.-L.  Courier, 
vigneron  : 

a  L'autorité,  messieurs,  voilà  le  grand  mot,  en  France.  Ailleurs  on  dit  la 
loi,  ici  l'autorité.  Oh  !  que  le  père  Canaye  serait  content  de  nous,  s'il  pou- 
vait revivre  un  moment  !  Il  trouverait  partout  écrit  :  Point  de  raison  ;  l'au- 
torité. Il  est  vrai  que  cette  autorité  n'est  pas  celle  des  Conciles  ni  desPères 
de  l'Eglise,  moins  encore  des  jurisconsultes,  mais  celle  des  gendarmes,  qui 
eu  vaut  bien  nue  autre. 

»  p.-L.  COL'KIER,  vigneron.  » 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  o87 

Accoupler  le  mot  d'exagération  avec  le  mot  d'autorité, 
c'est  comme  si  l'on  disait  l'erreur  de  la  vérité  ou  la  vérité 
de  Verreur,  à  moins  qu'ici  autorité  ne  soit  pris  dans  le  sens 
de  domination.  Mais,  dans  ce  cas  encore,  le  S/ec/e  aurait 
tort,  car  on  ne  peut  exagérer  ce  qui  ne  doit  pas  exister.  La 
domination  est  une  prétention  du  paganisme  condamnée 
par  le  chrislianismc.  , 

Le  Siècle  contlamne  ce  que  le  gouvernement  fait  en 
France ,  et  approuve  ce  que  le  gouvernement  fait  à  Fri- 
bourg;  la  Patrie  cl  V Univers  coiuhnnnonl  ce  que  le  gou- 
vernement fait  à  Fribourg,  et  approuvent  ce  que  le  gouver- 
nement fait  en  Erance. 

C'est  riiisloire  de  toutes  les  dominations. 


Xlll. 


4  juiu  1852. 

Le  Siéc/e  attaque  «  la  politique  de  souveraineté  du  but, 
»  de  ruse,  de  tromperie,  de  nécessité  et  de  raison  d^Etat.  » 
Tout  ce  que  dit  le  Siècle  à  cet  égard  est  excellent;  seule- 
ment, cela  est  en  retard  de  quatre  ans  ;  c'était  en  juin  1848, 
et  non  en  juin  1852,  qu'il  fallait  dire  tout  cela  ,  avant  que  la 
politique  de  nécessité  et  de  raison  d'Etat  immolât  la  poli- 
tique de  liberté  et  de  raison  des  choses. 


XIV. 


5  juin  1852. 

Le  Siècle  expose  comme  quoi  la  Monarchie  est  désormais 
impossible  en  France  :  ce  n'est  pas  nous  qui  le  contredirons 
sur  ce  point;  mais,  qu'il  nous  permette  de  le  lui  dire,  ce 
qui  importe,  ce  n'est  pas  de  démontrer  ce  qui  est  évident, 
c'est  d'éclaircir  ce  qui  est  douteux  ;  c'est  de  faire  voir  com- 
ment, en  France,  la  République  est  possible,  quoique  en- 


588  t85«. 

lourée  de  Monarchies  puissantes  et  qui  ne  déguisent  plus 
leur  hostililé. 

Les  Monarchies  qui  élèv'ent  si  haut,  en  1852,  le  ton  qu'elles 
avaient  baissé  si  bas,  en  1848,  peuvent  être  fortuitement 
exposées  à  le  baisser  de  nouveau  ;  c'est  un  motif  de  plus 
pour  que  tous  les  hommes  sérieux,  non  seulement  en  France 
mais  en  Europe,  cherchent  sans  relâche  par  quels  moyens 
efficaces  les  peuples,  lorsqu'ils  seront  parvenus  à  se  sous- 
traire aux  excès  de  la  compression  militaire ,  pourront 
échapper  aux  périls  de  l'explosion  révolutionnaire  et  fonder 
irrévocablement  la  liberté  telle  que  nous  l'entendons,  non 
la  liberté  qui  est  un  mot,  mais  la  liberté  qui  est  un  fait,  non 
la  liberté  qui  est  une  antre  forme  de  la  tyrannie,  mais  la 
liberté  qui  est  l'abolition  de  la  tyrannie  sous  toutes  les  for- 
mes et  sous  tous  les  noms. 

Si  cette  heure  qui  paraît  éloignée  sonnait  tout-à-coup,  le 
Siècle,  cette  fois,  saurait-il  ce  qu'il  veut,  ce  qu'il  doit  vou- 
loir? Il  ne  suffit  plus  de  dire  ce  qu'on  ne  veut  pas. 


XV. 


8  juin  18,52. 

Fidèle  à  tous  ses  pi'écédenls  et  à  ce  qu'il  appelle  «  ses 
principes,  »  le  journal  le  Siècle  prend  parti,  dans  la  ques- 
tion de  Fribourg.  pour  le  gouv'ei'nement  contre  le  peuple, 
pour  le  pouroir  contre  la  souveraineté,  pourlaConstilulinn 
contre  la  Liberté.  Il  refait  relativement  au  canton  de  Fri- 
bourg, en  juin  1852,  les  mêmes  articles  qu'il  faisait  relati- 
vement h  la  France,  en  1851,  articles  dans  les([uels  il  com- 
battait la  révision  de  la  Constitution,  votée  par  l'opposition, 
moyennant  l'abrogation  préalable  de  la  loi  du  31  mai  1850, 
proposée  par  le  gouvernement. 

Celte  opposition  aveugle  du  Siècle,  entreprise  de  compte 
à  demi  avec  le  National ,  est  ce  qui  a  le  plus  contribué  à 
i'mpècher  M.  Ihllault  d'accepter  pleinement  alors  la  mission 
(|ui  lui   fui  (illérte  de  composer  un  cabinet  qui  succédùt  à 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  o89 

MM.  Léon  Faucher,  Bnroclie,  Roulicr  el  Fould.  Ne  se  voyant 
soutenu  par  aucune  des  fractions  de  l'opposition  démocra- 
tique ,  M.  Billaull  lîésila,  et  c'est  alors  que  fut  composé  à 
toute  extrémité  le  ministère  Thorigny,  dans  lequel  entra  si 
malheureusement  M.  Daviel  comme  ministre  de  la  justice. 
L'expérience  n'a  rien  appris  au  Siècle. 

Toujours,  des  deux  pans,  la  même  vieille  politique  :  les 
uns  déblatérant  contre  les  socialistes,  les  autres  déblaté- 
rant contre  les  jésuites.  Est-ce  qu'on  n'en  finira  donc  ja- 
mais avec  cette  vieille  politique  éclopée,  édentée,  aveugle, 
sourde  et  abénée?  Est-ce  qu'on  n'en  arrivera  donc  jamais 
h  ne  plus  regarder  à  la  couleur  de  la  robe  ou  du  drapeau, 
et  à  rechercher  uniquement  de  quel  côté  sont  les  principes, 
la  raison,  le  droit,  la  justice,  la  logique?  Si  les  socialistes 
ont  pour  eux  les  principes,  ne  voyez  que  les  principes  !  Si 
les  jésuites  ont  pour  eux  les  principes,  ne  voyez  que  les 
principes  !  Repoussez  impitoyablement  tout  ce  qui  se 
nomme  considération,  nécessité  ,  et  qui  n'est  jamais  qu'ex- 
pédients condamnables  et  que  précédents  funestes. 

Il  est  incontestable  que  dans  le  canton  de  Fribourg  le 
droit,  la  hberté,  la  souveraineté  sont  du  côté  du  peuple  et 
ne  sont  pas  du  côté  du  gouvernement ,  retranché  derrière 
la  Constitution,  l'intolérance  et  l'arbitraire.  Est-il  vrai  que, 
sur  les  22,592  citoyens  actifs  qui  composent  le  canton  de 
Fribourg,  16,349  soient  venus  protester  à  Posieux,  ainsi 
que  l'a  affirmé  le  Constitutionnel,  ou  bien  est-il  vrai  que  le 
peuple  n'ait  été  représenté  à  cette  réunion  que  par  8,000  ou 
9,000  personnes,  ainsi  que  le  prétend  le  Siècle  ?  Peu  ira- 
porte  ;  ce  n'est  pas  en  ces  termes  que  doit  se  poser  la  ques- 
tion. La  question  est  celle-ci  :  Les  Fribourgeois  ont-ils,  oui 
ou  non,  droit  à  la  liberté  ?  S'ils  ont  droit  à  la  liberté,  ont-ils 
droit  même  à  celle  d'aimer  les  jésuites,  si  tel  est  leur  goût? 
Nous  répondons  oui,  sans  hésiter,  et  nous  ajoutons  que,  s'il 
y  a  une  liberté  qui  doive  être  avant  tout  respectée,  c'est  la 
liberté  de  croyance  ,  car  la  liberté  de  croyance  c'est  la  li- 
berté-mère ;  c'est  la  hberté  génératrice  de  toutes  les  autres 
libertés. 


590  1858. 

Toujours,  en  tout  temps  et  en  tous  lieux,  la  même  his- 
toire :  l'histoire  de  Calvin  ,  dit  le  pape  de  Genève  ,  voué  au 
bùeher  par  le  pape  dé  Rome  ^  et  faisant  brûler  à  Genève, 
en  1558,  Michel  Servet  ! 

Persécution  mutuelle  et  universelle  est  le  résumé  de  l'his- 
toire de  tous  les  partis  ;  tolérance  mutuelle  et  universelle  est 
le  résumé  de  la  seule  politique  capable  d'en  finir  avec  tous 
les  partis  sans  en  proscrire  aucun.  Cette  politique,  nous  le 
savons,  n'est  pas  celle  du  Siècle,  mais  c'est  celle  de  la 
Presse.  Nous  comprenons  la  liberté,  non  seulement  en  pa- 
roles mais  en  action,  comme  la  comprenait  Chateaubriand 
s'exprimant  ainsi  : 

«  La  liberté  n'existe  point  exclusivement  dans  la  République,  où  les 
publicistes  des  deux  derniers  siècles  l'avaient  reléguée  d'après  les  publi- 
cistes  anciens.  Les  trois  divisions  du  gouvernement  :  Monarchie,  Aristocra- 
tie, De'mocratie,  sont  des  puérilités  de  l'école  en  ce  qui  implique  la  jouis- 
sance de  la  liberté.  La  liberté  se  peut  trouver  dans  une  de  ces  formes 
comme  elle  en  peut  être  exclue.  Il  n'y  a  qu'une  Constitution  réelle  pour 
tout  Etat  :  Liberté,  rCimporte  le  mode. 

»  La  liberté  est  de  droit  naturel  et  non  de  droit  politique,  ainsi  qu'on  le 
dit  fort  mal  à  propos;  chaque  homme  Ta  reçue  en  naissant  sous  le  nom 
d'indépendance  individuelle.  Conséquemment  et  par  déviation  de  ces  prin- 
cipes, cette  liberté  existe  en  proportions  égales  dans  les  trois  formes  de 
gouvernement.  Aucun  prince,  aucune  assemblée  ne  sauraient  vous  donner 
ce  qui  ne  lui  appartient  pas,  ni  vous  ravir  ce  qui  est  à  vous. 

»  D'où  il  suit  encore  que  la  souveraineté  n'est  ni  de  droit  divin  ni  de  droit 
populaire  :  la  souveraineté  est  l'ordre  établi  par  la  force. 

)i  La  liberté  est  un  principe  qui  ne  se  perd  jamais;  s'il  se  perdait,  la 
société  serait  dissoute  ;  mais  la  liberté ,  bien  commun ,  est  souvent 
usui'pée. 

»  Chez  les  anciens,  la  Liberté  était  une  religion;  elle  avait  ses  autels  et 
ses  sacrifices. 

»  Ciiez  les  modernes,  la  liberté  est  la  raison;  elle  est  sans  enthousiasme  : 
on  la  veut  parce  qu'elle  convient  à  tous  :  aux  rois,  dont  elle  assure  la  cou- 
ronne en  réglant  le  pouvoir;  aux  peuples,  qui  n'ont  plus  besoin  de  .^e  pré- 
cipiter dans  les  révolutions  pour  trouver  ce  qu'ils  possèdent.  » 

Chateaubriand,  en  s'exprimant  ainsi,  n'était  lui-même 
que  l'écho  de  Fénélon,  disant: 

«  La  loi  naturelle  étant  fondée  sur  la  souveraine  raison,  elle  est  immua- 
ble, éternelle,  universelle  comme  cette  raison  même.  Si  les  hommes  étaient 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  591 

en  état  de  connaître  et  de  suivre  toujours  cette  loi,  on  n'aurait  pas  be.-oin 
de  lois  civiles;  chacun  aurait  su  loi  lui-dedans  de  lui-mvme.  » 

Laissez  donc  h  cliacun  sa  loi  au  dedans  de  lui-même  ! 
Laissez  donc  les  Fni)ourgeois  être  catholiques,  et  même, 
s'ils  le  sont,  jésuites  !  Laissez  donc  les  Français ,  qui  atta- 
chent plus  d'importance  au  fond  des  choses  qu'à  la  forme 
des  gouvernements,  laissez-les  donc  être,  s'ils  le  veulent, 
socialistes  !  Siècle,  n'anmistiez  pas  le  Constitutionnel  en  l'i- 
mitant; si  vous  tenez  à  imiter  un  modèle,  ne  prenez  pas 
M.  Cauvain,  prenez  plutôt  Marc-Aurèle  rendant  ce  décret  : 

«  Si  un  chrétien  est  attaqué  comme  chrélien,  que  l'accusé  soit  renvoyé 
absous,  quand  même  il  serait  convaincu  d'e'tre  chrétien,  et  que  l'accusateur 
soit  poursuivi.  » 

Le  Siècle  restât-il  sourd  à  cette  exhortation  de  la  Presse, 
que  celle-ci  n'en  préférerait  pas  moins  Marc-Aurèle  à 
M.  Cauvain. 


XVL 


9  juin  1852. 

Le  Constitutionnel  répond  à  l'avertissement  qu'il  vient  de 
recevoir  : 

«  Un  avertissement,  c'est-à-dire  une  réprimande  publique  et  menaçaute 
pour  l'existence  du  Constitutionnel,  faite  au  nom  du  gouvernement  de 
Louis-Napoléon,  doit  nous  inspirer  de  respectueux  et  bien  vifs  regrets. 

»  Je  n'ouvrirai  plus  les  colonnes  du  Constitutionnel  aux  articles  de 
M.  Granier  de  Cassagnac,  qui  a  pu  compromettre  le  chef  de  l'Etat.  C'est  h 
cette  extrémité  que  je  suis  réduit  par  le  textemême  deV avertissement  qu'on 
nous  inflige.  » 

Ces  explications  réitérées  et  ces  avertissements  donnés, 
sont-ils  favorables  au  régime  qui  est  le  pôle  opposé  à  celui 
qu'on  sait  être  le  nôtre  ? 

Commence-t-on  à  croire  que  la  liberté  qui  se  règle  nuit 
moins,  même  au  pouvoir,  que  la  liberté  qu'//  règle  ?  L'ex- 
périence est  commencée,  il  est  nécessaire  qu'elle  s'accom- 
plisse. C'est  en  n'épargnant  ainsi  personne  qu'elle  acquerra 


592  1858. 

le  caractère  d'une  épreuve  décisive  et  non  d'une  persécu- 
culion  capricieuse. 

A  la  guerre,  on  ne  perd  pas  son  temps  à  s'apitoyer  sur 
les  blessures- de  ses  compagnons  d'armes;  chacun  l'emploie 
à  panser  la  sienne.  M.  Véron  méritait  de  recevoii'  sa  bala- 
fre ;  il  l'a  reçue  :  il  a  reçu  la  sienne  connue  nous  avons  reçu 
la  nôtre,  sans  défaillir.  Nous  ne  lui  dirons  i)as  :  Pitié  !  nv)us 
lui  dirons  :  Courage  ! 

Nous  avons  en  dédain  et  en  dégoût  toutes  les  hypocri- 
sies ;  que  penser  de  celle-ci  ? 

Le  Siècle,  qui  esta  M.  Cavaignac  ce  que  le  corps  palpable 
est  h  l'àme  invisible,  \e  Siècle  commence  par  imprimer  en 
grosses  lettres  ce  qui  suit  : 

«  Un  avertissement  est  donné  au  Constitutionnel  et  vient  contiimer  le 
désaveu  d'avaut-hier. 

«  En  présence  de  cet  acte ,  que  la  loi  de  la  presse  ne  nous  permet  pas 
de  discuter,  nous  retirons  nos  observations  sur  l'article  de  M.  Véron. 

»  Le  directeur  politique  du  Siècle, 

»  L.  H  A  VIN.    » 

Apiès  cette  déclaration  solennelle  vient  ce  qu'on  va  lire  : 

-((  Le  Constitutioiuicl  de  ce  jour  est  monumental.  M.  le  docteur  Véron, 
qui  avait  abandonné  depuis  quelques  mois  l'article  politique,  et  qui  bou- 
dait, retiré  sous  sa  tente  parlementaire,  repi'cnd  la  plume  ce  matin  pour 
répondre  à  la  note  communiquée  du  Moniteur^  et  venger  l'honneur  atta- 
qué de  M.  Granier  de  Cassagnac.  Tel  Achille  revêtant  ses  armes  depuis 
si  longtemps  délaissées,  lorsqu'il  apprit  la  mort  de  Patrocle. 

»  Nous  ne  dirons  que  peu  de  mots  de  cette  sortie  du  docteur  ;  nous  nous 
bornerons  à  déclarer  que  IVL  Véi'on  dément  le  démenti  du  journal  officiel. 
L'artic'.e  de  M.  le  docteur  Véron  est  suivi  de  trois  lignes  signées  :  Granier 
de  Cassagnar,  et  conçues  en  ces  termes  : 

"  On  rem.irquera  que  le  communiqué  du  Moniteur  ne  désavoue  en  rien  la  poli- 
II  tique  que  nous  cioyons  dans  rintérêt  du  gouveruement  de  suivre  vis-k-vis  de 
)'  la  Belgique.  » 

»  Si  le  communiqué  ne  désavoue  en  rien  la  politique  de  M.  Granier  de 
Cassagnac,  que  désavoue-t-il  doncV  Eh  !  mon  Dieu!  au  dire  de  M.  Gra- 
nier de  Cassagnac,  il  ne  désavoue  que  la  pei-sonne  de  M.  Granier  de  Cas- 
sagnac. Avouons  que  jamais  journaliste  n'a  tendu  la  joue  avec  plus  d'hu- 
milité évangélique.  Ou  M.  Granier  n'a  pas  compris  le  sens  des  trois  li- 
gnes qu'il  a  écrites,  ou  il  a  poussé  l'abnégation  de  sa  personne  jusqu'à 
l'héroïsme.  —  E.  Texier.  » 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBEBTÉ.  593 

Ou  il  ne  fallitit  i)as  imprimer  la  déclaration  signée  Ilavin, 
ou  il  fallait  relranchcr  les  railleries  signées  Texier.  Celles- 
ci  jurent  avec  celle-là;  le  tout  rappelle  ces  mois  de  juillet 
à  décembre  1848,  où  régnait  aussi  une  politique  à  deux  vi- 
sages et  où  le  Siècle  était  tout-puissant. 


XVIL 

13  juin  1852. 

A  la  bonne  heure  !  le  Siècle  détend  la  Liberté  en  des  ter- 
mes dignes  d'elle  : 

(I  La  liberté,  dit-on,  n"a  t-elle  pas  son  vice  elle-même  dans  la  licence? 
Qii'appelez-vous  licence?  Probablement  l'oppression  d'un  parti  sur  un  au- 
tre parti.  Or,  l'essence  de  la  liberté  est  d'être  la  liberté  partout.  Elle  ne 
peut  exister  pour  celui-là  sans  exister  pour  celui-ci  également.  Tontes  les 
t'ois  qu'il  y  a  licence,  c'est-à-dire  oppression,  la  liberté  a  cessé  d'être  la 
liberté.  Elle  a  précisément  cédé  la  place  à  son  implacable  adversaire,  la 
tyr;innie;  car  par  elle-même  et  sous  son  nom,  elle  ne  peut  jamais  faillir. 
Faites  que  la  liberté  soit  tellement  passée,  par  l'éducation  et  par  la  prati- 
que, dans  le  sang  et  dans  le  cœur  de  chacun,  que  personne  ne  soit  tenté 
de  toucher  au  droit  d'autrui,  et  vous  verrez  que  la  liberté  ne  deviendra  ja- 
mais ce  que  vous  appelez  la  licence  et  ce  que  j'appelle  l'oppression.  Car, 
enfin,  une  chose  ne  peut  être  à  elle-même  son  propre  contraire  et  une  affir- 
mation son  propre  démenti.  » 

Ces  lignes  sont  une  abjuration  publique  de  tout  le  passé 
du  Siècle. 

Nous  le  félicitons  d'avoir  ainsi  reconnu  et  confessé  son 
erreur. 

Maintenant,  espérons-le,  il  ne  mettra  plus  la  Nécessité  au 
dessus  de  la  Liberté,  et  quand  le  Siècle  parlera  désormais 
(lèses  principes  nous  saurons  ce  que  cela  voudra  dire. 

Mais  il  faut  qu'il  le  sache  :  liberté  oblige. 

On  ne  saurait  admettre  la  liberté  sur  un  point  et  l'ex- 
clure sur  un  autre  point. 

La  liberté,  c'est  l'homme. 

C'est  l'esclavage  de  la  force  aboli  pai"  Tintelligence. 

C'est  la  souveraineté  nationale  réduite  à  n'être  plus  que 
l'administration  publique. 

X ,  '"  38 


594  t85,«. 

C'est  l'administration  publique  réduite  elle-même  h 
n'être  plus  que  l'administration  des  choses  indivises. 

C'est  l'abolition  du  gouvernement  de  l'homme  par 
l'homme. 

C'est  l'idée  païenne  de  domination  remplacée  par  l'idée 
chrétienne  de  fraternité,  qui  exclut  tout  maître  et  n'admet 
qu'un  SERVITEUR  de  tous. 

xvni. 

22  juin  1852. 

Le  Siècle  prend  partie  contre  V  Uni  vers  pour  M.  l'évoque 
d'Orléans.  Le  Siècle  esl  toujours  le  même  journal  donnant 
le  pas  aux  considérations  sur  les  principes!  En  matière  de 
hiérarchie  ecclésiastique,  nous  ne  sommes  pas  moins  abso- 
lu qu'en  matière  de  discipline  militaire,  oii  nous  n'avons 
jamais  admis  que  l'obéissance  passive,  contrairement  à 
Tabsurde  illusion  des  baïonnettes  intelligentes  ;  nous  com- 
prenons donc  parfaitement  qu'un  évêque  retire  ses  pouvoirs 
à  un  prêtre  de  son  diocèse  ;  c'est  son  droit  et  ce  peut  être 
son  devoir;  mais  est-ce  que  M.  Veuillot  est  ecclésiastique? 
Est-ce  qu'il  est  ecclésiastique  dans  le  diocèse  d'Orléans? 
Est-ce  que  ce  qu'il  a  écrit  dans  le  journal  qu'il  dirige,  il 
n'avait  pas  le  droit  de  l'écrire  ?  Aussi,  dans  ce  débat,  faut-il 
le  reconnaître,  l'avantage  est  resté  au  rédacteur  en  chef  de 
VUnivers.  et  quand  nous  nous  exprimons  ainsi,  nous  ne  de- 
vons pas  être  suspect  de  partialité;  car,  si  nous  n'écoutions 
que  la  voix  de  nos  sympathies,  elh^  n'hésiterait  pas  entre  le 
frénétique  ap!»logisle  de  rin(iuisilii)n  et  N^  ])ieu\  auteui- de 
la  Pacification  relijiicKsc. 


Xl\. 


12  juillet  1HÔ2. 
S  lUS  ce  litre  :  LKs  siiRVicEs  oi:  i.a  presse,  le  Siècle  l'ail  un 
article  jissiircnicnl  diclc   \):v:   les  plus  louabh's  inleniious. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  595 

mais  auquel  il  ne  manque  que  de  n'èli'e  pas  le  plus  usé  des 
lieux  communs. 

La  Presse',  qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  —  Rien.  Cela 
est  tout  aussi  vide  de  sens  que  les  mats  :  la  France,  le  Pays, 
le  Peuple,  l'Opinion  publique,  la  Volonté  nationale,  tour  à 
tour  employés  par  le  légitimiste,  l'orléaniste,  le  bonapar- 
tiste ou  le  républicain,  chacun  d'eux  croyant  fermement 
que  la  France,  c'est  lui,  ou  tout  au  moins  son  parti. 

Il  y  a  la  presse  qui  est  dans  la  vérité  :  celle-ci  rend  un 
service,  le  service  de  dire  la  vérité  ;  mais  il  y  aussi  la  presse 
«pii  est  dans  l'erreur  :  celle-là  rend-elle  un  service  ? 

Que  le  Siècle  réponde  ! 

Ce  qu'Esope  disait  de  la  langue  :  C'est  la  pire  et  la  meil- 
leure chose,  »  est  aussi  vrai  de  la  presse  que  de  la  langue. 

Donc,  parler  des  services  que  rend  la  presse  sans  délinii- 
ces  services,  c'est  ne  rien  diie  absolument,  et  c'est  ne  i-ien 
faire  de  plus  que  noircir  du  papiei'  blanc. 

Est-ce  que  les  services  rendus  par  la  Patrie  sont  de  môme 
nature  que  ceux  rendus  par  le  Siècle'^  Est-ce  que  M.  Adrien 
de  La  Valette  et  M.  Granier  de  Cassagnac  ne  sont  pas  pro- 
fondément convaincus  qu'eux  aussi  rendaient  des  services 
par  la  voie  de  la  presse,  lorsqu'ils  variaient  sous  toutes  les 
formes,  en  1849,  1850  et  1851,  à  l'envi  l'un  de  l'autre,  ce 
thème  commun  a  La  faux  ne  discute  pas  avec  Vi vraie?  » 
Est-ce  que  le  Siècle,  lui-môme,  ne  croyait  pas  qu'il  rendait 
des  services  par  la  voie  de  la  presse  lorsqu'il  exaltait  le  4 
septembre  1848,  en  ces  termes  enthousiastes,  le  régime  de 
l'état  de  siège  et  de  la  suspension  des  journaux  ; 

«  Ab!  nous  n'avons  pas  besoin  qu'on  nous  rappelle  tout  ce  qui  a  été 
écrit  depuis  dix-sept  ans,  depuis  trente,  pour  savoir  combien  les  droits  de 
la  liberté  sont  sacrés  !  Nous  n'avons  pas  besoin  qu'on  fasse  étalage  de 
grandes  maximes  pour  saAoir  qu'une  assemblée  doit  être  libre  lorsqu'elle 
délibère  sur  la  Constitution  !  —  Mais  cette  assemblée  serait-elle  libre  au 
milieu  des  débordements  de  l'anarchie?  Etait-elle  donc  libre  le  15  mai?  — 
L'était-elle  le  28  juin  et  les  jours  suivants?  Répondez!  —  Vous  dites  qu'à 
présent  l'état  de  siège  peut  être  levé  sans  inconvénient.  C'est  possible  ; 
mais  qui  le  garantit  ?  C'est  vous,  c'est  votre  sagesse.  Eh  bien!  nous  ai- 
mons mieux  nous  en  rapporter  aux   déelnrations  du  gi^ui'-ral  Caviiignac, 


596  1853. 

dont  la  loyauté  iioixs  est  connue,  et  aux  lumières  des  529  représentants 
qui  ont  approuvé  les  conclusions  du  comité  de  la  justice.  C'est  une  fantai- 
sie étrange,  n'est-ce  pas  ?  mais  nous  y  cédons.  Il  n'est  pas,  selon  nous,  un 
seul  de  ces  honorables  représentants  qui  n'eût  été  heureux  de  pouvoir  vo- 
ter immédiatement  la  levée  de  l'état  de  siège,  s'ils  avaient  été  complète- 
ment rassurés  sur  la  situation  du  pays.  Sont-ils  donc  des  ennemis  de  la 
liberté  parce  que  des  factions  impitoyables  les  ont  placés  sous  le  joug 
d'une  nécessité  cruelle  ?  Et  leur  persuaderez- vous  aisément  qu'ils  soient 
moins  libres  pour  discuter  sur  les  bases  delà  Constitution,  parce  que  lé- 
tat  de  siège  se  maintient  par  leur  volonté,  par  leur  ordre,  pour  leur  pro- 
tection et  pour  le  salut  du  pays  tout  entier,  que  si  des  bandes  désordon- 
nées pouvaient  venir  encore  leur  apporter  des  pétitions  menaçantes  ou  en- 
vahir en  armes  l'enceinte  législative  ?  Nous  ne  condamnons  pas,  nous,  les 
scrupules  dos  quelques  hommes  appartenant  aux  opinions  modérées  ou  au 
parti  légitimiste  qui  se  sont  joints  aux  montagnards  dans  le  vote  de  sa- 
medi ;  mais  nous  disons  que  le  Peiqde  français  insulte  à  la  vérité  et  au  bon 
sens  quand  il  cite  les  cent  quarante  représentants  qui  ont  voté  avec  M.Le- 
dru-Rollin  comme  les  seuls  amis  de  la  liberté,  et  nous  répétons  très  lihrc- 
vieiU,  quoique  sous  l'empire  de  l'état  de  siège,  que  les  affirmations,  les  dé- 
nonciations, les  incriminations  de  la  Presse  n'ont  pas  à  nos  yeux  la  moin- 
dre valeur  devant  la  simple  parole  du  général  Cavaignac.  » 

En  1848,  le  Siècle  pliirnit  la  Nécessité  au-dessus  de  la  Li- 
berté; en  18-)2,  il  place  la  Liberté  au  dessus  delà  Nécessité. 
A  laquelle  de  ces  tleux  époques  était-il  dans  la  vérité,  à  la- 
quelle de  ces  deux  épof|ues  rendaii-il  des  services? 


XX. 


18  juillet  1852. 

Le  Siècle  enlre|)reiid  une  série  d'articles  sous  ce  litre  :  lf. 
PROBLÈME  DE  LA  MisÈKE  ;  UKiis  CCS  articles  il  les  relègue  h  la 
tin  de  sa  feuille.  Quel  plus  important  sujet  peut  cependant 
occuper  plus  dignement  la  première  page  d'un  journal? 

Constater  la  misère  est-aisé;  le  difficile  c'est  de  l'abolir. 
Dans  une  série  de  lettres  adressées  à  M.  Tlu'ers,  et  publiées 
en  1850,  nous  avons  indicpié  comment  la  misère  pouvait 
être  abolie  par  l'élévation  du  salaire,  et  comment  Vassis- 
tance  impuissante  pouvail  être  l'cmplacée  par  rcmsiirance 
efficace. 


LA  IM{I-:SSI<:  SA.NS  LA  LIBKKTK.  ;i<)7 

Nuiis  e'speruiis  que  sur  la  question  de  la  Misère  le  Siècle 
sera  moins  pusillanime  que  sur  la  ([uestiun  de  l'Impôt,  au- 
tour de  laquelle  il  eonlinue  toujours  de  tourner.  Mille  sa- 
bords! montez  donc  une  bonne  fois  à  Tabordagc!  Uassielte 
de  hmpôt  csl  mauvaise;  dites  donc  comment  elle  serait 
bonne!  Si  elle  est  une  des  causes  de  la  misère,  dites  donc 
comment  celle  cause  peut  disparaître  ! 

Le  Siècle  est  rédigé  en  1852  comme  la  France  était  gou- 
vernée en  juillet  1848  sous  M.  le  général  Cavaignac  Toutes 
les  questions  posées,  aucune  question  résolue. 

XXI. 

lit  août  1852. 

Si  ce  n'était  la  date  mise  en  tôle  de  chaque  feuille,  on 
risquerait  souvent  de  prendre  le  Siècle  pour  le  Pays,  et  le 
Pays  pour  le  Siècle:  ils  se  ressemblent  à  prendre  l'un 
pour  la  contrefaçon  de  Fautre.  Le  Pays  d'août  1852  est 
exactement  décalqué  sur  le  Siècle  d'août  1848.  Il  n'y  a  qu'un 
nom  de  changé  :  le  nom  de  Louis-Napoléon  à  la  place  de  ce- 
lui d'Eugène  Cavaignac.  Même  absence  de  doctrine,  même 
usage  dos  mêmes  arguments  :  Le  salut  du  peuple  et  la  né- 
cessité !  C'est  là  ce  qui  explique  pourquoi  la  Presse  d'août 
1852,  combattant  le  Pays,  ressemble  si  parfaitement  à  la 
Presse  d'août  1848,  combattant  le  Siècle. 

On  pourrait  appeler  le  Siècle  le  journal  intermittent  île  la 
liberté  :  un  jour  il  l'affirme,  un  jour  il  la  nie. 

Le  Siècle,  qui  l'a  si  bien  servie,  dénonce  M.  Proudhou 
comme  l'un  des  plus  redoutables  ennemis  de  celle  révo- 
lution. En  efî'et ,  M.  Proudhon  couibat  pour  la  Liberté, 
qu'il  place  au  dessus  de  la  Nécessité,  tandis  que  le  Siècle 
tient  toujours  pour  la  Nécessité,  qu'il  place  au  dessus  de  la 
Liberté.  Dans  cet  article  du  19  août  1852,  nous  avons  re- 
connu le  Siècledu  21  août  1848,  qui  approuvaitla  suppression 
du  Picprèsentant  du  Peuple.  C'est  à  qui  sera  pape  et  aura  sa 
congrégation  de  Vlndex.  Ce  n'est  pas  la  Liberté  qu'on  vise; 
c'est  rinfaillibililé.  M.  Proudhon  à  tort;  c'est  le  Siècle  qui  a 


598  -1858. 

l'aisun.  C'est  ce  qui  resuite  ineontestablemeul  de  la  bulle 
signée  Léon  Piée.  Que  les  lecteurs  du  Siècle  se  le  tiennent 
pour  dit,  et  surtout  qu'ils  ne  se  hasardent  pas  à  lire  Pécrit 
de  M.  Proudhon  ;  ils  encourraient  la  même  peine  que  tel 
ecclésiastique  dans  tel  diocèse  s'il  s'avisait  de  s'abonner  à 
VUnivers. 

Nous  comprenons  que  le  Siècle  n'aime  pas  la  liberté;  car 
si  le  généi'al  Cavaignac  Teût  emporté  en  décembre  1848. 
celui-ci  n'eût  laissé  subsister  en  France  que  deux  jour- 
naux :  \e  Siècle  et  le  Xational.  Tous  les  autres  journaux  eus- 
sent successivement  disparu  :  Presse,  Constitutionnel.  Jour- 
nal des  Débats,  Assemblée  Nationale.  Union.  Gazette  de 
France,  etc.,  etc. 

La  Gazette  de  France  le  reconnaît  implicitement  en  ces 

termes  : 

a  Lîi  Presse  rappelle  que,  daus  ce  même  mois  d'août  où  nous  sommes, 
lu  Gazette  fut  suspendue  en  1848  par  le  général  Cavaignac.  Le  fait  étaitbou 
à  noter,  et  nous  remercions  la  Presse  d'en  avoir  gardé  souvenir.  Nous  non 
plus,  nous  n'avons  pas  oublié  la  sympathie  que  nous  i-encontrâmes  alors 
dans  toute  la  presse  indépendante,  et  l'initiative  que  prit  alors  M.  de  Gi- 
rardin  contribua  beaucoup,  nous  sommes  heureux  de  le  dire  ici ,  à  sau\er 
la  liberté.  » 

Supprimer  tous  les  journaux  et  ne  laisserque  le  Siècle  et 
le  National,  c^élail  en  effet,  le  moyen  d'assurer  l'élection  du 
général  Cavaignac.  Sans  la  chute  de  l'état  de  siège  et  sans 
le  rétablissement  de  la  lil)erté  de  la  presse,  grâce  aux  ef- 
forts opiniâtres  de  trois  hommes,  Crespel  de  la  Touche  qui 
est  mort,  Xavier  Durrieu  qui  est  à  Londres,  Victor  Hugo 
qui  est  à  Jersey,  efforts  couronnés  de  succès  le  13  octobre 
1848,  qui  eût  oser  voter  le  10  décembre  pour  Louis-Napo- 
léon Bonaparte  ? 

Si  la  France  est  saucée,  c'est  donc  la  Liberté  qui  Ta 
sauvée  ! 

Liberté,  sois  donc  rendue  à  tous  ceux  ((uionl  coniballu 
en  ton  nom,  et  ne  sois  jamais  ùtée  mémo  à  tes  plus  impla- 
cables ennemis!  Ta  plus  grande  force  est  dans  le  respect 
de  toi-même  ;  dès  que  tu  n'es  pas  la  liberté  pour  tous,  lu 
n'es  plus  la  Liberté,  lu  es  la  l'oliti([ue,  tu  es  l'Arbili-airc  1 


1852. 


\:UMON. 


\. 


H  avril  1852. 

VUnion  relève  cette  phrase  de  lu  Presse  : 

<(  La  République,  c'est  le  droit;  la  Royauté,  c'e.st  le  fait.   » 

VUnion  reproche  à  la  Presse  d'avoir  affirmé  sans  prou- 
ver. Que  VUtiion  prouve  donc  que  la  Monarchie,  c'est  le 
droit  !  Que  VUnion  prouve  donc  que  quelques  vassaux  et 
quelques  suzerains  ont  eu  le  droit,  en  987,  de  lier  la  France 
jusqu'à  l'extinction  de  la  maison  de  Bourbon  ou  la  consom- 
mation des  siècles!  Que  VUnion  prouve  donc  que  le  droit 
des  héritiers  de  Hugues  Capct  a  survécu  à  la  Révolution  de 
1789  et  à  la  Révolution  de  1830! 

VUnion  déclare  «  qu'il  y  a  et  qu'il  y  aura  toujoui's  une 
maison  de  Bourbon.  »  Est-ce  que  la  maison  des  Stuarts, 
qui,  elle  aussi,  a  monta  sur  les  échafauds  et  fut  précipitée 
dans  l'exil,  »  n'est  pas  morte  et  n'est  i)as  finie,  malgré  le 
magnifique  accueil  fait  à  Jacques  II  par  Louis  XIV,  malgré 
la  bataille  de  la  Boyne,  malgié  la  France  qui  reconnut,  en 
1701,  roi  d'Angleteri'e  le  fils  de  Jacques II,  malgré  trois  ten- 
tatives :  l'une  en  1715,  l'autre  en  1716,  la  troisième  en  1745, 
et  enfin,  malgré  la  victoire  de  Falkirk,  où  Charles  Edouard, 
petil-fils  de  Jacques  II,  s'avança  triomphalement  jusqu'à 
trente  lieues  de  Londres  ? 


600  fS5«. 

H. 

8  avril  1852. 

L'Union  dcinjinde  à  la  Presse  la  recette  pour  conserver  la 
République  ;  la  recette  est  fort  simple  :  il  suffit  de  demeu- 
rer dans  les  termes  de  la  Constitution  du  14  janvier  1852, 
qui  a  pour  base  le  suffrage  universel,  et  pour  faîte  le  gou- 
vernement élu  et  temporaire.  A  son  tour,  la  Presse  a  le 
droit,  et  elle  en  use,  de  demander  à  VUnion  sa  recette  pour 
rétablir  la  Royauté. 

Allons,  dites-nous  donc  comment  la  Royauté  se  réta- 
blira, surtout  s'il  est  vrai,  ainsi  que  l'affirme  M.  Lauren- 
lie  dans  VUnioti.  qu'il  n'y  ait  plus  de  partis,  et  qu'il  n'y  ait 
plus  ifuc  des  opinions!  Comment  la  Monarchie  de  1830 
a-l-clle  succédé  à  la  Monarchie  de  987?  —  Par  une  révolu - 
lion.  Comment,  à  son  tour,  la  Monarchie  de  1830  est-elle 
allée,  en  1848,  rejoindre  dans  l'exil  la  Monarchie  de  987?  — 
Par  une  révolution.  Ce  n'est  pas  volontairement  que 
CharlesX  s'est  embarqué  pour  l'aire  place  à  Louis-Philippe: 
ce  n'est  pas  volontairement  que  Louis-Philippe,  à  son  tour, 
s'est  embarqué  pour  faire  place  à  la  République. 

Ce  ne  sera  pas  volonfaii'cment,  n'y  comptez  pas,  que  le 
président  de  la  République  s'embarquera  pour  faire  place 
à  S.  M.  le  roi  de  France.  Expliquez-vous.  Souhaitez-vous 
donc  une  nouvelle  l'évolution?  Espérez-M)us  une  conspira- 
tion? Comptez-vous  sur  un  attentat?  Il  faudrait  cependant 
bien  en  finir  avec  des  phrases  creuses  telles  que  C(>lles-ci  : 
«  Nous  avons  voulu  l'union  des  partis,  en  ce  (ju'ilsonlde 
'>  vrai,  et  nous  voulons  \àpai-v  des  opinions,  en  ce  qu'elles 
«  ont  déraisonnable:  voilii  la  fusion  i)()lili(|ue!  voila  le 
«  salut!  » 

La  paix  des  opinions!  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire  sous 
la  plume  d'un  rédacteur  de  journal?  C'est  une  naïveté  de 
la  force  de  colle  recommandation  d'uncMuèi'e  ;i  son  fils: 
«  Mon  enfant,  J!»ue  du  tambour,  mais  ne  lais  pas  de,  bruit.  » 
Si  VUnion  veut  si  fermement  la  ci  paix  des  opinions,  »  pour- 


LA  PRliSSIi  SANS  LA  LIBKRTÉ.  (iOl 

f|uoi  donc  ['Union  cunliiuic-t-elle  à  paraître?  Ne  pai-le- 
l-elle  donc  que  pour  ne  rien  dire?  Eli  bien!  alors,  (ju'ellc 
ail  la  rrancliise  de  le  déclarer  à  ses  abonnés. 


IIL 

13  avril  lH.52. 

Les  journaux  légitimistes  n'admettent  la  liberté  et  l'im- 
punité que  pour  eux.  C'est  ce  qui  résulte  de  la  distinction 
suivante  établie  pai"  VUnion  : 

(!  Les  journaux  qui  sèmenl  la  discorde,  les  journaux  de  passion  et  de 
haine,  de  révolte  et  de  scepticisme  ,  ceux-là  ne  méritent  point  le  regret  ; 
qu'ils  s'en  aillent  et  qu'ils  laissent  eu  paix  la  conscience  et  l'opinion  des 
peuples.  Mais  en  est-il  ainsi  des  journaux  qui  appellent  les  hommes  au 
respect  des  lois?  Les  journaux  légitimistes  ont  pu,  comme  les  autres,  par- 
ticiper aux  passions  de  la  politique  ;  mais  ils  ont  eu  ce  grand  effet  de  sau- 
ver les  principes  de  société.  » 

Ces  grandes  phrases,  absolument  vides,  sont  signées 
Laurenlie. 

Il  faudrait  cependaiit  bien  en  linir  avec  les  phrases 
creuses. 

S'il  y  a  des  journaux  qui  «  sèment  la  discorde,  »  ce  sont 
ceux-là  surtout  qui,  au  lieu  (l'accepter  franchement  le  suf- 
frage universel,  nient  ses  droits,  persistent  à  placer  le  ré- 
gime héréditaire  au-dessus  du  régime  électif,  et  continuent 
a  rêver  la  restauration  d'un  passé  condamné  trois  fois  |)ar 
trois  révolutions. 

Ou  la  foi  monarchique  n'existe  que  dans  le  langage,  ou 
elle  existe  dans  le  cœur  ;  si  elle  existe  dans  le  cœur,  elle 
ol)lige  à  tenir  la  conduite  (jue  ['Univers  déclarait  un  jour 
qu'il  tiendrait  si  une  loi  civile  se  trouvait  en  opposition  ma- 
nifeste avec  sa  foi  religieuse. 

Il  n'y  a  que  deux  conduites  possibles  à  l'égard  des  gou- 
vernements de  fait  :  ou  s'y  soustraire,  ou  s'y  soumettre. 

S'y  soumettre,  sans  réserves  ou  sous  bénéfice  d'améliora- 
tions, c'est  les  reconnaître  ;  les  reconnaître,  c'est  abandon- 
ner et  désavouer  la  théorie  erronée  des  gouvernements  de 
droit. 


mi  i85«. 


IV. 


26  avril  1852. 

L'Union  pousse  un  de  ces  sons  plaintifs  el  inaiticulcsque 
l'on  appelle,  dans  les  bureaux  de  ce  journal,  une  Laiiren- 
fiade.  Point  n'est  besoin  d'ajouter  que  laurentiade  vieni  de 
Laurentie,  comme  jérémiade  vient  de  Jérémie. 

L'i//i/o/i demande  un  peu  de  parlement,  un  peu  de  li- 
berté, un  peu  d'autorité.  Elle  demande  ce  qu'elle  a.  Quelle 
autorité  lui  faut-il  donc  de  plus?  Quelle  liberté  avait-on  en 
avril  1789  qui  nous  manque  en  avril  1855?  Esl-ce  qu'un 
Corps  législatif  qui  se  réunit  tous  les  ans  pour  voter  le  bud- 
get ne  vaut  pas  des  États-Généraux  qui  se  réunissaient  de 
cent  soixante-quinze  ans  en  cent  soixante-quinze  ans?  Al- 
lons donc,  monsieur  Laurentie,  vous  reniez  le  bienheureux 
passé  que  vous  adoi'ez  !  Soyez  conséquent  ! 


27  avril  1852. 

L'Union  conteste  aux  préfets  Pusage  qu'ils  font  du  droit 
d'avertissement  aux  journaux.  Cette  observation  a  lieud'e- 
tonner  de  la  part  de  M.  Laurentie,  cjui  doit  savoir  que,  sous 
le  régime  d'autorité,  il  n'y  a  pas  d'observations  à  faire.  Il  n'y 
a  qu'à  obéir;  «il  n'y  a  qu'à  se  taire  sans  murmurer.»  Est-ce 
qu'un  soldat  réprimandé  par  son  chef,  celui-ci  eùl-il  tort  el 
celui-là  eût-il  raison,  peut  hasarder  la  plus  simple  justifica- 
tion? N'en  est-il  pas  ainsi  du  matelot,  de  l'écolier  et  du 
prêtre?  Inconséquents  défenseurs  du  régime  d'autorité, 
sera-ce  donc  à  nous  à  vous  en  apprendre  les  lois  ?  Com- 
ment! voilà  quatre  années  que  vous  implorez,  les  mains 
jointes,  le  rétablissement  de  ce  régime;  on  le  rétablit,  et 
vous  ne  vous  y  soumettez  qu'en  murmuranl. 


LA  PRESSE  SA.NS  LA  LIBERTE.  603 

VL 

28  avril  1852. 

L'Union,  qui  voit  comme  on  voit  quand  on  a  le  vertige, 
ose  dire  que  «  l'autorité  sans  la  liberté,  c'est  la  force  bru- 
tale. »  Où  donc  est  la  liberté  du  soldat  dans  un  régiment, 
du  matelot  à  bord  d'un  navire,  et  de  l'écolier  sur  son  banc? 
En  vérité,  en  vérité-,  VUnioii  ferait  mieux  de  ne  plus  pro- 
noncer les  noms  d'autorité  et  de  liberté  ;  elle  ne  sait  pas  ce 
(jue  veulent  dire  ces  deux  mots.  Où  le  pouvoir  de  comman- 
der existe  et  doit  exister,  est-ce  que  jamais  la  liberté  de 
désobéir  plus  ou  moins  a  coexisté  et  pu  coexister? 


Vil. 


M  avril  1852. 

Selon  {'Union  et  M.  Laurentie  : 

<i  L'unité  ne  peut  se  faire  que  par  l'union.  » 

Selon  la  Gazette  de  France  et  de  M.  Lourdoueix  : 

n  L'union  ne  peut  se  faire  que  par  l'unité.  » 

Les  deux  pi'opositions  sont  également  vraies  et  de  la 
même  force. 

Elles  rappellent  la  touchante  complainte  de  M.  de  La- 
l)alisse  : 

a  Un  quart  d'heure  avant  sa  mort, 
»  Il  était  encore  en  vie.  » 

Lorsque  des  phrases  si  hardies  peuvent  impunément 
s'imprimer,  qu'on  dise  donc  que  la  liberté  de  la  presse,  que 
la  liberté  de  discussion  n'existent  pas! 

VIIL 

3  juin  1852. 

Ce  qu'on  va  lire  donne  la  mesure  de  la  profondeur  de 


VUnion  el  du  plus  éiniiKMil  de  ses  rechiclours.    M.   Liiu- 
renlie  : 

«  Voici  ce  qui  arrive  ;  c'est  que  la  preste  de  Paris  ne  pouvant  tout  dire, 
l'opinion  s'inquiète  et  l'imagination  s'égare;  et  il  s'ensuit  des  rumeurs 
étranges  peu  propres  à  donner  de  la  confiance  aux  populations  et  delà  sé- 
curité aux  affaires.  La  publicité,  assurément,  a  ses  inconvénient.'!^  mais  le  mu- 
tisme a  ses  périls,  ne  fût-ce  que  de  laisser  du  crédit  aux  absurdités  et  aux 
caquctages.  » 

El  ceci  s'iiiipriiiK'  en  France  Tan  de  progrès  1852.  le 
l®""  juin. 

—  Jean  !  —  Monsieur  !  —  Allez  acheter  un  tamboui';  vous 
le  porterez  rue  de  Valois,  18;  vous  le  renriettrez  à  M.  Lau- 
rentie  de  ma  j)ail,  et  vous  lui  direz  d'en  jouer  sans  faire  de 
bruit.  —Oui.  monsieur. 


IX. 

ôjuin  1852. 

L'Union  exhale  celle  nouvelle  plainte  : 

((  La  presse,  en  quel'iue  svrle,  n'est  libre  ipie  pour  les  journauc  du  (jouverne- 
menl.  Il  en  résulte  pour  nous  une  situation  qu'il  nous  faut  subir,  mais 
dont  nous  devons  chaque  jour  faire  ressortir  aux  yeux  de  nos  amis  toute 
la  ditRculté.  » 

Cette  difficulté  dont  vous  paraissez  vous  [)laindi'e,  n'est-ce 
pas  vous  qui  l'avez  créée  en  reniant  imi)udenunent  la  li- 
berté et  en  montant  à  Tassant  de  la  tribune  contre  la  li- 
berté de  la  presse  ''  Ne  \  ous  plaignez  donc  pas,  vous  n"en 
avez  pas  le  droit,  ^'ous  n'en  avez  pas  le  droit,  première- 
nieul,  j)arce  qu'après  1848  vous  avez  été  les  Judas  de  la  li- 
berté (|ui  s'était  confiée  à  vous!  Vous  n'en  avez  pas  le 
dioit,  deuxièmemenl,  pai'ce  que,  sous  la  Restauration,  la 
libci'lé  fui  non  moins  élroilenient  garrottée  qu'elle  l'est 
aujoiirtriuii  !  Vous  n'en  avez  pas  le  droit,  Iroisièmemenl, 
[larce  (jue  le  jiremier  ade  du  neveu  de  Iviuis  XVIII,  à  son 
retour  en  France,  serait  le  lélablissenienl  de  la  censure! 

Osez  dire  le  contraire! 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIHEHTÉ.  COo 


X. 


7  juin  1HÔ2. 

VUnion,  ce  j()urn;il  qui,  (]o  juin  1848  h  1852,  a  déserjé 
une  il  uno  loules  les  liherlés,  el  qui  l'oule  aujourd'hui  aux 
pieds  la  Révolution  du  24  lévrier,  portée  par  lui  aux  nues. 
ose  réponflre  au  Siècle  : 

«  Que  le  Siècle  ne  pousse  pas  plus  loin  son  blâme  mérité  ;  qu'il  ne  nous 
reproche  pas,  par  exemple,  d'avoir  tenu  un  autre  langage  sur  sa  chère 
et  immaculée  révolution  Je  Février.  Ce  serait  faillir  à  la  vérité,  ce  serait  ré- 
véler une  complète  ignorance  de  nos  principes,  de  nos  doctrines,  des  idée~ 
sans  lesquelles  ces  doctrines  et  ces  principes  ne  sauraient  exister.  » 

Ouvrez  donc  votre  collection,  et  vous  y  lirez  ce  (yui  suil. 
Le  2o  février,  vous  disiez  : 

«  L'épée  du  peuple  est  rentrée  au  Iburreau.  La  grande  voix  de  Ions  a 
cessé  de  gronder;  la  justice  de  Dieu  a  achevé  soti  œuvre.  C'est  la  première 
halte  après  ti'ois  jours  de  lutte  ;  c'est,  après  de  cruelles  angoisses,  l'es- 
pérance de  voir  la  France,  rendue  à  elle-même,  reprendre  ses  conditions 
nécessaires  de  liberté,  d'ordre  et  de  grandeur.  La  conduite  du  peuple,  après 
la  victoire,  égale  son  héroïsme  pendant  le  combat.  Tant  de  modération 
dans  les  vingt-quatre  heures  qui  suivent  un  triomphe  complet  dispense  de 
tout  éloge.  La  population  de  Paris  a  bien  mérité  de  la  France  et  de  l'hu- 
manité. » 

Le  26  février,  vous  repreniez  : 

«  La  France  est  le  seul  parti  qui  soit  debout.  Tout  ce  qui  est  artificiel 
est  mort  !  Plus  de  tromperie  !  plus  de  factions  !  La  France  va  être  appelée  à 
x\n  vaste  comice.  Tous  ceux  qui  ont  une  pensée  ,  une  intelligence,  une 
âme  libre,  vont  pouvoir  énoncer  leur  opinion  sur  la  constitution  politique 
du  pays.  Nous  avions  demandé  la  réforme!  elle  va  se  faire.  La  nation, 
consultée,  dira  son  dernier  mot.  Tout  le  vœu  que  nous  avons  à  exprimer, 
c'est  que  ce  dernier  mot  soit  la  consécration  définitive  de  la  liberté  hu- 
maine dans  son  acception  la  plus  large  et  dans  ses  applications  les  plus 
vraies.  » 

Le  27  février,  vous  ajoutiez  : 

M  Cette  obstination  de  Louis-Philippe,  cet  aveuglement,  ce  vertige,  ces 
plans  de  stratégie  savante,  formés  depuis  dix  ans,  cet  emprisonnement  de 
Paris  sous  vingt  citadelles,  ce  vaste  camp  de  70,000  hommes  jetés  autour 
de  la  cité,  ce  déploiement  d'artillerie,  cette  défense  effrayante  et  .uéditée, 


f)OG  IS.Vi. 

cette  conKiince  dans  la  force  matérielle,  cette  sécurité  bravache,  cette  ma- 
jorité inexplicable,  ce  ministère  esclave,  tout  cela  emporté,  évanoui  en 
deux  jours,  sous  la  volonté  d'une  population  armée  de  bâtons,  de  bou- 
teilles ou  de  balais!  Quel  sujet  de  méditation.  Nul  enseignement  n'aura 
manqué  aux  temps  présents.  Les  révolutions  ne  sont  pas  seulement  des 
drames,  elles  doivent  surtout  être  des  levons.  » 

Le  28  février  : 

«  Non,  la  société  n'est  pas  constituée,  et  la  partie  de  la  nation  qui  a  le 
plus  souffert,  qui  souffre  le  plus  de  cet  état  irrégulier,  injuste,  impossible, 
ce  sont  les  classes  laborieuses,  c'est  le  peuple.  Une  société  est-elle  consti- 
tuée quand  le  peuple  n'y  vit  pas  même  de  la  vie  municipale  ?  Est-elle 
constituée  quand  tous  les  droits  politiques  s'y  mesurent  à  la  quotité  de 
l'impôt?  Quand,  par  la  détestable  assiette  de  ces  droits,  nu  seul  intérêt 
domine,  celui  delà  médiocrité?  Quand  l'administration  pénètre  jusque 
dans  le  foyer  de  la  famille  et  s'y  fait  l'arbitre  suprême  de  tous  les  be- 
soins ?  Quand  le  système  tinancier  peut  n'être  réglé  que  d'après  des  con- 
ditions purement  fiscales  ?  Quand  l'impôt  n'est  établi  ni  pour  favoriser  le 
travail,  ni  pour  développer  le  bien-être,  ni  pour  contenir  et  ranimer  le  sen- 
timent moral  du  peuple  ?  Quand  la  liberté  de  la  religion  est  0))primée, 
l'autorité  du  père  de  famille  enchaînée,  la  puissance  de  la  commune  asser- 
vie? Quand  les  citoyens  ne  peuvent  s''associer  ni  pour  l'étude,  ni  pour  l'en  • 
seignoment,  ni  pour  la  charité,  ni  pour  le  travail?  C'est  pour  nous  une 
conviction  déjà  ancienne  et  que  nous  avons  souvent  exprimée  :  que  le  sa- 
lut du  pays  ne  peut  venir  que  de  la  réconciliation  des  citoyens,  du  rap- 
pi'ochement  des  idées,  de  concessions  réciproques,  d'abandons  volontaire.'» 
et  mutuels  ;  qu'ainsi  on  ne  constituera  rien,  on  n'organisera  rien  de  bon, 
de  sage,  de  durable,  que  par  la  liberté.  » 

Le  2  mars  : 

«  Il  y  a  huit  jours  aujourd'hui  que  le  peuple  de  Paris,  en  armes,  ex- 
pulsait la  famille  d'Orléans,  et  abattait  du  même  coup  toutes  les  concep- 
tions intermédiaires  qui  avaient  tenté  d'arrêter  l'insurrection.  Cette  révo- 
lution fut  un  miracle.  La  communauté,  la  solidarité  d'intérêts  qui  unit 
tous  les  membres  de  la  société  franç-aise,  ce  sentiment  ravivé  et  agrandi 
par  la  majesté  ttei  circonstances,  anime  les  travailleurs  de  la  commission  dit 
Luxembourg.  La  commission  du  Luxembourg  aura  bien  mérité  de  la  pa- 
trie, si  elle  élabore  à  l'avance  quelques-unes  des  questions  capitales  dont 
l'étude  définitive  appartient  à  l'Assemblée  nationale.   » 

Le  4  mars  : 

<t  Aujourd'hui,  la  Révolution  a  payé  un  juste  tribut  aux  dépouilles  des 
citoyens  morts  pour  la  liberté.  Les  hommes  dévoués  au  bien  public,  que 
cette  révolution  a  portés  au  pouvoir,  ont  conduit  le  deuil  de  la  France  à 
travers  les  flots  d'nni>  pojnilation  enthonsiaste.  C'était  un  noble  spectacle. 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBIÎUTH:.  COT 

c'était  un  grand  et  religieux  devoir.  Toutes  les  lettres  que  nous  rece- 
vons témoignent  de  raJiniration  et  delà  gratitude  pour  les  hommes  qui  se 
sont  chargés  du  gouvernement  provisoire,  dans  les  conjonctures  où  Paris 
s'est  trouvé.  » 

Le  7  mars  : 

«  La  masse  du  peuple  nous  connaît  et  connaît  nos  amis,  autrement  que 
ne  nous  connaissait  la  race  d'exploiteurs  et  de  mangeurs  qui,  depuis  1814, 
avait  dressé  contre  nous  toutes  les  lois  électorales  sans  exception.  Allons 
donc  au  peuple  avec  confiance.  Nous  ne  lui  apporterons  pas  des  théories, 
des  utopies  et  des  chimères  ;  nous  lui  apporterons  la  pratique  de  la  fra- 
ternité chi'étienne,  source  réelle  des  hiens  que  poursuivent  les  hommes  îîiii- 
cères  de  la  République .  Fions-nous  aux  instincts  de  la  nation  ;  ce  n'est  pas 
elle  qui  faussera  la  liberté.  » 

Cependant  VUnion  fait  entendre  ce  son  plaintif: 

iT  Le  génie  expansif  de  la  France  est  enchaîné.  Il  n'exerce  pins  son  ac- 
tion au  delà  des  frontières,  par  l'éloquence,  par  la  discussion  de  la  presse, 
par  les  œuvres  de  la  littérature,  des  arts,  de  la  science.  La  tribune  est 
muette  et  ne  passionne  plus  les  peuples  par  le  spectacle  de  ses  grands  dé- 
bats où  la  vérité  et  l'erreur,  le  droit  et  l'injustice,  l'ordre  et  l'anarchie,  se 
livraient  ces  mémorables  batailles  de  la  parole  gagnées  ou  perdues  en 
France  pour  l'Europe  entière.  La  polémique,  devenue  impossible  dans  la 
presse,  ne  permet  pas  ce  choc  fécond  d'idées  qui  a  illustré  la  plume  de 
Chateaubriand,  de  Lamennais,  de  Ronald,  de  Guizot,  de  Benjamin  Cons- 
tant, d'Armand  Carrel.  u 

S'il  est  vrai  que  le  génie  expansif  de  la  France  soil  com- 
primé, à  qui  la  faute,  si  ce  n'est  à  ceux  qui  ont  voulu  la  li- 
berté pour  eux  quand  ils  s'appelaient  Berryer,  et  qui  ne 
l'ont  pas  voulue  contre  eux  quand  elle  s'appelait  Proudhon? 
Mais  que  nous  parlez-vous,  en  la  vantant  et  en  la  regret- 
tant, de  cette  liberté  accordée  aux  uns  et  refusée  aux  au- 
tres! Est-ce  que,  sous  la  Restauration,  M.  Guizot,  profes- 
seur d'histoire,  ne  fut  pas  destitué?  Est-ce  que,  sous 
M.  Guizot,  M.  Lamennais  ne  fut  pas  emprisonné  ?  La  belle 
liberté,  et  comme  elle  vaut  bien  qu'on  en  porle  le  deuil  ! 


XL 

4  juillet  1852. 
M.  Laurentie  a  la  parole.  Le  célèbre  apologiste  dt'<.  a  r'i- 


608  1858. 

gueurs  salutaires,  »  compare  dans  VUnion^  qui  lui  sert  de 
tribune,  la  liberté  dont  la  Fi'ance  jouit  présentement,  sous 
la  République  nominale  et  le  régime  électif,  à  la  liberté 
dont  la  France  jouissait  autrefois  sous  la  Monarchie  féodale 
et  le  régime  héi-édilaire.  Si  l'on  en  croyait  le  docte  M.  Lau- 
rentie.  la  liberté  était  moins  resti'cinle  sous  la  Monarchie 
dont  il  déplore  la  chute. 

Croyez  donc  ce  que  vous  dit  M.  Laurentie! 

Ce  qu'on  va  lire  est  un  chapitre  retranché,  par  les  cen- 
seurs de  Louis  XIV,  d'un  livre  de  morale  chrétienne,  dû  h 
M.  Antoine  Godeau,  évèque  de  Vence  et  de  Digne,  l'un  des 
fondateurs  de  l'Académie  française,  et  l'un  des  plus  illus- 
tres pi'élats  du  dix-septième  siècle  : 

DE    LA  BESTITtlTION    A    LAQUELLE    LES     ROIS    ET   LES    GRANDS 
SONT   OBLIGÉS. 

«  Je  sais  bien  que  je  vuis  toucher  une  matière  fort  délicate,  et  quo  je 
n'agréerai  pas  ni  aux  courtisans  ni  à  quelques  nouveaux  casuistes  qui  ne 
cherchent  qu'à  mettre  sous  la  tête  des  princes  des  coussinets  pour  les  en- 
dormir, mais  je  crois  être  obligé  de  dire  la  vérité  qu'ils  dissimulent  ;  et  qui 
la  dira,  si  un  évêque  a  peur  de  la  dire  ? 

n  II  faut  mettre  pour  un  fondement  certain,  selon  l'Evangile,  qu'un  roi 
n'est  pas  le  maîti-e  absolu  des  biens  de  son  peuple,  mais  le  conservateur  et 
le  dispensateur  ;  qu'il  ne  peut  s'en  servir  que  pour  le  bien  et  le  salut  de 
son  royaume  ;  qu'il  ne  lui  est  pas  permis  de  le  prendre  pour  l'employer  à 
des  dépenses  excessives  et  tout  à  fait  superflues;  qu'il  doit  garantir  ses 
.sujets  d'oppression,  et  que  s'il  la  leur  fait  souffrir,  ou  s'il  permet  que  ses 
officiers  la  leur  fassent  endurer,  il  est  obligé  de  restituer,  le  mieux  qu'il 
pourra,  les  dommages  qu'ils  ont  soufferts. 

»  Ces  maximes  ne  sont  pas  selon  la  politique  du  temps,  mais  elles  sont 
conformes  à  la  loi  de  nature,  et  aux  bonne?  lois  de  la  société  civile,  et  à 
rÉcriture-SaintP. 

»  Les  rois  ne  sont  pas  de  l'imitilulion  de  la  nature;  elle  nom  engendre  tous 
libres;  mais  comme  les  hommes  n'étaient  pas  capables  de  bien  user  de 
cette  liberté,  et  que  les  uns  opprimaient  les  autres  qui  ne  pouvaient  se  dé- 
fendre, il  a  été  nécessaire  de  venir  à  l'élection  d'un  particulier  que  les  au- 
tres ont  chargé  de  cette  défense  et  du  soin  public.  Ain^i  la  royauté,  dan^ 
son  commencement,  vient  du  choix  des  peuples.  Or,  il  n'est  pas  raison- 
nable que  des  hommes  aient  voulu  choisir  un  d'entre  eux  pour  les  oppri- 
mer et  les  tyranniser.  Celte  royauté,  en  plusieurs  endroits  de  la  terre, 
s'est  continiu'c  par  la  niêm<!  élection,  ou  ti  passé  do  père  eu  fils,  ce  qui  est 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIBERTE.  609 

le  plus  ordinaire  ;  mais  c'a  été  toujours  pour  la  même  fin,  qui  est  le  salut 
du  peuple. 

»  Il  est  vrai  que  peu  de  rois  en  ont  été  soigneux  comme  ils  le  devaient 
être,  et  que  bientôt  ceux  qui  ont  eu  entre  les  mains  la  puissance  souve- 
raine en  ont  abusé,  et  qu'ils  se  sont  aisément  persuadés  qu'ils  n'étaient 
sujets  à  aucune  loi ,  mais  que  leur  volonté  était  la  règle  de  la  justice  ;  et 
c'est  ce  qui  a  fait  les  tyrans,  qui  n'ont  point  d'autres  règles  de  leurs  ac- 
tions que  leur  volonté. 

»  Il  y  a  des  peuples  plus  naturellement  disposés  à  souffrir  la  tyrannie 
que  les  autres,  comme  ont  été  les  Orientaux,  parmi  lesquels  les  rois  ont 
traité  leurs  sujets  comme  des  bêtes.  Mais  les  Occidentaux,  et  surtout  les 
Septentrionaux,  ne  se  sont  pas  sitôt  accoutumés  à  porter  le  joug ,  et  nous 
en  voyons  encore  beaucoup,  comme  les  Anglais,  les  Danois,  les  Suédois  et 
les  Polonais,  qui  retiennent  leur  ancienne  liberté,  sinon  tout  entière,  au 
moius  pour  la  plus  grande  partie. 

»  Les  Français,  sous  les  deux  premières  races,  en  ont  usé  de  la  même 
sorte.  Ils  avaient  la  gloire  d'être  plus  fidèles  à  leurs  princes  qu'aucune  au- 
tre nation;  ils  les  aimaient  avec  plus  d'ardeur;  mais  aussi  n'étaient-ils 
pas  des  esclaves  dévoués  à  toutes  leurs  volontés,  et  qui  souffrissent  le  joug 
tel  qu'ils  eussent  voulu  le  leur  imposer  ;  ils  leur  obéissaient,  mais  comme 
ceux  qui  étaient  francs;  aussi  c'avait  été  leur  premier  nom,  et  celui  des 
Français,  qui  en  vient,  signifie  la  même  chose. 

»  En  ces  temps-là,  ils  ne  laissaient  imposer  sur  eux  que  les  tributs 
dont  ils  convenaient  et  demeuraient  d'accord;  et  cela  se  faisait  dans  les 
Etats-Généraux  pour  les  nécessités  de  l'Etat,  (j'est  une  vérité  de  fait  dont 
tout  le  monde  demeure  d'accord.  Philippe  de  Comines  dit  clairement  que 
nul  prince  ?i'tt  pouvoir  de  mettre  sur  ses  sujets  un  denier,  sans  octroi  et  consen- 
tement de  ceux  qui  le  doivent  payer ^  si  ce  n^est  par  tyrannie,  et  quHl  est  excom- 
munié s'il  le  fait.  (Philippe  de  comines,  liv.  5,  chap.  17.) 

1)  Comme  les  États-Généraux  cessèrent  de  se  tenir  et  que  les  rois  de  la 
troisième  race  les  appréhendèrent,  les  parlements,  qui  s'étaient  rendus 
fixes,  d'ambulatoires  qu'ils  étaient,  les  représentèrent,  et  leur  autorité  fut 
nécessaire  pour  la  véi-ification  des  nouvelles  impositions  sur  le  peuple, 
qui  est  censé  y  avoir  donné  son  consentement  quand  les  parlements  en 
ont  vérifié  l'édit.  Mais  il  faut  que  le  consentement  soit  libre,  et  que  le 
prince  laisse  une  entière  liberté  d'approuver  et  de  refuser  l'édit  s'il  est 
injuste.  Autrement,  la  vérification  n'est  point  libre,  et  le  peuple  n'est 
censé  y  consentir,  sans  quoi  le  prince  ne  peut  en  conscience  prendre  le  bien 
public. 

»  Il  faut  toutefois  excepter  certains  cas  où  la  nécessité  de  l'imposition 
serait  si  visible  et  si  pressante  qu'il  n'y  aurait  pas  lieu  à  ce  peuple  de  la 
refuser,  quoiqu'elle  n'eût  point  été  vérifiée.  C'est  l'opinion  de  tous  les  ca- 
suîstes  qui  ne  sont  pas  de  la  cour  :  ils  demeurent  d'accord  que  le  prince 
ne  doit  imposer  sur  ses  sujets  de  nouvelles  gabelles  que  pour  lo  bien  ds 
l'Etat  ;  et  que  les  imposant  sans  cette  raison,  il  est  obligé  à  reslilulion. 

X.  :)y 


filO  1853. 

))  Ler.v  raison  est  Lien  évidente  :  Les-  }ticiu  (1rs  fujols  7i'iip}>nrtiennpnt 
pninl  an  jirinre  ;  mai^  ih  sont  à  rharpie  parlirulier  nui  les  possède  à  juste  li- 
tre. Le  prince  doit  les  conserver  et  non  les  prendre  à  sa  fantaisie  ;  autre- 
ment il  n'est  plus  pasteur,  mais  il  devient  un  loup  qui,  au  lieu  de  garder 
les  brebis,  les  mange. 

»  On  peut  compter  neuf  causes  pour  lesquelles  un  roi  peut  mettre  un 
nouveau  tribut  sur  un  peuple  : 

X  lo  Pour  la  défense  véritable  de  son  royaume  ; 

j)  2»  Pour  une  guerre  juste  et  raisonnable  ; 

»  3°  Pour  payer  la  rançon  d'un  prince  pris  dans  une  juste  guerre;  car 
si  elle  était  injuste,  il  devrait  se  racheter  de  son  patrimoine; 

»  4°  Pour  quelques  édifices  publics  et  nécessaires,  mais  non  pas  seule- 
ment voluptueux  et  magnifiques  ; 

»  5°  Quand  le  prince  n'a  point  de  patrimoine  pour  la  dépense  de  sa 
maison;  mais  il  faut  qu'elle  soit  raisonnable,  dit  saint  Louis  dans  son  tes- 
tament; 

»  6°  Pour  le  mariage  des  fils  dit  roi  ; 

»  7°  Pour  la  rançon  de  ses  enfants  ; 

»  8o  Pour  satisfaire  aux  dommages  de  ceux  qui  ont  sonfVort  dans  une 
guerre  injuste  ; 

»  9°  Pour  réparer  les  grands  chemins ,  les  ponts  et  fortifier  les 
places. 

n  II  y  a  un  contrat  réciproque  entre  le  souverain  et  les  sujets;  ceux-ci 
doivent  la  fidélité,  et  celui-là  la  protection.  Il  a  raison  d'exiger  d'eux 
qu'ils  soient  fidèles,  et  c'est  une  grande  infidélité  à  lui,  dit  saint  Thomas, 
de  ne  leur  garder  pas  la  foi.  Comme  le  sujet  serait  un  traître  s'il  pre- 
nait son  seigneur  et  lui  faisait  quelque  mal,  ainsi  le  seigneur  proditor  eut 
[est  un  traître)  s'il  fait  du  mal  à  sou  sujet  qu'il  n'a  pas  mérité  par  quel- 
que faute, 

»  Les  païens  ont  eu  le  même  sentiment,  et  l'emperetir  Julien  avait  une 
si  grande  horreur  de  ces  impositions  faites  par  violence  sur  les  provinces, 
que  le  préfet  Florentins  lui  ayant  donné  des  avis  pour  être  payé  des  tri- 
buts par  des  moyens  extraordinaires,  il  dit  qu'(7  mourrait  plutôt  que  de  le 
permettre. 

»  Je  conclus  donc  que  les  rois  qui  mettent  des  tributs  sur  leurs  peu- 
ples, sans  nécessité  et  sans  leur  consentement,  pèchent,  et  sont  obligés  à 
restitution.  » 

Ce  bel  et  bon  temps  où  un  pieux  et  siunnt  évêque  ne 
pouvait  faire  imprimer  les  pages  qu'on  vient  de  lire,  est  ce- 
lui que  voudraient  ramener  l'L7r/o?i,  la  Gazette  de  France 
et  V Assemblée  nationale.  Non,  messieurs,  non  ;  vos  efforts 
seront  vains  ;  nous  ne  changerons  pas  contre  le  régime  que 
\()us  regi'el!<'Z  le  r(''gini(>  fpic  nous  avons,  si  p(Mi  en  rapijor; 


]A  PHKftSE  SANS  I. A  [JBI'HTK.  G!I 

(Iiril  s;)i(  a\('c  les  espérances  que  nous  n\ ions  ToihUm's  sur 
l'élection  (lu  10  décenibrc  18'i8:  devant  nous,  nous  avons 
l'avenir,  el  nous  ne  lui  tournerons  pas  le  dos  pour  revenir 
au  passé  que  \ous  voudri(>z  ressusciter,  l'eine  peidue. 


XTI. 


»;  juillet  18ô2. 

Ce  n'est  plus  seulement  «  la  liberté  d'in)piinier  »  qui  a 
été  limitée,  c'est  aussi  la  «  liberté  de  ti'anscrire,  »  ainsi  ([ue 
cela  résulte  de  rarticle  suivant  du  journal  \'ll}ion  : 

«  La  police  de  Valence  (Drûme)  savait,  ilepui.s  quelques  jours,  qvie  la 
lettre  écrite  par  le  colonel  Charras  au  préfet  du  Puy-de-Dôme,  p'oiir  mo- 
tiver son  refus  de  serment,  était  colportée  dans  la  ville,  et  que  les  passions 
politiques  essayaient  d'en  tirer  parti,  et  qu"il  en  était  fait  des  cojiies  dans 
certains  cafés  et  cabarets,  et  que  même  elle  avait  été  lue  à  haute  voix  dans 
plusieurs  réunions.  Avant-hier,  enfin,  elle  a  procédé  à  l'arrestation  de 
deux  individus,  les  sieurs  R...  et  M...,  de  Valence,  soupçonnés  d'avoir  été 
les  instruments  les  plus  actif-  de  cette  propagande.  » 

Tout  cela  est  parfaitement  logique,  non  moins  logiciue  qu(> 
rinterdiction  du  colportage -appliquée  aux  dis(\iurs  des 
membres  du  Corps  législatif.  Qu'importe  que  l'impression 
d"un  discours  ait  été  autorisée  par  un  vote!  Est-ce  que  ce 
vole  paralyse  la  loi?  Non.  Donc,  M.  de  Moniale mbert  est 
libre  de  faire  imprimer  son  discours,  mais  il  n'est  pas  libre 
de  le  faire  distribuer.  Il  a  provoqué  et  voté  la  loi  sur  le  col- 
portage, il  est  juste  qu'il  la  subisse.  A  la  condition  que  la 
même  loi  soit  égale  pour  tous,  ce  n'est  pas  nous  qui  nous 
plaindrons  jamais  qu'elle  soit  trop  sévère.  Qu'il  n'y  ait  au- 
cune exception  :  voilà  tout  ce  que  nous  demandons. 


1852. 


L'UNIVERS. 


12  juin  1832. 

En  août  1848,  M.  Eugène  Veuillol,  représentant  VUnivers 
et  répondant  h  l'appel  de  M.  Emile  de  Girardin,  qui  repré- 
sentait la  Presse,  s'assceiait  à  la  protestation  des  journa- 
listes ;  il  faisaitphis,il  concourait  avec  M.  de  La  Valette  à  la 
rédaction  de  cette  pièce,  et  était  l'un  des  cinq  membres 
désignés  à  cet  effet,  ainsi  que  le  constate  le  procès-verbal 
se  terminant  ainsi  : 

«  M.  EMILE  DE  GIRARDIN  Commence  pai-  dire  que  si  tous  les  journaux 
étaient  représentés  à  la  réunion,  il  n'y  aurait  pas  à  hésiter  sur  le  parti  à. 
prendre.  Pour  l'honneur  de  la  presse,  pour  sa  propre  dignité,  plus  encore 
peut-être  que  pour  sa  liberté,  il  n'y  en  a  qu'un  :  la  suspension  volontaire, 
le  silence  absolu  ! 

»  Les  mêmes  objections  s'opposent  à  l'adoption  de  la  seconde  proposi- 
tion, bien  qu'elle  ait  l'avantage  de  concilier  la  dignité  de  la  presse  avec  le 
respect  dû  aux  engagements  contractés  envers  le  public  et  les  tiers. 

»  En  conséquence,  il  se  rallie  à  la  troisième  proposition,  sans  toutefois 
se  faire  illusion  sur  le  sort  d'une  pi-ote,-tation.  Ce  qu'il  veut,  c'est  que, 
pour  la  dignité  de  la  presse  devant  l'histoire,  au  revers  de  la  page  qui 
proscrit,  se  trouve  la  page  qui  proteste. 

»  La  clôture  a  été  prononcée.  Il  a  été  décidé  à  l'unanimité  qu  une  pro- 
testation allait  être  rédigée  par  une  commission  composée  des  membres  du 
bureau  définitif  et  de  cinq  membres  de  la  réunion,   qui  sont  :  mm.  capo 

DE  FEUILLIUE.  DK  T,.V  V\I,r.TTr.,  AT-KICnTMATRlN,    PAUL    VÉVAT,.    EUGÈNE 
VEUIIXOT.   » 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIIJLIITE.  (iLi 

En  1849,  en  1830  et  1831,  la  liberté  de  la  presse  nVivait 
pas  d'adversaires  plus  déclarés  que  MM.  Veuillot  et  de  La 
Valette.  Eux  qui  l'avaient  si  inti'épidement  défendue,  en 
août  1848,  quand  elle  avait  été  scandaleusement  abandon- 
née, désertée,  trahie  par  le  National^  le  Siècle,  le  Bien  pur- 
hlic,  VUnion,  le  Journal  des  Débats  et  le  Constitutionnel,  ils 
avaient,  dès  le  lendemain  du  10  décembre  1848,  tourné 
leurs  armes  contre  elle.  Sous  tant  de  coups  réunis  et  re- 
doublés,  la  liberté  de  la  presse  devrait  succomber;  elle  a 
succombé,  en  effet.  Qu'est-ce  que  la  liberté  de  la  presse 
quand  ce  n'est  plus  la  liberté  des  opinions  et  la  guerre  aux 
abus  ?— C'est  ce  qu'on  voit.  Les  journaux  ne  sont  plus  que 
des  tombeaux  ;  les  partis  ne  sont  plus  que  des  fantômes. 

Après  avoir  ainsi  répudié  la  liberté,  VUnivers  vient  d'en- 
courir la  censure  de  M.  l'évoque  d'Orléans,  qui  a  publié  le 
mandement  dont  voici  le  dispositif  : 

«  Attendu  que  le  journal  VUnicers  et  d'autres  journaux,  en  attaquant 
nommément  et  directement  les  lustruetions  données  par  nous  aux  bupé- 
l'ieurs,  directeurs  et  professeurs  de  nos  petits  séminaires,  ont  commis  un 
acte  manifeste  d'agi-ession  et  d'usurpation  contre  notre  autorité  ; 

»  Attendu  que  tolérer  une  pareille  agression  et  usurpation,  ce  serait, 
eu  ce  qui  nous  concerne,  admettre  et  reconnaître,  dans  l'Eglise,  une  sorte 
de  gouvernement  eu  dehors  du  Saint-Siège  et  de  l'Épiscopat,  un  gouverne- 
ment laïque  ou  presbytérien,  ce  qui  serait  le  renversement  des  principes 
les  plus  certains  et  des  règles  les  plus  incontestées  de  la  biérarcliie; 

»  Attendu,  en  particulier,  qu'il  est  de  notre  devoir  épiscopal  de  préser- 
ver nos  séminaires  diocésains  de  l'influence  d'un  enseignement  illégitime 
et  dangereux  ; 

»  Le  saint  nom  Je  Dieu  invoqué,  et  ayant  présentes  à  l'esprit  ces  gra- 
ves et  fortes  paroles  du  pape  saint  Célestin  aux  évêques  des  Gaules  (1)  : 

«  Si  des  esprits  novateurs  sèment  la  dissension  dans  vos  églises,  en  soulevant 
»  des  questions  indiscrètes,  et  «i  dogmatisant,  au  mépris  de  votre  autorité,  sans 
!•  que  vous  y  mettiez  obstacle,  c'est  à  vous  que  nous  devrons  en  faire  un  juste  re- 
I'  proche.  11  est  écrit  que  le  disciple  n'est  pas  au-dessus  du  maître  ,  c'est-à-dire 
"  que  personne  ne  doit  s'arroger  le  droit  d'enseigner,  contre  le  droit  de  eaux  a  qui 
>i  l'enseignement  appartient.  Je  crains  que  se  taire,  en  pareil  cas,  ce  ne  soit  conni- 
"  ver.  Timeo  ne  connivere  sil  hoc  tacere...  «    ' 

(1)  Célest.pap.,  1.  Epist.  ad  Episc.  GuU.  Concil.  Gall.  édit.  BB.  Paris, 
1789,  col.  427.  Cité  dans  la  lettre  des  archevêques  et  évêques  de  France 
au  pape  Grégoire  XVI,  au  sujet  dis  erreurs  de  M.  de  Lamennais  et  de 
ses  entreprises  confre  l'épiïcopat, 


611  1859. 

*>  Avons  arrêté  et  arri-toiis  ce  qui  suit  : 

ARTICLE    FKEMIKK. 

»  Nous  protestons,  autant  qu'il  est  en  nous,  contre  les  témérités,  agres- 
sions et  usurpations  de  certains  journaux  reiiijieux,  principalement  du 
journal  VUnivers,  en  ce  qui  touche  les  choses  de  la  religion,  les  affaires  de 
l'Église  et  l'autorité  des  évêques. 

AKTICLE    LeDXIÈME. 

)'  Nous  défendons  à  tous  les  supérieurs,  directeurs  et  prolesseurs  de 
nos  séminaires  diocésains  de  s'abonner  au  journal  VUnii-ers,  et  leur  en- 
joignons de  cesser,  dès  ce  jour,  la  continuation  des  abonnements  déjà 
laits. 

M  Dieu  sait  avec  quelle  tristesse  de  cœur  nous  avons  fait  ce  que  nous 
>enous  de  faire,  et  combien  il  nous  en  a  coûté  pour  prononcer,  avec  une 
si  douloureuse  sévérité,  des  noms  que  nous  aurions  été  heureux  de  ne  re- 
dire jamais  qu'avec  l'accent  de  la  louange  et  de  l'amitié.  Mais  il  n'a  pas 
dépendu  de  nous  qu'il  en  fût  autrement!  On  nous  a  réduit  à  la  triste  né- 
cessité de  défendre  des  droits  sacrés  et  l'autorité  même  de  notre  ministère, 
outragé  dans  ce  qui  tient  le  plus  à  notre  cœur  sur  la  terre  :  l'éducation  de 
la  jeunesse.  Puissent  du  moins  ceux  qui  nous  ont  attristé  ne  pas  fermer 
l'oreille  à  tant  et  de  si  graves  avertissements! 

»  Seigneur  Jésus  !  vous  qui  êtes  le  prince  de  la  paix  et  le  Chef  suprême 
et  immortel  de  votre  Eglise,  pacifiez  les  cœurs,  rapprochez  les  esprits,  in- 
spirez-leur la  modération,  la  sagesse,  l'humilité  chrétienne,  qui  sont  les 
conditions  essentielles  du  vrai  zèle,  et  qui  seules  peuvent  rendre  le  dé- 
voûment  à  l'Eglise  utile  et  glorieux  ! 

»  Sera  notre  présent  Mandement  transmis  par  notre  vicaire-général,  ar- 
chidiacre d'Orléans,  à  MM.  les  supérieurs,  directeurs  et  professeurs  de  nos 
séminaires,  et  à  MM.  les  rédacteurs  en  chef  du  journal  VUnivers  et  du 
journal  le  Mesmijer  du  Midi. 

»  Donné  à  Orléans,  en  notre  palais  épiscopal,  sous  notre  seing,  notre 
sceau  et  le  contre-seing  de  notre  secrétaire-général,  le  30  mai  1852,  saint 
jour  de  la  Pentecôte. 

>i  FÉLIX,  évêque  d'Orléans. 
»  Par  mandement  de  monseigneur, 

»  RABOTIN,  chanoine  honoraire,  secrétaire-général.» 

VUnivcrs  no  publie  pus  le  mandemenl  (pii  le  rr;i|)pe.  Il 
n'en  dit  l'ien.  11  répond  à  la  eensure  qui  le  eondainue  \n\v  le 
silence,  (|ui  est  la  eensure  delà  censure.  Il  a  raison. 

Ce  mandement  atteste  que  M.  Tévèque  d'Orléans  est  en 
dissentiment  formel  avec  M.  le  cardinal  Gousset,  arche- 
vè(|ue  de  Reims.  De  ce  dissentiment  qui  éclate  comme  la 
foudre  entre  deux  prélats  et  qui  retombe  comme  elle  sur 


LA  PRESSE  SANS  LA  LIliEllTE.  (jlo 

i'i'niccrs.  (iiicile  coiiclusiuii  l'auL-il  tirer?  —  Nous  eu  lirons 
celle  conclusion  que  M.  I'é\èque  d'Orléans  eût  mieux  fait 
(le  rél'uler  VUuicos  que  de  l'interdire.  Gela  eût  été  plus 
conforme  à  ce  précepte  de  Jésus-Christ  : 

«  SI  j'ai  mal  PAKLÉ,  KIÎPONDKZ-MOI  ;  si  j'ai  BJli.N  PAULK,  rOCUQCOI 
ME    KUAFl'JÎZ-VOUS  V    >^ 

Toute  la  loi  de  la  liberté  de  la  presse  est  dans  cet  admi- 
rable précepte. 

Liberté  pour  tous  1 

LUiERTÉ  pour  VUnicers  de  tuli  duxu.  puistpie  .\L  l'évè(iue 
dOrléans  a  la  liberté  de  tout  cotredire. 

Ce  principe  s'applique  à  tout,  et  en  toutes  circonstances 
sa  supériorité  se  manifeste  sur  le  principe  contraire. 


IL 


13  juin  1852. 

L'Univers  prend  parti  pour  le  Peuple  fribourgeois  contre 
le  Couvernemenl  cantonal,  pour  la  Souveraineté  contre  le 
Pouvoir;  il  est  vrai  qu'à  Fribourg,  derrièi'c  le  peuple,  il  y  a 
les  jésuites.  Peu  nous  importe,  à  nous,  quelle  forme  et 
quelle  couleur  de  robe  porte  la  lil)erté,  si  elle  est  coiffée 
d'un  bonnet  phrygien  ou  d'une  calotte!  Est-elle,  oui  ou 
non,  la  liberté  mutuelle  ?  —  Cela  nous  suffit  ;  (lu'elle  passe  ! 
Liberté  en  tout  et  partout,  pour  tous  et  conti'c  tous. 


IlL 


30  août  1852. 

VUnivers  dit,  en  parlant  d'un  ouvrage  de  M.  Nicolas,  in- 
titulé :  Du  protestantisme  et  de  toutes  les  hérésies  dans  leur 
rapiwrt  avec  le  socialisme,  précédé  de  Vexamen  d'un  écrit 
de  M.  Guizot  : 

«  L'cfril  de  M-  (jiuii^ot  iloiu  il  est  ici  c^ucstion  est   la  préface  de»  Mcdi- 


616  185«. 

talions  et  Éludes  momies,  daus  laquelle  l'émineut  historien,  préoccupé  du 
péril  de  la  société,  invite  tous  les  chrétiens,  catholiques  et  protestants,  à 
réunir  tous  leurs  efforts  contre  les  erreurs  dont  l'ensembleforme  la  grande 
hérésie  politique  et  religieuse  connue  aujourd'hui  sous  le  nom  de  socia- 
lisme. Mais  M.  Guizot  peut  prendre  avec  sa  foi  des  libertés  que  nous  ne 
saurions  nous  permettre  avec  la  nôtre,  et  l'accord,  ou  pour  mieux  dire  la 
fusion  qu'il  propose  aux  catlioliques,  loin  d'opposer  une  barrière  aux  er- 
reurs qui  l'épouvantent,  ne  ferait  que  leur  ouvrir  entièrement  le  chemin.  » 

Ces  réflexions  de  M.  Veuillut  sont  suivies  de  cette  cita- 
lion  de  M.  Nicolas  ; 

((  Le  socialhme  n'est  que  le  protestantisme  contre  la  société,  comme  le 
protestantisme  n'est  que  le  socialisme  contre  l'Eglise. 

»  M.  Guizot  dit,  avec  un  grand  sens,  que  ce  n'est  que  par  la  soumis- 
sion à  l'ordre  surnaturel  que  la  société  pourra  être  refaite.  C'est  là  une 
de  ces  hautes  et  simples  vérités  dont  la  profession  fait  d'autant  plus  hon- 
neur à  l'âme  et  au  caractère  de  M.  Guizot  qu'il  les  proclame  au  péril  de 
la  logique  de  sa  doctrine. 

»  Le  protestantisme,  en  effet,  n'est  que  Tinsoumission  à  l'ordre  surna- 
turel, puisqu'il  en  fait  dépendre  la  notion  de  cette  raison  humaine  qui 
doit  s'y  soumettre  ;  il  en  est,  par  suite,  la  négation  ;  et  il  devait  aboutir 
au  naturalisme,  qui  est  un  des  deux  grands  affluents  du  socialisme.  I,'ex- 
position  de  cette  vérité  fait  l'objet  de  la  première  partie  de  mon  travail. 
Mais  il  ne  dépend  pas  de  l'homme  de  se  .soustraire  à  l'ordre  surnatu- 
rel et  de  le  supprimer.  Cet  ordre  existe  ;  quoi  qu'il  fasse,  il  en  est  enve- 
oppé,  il  le  porte  au  dedans  de  lui-même,  il  le  respire,  il  s'y  ment,  il  en 
vit  ;  en  le  niant,  il  ne  peut  faire  qu'une  chose  :  c'est  d'en  pervertir  le  rap- 
port avec  sa  nature,  et,  pour  se  refuser  à  correspondre  avec  lui  par  le 
christianisme,  qui  en  a  seul  le  secret,  d'y  être  pi-écipité  par  le  panthéisme 
et  le  fatalisme;  le  panthéisme,  qni  est  le  second  affluent  du  socialisme, 
et  qui  a  été  le  premier  comme  il  est  le  dernier  mot  du  protestantisme. 

»  En  cola  même  j'ai  été  amené  à  reconnaître  et  à  montrer  que  le  pro- 
testantisme comme  hérésie,  et  par  conséquent  toute  hérésie,  était  voué, 
dès  sa  naissance  et  par  sa  naissance  même,  au  panthéisme  et  par  consé- 
quent au  COMMUNISME,  qui  n'est  qu'un  panthéisme  social,  comme,le  pan- 
théisme n'est  qu'un  communisme  religieux  ;  ce  que  j'ai  démonti'é  en  fait 
par  l'examen  des  principales  hérésies  qui  ont  paru  dans  le  monde,  et  ce 
qui  s'explique  théoriquement  de  la  manière  la  plus  admirable  par  cette 
glorieuse  prérogative  de  la  foi  catholique  d'être  la  seule  voie  de  communi- 
ation  avec  l'intiui,  le  seul  pont  jeté  sur  l'abime.  » 

Voilà  donc  M.  Guiz)t  accusé  cl  convaincu  de  pantiiéisnic. 
que  disons-nous  ?— De  socialisme;  que  disons-nous  encore  ? 
—  De  communisme. 


LA  PU  ESSE  SANS  LA  LIBERTÉ.  (il  7 

Que  répundra-l-il  ?  Que  pouria-l-il  répondre?  Qui  j)ré- 
lend  limiter  aux  autres  leur  part  de  liberté  ne  saurait  se 
plaindre  que  les  autrcs_Iui  limitent  la  sienne  Sous  le  ré- 
gime où  chacun  se  croit  infaillible  et  s'érige  en  pape,  cha- 
cun s'expose  au  risque  d"ètre  excommunié  par  un  pape 
rival,  usant  du  même  droit  d'infaillibilité. 


1852. 


LA  BOURGEOISIE. 


18  avril  IHÔ2. 

Apivs  avoir  fléclaré  (jue  la  Bjui'geoisie  a  ces:-é  d'exister 
poliliquomcnt.  le  Pays  cheivlie  à  la  ramener  en  même 
Icmp.^;  (ju'il  constate  (jiie  «  le  sutîrage  universel  a  eu  pour 
»  but  de  replacer  la  société  tout  entière  dans  ses  conditions 
-»  d'unité  originelles.  ^>  Si  la  B jurgeoisie  n'existe  plus,  poui- 
<luoi  donc  le  Pmjs  s'adresse-l-il  ;i  elle?  C'est  demander  son 
rhcmin  en  frappant  à  la  porte  dune  maison  déserte,  c'est 
perdre  son  tenjps.  Oui.  en  ellél,  devant  le  siifirage  universel, 
ce  précurseur  de  rim[>ôl  unique,  iln"y  a  plus,  en  France,  de 
Bourge(!isie,il  n"yaplus  (pie  des  Français:  les  uns  majeurs, 
les  autres  mineurs';  il  n'y  a  plus  que  des  consommateurs  : 
les  uns  oisifs,  les  autres  travailleurs.  Diminuer  le  nombre  de 
ceux  (pii  consomment  sans  produire ,  et  augmenter  le 
nombre  de  ceux  qui  produisent  en  consommant  trop  peu  : 
voilà  ce  que  fera  tôt  ou  tard  le  sull'rage  uni\ersel,  et  en 
(juoi  il  est  le  poini  de  départ  d'une  politique  nouvelle!  Le 
grain  est  semé,  il  ny  a  plus  qu'à  attendre  la  récolle. 

Le  Paijs.  <pii  jjlace  si  liaul  le  suffrage  universel,  iroublie 
([u'un  pelil  délail,  c'esl  (pi'il  a  défendu  coiilre  la  P)'('ssc.  et 
a  pUisieui's  reprises,  le  iiiaiiilieii  de   la   loi  du  :il  mai.  (pii 


LA  MOLHGEOISIE.  f.lO 

aviiil  suh.sliluc  ;m  suHrniçc  universel  le  suil'rai,'e  i-eslu-iiil. 
De  tous  les  jimnijuix  existiiiits,  I;i  Pfesse  est  le  seul  qui  ail 
cousliuiiiucMil  pi'dicsié  cuntre  le  sull'rage  reslreinl  et  cnn- 
staiiunenl  maiiUeiui  le  suflraj^e  u!ii\'ei\sel  ;i  la  Iiaiileur  où  il 
a  élé  replace  après  le  ;>  décembre  18-31 . 


11. 


Ui  asril  1852. 

Le  Siédc  se  conslilue  le  déreiiseur  de  la  Bourgeoisie. 
Sous  le  régime  de  Légalité  devant  la  loi  civile  et  politique, 
devant  le  jury  électif  et  devant  Lurne  électorale,  que  veut 
dire  ce  mol  :  La  Bourgeoisie  ?  Il  n'y  a  plus  en  France  que 
des  administrateurs  et  des  administrés,  des  électeurs  et  des 
élus,  des  riches  et  des  pauvres,  des  oisifs  et  des  travail- 
leurs. Toute  autre  dénomination  est  fausse.  Sans  la  fortune, 
que  devient  la  noblesse  ?  Sans  l'ordre,  que  devient  la 
fortune  '? 


111. 


2  août  1852. 

La  discussion  sur  la  Bourgeoisie  entamée  entre  le  Siéde 
et  l'Assemblée  nationale,  discussion  dans  laquelle  sont  in 
tervenus  le  Pays  et  la  Gazette  de  France,  se  poursuit  sans 
avancer  et  sans  conclure. 

Cela  devait  être. 

La  Bourgeoisie,  comme  la  Nol)lesse,  n'existe  plus,  en 
France,  qu'à  l'état  de  parti  déchu  :  l'une  représentant  le 
privilège  du  suffrage,  le  droit  d'aînesse  électoral  ;  l'autre 
le  privilège  de  la  naissance,  le  droit  d'aînesse  patrimonial. 

La  Bourgeoisie,  c'était  le  cens  électoral,  c'était  le  droit 
de  suffrage  à  Lélat  de  privilège. 

La  Bourgeoisie  est  morte,  en  France,  le  jour  où  le  suffrage 
universel  y  est  né  ;  elle  est  morte  comme  y  mourut,  il  y  a 


620  1S5«. 

soixjHile  ans.  la  nuljlesse,  dans  celte  fameuse  nuit  du  4  août 
1789  où  naquit  l'égalité  de  tous  les  Français  devant  la  loi, 
l'impôt  et  l'héritage. 

Sieyès  se  demandant  :  qu'est-ce  que  le  tiers-état  ?  se 
répondait  : 

«  Une  loi  commune  et  une  représentation  commune  :  voilà  ce  qui  fait 
une  nation.  » 

Le  suffrage  universel,  c'est  l'unité  de  nation. 

Où  la  nation  est  une,  il  n'y  a  plus  de  Noblesse,  il  n'y  a 
plus  de  Bourgeoisie  ;  il  y  a  des  riches  qui  s'appauvriront  par 
l'oisiveté  et  des  pauvres  qui  s'enrichiront  par  le  travail. 

Le  suffrage  universel,  c'est  le  droit  d'aînesse  acheté  par 
le  peuple  au  prix  de  son  plat  de  lentilles;  mais  patience, 
c'est  la  semence  qui  précède  la  moisson  :  le  peuple  a  semé, 
il  n'a  plus  pour  récolter  qu'à  attendre. 


LA  REVOLUTION  DE  1789. 


21  avril  1852. 

VUnivers  met  en  regard  ces  deux  opinions  sur  la  Révo- 
lution de  1789  et  la  première  Assemblée  constituante  : 

OPINION  DE   M.  GTJIZOT. 

•  Janvier  1852. 

«  Elle  a  foulé  aux  pieds  la  justice  et  le  bon  sens,  la  morale  et  la  poli- 
tique; elle  a  été  en  même  temps  ingrate  et  insensée  ;  elle  a  méconnu  et  ou- 
tragé et  les  lois  éternelles  de  Dieu,  et  les  conditions  vitales  de  la  société, 
et  tous  les  bons  instincts  de  ce  peuple  même  au  nom  de  qui  elle  s'accom- 
plissait... Si  la  révolution  ne  fut  pas  maintenue  ou  ramenée  dans  la  bonne 
voie,  cène  fut  la  conséquence  d'aucune  uécestité,  d'aucune  force  insur- 
montable, mais  la  faute  de  ses  auteurs ,  chefs  et  soldats,  à  qui  manquè- 
rent non  les  occasions  et  les  moyens,  mais  les  lumières  et  le  courage,  le 
bon  sens  et  la  vertu.  » 

OPINION   DE    M.    MIGNET. 

Avril  1851. 
a  Aucune  Assemblée  ne  s'est  i-endue  plus  digne  du  respect  et  de  la  re- 
connaissance des  hommes.  Elle  a  consacré  ces  belles  notions  de  justice  et 
de  liberté  que  le  dix-huitième  siècle  avait  présentées  au  monde  comme  son 
droit  et  qu'elle  lui  a  données  comme  sa  règle.  Ce  sera  sa  gloire  immor- 
telle d'avoir  fait  entrer  dans  les  lois  les  principes  épars  que  la  raison  des 
âges  avait  disséminés  dans  les  livres.  Ces  principes  sont  devenus  le  patri- 
moine inaliénable  du  genre  humain.  » 

Le  Constitutionnel,  qui  ne  sait  trop  ce  qu'il  faut  accepter 
et  rejeter  de  l'héritage  de  1789,  s'en  tire  en  disant  «  qu'une 
»  restauration  complète  du  passé  ne  serait  pas  sans  dangers.» 

Une  restauration  incomplète  serait  bien  plus  dangereuse 
encore  si  elle  était  possible  !  On  ne  (ait  pas  un  vivant  avec 
la  moitié  d'un  nioi't. 


1852. 


NI  PROSCRIPTIONS  NI  CONJURATIONS. 


I. 


2r,  avril  18t2. 

On  accuse  de  veihalililé  ceux  qui,  voulant  ](^règne  de  la 
justice  et  de  la  liberté  pour  tous  et  contre  tous,  marchent  à 
li'ur  l)ut,  tantôt  avec  ceux-ci  et  tantôt  avec  ceux-là,  sans 
s'inquiéter  de  savoir  avec  qui  ils  marchent,  qui  les  a  quittés 
ou  qui  les  a  rejoints,  et  Ton  n'accuse  pas  de  versatilité  ceux 
qui,  fidèles  aux  ]iersonnes  ou  aux  dynasties,  sont  toujours 
pi'èts  à  leur  immoler  tous  les  principes  de  justice  et  de  li- 
berté ! 

Or,  voici  en  quels  termes  s'exprimait  M.  Thieis,  dans  la 
séance  du  23  mai's  1831,  à  l'occasion  de  la  proposition  Baude, 
laquelle  consistait  ;i  dénationaliser  la  branche  aînée  des 
Bourbons,  en  lui  appliquant  l'article  17  du  Code  civil,  ainsi 
c:)ncu  :  «  La  qualité  de  Français  se  perdra  par. . .  enfin  j)ar 
»  tout  établissement  fait,  on  pays  élrani^cr.  sans  espoir  de 
»  retour.  >i 

«  Je  crois  qu'il  famlrait  poser  dnnslaloi  le  principe  que  la  bi'aiiche  ainée 
des  Bourbons  ne  pourra  plus  posséder  de  biens  en  France  ,  car  il  est  in- 
contestable qu'elle  en  possède,  à  moins  qu'on  ne  les  lui  enlève,  ce  qui 
pourrait  se  faire  sans  confiscation.  (Vives  réclamations  à  droite.)  Il  n'y 
aurait  pas  de  confiscation  à  l'égard  do  la  maison  de  Bourbon,  parce 
qu'elle  est  linrs  iln  droit  nmimun.  (Nouvelles  réclamations.)  Si  elle  n'i'tait 
pa-^  bors  du  droit  couiniun.  vous  ne  prononceriez  pas  son  eNclusion  à  per- 


NI  PROSCRIPTIONS  NI  CONJURATIONS.         (J2:\ 

pi'-Uiitii  du  tenitoive  frano.'iis.  Or,  si  hs  princes  iléohus  sont  hors  du  droit 
commun  pour  leur  liberté  individuelle,  comment  ne  seraient-ils  pas  dans 
la  même  position  p:ir  rMpprrt  à  leurs  biens?  (Mouvements  divers.)  » 
[Moniteur  du  25  mars  1831,  p.  6lô.) 

Lorscpie  M.  Thi(M-s  s'exprimait  ainsi,  en  1831,  assurénienl 
il  ne  prévoyait  pas  que.  vingt  années  après,  en  18-il. 
M.  Berryer  aurait  ii  défendre  les  biens  de  la  branche  ca- 
dette des  B.)url)()ns  conlre  l'application  des  principes  (pii 
paraissaient  alors,  à  M.  Tliiers.  les  ]ilus  conformes  ;i  la  li- 
berté et  à  la  justice. 

Cet  enseij^nemenl  mutuel  des  réNolutions  ne  formera-l-il 
donc  jamais  à  son  école  un  seul  liomme  d'Etal  qui  mette  lin 
à  l'existence  des  ])artis  en  les  faisant  tous*  passer  sous  le 
niveau  inflexible  de  la  justice  absolue  ! 


28  avril  1852. 

Nous  avons  rappelé  les  paroles  de  M.  Thiers  appuyant  la 
proposition  de  M.  Baude,  qui  avait  p;:,ur  but  et  pour  effet  de 
dénational liier  tous  les  membres  de  la  branche  ahiée  de  la 
maison  de  Bourbon,  le  roi  Charles  X,  son  fils  le  duc  d'An- 
goulème,  Madame  duchesse  d'Angouléme,  le  duc  de  Bor- 
deaux, et  sa  mère  la  duchesse  de  Berry;  qu'il  nous  soit 
permis,  pour  efïjicer  la  douloureuse  impression  causée  par 
ces  paroles,  d'en  citer  d'autres  marquées  au  double  coin 
de  la  justice  et  de  la  liberté,  telles  que  nous  les  avons  tou- 
jours comprises,  honorées  et  défendues. 

Aujourd'hui,  ce  n'est  pas  M.  Thiers  qui  va  parler,  c'est 
M.  Pages  (de  l'Ariège),  combattant  en  ces  termes  la  propo- 
sition de  M.  de  Briqueville,  d'appliquer  à  la  branche  aînée 
des  Bourbons  la  peine  du  bannissement  c[u'i1s  avaient  pro- 
noncée contre  la  famille  Bonaparte  : 

M.  PAGES  «  :  Pans  la  route  de  l'arbitraire,  il  faut  prendre  p;Mrde  au 
premier  pas;  c'est  le  seul  qui  coûte  :  lui  seul  est  volontaire  ;  les  autres 
«ont  ensuite  de  nécessité.  Qu'un  note  il'oppvi^  .-ion  frnjpe  un  palai-  ou    lUC 


624  i85«. 

chaumière,  un  monarque  ou  un  citoyen,  cet  acte  ne  saurait  être  solitaire; 
et  lorsqu'on  pense  sauver  le  pouvoir  par  l'injustice,  on  perd  la  liberté. 
Pour  s'opposer  à  leur  retour,  la  République  aussi  proscrivit  les  Bourbons, 
et  bientôt,  sous  l'empire  de  la  même  terreur,  il  fallut  proscrire  ceux  qui 
les  aimaient  :  le  clergé,  la  noblesse,  les  émigrés  et  leurs  familles;  et  bien- 
tôt, la  terreur  croissant  encore,  il  fallut  proscriie  ceux  qui  ne  les  haïs- 
saient pas  :  les  fayettistes,  les  fédéralites,  les  girondins.  Danton  fat  sus- 
pect de  pitié  et  Carnot  de  royalisme.  Lorsque  la  tyrannie  entre  dans  la 
politique,  c'est  l'Océan  qui  déborde,  et  il  n'est  pas  de  voix  assez  puissante 
pour  lui  dire  :  «  Tu  n'iras  pas  plus  loin.  »  (Sensation.) 

[Moniteur  du  16  novembre  1831.) 

Tout  le  discours  de  M.  Pages  (de  l'Ariége),  est  à  cette 
hauteur.  Eh  bien  !  maintenant  que  les  situations  ont  changé, 
maintenant  que  la  branche  cadette  partage  l'exil  de  la  bran- 
che aînée,  que  l'on  compare,  en  avril  1852,  les  paroles  de 
M.  Pages  prononcées  le  15  novembre  1831,  à  celles  de 
M.Thiers  prononcées  le  23  mars  de  cette  même  année  1831. 
et  que  l'on  dise  de  quel  côté  étaient  la  prévoyance  et  la  vé- 
ritable politique. 

La  véritable  politique,  ce  n'est  pas  la  petite,  c/est  la 
grande,  ce  n'est  pas  celle  qui  est  défiante,  c'est  celle  qui 
est  généreuse. 

Les  Bourbons  de  la  branche  aînée  ont  mérité  leur  chute 
et  le  bannissement  parce  qu'ils  ont  proscrit  la  famille  Bona- 
parte ;  les  Bourbons  de  la  branche  cadette  ont  mérité  leur 
sort  et  leur  exil  parce  qu'ils  ont  banni  à  la  fois  et  la  famille 
Bonaparte  et  la  branche  aînée  des  Bourbons;  le  Gouverne- 
ment provisoire  de  1848,  continué  parla  Commission  execu- 
tive, a  mérité  l'expiation  qu'il  subit  parce  que,  sans]droit  et 
sans  justice,  il  a  ajouté,  le  25  mai  1848,  à  la  proscription  de 
la  branche  aînée  des  Bourbons  et  de  la  famille  Bonaparte, 
le  l)annissement  de  la  famille  d  Orléans. 

On  récolte  ce  qu'on  sème;  senuv.  de  la  proscription,  il 
pousseivi  de  la  proscription. 

Ce  n'est  pas  moi  qui  parle  ainsi,  c'est  l'histoire. 

C'est  l'histoire,  cet  enseignement  mutuel,  qui  dit  à  tout 
parti,  à  toute  cause  f|ui  triomphe  :  —Point  de  proscriptions  ! 


NI  PROSCRIPTIONS  NI  CONJURATIONS.         G2o 


m. 


Nous  venons  d'écrire  :  point  de  proscriptions. 

Maintenant  écrivons  :  point  de  conjurations. 

S'il  était  vrai  qu'il  y  eût  encore  des  insensés  ou  des  traî- 
tres qui  méditassent  une  échauffourée  qui  serait  plus  qu'une 
folie,  qui  serait  un  crime,  car  elle  étendrait  la  solidarité  de 
sa  tentative  jusqu'à  ceux  qui  y  seraient  restés  le  plus  com- 
plètement étrangers  et  qui  l'auraient  le  plus  sévèrement 
blâmée,  que  ces  insensés. ou  ces  traîtres  le  sachent,  la  dé- 
mocratie, qui  représente  la  liberté  dont  ils  ont  déjà  tant  de 
fois  compromis  la  cause,  les  désavoue  et  les  flétrit  ! 

Elle  les  appelle,  non  ses  soldats,  mais  ses  ennemis;  elle 
ne  verrait  en  eux  que  les  agents  soldés  des  partis  déchus  ! 


X. 


\sm. 


L'EMPIRE. 


1. 


P"-  mai  1852. 
LiT  présidence  de  la  Uépul)lique  pour  dix  ans,  voilà  ce 
que  l'on  se  eontenlait  de  demander,  il  y  a  peu  de  mois  ; 
maintenant  l'on  demande  que  le  titre  de  Président  de  la 
HépuljJiipie  disparaisse,  pour  faire  place  au  titre  d'Emjte- 
reur  des  Français.  Dans  cette  voie  on  ne  s'arrête  pas,  on  ne 
pourra  pas  s'arrêter;  dès  qu'on  aura  l'ombre,  on  voudra,  on 
devra  vouloir  la  proie. 


2  mai  1P52. 

Constatons  le  silence  al)Solu  que  gardent  le  Constititlio)i- 
nel,  le  Pays,  le  Siècle,  le  Journal  des  Débats,  l'Assendilcc  na- 
tionale, VUnion  et  la  Gazette  de  France  sur  les  ])rovocations 
réitérées  et  passionnées  de  journaux  auxiiuiMs  il  ne  suffit 
pas  d'une  prorogation  de  la  présidence  de  la  riépvd)!i(|ue 
de  mai  1852  iv  mai  18G2,  et  d'une  dotation  annuelle  de 
1,800,000  fr.  élevée  à  12  millions. 

Ces  journaux  demandent  l'Kmpire;  ils  le  veulent!  Si  l'on 
attend  (jue  l'i^^mpire  ail  pris  rang  parmi  les  faits  acc(.mplis. 


L'EMPIRE.  027 

il  sera  Irop  tard  pour  présenior  aucune  observation,  et 
toute  observation  tardive  aurait  le  caractère  d'une  agres- 
sion personnelle.  C'est  donc  maintenant  qu'il  faut  que  cha- 
cun dise  franchement  ce  qu'il  en  pense.  Se  taire,  c'est  ac- 
quiescer par  son  silence,  car  c'est  laisser  monter  sans 
opposition,  sans  protestation  les  voix  bruyantes  qui  s'élè- 
vent en  faveur  de  l'Empire.  Si  ce  n'est  pas  pour  dire,  à 
leurs  risques  et  périls,  ce  qu'ils  pensent,  si  ce  n'est  pas 
pour  avertir,  lorsqu'il  en  est  temps  encore,  pourquoi  donc 
les  journaux  continuent-ils  de  paraître?  Où  les  postes  sont 
vides  on  relève  les  sentinelles.  Le  lendemain  du  jour  où 
l'Empire  serait  un  fait  accompli,  si  la  France  l'avait  accepté, 
nous  le  considérerions  comme  tel  et  nous  nous  y  soumet- 
trions sans  résistance  ;  mais,  jusque-là,  nous  regarderons 
comme  un  devoir  impérieux  de  conscience  et  de  prévoyance 
de  jeter  le  cri  d'avertissement  de  la  sentinelle  qui  veille. 
Utile  remarque  à  faire  :  ceux  qui  conspirent  ne  discutent 
pas  ;  ceux  qui  discutent  ne  conspirent  pas. 

La  discussion  est  la  seule  arme  que  nous  ayons  jamais 
employée;  nous  l'appelons  se  battre  à  l'arme  franche. 

—  Comment,  après  avoir  tout  dit  pour  empêcher  qu'on  ne 
proclame  l'Empire,  le  lendemain  du  jour  où  l'Empire  serait 
un  fait  accompli,  un  gouvernement  de  fait,  vous  l'accepte- 
riez passivement!  quelle  inconséquence!  Nous  reprenons 
et  nous  répondons  :  C'est  précisément  parce  que  nou^  au- 
rions dit  en  vain  tout  ce  qu'il  était  possible  de  dire  avant., 
qn^après  nous  accepterions  ce  que  nous  n'aurions  pu  em- 
pêcher. Contre  un  gouvernement  qui  a  succédé  à  un  autre 
plus  ou  moins  légitimement,  plus  ou  moins  glorieusement, 
avec  l'assentiment  plus  ou  moins  tacite  ou  plus  ou  moins 
formel  d'une  nation,  qu'y  a-t-il  à  faire?  —  Trois  choses, 
toutes  trois  parfaitement  connues  ;  or,  de  ces  trois  choses,  il 
n'en  est  aucune  à  notre  usage.  Quand  la  discussion  est 
close,  notre  droit  est  épuisé.  Nous  ne  le  poussons  pas  au- 
delà.  La  violence  nous  paraît  moins  sûre  que  la  patience. 

Patience  et  longueur  de  temps 
Font  plus  qiae  force  ni  que  rage. 


m  1850. 


m. 


11  mai  1852. 

Depuis  que  la  remise  des  aigles  à  Tarmée  était  annoncée 
et  fixée  au  10  mai,  il  ne  s'était  pas  écoulé  un  seul  jour  où 
l'on  n'eût  affirmé,  malgré  les  dénégations  les  plus  formelles, 
que  le  10  mai  l'Empire  serait  proclamé,  et  qu'ainsi  dis- 
paraîtrait sous  TEmpire  de  fait  la  Répiil)lique  de  nom. 

Ces  affirmations  ne  se  sont  pas  vérifiées:  la  Répuhliiiue 
nominale  existe  encore. 

Essaiera-t-on  de  dire  que  ce  qui  n'a  pas  eu  lieu  le  10  mai 
n'est  que  différé  et  ajourné  au  15  août? 

Pourquoi  le  15  août  plutôt  que  le  10  mai? 

Est-ce  vraisemblable? 

Non  ;  le  plus  sage  est  donc  de  s'en  tenir  au  discoui's  du 
29  mars  1852,  où  il  était  dit:  Conserconsla  République  ! 

Qu'il  ne  soit  plus  question  de  l'Empire. 


IV. 


15  mai  1852. 

Le  PayR  oxpli(jue  ainsi  pourquoi  l'empire  n'est  pas  fait  : 

«  L'Empire  eût  été  proclamé  il  y  a  trois  jours ,  qii'anrions-nous  de 
plus?  un  empereur  au  lieu  d'un  président,  un  trône  à  la  place  d'un  fau- 
teuil !  Voilà  tout.  Aurions-nous  un  pouvoir  plus  fort,  une  autorité  plus 
concentrée,  des  institutions  mieux  réglées?  Non.  Pourquoi  donc  l'Empire 
aurait -il  été  fait  ?  » 

Mais  comment  concilier  ce  passage  parfaitement  sensé 
avec  le  passage  suivant  du  môme  article  : 

«  L'Empire,  s'il  se  fait  un  jour,  ne  peut  sortir  que  du  sentiment  intime 
du  pays.  Il  ne  sera  jamais  un  caprice  ou  une  prétention;  il  sera  une  né- 
cessité ou  un  résultat  légitimé  par  la  volonté  nationale,  qui  légitime  tout. 
A  ce  titre,  il  est  permis  de  prévoir,  d'annoncer,  de  désirer  même  une  éven- 
tualité qui  est  dans  tous  les  esprits.  Mais  il  n'est  pas  permis  de  devancer 
d'une  niiiinte  rin'ure  de  la  Nécessité.  » 


L'EMPIRE.  620 

Los  deux  passages  où  se  (rouvenl  ainsi  oui  el  non  sonl 
signés  :  A.  de  La  Guéronnière. 

Avant  M.  de  La  Guéronnière,  l'empereur  avait  dit  :  Qu'est- 
ce  que  le  trône?  —  Un  morceau  de  bois  recouvert  d'un 
morceau  de  velours.  Il  avait  ajouté  : 

«  Ce  que  c'est  pourtant  qu'un  trône  et  ses  poisons  ;  à  peine  y  est-on 
iissis  qu'on  en  ressent  la  contagion.  Les  Brunswick  ,  amenés  par  les  idées 
libérales,  élevés  parla  volonté  du  peuple,  sont  à  peine  assis,  qu'ils  ne  re- 
cherchent que  l'arbitraire  et  la  toute-puissance  ;  il  leur  faut  absolument 
rouler  dans  l'ornière  qui  a  fait  culbuter  leurs  devanciers ,  et  cela  parce 
qu'ils  sont  devenus  rois  !  De  même,  cette  belle  tige  des  Nassau  ,  les  pa- 
trons, en  Europe,  d'une  noble  indépendance,  eux  dont  le  libéralisme  devait 
être  dans  le  sang  et  jusque  dans  la  moelle  de  leurs  os;  ces  Nassau,  enfin, 
qui  ne  sont  qu'à  la  queue  par  leur  territoire,  et  qui  pourraient  se  placer  à 
la  tête  par  leurs  doctrines,  on  vient  de  les  asseoir  sur  un  trône.  Eli  bien  ! 
vous  les  verrez  infailliblement  ne  s'occuper  que  de  se  rendre  ce  qu'on  ap- 
pelle aujourd'hui  légitimes  ;  en  prendre  les  principes,  la  marche,  les  tra- 
vers, etc.  Et  moi-même,  après  tout,  ne  m'a-t-on  pas  fait  le  même  repro- 
che ?  Et  peut-être  n'est-ce  pas  sans  quelque  apparence  de  raison  ;  car,  en- 
fin, peut-être  bien  des  nuances  se  seront  dérobées  à  moi-même.  J'ai  pour- 
tant déclaré,  dans  une  circonstance  solennelle,  qu'à  mes  yeux  la  souve- 
raineté n'était  point  dans  le  titre,  ni  le  trône  dans  l'appareil.   » 

Quel  fruit  porteront  ces  mémorables  paroles  ? 


V. 

27  mai  1852. 

Si  la  Fusion  se  fait,  l'Empire  se  fera;  l'un  sera  la  consé- 
»  quence  de  l'autre;  et  si  l'Empire  se  fait,  la  Fusion  ne 
»  devra  l'imputer  qu'à  elle-même.  »  Ainsi  raisonne  le  Pays, 
sans  prendre  la  peine  d'examiner  la  question  de  savoir  si 
précisément  ce  n'est  pas  sur  cette  conséquence,  sur  cette 
probabilité  que  la  Fusion  a  compté  et  compte  encore  pour 
sortir  du  cercle  étroit  d'une  réconciliation  de  famille,  et 
donner  à  un  acte  privé  la  valeur  et  l'importance  d'un  con- 
cert politique. 

C'est  toujours  un  mauvais  calcul  que  de  supposer  l'ineptie 
dans  ses  adversaires,  et  rarement  l'on  gagne  à  les  rapetis- 
ser aux  proportions  d'un  petit  dédain. 


630  18S«. 

Nous  raisonnons  autrement  que  le  Pays,  cl  nous  disons  : 
Si  la  Fusion  est  faite,  c'est  qu'il  est  dans  le  jeu  de  l'Europe 
absolutiste  que  l'Empire  se  fasse  ;  or,  s'il  est  dans  le  jeu  de 
l'Europe  absolutiste  et  contre-révolutionnaire  que  l'Empire 
se  fasse,  il  est  alors  incontestablement  dans  le  jeu  de  la 
France  démocratique  et  révolutionnée  que  l'Empire  ne  se 
fasse  pas. 

Après? 

Fusion  dynastique,  invoquercz-vous  la  Coalition  étran- 
gère ? 

Restauration  impériale,  déchirerez-vous  les  traités  de 
1815? 

Si  la  Fusion  dynastique  n'était  que  la  préface  d'une  Coa- 
lition étrangère,  si  la  Fusion  déclarait  qu'elle  ne  s'est  faite 
qu'afin  de  rendre  à  la  France  les  libertés  et  les  garanties 
dont  celle-ci  jouissait  avant  le  24  février  1848,  si  la  Coalition 
déclarait  qu'elle  ne  s'est  reformée  qu'afin  de  pouvoir  réduire 
considérablement  l'effectif  militaire  dont  le  poids  pèse  si 
lourdement  sur  tous  les  peuples,  réduction  qui  ne  saurait 
avoir  lieu  qu'en  rétablissant  entre  tous  les  gouvernements 
l'unité  de  principe  et  la  communauté  d'origine,  quelles 
bonnes  raisons  contraires  le  journal  le  Pays  aurait-il  à  allé- 
guer, et  derrière  quels  motifs  et  quels  intérêts  l'Empire 
menacé  pourrait-il  se  retrancher  sûrement?  A  quelles  idées, 
à  quelles  passions,  à  quels  mobiles,  enfin,  pourrait-il  faire 
appel  avec  la  certitude  d'être  entendu  et  soutenu?  Le  Pays 
s'est-il  posé  cette  question  ?  l'a-t-il  examinée  ?  l'a-t-il 
creusée  ? 

Ce  sont  les  illusions  qu'on  accueille. 

Le  20  mai  1815,  le  duc  de  Wellington  écrivait  à  Blucher  : 

«  L'établissement  de  tout  autre  gouvernement  (que  les  Bourbons  légi- 
times), soit  dans  la  personne  du  duc  d'Orléans,  soit  d'une  régence  au  nom 
du  jeune  Napoléon  ou  de  tout  autre  personnage,  ou  bien  d'une  républi- 
que," doit  conduire  au  «  maintien  d'un  grand  Etat  militaire  qui  serait  la 
ruine  de  tous  les  gouvernements  d'Europe.»  [Recueil  de  dépêches,  W  9i0.)  (1). 

Si  le  même  langage  était  lenu  vl  qu"à  l'appui  de  ce  lan- 
{l)  Histoire  de  la  Restauration^  par  M.  de  Vaulabelle,  t.  III. 


L'EMPIRE.  G;J1 

gage  un  fît  le  relevé  et  le  compte  de  ce  que,  depuis  1830, 
ont  coûté  de  milliards,  à  tous  les  peuples  de  l'Europe,  la 
paix  armée  et  la  défiance  internationale,  qu'y  aurait-il  à  ré- 
pondre et  que  répondrait  le  journal  le  Pays? 

Qu'il  nous  en  croie  :  les  ennemis  le  plus  à  redouter  ne 
sont  jamais  ceux  qu'on  s'apprête  à  combattre;  ce  sont  les 
illusions  par  lesquelles  on  se  laisse  aveugler.  Ce  sont  elles 
qui  égarent  les  gouvernements  et  les  peuples,  les  partis  et 
les  hommes.  Ce  sont  elles  qui  ont  préparé  l'élection  du  10 
décembre  1848  par  la  Constitution  du  4  novembre;  ce  sont 
elles  qui  ont  préparé  l'acte  du  2  décembre  1851  par  la  loi  du 
31  mai  1850. 

Il  ne  faut  donc  pas  s'abuser  ;  or,  ce  serait  s'abuser  que  de 
croire  que  si  la  Fusion  est  faite  ou  près  de  l'être,  elle  s'est 
accomplie  ou  s'accomplira  comme  un  acte  isolé  et  sans  le 
concours  d'une  haute  pression.  Comment  le  croire,  lorsque 
cette  haute  pression  ne  se  donne  même  pas  la  peine  de  se 
dissimuler?  Ce  serait  encore  s'abuser  que  de  s'imaginer  que 
la  Fusion  et  la  Coalition  se  donnant  fraternellement  la  main 
parleraient  à  la  France  un  langage  qui  blesserait  ses  sus- 
ceptibilités ;  non,  c'est  à  ses  intérêts  qu'on  s'adresserait;  le 
langage  qu'on  tiendrait  serait  celui  de  la  conciliation  non  de 
la  menace,  de  la  paix  non  de  la  guerre,  de  la  liberté  non  de 
la  tyrannie.  Les  gouvernements  éviteraient  de  parler  d'eux; 
ils  se  relégueraient  dans  l'ombre  ;  ils  ne  parleraient  que  des 
peuples,  et  ce  serait  sur  eux  qu'ils  feraient  habilement 
rayonner  toute  la  lumière. 

On  doit  s'y  attendre,  conséquemment  s'y  préparer. 

Le  plus  sûr  moyen  de  déjouer  cette  manœuvre,  renou- 
velée de  1813,  c'est  de  ne  fournir  à  l'Europe  contre-révolu- 
tionnaire aucun  prétexte  de  se  venger  sur  la  révolution  de 
1848  de  la  révolution  de  1789. 


183^. 


LE  SUPPLICE  DE  LA  FPxANGE. 


li  II  est  plus  facile  d'établir  une  république  sans  anar- 
chie qu'une  monarchie  sans  despotisme. 

I)  La  nation  française  est  la  plus  facile  à  gouverner 
quand  on  ne  la  prend  pas  a  rebours.  » 

l'empekeur  napoléon. 

"  L'élection  et  l'hérédité  se  sont,  depuis  des  sibeles, 
disputé  le  pouvoir.  » 

L.-N.    BONAPARTE. 


2  mai  1852. 

Le  supplice  de  la  France,  supplice  mortel,  c'est  d'èlre  ti- 
rée en  tous  sens  : 

Par  deux  formes  de  gouvernement  diamétralement  op- 
posées ; 

Par  trois  dynasties  obstinément  rivales  ; 

Par  quatre  partis  également  exclusifs  dont  chacun  a  deux 
tendances  inverses. 

Les  deux  formes  de  gouvernement  diamétralement  oppo- 
sées sont  : 

L'hérédité  :  —  tous  irrévocablement  gouvernés  par  wn; 

L'élection  :  —  un  périodiquement  nommé  par  tous. 

Les  trois  dynasties  obstinément  rivales  rangées  par  ordre 
chronologique,  sont  : 

La  famille  des  Bourbons,  qui  représente  la  souveraineté 
féodale  ; 

La  famille  des  Bonapartes,  qui  représente  la  souveraineté 
nationale  ; 


LE  SUPPLICE  DE  LA  FRANCE.  G33 

La  famille  d'Orléans,  qui  représente  la  souveraineté  mixte . 

Chacune  de  ces  trois  dynasties  a  son  parti  également  ex- 
clusif : 

Le  parti  légitimiste  ,  qui  repose  sur  le  droit  exceptionnel 
de  naissance,  sur  la  conquête,  sur  l'aristocratie  héréditaire; 

Le  parti  impérialiste  ,  qui  repose  sur  le  droit  universel  de 
suffrage,  sur  le  prestige,  sur  la  démocratie  souveraine  ; 

Le  parti  orléaniste,  qui  repose  sur  le  droit  restreint  d'é- 
lection, sur  l'épargne,  sur  la  bourgeoisie  prépondérante. 

A  ces  trois  partis  dynastiques  il  faut  ajouter  le  parti  répu- 
blicain ,  qui  repousse  l'hérédité  du  pouvoir  sous  toutes  les 
formes  et  sous  tous  les  noms  :  monarchie  féodale,  monar- 
chie populaire,  monarchie  constitutionnelle. 

Chacun  de  ces  quatre  partis  à  deux  tendances  inverses  : 

Légitimistes  voulant  l'autorité  absolue  ; 

Légitimistes  admettant  la  liberté  limitée  ; 

Impérialistes  admettant  la  liberté  limitée; 

Impérialiste  voulant  l'autorité  absolue  ; 

Orléaniste  voulant  la  liberté  stationnaire  ; 

Orléanistes  admettant  la  liberté  progressive  ; 

Républicains  admettant,  avant  tout,  la  liberté  ; 

Républicains  voulant,  avant  tout,  la  dictature. 

Telle  est  la  situation  de  la  France  ,  en  l'an  de  révolu- 
tion 1852. 

Voici  par  quel  supplice  cette  grande  nation  est  condam- 
née à  périr  si  une  main  ferme  ne  se  hâte  de  l'y  soustraire  ! 

Le  moyen  de  l'y  soustraire,  c'est  d'abolir  les  partis.  Le 
moyen  de  les  abolir,  c'est  de  rentrer  dans  les  principes  pour 
n'en  plus  sortir. 

Il  faut  opter  définitivement  entre  ces  deux  formes  de  gou- 
vernement, dont  l'une  exclut  l'autre  logiquement  :  —  l'hé- 
rédité ou  l'élection. 

Logiquement,  il  ne  peut  pas  plus  y  avoir  deux  héritiers 
d'une  couronne  indivisible  que  deux  élus  du  suffrage  uni- 
versel. 

Le  prince  Louis-Napoléon  Bonaparte,  héritier  de  l'empe- 
reur Napoléon,  n'a  pas  plus  de  droits  à  la  couronne  reven- 


634  flS.î-<g. 

diquéo  par  le  comte  de  Chambord,  héritier  de  Gluirles  X  et 
descendant  de  Hugues  Gapet,  que  le  général  Gavaignac, 
qui  a  réuni ,  le  10  décembre  1848,  quinze  cent  mille  voix, 
n'a  de  droits  à  la  présidence  de  la  République,  occupée  par 
M.  Louis-Napoléon  Bonaparte. 

Le  général  Gavaignac  est,  relativement  à  M.  Louis-Napo- 
léon Bonaparte,  élu  du  suffrage  universel,  ce  que  le  prince 
Louis-Napoléon  Bonaparte  est  relativement  au  comte  de 
Chambord  comme  héritier  de  la  couronne  indivisible. 

En  matière  d'hérédité  royale,  le  droit  est  au  premier  qui 
a  hérité  ;  en  matière  d'élection  nationale,  le  droit  est  au 
dernier  qui  a  été  élu. 

L'hérédité  n'est  pas  et  ne  saurait  être  une  question  de 
nonil)re. 

L'hérédité  est  un  pi'incipe  inilexible;  il  peut  être  brisé,  il 
ne  peut  être  ployé;  il  ne  peut  disparaître  qu'absorbé  par 
le  principe  supérieur. 

Le  principe  supérieur  à  Thérédité,  c'est  Téleclion. 

Chacun  de  ces  deux  principes  a  la  loi  d'existence  qui  lui 
est  propre;  ainsi  Félection  ne  peut  pas  plus  se  léguer  que 
l'hérédité  ne  peut  se  mettre  aux  voix. 

Le  prince  Louis-Napoléon  Bonaparte,  posant  la  couronne 
sur  sa  tète  ,  ou  laissant  entrevoir  qu'il  pourra  un  jour  l'y 
poser,  entretient  les  espérances  et  légitime  les  prétentions 
des  deux  dynasties  rivales. 

M.  Louis-Napoléon  Bonaparte,  mettant  son  honneur  à 
fonder  le  régime  électif  en  France,  brise  le  trident  monar- 
chique, supprime  d'un  seul  coup  trois  partis  rivaux  et  ab- 
sorbe le  principe  inférieur. 

C'est  le  moins  qu'il  (l(!i\e  au  suffrage  universel,  qui  l'a 
rappelé  de  l'exil  et  (jui  lui  a  fait  une  position  uni([ue  dans  le 
monde  entier. 

Alors  il  n'y  aurait  plus,  en  Fiance,  qu'un  seul  ])rincipe, 
l'élection  ;  alors  le  suffrage  universel  ne  larderait  ])as  à 
passer  son  niveau  sur  les  dynasties  ,  et  à  fonder  l'unité  de 
partis,  connue  la  l'oyaulé  séculaire  a  (ini  jiar  passer  le  sien 
sur  l(>s  suzerainetés,  et  à  fonder  Punité  de  territoires;  alors 


LE  SUPPLICE  DE  LA  FRANCE.  035 

il  n'y  aurait  pins  que  ces  deux  tendances,  ce  flux  el  ce  re- 
flux de  l'espril  humain  ,  qui  existent  en  Angleterre,  où  ils 
se  nomment  vvhigs  et  tories,  et  aux  Etats-Unis,  où  ils  s'ap- 
pellent whigs  et  radicaux. 

Toute  autre  politique,  toute  autre  conduite  aura  pour  el- 
fet  de  prolonger  le  supplice  de  la  France,  et  tle  la  conduire 
soit  à  la  ruine  pai-  la  guerre,  soit  à  la  décadence  par  la  dis- 
corde. 

Lorsque  je  parle  ainsi,  je  ne  suis  pas,  ou  du  moins  je  ne 
devrais  pas  être  suspect,  car  si,  logiquement  et  patrioti- 
quement,  je  considère  connne  un  devoir  de  dire,  avant  que 
la  résurrection  de  l'empire  soit  un  fait  accompli,  tout  ce  qui 
peut  prévenir  cette  faute  et  écarter  ce  péril,  rétrospective- 
ment et  personnellement,  je  n'ai  aucun  motif  particulier  de 
vouloir  à  tout  prix  le  maintien  de  la  République. 

On  le  sait  :  je  n'étais  pas  républicain  le  24  février,  et  les 
républicains  de  la  veille  ne  m'ont  pas  tenu  plus  de  compte 
de  mes  efforts  pour  essayer  de  les  relever,  en  1849,  que  de 
mes  avertissements  pour  les  empêcher  de  tomber  en  1848. 

Quand  je  me  suis  rallié  à  la  République,  je  m'y  suis  rallié 
sans  entraînement,  sans  illusion,  et  déterminé  par  les 
mêmes  motifs  que  ceux  exposés  en  ces  termes  par  M.  de 
Lamartine  dans  le  préambule  de  VHistoire  de  la  Restau- 
ration : 

«  La  seconde  République  est  née.  C'est  pendant  une  lon- 
»  gue  période  au  moins  la  seule  base  qui  puisse  rallier  et 
y>  porter  le  peuple.  Les  monarchies  se  sont  écroulées  tour  à 
»  tour  sur  lui,  quelles  que  fussent  les  modifications  qu'elles 
»  eussent  essayé  de  faire  à  leurs  principes  pour  vivre.  Les 
»  dynasties,  en  guerres  civiles  pour  le  trône,  ne  sont  plus 
»  elles-mêmes  que  des  occasions  et  des  causes  de  guerres 
»  civiles  entre  leurs  partisans  dans  la  nation.  Les  droits  à  la 
»  couronne  sont  devenus  des  factions.  La  nation  seule  est 
y>  unie,  ses  prétendants  sont  divisés.  Le  pays  seul  peut  régner. 

»  Il  y  a  de  plus  h  faire,  pour  la  défense  des  fondements 
»  de  la  société,  de  ces  eftbrts  qui  veulent  la  force  et  l'unani- 
»  mité  d'un  peuple.  Enfin,  il  y  a  à  opérer  dans  ses  lois,  dans 


636  1853. 

»  ses  idées,  dans  ses  rapports  de  classe  à  classe,  dans  sa  rc- 
»  ligion  légale,  dans  son  enseignement,  dans  sa  philosophie, 
»  dans  ses  mœurs,  des  transformations  énergiques  que  la 
»  main  d'aucune  monarchie  n'est  assez  forte  et  assez  dé- 
»  vouée  pour  accomplir. 

»  Les  révolutions  se  font  par  les  républiques.  C'est  le 
»  gouvernement  des  peuples  debout  dans  leurs  grandes  cx- 
»  périences  sur  eux-mêmes.  Ce  siècle  a  de  trop  grandes 
»  choses  à  faire  et  de  trop  grosses  questions  de  civilisation 
»  et  de  religion  à  remuer  pour  ne  pas  rester  longtemps,  ou 
»  pour  ne  pas  revenir  souvent  en  république.  Je  suis  donc 
»  républicain  par  intelligence  des  choses  qui  doivent  naître 
»  et  par  dévoùment  à  l'ordre  de  mon  temps. 

»  Sans  me  dissimuler  aucun  des  inconvénients  de  la  dé- 
»  mocratie,  je  crois  qu'il  faut  les  accepter  héroïquement  pour 
»  tâche.  Elle  est  l'instrument  qui  blesse  et  qui  l)rise  la  main 
»  de  l'homme  d'Etat,  mais  elle  est  l'instrument  des  grandes 
»  choseç.  Il  faut  renoncer  aux  grandes  choses,  il  faut  se  re- 
»  coucher  dans  le  lit  des  habitudes  et  des  préjugés,  ou  il  faut 
»  hasarder  la  République.  » 

Je  suis  donc  aussi  désintéressé  qu'on  peut  l'être  dans  !a 
question  qui  se  débat  entre  la  République  nominale  et 
l'Empire  restauré. 

Si  j'insiste  ilérativement,  c'est  que  je  ne  vois  pas  d'autre 
moyen  que  celui  que  j'indique  pour  clore  la  périodicité  des 
révolutions  et  dissoudre  les  partis  sans  que  l'un  prosci'ive 
les  autres,  et  que  tous,  moins  le  dernier,  s'exterminent  ré- 
ciproquement et  successivement;  c'est  que  le  sort  des  mal- 
heureux qui  ne  peuvent  consommer  qu'autant  qu'ils  peu- 
vent travailler  a  toujours  été  la  première  de  mes  préoccu- 
pations. 

Une  récolte  insuffisante,  comme  en  1847,  une  complica- 
tion extérieure ,  comme  en  1840,  peuvent  survenir  ;  si  de 
telles  épreuves,  qu'on  doit  prévoir  pour  les  atténuer,  sinon 
pour  les  prévenir ,  si  de  telles  épreuves  étaient  encore  ré- 
servées à  la  France,  ces  épreuves  seraient  d'autant  plus 
liéiiiblcs  et  j^ius  |)érilieuses  à  traverser  qu'elles  la  trouve- 


LE  SUPPLICE  DE  LA  FRANCE.  037 

rai(Mil  plus  afTaiblie  par  des  divisions  intestines,  par  trois 
dynasties  rivales  et  par  quatre  partis  exelusifs. 

Ce  que  lisait,  le  26  janvier  1844,  M.  Hébert,  à  la  tribune 
de  la  Chambre  des  députés,  ne  doit  pas  être  oublié!  (1) 

Manifeste  est  rinipossibilité  de  mettre  d'accord  les  partis 
dynastiques  que  trois  révolutions  ont  l'ait  naître.  Une  révo- 
lution de  plus  n'en  supprimerait  aucun  ;  une  restauration 
nouvelle  les  laisserait  tous  subsister;  le  suffrage  universel 
offie  seul  un  moyen  de  les  absorber  dans  sa  masse  ;  mais 
c'est  à  la  condition  expresse  que  l'élection  restera  l'élec- 
tion, et  n"aspirera  pas  à  se  transformer  en  hérédité  qui  la 
dénaturerait.  Que  l'Élu  de  sept  millions  de  voix  se  contente 
du  litre  électif  dont  il  est  redevable  au  suffrage  universel, 
qu'il  ne  subsiste  plus  de  doutes  à  cet  égard,  qu'il  impose 
silence  à  d'imprudents  journaux,  et  l'urne  électorale  ne 
lardera  pas  à  devenir  l'urne  cinéraire  des  partis. 

Leur  fin  méritée  sera  l'heureux  terme  du  long  supplice 
de  la  France  ! 


(1)  Le  26  janvier  1844,  ]M.  Hébert,  soutenant  le  paragraphe  de  l'adresse 
relatif  à  la  flétrissure  des  visiteurs  de  Belgrave-Square,  et  voulant  donner 
une  preuve  de  l'esprit  qui  anime  les  légitimistes  ,  lit  l'extrait  suivant  du 
Journal  militaire  d'un  chef  de  l'Ouest,  contenant  la  vie  de  Madame  en  Vendée, 
par  le  baron  de  Cliarette,  publié  en  1842  : 

"  Un  ordre  arriva  aux  provinces  de  VOuest  de  prendre  les  armes;  le  moment 
était  habilement  clioisi,  le  choléra  vexait  d'éclater  et  répandait  partout  la 
TERREUR.  Le  premier  ministre,  Casimir  Pe'rier,  e'tait  frappé  par  la  maladie;  choisir 
ce  moment  favorable  pour  agir,  ce  n'était  pas  spéculer  sur  la  misère  publique, 
mais  SDR  les  embarras  du  gouvernement.  >' 


1852. 


[A  FRANGE  ACCUSEE  PAR  M.  GUIZUT. 


2  mai  1852. 

L'événement  du  jour  est  le  discours  prononcé  par  M.  Gui- 
zot  dans  la  réunion  annuelle  de  la  Société  pour  l'encourage- 
ment de  l'mslruction  primaire  parmi  les  protestants  de 
France.  On  peut  dire  des  discours  de  M.  Guizot  que  c'est 
l'impuissance  des  actes  élevée  à  la  plus  haute  puissance  des 
mots.  M.  Guizot  accusant  la  France  d'avoir  abusé  de  tout, 
delà  civilisation,  de  la  liberté,  tlu  bonheur,  du  progrès,  de 
l'espérance,  c'est  la  fable  du  mulet  accusant  la  jument  d'ê- 
tre infidèle. 

Monsieur,  vous  avez  été  ministre  du  29  octobre  1840  au  24 
février  1848.  De  ces  sept  années  et  de  ces  quatre  mois,  qu'a- 
vez-vous  fait?  De  quoi  les  avez-vous  remplis?  De  quels 
l)rogrès  vous  sont  redevables  la  civilisation  et  la  liberté? 
i'endant  les  sept  années  de  votre  ministère,  la  suppression 
du  certificat  d'études  a  passé  pour  une  question  immense,' 
pour  une  question  insoluble.  Par  cette  question  que  vous 
avez  laissée  en  suspens,  on  peut  juger  de  toutes  les  autres 
questions  et  de  votre  aptitude  à  les  résoudre.  Les  mauvais 
tuteurs  accusent  toujours  leurs  pupilles. 

Ouvrez  le  tome  II  des  œuvRES  de  m.  l.-n.  Bonaparte,  vous 


LA  FRANCE  ACCUSEE  PAR  M.  GUIZOT.         G30 

y  lirez,  page  107,  (jue  Jacques  II,  dans  ses  mémoires,  nom- 
mait l'Angleterre  :  une  nation  empoisonnée. 

«  Supposons,  enfin,  qu'au  lieu  d'assurer  la  cause  de  la  Révolution  de 
1688,  il  l'eût  trahie  ;  qu'au  lieu  de  relever  le  nom  anglais,  il  l'eût  avili; 
qu'au  lieu  de  soulager  le  peuple,  il  l'eût  accablé  d'impôts,  sans  augmen- 
ter ni  sa  gloire,  ni  son  commerce,  ni  son  industrie;  qu'il  eût  restreint  la 
liberté  sans  même  garantir  l'ordre  public.  Certes,  une  nouvelle  révolution 
serait  devenue  une  impérieuse  nécessité.  Car  les  sociétés  ne  subissent  pas 
ces  bouleversements  qui  compromettent  souvent  leur  existence  pour  chan- 
ger de  chef  seulement  ;  elles  s'ébranlent  pour  changer  de  système,  pour 
guérir  leurs  souffrances;  elles  réclament  impérieusement  le  prix  de  leurs 
efforts ,  et  ne  se  calment  que  lorsqu'elles  l'ont  obtenu 

»  Guillaume  III  satisfit  aux  exigences  do  son  époque  et  rétablit  la  tran- 
quillité publique;  mais,  s'il  eût  suivi  la  politique  des  Stuarts,  il  eût  été 
renversé,  et  les  ennemis  de  la  nation  anglaise,  en  voyant  encore  de  nou- 
veaux besoins  de  changement,  eussent  accusé  le  peuple  d'inconséquence  et 
de  légèreté,  au  lieu  d'accuser  les  gouvernements  d'aveuglement  et  de  per- 
fidie; ils  eussent  dit  que  l'Angleterre  était  une  nation  ingouvernable; 
ils  l'eussent  appelée,  comme  Jacques  II  la  nomma  dans  ses  Mémoires,  une 

NATION   EMPOISONNÉE.    » 

Si  l'Angleterre,  sous  Jacques  II,  était  une  nation  empoi- 
sonnée, comment,  depuis,  a-t-elle  cessé  de  l'être  ? 

Lisez  l'ouvrage  intitulé  :  les  hommes  d'état  sous  la  res- 
tauration D'ANGLETERRE,  OU  le  xMiRoiR,  par  T.-B.  Macaulcy, 
traduit  par  M.  Maurice  Mervoyer,  et  vous  y  trouverez,  cha- 
pitre 11,  page  72,  ce  qui  suit  : 

«  Il  n'y  eut  guère  de  rang  ou  de  profession  qui  échappât  à  la  conta- 
gion de  l'immoralité  dominante  ;  mais  les  hommes  qui  faisaient  leur  mé- 
tier de  la  politique  étaient  peut-être  la  partie  la  plus  corrompue  de  cette 
société  dégradée  ;  car  ils  étaient  exposés  non  seulement  aux  influences  dé- 
létères qui  minaient  la  société  en  général,  mais  encore  à  une  influence 
particulière  de  la  plus  maligne  espèce.  Leur  caractère  s'était  formé  au  fré- 
quent spectacle  de  révolutions  et  de  contre-révolutions  violentes.  Dans  le 
cours  d'un  petit  nombre  d'années,  ils  avaient  vu  le  régime  ecclésiastique 
de  leur  pays  changer  coup  sur  coup;  ils  avaient  vu  une  Église  épiscopale 
persécuter  les  Puritains,  une  Église  puritaine  per.sécuter  les  Épiscopaux, 
puis  une  Église  épiscopnle  persécuter  de  nouveau  les  Puritains.  Ils  avaient 
vu  la  monarchie  héréditaire  abolie  et  restaurée.  Ils  avaient  vu  le  Long- 
Parlement  trois  fois  tout-puissant  dans  l'État,  et  trois  fois  dissous  au  mi- 
lieu des  imprécations  et  des  huées  de  la  multitude.  Ils  avaient  vu  une 
nouvelle  dynastie  élevée  rapidement  au  fait  de  la  puissance  et  de  la  gloire, 
puis  précipitée  du  trône  sans  résistance.  Ils  avaient  vu  un  système  repré- 


640  1853.      ' 

sentatif  de  nouvelle  invention  mis  à  l'essai,  puis  abandonné.  Ils  avaient  vu 
une  nouvelle  chambre  des  lords  créée  et  dispersée.  Ils  avaient  vu  des  pro- 
priétés en  quantité  immense  transférées  violemment  des  Cavaliers  aux 
Roundheads  et  des  Roundhcads  aux  Cavaliers.  Durant  le  cours  de  ces  évé- 
nements, l'homme  qui  n'était  point  prêt  à  changer  avec  la  fortune  de  cha- 
que matin  ne  pouvait  se  promettre  aucun  succès  de  ses  efforts  dans  l'arène 
politique.  Ce  n'était  que  dans  la  retraite  qu'on  pouvait  conserver  longtemps 
le  caractère  de  républicain  ou  de  royaliste  constant.  Quiconque,  dans  de 
pareils  temps,  veut  absolument  arriver  aux  hauts  emplois  de  l'Etat,  doit 
renoncer  à  toute  idée  de  principe.  Au  lieu  de  se  poser  comme  invariable 
au  milieu  d'interminables  changements,  il  doit  toujours  être  à  l'affût  des 
indices  précurseurs  de  la  réaction.  Il  lui  faut  saisir  le  moment  précis  de 
délerter  le  parti  qui  va  tomber.  Après  s'être  montré  le  champion  ardent 
d'une  faction  au  moment  de  sa  toute-puissance,  il  faut  qu'il  s'en  dégage 
tout  à  coup  aux  premières  difficultés  naissantes,  puis  qu'il  l'attaque,  qu'il 
la  persécute,  et  qu'il  entre  dans  une  nouvelle  carrière  de  pouvoir  en  com- 
pagnie de  ses  nouveaux  associés.  Sa  position  développe  naturellement  en 
lui  au  plus  haut  degré  un  genre  particulier  de  talents  et  de  vices.  Il  de- 
vient prompt  observateur  et  fécond  en  stratagèmes.  Il  prend  sans  effort  le 
ton  de  toute  secte  ou  de  tout  parti  qu'il  rencontre  sur  sa  route.  Il  dis  • 
cerne  les  indices  des  temps  avec  une  sagacité  qui  paraît  merveilleuse  à  la 
multitude,  sagacité  assez  semblable  à  celle  qui  met  un  vieux  agent  de  po- 
lice sur  la  piste  des  plus  faibles  indications  du  crime,  ou  à  celle  qui  guide 
le  guerrier  Moliawk  à  travers  les  bois  sur  la  trace  de  son  ennemi.  Mais 
nous  ne  rencontrerons  que  bien  rarement  chez  un  homme  d'Etat  élevé  à 
une  telle  école  l'intégrité,  la  constance,  ou  aucune  autre  des  nobles  vertus 
qui  ont  la  vérité  pour  mère.  Il  n'a  foi  en  aucune  doctrine  ;  il  n'a  de  zèle 
pour  aucune  cause.  Il  a  vu  tant  d'anciennes  institutions  emportées  par 
l'orage,  qu'il  n'a  pas  de  respect  pour  la  prescription.  Il  a  vu  tant  de  nou- 
velles institutions  dont  on  s'était  promis  merveille,  ne  produire  que  décep- 
tion et  désappointement,  qu'il  n'a  nul  espoir  d'un  avenir  meilleur.  Il  prend 
également  à  dédain  la  résistance  des  conservateurs  et  les  efforts  des  ré- 
formateurs. Il  n'est  rien  dans  l'État  qu'il  ne  soit  prêt  à  défendre  ou  à  at- 
taquer sans  scrupule  comme  sans  honte.  La  fidélité  aux  principes  et  aux 
amitiés  n'est,  à  ses  yeux,  qu'absurdité,  que  travers.  La  politique  est  pour 
lui,  non  une  science  qui  a  pour  objet  le  bonheur  de  l'humanité,  mais  un 
jeu  fiévreux  de  chance  et  d'adresse,  où  im  joueur  nerveux  peut  gagner 
un  domaine,  un  duché,  un  royaume  même,  et  où  un  seul  mouvement  té- 
méraire peut  conduire  à  la  perte  delà  fortune  et  de  la  vie.  L'ambition, qui, 
dans  des  temps  et  chez  des  hommes  meilleurs,  est  presque  une  vertu,  dé- 
nuée chez  lui  de  tout  sentiment  élevé  et  philanthropique,  n'est  plus  qu'une 
cupidité  égo'iste  aussi  dégradante  que  l'avarice.  Parmi  les  hommes  d'Etat 
qui,  depuis  la  Restauration  jusqu'à  l'avènement  de  la  maison  de  Hanovre, 
se  trouvèrent  à  la  tête  des  grands  partis  de  l'Etat,  on  en  rencontre  bien 
peu  qui  ne  se  soient  pas  souillés  parce  que  nous  qualifuM-ions  aujonrd'liui 


LA  FRANCI-:  ACCUSEE  PAU  M.  GUIZOT.         G41 

de  perfidie  ou  de  corruption  révoltante.  On  pent  dire  sans  exagc'rer  que,  si 
les  diplomates  les  moins  couscieucieiix  qui  ont  pris  part  aux  affaires  de 
notre  temps  étaient  jugi'-s  par  le  critérium  qui  était  à  lami'de  dans  la  der- 
nière partie  du  dix-septième  siècle,  ils  mériteraient  d'être  regardés  comme 
des  hommes  scrupuleux  et  dé-intéréssés.  » 

Après  avoir  lu  cela,  coiUinuera-l-on  toujours  à  accuser  la 
France  et  à  prétendre  qu'il  ne  faut  pas  la  comparer  à  l'An- 
gleterre? Que  la  liberté  qui  est  possible  en  Angleterre  n'est 
pas  possible  en  France?  Est-ce  que  la  liberté  n'est  pas  un 
pain  dont  tous  les  peuples  civilisés  ont  également  besoin? 
La  liberté  est  l'échelle  sur  laquelle  se  mesure  le  degré  de 
civilisation.  C'est  à  la  plénitude  de  la  liberté  dont  ils  jouis- 
sent que  les  États-Unis  d'Amérique  doivent  la  rapidité  de 
leur  fortune.  La  liberté  est  à  la  richesse  ce  que  le  multipli- 
cateur est  au  multiplicande. 


8  juin  1852. 

Nouveau  discours  de  M.  Guizot  ;  il  n'y  a  de  digne  de  men- 
tion dans  ce  discours  qu'une  phrase-,  et  dans  cette  phrase 
qu'un  mot,  le  mot  «  noN^EUii,  «  ainsi  placé  :  «  J'ai  eu  I'hon- 
»  NELRde  tomber  le  premier  dans  le  désastre  de  mon  pays.» 
L'hokneur  d'avoir  fait  crouler  un  trône  et  une  dynastie,  dy- 
nastie qui  régnerait  encore,  trône  qui  ne  se  fût  pas  écroulé 
si  vous  vi^us  fussiez  rcln-é  quand  I'bonxelr  vous  le  com- 
mandait non  moins  impérieusement  que  la  prévoyance. 
Quel  honneur  !  Mais  la  France  n'est  plus  dupe  des  grands 
mots  ;  elle  ne  laissera  pas  passer  celui-là.  Ce  que  lui  a  coûté 
IS'iS,  c'est  M.  Guizot  qui  en  est  la  cause,  comme  M.  Thiers 
est  la  cause  de  ce  que  1840  a  coûté  au  budget  et  aux  con- 
tribuables. 


1852. 


L^ÉCOLE  DU  PASSE. 


4  mai  1852. 

L'un  des  travers  des  gens  de  ce  temps,  où  tout  ce  qui 
s'élève  est  fils  de  ses  œuvres,  c'est  de  vouloir  être,  non  le 
fils  de  son  père,  mais  le  fils  de  son  trisaïeul.  Peut-être  est- 
ce  une  manière  de  se  faire  accroire  à  soi-même  qu'on  a  eu 
des  ancêtres?  On  saute  ainsi  à  pieds  joints  par-dessus  trois 
générations  ;  on  se  vieillit  d'un  siècle  ;  on  se  transporte  en 
1744,  époque  à  laquelle  M"®  Poisson,  fille  d'un  boucher  des 
Invalides,  devint,  par  la  grâce  du  roi,  marquise  de  Pompa  - 
dour.  Tentures,  étoffes,  meubles,  toilette,  porcelaines,  ca- 
dres, tableaux,  miroirs,  vaisselle,  enfin  tout  ce  qu'on  a,  tout 
ce  dont  on  se  sert,  est  du  plus  pur  Louis  XV.  Ces  parvenus 
du  passé  ne  supportent  et  ne  trouvent  bien  que  ce  qui  date 
de  ce  bienheureux  règne,  où  le  roi  et  la  cour  spéculaient 
sur  la  famine  et  la  faim  du  peuple.  Ces  marquis  de  l'ana- 
chronisme n'ont  pas  d'assez  gros  mots  contre  la  liberté  et 
point  d'assez  joyeux  propos  contre  le  progrès.  Qu'est-ce  que 
c'est  que  cela?...  Le  Progrès!  la  Liberté!!  Cela  n'existe 
pas,  mon  cher,  ou,  si  cela  existe,  cela  ne  doit  plus  exister. 

Le  plus  spirituel  de  ces  anachronismes  vivants  est  assu- 
iément  M.  Nestor  Roqueplan,  directeur  de  l'Académie  na- 
tionale de  Musique  et  Tun  dos  chels  de  V École  du  passé. 

Mais  pourquoi,  ici,  le  non)  de  M.  Nestor  Roqueplan? — 
C'est  que  ce  grand  nciratciir  du  progrès  \\o\\l  d'éciire  et  de 


I/ECOLE  DU  PASSE.  C43 

signer  une  lettre  où  il  lui  rend,  ô  force  suprême  des  choses  ! 
le  plus  éclatant  hommage.  A  propos  de  quoi  donc  ?— A 
propos  de  la  représentation  du  Juif-Errant.  Eh!  qui  le 
croirait?  c'est  le  Constitutionnel  qui  a  inséré  cette  lettre  pi- 
quante où  se  trouve  cet  arrêt  du  passé  : 

«  Il  y  a  environ  vingt-cinq  ou  trente  ans  ,  les  étalages  des  marchands 
de  gravures  contenaient  une  lithographie  représentant  un  gros  monsieur 
portant  sur  le  ventre  et  battant  une  grosse  caisse,  agitant  avec  les  mou- 
vements de  la  tête  plusieurs  drapeaux  chinois,  et  par  le  choc  de  ses  genoux 
un  appareil  compliqué  de  cymbales  et  de  timbres.  Ce  monsieur,  c'était 
Rossini;  on  disait  de  Rossini,  parce  qu'il  avait  tisé  plus  largement  des 
instruments  éclatants,  que  sa  musique  faisait  trop  de  bruit,  comme  on  l'a- 
vait dit  dans  le  dernier  siècle  de  toutes  les  musiques  qui  avaient  remplacé 
les  dix- huit  violons  de  la  chambre  de  Louis  XIV.  Il  n'y  a  pas  de  règles 
fixes  pour  l'intensité  des  sons.  Cela  me  paraît  être  une  question  de  goût 
et  de  temps  :  il  faut  bien  remarquer  que,  dans  chaque  époque,  tous  les  dé- 
tails de  mœurs  arrivent  à  s'équilibrer,  à  prendre  un  niveau  commun. 
Est-C3  que  l'éclairage  de  nos  maisons  et  de  nos  lieux  publics  n'est  pas 
vingt  fois  plus  brillant  qu'il  y  a  soixante  ans?  On  a  dû  dire  de  la  pre- 
mière lampe  Carcel  :  Cela  éclaire  trop  !  On  a  dû  le  dire  du  premier  bec  de 
gaz.  On  a  dit  certainement  en  Egypte,  en  voyant  la  première  pyramide  : 
C'est  trop  haut  ! 

»  L'agrandissement  est  une  des  formes  du  progrès.  Nous  avons  vu  s  a- 
loiiger  les  journaux,  s'élargir  nos  trottoirs,  le  gaz  égaler  le  soleil,  les  che- 
mins de  fer  centupler  la  vitesse,  les  télégraphes  lutter  avec  la  parole  ; 
nous  avons  des  magasins  plus  grands  que  des  casernes,  nos  armées  sont 
nombreuses  comme  des  peuples  :  c'est  un  paroxysme  général  qui  aveugle- 
rait, étourdirait,  tuerait  raide  un  ancien  bourgeois  qu'on  ressusciterait 
pour  le  régaler  des  bienfaits  de  la  civilisation  moderne.  Qu'on  en  revienne 
au  format  du  Journal  des  Débats  en  1^12,  aux  petites  rues  de  la  Cité,  à  la 
chandelle,  aux  pataches  et  aux  coucous,  aux  boutiques  des  piliers  des 
halles,  que  les  armées  soient  réduites  à  l'effectif  de  la  campagne  du  ma- 
réchal de  Saxe,  qu'on  modère  tous  les  paroxysmes,  alors  je  conviendrai 
que  tous   les    instruments  de  Sax   font  trop  de  bruit.  » 

L'éloge  du  progrès  dans  la  bouche  de  Nestor  Roqueplan  ! 
quelle  dissonnance  !  0  Romieu  !  pardonnez-lui!  L'éloge  du 
progrès  dans  le  Constitutionnel,  quelle  autre  dissonnance  ! 
0  Romieu!  pardonnez-leur!  C'est  la  faute  de  M.  Sax.  Mais 
que  va  devenir  VEcole  du  passé?  Que  fera-t-on  du  sofa  des 
réfiactaires  de  1848,  qui  avait  rcrnpiacé  le  canapé  des  doc- 
trinaires de  1828?  C'est  ce  qu'on  se  demande  avec  anxiété. 


1852. 


L\\MOrR  FRATERNEL. 


8  mai  1852. 

M.  l'arehevê(]ue  de  Paris  vient  fie  faiie  paraître  un  seeond 
mandement.  L'objet  de  ce  second  mandement  est  de  déve- 
lopper et  confirmer  le  décret  du  concile  de  Paris  contre  les 
erreurs  qui  renrersent  les  fondements  de  la  justice  et  de  la 
charité. 

La  charité  y  est  rappelée,  définie  et  célébrée  en  ces 
termes  : 

«  Cette  unique  loi  de  l'amour,  avec  son  double  objet,  Dieu  et  l'homme, 
est  la  source  de  toutes  les  obligations  morales,  le  fondement  de  tous 
les  préceptes,  dit  saint  Thomas.  Moralia  in  prœcepHs  Charitatis  fun- 
danlur  (1). 

»  Qui  ne  connaît  le  magnifique  traité  de  Domat,  où  ce  savant  juriscon- 
sulte montre  d'une  manière  si  éminemment  philosophique,  par  des  déduc- 
tions si  simples  et  si  claires,  si  logiques  en  même  temps,  comment  de  l'a- 
mour  de  Dieu,  souverain  bien  et  dernière  fin  de  notre  existence,  découle 
l'amour  du  prochain,  c'est-à-dire  de  toute  créature  semblable  à  nous,  et 
destinée  à  la  même  béatitude  ;  et  comment,  ensuite,  de  l'amour  de  Dieu 
et  du  prochain,  cette  première  et  double  loi  de  notre  nature,  découlent  tou- 
tes les  lois  naturelles  et  civiles  sur  lesquelles  repose  toute  société  hu- 
maine, et  l'ordre  de  la  religion,  et  la  police  des  Etats,  les  devoirs  et  les 
droits  de  chacun,- les  obligations  de  l'individu  et  de  la  famille,  la  sain- 
teté des  serments,  l'inviolabilité  des  contrats.  Tout  le  monde  moral,  se- 
lon  notre   grand  jurisconsulte  ,    roule   donc    sur    ce    pivot   unique,    lu 

CII.\RITÉ. 

(1)  S.TIIOM.  3  p.  q.  17,  art.  2  ad  primum. 


LAMOUli  FnATtKNEL.  Uo 

»  Bacon,  nvant  Domat,  l'avait  ('j^alt  ment  compris  :  w  I,a  Religion  chré- 
»  tienne,  d'un  seul  trait,  d't  ce  célèbre  philosophe  (Ij,  forme  les  hommes 
»  à  toutes  les  vertus,  en  imprimant  dans  leur  ame  la  charité,  qui  est 
»  appelée  convenablement  le  lien  de  la  perfection,  Vincuhnn  perl'ectionis[2], 
n  parce  que,  effectivement,  cette  vertu  rassemble  et  enchaîne  toutes  les 
>>  autres.  Il  n'est  pas  douteux  que  si  l'âme  d'un  homme  brûle  du  feu  de 
»  la  véritable  charité,  cet  homme  np  soit  dans  un  degré  de  perfection  au- 
»  quel  il  ne  pourrait  jamais  parvenir  avec  tous  les  préceptes  et  toutes  les 
"  ressources  de  la  pliilosophie  morale... 

"  Toutes  les  qualités^  humaines  que  nous  admirons  le  plus,  continue  Ba- 
>••  con,  et  qui  donnent  le  plus  de  dignité  à  notre  nature,  sont  sujettes  à 
»  des  excès;  la  charité  seule  n'en  est  point  susceptible.  »  Les  anges,  en 
ambitionnant  une  puissance  égale  à  celle  de  Dieu ,  ont  prévariqué  et 
sont  tombés.  «  Je  monterai,  dit  Satan,  et  je  serai  semblable  au  Très 
»  Haut  (3).  »  L'homme,  en  aspirant  à  une  science  égale  à  celle  de  Dieu, 
est  aussi  tombé.  »  Vous  serez  comme  des  dieux,  sachant  le  bien  et  le 
>  mal  (4).  »  Mais  en  aspirant  à  une  bonté  semblable  à  la  bonté  ou  à  la 
charité  de  Dieu,  ni  l'ange  ni  l'homme  n'ont  couru  et  ne  courront  jamais 
aucun  danger.  Nous  sommes  même  formellement  invités  à  l'imitation  de 
cette  charité  infinie  :  «  Aimez  vos  ennemis  ;  faites  du  bien  à  ceux  qui 
)'  vous  haïssent  ;  priez  pour  ceux  qui  vous  persécutent  et  vous  calomnient, 
i>  afin  que  vous  soyez  les  enfants  de  votre  Père  céleste,  qui  fait  lever  son 
»  soleil  sur  les  bons  et  sur  les  méchants,  et  fait  pleuvoir  indistinctement 
)i  pour  les  justes  et  pour  les  injustes  (5).  » 

n  Kc'outez  enfin  le  témoignage  de  l'illustre  autour  du  Génie  du  Christia- 
nisme :  «  Quant  à  la  charité,  fille  de  Jésus-Christ,  dit  le  philosophe 
»  poète,  elle  signifie,  au  sens  propre,  grâce  et  joie.  La  Religion,  voulant 
»  réformer  le  cœur  humain  et  tourner  au  profit  des  vertus  nos  affections 
»  et  nos  tendresses,  a  inventé »une  nouvelle  passion;  elle  ne  s'est  servie, 
n  pour  l'exprimer,  ni  du  mot  d'amour  qui  n'est  pas  assez  sévère,  ni  du 
»  mot  d'amitié  qui  se  perd  au  tombeau,  ni  du  mot  de  pitié  trop  voisin  ds 
»  l'orgueil  ;  mais  elle  a  trouvé  l'expression  dti  charitas,  charité,  qui  ren- 
»  ferme  les  trois  premiers,  et  qui  tient  en  même  temps  à  quelque  chose  de 
»  céleste.  Par  là,  elle  dirige  nos  penchants  vers  le  Ciel,  en  les  épurant  et 
»  en  les  reportant  au  Créateur  ;  par  là,  elle  nous  enseigne  cette  vérité 
»  merveilleuse  que  les  hommes  doivent,  pour  ainsi  dire,  s'aimer  à  travers 
»  Dieu,  qui  spiritualise  leur  amour,  et  ne  laisse  que  l'immortelle  essence, 
»  en  lui  servant  de  passage. 

(1)  De  avgm.  Scient.,  1.  vu,  vers.  fin. 

(2)  COLOSS.  m,  14. 
(.3)  IS AIE,  XIV,  14. 
(4)   GÊNES,  n. 

.5;    5IATTH.  V.  41,  4-3. 


646  1858. 

»  Mais  si  la  charité  est  une  vertu  chrétienne  directement  émanée  de 
»  l'Eternel  et  de  son  Verbe,  elle  est  aussi  son  éternelle  alliance  avec  la 
»  nature.  C'est  à  cette  harmonie  continuelle  du  Ciel  et  de  la  terre,  de 
»  Dieu  et  de  riiumanité,  qu'on  reconnaît  le  caractère  de  la  vraie  reli- 
»  giou.  Souvent  les  institutions  morales  et  politiques  de  l'antiquité  sont  en 
))  contradiction  avec  les  sentiments  de  l'âme.  Le  christianisme,  au  con- 
»  traire,  toujours  d'accord  avec  les  cœurs,  ne  commande  point  des  vertus 
))  abstraites  et  solitaires,  mais  des  vertus  tirées  de  nos  besoins  et  utiles  à 
»  tous.  11  a  placé  la  charité  comme  tui  puits  d'abondance  dans  les  déserts 
»  de  la  vie  (1).  » 

»  Le  modèle  de  notre  charité  est  Jésus-Christ  lui  même ,  qui  nous  a  ai- 
més jusqu'à  donner  sa  vie  pour  nous.  En  sorte  que  vous  devez  aimer  votre 
prochain  non-seulement  jusqu'au  sacrifice  de  vos  biens,  de  votre  repos,  de 
votre  santé,  mais,  si  son  salut  l'exige,  jusqu'au  sacrifice  même  de  votre 
vie,  avec  un  total  désintéressement,  soit  de  fortune  pour  votre  fiimille, 
soit  de  gloire  pour  votre  nom,  uniquement  pour  l'amour  de  Dieu  et  de 
votre  frère. 

»  Votre  courage  se  trouble!  votre  cœur  hésite!...  Voyez  Jésus-Christ, 
votre  modèle!  il  vous  donne,  avec  l'exemple,  la  grâce  de  l'imiter.  Dilatez 
donc  votre  âme  au  souffle  de  la  sienne.  Ah!  son  amour  ne  se  borne  pas 
aux  Juifs,  aux  sages,  aux  hommes  de  bien.  Il  s'étend  à  tous  les  hommes, 
aux  pécheurs  comme  aux  justes,  aux  impies  comme  aux  pieux  fidèles,  à 
ses  ennemis  les  plus  acharnés  comme  à  ses  amis  et  à  ses  disciples.  Ses  en- 
nemis !  après  les  avoir  vainement  prévenus  de  ses  plus  douces  paroles, 
comblés  vainement  de  ses  bienfaits,  il  inimole  pour  eux  la  plus  précieuse 
de  toutes  les  vies.  Mais,  plutôt,  voyez-le  sur  la  croix  !...  Avant  d'expirer, 
il  prie  avec  une  tendresse  infinie  pour  ses  bourreaux,  offrant  à  son  père, 
en  expiation  de  leurs  crimes,  ce  même  sang  que  versent  leurs  mains  sacri- 
lèges ! 

»  Ainsi  crie  de  toutes  ses  forces  au  monde  nouveau  l'apôtre  saint 
Jean  :  «  Nous  avons  reconnu  l'amour  de  Dieu  envers  nous,  en  ce  qu'il  a 
»  donné  sa  vie  pour  nous;  et  nous  de  même,  nous  devons  donner  notre  vie 
))  pour  nos  frères  (2).  » 

I)  Voilà  l'esprit  de  sacrifice,  inconnu  à  l'ancien  monde  !  le  voilà  poussé 
jusqu'aux  dernières  limites!  c'est  le  triomphe,  c'est  la  perfection  de  la 
charité.  » 

Admirables  paroles  condamnées  à  rester  stériles  ! 

Oui,  stériles,  aussi  longtemps  que  la  foi  et  la  loi,  la  loi  di- 

'1)  Génie  du  Christianisme^  liv.ii,  oh.  m. 
.'2   Joann..  m.  Ifi. 


L'AMOUR  FRATERNEL.  6i7 

vine  et  la  loi  humaine,  parleronl  deux  langages  difTérenls  et 
tiendront  deux  conduites  opposées. 

La  loi  est  la  seule  porte  par  laquelle  la  foi  sortie  des  cœurs 
pourra  y  rentrer.  Que  la  loi  soit  donc  pleine  de  miséricorde  ! 

Qui  doit  Texeniple  aux  gouvernés  ?  Ne  sont-ce  pas  les 
gouvernants? 

Eh  bien  !  «  à  la  rigueur  des  supplices,  substituent-ils  la 
douceur  de  la  persuasion,  »  selon  le  conseil  et  l'expression 
du  pieux  mandement  ? 


1852. 


LA  PAIX  ET  LA  LIBERTE. 


I. 


10  mai  1852. 

Tant  que  la  Paix  ne  sera  pas  troublée  en  Europe,  nous 
n'aurons  pas  d'inquiétudes  sérieuses  pour  la  Liberté  en 
France.  Une  éclipse  de  soleil  ne  fait  que  rendre  plus  vive 
la  clarté  qui  succède  à  l'obscurité  d'un  moment. 

La  Liberté,  cet  astre  du  monde  nouveau,  aura  eu  son 
éclipse;  c'est  un  rapport  de  plus  qu'elle  comptera  avec  le 
soleil  qui  vivifie  tout  ce  qu'il  échauffe.  On  dit  du  soleil,  et 
c'est  le  plus  grand  éloge  qu'on  en  puisse  faire  : 

Il  luit  pour  tout  le  monde. 

Un  jour,  ce  qu'on  dit  du  soleil,  on  le  dira  de  la  Liberté  ; 
on  dira  : 

E.'le  luit  pour  tout  le  monde. 

Conservons  la  Paix,  et  la  Liberi^^  nous  sera  donnée  par 
dessus  le  marché. 


IL 


Le  Constitutionnel  éprouve,  à  l'occasion  de  la  fêle  de  ce 
jour  10  mai  1852,  qui  doil  réunii"  50,000  hommes  armés  dans 


LA  PAIX  ET  LA  LIBERTE.  6i9 

le  Champ-de-Mars,  le  même  enthousiasme  qu'éprouvait  le 
National  le  matin  du  20  avril  1848. 

Cet  enthousiasme,  il  Texprime  presque  dans  les  mêmes 
termes. 

Quant  à  nous,  ee  que  nous  écrivions  le  20  avril  1848,  nous 
n'avons  pas  cessé  de  le  penser  le  10  mai  1852. 

Le  20  avril  1848,  h  la  vue  de  ce  défilé  de  baïonnettes  qui 
dura  d&  dix  heures  du  matin  jusqu'à  dix  heures  du  soir 
autour  de  TArc-de-Triomphe  de  TÉtoile,  une  seule  voix 
dans  toute  la  presse  parisienne  s'éleva  et  dit  :  «  C'en  est 
»  fait  aujourd'hui  de  la  République  en  France  et  en  Europe. 
»  La  Force  a  reparu;  donc  la  Liberté  ne  tardera  pas  à  dis- 
»  paraître.  » 

Cette  voix  isolée,  douloureu.'e  et  suspecte,  c'était  la  nôtre. 

Soixante-cinq  jours  après  le  20  avril  1848,  Paris  était  mis 
en  état  de  siège  ;  nous  avions  perdu  la  Liberté. 

Nous  avons  perdu  la  Liberté  ;  puissions-nous  conserver  la 
Paix  ! 


4852. 


LE  RÉTABLISSEMENT  DU  SERMENT. 


1. 


11  mai  1852. 

M.  Thiers,  dans  son  Histoire  du  Consulat  et  de  VEmpire, 
définit  le  serment  :  «  Une  vexation  du  vainqueur  qui  im- 
»  pose  le  parjure  au  vaincu.  »  M.  de  Laurentie  déclare  dans 
VUnion  «  qu'il  ne  lui  appartient  pas  de  dire  ce  qu'on  eût 
»  dû  faire  pour  raviver  la  foi  du  serment.  »  Il  ajoute  : 

«  Il  est  seulement  remarquable  que  l'on  ne  fait  jamais  plus  d'effort 
pour  lier  les  hommes  que  dans  les  temps  où  les  hommes  ne  croient  pas  aux 
devoirs  publics.  C'est  donc  l'idée  des  devoirs  qu'il  faudrait  d'abord  faire 
revivre;  c'est  l'unique  moyen  de  raffermir  le  lien  social.    » 

Devoirs  !  Qu'entend  VUnion  par  ce  mot  ? 
Lien  social  !  Lequel  ? 


IL 


Le  Siècle  insère  la  lettre  suivante  de  M.  François  Arago  : 

«  Paris,  le  9  mai  1852. 
»  Monsieur  le  ministre, 
»  Le  gouvernement  a  reconnu  lui  -même  que  le  serment  prescrit  par 
l'article  14  de *la  Constitution  ne  devait  pas  être  exigé  des  membres  d'un 
corps  purement  scientifique  et  littéraire  tel  que  l'Institut.  J'ignore  pour- 
quoi on  a  rangé  dans  une  autre  catégorie  le  bureau  des  longitudes,  aca- 


LE  RETABLISSEMENT  DU  SERMEiNT.  651 

demie  astronomique  où,  en  cas  de  vacance,  on  =e  complète  par  voie 
d'élection.  Ce  simple  rapprochement  eût  suffi,  peut-être,  pour  m'engager 
à  refuser  le  serment;  mais  des  considérations  d'une  autre  nature  ont 
exercé,  je  l'avoue,  une  influence  décisive  sur  mon  esprit. 

»  Les  circonstances  me  rendirent,  en  184H,  comme  membre  du  gouver- 
nement provisoire,  un  des  fondateurs  delà  République;  à  ce  titre,  et  je 
m'en  glorifie  encore  aujourd'hui,  je  contribuai  à  l'abolition  du  serment 
politique.  Plus  tard ,  je  fus  nommé  par  la  Constituante  président  de  la 
Commission  executive;  mes  actes,  dans  cette  dernière  situation,  sont  trop 
connus  du  public  pour  que  j'aie  besoin  de  les  rappeler  ici.  Vous  compren- 
drez, monsieur  le  ministre,  qu'en  présence  de  ces  souvenirs,  ma  cons- 
cience m'ait  commandé  une  résolution  que,  peut-être,  le  directeur  de  l'Ob- 
servatoire eût  hésité  à  prendre, 

"  J'avais  toujours  cru  qu'aux  termes  de  la  loi,  un  astronome  du  bureau 
des  longitudes  était  inamovible.  Vos  arrêtés  m'ont  détrompé.  Je  viens 
donc  vous  demander,  monsieur  le  ministre,  de  me  fixer  le  jour  où  je  de- 
vrai quitter  un  établissement  que  j'habite  depuis  bientôt  un  demi-siècle. 
Cet  établissement,  grâce  à  la  protection  que  les  gouvernements  qui  se 
sont  succédé  en  France  depuis  quarante  années  lui  ont  accordée,  grâce  sur- 
tout, qu'il  me  soit  permis  de  le  dire,  à  la  bienveillance  des  assemblées  lé- 
gislatives à  mon  égard,  est  sorti  de  ses  ruines  et  de  sa  nullité,  et  peut  être 
offert  maintenant  aux  étrangers  comme  un  modèle. 

»  Ce  n'est  pas  sans  une  profonde  douleur  que  je  me  séparerai  de  tant  de 
beaux  instruments  à  la  construction  desquels  j'ai  plus  ou  moins  directe- 
ment concouru;  ce  n'est  pas  sans  de  vives  appréhensions  que  je  verrai  des 
moyens  de  recherches,  créés  par  moi,  tomber  dans  des  mains  malveillantes 
ou  même  ennemies;  mais  ma  conscience  a  parlé,  et  j'ai  dû  passer  outre. 

»  Je  désire,  dans  cette  circonstance,  que  tout  ait  lieu  au  grand  jour; 
aussi  je  m'empresse  de  vous  prévenir,  monsieur  le  ministre,  que  j'adresse- 
rai aux  grandes  académies  de  l'Europe  et  de  l'Amérique,  car  j'ai  depuis 
longtemps  l'honneur  de  leur  appartenir,  une  circulaire  qui  leur  apprendra 
mon  éloignement  d'un  établissement  avec  lequel  mon  nom  s'était  en  quel- 
que sorte  identifié,  et  qui  était  pour  moi  une  seconde  patrie. 

»)  Je  veux  qu'on  sache  partout  que  les  motifs  qui  ont  dicté  ma  détermi- 
nation n'ont  rien  dont  mes  enfants  puissent  jamais  avoir  à  rougir.  Je  dois 
surtout  ces  explications  aux  savants  de  première  ligne  qui  m'honorent  de 
leur  amitié,  aux  Humboldt,  aux  Faraday,  auxBrewster,  aux  Melloni,  etc. 
Je  veux  aussi  que  ces  illustres  personnages  ne  se  préoccupent  pas  trop 
du  changement  considérable  que  ma  détermination  va  apporter  dans  mon 
existence.  Ma  santé  s'est  sans  doute  fort  compromise  au  service  du  pays.  On 
n'a  pas  passé  une  partie  de  sa  vie,  allant  de  pic  en  pic,  dans  les  contrées  les 
plus  sauvages  de  l'Espagne,  à  la,  recherche  de  la  figure  de  la  terre;  dans 
les  régions  inhospitalières  de  l'Afrique,  comprises  enti'e  Bougie  et  le 
chef-lieu  de  la  Régence;  sur  des  corsaires  algériens:  dans  les  prisons  de 
Mayorque,  de  Rosas,  de  Palamos,  sans  qu'il  en  reste  de  profondes  traces  ; 


652  1853. 

mais  je  rappellerai  à  mes  umis  qu'une  main  sans  vigueur  peut  encore  tenir 
une  plume,  et  que  le  quasi  aveugle  trouvera  toujours  des  personnes  em- 
pressées qui  voudront  bien  recueillir  ses  paroles. 

»  Agréez,  monsieur  le  ministre,  tons  mes  sentiments. 

"   F.    AE.\GO.   3) 

Celte  lettre  est  une  preuve  nouvelle  que  la  Politique  a  des 
limites  d'où  elle  doit  se  garder  de  sortir,  et  qu'elle  ne  doit 
pas  plus  empiéter  sur  la  Science  que  sur  la  Justice  et  la  Foi. 

Cette  lettre  nous  a  rappelé  celle  qui  se  trouve  en  tète  du 
3®  volume  des  oeuvres  de  m.  l.-n.  boaparïe,  et  qui  porte 
la  date  du  6  décemi^re  1842. 

Elle  est  adressée  à  M.  ïhayer,  et  précédée  de  ces  lignes  : 

«  M.  Arago  ayant  fait  demander  au  prisonnier  de  Ham,  par  M.Tliayer, 
son  collègue  au  conseil  municipal  de  Paris,  des  renseignements  sur  les 
études  mathématiques  de  Napoléon,  le  prince  Napoléon-Louis  écrivit  à 
M.  Tbayer  la  lettre  suivante...  » 

Dans  cette  lettre  se  trouve  ce  passage  : 

«  Ce  qui  distinguo,  je  crois,  les  grands  hommes  ,  ce  qui  enflamme  leur 
amliition,  ce  qui  les  rend  absolus  dans  kurs  volontés,  c"est  l'amour  de  la 
vérité  qu'eux  seuls  ci'oient  connaître  ;  aussi  l'empsreur  devait-il  dans  son 
jeune'âge  préférer  aux  autres  sciences  celle  qui  donne  toujours  des  résul- 
tats incontestables  et  inaccessibles  à  la  chicane  et  à  la  mauvaise  foi.  Mais 
son  esprit  tout  poétique  avait  dès  le  principe  retenu  surtout  cette  portion  de 
math(»matiques  qui  sert  à  résoudre  tous  les  problèmes  d'un  usage  géné- 
ral. Dans  la  science  comme  en  politique,  il  repoussait  les  théories  ou  les 
principes  dont  i!  ne  voyait  pas  une  application  immédiate,  et  c'est  peut- 
êti'e  pour  cela  qu'il  préférait  le  génie  pratique  de  Monge  au  génie  trans- 
cendant de  Laplace.  Il  estimait,  certes,  beaucoup  le  second  ;  mais  il  n'ai- 
mait pas  qu'un  savant  se  renfermât  toujours  en  lui-même  et  ne  fût  abor- 
dabl'^  ([u'aux  initiés.  Faire  avancer  la  science  était  sans  doute  un  grand 
mérite,  mais  la  répandre  dans  le  peuple  était  à  ses  yeux  un  mérite  plus 
grand  encore.  Aussi,  combien  n'eût-il  pas  apprécié  M.  Arago,  votre  illus- 
tre collègue,  qui  possède  à  un  si  haut  degré  ces  deux  facultés  si  difficiles  à 
rencontrer  dans  le  même  homme  :  être  le  grand-prêtre  de  la  science  et  sa- 
voir initier  le  vulgaire  à  ses  mystères.  » 

Cette  lettre,  extrêmement  remarquable,  comme  presque 
tout  ce  qui  se  trouve  dans  les  trois  volumes  intitulés  œuvRES 
DE  Louis-NAVOLÉON  bon.AlParte,  86  termine  par  ces  mots  : 

'<  Si  cette  lettre  ne  répond  pas  entièrement  aux  questions  que  vous  m'a- 
vez adressée',  vous  y  verrez  cependant,  je  l'espère,  un  désir  de  faire  quel- 
que chose  qui  soit  agréable  avons  et  à  M.  Arago,  dont  personne  pins  que 
moi  n'admire  le  génie  scientifique.  » 


LE  RETABLISSEMENT  DU  SERMENT.  6j3 

Ou  nous  nous  trompons  fort,  ou  M.  Arago  ne  déménagera 
pas  de  l'Observatoire.  L'exception  se  justifiera  par  l'excep- 
tion même. 


in. 


Le  Moniteur  publie  la  lettre  suivante  : 

«  Monsieur, 

«  En  vous  excusant,  le  9  mai,  rur  l'état  de  votre  snnté,  de  ne  pouvoir 
vous  rendre,  avec  vos  confrères  du  bureau  des  longitudes,  à  la  convoca- 
tion que  j'avais  faite  pour  la  prestation  du  serment,  vous  m'aviez  autorisé 
à  penser  que  vous  ne  déclineriez  pis  raie  obligation  imposée  par  la  Cons- 
titution à  tous  les  fonctionnaires  publics. 

)>  Votre  seconde  lettre,  qni  porte  la  même  date,  et  que  j'ai  reçue  posté- 
rieurement, ne  me  laisse  pas  cette  esp^M'nnce.  Sans  m'arrêter  au  change- 
ment de  langage  qu'il  m'est  impossible  de  n'y  pas  remarquer,  et ^ux  ter- 
mes peu  mesurés  que  j':ii  été  surpris  de  rencontrer  cette  l'ois  sous  votre 
plume,  j'ai  dû  prendre  les  ordres  du  prince  avant  d'accepter  votre  démis- 
sion. Le  président  de  la  République  m'a  autorisé  à  admettre  une  exception 
en  faveur  d'un  savant  dont  les  travaux  ont  illustré  la  France  et  dont  son 
gouvernement  ne  veut  point  attrister  l'existence.  La  publicité  donnée  à 
votre  lettre  ne  change  rien  à  la  résolution  que  je  m'honore  de  vous  trans- 
mettre. 

»  Recevez,  monsieur,  l'assurance  do  ma  considération  distinguée. 

»   H. FORTOUL.    » 

Ainsi  se  trouve  vérifiée  l'opinion  que  nous  avions  émise 
dans  la  Presse.  L'exception  du  serment  s'est  justifiée  par 
l'exception  du  savant.  La  lettre  du  6  décembre  1842,  que 
nous  avons  rappelée,  n'a  pas  été  contredite. 

IV. 

M.  Granier  de  Cassagnac,  dont  le  Constitutionnel  n'avait 
pas  publié  d'articles  depuis  longtemps,  y  fait  une  sorte  de 
rentrée  ;  c'est  pour  railler  impitoyablement  M.  Arrgo.  Cette 
raillerie  v.a  jusqu'à  l'injure.  Si  M.  Franc  ns  AragD  ne  méritait 
pas  l'exception  unique  dont  il  a  été  r(;l)jet,  pourquoi  donc 
la  lui  a-t-on  faite? 


1852. 


STABILITE  :  LIBERTE. 


16  mai  1852. 

Notre  ligne,  la  même  en  mai  1832  qu'en  mai  1831,  en  mai 
1848  qu'en  mai  1847,  est  droite  comme  un  axe  entre  ses 
deux  pôles. 

Nos  deux  pôles  sont  Stabilité  el  Liberté  ;  c'est  en  cela  que 
nous  avons  toujours  différé  de  l'ancienne  presse  démocra- 
tique, dont  les  deux  pôles  étaient  :  Révolution  et  Pouvoir. 

C'était  pour  s'emparer  du  Pouvoir  que  cette  presse  vou- 
lait la  Rërolution,  tandis  que  nous  voulions,  nous,  la  Sta- 
bilité pour  fonder  la  Liberté. 

Acceptant  tous  les  gouvernements  de  fait  qui  se  sont  suc- 
cédé, à  tous  et  à  chacun  nous  avons  également  demandé 
la  Liberté.  Aucun  ne  l'a  donnée,  mais  aussi  aucun  n'a 
duré. 

Demander  aux  gouvernements  d'où  ils  viennent?  — C'est 
le  passé.  Demander  aux  gouvernements  où  ils  vont?— C'est 
l'avenir. 

Nous  n'avons  jamais  demandé  à  aucun  gouvernement 
d'où  il  venait,  mais  où  il  allait? 

Voici  notre  ari'èt  en  matière  de  gouvernements,  quels 
qu'en  soient  le  nom  et  la  forme  : 

Tout  gouvernement  incapable  est  coupable. 

Tout  gouvernement  qui  n'a  su  ni  prévoir  lù  pré\  enir  sa 
chute,  ne  fait  en  tombant  qu'expier  son  imprévoyance,  son 


STABILITÉ  :  LIBERTÉ.  655 

erreur,  son  incurie,  son  optimisme,  comme  toute  maison 
qui  s'écroule  devait  tomber. 

Tout  gouvernement  qui  a  succombé  était  illégitime. 

Un  gouvernement  est  pour  nous  ce  qu'est,  pour  le  pas- 
sager, le  navire  qui  le  conduit  d'un  port  à  un  autre.  Peu 
nous  importe  le  nom,  même  le  pavillon  du  navire  !  Ce  qui 
nous  importe,  c'est  qu'il  nous  conduise  sûrement  et  rapi- 
dement. Un  gouvernement  rasé  n'est  à  nos  yeux  qu'un 
ponton.  Nous  mettons  notre  honneur  à  rester  fidèle  à  la 
Liberté,  et  non  pas  à  rester  fidèle  aux  gouvernements  qui, 
l'ayant  trahie,  ont  mérité  d'échouer. 

En  une  seule  occasion,  sous  prétexte  de  quelque  péril  que 
ce  fût,  imaginaire  ou  réel,  nous  a-t-on  jamais  vu  placer  la 
Nécessité  au-dessus  de  la  Liberté  ?  Nous  a-t-on  jamais  vu 
réclamer  la  Liberté  pour  les  uns  et  ne  pas  la  réclamer  pour 
les  autres  ? 

Nous  a-t-on  jamais  vu  admettre  à  la  Liberté  une  seule 
exception,  qu'elle  s'appelât  Jésuites  et  liberté  de  l'ensei- 
gnement, ou  Socialistes  et  liberté  de  réunion?  Le  langage 
que  nous  tenons  aujourd'hui,  n'est-ce  pas  le  même  langage 
que  nous  tenions  le  23  et  le  2o  février  1848,  la  veille  et  le 
lendemain  de  la  révolution?  Le  langage  que  nous  tenons 
aujourd'hui,  n'est-ce  pas  le  même  que  nous  tenions  sous  la 
dictature  du  général  Gavaignac,  lorsqu'il  supprima,  le  20 
août,  la  Gazette  de  France,  et  qu'agissant  comme  l'un  des 
syndics  de  la  presse,  nous  convoquâmes  aussitôt  tous  les 
journaux  dans  la  salle  Lemardelay?  A  cette  époque,  qui 
était  le  doyen  des  syndics  de  la  presse?  N'était-ce  pas  le 
rédacteur  en  chef  de  V Union?  Que  fit-il?  Vint-il  à  la  réu- 
nion convoquée  par  l'un  de  sescollègues?— Non;  il  prit  parti 
pour  l'arbitraire  contre  la  dictature,  pour  le  A^a^iona/ contre 
la  Gazette  de  France.  Il  déserla  son  poste  et  sa  cause,  son 
droit  et  son  devoir. 

Jamais  on  ne  nous  a  trouvé,  jamais  on  ne  nous  trouvera 
ni  derrière  une  barricade,  ni  derrière  un  complot,  ni  der- 
rière un  attentat;  mais  tcujours  on  nous  a  trouvé,  comme 
l'artilleiu^  à  sa  i)ièce.  où   rhonnonr  et  le  devoir  comman- 


656  1852. 

ditient  que  nous  fussions,  afin  de  défendre  l;i  Liberté  et  de 
protéger  la  faiblesse  des  vaincus  contre  l'enivrement  des 
vainqueurs. 

Le  24  février,  nous  avons  crié  :  Co«/?ance/ parce  que  crier  : 
Confiance  !  c'était  crier  :  Liberté  !  Le  5  août  18i8,  dès  que  la 
Presse,  suspendue  pendant  42  jours  par  le  général  Cavai- 
gnac,  put  reparaître,  nous  avons  crié  :  Amnistie  I  parce  que 
crier  :  Amnistie!  c'était  crier  Liberté!  Le  29  mars  1852,  à 
peine  de  retour  de  l'exil,  et  reprenant  la  |)lume  pourla  pre- 
mière fois,  nous  avons'  répété  :  Conservons  la  Républiqve  ! 
parce  que  c'était  crier  encore  :  Liberté  !  Dans  le  temps  où 
nous  vivons,  rien,  malheureusement  rien,  n'est  absolu, 
tout  est  relatif. 

Ainsi,  l'Empire  lui-même,  s'il  avait  été  accepté,  voté,  ra- 
tifié par  le  suffrage  universel,  seitiit  encore  incontestable- 
ment la  Liberté,  relativement  h  la  Monarchie  ramenée  pour 
la  troisième  fois  par  l'étranger,  seule  chance  que  le  neveu 
de  Louis  XVIIl  ait  de  rentrer  en  France  et  de  coucher  aux 
Tuileries. 

Il  est,  nous  le  savons,  des  républicains  de  la  veille  qui 
disent  :  —  Plutôt  le  neveu  de  Louis  XVllI  ramené  dans  un 
fourgon  par  l'étranger,  que  le  neveu  de  TEmpereur  élevé 
sur  un  trône  par  la  France.  Nous  qui  ne  comptâmes  jamais 
qu'au  nombre  des  républicains  du  surlendemain,  nous  di- 
sons :  —  Plutôt  le  neveu  de  l'Empereur  adopté  par  la 
France,  que  le  neveu  de  Louis  XVIII  ramené  par  l'étranger. 


1852. 


L'ESPRIT  DE  PARTI  ET  I/ESPRIT  PUF.LK;. 


"  La  piix  est  impossible  tant  que  les  classes  diverses, 
les  grands  partis  politiques  que  renferme  notre  société, 
nourriront  l'espoir  de  s'annuler  mutuellement  et  de 
posséder  seuls  l'empire.  C'est  la  depuis  89  le  mal  qui 
nous  travaille  et  nous  bouleverse  périodiquement.  Tan- 
tôt les  éléments  démocratiques  ont  tenté  d'extirper 
l'élément  aristocratique,  tantôt  l'élément  aristocratique 
a  tenté  d'étouffer  les  éléments  démocratiques  et  de  res- 
saisir la  domination.  Les  Constitutions,  les  lois,  la  pra- 
tique du  gouvernement  ont  été  dirigées  tour  a  tour 
comme  des  machines  de  guerre  vers  l'un  ou  l'autre  des- 
sein. Guerre  à  mort  dans  laquelle  ni  l'un  ni  l'autre  des 
combattants  ne  croyait  pouvoir  vivre  si  son  rival  restait 
debout,  r 

C.UIZOT. 


20  mai  1852, 

L'esprit  public,  en  France,  est  à  l'élat  de  chrysalide.  Ce 
qu'il  faut  souhaiter,  c'est  que  l'esprit  de  parti  cesse  enfin  de 
ramper  et  que  l'esprit  public  déploie  bientôt  ses  ailes. 

L'esprit  de  parti  ose  tout  et  ne  peut  rien. 

L'esprit  public  n'ose  rien  et  peut  tout. 

L'esprit  de  parti  divise. 

L'esprit  public  unit. 

L'esprit  de  parti  fomente  Paj^itation. 

L'esprit  public  stimule  l'activité. 

L'esprit  de  parti  perpétue  l'arbitraire. 

L'esprit  public  consolide  la  liberté. 

L'esprit  de  parti  a  besoin  du  mensonge. 

L'esprit  public  ne  peut  se  passer  de  la  vérité. 

-X.  42 


().")8  1S58. 

L'espril  public  esl  niissi  l'avonihle  ii  i'onlro  ])nr  la  iihorlé 
que  l'esprit  de  parti  lui  est  contraire. 

L'esprit  départi  rend  auxgiTiivernements  leur  tâche  aussi 
difficile  que  l'esprit  pul)Iic  la  leur  rend  aisée. 

L'esprit  de  parti  est  aussi  ingénieux  à  multiplier  les  oh- 
slacles  et  les  rivalités  que  l'espi'it  jiuhiic  est  habile  à  les 
détruire. 

L'esprit  de  parti  complique  tout. 

L'esprit  public  simplifie  tout. 

L'esprit  de  parti,  c'est  l'impuissance  descendue  à  son  ni- 
veau le  plus  bas;  l'esprit  public, c'est  la  force  de  propulsion 
élevée  à  sa  plus  haute  atmosphère  :  l'un  est  le  génie  de 
la  guerre  civile,  l'autre  le  génie  de  l'activité  nationale. 

Malheureusement,  et  depuis  trop  longtemps  en  France, 
l'esprit  de  parti  y  comprime  l'esprit  public;  c'est  à  cette 
compression  qu'il  faut  attribuer  ce  désir  infini  de  change- 
ment qui  use  également  vite  les  institutions  et  les  hommes. 

Le  manque  d'esprit  public  est  la  plus  grande  des  cala- 
mités qu'un  pays  puisse  avoir  à  combattre  en  temps  de  paix 
aussi  bien  qu'en  temps  de  guerre. 

Le  manque  d'esprit  public  entretient  l'esprit  de  parti  ;  il 
retarde  les  progrès  sociaux;  il  éternise  les  dissensions  civi- 
les; il  aggrave  le  malaise  général;  il  rend  stériles  les  hom- 
mes capables  ;  il  afTaiblit  les  nations  les  plus  fortes,  et  ferait 
douter,  par  le  présent  qui  languit,  de  l'avenir  qui  doit  trans- 
former le  vieux  monde,  l'n  pays  dépourvu  d'esprit  public 
n'a  pas  d'ennemi  plus  redoutable  que  lui-même. 

L'esprit  public  d'une  nation,  c'est  là  ce  qui  constitue  son 
type,  sa  valeur,  sa  supériorité;  dès  qu'il  s'altère,  elle  a  dé- 
généré ;  elle  n'engendre  plus  que  la  médiocrité  et  l'égo'ïsme, 
le  provisoire  et  la  perplexité;  dès  qu'une  nation  n'a  plus 
d'esprit  public,  l'esprit  de  tous  s'abîitardit;  collectivement 
et  individuellement  on  vaut  moins;  une  nation  qui  n'a  plus 
d'esprit  public  est  un  faisceau  rompu  qui  n"a  plus  de  lien. 

On  s'étonne  it  tort  que  la  France,  autrefois  si  féconde  en 
grands  honnnes,  soit  maintenant  si  stérile.  Rien  de  plus 
simple  il  e\j)li(iuer  :  l'esprit  de  ])a!'li.  (|Mel((ue  couleur  ([u'il 


L'ESPRIT  DE  PARTI  ET  T/ESPRIT  PUBLIC.       O-iO 

porte,  rejette  tous  les  hommes  qui  dépassent  de  la  tt>te, 
sans  vouloir  la  courber,  le  niveau  auquel  il  mesure  ses  mi- 
lices ;  l'esprit  de  parti  ne  tolère  pas  que  les  hommes  supé- 
rieurs ou  consciencieux  aient  une  opinion  qui  diffère  de 
celle  de  ses  fauteurs,  qu'ils  s'expriment  en  d'autres  termes 
que  ceux  convenus,  qu'ils  conservent,  enfin,  le  relief  de  leur 
caractère. 

Si,  par  occasion,  l'esprit  de  parti  embauche  ou  compte  un 
moment  dans  ses  rangs  un  homme  supérieur,  la  capacité 
de  cet  homme,  que  ne  protège  plus  l'indépendance,  s'efface: 
si,  au  contraire,  désabusé  il  se  retire,  aussitôt  il  devient 
suspect  à  toutes  les  opinions  :  on  dit  de  lui  qu'il  est  flottant. 
Il  est  déconsidéré. 

Voilà  le  mal  que  produit  dans  un  pays  l'esprit  de  parti. 
Il  isole,  il  décourage  les  hommes  indépendants  ;  il  crée  Vvi- 
différence  en  matière  de  gouvernement. 

Dans  le  conflit  des  ambitions,  les  intérêts  du  pays  s'ou- 
blient, les  révolutions  se  préparent,  car  les  peuples,  à  leur 
insu,  obéissent  à  une  loi  éternelle  de  progrès,  loi  invisil)le, 
qui  renverse  les  gouvernements  qui  la  méconnaissent. 

Le  20  déceml)re  1851,  l'esprit  de  parti  a  reçu  un  violent 
coup  qu  l'a  terrassé,  et  sous  lequel  il  n'est  pas  désirable 
qu'il  se  relève,  si  la  place  qu'il  a  laissée  lihredoit  ètreoccupée 
désormais  par  l'esprit  public. 

Ce  n'est  pas  nous  qui  abattrons  jamais  l'esprit  public  pour 
relever  l'esprit  de  parti. 

L'esprit  public,  c'est  tout  ce  qui  est  grand  et  beau, 
tout  ce  qui  est  vrai  et  juste  ;  c'est  l'intérêt  de  tous,  c'est  le 
droit  de  tous,  respecté  et  reconnu  par  tous. 

L'esprit  de  parti  regarde  derrière  lui,  c'est  le  passé. 

L'esprit  public  regarde  devant  lui,  c'est  l'avenir. 

Notre  choix  ne  saurait  être  douteux. 

Nous  n'avons  pas  à  venger  la  défaite  de  l'esprit  de  parti. 

Nous  n'avons  qu'à  préparer  la  victoire  de  l'esprit  public. 

8i  l'esprit  public  veut  tout  ce  qu'il  peut,  la  pacification 
des  esprits  ne  tardera  pas  ;t  restituera  la  France  la  liberté, 
que  lui  a  fait  perdre  la  dixision  des  partis. 


185^. 


BELGIQUE  ET  FRANCE. 


28  mai  1852. 

Sous  lo  litre  :  de  l'état  présent  de  la  Belgique  par  rap- 
port A  LA  FRANCE,  lo  Constitutionnel  publie  un  article  com- 
minatoire signé  Granier  de  Cassagnac.  où  cet  écrivain  mêle 
deux  choses  qu'il  n'aurait  pas  dû  confondre  :  ce  qui  appar- 
tient à  la  liberté  de  la  presse  en  Belgique,  et  ce  qui  appar- 
tient à  l'intérêt  réciproque  de  la  Belgique  et  de  la  France. 

Qu'y  a-t-il  de  commun  entre  des  opinions  de  journaux  et 
des  prohibitions  de  tarifs?  S'il  est  utile  à  des  industries  de 
la  France  de  maintenir  ou  de  supi)rimer  ces  prohibitions, 
d'élever  ou  de  rédun^e  certains  droits,  le  gouvernement 
français  doit  les  maintenir  ou  les  supprimer,  les  élever  ou 
les  réduire,  sans  y  mêler  la  question  de  savoir  si  tels  jour- 
naux belges  sont  favorables  ou  contraires  à  la  personne  du 
président  de  la  République.  En  matière  de  douanes  et  de 
commerce,  il  ne  faut  admettre  aucun  alliage  ;  il  ne  faut  voir 
ni  les  bons  ni  les  mauvais  procédés,  il  ne  faut  voir  que  la 
supériorité  ou  l'infériorité  relative  des  produits  rivaux. 

M.  Granier  de  Cassagnac  confond  toutes  choses  :  produits 
et  injures,  peuples  et  individus,  nations  et  gouvei"ncments. 
Les  notions  les  i)lus  élémentaires  sont  méconnues  par  lui.  Il 
Combat  en  Belgique  ce  qu'il  défend  en  Fiance.  Kst-ce  que 
le  gouvernement  belge  peut  se  refaire,  à  moins  d'une  usur- 
paliitn  du  pouvoir  ou  d'une  ré\(iliilion  du  soin  erain  ?  Est-ce 


lJEL(il(jLl£  Eï  FRANCE.  GOl 

que  k'  gou\eriieiuenl  belj2;e  ii'exisle  pas  en  serlu  d'une 
Constitution  votée  le  7féVrier  1831  par  un  Congrès  national, 
et  imposée  le  21  juillet  suivant  à  S.  A.  R.  Léopold-George- 
Chrétien  Frédéric,  prince  de  Saxe-Cobourg '?  Est-ce  que 
ce  prince,  devenu  roi  des  Belges,  a  le  pouvoir  de  changer 
la  Constitution,  qui  déclare  libres  la  presse  et  l'imprimerie? 
Est-ce  que  le  gouvernement  peut  être  responsable  de  ce 
qu'a  voulu  la  nation?  Est-ce  que  la  nation  peut  être  respon- 
sable de  ce  que  pense  l'individu  ?  Est-ce  que  le  produit  in- 
dustriel peut  être  responsable  de  la  difiamation imprimée? 
Esl-cc  que  le  ballot  de  laine  peut  avoir  à  payer  les  frais  du 
ballot  d'injures?  Est-ce  que  la  houille  peut  être  interdite 
pour  cause  d'invectives? 

Ne  confondez  donc  pas  ce  qui  doit  l'ester  distinct.  Dans 
les  questions  de  liberté,  il  ne  faut  voir  que  la  liberté;  dans 
les  questions  de  produits,  il  ne  faut  voir  que  les  produits  ; 
dans  les  questions  de  rapports,  il  ne  faut  voir  que  les  rap- 
ports. Gouvernement  français,  êtes-vous  mécontent  de  vos 
rapports  avec  le  gouvernement  belge  ?  rappelez  votre  mi- 
nistre plénipotentiaire,  M.  de  Bassano,  et  la  Belgique  rap- 
])ellera  le  sien,  M.  Rngier;  mais  ne  mêlez  pas  à  ce  débat, 
auquel  elles  sont  étrangères,  les  industries  des  deux  pays, 
soit  qu'elles  aient  intérêt  à  s'isoler  ou  à  se  rapprocher. 

D'ailleurs,  vous  av^z  écrit  de  votre  propre  main  votre 
condamnation  dans  votre  article  où,  en  même  temps  que 
vous  vous  plaignez  <i'èlre  attaqué  par  V Indépendance^  VOb- 
servateur  et  la  Xation^  trois  journaux  belges,  vous  placez 
fort  au-dessus  de  ces  trois  journaux  le  Journal  de  Bruxelles 
eiVEmancipation.  qui,  de  votre  aveu,  vous  défendent.  De 
(juoi  donc  alors  vous  plaignez-vous,  puisque  vous  recon- 
naissez vous-même  que  la  balance  s'établit  par  la  liberté  ? 
Si  vous  êtes  attaqué ,  vous  êtes  défendu  ;  voudriez-vous 
donc  être  défendu  sans  être  attaqué?  N'admettriez-vous 
donc  que  la  liberté  de  la  louange? 

Il  n'y  a,  en  Belgique,  qu'un  seul  journal  qui  puisse  bles- 
ser la  France  et  dont  elle  ail  le  dioit  de  se  plaindre.  C'est 
le  Moniteur  belge. 


85.^. 


LA  DOMINATIOiS  LEGITIME. 


1"  juin  1852. 

Il  y  a  peu  do  iiuius  qui  soienl  [jIus  smivenl  cités  que  celui 
(le  saint  Vincent  de  Paul,  et  peut-être  y  a-l-ii  peu  d'hom- 
mes dont  la  vie  soit  moins  connue.  Certainement  il  n'y  en 
a  aucun  dont  la  vie  soit  plus  utile  à  connaître.  C'est  la  ré- 
flexion qu'on  fait  et  la  conviction  qu'on  acquiert  en  lisant 
un  discours  prononcé  il  y  a  douze  ans,  et  qui  vient  d"ètre  im- 
primé sous  ce  titre  :  panégyrique  de  s.vim  yincenï  de  paul. 

PAR  M.  l'abbé  tu.  MITRAUD. 

Ce  n'est  pas  à  2,000  ou  3,000  exemplaires  au  plus  que 
cet  écrit  devrait  être  imprimé,  mais  à  200,000  ou  300,000 
exemplaires  au  moins,  alin  qu'il  lut  entre  les  mains  de 
tous  les  ecclésiastiques ,  et  que  chacun  d'eux  pût  en- 
suite le  répandre  et  le  faire  lire  autour  de  lui,  pour  y  se- 
mer l'émulation.  Cet  écrit  montre  et  atteste  à  quel  degré 
peut  s'élever  la  puissance  individuelle  sous  la  double  pres- 
sion de  l'amour  du  bien  et  de  la  haine  du  mal. 

Voilà  la  véritable  domination  ainsi  que  nous  la  compre- 
nons, ainsi  qu'il  serait  à  souhaiter  que  celle-ci  fût  moins 
rare  :  domination  légitime,  (jue  tous  peuvent  conquéi'ir,  que 
nul  ne  peut  usurpei!  Poun|uoi  donc,  hélas!  y  a-t-il  si  peu 
de  véritables  ambitieux?  N'y  a-l-il  donc  d'enviable  (pie  la 
dernière  des  royautés  :  la  l'oyaulé  héréditaire  et  territu- 
riale  ?  Au-dessus  de  la  rovaulé  héréditaire  et  territoriale. 


LA  DOMINATION  LEGITIME.  (m 

([iii  ivj^m'  par  la  lorcc  ou  la  duplicilc,  iry  a-l-il  (|(jiu; 
j)as  la  royaulé  volonlaii'c  ol  iimiialérielle,  qui  rèyno  par  la 
hieuraisancc  ou  la  science,  uiude  de  conquête  qui  a  souvent 
empêché  le  sang  de  couler,  ([ui  jamais  ne  l'a  versé?  La  j)lus 
jx'lie  des  couronnes  n"est-elle  donc  pas  celle  ({ue  nul  ne  sau- 
rait jamais  vous  l'aire  tomber  du  front,  celle  qui  a  pour  perles  cl 
pour  diamants  des  pleurs  taris,  des  Ncrités  découvertes,  des 
pi'ogrès  accomplis,  des  chefs-d'œuvre  nouveaux?  Y  a-t-il 
une  autre  légitimité  que  la  supériorité,  soit  qu'elle  vienne 
du  cœur  ou  soit  qu'elle  vienne  de  l'esprit  ?  Saint  Martin 
n'a\^ail-il  pas  raison  de  dire  :  «  Les  hommes  d'une  inlelli- 
»  gence  supérieure,  ces  vrais  rois  de  la  terre?  »  Campa- 
nella  avait-il  tort  de  s'exprimer  ainsi  :«  Le  prince  illégitime 
«  cherche  à  détruire  la  race  de  ceux  qui  sont  nés  pour  ré- 
»  gner  ?  Les  plus  méchants  ici-bas  furent  de  faux  princes 
»  armés  contre  les  véritables.  »  Le  R.  P.  Ventura  n'était-il 
pas  inspiré  de  Dieu  quand  il  disait  :  «  Quelle  royauté  plus 
»  belle  que  celle  qui  n'a  d'autre  épée  que  la  plume,  d'autre 
»  artillerie  que  la  parole,  d'autre  cortège  que  les  pauvres?  « 

Quoique  né  dans  la  condition  la  plus  humble,  et  peut-être 
pa)-ce  que.  Vincent  de  Paul  fut  un  de  ces  rois  légitimes,  un 
de  ces  vrais  élus  qui  ne  doivent  qu'a  eux-mêmes  leur 
royaume,  qui  régnent  sur  leur  temps  et  se  survivent  dans 
Thistoirc. 

Nul  peut-être  n'était  plus  apte  à  retracer  la  vie  de  saint 
Vincent  de  Paul,  qui,  à  douze  ans,  donnait  des  leçons  afin 
de  pouvoir  continuer  ses  études,  que  le  savant  et  pieux  di- 
l'ecteurdu  collège  de  Billom,  M.  l'abbé  Mitraud,  vm  de  ces 
fervents  ecclésiastiques  qui  ont  entrepris  la  résurrection 
de  la  foi  pai'  la  liberté. 


1852. 


LOBSEaVATION  DU  DIMANCHE. 


I- 

29  mai  1852. 

VUnion  demande  (lu'uiie  loi  inlervienne  fjour  obliger  les 
journaux  à  fêler  le  sainl  jour  du  dimanche,  ce  qui  les  dis- 
penserait de  paraître  le  lundi.  Voici  l'article  : 

«  S'il  est  un  travail  qui,  pour  ne  pas  user  promptement  le  pliysitiue  et  le 
moral,  exige  un  repos  périodique,  c'est  le  travail  quotidien  du  journalisle.  Ce 
serait  donc  rendre  un  éminent  service  à  la  presse  que  de  l'obliger  à  V ob- 
servation des  dimanches  et  des  jours  de  grandes  fêtes.  Dans  l'Angleterre 
l).-otestante  et  l'Espagne  catholique,  aucun  travail  de  presse  ne  se  fait  le 
dimanche.  Il  faut  que  nous  imitions  cet  exemple,  si  nous  voulons  vérita- 
hlement  devenir  une  nation  morale.  Pour  être  sérieuse,  efhcace,  cette  me- 
sure doit  être  générale  ;  elle  ne  peut  être  générale  que  par  la  force  de  la 
loi.  En  atler.dant  la  loi,  qui  empêche  le  gouvernement  de  décider  que  fadini- 
nistration  des  postes,  dans  toute  la  France,  ne  recevra,  ne  transportera,  ne 
distribuera,  le  dimanche,  aucun  écrit  imprimé,  autograjihié,  lithographie? 

»  .Je  dis  le  dimanche,  parce  que,  depuis  l'exécution  des  lignes  de  fer,  le 
service  des  journaux  s'exécute,  le  soir,  dans  un  grand  nombre  de  villes. 
Cette  mesure  ne  ferait  pas  encore  complètement  et  partout  cesser  le  tra- 
vail du  dimanche  dans  les  bureaux  des  journaux  et  correspondances,  mais 
elle  préparerait  utilement  les  prescriptions  les  plus  absolues  de  la  loi.  Les 
journalistes  de  toutes  les  opinions  applaudiront  à  l'interdiction  du  travail, 
les  uns  par  conscience  religieuse,  les  autres  dans  l'intérêt  de  leurs  plaisirs, 
tous  dans  l'intérêt  d'un  repos  indispensable.  » 

Ne  vous  en  déplaise  :  ceci  ne  scrail  encore  qu'une  dcini- 
mesure. 
Après  avoir  ialerdil  la  disliibulion  des  imprimés  le  di- 


L0JiSEll\'AT10N  DU  DIMANCHE.  G6o 

niiinche,  pourquoi  ne  pas  interdire  la  (lislril)ulion  des  let- 
tres? La  distribution  des  lettres  n'est-elle  pas  un  travail  de 
même  nature  que  la  distribution  des  imprimes  ? 

Après  avoir  interdit  la  publication  des  journaux  le  di- 
manche, pourquoi  ne  pas  prescrire  la  fermeture,  le  diman- 
che, de  tous  les  théâtres  ? 

Il  faut  être  conséquent  et  allei'Jus(iu"au  bout  dans  cette 
voie  qui  n'a  pas  de  bout  ! 


H. 

7  juin  1852. 

VUnioii  et  VLInivei-s  insistent  sur  la  nécessité  de  la  célé- 
bration du  dimanche  ;  prêcher,  c'est  bien  ;  donner  l'exem- 
ple, c'est  mieux  encore.  Pourquoi  donc  l'Union  et  VUnivers 
n'observent-ils  pas  le  dimanche  en  s'obstinant  à  paraître  le 
lundi?  Qui  les  force  à  paraître  ?  Journaux  religieux  et  mo- 
narchiques, si,  eu  effet,  vous  êtes  monarchiques  et  reli- 
gieux, prouvez-le  donc  :  soyez  de  votre  religion  et  de  votre 
opinion.  Ne  pouvez-vous  donc  vous  passer  de  la  contrainte 
de  la  loi?  Avant  d'allumer  le  bûcher,  au  moins  ayez  la  foi  ! 
Est-ce  donc  trop  vous  demander  ? 

Quoique  ce  fût  dimanche,  VUnion,  VUnivers  et  VAssem- 
blée  nationale^  qui  ont  entrepris  une  croisade  en  faveur  de 
la  célébration  du  dimanche,  ont  donné  à  leurs  lecteurs  l'im- 
pardonnable scandale  de  paraître.  Ces  journaux  catholiques 
en  paroles  ne  peuvent-ils  donc  être  catholiques  en  action 
sans  l'intervention  d'une  loi?  Parce  qu'ils  voudront  faire 
maigre  les  vendredi  et  samedi,  jours  de  vigile  et  fêtes,  at- 
tendons-nous h  ce  qu'ils  requièrent  une  loi  qui  nous  oblige, 
ce  qui  n'impliquera  pas  qu'ils  l'observeront,  eux! 

III. 

14  jtiiii  1852. 

L'Union  persiste  à  prêcher  sept  jours  par  semaine  l'ob- 
servation du  dimanche  et  à  paraître  le  lundi.  VUnion  prê- 


666  i^52. 

cho  yinsi  le  conlraire  de  ce  qu'elle  l'ail  el  lait  le  contiaire  de 
ce  qu'elle  })rèchc.  Le  prédicateur  est  M.  Henri  de  Kiancey. 
ce  qui  ne  juslilie  rien,  mais  ce  qui  explique  tout. 


IV. 


21  juin  1852. 

Aujourd'hui  dimanche,  on  ne  lil  i)a.s.  en  lèle  de  rj.vit'y/?- 
blée  nationale  : 

((  Aujourd'luii  diiiKiuclie,  nos  ateliers  étant  fermés,  VA>isernblée  natio- 
nale ne  paraîtra  pas  demain  kuidj.   « 

Aujourd'hui  dimanche,  on  ne  lilpao.  eu  léle  de  l'Union  : 

(t  Aujourd'hui  dimanclie,  nos  ateliers  étant  termes,  VUnion  ne  paraîtra 
pas  demain  lundi.  » 

Aujourd'hui  dimanche,  on  ne  lil  pas,  en  lèle  de  VUnicers  : 

«  Aujourd'hui  dimanche,  nos  ateliers  étant  fermés,  ITti/cers  ue  paraî- 
tra pas  denuiin  lundi.   » 

Que  faul-ii  donc  penser  de  la  piété  de  ces  journaux  <]ui 
insistaient  si  fortement  pour  que  le  gouvernement  prescri- 
vît par  une  loi  l'observation  du  dimanche  ? 

Celte  piété  ne  serait-elle  donc  pas  sincère  ? 

Cette  ])iété  ne  serail-elle  donc  pas  à  l'épreuve  du  plus 
mince  intérêt  de  boutique  ? 

Comment!  ces  feuilles  édiliantes  invitent,  encouragent 
d(îs  marchands  t»  fermer  le  dimanche  leurs  magasins,  el, 
entre  deux  exemples  à  donner,  l'un  bon.  l'autre  mauvais, 
c'est  le  mauvais  qu'elles  donnent! 

Croyez  donc  à  la  dév^otion  de  ces  journaux,  ({ui  font  k- 
contraire  de  ce  (ju'ils  prêchent  ! 

V. 

15  août  1852. 

{"ne  léuniun  de  c;)nun(M(;a-.ils  du  !la\re  demande  au  ré- 
(l.icleiir  en  cherde  la  Pi'cssc  de  se  j  jiiidreà  eux  el  de  [)ren- 


LOBStlRVATION  DU  DIMANCHE.  6(37 

dic  paili  cuiitre  la  ligue  ({ui  s'est  lorniée  en  l'aveui'  de  Tol)- 
servation  du  dimanche. 

Ce  n'est  pas  la  première  exhorta  lion  de  ce  genre  que 
nous  recevons  ;  mais,  puisqu'un  insiste,  nous  répondrons, 
eu  toute  franchise,  que  nous  trou\  ons  parlaitement  légi- 
time toute  œuvre  de  prosélytisme  (pu  s'accomplit  en  dehors 
de  l'action  de  l'État  ;  que  celte  œuvre  de  prosélytisme  ait 
pour  mobile  un  scrupule  ou  un  intérêt,  et  pour  objet  une 
pratique  religieuse  ou  une  rélorme  économique. 

Nous  savons  tout  ce  qu'on  peut  dire  de  vrai  et  de  Taux 
contre  le  jésuitisme,  mais  nous  savons  aussi  tout  ce  qu'on 
a  dit  de  Taux  et  de  vrai  contre  le  socialisme.  A  nos  yeux, 
jésuites  et  socialistes  existent  en  vertu  du  même  droil  :  du 
■  droit  qu'ils  puisent  dans  leurs  convictions,  fussent-elles 
suspectes  et  erronées.  Lorsque  nous  revendiquons  la  liberté 
I)Our  ceux-ci,  ce  n'est  pas  pour  la  refuser  ou  pour  la  mar- 
chander à  ceux-là.  C'est  un  des  points  par  lesquels  nous 
dilî'érons  de  VUnicers  et  de  V Assemblée  nationale,  qui  ad- 
mettent la  liberté  pour  les  jésuites,  mais  qui  ne  l'admettent 
pas  pour  les  socialistes.  Parce  que  le  parti  du  passé  est 
dans  l'ornière,  est-ce  donc  une  raison  pour  que  le  parti  de 
l'avenir  y  verse?  Nous  ne  comprenons  pas  que,  sous  pré- 
texte de  rétablir  l'équilibre,  par  voie  de  représailles,  l'on 
imite  ce  qu'on  blâme. 

Après  les  déclarations  d'abstention  qui  ont  paru  dans  le 
Moniteur,  déclarations  formelles  et  réitérées,  ce  serait  man- 
quer de  tolérance  que  de  crier  à  l'intolérance  contî'e  ceux 
qui  nouent  une  ligue  pour  l'observation  du  dimanche,  puis- 
que chacun  demeure  parfaitement  libre  de  refuser  d'eu 
faire  partie.  Entre  ceux  qui  adhèrent  et  ceux  qui  protes- 
tent, nous  sommes  sans  titre  pour  intervenir. 

D'accord  sur  ce  point  avec  le  gouvernement,  mais  par 
d'autres  motifs,  nous  sommes  contre  Vobservation  légale  et 
pour  Vobservation  volontaire  du  dimanche,  el  nous  l'a- 
vouons, dussions-nous,  à  nos  dépens,  apprendre  à  nos  lec- 
teurs que  la  lilierté  n'a  pas  deux  mesures,  et  qu'elle  n'est 


6G8  1852. 

plus  la  liberté  dès  qirollo  n'est  pns  égale  poui'  tuus  et  con- 
tre tous. 

VI. 

5  octobre  1852. 

On  lit  dans  V Univers  : 

n  II  ne  faut  pas  attendre  le  sahit  de  la  société  uniquement  de  rinitia- 
tive  du  gouvernement  :  chacun  est  obligé  (ïtj  coopérer  de  tout  son  pouvoir. 
A  l'occasion  du  repos  du  dimanche,  c^est  aux  catholiques  à  témoigner  de  leur 
zèle,  à  le  respecter  et  à  le  maintenir.  Le  gouvernement,  sur  ce  point,  a 
manifesté  l'intention  de  se  borner  à  donner  l'exemple  -,  il  s'attachera  à  le 
donner  d'autant  plus  exactement  que  nous  metti-ous  plus  de  prix  à  obser- 
ver nous-mêmes  et  à  faire  observer  cette  loi  divine.  Les  catholiques  ont  pour 
devoir  de  respecter  la  loi  de  Dieu  et  de  la  faire  respecter  ;  aussi,  de  concert 
avec  tous  ceux  qui  comprennent  que  les  mœurs  publiques  sont  intéressées 
au  respect  du  dimanche,  ont-ils  déjà,  dan.s  diverses  vil'es,  formé  des  asso- 
ciations oii  les  négociants  et  les  artisans  d'une  même  industrie  s'enga- 
gent vis  à-vis  les  uns  des  autres  à  respecter  la  loi  du  Seigneur,  à  ne  point 
travailler,  à  ne  point  vendre  ni  exercer  leur  métier  les  jours  consacrés  au 
repos.  Les  associations  pour  l'observation  du  dimanche  sont  une  des 
meilleures  et  des  plus  ingénieuses  inspirations  du  zèle  apostolique.  Rien 
n'est  plus  simple  ni  plus  facile  ;  il  y  a  lieu  d'espértu"  qu'elles  se  propage- 
ront partout';  elles  se  modifieront,  connue  font  les  inspirations  de  la  cha- 
rité catholique  toutes  les  fois  qu'elles  sont  laissées  à  la  liberté  de  leurs 
allures  ;  elles  se  modifieront  selon  les  exigences  des  villes  et  des  localités, 
mais  elles  seront  toujours  unies  dans  un  même  esprit,  et  marcheront  vers 
un  même  but  de  glorifier  Dieu  et  de  régénérer  la  patrie.  » 

Ces  réflexions  portent  la  date  du  dimanche^  octobre  1852. 

«  Si  les  catholiques  ont  pour  devoir  de  respecter  la  loi  de 
«  Dieu,  et  si  à  l'occasion  du  repos  du  dimanche  c'est  à  eux 
»  à  témoigner  de  leur  zèle  et  à  le  maintenir.  »  comment 
donc  VUnicers  explique-t-il  qu'il  paraisse  le  lundi  en  in- 
fraction de  la  loi  de  Dieu  sur  Tobservation  du  dimanche  ? 

Qu'est-ce  aui  oblige  VUnivcrs,  journal  catholique,  à  pa- 
raître le  lundi?  L'Univers  ne  serait-il  donc  qu'un  Tarlulle 
de  catholicisme  ?  Qu'il  explique,  s'il  le  peu!,  la  contradic- 
tion (pu'  existe  entre  ce  (pi'il  |)rèrlie  el  ce  (ju'il  prali(|ue  ! 


\sm. 


LES  PROCESSIONS. 


9  juin  1852. 

VL'nicers  s'indigne  de  ce  que  l'autorité  interdise  à  Lille 
la  sortie  dans  les  rues  de  la  procession  pour  le  jour  de 
la  Fête-Dieu.  S'appropriant  un  article  de  la  Liberté,  de 
Lille,  il  combat  à  outrance  la  loi  de  germinal  an  X,  qui, 
nnodifiée  plus  tard  par  le  tlécret  du  11  germinal  an  XI,  in- 
terdit les  cérémonies  extérieures  du  culte  catholique  dans 
les  communes  où  il  existe  une  église  consistoriale  ;  il  fait 
observer  que  l'article  16  de  la  loi  touchant  l'organisation 
du  culte  protestant  est  ainsi  conçu  :  Il  ii'ij  aura  cVégUse 
consistoriale  que  par  six  mille  âmes  de  la  même  communion. 

Or,  comme  la  ville  de  Lille  ne  compte  pas  6,000  âmes 
appartenant  à  la  même  Confession  prolestante,  l'Univers 
proteste  contre  l'établissement  d'une  église  consistoriale  à 
Lille,  et  le  trouve  «  illégal  !  » 

Donc,  ce  que  6,000  schismatiques  ont  le  droit  de  faire  est 
un  droit  que  5,999  n'ont  pas  !  Ils  n'ont  pas  le  droit  de  se  réu- 
nir pour  prier  !  S'il  n'y  avait  à  Paris  que  5,999  luthériens  et 
calvinistes,  M.  le  pasteur  Athanase  Coquerel  n'aurait  plus 
le  droit  de  faire  entendre  sa  parole  à  M.  Guizot,  président 
de  la  société  biblique  protestante  !  Ce  qui  n'aurait  pas  lé- 


670  185«. 

galomonl  lo  droit  do  blesser  la  croyance  do  6,000  réformés, 
a  logalonioiit  le  droit  de  la  blesser  s'ils  ne  sont  qirau  nom- 
J)re  de  5,999  ! 

0  liberté  réglée  par  la  loi  ! 

En  1844,  sous  le  ministère  de  M.  Guizot,  interpellé  par 
M.  Thiers,  tu  expulses  de  France  les  jésuites,  tu  les  con- 
trains, au  nom  du  salui  public,  de  fermer  leurs  établisse- 
ments, lu  leur  enjoins  de  les  vendre,  et,  en  18o2,  ce  ne 
sont  plus  les  jésuites  que  tu  frappes,  ce  sont  les  protestants 
que  tu  menaces  ! 

En  1844,  nous  défendions  les  jésuites  contre  M.  Thiers  et 
M.  Guizot  ;  en  18-32.  et  toujours  par  les  mêmes  motifs,  nous 
défendons  les  protestants  contre  MM.  Dayoz  et  Yeuillot. 
Nous  défondons  les  jésuites  à  Fribourg  et  les  protestants  à 
Lille.  Mais  non,  ce  ne  sont  pas  les  pi-otostants  que  nous  dé- 
fendons ;  ce  n'étaient  pas  les  jésuites  que  nous  défendions. 
C'était,  et  c'est  encore  et  toujoui's  la  Liberté. 


IL 


11  juin  1852. 

JJAssemhlée  nntionaJc.  ce  journal  à  qui  la  République 
avait  laissé  l'entière  liberté  de  l'attaquer,  et  qui  est  devenu 
le  terrier  de  tous  les  lièvres  à  la  tête  desquels  Henri  V  doit, 
l'un  de  ces  matins,  emporter  d'assaut  Paris,  sa  bonne  ville, 
ne  craint  pas  de  donner  un  échantillon  de  sa  bonne  foi  en 
imprimant  que  «  nous  ne  voulons  pas  de  la  liberté  du  culte 
»  catholique,  et  que  la  liberté  sauvage  dont  nous  sommes 
)>  l'apôtre  ne  peut  pas  s'accommoder  de  la  liberté  de  croire 
«  en  Dieu  et  de  lui  rendre  un  culte  public.  » 

Ah!  ceci  est  par  trop  fort!  Est-ce  un  jésuite,  est-ce  un 
protestant  qui  parle  de  la  sorte?  Nous  lo  demandons:  car 
loiscpron  discute  avec  VAssemblée  nationale,  on  ne  sait  ja- 
mais avec  qui  l'on  discute,  si  c'est  avec  Calvin  ou  avec 
Loyola,  tous  les  deux  accouplés  à  cette  (Puvre  d'alchimistes 
(ju'ils  nomment  :  La  Fusion. 


LKS  PnOCESSTONS.  071 

Précisons  la  quoslioii.  ([iii  vaut  d'aillcMirs  la  poincMPôlro 
exposée. 

Il  s'agit  premièroment  dos  processions,  à  la  sortie  des- 
quelles s'oppose  M.  le  maire  de  Lille  ;  deuxièmement,  de 
l'existenee  d'une  éi.'Iise  eonsisloriale  à  Lille. 

Avons-nous  dit  que  M.  le  maii'e  de  Lille  eût  tort,  ou  avons- 
nous  dit  qu'il  eût  raison  d'interdire  dans  les  rues  de  Lille 
la  sortie  de  la  procession  pour  le  jour  de  la  Fête-Dieu  ? 
Nous  n'avons  exprimé  à  cet  égard  aucun  avis,  laissé  percer 
aucune  opinion.  La  me  fait  partie  de  ce  qui  constitue  la 
propriéié  et  la  puissance  collectives  ;  c'est  à  celui  qui  repré- 
sente la  puissance  et  la  propriété  collectives  à  prendre  les 
arrêtés  et  à  faire  les  règlements  qu'il  juge  utiles  ;  mais 
comme  la  rue  appartient  avant  tout  à  la  circulation,  notre 
avis  est  qu'il  est  toujours  dangereux  de  la  détourner  de  sa 
destination  spéciale,  car  ce  qu'on  accorde  à  l'un  comment 
le  refuser  à  l'autre  ?  Ou  il  faut  tout  tolérer,  ou  il  faut  tout  in- 
terdire. Interdire  toutes  les  manifestations  extérieures,  sans 
exception  aucune,  nous  paraît  le  parti  le  plus  prudent  à 
prendre  ;  il  est  absolument  juste. 

C'est  cette  interdiction  qui  est  écrite  en  ces  termes  for- 
mels dans  l'article  4o  de  la  loi  du  18  germinal  an  X  : 

«  Aucune  cérémonie  religieuse  n'anrn  lieu  hors  des  édifices  consacrés 
au  culte  catholique  dans  les  villes  où  il  y  a  des  temples  destinés  aux  dif- 
férents cultes.  » 

Cette  loi,  comme  on  le  voit,  ne  spécifie  aucun  chiffre. 

Cela  dit.  est-il  possible  d'établir  une  comparaison  entre 
(les  processions  dans  la  rue  qui  n'appartient  à  personne, 
et  des  prières  dans  Véglise  consistoriale  qui  appartient  au 
culte  de  ceux  qui  s'y  réunissent  pour  y  élever  leur  âme? 

Est-il  interdit  aux  catholiques  de  faire  des  processions 
dans  l'intérieur  de  leur  église?— Non.  Est-ce  qu'ils  ne 
jouissent  pas  à  cet  égard  de  la  plus  entière  liberté?  —  Oui. 
Est-ce  que  cette  liberté  leur  est  contestée  par  un  seul  pro- 
testant? —  Non. 

A  quel  titre  des  catholiques  viennent-ils  donc  invoquer 
l'article  16  de  la  loi  relative  à  l'organisation  générale  des 


672  1858. 

églises  réformées,  et  prétendre  que  l'existence  d'une  église 
consistoriale  h  Lille  est  illégale,  attendu  que  la  ville  ne 
compte  pas  6,000  protestants  ?  Exiger  que  des  protestants 
soient  au  nombre  de  6,000  pour  avoir  droit  à  une  église  de 
leur  culte,  nous  le  comprenons  parfaitement  au  point  de 
vue  du  budget,  lorsque  l'Etat  s'impose  la  dépense  des 
cultes,  mais  nous  ne  le  comprenons  pas  au  point  de  vue  de 
la  liberté  des  croyances. 

L'article  16  de  la  loi  du  18  germinal  an  X  est  conçu  en 
ces  termes  : 

«  Il  y  aura  une  église  consistoriale  par  six  mille  âmes  de  la  même  com- 
munion. B 

Lorsque  l'égalité  entre  toutes  les  croyances  existera  en 
droit  et  en  fait,  c'est-à-dire  lorsque  cliatfue  culte  rétribuera 
ses  ministres  et  qu'il  n'y  aura  plus  de  budget  des  cultes 
salariés  par  l'Étal,  il  y  aura  ou  il  pourra  y  avoir  autant 
d'églises  consistoriales  que  les  diverses  confessions  pour- 
ront en  entretenir.  L'Etat  n'aura  rien  à  payer.  La  question 
de  liberté  se  résoudra  ainsi  par  elle-même  et  tout  naturel- 
lement. 

VAssemblée  nationale  prétend  que  nous  avons  lait  tenir 
à  la  Liberté  et  à  V Univers  le  contraire  du  langage  qu'ils 
tiennent,  et  qu'il  n'est  pas  vrai  que  ces  deux  journaux  pro- 
testent contre  Viilégalité  d'une  église  consistoriale  à  Lille. 

VAssemblée  nationale  croit-elle  donc  que  des  artifices  de 
langage  nous  aveuglent  et  nous  empêchent  de  lire  ce  ((ni 
est  non-seulement  transpar<Mi!  mais  eiK-ore  formel  ? 

Nous  allons  transcrire  : 

<i  M.  de  Persigny,  qui  s'était  donné  le  temps  d'iJtudier  la  question  à 
fond,  avait  parfaitement  compris  que  si  quelque  chose  d'iLLÉGAL  existait 
à  Lille,  c'était  l'établissement  d'une  église  consistoriale;  dès-lors,  sa 
loyauté  ne  pouvait  permetti'e  qu'on  vînt  se  faire  une  arme  de  cette  illé- 
galité contre  le  culte  catholique,  et  arguer  d'un  acte  de  toléraî^ce  pour 
se  montrer  intolérant.  » 

Est-ce  assez  clair?  Est-ce  assez  formel  ? 
lions  aiH)tres  (nii,  (m»  Tan  de  lib(>rté  de  18o'2,  imprimez 
(pu!  c'est  |)ar  loli-raiici'  (pi'on  perniet  ;i  des  |irotestants  de 


LES  PROCESSIONS.  G73 

se  réunk- pour  prier,  si  l'on  vous  ^laissait*  faire,  vous  tran- 
cheriez bien  vite  la  question  :  vous  remplaceriez  l'Église 
consistoriale  par  une  chambre  ardente,  et  ce  ne  serait  plus 
la  liberté  de  prier  que  vous  ôteriez  aux  hérétiques,  ce  serait 
la  liberté  d'exister  !  Est-ce  qu'un  arrêt  de  juillet  1562  no 
prescrivait  pas  de  tuer  partout  les  huguenots?  Est-ce  que 
cet  arrêt  n'était  pas  lu  tous  les  dimanches  au  prône  de 
chaque  paroisse  ? 

Vous  confondez  sciemment  deux  choses  distinctes  ;  VÉ- 
glise  catholique  ou  réformée,  et  la  rue. 

La  rue  n'appartient  ni  aux  catholiques,  ni  aux  protes- 
tants, ni  aux  israéliles  ;  elle  appartient  aux  passants.  C'est 
précisément  parce  qu'elle  appartient  à  tous  qu'elle  n'ap- 
partient à  personne.  Cessez  donc  de  parler  de  votre  tolé- 
rance qui  n'existe  pas! 

Mais  quel  nom  d-jnner  à  cette  intervention  d'un  journal 
dirigé  par  l'ancien  ministre  qui,  en  1844,  proscrivit  les  jé- 
suites, et  qui,  en  1852,  proscrirait  volontiers  ses  coreligion- 
naires :  aujourd'hui  déserteur,  hier  prescripteur? 

On  nous  répond  : 

«  La  circulation  de  la  voie  publique  est  une  affaire  municipale  que 
l'administration  doit  régler  dans  l'intérêt  général  de  la  cité.  » 

Eh  bien!  donc,  pourquoi  protestez-vous  contre  l'arrêté 
de  l'autorité  municipale?  Soumettez-vous-y  sans  recher- 
cher s'il  y  a  à  Lille  moins  de  6,000  protestants;  car  discuter 
ce  chiffre,  c'est  reconnaître  que,  s'il  y  avait  6,000  protes- 
tants, la  décision  de  prairial  an  XI  serait  applicable  aux 
processions  dont  vous  voulez  la  sortie  dans  les  rues  ! 

Y  a-t-iL,  oui  ou  non,  une  église  consistoriale  à  Lille?  S'il 
y  a  à  Lille  une  église  consistoriale,  le  ujaire  de  la  ville  est 
dans  les  termes  de  l'article  45  de  la  loi  du  18  germinal 
an  X,  et  vous  n'avez  qu'à  vous  taire,  vous  tous  qui,  d'une 
large  question  de  liberté,  faites  une  étroite  question  de  lé- 
galité, laquelle  même  est  contre  vous. 


43 


674  185«. 

m. 

13  juin  1852. 

VAsseinblée  nationale  continue  à  être  le  plus  plaisant  des 
journaux  funèbres. 

Elle  persiste  à  nous  ranger  parmi  les  adversaires  de  la 
liberté  de  conscience  et  à  se  mettre  au  nombre  de  ses 
défenseurs. 

Où  donc  et  quand  donc  avons- nous  jamais  attaqué,  seu- 
lement essayé  de  rf^streindre  la  liberté  de  conscience  ? 

Est-ce  parce  que  nous  n'avons  pas  donné  raison  aux  ré- 
dacteurs de  la  Liberté  et  de  VUnivcrs  contre  M.  le  maire  de 
Lille,  usant  de  son  droit  d'interdire  la  sortie  des  processions  ? 

Prenez  garde  que  si  la  rue  appartient  à  la  religion,  elle 
n'appartienne  bientôt  aussi  à  l'opinion,  et  qu'elle  ne  soit 
revendiquée  par  la  liberté  de  conscience  politique  au  môme 
titre  que  par  la  liberté  de  conscience  religieuse  ! 

La  prétention  que  vous  soutenez  est  celle  que  soutenaient 
les  promoteurs  de  la  Manifestation  du  15  mai  1848  et  de  la 
Manifestation  du  13  juin  1849,  que  M.  Granier  de  Cassagnac 
a  caractérisée  en  ces  termes  :  «Une  colonne  de  clubistesqui 
»  marchaient  bras-dessus,  bras  dessous,  et  que  M.  le  géné- 
»  rai  Changarnier  a  coupée  en  deux  sans  coup  férir  sur  le 
»  boulevard.  » 


IV. 

14  juin  1852. 

La  Gazette  de  France  soutient  en  ces  termes  la  Nécessité 
des  processions  se  déployant  dans  les  rues  le  jour  de  la 
Fête-Dieu  : 

((  Si  les  consistoires,  si  les  synngogues  avaient  des  rites,  des  cérémonies 
analogues  aux  rites,  aux  cérémonies  du  culte  catholique,  vous  trouveriez 
sans  doute  trës  mauvais  que  les  catholiques  s'opposassent  à  leur  célébra- 
tion. Vous  nous  accuseriez  d'intolérance.  Mais  il  est  par  trop  fort  que,  au 
nom  de  la  tolérance,  nous  soyons  obligés   de  supprimer  nos  cérémonies,  et 


LES  PROCESSIONS.  675 

de  renoncer  à  notre  culte  pour...  ne  pas  offusquer...  ne  pas  scandaliser  les 
sectes  qui  ont  voulu  s'en  passer,  qui  ont  voulu  établir  cette  différence  en- 
tre elles  et  nous.  Toute  la  question  est  de  savoir  si  le  culte  extérieur  ne 
fait  pas  partie  essentielle,  intégrante  du  culte  catholique  ?  Or,  vous  ne 
pouvez  pas  dire  le  contraire.  Donc,  avec  la  loi  de  germinal  an  X  que  vous 
invoquez,  nous  sommes  gênés,  entravés  dans  la  liberté  de  Vexercice  de  notre 
religion.  Et  c'est,  nous  le  répétons,  M.  de  Girardin,  l'homme  de  la  liberté 
absolue,  qui  vient  soutenir  une  thèse  semblable  !  » 

Oui,  c'est  M.  de  Girardin,  l'homme  de  la  liberté  absolue, 
qui  vient  soutenir  que  la  liberté  d'ensemencer  son  champ 
en  blé  ou  de  le  convertir  en  prairie  n'implique  pas  la  li- 
berté de  labourer  ni  la  grande  route  ni  le  chemin  vicinal. 

Faut-il  donc  encore  une  fois  répéter  que  la  rue  a  été  laite 
pour  les  passants,  et  non  pour  les  croyants,  de  même  que 
l'éghse  a  été  construite  pour  les  croyants  et  non  pour  les 
passants  ? 

C'est  le  cas  de  répéter  ici  la  maxime  rectifiée  de  M.  Du- 
pin  :  Chacun  chez  soi,  chacun  son  droit. 

Lorsque  les  processions  se  déploieront  dans  les  rues  ten- 
dues de  draps  blancs  ornés  de  fleurs,  si  quelque  marchand 
religionnaire  ne  veut  pas  fermer  sa  boutique,  ou  si  quel- 
que propriétaire  voltairien  ne  veut  pas  tendre  sa  maison, 
ce  qui  fera  tache  et  disparate,  ce  qui  détruira  l'effet  de 
l'ensemble,  devra-t-on  contraindre  le  religionnaire  à  fer- 
mer sa  boutique  et  le  voltairien  à  draper  sa  maison  ? 

Réponse  :  Oui  ou  non.  • 

En  Belgique,  pays  où  la  religion  est  pieusement  observée, 
mais  où  la  liberté  n'est  pas  moins  pieusement  respectée, 
celle-ci  est  garantie  en  ces  termes  par  l'article  15  de  la 
Constitution  :  , 

«  Nul  ne  peut  être  contraint,  d'ujie  manière  quelconque,  aux  actes  et 
aux  cérémonies  d'un  culte,  ni  d'en  observer  les  jours  de  repos.  » 

Qui  dit  liberté  telle  que  nous  l'entendons,  dit  liberté 
égale  pour  tous  ;  donc,  ce  ne  sera  jamais  nous  qui  crierons 
à  l'intolérance  quand  la  môme  interdiction  frappera  tous  les 
cultes  sans  distinction  de  rites  ;  ce  ne  sera  jamais  nous  qui 
demanderons  pour  les  protestants  ou  pour  les  Israélites  ce 


676  1S5S. 

qui  aura  été  justement  refusé  aux  catholiques,  et  récipro- 
quement. 

Maintenant  que  nous  avons  fait  les  réserves  que  nous 
commandait  la  prévoyance,  nous  vous  disons  :  —  Journaux 
si  pieux  qui  ne  pouvez  vivre  sans  processions  dans  les  rues, 
soyez  donc  conséquents,  et  commencez  donc  par  observer 
saintement  le  saint  jour  du  dimanche  en  fermant  vos  ate- 
liers et  vos  bureaux  ! 


16  juiu  1852. 

Le  Pays  se  joint  contre  nous  à  VUnivers  et  à  VAssemblée 
nationale  ;  il  s'y  joint  en  ces  termes  : 

«  La  libertû  absolue  de  M.  do  Girardin  ne  va  pas  jusqu'à  permettre  à 
la  religion  de  la  miijorité  des  Français  d'exercer  librement  son  culte.  M.  de 
Girardin  est  un  libéral  si  fanatique,  qu'il  voit  une  abominable  lyramiie  dans 
une  cérémonie  religieuse  extérieure.  » 

Nous  répondons  au  Pays  :  M.  de  Girardin  n'a  jamais  rien 
dit  de  pareil  ;  il  ne  voit  pas  dans  une  cérémonie  extérieure 
une  abominable  tyrannie,  mais  il  y  voit  une  source  intaris- 
sable de  complications  et  un  oubli  du  passé  qui  a  le  carac- 
tèi'e  d'une  grande  imprévoyance. 

Ainsi,  nous  avons  sous  les  yeux  la  lettre  suivante  : 

Le  maire  de  la  ville  du  Nantes. 
«  Monsieur, 
»  Par  salettreen  date  du9juin  1852,  M.  le  préfet  m'informe  que,d'après 
l'invitation  de  Mgr  l'évêque,  il  est  dans  l'intention  d'assister  en  costume  h 
la  procession  solennelle  de  la  Fête-Dieu. 

»  Il  verrait  avec  satisfaction  que  la  mairie,  ainsi  que  le  corps  munici- 
pal, voulussent  s'y  rendre  également,  en  faisant  observer,  toutefois,  que 
cette  invitation  n'a  pas  un  caractère  obligatoire. 

»  L'administration  se  dispose  à  accompagner  M.  le  préfet,  et  j'ai  l'hon- 
neur de  vous  prévenir  que  je  convoque,  en  conséquence,  le  corp.s  munici- 
pal pour  dimanche  prochain  13  juin  1852,  à  dix  heures  très  précises,  à 
l'hôtel-de-ville. 

»  Agréez,  monsieur,  etc. 

»  Le  ])remier  adjoint,  faisant  les  fonctions  de  maire, 
»  Si(jné  :  E.-G.  tkencheven.  » 


LES  PROCESSIONS.  677 

Si  des  préfets  assistent  en  costume  aux  processions  et 
que  d'autres  préfets  n'y  assistent  pas,  que  penscra-t-on  de 
ces  derniers  '?  Si  tels  conseils  municipaux  se  rendent  aux 
•convocations  du  préfet  et  que  tels  autres  conseils  munici- 
paux ne  s'y  rendent  pas,  les  rapports  administratifs  av^ec 
ceux-ci  n'en  ressentiront-ils  pas  le  contre-coup  ? 

L'erreur  invétérée  de  la  France  est  de  vouloir  concilier 
ce  qui  est  inconciliable,  d'admettre  la  liberté  où  il  faut  l'ex- 
clure, et  de  l'exclure  où  elle  doit  exister  seule  !  Toujours  la 
même  erreur  menant  toujours  au  même  abîme  ! 

Vouloir  que  ce  qui  est  libre  soit  officiel,  ou  que  ce  qui  est 
officiel  soit  libre,  c'est  vouloir  l'impossible,  c'est  vouloir  que 
ce  qui  est  général  soit  spécial,  que  ce  qui  est  privé  soit 
public  ! 

On  a  vu  où  la  liberté  réglementée  de  la  presse,  réclamée 
à  outrance  par  VAssemblée  nationale  et  le  Constitutionnel, 
a  conduit  MM.  de  La  Valette  et  Granier  de  Cassagnac;  on 
verra  où  les  processions  conduiront  les  préfets  ,  les  maires 
et  les  fonctionnaires,  les  uns  y  assistant,  les  autres  n'y  as- 
sistant pas  ! 

Comment  n'y  a-t-il  pas  unanimité  d'avis  sur  ce  point  : 
que  l'Église  n'est  souveraine  que  sur  son  teri'itoire,  que  dès 
qu'elle  le  franchit  elle  est  sujette  de  l'autorité  locale  !  Ne 
vaut-il  pas  mieux  être  souverain  chez  soi  que  sujet  ailleurs? 

Celui  qui  s'exprime  ainsi  n'est  pas  suspect;  car  ce  n'est 
pas  dans  le  Voltaire-Touquet  qu'il  a  puisé  le  sentiment  qui 
le  fait  parler.  11  le  puise  dans  la  certitude  acquise  que  toute 
réaction  en  amène  inévitablement  une  autre. 


AUX  JOURNAUX  FRANÇAIS. 


29  juin  18.52. 

«  Les  sessions  ordinaires  du  Corps  législatif  durent  trois 
mois.  » 

Ainsi  s'exprime  l'article  41  de  la  Constitution  du  14  jan- 
vier 1852. 

Aux  termes  de  cet  article,  la  session  législative,  qui  avait 
été  ouverte  le  29  mars,  a  été  close  le  28  juin. 

Pendant  les  neuf  mois  qui  vont  s'écouler  d'une  session  à 
l'autre,  de  grands  travaux  publics,  les  uns  décrétés  par  le 
Pouvoir  constituant,  les  autres  volés  par  les  Pouvoirs  con- 
stitués, vont  s'exécuter  avec  toute  la  vigueur  d'impulsion 
qui  leur  a  été  donnée. 

Le  gouvernement,  il  faut  lui  rendre  cette  justice,  n'a 
rien  négligé  pour  occuper  les  bras  ;  c'est  à  la  presse  à  ne 
rien  négliger,  à  son  tour,  pour  occuper  les  têtes. 

Précisément  parce  qu'elle  ne  peut  se  soustraire  à  la  dé- 
fiance de  la  loi  qu'en  s'élevant  au  dessus  de  l'esprit  départi, 
jamais  peut-être  conditions  plus  propices,  en  même  temps 
que  nécessités  plus  impérieuses,  ne  se  seront  réunies  pour 
que  la  presse  approfondisse  les  questions  qu'elle  se  conten- 
tait d'effleurer  ou  qu'elle  s'était  habituée  h  ajourner. 

Elle  discutait  tout  et  n'étudiait  rien  ;  elle  va  être  obligée 
d'étudier  tout. 

Or,  étudier  conduit  souvent  beaucoup  plus  loin  qu'on  ne 


AUX  JOUUNAUX  FRANÇAIS.  679 

pouvait  le  prévoir;  on  sait,  en  effet,  d'où  l'on  paii^  maison 
ne  sait  pas  où  l'on  arrivera. 

La  discussion  divisait  les  journaux;  l'étude  les  rappro- 
chera. 

Le  règne  de  la  Tradition  a  fini  le  3  septembre  1791,  jour 
où  fut  promulguée,  en  France,  la  première  Constitution  ;  ce 
jour-là  le  règne  de  l'Expérience  a  commencé  ;  voilà  soixante- 
et-un  ans  qu'il  dure. 

Royauté  constitutionnelle,  République,  Directoire,  Con- 
sulat, Consulat  à  vie.  Empire,  Restauration  de  1814,  Monar- 
chie de  1830,  République  constitutionnelle.  République  per- 
sonnelle, ne  sont  que  des  formes  diverses  et  successives  de 
la  même  expérience  commencée  le  3  septembre  1791. 

Le  droit  d'aînesse  et  de  masculinité  était  l'axe  sur  lequel 
tournait  l'ancienne  société  monarchique  et  aristocratique. 
Cet  axe  a  été  brisé;  aussi  tous  les  efforts  que  tente  l'an- 
cienne société  pour  se  replacer  en  équilibre  et  reprendre 
son  mouvement  de  rotation  sont-ils  vains  ;  elle  ne  se  relève 
avec  effort  que  pour  retomber  avec  éclat.  Ou  il  faut  renon- 
cer à  la  prétention  de  le  relever,  ou  il  faut  rétablir  le  droit 
d'aînesse  tel  qu'il  existait.  Ce  qu'on  expérimente  depuis 
soixante  ans  est  aussi  insensé  qu'il  serait  insensé  de  vou- 
loir rendre  la  vie  à  un  corps  décapité  en  y  plaçant  une  autre 
tête  fraîchement  tombée. 

L'égahté  des  partages  dans  les  successions  a  donné  la 
naissance  à  une  société  nouvelle;  mais  cette  société  nou- 
velle est  aussi  incompatible  avec  l'ancienne  forme  de  gou- 
vernement monarchique  et  aristocratique,  que  l'ancienne 
forme  politique  est  elle-même  incompatible  avec  le  nouveau 
régime  civil. 

Voilà  ce  dont  la  presse  acquerra  la  conviction  lorsqu'elle 
plongera  par  l'étude  au  fond  des  questions  au  lieu  de  flot- 
ter à  leur  surface.  Alors  elle  ne  perdra  plus  son  temps  à  es- 
sayer de  coller  une  vieille  forme  de  gouvernement  sur  une 
jeune  société,  une  vieille  tête  sur  un  jeune  corps. 

Alors  elle  sortira  du  monde  imaginaire  pour  entrer  dans 
le  monde  réel,  et  ne  croira  plus  qu'il  soit  possible  de  com- 


680  185«. 

poser  un  peuple  par  moitiés  égales  de  monarchie  et  de  dé- 
mocratie, d'autorité  et  de  liberté.  Les  Sirènes  et  les  Tritons 
n'ont  existé  que  dans  la  fable  :  qui  a  jamais  vu  un  être  vi- 
vant qui  fût  une  femme  par  la  moitié  du  corps  et  par  l'autre 
moitié  du  corps  un  poisson?  Eh  bien!  un  peuple  souve- 
rain et  svjet,  un  peuple  déléguant  et  conservant  sa  souve- 
raineté, est  une  création  qui  appartient  au  même  ordre  de 
conception.  C'est  de  l'idéal  d'écoliers.  Cette  méprise  dans 
laquelle  la  presse  est  généralement  tombée  s'explique  par 
l'opiniâtreté  des  impressions  de  collège.  Au  lieu  de  prendre 
le  chemin  de  la  politique,  elle  a  continué,  sans  s'en  aper- 
cevoir, à  marcher  dans  la  voie  de  la  mythologie.  Mais  c'est 
là  une  méprise  à  laquelle  il  est  impossible  que  la  presse  ne 
soit  pas  bientôt  arrachée  par  l'évidence. 

Aussitôt  que  cette  méprise  aura  cessé  d'exister,  les  ques- 
tions sérieuses  se  poseront  sérieusement,  et  la  discussion 
qui  ne  portait  pas  de  fruits  en  portera  abondamment. 

Mais  aucune  question  de  quelque  importance,  —  ques- 
tion d'enseignement,  question  de  constitution  de  la  com- 
mune, question  de  réforme  de  l'impôt,  question  de  réduc- 
tion du  budget,  question  de  simplihcation  administrative, 
question  de  crédit  foncier,  question  de  capitalisation  de  l'é- 
pargne collective,  question  du  maintien  ou  de  la  suppres- 
sion de  l'assistance  publique,  etc.,  etc.,  —  ne  pourra  se  ré- 
soudre avant  que  cette  puérile  méprise  ail  été  effacée. 

Journaux  que  mine  l'inconséquence  et  que  fortifierait  la 
logique,  journaux  qui  ne  voulez  pas  mourir  de  consomp- 
tion, journaux,  enfin,  qui  voulez  vivre,  soyez  ce  que  vous 
devez  être,  et  choisissez  entre  Tun  ou  l'autre  de  ces  deux 
camps  :  —  le  camp  de  ceux  qui,  voulant  l'ancienne  forme  de 
gouvernement,  doivent  vouloir  conséquemment  l'ancienne 
société,  fondée  sur  l'inégalité  des  partages  dans  les  succes- 
sions, l'inégalité  des  citoyens  devant  la  loi,  l'unité  d'un  culte 
exterminateur  etc.,  etc.,  et  le  camp  de  ceux  qui,  ne  voulant 
pas  de  la  résurrection  de  l'ancienne  société,  doivent  vouloir 
conséquemment  que  la  nouvelle  société  découvre  enfin  sa 
forme  définitive  de  gouvernemcnl.  f|uellc  qu'elle  doive  être. 


AUX  JOURNAUX  FRANÇAIS.  G8I 

Journaux,  vous  ne  pouvez  plus  (Mie  un  écho  :  soyez  donc 
une  voix  ou  soyez  le  silence  ! 

Journaux,  vous  ne  pouvez  plus  servir  d'instruments  aux 
partis;  servez  dune  d'araires  aux  progrès,  ou  rentrez  dans 
le  néant,  d'où  vous  a  fait  sortir  la  Révolution  de  1789! 

Le  Corps  législatif  a  clos  hier  sa  première  épreuve.  Au- 
jourd'hui la  vôtre  commence  ! 

Ah!  n'essayez  pas  pour  vous  y  soustraire  de  dire  que 
la  liberté  vous  manque-  «  rien  n'est  obstacle  qui  ne  soit 
moyen,  « 


1832. 


QU'EST-CE  QUE  LE  PEUPLE? 


I. 


F'-  juillet  1852. 

Le  Journal  des  Débats  a  jeté  dans  la  discussion  éteinte 
celte  question  refroidie  :  qu'est-ce  que  le  peuple? 

Mais  M.  Saint-Marc  a  trouvé  son  maître  dans  M.  Saint- 
Albin  !  M.  Saint-Marc  et  le  Journal  des  Débats  sont  de  la  fa- 
mille des  Tritons  :  tête  de  roi  et  queue  de  peuple  ;  par  le 
haut  du  corps,  apôtres  monarchiques,  et  par  le  bas  du 
corps,  complices  révolutionnaires  ;  en  résumé,  ni  hommes 
ni  poissons;  goguenardant  le  suffrage  universel  et  prô- 
nant le  cens  électoral  ;  repoussant  la  souveraineté  du 
nombre  quand  elle  est  l'universalité  et  l'admettant  quand 
elle  est  la  minorité  !  Aussi  faut-il  voir  comment  M.  Saint- 
Marc  et  le  Journal  des  Débats  sont  étrillés  par  M.  Saint- 
Albin  et  V Assemblée  nationale  : 

«  Comment  peut-on,  presque  dans  la  même  ligne,  protester  contre  les 
docteurs  du  droit  divin  et  contre  les  modernes,  qui  ont  voulu  à  toute 
force  mettre  le  droit  sur  la  terre?  Aussi  arrive-t-on  à  cette  conclusion  : 
«  La  souveraineté  sur  la  terre  n'est  qu'une  audacieuse  et  périssable  usur- 
»  pation.»Piperie  de  mot.  La  souveraineté  sur  la  terre  est  une  usurpation, 
si  l'homme  se  croit  souverain  pour  son  propre  compte  ;  mais  si  l'homme 
se  rappelle  qu'il  a  été  établi  souverain  par  Dieu  ,  c'est  une  délégation,  et 
l'exercice  de  l'autorité  est  légitime.  Le  père  lui-même  n'a  pas  un  autre 
pouvoir  sui'  son  enfant.  Bossuet  dit  bien  aussi  :  «  Dieu  est  le  vrai  roi.  » 


QU'EST-CE  QUE  LE  PEUPLE?  683 

{Politique  tirée  de  V Ecriture,  liv.  II,  art.  l"",  Ir»  proposition.)  Mais  il  ajoute 
presque  aussitôt  :  a  C'est  lui  qui  établit  les  rois.  »  (2°  proposition.) 

A  la  bonne  heure  !  Voilà  du  pur  droit  divin,  et  nous  ne 
pouvons  qu'applaudir  à  ce  langage,  qui  est  le  désaveu  de 
toutes  les  doctrines  révolutionnaires  professées  pendant 
dix-huit  ans  à  la  tribune  par  M.  Guizot!  L'illustre  orateur 
avait  donc  tort  contre  nous,  en  1844  ,  quand  il  appliquait  le 
fer  chaud  sur  l'épaule  des  légitimistes,  à  leur  retour  de 
Belgrav^e-Square,  vigoureusement  assisté  dans  cette  œuvre 
par  M.  Saint-Marc  Girardin,  qui  s'exprimait  ainsi: 

M.  SAINT-MARC  GIRARDIN  :  <x  Cette  tentative,  faite  au  nom  d'un  droit 
héréditaire  solennement  aboli  par  l'acte  de  la  volonté  nationale  en  1830, 
cette  tentative,  nous  l'avons  qualifiée  de  manifestation  coupable,  parce 
que  la  commission  a  vu  là  une  pensée  de  contre-révolution.  La  commis- 
sion ne  pouvait  qualifier  autrement  ce  qui  s'est  passé  à  Londres  sans,  j'ose 
le  dire,  abjurer  la  conscience  du  droit  qui  a-  été  exercé  en  1830,  et  sans 
désavouer  la  révolution  de  juillet.  » 

Ainsi  parlait  en  1844,1e  15  janvier,  M.  Saint-Marc  Girar- 
din, glorifiant  à  la  fois  la  Révolution  de  1830,  qui  avait  ren- 
versé la  Royauté  de  987,  et  la  Royauté  du  9  août,  qui  avait 
renversé  la  Révolution  du  29  juillet  ;  ainsi  ne  parle  plus 
M.  Guizot  ;  en  1852  M.  Saint-Marc  Girardin  est  resté  plus 
ou  moins  Triton,  mais  M.  Guizot  a  renoncé  définitivement 
au  rôle  de  Sirène;  il  ne  croit  plus  qu'au  droit  des  rois, 
ce  droit  leur  venant  de  Dieu.  Après  une  telle  conversion, 
il  ne  faut  désespérer  d'aucune.  M.  Saint-Marc  Girardin  ne 
peut  tarder  à  être  converti  par  M.  Saint-Albin  ,  et  le 
Journal  des  Débats  ne  peut  manquer  d'être  prochainement 
remorqué  par  V Assemblée  nationale. 

C'est  ce  que  nous  souhaitons. 

Nous  souhaitons  qu'il  se  forme  deux  camps  bien  dis- 
tincts. 

D'un  côté,  ceux  qui,  d'accord  avec  V Assemblée  nationale, 
répondent  à  cette  question  :  qu'est-ce  que  le  peuple  ? 

—  Rien. 

De  l'autre  côté,  ceux  qui,  d'accord  avec  la  Presse,  répon^ 
dent  à  cette  question  :  qu'est-ce  que  le  peuple  ? 


684  1858. 

—  Tout. 

Oui,  nous  le  répétons  :  Tout.  Est-ce  que  l'unité  peut  exis- 
ter moins  une  de  ses  fractions? 

Nous  ne  savons  si  M.  Chapuys-Montlaville,  aujourd'hui 
préfet,  pense  encore  ce  qu'il  écrivait  en  1839,  quand  il  était 
député  ;  mais  ce  qu'il  écrivait  alors,  nous  le  pensons  encore 
aujourd'hui. 

Il  écrivait  ce  qu'on  va  lire  en  tête  d'une  nouvelle  édition 
de  Siéyès  :  qu'est-ce  que  le  tiers-état  ? 

«  Son  titre  dit  beaucoup  ;  il  n'est  ni  insignifiant  ni  banal,  et  ne  ren- 
ferme pas  une  généralité  indécise  ;  il  relève,  agrandit  une  idée  ;  il  est  la 
substance  de  l'écrit  ;  c'est  le  pamphlet  concentré  ;  il  pose  un  principe,  an- 
nonce une  ère  nouvelle,  jette  un  défi  à  la  monarchie  féodale  et  à  l'aristo- 
cratie ;  place  les  deux  camps  en  face  l'un  de  l'autre ,  dresse  ostensible- 
ment les  deux  bannièi-es,  engage  le  combat  et  dit  à  l'avance  quelle  en  sera 
l'issue. 

»  Qu'est-ce  que  le  Tiers-État  ?  tout.  -- 

»  Jusqu'à  ce  jour,  le  Tiers-État  n'avait  vécu  qu'au  profit  des  deux  or- 
dres privilégiés,  et  leur  avait  été  inférieur,  soumis,  obéissant.  Il  n'était 
pas  vêtu  des  mêmes  étoflfes  -,  il  n'avait  pas  les  mêmes  sièges  ;  on  dénom- 
mait ses  membres  d'une  façon  cavalière  ;  on  ne  lui  demandait  son  avis  que 
pour  la  forme  ;  le  clergé  et  la  noblesse  le  regardaient  d'en  haut,  et  se  con- 
certaient entre  eux  pour  le  contenir  dans  cette  basse  région,  oùil  n'osait  ni 
s'agiter  ni  se  plaindre. 

»  Aujourd  hui,  tout  est  changé  :  le  Tiers,,  dégagé  de  ses  liens,  quitte  hi 
place  qui  lui  a  été  assignée  pour  monter  à  celle  qui  lui  est  due.  Qui  donc 
produit  cette  révolution  soudaine  ?  Quelle  cause  frappe  et  abat  les  pieds 
d'argile  du  colosse  féodal?  Est-ce  une  force  nouvelle  qui  surgit  et  qu'il  a 
appelée  à  son  aide  ?  Eh  non!  seulement,  sa  force  propre  lui  est  révélée.  La 
vérité  se  manifeste,  et  chacun  s'étonne  de  n'avoir  pas  jusqu'alors  senti  sa 
force  et  compris  son  droit. 

»  Jamais  peut-être  service  plus  réel  n'avait  été  rendu  à  une  nation  par 
un  homme!  » 

Nous  pensons  que,  sous  le  régime  de  la  paix,  rien  de 
grand,  rien  de  durable  ne  peut  s'entreprendre  ni  se  fonder 
si  le  peuple  n'est  pas  tout,  si  un  autre  intérêt  que  le  sien 
peut  prévaloir  et  prévaut  ;  mais  est-ce  à  dire  que  le  peuple 
ait  le  droit  de  se  conduii'e  en  lyran  et  de  placer  l'erreur  au 
dessus  de  la  science,  la  violence  au  dessus  de  la  justice? 
Non.  le  seul  droil  (jui  a[)[)arlicnl    au  icuple,  c'est  de  choi- 


QU'EST-CE  QUE  LE  PEUPLE  ?  685 

sir  radministrateur  responsable  de  la  chose  indivise,  le  dé- 
positaire dé  la  puissance  publique  instituée  à  l'effet  de 
maintenir  entre  tous  la  loi  niatliéniatiquement  morale  de 
la  réciprocité. 

Ainsi  se  résout  de  la  manière  la  plus  simple  la  question 
laissée  indécise  en  ces  termes  par  Aristote  : 

((  C'est  un  grand  problème  de  savoir  à  qui  doit  appartenir  la  souverai- 
neté dans  l'État;  ce  ne  peut  être  ou  qu'à  la  majorité,  ou  aux  riches,  ou 
aux  pauvres,  ou  aux  gens  de  bien,  ou  à  un  seul  individu  supérieur  par  ses 
talents,  ou  à  un  tyran.  L'embarras  est  égal  de  toutes  parts.  » 

11  n'y  a  qu'à  séparer  ce  qui  est  indivis  de  ce  qui  est  in- 
dividuel, ce  qui  est  indivisible  de  ce  qui  est  divisible,  ce 
qui  est  public  de  ce  qui  est  privé,  ce  qui  est  impersonnel 
de  ce  qui  est  personnel.  Est-ce  donc  difficile  ? 

Pourquoi  donc  les  journaux  qui  s'intitulaient  conserva- 
teurs sont-ils  si  mornes?  Pourquoi  donc  ne  disent-ils  rien? 
En  quoi  donc  le  régime  actuel  les  gêne-t-il?  I!  les  a  débar- 
rassés de  leurs  plus  véhéments  contradicteurs,  il  les  a  dé- 
barrassés du  Représentant  du  Peuple^  du  National,  de  la 
République,  etc.,  etc.;  et  leur  a  laissé  toute  liberté  d'expo- 
ser leurs  idées  et  leurs  doctrines.  Que  n'en  usent-ils  donc? 

Avant  que  le  régime  de  la  force  ne  l'eût  complètement 
emporté,  il  n'y  avait  pas  d'éloges  que  ces  journaux  n'en 
fissent  tous  les  matins,  et  maintenant  que  ce  régime  a 
triomphé,  on  les  prendrait  plutôt  pour  des  vaincus  que 
des  vainqueurs.  Est-ce  modestie  ?  Est-ce  mécompte  ?  Vain- 
queurs qui  baissez  la  tête,  relevez-la  donc  ;  ce  serait  à  nous 
qui  la  relevoiîs  à  la  baisser  I 

Oui,  à  nous  qui  avons  toujours  nié  l'impuissance  de  la 
force  et  affirmé  la  puissance  de  la  liberté,  tandis  que  vous 
proclamiez  le  contraire. 

Il  est  vrai  qu'en  affirmant  l'impuissance  de  la  force,  nous 
étions  les  échos  : 

Du  premier  consul,  s'exprimant  ainsi  dans  la  séance  du 
conseil  d'État  du  14  floréal  an  X  (4  mai  1802),  en  réponse 
au  général  Mathieu  Dumas,  qui  voulait  que  la  Légion- 
d'Honneur  fût  exclusivement  réservée  aux  militaires  : 


686  t85t. 

a  Dans  tous  les  pays,  la  force  cède  aux  qualités  civiles,  les  baïonnettes 
se  baissent  devant  le  prêtre  qui  parle  au  nom  du  ciel,  et  devant  l'homme 
qui  impose  par  sa  science.  J'ai  prédit,  à  des  militaires  qui  avaient  quel- 
ques scrupules  ,  que  jamais  le  gouvernement  militaire  ne  prendrait  en 
France,  à  moins  que  la  nation  ne  fût  abrutie  par  cinquante  ans  d'igno- 
rance. Toutes  les  tentatives  échoueront,  et  leurs  auteurs  en  seront  victi- 
mes. —  Ce  n'est  pas  comme  général  que  je  gouverne,  mais  parce  que  la 
nation  croit  que  j'ai  les  qualités  civiles  propres  au  gouvernement  ;  si  elle 
n'avait  pas  cette  opinion,  le  gouvernement  ne  se  soutiendrait  pas.  Je  sa- 
vais ce  que  je  faisais  lorsque,  général  d'armée,  je  prenais  la  qualité  de 
membre  de  l'Institut  ;  j'étais  sûr  d'être  compris,  même  parle  dernier  tam- 
bour. Il  ne  faut  pas  raisonner  des  siècles  de  barbarie  aux  temps  actuels  ; 
nous  sommes  trente  millions  d'hommes  réunis  par  les  lumières,  la  pro- 
priété et  le  commerce  ;  trois  ou  quati-e  cent  mille  militaires  ne  sont  rien 
auprès  de  cette  masse.  Outre  que  le  général  ne  commande  que  par  les  qua- 
lités civiles,  lorsqu'il  n'est  plus  en  fonctions,  il  rentre  dans  l'ordre  civil. 
Les  soldats  eux-mêmes  ne  sont  que  les  enfants  des  citoyens.  L'armée,  c'est 
la  nation.  Si  l'on  considérait  le  militaire  abstraction  faite  de  tous  ses  rap- 
ports, on  se  convaincrait  qu'il  ne  connaît  pas  d'autre  loi  que  la  force,  qu'il 
rapporte  tout  à  lui,  qu'il  ne  voit  que  lui.  L'homme  civil,  au  contraire,  ne 
voit  que  le  bien  général.  Le  propre  des  militaires  est  de  tout  vouloir  des- 
potiquement;  celui  de  l'homme  civil  est  de  tout  soumettre  àla  discussion, 
à  la  vérité,  à  la  raison;  elles  sont  souvent  trompeuses  ;  cependant  la  dis- 
cussion produit  la  lumière.  Si  l'on  distinguait  les  hommes  en  militaires  et 
en  civils,  on  établirait  deux  ordres,  tandis  qu'il  n'y  a  qu'une  nation.  » 
(THiBAUDEAU,  Mémoires  sur  le  consulat,  de  1799  à  1804.) 

De  M.  Guizot,  expliquant  dans'  ses  Essais  sur  VHistoire 
de  France,  comment  mourut  la  société  de  Rome  et  condam- 
nant ainsi  le  despotisme  : 

«  Depuis  Septime-Sévère,  le  pouvoir  central  tombait  en  ruine  dans  l'em- 
pire romain  ;  ses  forces  diminuaient  en  même  temps  que  croissaient  ses 
charges  et  ses  dangers.  Cette  situation  imposait  au  despotisme  des  char- 
ges immenses.  Pour  se  créer  des  ressources,  il  fut  contraint  de  créer  une 
machine  administrative  capable  de  porter  partout  son  action,  et  qui  de- 
vint elle-même  une  charge  nouvelle.  Le  système  de  gouvernement  n'avait 
d'autre  objet  que  d'étendre  sur  la  société  un  réseau  de  fonctionnaires,  sans 
cesse  occupés  à  en  extraire  des  richesses  et  des  forces  pour  aller  ensuite 
les  déposer  entre  les  mains  de  l'empereur. . .  Les  soldats,  seule  force.  . . 
et  force  d'autant  plus  périlleuse  elle-même  qu'il  fallait  l'étendre  et  lui  ac- 
corder chaque  jour  davantage.  Le  despotisme  a  ce  vice,  entre  mille  autres, 
que  son  exigence  croît  dans  la  même  proportion  que  décroissent  ses 
moyens.  Plus  il  s'affaiblit,  plus  il  a  besoin  d'exagérer.  Plus  il  s'appauvrit, 
plus  il  faut  qu'il  dépense.  . .  La  société,  hommes  et  choses,  n'est  dans  ses 


QU'EST-CE  QUE  LE  PEUPLE?  G87 

mains  qu'une  matière  morte  et  circonscrite  qu'il  dépense  pour  se  soutenir, 
et  dans  laquelle  il  est  contraint  de  pénétrer  d'autant  plus  avant  qu'elle  est 
déjà  plus  épuisée,  et  qu'il  est  lui-même  plus  près  de  tout  perdre.  Il 
faut  bien  dater  les  révolutions  du  jour  où  elles  éclatent  ;  c'est  la  seuleépo- 
que  précise  qu'on  puisse  leur  assigner  ;  mais  ce  n'est  pas  celle  où  elles  s'o- 
pèrent. Les  secousses  qu'on  appelle  des  révolutions  sont  bien  moins  les 
symptômes  de  ce  qui  commence  que  la  déclaration  de  ce  qui  s'est  passé. 
Que  deviendrait  le  despotisme,  dès  qu'il  ne  possède  pas  absolument  la  so- 
ciété? S'il  ne  règne  partout,  il  n'est  nulle  part...  La  plus  petite  liberté, 
s'il  la  laisse  vivre,  a  de  quoi  le  frapper  de  mort.  » 

De  M.  Rossi,  écrivant  dans  sa  Théorie  du  droit  pénal  : 

«  La  tyrannie  populaire  s'étant  emparée  des  mots  de  salut  public  et  de 
bien  du  peuple,  etc.,  d'autres  tyrannies  les  ont  rayés  de  leur  protocole,  et 
c'est  l'expression  d'ordre  social  qui  a  eu  l'honneur  de  les  remplacer.  L'or- 
dre social,  comme  jadis  le  salut  public,  a  été  considéré  comme  quelque 
chose  en  soi,  comme  un  être  à  part  tout  à  fait  indépendant  des  membres 
de  la  société,  qu'on  a  vexés,  tourmentés,  pour  le  bien  de  l'ordre  social  qui 
devait  les  protéger.  » 

De  M.  de  Montalembert,  disant  en  1833  : 

«  Nous  savons  qu'on  a  tenté  d'ériger  en  maxime  philosophique  cette 
union  nécessaire  de  la  justice  et  de  la  victoire  ;  nous  savons  qu'elle  a  été 
insinuée  du  haut  des  chaires  académiques  dans  l'âme  de  la  jeunesse,  et 
que,  parmi  nos  grands  politiques  du  jour,  elle  trouve  sans  cesse  des  échos 
plus  ou  moins  courageux  :  c'est  pour  cela  même  que  nous  éprouvons  un 
impérieux  besoin  de  protester  contre  cette  apothéose  de  la  force,  contre  ce 
démenti  insolent  donné  à  l'instinct  et  à  la  conscience  des  races  humaines. 
Qui  ne  serait  tenté,  au  contraire,  de  répudier  la  victoire  et  ses  sentences, 
de  la  mépriser  même,  aujourd'hui  où  toutes  les  causes  qu'elle  couronne 
sont  méprisables?  Ou  si,  par  hasard,  elle  plane  pendant  trois  jours  sur 
une  cause  noble  et  juste  (comme  en  juillet  1830),  c'est  pour  la  faire  con- 
duire solennellement  au  tombeau,  et  couvrir  un  roi  et  deux  chambres  du 
linceul  de  la  honte.  Oui,  il  faut  la  mépriser  au  siècle  où  nous  sommes, 
car  partout,  sauf  la  pauvre  et  récente  Belgique,  elle  a  consacré  le  triomphe 
de  la  force  sur  le  droit;  partout,  en  son  nom,  une  inexorable  oppression  a 
pesé  sur  les  peuples  ;  partout  le  lâche  a  trôné  sur  le  brave,  le  plus  vil  sur 
le  plus  noble,  le  cœur  esclave  sur  le  cœur  libre,  et  l'on  a  vu,  grâce  à  elle, 
s'accroupir  comme  des  vampires,  sur  leur  proie,  la  Russie  sur  la  Pologne, 
la  Prusse  sur  le  Rhin,  la  Diète  de  Francfort  sur  l'Allemagne ,  l'Angle- 
terre sur  l'Irlande,  l'Autriche  sur  l'Italie  ,  et  le  juste-milieu  sur  la 
France.  » 

De  Fénelon  : 

a  La  force  ne  peut  iaraais  persuader  les  hommes  ;  elle  ne  fait  que  des 
hypocrites.  » 


G88  185«. 

De  Chateaubriand  : 

«  Tout  dégénère,  même  la  tyrannie;  des  tyrans  actifs  on  arrive  atix  ty- 
rans fainéants.  » 

De  M.  Gustave  de  Beaumont  : 

«  Toutes  vos  rigueurs  pour  rétablir  l'ordre  et  la  paix  seront  stériles, 
parce  que  l'ordre  que  vous  prétendez  faire  régner  est  la  discorde  même, 
parce  que  la  paix  que  vous  voulez  établir  est  une  violence  et  une  oppres- 
sion ;  cette  violence,  cette  oppression ,  ce  désordre  ont  amené  un  état  de 
guerre,  et  cet  état  de  guerre  sociale  n'est  pas  entre  l'honnête  homme  et  le 
malfaiteur,  entre  l'homme  laborieux  et  le  fainéant,  entre  celui  qui  gagne 
sa  vie  et  celui  qui  vole  ;  elle  est  entre  le  riche  et  le  pauvre,  entre  le  maître 
et  l'esclave,  entre  le  propriétaire  et  le  fermier;  et  cette  guerre  a  éclaté 
parce  que  l'égoïsme  du  riche  a  été  poussé  à  un  excès  qui  devait  révolter  le 
pauvre.  » 

De  M.  Michel  Chevalier  : 

«  Les  hommes  qui  sont  partisans  obstinés  des  grandes  armées  et  des 
grandes  flottes  ont  beau  avoir  la  bouche  pleine  du  nom  de  liberté,  ce  sont 
les  complices  ou  les  dupes  des  plus  grands  ennemis  que  la  France  ait  ja- 
mais eus.  » 

Etc.,  etc.,  etc. 

Il  est  vrai  qu'en  affirmant  la  puissance  de  la  liberté, nous 
étions  les  échos  : 
De  Tempereur  à  Sainte-Hélène  : 

o  Dites  à  mon  fils. . .  qu'il  donne  à  la  nation  autant  de  liberté  que  je 
lui  ai  donné  d'égalité.  » 

De  M.  L.-N.  Bonaparte  : 

H  La  liberté  est  comme  un  fleuve  ;  pour  qu'elle  apporte  l'abondance  et 
non  la  dévastation,  il  faut  qu'on  lui  creuse  un  lit  large  et  pi-ofond.  Si, 
dans  son  cours  régulier  et  majestueux,  elle  reste  dans  ses  limites  natu- 
relles, les  pays  qu'elle  traverse  bénissent  son  passage  ;  mais  si  elle  vient 
comme  un  torrent  qui  déborde,  on  la  regarde  comme  le  plus  terrible  des 
fléaux;  elle  éveille  toutes  les  haines,  et  l'on  voit  alors  des  hommes, 
dans  leur  prévention,  repousser  la  liberté  parce  qu'elle  détruit,  comme 
si  l'on  devait  bannir  le  feu  parce  qu'il  brûle  et  l'eau  parce  qu'elle  inonde.  » 

De  Montesquieu  : 

«  Les  dieux,  qui  ont  donné  à  la  plupart  des  hommes  une  lâche  ambi- 
tion, ont  attaché  à  la  liberté  presque  autant  de  malheurs  qu'à  la  servi- 
tude ;  mais  quelque  doive  être  le  prix  de   cette  noble  liberté,  il  faut  bien 


QU'EST-CE  QUE  LE  PEUPLE?  G89 

le  payer  aux  dieux.  La  mer  engloutit  les  vaisseaux,  elle   submerge  des 
pays  entiers,  et  pourtant  elle  est  utile  aux  humains.  » 

De  Machiavel  : 

«  Sous  un  gouvernement  libre,  il  importe  de  faciliter  l'explosion  des 
ferments  internes  qui  agitent  les  populations.  Si  ces  ferments  ne  trouvent 
point  à  s'exhaler,  ils  s'accumulent  jusqu'à  ce  que, par  des  moyens  extraor- 
dinaires et  violents,  ils  renversent  entièrement  l'Etat.  Rien,  au  contraire, 
ne  rendra  une  république  ferme  et  assurée  comme  de  donner  aux  passions 
politiques  une  issue  régulière  et  prescrite  par  loi.  C'est  ce  que  démon- 
trent de  nombreux  exemples,  et  notamment  celui  que  Tite-Live  rapporte 
de  Coriolan.  » 

De  Locke  : 

«  Il  n'existe  aucune  vérité  qui  ne  puisse  conduire  à  l'erreur,  aucun  re- 
mède qui  ne  puisse  devenir  du  poison  ;  il  n'est  aucun  des  dons  de  la  divi- 
nité dont  nous  puissions  faii-e  usage  si  l'abus,  qui  on  est  possible,  pouvait 
nous  en  priver.  On  n'aurait  pas  dû  publier  les  Évangiles,  car,  bien  qu'ils 
soient  le  fondement  de  toutes  les  obligations  morales  qui  unissent  les 
hommes,  cependant,  la  connaissance  imparfaite  et  l'étude  mal  conçue  de 
ces  saiutes  paroles  a  conduit  beaucoup  d'hommes  à  la  folie  ;  les  armes 
nécessaires  à  la  défense  peuvent  servir  à  la  vengeance  et  au  meurtre;  le 
feu,  qui  nous  réchauffe,  peut  nous  incendier;  les  médicaments  qui  nous 
guérissent  peuvent  nous  donner  la  mort.  Enfin,  on  ne  pourrait  éclairer 
les  hommes  sur  aucun  point  de  gouvernement  ;  on  ne  pourrait  profiter 
d'aucune  des  leçons  de  l'histoire,  si  les  excès  auxquels  peuvent  porter  les 
faux  raisonnements  étaient  toujours  donnés  comme  un  motif  pour  interdire 
la  pensée.  » 

De  Benjamin  Constant  : 

«  Si  vous  voulez  établir  la  liberté  au  moyen  du  despotisme,  le  fond  vous 
échappera  toujours.  Dans  un  système  de  liberté,  un  seul  fait  de  despo- 
tisme détruit  tout  le  système,  comme,  en  comptabilité,  uue  erreur  d'un 
centime  détruit  tous  les  comptes.  » 

De  M"«  de  Staël  : 

«  Le  sophisme  des  ennemis  Je  la  raison  humaine,  c'est  qu'ils  veulent 
qu'un  peuple  possède  les  vertus  de  la  vraie  liberté  avant  de  l'avoir  obte- 
nue; tandis  qu'il  ne  peut  obtenir  ces  vertus  qu'après  avoir  joui  de  la  li- 
berté, puisque  l'effet  ne  saurait  précéder  la  cause.  La  première  qualité 
d'une  nation  qui  commence  à  se  lasser  des  gouvernements  exclusifs  et  ar- 
bitraires, c'est  l'énergie.  Les  autres  vertus  ne  peuvent  être  que  le  résultat 
graduel  d'institutions  qui  aient  duré  assez  longtemps  pour  former  l'esprit 
]iublic.  En  général,  dans  un  pays  où  il  n'y  a  point  de  liberté,  il  ne  se 
trouve  d'énergie  que  parmi  les  factieux.  Jlais,  dans  un  pays  libre,  l'appui 
X.  44 


690  tS5« 

de  la  loi  et  le  sentiment  de  la  justice  rendent  la  résistance  des  amis  de 
l'ordre  et  de  la  vraie  liberté  tout  aussi  forte  que  pourrait  l'être  l'attaque  des 
anarchistes.  » 

De  M.  de  Broglic  : 

«  Ce  droit  de  compter  soi-même  et  de  mesurer  son  obéissance  sur  la  jus- 
tice et  la  raison,  ce  droit  de  vivre  et  d'en  être  digne ,  c'est  notre  patri- 
moine à  tous  ;  c'est  l'apanage  de  l'homme  qui  est  sorti  libre  et  intelligent 
des  mains  de  son  créateur.  C'est  parce  qu'il  existe  imprescriptible,  inex- 
pugnable au  dedans  de  chacun  de  nous,  qu'il  existe  collectivement  dans  les 
sociétés  ;  l'honneur  de  notre  espèce  en  dépend.  » 

De  M.  Cousin  : 

«  Le  droit  naturel  repose  sur  un  seul  principe,  qui  est  la  sainteté  de  la 
liberté  de  l'homme.  Le  droit  naturel,  dans  ses  applications  aux  diverses 
relations  des  hommes  entre  eux  et  à  tous  les  actes  de  la  vie  sociale,  con- 
tient et  engendre  le  droit  civil.  Comme  en  réalité  le  seul  sujet  du  droit  ci- 
vil est  l'être  libre,  le  principe  qui  domine  le  droit  civil  tout  entier  est  le 
respect  de  la  liberté  ;  le  respect  de  la  liberté  s'appelle  la  justice.  La  justice 
confère  à  chacun  le  droit  de  faire  tout  ce  qu'il  veut,  sous  cette  réserve 
que  l'exercice  de  ce  droit  ne  porte  aucune  atteinte  à  l'exercice  du  droit 
d'autrui.  L'homme  qui,  pour  exercer  sa  liberté,  violerait  celle  d'un  autre, 
manquant  ainsi  à  la  loi  même  de  la  liberté,  se  rendrait  coupable.  C'est 
toujours  envers  la  liberté  qu'il  est  obligé,  que  cette  liberté  soit  la  sienne 
ou  celle  d'un  autre.  Taut  que  l'homme  use  de  sa  liberté  sans  nuire  à  la 
liberté  de  son  semblable,  il  est  en  paix  avec  lui-même  et  avec  les  autres. 
Mais  aussitôt  qu'il  entreprend  sur  des  libertés  égales  à  la  sienne,  il  les 
trouble  et  les  déshonore,  il  se  trouhle  et  se  déshonore  lui-même,  car  il 
porte  atteinte  au  principe  même  qui  fait  son  honneur  et  qui  est  son  titre 
au  respect  des  autres.  Une  loi  de  l'ordre  éternel  attache  la  misère  au 
crime,  et  le  bonheur  ou  du  moins  la  paix  à  la  vertu.  La  paix  est  le  fruit 
naturel  de  la  justice,  du  respect  que  les  hommes  se  portent  ou  doivent  se 
porter  les  uns  aux  autres,  à  ce  titre  qu'ils  sont  tous  égaux,  c'est-à-dire 
qu'ils  sont  tous  libres.  La  société  est  le  développement  régulier,  le  com- 
merce paisible  de  toutes  les  libertés  sous  la  protection  de  leurs  droits  ré- 
ciproques. La  société  n'est  pas  l'œuvre  des  hommes,  c'est  l'œuvre  même 
de  la  nature  des  choses.  Il  y  a  une  société  naturelle  et  légitime,  dont  tou- 
tes nos  sociétés  ne  sont  que  des  copies  plus  ou  moins  imparfaites.  A  cette 
société  correspond  un  gouvernement  tout  aussi  naturel,  tout  aussi  légitime 
envers  lequel  nous  sommes  ohligés,  qui  nous  défend  et  que  nous  devons 
défendre,  et  en  qui  nous  avons  le  devoir  de  placer  et  de  soutenir  la  force 
nécessaire  à  l'exercice  de  ses  fonctions.  Mais  la  force  qui  peut  servir  peut 
nuire  aussi.  L'art  social  n'est  ^utre  chose  que  l'art  d'organiser  le  gou- 
vernement de  manière  à  ce  qu'il  puisse  toujours  veiller  efficacement 
«  la  défense   des  institutions  protectrices  de  la  liberté,  sans  jamais  pou- 


QU'EST-CE  QUE  LE  PEUPLE?  G91 

voir  tourner  contre  ces  institutions  la  force  qui  lui  a  été  confiée  pour  les 
maintenir,  » 

De  M.  Rossi  : 

«  La  liberté  fait  promptement  oublier,  par  ses  bienfaits  et  par  la  vive 
impulsion  qu'elle  donne  à  la  puissance  humaine,  tout  ce  qu'elle  nous  a 
coûté  d'efforts  et  de  sacrifices.  » 

—  Mais  il  faut  s'entendre  sur  le  mot  liberté  ! 

Eh  bien!  nous  l'entendons  comme  l'entendait  Siéyès, 
la  définissant  ainsi  dans  la  Déclaration  des  droits  du  221  juil- 
let 1789  : 

«  Celui-là  est  libre  qui  a  l'assurance  de  n'être  point  inquiété  dans 
l'exercice  de  sa  propriété  personnelle  ni  dans  l'usage  de  sa  propriété 
réelle.  Ainsi,  tout  citoyen  a  le  droit  de  rester,  d'aller,  de  penser,  de  par- 
ler, d'écrire,  d'imprimer,  de  publier,  de  travailler,  de  produire,  de  garder, 
de  transporter,  d'échanger  et  de  consommer.  » 

Nous  ne  demandons  rien  de  plus  ;  mais  nous  ne  voulons 
rien  de  moins. 

Ce  que  nous  demandons  en  juillet  1852,  c'est  ce  qui  était 
demandé  en  juillet  1789  il  y  a  soixante-trois  ans  ! 


IL 


17  juillet  1852. 

Le  mot  d'ordre  donné  sur  toute  la  ligne  henriquinquiste 
est  de  paraître  s'occuper  du  peuple.  Le  peuple  compte  donc 
pour  quelque  chose?  Oh  !  la  veille  beaucoup,  le  lendemain 
peu.  Peine  perdue,  messieurs,  si  vous  espérez  que  le  peuple 
français  fera  jamais  une  révolution  pour  ramener  une 
royauté.  L'Union  prend  son  ton  le  plus  patelin  ,  c'est 
M.  de  Riancey  qui  tient  la  plume,  pour  s'apitoyer  en  ces 
termes  sur  les  grèves  d'ouvriers  : 

«  Les  grèves  d'ouvriers  se  multiplient  depuis  quelques  semaines,  et  cha- 
que jour  nous  annonce  qu'il  en  a  éclaté  quelqu'une  dans  un  nouveau  dé- 
partement. Ce  symptôme  est  grave,  et  il  convient  de  s'y  arrêter,  car  il 
dénote  un  malaise  sérieux  dans  les  classes  laborieuses,  et  il  peut  finir  par 


692  1858. 

altérer  l'ordre  et  la  sécurité  publique.  C'est  là,  pour  les  hommes  politi- 
ques, un  sujet  de  préoccupations  considérables.  Est-ce  un  état  normal,  sa- 
tisfaisant, juste,  que  celui  d'une  société  où  de  telles  crises  sont  à  crain- 
dre et  reviennent  presque  périodiquement?  N'y  a-t-il  rien  autre  chose  à 
faire,  pour  y  remédier,  que  d'appeler  la  force  armée  et  d'ouvrir  les  pri- 
sons? Et  si  ces  mesures  de  rigueur  deviennent  nécessaires,  si  la  cons- 
cience publique  les  exige  au  lendemain  du  désordre  et  de  la  violence,  ne 
serait-il  pas  mille  fois  plus  désirable  de  pouvoir  prévenir  le  mal  que  d'a- 
voir à  le  réprimer  ?  » 

Avant  M.  Henri  de  Riancey,  M.  Borryer,  plaidant  on 
1845  pour  les  ouvriers  charpentiers,  s'éîait  exprimé  en  ces 
termes  aux  applaudissements  redoublés  de  l'auditoire: 

«  Comment  1  quand  tout  participe  autour  de  vous  au  progrès  qui,  de- 
puis dix  ans,  a,  pour  ainsi  dire,  transformé  la  société;  quand  vous  agran- 
dissez tous  les  jours  votre  capitale;  quand  les  rues  étroites  disparaissent 
pour  faire  place  à  des  voies  luxueuses  et  magnifiques  ;  quand  la  prospé- 
rité étend  partout  ses  ailes  ;  quand  une  force  mystérieuse  double  les  facul- 
tés de  tous,  la  fortune  de  tous,  le  bien-être  du  pays  !  Quand  le  prix  des 
subsistances  augmente  ;  quand  l'embellisi^ement  continuel  des  maisons 
produit  nécessairement  l'augmentation  des  loyers  ;  quand  l'ouvrier  ne 
peut  plus  se  loger  à  des  prix  minimes  ;  quand  il  est  obligé  de  prendre 
sa  part  de  ce  mouvement  général,  d'en  profiter,  mais  aussi  de  le  subir, 
de  payer  ses  habitations,  ses  aliments,  ses  vêtements  plus  cher,  vous  ne 
voulez  pas  qu'il  trouve  son  salaire  actuel  insuffisant,  et  qu'il  réclame. . , 
quoi?. . ,  nne  misérable  augmentation  de  10  c.  pour  ses  sueurs  par  cha- 
que heure  de  travail  !  (Profonde  sensation.)  Et,  à  côté  de  cela,  vous  re- 
présentez-vous toutes  les  misères  sociales?  J'ai  voté  avec  la  Chambre  des 
députés  un  crédit  pour  l'émancipation  des  noirs  ;  mais  ne  savez-vous  pas 
que  nos  ouvriers  blancs  sont  beaucoup  moins  heureux  que  les  noirs  dont 
on  a  réglé  l'émancipation?  Et,  en  vérité,  je  comprends  qu'on  ait  parlé 
d'enrôler  des  prolétaires  français  pour  les  substituer  aux  noirs,  puisque 
les  assimiler  à  ces  derniers,  c'est  leur  donner  une  existence  supérieure  à 
celle  qu'ils  trouvent  en  France.  (Mouvement.)  Quand  le  génie  de  mon 
pays  lui  fait  créer  tant  de  prodiges,  quand  la  vapeur  s'apprête  à  sillonner 
la  France  en  tous  sens,  quand  les  efforts  de  la  mécanique  se  multiplient, 
quand  l'âme  de  la  patrie  s'en  va,  pour  ainsi  dire,  féconder  toutes  les  bran- 
ches du  commerce,  de  la  science  et  de  l'industrie,  en  communiquant  à 
toutes  les  veines  sociales  une  circulation  immense  •,  quand  de  magnifi— 
qtles  monuments  s'élèvent  de  toutes  parts,  vous  ne  voudriez  pas  que  ces 
braves  ouvriers,  sans  lesquels  toutes  ces  grandes  choses  dont  vous  jouissez 
ne  se  feraient  point,  recueillent  à  leur  tour  le  fruit  de  leurs  travaux,  par- 
ticipent au  progrès  qu'ils  ont  réalisé,  aient  l'espoir  d'être  plus  heureux, 
eux  aussi?, .  .Vous  ne  voudriez  pas  qu'au  lieu  de  5  fr.  ils  en  gagnassent  6, 


QU'EST-CE  QUE  LE  PEUPLE  ?  693 

et  même  7  !...  (Mouvement  prolongé.)  Eh!  messieurs,  c'est  la  loi  ilu  pro- 
grès. Tout  cela  est  légitime,  désirable.  Mais  pourquoi  vous  êtes-vou.s  atta- 
chés exclusivement  aux  honnêtes  charpentiei's  que  vous  avez  sous  les 
yeux?  Il  fallait  nous  dire  ce  qui  se  passe  en  dehors  de  cette  audience.  Les 
compagnons  qui  sont  ici  sont...  décents,  c'est  vrai;  mais  allez  donc,  ô 
messieurs,  allez  dans  ces  bouges  affreux  où  tant  de  misérables  gémissent 
sans  pain,  sans  habit,  sans  paillasse...  ;  allez  visiter  le  pauvre  peuple  dans 
tous  ces  réduits,  et  vous  nous  direz  ensuite  s'il  est  trop  heureux.  (Vive 
émotion  dans  l'auditoire.)  » 

Eh  bien  !  depuis  1845,  qu'a-t-on  fait  pour  établir  dans  sa 
vérité  rigoureuse  le  rapport  nécessaire  entre  la  valeur  et  le 
prix  du  travail  ?  —  On  a  fait  des  phrases  retentissantes 
comme  celles  de  M.  Berrycr  et  creuses  comme  celles  de 
M.  de  Iliancey. 


1852. 


L'UNITÉ. 


16  juillet  1852. 

L'unilé  d'impôt  amènera,  par  la  suppression  des  octrois, 
l'unité  de  salaire  et  plus  tard  l'unité  d'intérêt. 

L'unité,  sous  toutes  les  formes  cl  en  tous  lieux,  tend  à  se 
faire  et  à  devenir  universalité. 

Unité  de  Dieu.     . 

Unité  de  droit. 

Unité  de  justice. 

Unité  de  jurisprudence. 

Unité  de  langue. 

Unité  de  méridien. 

Unité  de  rails. 

Unité  de  poids  et  mesures. 

Unité  d'impôt. 

Unité  de  salaire. 

Unité  d'intérêt. 

Unité  de  collège  électoral. 

Unité  d'administration  publique. 

Ainsi  lèvent  la  science,  cette  économie  du  temps,  cet  art 
d'accroître  indirectement  la  vie  humaine ,  inventé  par 
l'homme  impuissant  à  l'accroître  directement. 

Le  premier  et  le  plus  grand  des  progrès  fut  Tunité  de 
Dieu,  célébrée  en  ces  termes  par  Chateaubriand  : 

((  Le  concile  de  Nicce  a  fait  ces  choses  immenses;  il  a  proclamé  Vunilé 


L'UiNITE.  695 

de  Dieu.  L'esprit  luimuin  se  dégagea  de  ses  langes  :  la  haute  civilisation, 
la  civilisation  intellectuelle  sortie  du  concile  de  Nicëe,  n'est  plus  retombée 
au-dessous  de  ce  point  de  lumière.  Vunilé  de  Dieu  est  devenue  une  croyance 
populaire  ;  de  cette  seule  vérité  reconnue  date  une  révolution  radicale  dans 
la  législation  européenne.  » 

Ailleurs  Chateaubriand  annonce  ainsi  l'unité  de  nation  : 

a  L'ère  des  peuples  est  venue  :  reste  à  savoir  comment  elle  sera  rem- 
plie. Il  faudra  d'abord  que  l'Europe  se  nivelle  dans  une  même  existence.  » 

Avant  Chateaubriand,  Mirabeau  avait  dit  : 

«  Laissons  le  commerce  aller  et  venir  à  l'aise  :  d'homme  à  homme,  il  a 
fondé  les  familles  ;  de  famille  à  famille,  il  a  fondé  les  peuples  ;  de  peuple 

à  peuple  il  fondera  Vwiité  du  monde.  » 

» 

La  même  pensée  d'unité,  sous  ses  formes  diverses,  se 
reproduit  partout;  elle  se  trouve  ainsi  dans  Joseph  de 
Maistre  : 

B  II  faut  nous  tenir  prêts,  disait-il,  pour  un  événement  immense  dans 
l'ordre  divin  vers  lequel  nous  marchons  avec  une  vitesse  accélérée  qui  doit 
frapper  tous  les  observateurs.  Il  n'y  a  plus  de  religion  sur  la  terre,  le 
genre  humain  ne  peut  rester  en  cet  état.  Mais  attendez  que  l'affinité  na- 
turelle de  la  religion  et  de  la  science  les  réunisse  dans  la  tête  d'un  seul 
homme  de  génie. . .  L'apparition  de  cet  homme  ne  saurait  être  éloignée, 
et  peut-être  même  existe-t-il  déjà.  Celui-là  sera  fameux  et  mettra  fin  au 
dix-huitième  siècle,  qui  dure  toujours  ;  car  les  siècles  intellectuels  ne  se 
règlent  pas  sur  le  calendrier  comme  les  siècles  proprement  dits.  Tout  an- 
nonce je  ne  sais  quelle  grande  unité  vers  laquelle  nous  marchons  à  grands 
pas.  B 

Dans  Ballanche  : 

«  Un  grand  ressort  des  temps  anciens,  qui  fut  nécessaire  à  l'organisa- 
tion primitive  de  la  société,  et  qui  ne  peut  plus  être  pour  nous  qu'une 
grande  erreur,  le  soutien  de  la  nationalité,  doit  disparaître.  Il  ne  peut 
tenir  devant  les  hauts  sentiments  de  l'humanité.  Le  patriotisme  a  quelque 
chose  d'injuste  et  de  factice,  outre  qu'il  est  intolérant,  terrible,  et  trop 
souvent  cruel.  >> 

Dans  Guillaume  de  Humboldt  : 

«  Une  idée  qui  se  révèle  à  travers  l'histoire,  en  étendant  chaque  jour 
son  salutaire  empire,  une  idée  mieux  que  toute  autre,  prouve  le  fait  si  sou- 
vent contesté,  mais  plus  souvent  encore  mal  compris,  delà  perfectibilité 
générale  de  l'espèce  :  c'est  l'humanité.  C'est  elle  qui  tend  à  faire  tomber 
les  barrières  que  des  préjugés  et  des  vues  intéressées  de  toute  sorte  ont 


696  1858. 

élevées  entre  les  hommes,  et  à  faire  envisager  riiumanité  dans  son  ensem- 
ble, sans  distinction  de  religion,  de  nation,  de  couleur,  comme  une  grande 
famille  de  frères,  comme  un  corps  unique,  marchant  vers  un  seul  et  même 
but,  le  libre  développement  des  forces  morales.  Ce  but  est  le  but  final,  le 
but  suprême  de  la  sociabilité,  et  en  même  temps  la  direction  imposée  à 
l'homme  par  sa  propre  nature,  par  l'agrandissement  indéfini  de  son  exi- 
stence (!}.  » 

Dans  les  économistes,  dans  M.  Blanqui  : 

«  Les  barrières  dont  l'économie  politique  déplore  encore  l'existence,  la 
législation  et  les  institutions  qui  gênent  les  mouvements  du  commerce  et 
de  l'industrie,  les  intérêts  divers  qui  séparent  les  peuples  et  les  tiennent 
dans  un  état  perpétuel  d'hostilité  et  de  convoitise,  tous  ces  obstacles  entin, 
dus  à  l'espi'it  de  nationalité  et  des  erreurs  d'économie  politique,  ne  dispa- 
raîtront pas  inopinément  à  la  seule  voix  de  la  science. 

»  La  famille  humaine,  dans  les  deux  mondes,  est  en  travail  pour  se  rap- 
procher et  se  réunir.  On  veut  franchir  les  barrières  et  les  espaces  avec  la 
rapidité  delà  pensée.  La  vapeur, les  rails  de  fer,  suffisent  à  peine  à  trans- 
porter assez  promptement  les  peuples,  qui  semblent  impatients  d'échan- 
ger et  de  confondre  leurs  produits,  leurs  jouissances  et  leurs  destinées.  La 
terre,  les  éléments,  les  capitaux,  interrogés  chaque  jour  par  la  science  et 
l'industrie,  répondent  et  révèlent  des  attributs  secrets  ou  des  richesses 
ignorées  (2).  » 

Dans  M.  Michel  Chevalier  : 

a  Les  inventions  les  plus  merveilleuses  font  disparaître  les  distances  et 
amènent  les  hommes  des  climats  les  plus  éloignés  à  se  traiter  en  amis,  à 
abjurer  leurs  préjugés  et  leurs  haines,  à  se  jeter  dans  les  bras  les  uns  des 
autres.  Les  montagnes  élevant  des  barrières  insurmontables  entre  les  ter- 
ritoii-es,  le  génie  de  l'homme  les  perce  de  part  en  part. 

»  La  mer  qui  séparait  les  contrées  les  réunit  désormais.  L'ultîma 
Thule  est  à  nos  portée  ;  le  peuple  que  le  poète  représentait  comme  relégué 
du  reste  du  monde  par  la  mer  {toto  divisas  orbe)  est  celui  qui,  à  la  faveur 
de  la  mer  elle-même,  a  le  plus  de  relations  avec  toutes  les  parties  de  la 
terre,  dont  les  essaims  se  répandent  le  plus  facilement  sur  tous  les  con- 
tinents, sur  tous  les  archipels. 

»  Chaque  jour,  une  découverte  nouvelle  vient  relier  davantage  les  États. 
La  célérité  qu'avait  donnée  la  vapeur  pour  franchir  l'Océan  et  pour 
voler  sur  la  surface  de  la  terre  est  dtjà  dépassée  dans  une  proportion 


(1)  GUILLAUME  DE  HUMBOLDT.  Diversité  de  la  Structure  dcs  Imiijurs ^  cité 
par  M.  A.  de  Humboldt  dans  le  l^r  vol.  du  Cosmos^  p.  540. 

(2)  A.  BLANQUI.  Histoire  de  V Économie  politique^  t.  2,  ch.  22,  p.  422. 


L'UNITE.  G97 

inouïe  :  l'électricité  est  venue  donner  à  la  transmission  des  idées  des  ailes 
d'une  rapidité  fabuleuse  ;  c'est  une  vitesse  qui  ne  peut  plus  se  comparer 
qu'à  celle  de  la  pensée.  Désormais,  une  nouvelle  pourra  faire  le  tour  du 
monde  dans  une  fraction  de  seconde,  et  déjà  le  peuple  qui  a  plus  que 
tout  autre  le  sens  et  le  goût  de  la  vitesse,  celui  des  Etats-Unis,  avec  l'ac- 
tivité qui  est  son  caractère,  établit  cette  communication  électrique,  à  l'u- 
sage du  commerce,  sur  un  réseau  dont  le  développement  total  sera  de 
treize  à  quatorze  raille  kilomètres,  treize  ou  quatorze  fois  le  diamètre  do 
la  France  (1).  » 

Unité  !  Unité  !  voilà  ce  que  cherche  la  science  ;  voilà  ce 
que  la  presse  périodique,  sous  peine  de  déchoir,  doit  l'ai- 
der à  trouver  ! 

Par  l'Unité  de  collège,  on  met  lin  à  la  guerre  des  partis 
et  à  la  corruption  des  consciences  ;  par  l'Unité  d'impôt,  on 
restitue  au  Peuple,  dont  les  forces  s'épuisent  par  le  travail, 
la  liberté  qu'il  lui  importe  le  plus  d'acquérir  et  de  conser- 
ver :  LA  LIBERTÉ  DE  CONSOMMATION  ! 


(1)  MICHEL  CHEVALIER.  Discours  d'ouverturc  àu.  22  décembre  1847,  — 
Journal  des  Economistes,  janvier  1848,  p.  134. 


1852. 


LE  COMTE  ALFRED  DllRSAY. 


9  août  1852. 

Le  comte  Alfred  d'Orsay  est  mort  ce  matin,  à  trois  heures. 

La  douleur  et  le  vide  de  cette  mort  seront  vivement  res- 
sentis par  tous  les  amis  qu'il  comptait  en  si  grand  nombre 
en  France  et  en  Angleterre,  dans  tous  les  rangs  de  la  so- 
ciété, et  sous  tous  les  drapeaux  de  la  politique. 

A  Londres,  les  salons  de  Gore-House  furent  toujours  ou- 
verts à  tous  les  proscrits  politiques,  qu'ils  s'appelassent 
Louis  Bonaparte  ou  Louis  Blanc,  à  tous  les  naufragés  de  la 
fortune,  à  toutes  les  illustrations  de  l'art  et  de  la  science. 

A  Paris,  il  n'avait  qu'un  vaste  atelier,  mais  où  quiconque 
allait  frapper  au  nom  d'un  malheur  à  secourir  ou  d'un  pro- 
grès à  encourager  était  toujours  assuré  du  plus  affable  ac- 
cueil et  du  plus  cordial  concours. 

Avant  le  2  déceml)re  1851,  nul  ne  fit  d'efforts  plus  réité- 
rés pour  que  la  politique  suivît  un  autre  cours  et  s'élevât 
aux  plus  hautes  aspirations, 

Après  le  2  décembre,  nul  ne  s'employa  plus  activement 
pour  amortir  les  coups  de  la  proscrij)liun  :  Pierre  Dupont  le 
sait  et  peut  le  certifier  . 

Le  président  de  la  Répul)Ii([ue  n'avait  pas  d'ami  à  la  fois 
plus  dévoué  et  plus  sincère  <jue  le  comte  d'Orsay;  et  c'est 
({uand  il  venait  de  le  rapjiroclier  de  lui  par  le  titre  et  les 


LE  COMTE  ALFRED  D'ORSAY.  699 

fonctions  de  surintendant  des  beaux-arts  qu'il  le  perd  pour 
toujours. 

C'est  une  perte  irréparable  pour  l'Art  et  pour  les  artistes, 
mais  c'est  une  perte  plus  irréparable  encore  pour  la  Vérité 
et  pour  le  Président  de  la  République,  car  les  palais  n'ont 
que  deux  portes  ouvertes  à  la  Vérité  :  la  porte  de  l'Amitié 
et  la  porte  de  l'Adversité,  de  l'amitié  qui  est  à  l'adversité 
ce  que  l'éclair  est  à  la  foudre. 

La  justice  invisible,  la  justice  égale  pour  tous,  la  justice 
dont  la  mort  tient  les  balances,  compte  les  jours  quand  elle 
ne  mesure  pas  les  dons.  Alfred  d'Orsay  avait  été  comblé  de 
trop  de  dons,  —  grand  cœur,  esprit  élevé,  goût  pur,  beauté 
antique,  force  athlétique,  adresse  incomparable  à  tous  les 
exercices  du  corps,  aptitude  incontestable  à  tous  les  arts 
auxquels  il  s'était  adonné  :  dessin,  peinture,  sculpture,  — 
Alfred  d'Orsay  avait  été  comblé  de  trop  de  dons  pour  que 
ses  jours  ne  fussent  pas  parcimonieusement  comptés.  La 
mort  a  été  inexorable,  mais  elle  a  été  juste.  Elle  ne  l'a  pas 
traité  en  homme  vulgaire.  Elle  ne  l'a  pas  pris,  elle  l'a 
choisi. 


LE  PILLAGE  ET  REGORGEMENT  UNHTIRSEL. 

A  M.  Grenier  de  Cassaçjnac. 

1. 

31  août  3852, 
LE  GOUVERNEMENT  DU  2  DÉCEMBRE  DEVANT  LA  RAISON   ET  DE- 
VANT LA  MORALE  :  —  Tel  est  le  litre  d'une  série  d"articles 
que  vous  publiez. 

Non  moins  que  vous  je  suis  opposé  à  la  séparation  du 
pouvoir  en  deux  branches  rivales  :  pouvoir  législatif  et 
pouvoi)'  exécutif,  mais  sous  la  réserve  expresse  et  fonda- 
mentale de  la  séparation  entre  ce  qui  est  collectif  et  ce  qui 
est  individuel.  Oui,  il  ne  doit  plus  y  avoir  qu'un  seul  pou- 
voir, le  pouvoir  exécutif,  mais  à  la  condition  que  ce  pou- 
voir, révocable,  sera  étroitement  renfermé  dans  la  gestion 
de  la  CHOSE  publique  et  ne  pourra  jamais  restreindre  la  li- 
berté privée,  qui  est  le  droit  inviolable  de  tous  et  la  pro- 
priété légitime  de  chacun. 

Pour  justifier  ce  que  vous  appelez  le  Coup  de  foudre  du 
21  décembre,  vous  dites  : 

«  Considérablement  affaibli  en  1815,  modéré  eu  1830,  et  ayant,  malgré 
cela,  conduit  à  deux  révolutions,  le  principe  de  l'initiative  des  Assem- 
blées s'étala  triomphalement  dans  la  Constitution  de  1848.  A  quel  résul- 
tat avait-il  conduit  la  France  en  deux  années?  A  un  système  de  pillaije  et 
(Téjorçjeincnt  unicenel,  dont  l'organisation  était  prête  et  dont  le  mot  d'or- 


LE  PILLAGE  ET  L'EGORGEMENT  UNIVERSEL.     701 

dre  était  donm'",  lorsque  la  France  fut  réveillée  au  bord  de  l'abîme  par  le 
coup  de  foudre  du  2  décembre.  » 

Si  la  loi  du  31  mai  n'eût  pas  été  présentée,  votée,  pro- 
mulguée, si  elle  eût  été  abrogée,  ffui  vous  donne  le  droit, 
monsieur,  de  penser  et  de  dire  que  les  élections  du  9  mai 
1852  eussent  été  «  le  pillage  et  dégorgement  universel  ?  »  La 
Nation  française  est-elle  donc  une  nation  de  pillards  et 
cVégorgeurs  ?  La  Nation  française  est-elle  donc  une  nation 
de  lâches?  En  admettant  que  tous  les  expulsés,  tous  les 
transportés,  tous  les  internés  après  le  2  décembre,  au  nom- 
bre de  10  MILLE  environ,  fussent  des  pillards  et  des  égor- 
geurs,  de  l'autre  côté  de  la  balance  n'y  avait-il  pas  10  mil- 
lions d'électeurs  qui  n'eussent  pas  souffert  qu'on  les  pillât 
et  qu'on  les  égorgeât?  Que  pouvaient  10  mille  contre  10 
millions?  Et  encore  est-ce  là  une  hypothèse  gratuite  et  in- 
jurieuse dont  l'histoire  fera  justice,  quand  elle  dira  quels 
furent  ces  transportés,  quels  furent  ces  expulsés,  au  nom- 
bre desquels  sont  quatre  généraux  :  le  général  Bedeau,  le 
général  Ghangarnier,  le  général  de  Lamoricière,  le  général 
Leflô! 

Je  ne  parle  pas  de  Victor  Hugo,  à  qui  vous  devez  tant  ! 

Vous  ne  vous  contentez  pas  d'insulter  dix  mille  de  vos 
concitoyens,  vous  insultez,  en  les  comptant  pour  000,000  les 
21,759  gendarmes  qui  composent  la  gendarmerie,  et  les 
400,000  hommes  de  troupes  qui  composent  l'armée  !  400,000 
hommes  de  troupes  et  22,000  gendarmes,  n'était-ce  donc 
rien?  N'était-ce  pas  une  force  suffisante  pour  maintenir  le 
respect  de  la  loi?  Si  cette  force  armée  a  suffi  le  2  décembre 
1851,  lorsqu'il  y  avait  à  prévoir  et  à  craindre  un  refus  uni- 
versel ou  partiel  de  concours  judiciaire  ou  administratif, 
comment  cette  force  n'eût-elle  pas  suffi  le  9  mai  1852,  lors- 
qu'il n'y  avait  qu'à  se  renfermer  dans  l'observation  scru- 
puleuse de  la  Constitution?  Comment  le  péril  eût-il  été 
plus  grand  le  9  mai  1852,  quand  on  avait  tout  pour  soi 
Constitution,  loi,  magistrature,  que  le  2  décembre  1851, 
quand  on  avait  contre  soi  la  Constitution,  la  loi,  et  qu'on 
pouvait  redouter  la  magistrature  qui  avait  siégé  à  Bourges 


702  185». 

et  à  Versailles,  où  elle  avait  condamné,  à  Bourges,  Barbes 
etBlanqui,  à  Versailles,  Guinard  et  Ledru-Rollin? 

Vous  qui  siégez  aujourd'hui  sur  les  bancs  de  l'enceinte 
législative  et  autour  de  la  table  d'un  conseil  général,  vous 
dites,  vous  osez  dire  que  la  Constitution  de  1848  avait  con- 
duit la  France  à  un  système  de  «  pillage  et  (dégorgement 
universel!  »  Vous  en  avez  menti,  monsieur;  et  ce  démenti, 
ce  n'est  pas  moi  qui  vous  le  donne,  c'est  l'élection  du  10 
décembre  1848,  qui  a  eu  lieu  en  vertu  de  la  Constitution  du 
4  novembre  1848,  votée  par  une  assemblée  constituante  ; 
c'est  l'élection  du  13  mai  1849,  qui  a  également  eu  lieu  en 
vertu  de  la  même  Constitution  ;  ce  sont  toutes  les  élections 
partielles  qui  ont  eu  lieu  en  1849,  en  1850  et  en  1851 . 

Le  10  décembre  1848,  qui  donc  a  pillé,  qui  donc  a  égorgé? 

Le  13  mai  1849,  qui  donc  a  égorgé,  qui  donc  a  pillé? 

En  avril  1848,  en  décembre  1848,  en  mai  1849,  en  mars  et 
avril  1850,  en  décembre  1851,  en  février  1852,  l'exercice  du 
suffrage  universel,  avant  et  après  la  Constitution  de  no- 
vembre 1848,  avant  et  après  la  Constitution  de  janvier  1852, 
a-t-il  donc  donné  lieu  à  un  seul  fait  de  pillage,  à  un  seul 
fait  d'égorgement? 

Pour  flétrir  ainsi  le  suffrage  universel,  qui  êtes-vous  donc, 
monsieur,  et  faut-il  vous  rappeler  que  vous  êtes  l'un  de 
ses  élus?  Faut-il  vous  rappeler  que  si  vous  êtes  député  et 
membre  d'un  conseil  général,  vous  n'êtes  député  et  mem- 
bre d'un  conseil  général  que  par  le  suffrage  universel? 
Faut-il  vous  rappeler  que  si  le  neveu  de  l'empereur  est 
rentré  en  France,  en  1848,  et  que  s'il  y  est,  en  1852,  le  chef 
de  l'Élat,  il  n'est  rentré  en  France  que  rappelé  par  l'opiniâ- 
treté du  suffrage  universel,  et  n'y  a  été  élu  président  de  la 
République  que  par  l'immense  majorité  de  cette  Nation, 
que  vous  ne  craignez  pas  de  représenter  devant  l'Europe 
comme  étant  une  nation  de  «  pillards  et  d\'gorgeurs? 

Honte  au  journal  qui,  s'appelant  le  Pays,  peut  ainsi  ca- 
lomnier la  France  I 

Non,  non,  cent  fois  non,  dix  millions  de  fois  non.  l'élec- 


LE  PILLAGE  ET  L'EGORGEMENT  UNIVERSEL.     703 

tion  du  9  mai  n"eût  été  ni  le  pillage  ni  l'égorgement  uni- 
versel : 

Premièrement,  parce  que  la  France  n'est  pas  une  nation 
crégorgeurs  et  de  pillards  ; 

Deuxièmement,  parce  que  l'immense  majorité  des  élec- 
teurs, ainsi  qu'elle  l'a  prouvé  en  avril  1848,  avait  le  plus 
grand  intérêt  au  maintien  de  l'ordre  et  à  l'affermissement 
de  la  République  ; 

Troisièmement,  parce  que  c'eût  été  devant  l'Europe  et 
devant  l'Histoire  l'honneur  de  l'Élu  du  10  décembre  18i8, 
de  défendre  intrépidement  l'ordre  public  et  le  suffrage  uni- 
versel s'ils  eussent  été  attaqués; 

Quatrièmement,  parce  que,  dans  toutes  les  communes, 
la  gendarmerie  eût  fait  son  devoir,  et  qu'aucun  péril  n'eût 
été  au-dessus  de  son  courage  ; 

Cinquièmement,  et  enfin,  parce  que  l'armée  a  prouvé  à 
quel  point  elle  portait  l'esprit  de  discipline  militaire  et  la 
pratique  de  l'obéissance  passive  ! 

Armée,  gendarmerie.  Élu  du  10  décembre,  administra- 
tion et  magistrature,  suffrage  universel  et  corps  électoral 
composé  de  10  millions  d'électeurs,  se  réunissent  donc  pour 
dire,  à  l'unanimité,  que  lorsque  vous  écrivez  que  l'élection 
du  9  mai  1852  eût  été  le  pillage  et  l'égorgement  univei'sel, 
vous  les  calomniez  et  vous  mentez  ! 


n. 


!"■  sei>tcml)re  1852. 

«  Il  existe  donc  un  pays  dans  notre  Europe  civilisée  où 
»  la  liberté  de  l'écrivain  va  jusqu'au  droit  de  diffamation  ! 
»  Il  existe  une  presse  qui,  au  lieu  de  prêcher  la  concorde 
»  et  la  paix,  fait  métier  d'insultes  et  de  calomnies;  qui,  au 
»  lieu  d'apaiser  des  haines  expirantes,  s'étudie  à  les  irriter, 
»  à  les  envenimer  chaque  jour. 

»  Oui!  ce  pays  existe;  il  se  nomme  la  France! 

»  Oui,  cette  presse  existe;  elle  se  produit  à  Paris! 


704  185». 

»  Chose  plus  grave!  c'est  un  journal  sérieux,  Porgane  re- 
»  connu  de  certain  parti  politique,  c'est  le  Pays  ,  qui  a 
»  adopté  depuis  longtemps  ce  système  d'injures  perfide- 
»  ment  calculées  et  audacieusement  écrites, 

»  Il  y  a  peu  de  jours,  la  Presse  a  dû  protester  au  nom  de 
»  la  dignité  de  la  France  et  de  son  gouvernement  contre 
»  les  imputations  malveillantes  de  la  feuille  française. 

»  Et  hier,  nous  trouvons  dans  les  colonnes  du  Pays  de 
»  nouveaux  outrages,  non  seulement  contre  l'homme  que 
»  le  suffrage  populaire  a  proclamé  chef  de  l'État,  mais  en- 
»  core  contre  la  nation  tout  entière.  » 

Les  lignes  qu'on  vient  de  lire  sont  textuellement  celles 
d'un  article  publié  en  tète  du  journal  le  Pays. 

Nous  n'y  avons  changé  que  les  six  mots  soulignés. 

Où  il  y  avait  V Angleterre  nous  avons  mis  la  France. 

Où  il  y  avait  Londres  nous  avons  mis  Paris. 

Où  il  y  avait  le  Times  nous  avons  mis  le  Pays. 

Où  il  y  avait  le  Moniteur  nous  avons  mis  la  Presse. 

Enfin,  où  il  y  avait  britannique  nous  avons  mis  française. 

Dire  que  «  la  Constitution  de  1 S4S  avait  conduit  la  France 
»  à  un  système  dex^iUage  et  d'égorgement  universel.,  »  quel 
outrage  !  non  seulement  contre  l'homme  que  le  suffrage  po- 
pulaire a  proclamé  chef  de  l'État,  mais  encore  contre  la 
nation  tout  entière  ! 

C'est  faire  supposer  que  le  9  mai  1852,  l'Élu  du  10  dé- 
cembre 1848  eût  manqué  du  courage  nécessaire  pour  faire 
respecter  la  loi  et  maintenir  l'ordre,  dans  le  cas  improbable 
où  l'ordre  eût  été  troublé  et  où  la  loi  eût  été  méconnue! 

C'est  faire  supposer  que  la  France  se  compose,  en  im- 
mense majorité,  de  pillards  et  d^égorgeurs,  puisque  c'est 
admettre  que  400,000  hommes  de  troupes  parfaitement  dis- 
ciplinées et  22,000  hommes  de  gendarmerie  eussent  été  im- 
puissants à  contenir,  à  combattre,  à  réprimer  le  pillage  et 
\' éfjorgement  universel  ! 

Dire  qu'en  mai  18o2  la  France  eût  été  livrée  au  «  pillage 
»  et  à   l'égorgement  universel,  »  est-ce  donc  prêcher  la 


LE  PILLAGE  ET  L'ÉGORGEMENT  UNIVERSEL.    705 

»  Concorde  et  hi  Paix?  »  N'est-ce  donc  pas  f;tire  a  métier 
»  d'insultes  et  de  calomnies? ^^  Au  lieu  «  d'apaiser  des  haines 
»  expirantes,  n'est-ce  pas  s'étudier  à  les  irriter,  à  les  enve- 
»  nimer  chaque  jour?  » 

Représenter  la  l¥ance  devant  l'Europe  comme  une  na- 
tion de  «  pilla)-ds  et  d'éfjorgeurs,  »  la  France  qui  a  élue,  le 
10  décembre  1848  et  le  20  décembre  1831,  Louis-Napoléon 
Bonaparte,  n'est-ce  pas  donner  au  Times  et  à  toute  la  presse 
britannique  l'exemple  de  la  difl'amation  la  plus  outrageante? 
N'est-ce  pas  convier  l'Angleterre  et  l'Europe  au  mépris  de 
la  France  ? 

Et  c'est  un  journal ,  traînant  chaque  matin  dans  la  boue 
de  sou  écritoire  le  pays  dont  il  a  usurpé  le  nom  ,  qui  s'in- 
digne emphatiquement  contre  le  Times  ! 

Avant  de  reprocher  aux  autres  la  paille  qu'ils  ont  dans 
l'œil,  retirez  donc  du  vôtre  la  poutre  qui  s'y  trouve  I 

Si  vous  tenez  à  ce  qu'on  respecte  la  France,  votre  pays, 
commencez  donc  par  cesser,  gens  du  Pays,  de  la  diîï'amer, 
de  la  calomnier,  de  l'outrager! 


III. 


3  sept^-mbre  1852. 

Le  Pays  publie  un  article  intitulé  :  la  presse  étrangère 
ET  LE  GOUVERNEMENT  FRANÇAIS.  Cet  article  cst  divisé  en  cinq 
paragraphes.  Le  dernier  de  ces  paragraphes,  le  paragra- 
phe V,  se  termine  par  ces  mots  en  vue  desquels  tout  l'arlicle 
semble  avoir  été  composé  : 

«  Si  une  rcHoltition  ne  s'était  pas  accomplie  par  en  haut,  en  décembre 
1851,  au  prix  d'un  peu  de  sang,  il  se  serait  fait  par  en  bas,  eu  mai  1852, 
une  révolution  qui  aurait  sacrifié  des  milliers  de  victimes  ;  il  est  vrai  qu'il 
se  rencontre,  même  à  Paris,  des  journalistes  pour  nier  le  dar.^-er,  aujour- 
d'hui qu'il  est  passé.  Ces  journalistes-là  oublient  qu'une  armée  de  400,000 
hommes  n'est  qu'irne  force  inerte,  lorsqu'il  n'y  a  plus  de  gouvernement 
pour  lui  donner  l'impulsion,  et  qu'il  a  suffi,  en  1793,  d'une  poignée  de 
terroristes  pour  imposer  la  domination  de  l'échafaud  :'i  des  millions  de  gens 
de  bien.  » 


706  «858. 

Ouclquc  péril  qu'il  puisse  y  avoir  à  défendre  Ihonneur 
de  la  Fraueo  eunlre  les  calomnies  du  journal  le  Pays  et  de 
ses  trois  consuls  :  MM.  de  La  Guéronnière,  de  Cassagnac  et 
de  Césena,  je  ne  laisserai  pas  sans  réplique  une  réponse 
sans  fondement. 

Je  rép(mds  au  Pays  en  lui  opposant  ces  paroles  du  Mes- 
sage du  4 novembre  1831,  signé  loiis-napoléon  Bonaparte: 

«  La  loi  (lu  31  niiii,  clans  son  application,  a  même  dépassé  le  but  qu'on 
pensait  atteindre;  personne  ne  prévoyait  la  suppression  de  3  millions  d'é- 
lecteurs, dont  les  deux  tiers  sont  habitants  paisibles  des  campagnes.  Qu'en 
est-il  résulté?  C'est  que  l'immense  exclusion  a  servi  de  prétexte  au  parti 
anarchique  qui  couvre  ses  détestables  desseins  de  l'apparence  d'un  droit 
ravi  et  à  reconquérir.  Trop  inférieur  eu  nombre  pour  s'emparer  de  la  so- 
ciété parle  vote,  il  espère,  à  la  faveur  de  l'émotion  générale  et  au  déclin 
des  pouvoirs,  faire  naître  sur  plusieurs  points  de  la  France  à  la  fois  des 
troubles  qui  seraieiit  réprimés  sans  doute,  mais  qui  nous  jetteraient  dans 
de  nouvelles  complications.  Rétablir  le  suffrage  universel,  c'est  enlever 
à  la  guerre  cii'ile  soi}  drapeau.  » 

Je  réponds  au  Pays  en  lui  opposant  ces  paroles  de  l'ex- 
posé des  motifs  du  projet  de  loi  déposé  dans  la  séance  du 
4  novembre  1851 ,  par  M.  de  Thorigny .  ministre  de  l'intérieur  : 

«  Ce  serait  fermer  les  yeux  à  la  lumière  que  de  ne  pas  reconnaître  que 
la  loi  du  31  mai  a  dépassé  le  but  qu'elle  se  proposait  d'atteindre  en  impo- 
sant à  l'exercice  du  droit  électoral  une  condition  dont  l'excessive  rigueur 
va  bien  au-delà  de  ce  que  la  prudence  du  législateur  a  jamais  exigé  pour 
l'accomplissement  des  actes  les  plus  importants  de  la  vie  civile. 

»  Nous  vous  proposons,  en  conséquence,  de  revenir  au  principe  de  la 
loi  du  15  mai  1849. 

»  Qu'on  ne  cherche  pas  dans  cette  résolution  un  prétexte  à  l'inquiétude. 

»  Où  est  en  effet  le  danger?  L'Assemblée  nationale  actuelle  n'est-elle 
pas  née  de  ce  principe,  et  ne  serait-elle  pas  une  protestation  contre  tonte 
vaine  crainte?  Faut-il  rappeler  aussi  l'élection  du  10  décembre,  qui  re- 
pose sur  la  même  base,  et  la  signification  éclatante  qu'elle  portait  en  elle- 
même  contre  toute  pensée  de  désordre  et  d'anarchie  ? 

)v  ...  Que  les  esprits  se  rassurent  donc  ! 

)'  La  seule  pensée  qui  nous  anime  en  vous  présentant  ce  projet  de  loi, 
c'est  d'épargner  au  pays  des  agitations  nouvelles,  c'est  d'ôter  aux  mau- 
vaises passions  tout  prétexte  même  de  désordre,  c'est  d'entourer  les  pou- 
voirs nouveaux  de  la  vénération  et  de  la  conliance  qui  vous  sont  accordés 
h  vous-mêmes.  C'est  enfin  de  conduire  pacifiquement  le  itny s  h  l'accomplis- 
semeut  Ic'gal  et  régulier  de  «es  destinées. 


LE  PILLAGE  ET  LEGORGEMENT  UNIVERSEL.     707 

»  Croycz-le  bien  :  Vordrc  nera  partout  tuergiquement  prote.jé,  et  plus  la 
liberté  régnera  aux  abords  <lo  l'urne  électorale,  plus  nous  saurons  main- 
tenir le  re>pect  dû  aux  luis  c[ui  garantissent  la  paix  publique.  » 

Je  réponds  au  Pays  en  lui  opposant  ces  autres  paroles 
prononcées  encore  dans  la  séance  du  13  novembre  18ol,  par 
M.  de  Thorigny,  ministre  de  l'intérieur  : 

«  J'ai  parlé  do  ce  qui  pouvait  se  produire,  des  résultats  trop  certains 
que  l'expérience  confirme,  de  tout  ce  que  la  loi  du  31  mai  pouvait  exciter 
de  haine  et  de  défaveur  contre  le  gouvernement,  quel  qu'il  soit  ;  j'ai  pai'lé 
de  ce  qulelle  pouvait  avoir  de  contraire  au  maintien  de  la  paix  publique. 
Fallait-il  que  le  pouvoir  exécutif  fermât  les  yeux  sur  une  situation  si 
grave?  A  côté  du  désordre  matériel,  facile  à  réprimer,  je  le  veux,  n'y  a-t- 
il  point  le  désordre  moral,  plus  dangereux  peut-être,  et  sur  lequel  ne 
saurait  trop  s'étendre  la  vigilance  de  l'autorité  ?  Eh  bien  !  ce  désordre  mo- 
ral dont  je  parle,  et  qui  peut  se  produire  plus  tard  en  actes  coupables 
qui  seraient  flétris  par  la  loi,  domptés  par  Cautorile,  personne  ne  peut  conce- 
voir le  moindre  doute  à  cet  égard  :  le  gouvernement  a  dû  s'en  pi'éocciiper.  » 

Je  réponds  au  Pays  en  lui  opposant  aussi  cette  déclara- 
tion faite  dans  cette  même  séance  du  13  novembre  1851 ,  par 
M.  Daviel,  ministre  de  la  justice  : 

c  Qu'on  oublie  les  dissidences  secondaires;  qu'on  ne  voie  que  la  France, 
et  par  l'exercice  du  suffrage  universel  en  1852,  comme  en  1848,  la  France 
sera  sauvée  !  » 

On  le  voit,  de  l'aveu  du  président  de  la  République  et  de 
ses  ministres,  le  ministre  de  l'intérieur  et  le  ministre  de  la 
justice,  aucune  révolution  par  en  bas  n'était  à  craindre 
en  1832,  car  il  suffisait  de  «  rétablir  le  suffrage  universel 
2>o«?' ENLEVER  à  la  Querre  civile  son  drapeau!  »  Il  suffisait 
d'abroger  la  loi  du  31  mai  pour  «  conduire  pacifiquement  le 
pays  à  l'accomplissement  légal  et  régulier  de  ses  destinées. 
l'ordre  eut  été  partout  énergiquement  protégé,  le  désor- 
dre MATÉRIEL  EUT  ÉTÉ  FACILE  A  RÉPRIMER.  LES  ACTES  COUPABLES 
FLÉTRIS  PAR  LA  LOI  EUSSENT  ÉTÉ  DOMPTÉS  PAR  l'aUTORITÉ.  PER- 
SONNE NE  PEUT    CONCEVOIR   LE  MOINDRE    DOUTE   A    CET  ÉGARD.    ^' 

Ces  paroles  ne  sont  pas  les  miennes;  ce  sont  celles  du 
gouvernement  telles  qu'elles  se  trouvent  consignées  dans  le 
Moniteur  universel.  Elles  nient  le  danger  que  le  Pays  ima- 
gine! Elles  repoussent  l'Iiypothèse  que  le  Pays  suppose  ! 


708  485». 

Les  élections  pour  le  renouvellement  de  l'Assemblée  lé- 
gislative devaient  avoir  lieu  au  plus  tard  le  28  avi'il  1852  ; 
elles  pouvaient  être  rapprochées.  Les  pouvoirs  du  président 
de  la  République  n'expiraient  que  le  9  mai  1852. 

Donc,  il  n'est  pas  vrai  de  dire  que,  «  au  jour  des  élections, 
il  n'y  aurait  plus  eu  de  gouvernement,  »  et  que  l'armée  fran- 
çaise, ayant  à  défendre  la  Constitution  et  la  loi ,  l'ordre  et 
la  liberté,  n'eût  été  qu'une  «  force  inerte.  »  Parler  ainsi  de 
l'armée  française,  la  traiter  de  force  inerte,  c'est  l'injurier  ! 

Prétendre  qu'en  avril  et  mai  1852  une  «  poignée  de  terro- 
ristes »  eût  suffi  pour  vaincre  400,000  hommes  de  troupes 
disciplinées  et  éprouvées  et  22,000  hommes  de  gendarme- 
rie, c'est  contredire  les  termes  du  Message  du  4  novembre 
1851,  signé  Louis-Napoléon  Bonaparte;  c'est  contredire  les 
déclarations  réitérées  de  M.  de  Thorigny,  ministre  de  l'in- 
térieur; c'est  contredire  le  discours  de  M.  Daviel.  minis- 
tre de  la  justice,  qui  s'accordent  à  donner  incontestable- 
ment raison  à  la  Presse  contre  le  Pays. 

Messieurs,  un  peu  de  mémoire  ! 

En  avril  1848,  alors  qu'il  n'existait  qu'un  gouvernement 
provisoii'e.  sans  unité,  sans  force  publique  ,  sans  police  ré- 
gulière, alors  que  le  suffrage  universel  en  était  encore  à  sa 
première  épreuve,  comment  la  France  a-t-elle  voté? 

A-t-elle  voté  en  désordre  ? 

Le  sang  a-t-il  coulé  ? 

La  terreur  a-t-elle  régné  ? 

Pourquoi  donc  en  avril  1852,  avec  un  pouvoir  exécutif 
concentré,  avec  une  force  publique  immense,  avec  une  po- 
lice innombrable ,  et  alors  que  le  suffrage  universel  avait 
déjà  paifailement  functionné  trois  fois,  la  France  aurait-elle 
eu  moins  de  raison  ,  nu»ins  de  Icrineté  ,  inoins  de  modéra- 
tion (pi'en  avril  1848? 

Où  avez-vous  puisé  le  droit  et  lrou\é  un  seul  motif  de 
vous  défier  d'elle  ? 


1852. 


L'ATTENTAT  DE  MARSEILLE. 


27  septembre  1852. 
La  machine  infernale  saisie  à  Marseille  est  un  nouveau  et 
honteux  plagiat  de  la  machine  infernale  du  3  nivôse  an  IX 
(24  octobre  1800),  dont  l'explosion  eut  lieu,  au  coin  de  la  rue 
Saint- Nicaise,  un  instant  après  le  passage  du  premier  con- 
sul, et  de  la  machine  Fieschi  du  28  juillet  1833,  qui  servit 
de  motif  ou  de  prétexte  à  la  présentation  des  fameuses  lois 
de  septembre  contre  la  presse  et  contre  le  jury,  lois  qui 
eurent  pour  promoteur  le  plus  ardent  M.  Thiers,  le  même 
qui,  peu  d'années  auparavant,  avait,  dnnsV  Histoire  de  la 
Révolution  française ,  porté  le  jugement  qu'on  va  lire  sur 
les  tentatives  d'assassinats  dirigées  contre  CoMol-d'Herbois 
et  Maximilien  Robespierre  : 

«  Une  opinion  comprimée  se  signale  toujours  par  un  coup  de  poi- 
»  gnard;  ce  n'est  qn'nne  âme  exaspérée  qni  a  conçu  l'acte;  on  l'impute 
1)  cependant  h  tous  les  partisans  de  la  même  opinion,  et  on  s'autorise  ainsi 
»  à  exercer  de  nouvelles  vengeances  et  à  faire  un  martAr.  » 

Celte  fois,  on  ne  pourra  pas,  comme  en  1835,  imputer  l'at- 
tentat projeté  au  bouillonnement  des  mauvaises  passions 
mises  en  fermentation  par  la  liberté  de  la  presse  !  La  presse 
est  muette,  et  lorsqu'(»IIe  parie,  ce  n'est  plus  guère  que 
pour  faciliter  au  gouvernement  l'accomplissement  de  ses 
desseins  en  y  préparant  l'opinion  publique.  Non,  celte  fois, 
on  ne  pourra  pas,  comme  en  183o,  inventer  contre  la  liberté 


710  1S5.3. 

de  la  presse  de  nouvelles  rigueurs  ;  la  mesure  est  comble, 
et  l'on  n'y  saurait  plus  rien  ajouter.  Avions-nous  donc  rai- 
son, et  serait-il  donc  vrai  qu"il  n"y  a  jamais  eu  et  qu'il  n'y 
aura  jamais  rien  de  commun  entre  l'exercice  légitime  du 
droit  de  discussion  et  cette  exécrable  usurpation  d'hommes 
s'arrogoant,  sans  mandat,  le  droit  de  vie  et  de  mort,  et  s'é- 
rigeant  en  juges  et  en  bourreaux  d'une  inquisition  téné- 
breuse? En  effet,  rien  de  plus  opposé  à  l'idée  qui  discute 
que  la  pensée  qui  conspire. 

Maintenant  que  des  faits  eux-mêmes  ressort  la  preuve 
manifeste  qu'empêcher  de  penser  tout  haut  n'empêche  pas 
de  conspirer  tout  bas,  séparera-t-on  ce  qui  n'aurait  jamais 
dû  être  confondu?  Eclairé  par  révidcncc,  instruit  par  l'ex- 
périence, le  gouvernement  resliluera-t-il  à  la  lil)erté  ce  qui 
lui  appartient,  afin  de  ne  pas  laisser  au  crime  un  déguise- 
ment qui  lui  serve  à  égarer  les  consciences?  Nous  ne  le  sa- 
vons pas  et  nous  l'espérons  peu;  quoi  qu'il  en  soit,  nous 
n'en  imposerons  pas  moins  silence  à  toutes  les  considéra- 
lions  qui  nous  oppressent,  pour  laisser  parler  uniquement 
l'horreur  que  nous  inspirent  lous  ces  attentais  renouvelés 
du  passé  et  dirigés  contre  l'avenir  qu'ils  retardent  au 
lieu  de  le  hàler.  C'est  de  la  barbarie,  et  nous  la  repoussons, 
quel  que  soit  le  nom  qu'elle  invoque  et  le  drapeau  qu'elle 
arbore  !  Qu'elle  s'appelle  Alibaud  ou  Haynau,  Ravaillac  ou 
Damiens,  Charlotte  Corday  ou  Geoi'ges  Cadoudal,  machine 
de  la  rue  Saint-Nicaise,  machine-Fieschi  ou  machine  infer- 
nale de  Marseille. 

La  liberté  des  peuples  par  le  progrès  de  la  science  est  la 
seule  qui  avance  toujours  sans  reculer  jamais  :  toute  autre 
liberté,  on  l'a  vu.  ne  dure  que  ce  que  dure  Téclair  qui  pré- 
cède la  foudre. 

Nous  le  disons  haulemen!  :  Vn  altciilal  esl  à  la  f  tis  uu 
crime  et  une  finie. 


1852. 


LA  LIBERTÉ  ET  LES  BONAPARTE, 


29  octobre  1852. 

Aux  doctes  partisans  de  la  liberté  légalement  limitée  qui 
me  raillent  sur  la  liberté  ?irt^ure//cme/)l  limitée,  je  demande  : 
Avez- vous  la  liberté  que  vous  appelez  :  Liberté  sagement 
limitée. 

Si  vous  ne  l'avez  pas,  qu'est-ce  donc  qui  vous  empêche 
de  l'avoir?  A  qui  ou  à  quoi  devez- vous  vous  en  prendre? 
Cependant,  quel  temps  plus  propice  pour  l'instituer  un  gou- 
vernement peut-il  espérer  qu'il  aura  jamais?  Matériellement, 
la  paix  et  Tordre  ne  règnent-ils  pas  partout  en  Europe?  Si 
la  liberté  légalement  limitée  est  possible,  pourquoi  donc 
n'existe-l-elle  pas  maintenant  qu'il  devrait  être  si  facile  de 
rétablir  en  France  ? 

Répondez,  doctes  partisans  de  la  liberté  légalement  limi- 
tée, qui  trouviez  si  simple  et  parfaitement  juste,  sous  le 
règne  de  Louis-Philippe,  d'emprisonner  M.  le  vicomte  de 
Conny  et  M.  de  Lamennais,  M.  le  duc  de  la  Rochefoucault- 
Doudcauville  et  M.  Dupoty,  pour  s'être  rendus  coupables 
du  tort,  érigé  en  délit,  de  vous  avoir  contrariés  ou  alarmés  ; 
répondez,  doctes  partisans  de  la  liberté  limitée,  qui  trouviez 
non   moins  simple   et  non  moins  juste  d'écraser  la   Tri- 


712  1S5S. 

bune  sous  le  poids  des  amendes  et  d'intenter  a  la  Gazette 
de  France  vingt-deux  procès  !  Répondez  ! 

La  «  liberté  absolue,  »  messieurs,  est  un  mol  qui  vous  pa- 
raît ridicule  et  risihh?  ;  j'en  suis  fâché  pour  vous,  mais  ce 
n'est  pas  moi  qu'il  l'ai  employé  le  premier,  ainsi  que  vous 
pourrez  vous  en  convaincre  en  lisant  la  lettre  suivante, 
adressée,  en  1832,  à  M.  de  Gormenin,  par  un  ancien  sou- 
verain, par  Joseph  Bonaparte,  à  l'occasion  de  VAssociation 
pour  la  liberté  de  la  presse  : 

A  M.  de   Cormenin. 

«  Londres,  29  octobre  1832. 

y  J'admire  depuis  longtemps  la  vérité  de  vos  opinions,  le  courage  avec 
lequel  vous  n'avez  cessé  de  les  exprimer;  je  me  suis  dit  depuis  longtemps 
que  la  France  serait  forte  et  heureuse  si  elle  avait  eu  beaucoup  de  repré- 
sentants comme  vous.  Il  faut  avoir  habité  comme  moi  les  Etats-Unis, 
pendant  tant  d'années,  pour  être  convaincu,  plus  qxie  personne,  que  vos 
théories  ne  sont  pas  de  stériles  abstractions. 

»  Oui,  monsieur,  le  bonheur  des  nations  est  possible  comme  celui  des 
individus,  avec  de  la  justice;  la  justice,  pour  les  nations,  repose  sur  la  li- 
berté religieuse,  politique,  civile  -,  sur  l'égalité  des  charges  et  des  avantages, 
en  proportion  des  forces  de  chaque  citoyen;  mais  les  citoyens  seuls  en 
sont  juges,  et  point  de  justice  sans  le  vote  universel,  seul  fondement  de 
l'impartialité  de  tous  les  délégués  du  pouvoir  et  de  leur  nationalité.  Nulle 
garantie  pour  la  rectitude  des  jugements  s'ils  ne  sont  éclairés;  nulle  lu- 
mière persévérante,  égale,  éclairant  tous  les  recoins  d'un  vaste  empire, 
sans  la  liberté  absolue,  sans  limite,  de  la  presse. 

»  Vous  avez  parfaitement  senti  et  deviné  ce  que  je  n'ai  eu  que  le  mérite 
de  voir  matériellement  dans  le  pays  où  j'ai  passé  dix-sept  années  d'exil. 
Non,  monsieur,  vos  théories  ne  sont  pas  de  stériles  abstractions;  je  les  ai 
vues  en  action,  et  le  bonheur  public  est  le  fruit  de  leur  application.  La  li- 
berté ABSOLUE  de  la  presse  est  le  seul  souffle  qui  puisse  répandre  partout 
la  vraie  lumière  de  l'esprit  ;  ce  ne  sera  que  lorsque  son  empire  sera  étendu 
en  France  comme  en  Amérique  que  vous  pourrez  être  logiques  et  justes 
impunément;  ce  ne  sera  qu'alors  qu'on  pourra  dire  :  u  Vertu,  bonheur  pii- 
»  blic,  vous  n"ètc?  pas  des  chimères!  » 

Signé  :  josErii-NAPOi.iiox  bonai'arti;. 

Cette  Icllre  ne  faisait  d'ailleurs  qu'exprimer  les  mêmes 
convictions  que  celles  déjà  dépo.sées  dans  la  lettre  suivanle, 
adressée,  le  18  seplembre  18:30.  h  MM.  les  membres  de  la 
Chambre  des  députés  : 


LA  LIBERTÉ  ET  LES  BONAPAKTE.  713 

A  MM.  les  membres  de  la  Chambre  des  dejiutés. 

«  New-York,  18  septembre  1830. 

»  Les  mémorables  événements  qui  ont  relevé  en  France  les  coulenrs  na- 
tionales et  détruit  l'ordre  de  choses  établi  par  l'étranger,  dans  l'ivresse  du 
succès,  ont  montré  la  nation  dans  son  véritable  jour:  la  grande  capitale  u 
ressuscité  la  grande  nation. 

»  Proscrit  loin  du  sol  de  la  patrie,  je  m'y  serais  présenté  aussitôt  que 
cette  lettre,  si  je  n'avais  lu,  parmi  tant  de  noms  avoués  par  la  libéralité 
de  la  nation,  celui  d'un  prince  de  la  maison  de  Bourbon.  Les  événements 
des  derniers  jours  de  juillet  ont  mis  dans  tout  son  jour  cette  vérité  histo- 
rique :  il  est  impossible  à  une  maison  régnante  par  le  droit  divin  de  se 
maintenir  sur  le  trône  lorsqu'elle  a  été  une  fois  expulsée  par  la  nation, 
parce  qu'il  n'est  pas  possible  que  des  princes  nés  avec  la  prétention  d'a- 
voir été  prédestinés  pour  régir  un  peuple,  s'élèvent  au-dessus  des  pi'éjugés 
de  leur  naissance. 

»  Aussi,  le  divorce  entre  la  maison  de  Bourbon  et  le  peuple  français 
avait-il  été  prononcé,  et  rien  au  monde  ne  pouvait  détruire  les  souvenirs 
du  passé.  Tant  de  sang,  de  combats,  de  gloire,  de  progrès  dans  tous  les 
genres  de  civilisation,  tant  de  prodiges  opérés  par  la  nation  sous  l'influence 
des  doctrines  libérales,  étaient  des  brandons  de  discorde  de  tous  les  jours 
rallumés  entre  les  gouvernants  et  les  gouvernés  ;  fatigués  de  tant  de  révo- 
lutions et  désireux  de  trouver  la  paix  sous  une  charte  donnée  et  acceptée 
comme  ancre  de  salut  après  tant  d'orages,  les  bons  esprits  étaient  en  vain 
disposés  à  tous  les  sacrifices  ;  plus  puissante  que  les  hommes,  la  force  des 
choses  était  là,  et  rien  ne  pouvait  mettre  d'accord  les  hommes  d'autrefois 
restés  stationnaires  et  ceux  qu'une  révolution  de  trente  ans  avait  gran- 
dis et  régénérés. 

»  En  vain  le  duc  d'Orléans  aV)jure  sa  maison  au  moment  de  ses  mal- 
heurs ;  Bourbon  lui-même,  rentré  en  France  l'épée  à  la  main  avec  les 
Bourbons,  à  la  suite  des  étrangers,  qu'importe  que  son  père  ait  voté  la 
mort  du  roi,  son  cousin,  pour  se  mettre  en  sa  place?  Qu'importe  que  le 
frère  de  Louis  XVI  le  nomme  lieu  tenant- général  du  royaume  et  régent  de 
son  petit-fils?  Eu  est-il  moins  Bourbon?  En  a-t-il  moins  la  prétention  do 
devoir  être  appelé  au  trône  par  le  droit  de  sa  naissance?  Est-ce  bien  sur  le 
choix  du  peuple  ou  sur  le  droit  divin  qu'il  compte  pour  s'asseoir  au  trône 
de  ses  ancêtres? Ses  enfants  penseront-ils  autrement?  Et  le  passé  et  le  pré- 
sent ne  font-ils  pas  assez  prévoir  quel  sera  l'avenir  sous  une  branche  de 
cette  maison?  Le  14  juillet,  le  10  août,  n'annonçaient-ils  pas  assez  les 
derniers  jours  de  iuillet  1830?  Et  ces  journées,  à  leur  tour,  ne  menacent- 
elles  pas  la  nation  d'un  nouveau  28  juillet,  à  ime  époque  plus  ou  moins 
rapprochée  ? 

»  Non,  messieurs,  jamais  les  princes  institués  par  le  droit  divin  ne  par- 
donnent à  ceux  auxquels  ils  sont  redevables;  tôt  ou  tard  ils  les  punissent 
des  bienfaits  qujls  en  ont  reçus  ;  leur  orgueil  ne  plie  que  devant  l'auteur 


714  1S5S. 

du  droit  divin,  parce  qu'il  est  inviiible.  Les  annales  de  toutes  les  nations 
nous  redisent  ces  vérités  ;  elles  ressortent  assez  de  l'histoire  de  notre  projiro 
révolution  ;  elles  sont  écrites  en  lettres  do  sang  sur  les  murs  de  la  capitale  ; 
à  quoi  ont  servi  et  le  milliard  prodigué  aux  ennemis  de  la  patrie  et  les  con- 
descendances de  tous  les  genres  dont  ou  a  salué  les  hommes  d'autrefois? 

»  Vous  construiriez  sur  le  sable  si  vous  oubliiez  ces  éternelles  vérités  ; 
vous  seriez  comptable  à  la  nation,  à  la  postérité,  des  nouvelles  calamités 
auxquelles  vous  les  livi'eriez.  Non,  messieurs,  il  n'y  a  de  légitime  sur  la 
terre  que  les  gouvernements  avoués  parles  nations;  les  nations  les  créent 
et  les  détruisent  selon  leurs  besoins.  Les  nations  seules  ont  des  droits  ;  les 
individus,  les  familles  particulières,  ont  seulement  des  devoirs  à  remplir, 

»  La  famille  Napoléon  a  été  appelée  par  trois  millions  cinq  cent  mille 
votes  ;  si  la  nation  croit  dans  son  intérêt  de  faire  un  autre  choix,  elle  eu 
a  le  pouvoir  et  le  droit;  mais  elle  seule. 

»  Napoléon  II  a  été  proclamé  par  la  Chambre  des  députés  en  1815,  qui 
a  reconnu  en  lui  rm  droit  conféré  par  la  nation  ;  j'accepte  pour  lui  toutes 
les  modifications  discutées  par  la  Chambre  de  1815,  qui  fut  dissoute  par 
les  baïonnettes  étrangères. 

»  J'ai  des  données  positives  pour  savoir  que  Napoléon  II  seraifdigne  de  la 
France;  c'est  comme  Français  surtout  que  je  désire  que  l'on  reconnaisse  les 
titres  incontestables  qu'il  a  au  trône  tant  que  la  nation  n'aura  pas  adopté 
une  autre  forme  de  gouvernement  ;  seul  pour  être  légitime  dans  la  vérita- 
ble acception  du  mot,  c'est-à-dire  légalement  et  volontairement  élu  par  le 
peuple,  il  n'a  pas  besoin  d'une  nouvelle  élection  ;  toutefois,  la  nation  est 
maîti-esse  de  confirmer  ou  de  rejeter  des  titres  qu'elle  a  donnés,  si  telle  est 
sa  volonté  :  jusque-là,  messieurs,  vous  vous  devez  à  Napoléon  II,  et  jus- 
qu'à ce  que  l'Autriche  le  rende  aux  vœux  de  la  France,  je  m'offre  à  par- 
tager vos  périls,  vos  efforts,  vos  travaux,  et,  à  son  arrivée,  à  lui  trans- 
mettre la  volonté,  les  exemples,  les  dernières  dispositions  de  son  père, 
mourant  victime  des  ennemis  de  la  France,  sur  le  rocher  de  Sainte-Hélène. 

»>  Ces  paroles  m'ont  été  adressées  sous  la  plume  du  général  Bertrand  : 
0  Dites  à  mon  fils  qu'il  se  rappelle,  avant  tout,  qu'il  est  Frant/ais;  qu'il 
»  donne  à  la  nation  autant  de  liberté  que  je  lui  ai  donné  d'égalité.  1-a 
w  gueri-e  étrangère  ne  me  permit  pas  de  faire  tout  ce  qu^j'aurais  fait  à  la 
»  paix  générale.  Je  fus  perpétuellement  en  dictature,  mais  je  n'ai  eu  qu'un 
»  mobile  dans  toutes  mes  actions  :  l'amour  et  la  gloire  de  la  grande  na- 
»  tion  ;  qu'il  prenne  ma  devise  :  Tout  pour  le  peuple  français,  puisque  tout 
»  tout  ce  que  nous  avons  été,  c'est  par  le  peuple.  » 

»  Messieurs,  j'ai  rempli  un  devoir  qui  me  paraît  sacré.  ruis>e  la  ^oix 
d'un  proscrit  traverser  l'Atlantique  et  porter  au  cœur  de  ses  compatriotes 
la  conviction  qui  est  dans  le  sien!  La  France  seule  a  le  droit  déjuger  le  tils 
de  Napoléon  :  le  fils  de  cet  homme  de  la  nation  peut  seul  réunir  tous  les 
partis  dans  une  Constitution  vraiment  libérale,  et  conserver  la  tranquillité 
de  l'Europe;  le  successeur  d'Alexandre  n'ignore  pas  que  ce  prince  est  mort 
flvecle  regret  d'avoir  éloigné  le  fils  de  Napoléon. 


LA  LIBERTE  ET  LES  BONAPARTE.  715 

»  Le  nouveau  roi  d'Angleterre  a  uu  grand  devoir  à  remplir,  celui  de  la- 
ver son  règne  de  l'opprobre  dont  se  sont  couverts  les  geôliers  ministériels 
de  Sainte-Hélène  :  les  sentiments  de  l'empereur  d'Autriche  ne  sauraient  être 
douteux  ;  ceux  du  peuple  français  sont  pour  Napoléon  IL 

»  La  liberté  de  la  presse  est  le  triomphe  de  la  vérité  ;  c'est  elle  qui  doit 
porter  la  lumière  dans  toutes  les  consciences;  qu'elle  parle,  et  que  la  vo- 
lonté de  la  grande  nation  s'accomplisse,  j'y  souscris  de  cœur  et  d'âme. 
»  Signé  :  joseph-kapoléon  Bonaparte  , 
Comte  de  Survilliers.  » 

Anciens  membres  et  président  de  la  Société  Aide-toi,  le 
ciel  Vaidera,  moquez-vous,  moquez-vous  bien  de  ceux  qui 
revendiquent  et  revendiqueront  toujours  la  liberté  pour 
tous  simultanément,  contre  tous  successivement,  et  qui 
croient  fermement,  comme  moi,  que  la  lilierté  aJjsolue  et  le 
pouvoii'  absolu  peuvent  coexister  aussi  facilement  que  deux 
astres  se  mouvant  chacun  dans  son  orbite  !  J'oppose  à  vos 
méprisables  railleries,  d'abord  ces  mémorables  paroles  d'un 
souverain  qui  régna  sur  deux  grands  pays  : 

«  La  justice,  pour  les  nations,  repose  sur  la  liberté  reli- 
»  gieuse,  politique,  civile.  Nulle  lumière  persévéï^anle,  éclai- 
»  rant  tous  les  recoins  d'un  vaste  empire,  sans  la  liberté 
»  ABSOLUE,  sans  limite,  de  la  presse.  La  liberté  de  la  presse 
»  est  le  triomphe  de  la  vérité;  c'est  elle  qui  doit  porter  la 
»  lumière  dans  toutes  les  consciences.  » 

Puis  celte  parole  suprême  d'un  auguste  mourant  à  sa 
dernière  heure  : 

«  Dites  à  mon  fils...  qu'il  donne  à  la  nation  autant  de  li- 
»  BERTÉ  que  je  lui  ai  donné  (I'éCiALIté.  » 


IL 


30  octobre  1852. 

Nous  avons  rappelé  et  cité  deux  mémorables  lettres  du 
roi  Joseph  Bonaparte  ;  l'extrait  suivant  ne  le  fera  pas  moins 
bien  juger  : 

«Joseph, doué  d'une  vaste  érudition  littéraire,  exercé  de  bonne  heure  aux 
combats  de  la  parole,  sachant  par  cœur  les  plus  beaux  morceaux  des  au- 
teurs classiques  de  France  et  d'Italie,  était  fait  pour  vivre  dans  un  gouverne- 
ment constitutionnel,  où  des  opinions  patriotiques  éloquemment  énoncée?. 


716  1852. 

l'aflabilité  des  manières,  la  pureté  du  caractère,  sont  les  prinoipnles  qua- 
lités qui  distinguent  les  hommes.  Quoiqu'il  se  conduisît  toujours  avec 
honneur  et  habileté  dans  les  différentes  circonstances  de  sa  vie,  s'il  ne 
brillii  pas  de  tout  l'éclat  que  lui  donnaient  ses  facultés,  c'est  que,  homme 
de  paix,  de  constitution,  de  liberté,  le  hasard  le  lit  naître  à  une  époque 
de  bouleversement  qui  l'obligea  à  devenir  un  des  principaux  instruments 
d'une  politique  de  guerre,  d'indépendance,  de  pouvoir  absolu. 

»  Mais  ce  qui,  à  nos  yeux,  nous  paraît  être  un  des  principaux  mérites 
de  Joseph,  c'est  qu'il  resta  toujours,  jusqu'à  sa  dernière  heure,  un  véri- 
table patriote  de  89.  La  lutte  du  peuple  contre  l'ancien  régime  avait  vive- 
ment impressionné  son  âme  ;  et  ces  impressions  de  jeunesse  restent  tou- 
jours quand  on  leur  a  dû  des  années  de  gloire  et  de  bonheur.  Les  couronnes 
de  Naples  et  d'Espagne,  qu'il  avait  successivement  portées,  n'étaient  pour 
Ini  que  des  événements  accessoires;  l'Empire  n'était  pour  lui  qu'un  épi- 
sode au  milieu  du  grand  drame  révolutionnaire  qui  avait  remué  tout  son 
être  et  pour  lequel  il  avait  conservé  toutes  ses  sympathies.  Les  adulations, 
les  honneurs,  les  délices  mêmes  du  pouvoir,  dont  il  avait  joui  comme  tant 
d'autres,  avaient  glissé  sur  lui  sans  atteindre,  sans  entamer  son  cœur; 
et,  sous  la  pourpre  comme  sous  le  manteau  de  l'exil,  l'homme  était  resté 
le  même,  adversaire  violent  de  toute  oppression,  de  tout  privilège,  de  tout 
abus,  avocat  passionné  de  l'égalité  et  de  la  liberté  des  peuples. 

»  Joseph,  comme  tous  les  acteurs  retirc'S  de  la  scène,  comme  tous  les 
hommes  qui  ont  un  long  passé  et  uu  court  avenir,  aimait  à  rappeler  les 
événements  dont  il  avait  été  témoin  ,  et  les  épisodes  qu'il  racontait  avec 
charme  émouvaient  par  leur  touchante  simplicité  ou  par  leur  palpitant 
intérêt. 

»  Il  rappelait  avec  plaisir  l'origine  plébéienne  et  la  pauvreté  de  cette  ta- 
mille,  qui  devait  compter  tant  de  rois  parmi  ses  membres.  Un  jour,  il  ra- 
contait que  son  frère  Louis,  pour  lequel  il  avait  eu,  dès  l'enfance,  tous  les 
soins  et  la  tendresse  d'un  père,  devait  partir  de  Marseille  pour  aller  faire 
ses  études  à  Paris  :  Joseph  le  conduisit  jusqu'à  la  diligence,  et,  au  mo- 
ment de  le  quitter,  s'aperçut  qu'il  faisait  froid  et  que  son  frère  n'avait 
[iiiint  de  manteau.  Alors,  n'ayant  pas  les  moyens  de  lui  en  acheter  un, 
mais  ne  voulant  pas  cependant  exposer  son  jeune  frère  à  l'intempérie  de 
l'air,  il  se  dépouilla  do  son  propre  vêtement  et  en  vêtit  Louis  au  moment 
du  départ.  Cette  action,  qu'ils  se  rappelèrent  mutuellement  alors  qu'ils 
étaient  rois,  était  toujours  restée  gravée  dans  leur  cœur  comme  un  tendre 
souvenir  de  leur  constante  iutinu'té.  » 

Signé  :   NAI'OI.KON-LODIS  lîOK.VrAllTK. 

Entre  les  B  (luipnrlcs  cl  la  I.iljcrlr  il  a  pu  y  avoir  niépriso, 
il  n'y  a  pas  iiH'()in|)atil)ililr.  Ils  peuvent  n'ètrcî  pas  le  che- 
min le  [)lus  court  jxMir  arriver  ii  elle,  mais  ils  y  citnduiscnl 
cerlainemciil. 


LA  PROMDENGE. 


Aide-toi,  le  ciel  t'aideva. 


30  septembre  1852. 

Si  la  branche  aînée  des  Bourbons  est  à  Frohsdorfl',  au  lieu 
de  régner  aux  Tuileries;  si  la  branche  cadette  de  la  famille 
royale  est  à  Clai'emont,  au  lieu  derégner  à  Saint-Cloud; 
si  la  Monarchie  de  1830  s'est  assise,  le  9  août,  sur  le  Irène 
de  la  Restauration  de  1815;  si  la  République  a  pris,  le  24 
février,  la  place  de  la  Royauté  ;  si  l'Empire  est  sur  le  point 
de  prendre  la  place  de  la  République,  c'est  que  la  Pi'ovi- 
dence  l'a  voulu  ainsi  ;  c'est  elle  qui  a  tout  préparé  et  tout 
accompli.  En  douter  un  seul  instant,  c'est  destituer  Dieu! 

Ainsi  parlent  les  partis  déchus,  croyant  se  justifier. 

Plutôt  que  de  convenir  qu'ils  se  sont  fourvoyés  et  qu'ils 
ne  savent  plus  que  dire,  ils  aiment  mieux  calomnier  la  Pro- 
vidence, ils  aiment  mieux  lui  faire  porter  le  poids  de  tou- 
tes leurs  erreurs,  de  toutes  leui's  fautes,  de  tous  leurs  excès. 

Ils  se  retranchent  deriière  ces  paroles  de  Bossuet  : 
<i  L'homme  s'agite  et  Dieu  le  mène.  » 

Dieu  mène  l'homme!  Est-ce  à  diie  que  l'homme  n'a  plus 
son  libre  arbitre  et  qu'il  peut  décliner  la  responsabilité  de 
ses  œuvres  ■?  Est-ce  h  dire  qu'il  lui  a  été  donné  des  yeux 
pour  ne  pas  voir,  des  oreilles  pour  ne  pas  entendre,  l'in- 
telligence pour  ne  pas  comprendre,  la  réllexion  pour  ne  pas 


718  185«. 

rédéchir.  In  mémoire  pour  ne  passe  souvenir,  la  prévoyance 
pour  ne  pas  prévoir,  le  génie  pour  ne  pas  découvrir,  l'initia- 
tive pour  ne  pas  agir,  le  courage  pour  ne  pas  oser?  Est-ce 
à  dire,  enfin,  que  Thomme  n'est  pas  coupable  du  crime  dont 
il  a  profité?  Non;  cela  veut  dire  que  l'homme  n'est  qu'un 
point  dans  l'immensité,  et  que,  si  grandes  qu'il  estime  ses 
actions^  elles  ne  pèsent  dans  la  balance  universelle  que  le 
poids  de  la  poussière  qu'emporte  le  vent. 

Non,  l'homme  qui  veille  ne  condamne  pas  Dieu  au  som- 
meil ;  non,  l'homme  qui  s'aide  ne  destitue  pas  la  Providence  ; 
l'homme  qui  la  méconnaît,  c'est  celui  qui  ne  s'aide  pas. 

11  y  a  dans  ce  qu'on  appelle  «  les  Événements  ^>  infiniment 
moins  d'inconnue  que  l'on  ne  se  plaît  à  l'imaginer.  L'Impré- 
voyance humaine,  pour  faire  sa  part  de  l'esponsabililé  plus 
petite,  a  imaginé  d'élendre  démesurément  celle  de  la  Pro- 
vidence divine.  C'est  ingénieux,  mais  ce  n'est  pas  vrai. 

La  Providence  se  mêle  beaucoup  moins  des  affaires  ter- 
restres que  l'Imprévoyance  n'essaie  de  le  faire  croire.  Si  les 
Républicains  de  la  veille  n'avaient  pas  joué  leur  liberté  et 
leur  vie,  il  y  a  lieu  de  croire  que  la  Providence  ne  serait  pas 
descendue  sur  le  l)alcon  de  l'Hôtel-de-Ville  pour  y  procla- 
mer, le  24  février,  la  République. 

Ce  n'est  pas  en  se  bornant  à  médire  de  la  Monarchie  que 
les  républicains  ont  institué  la  République  ;  ce  n'est  pas  en 
se  bornant  à  médire  de  la  République  que  les  royalistes 
blan  es  ou  tricolores  renverseront  la  République 

Si  elle  doit  disparaître  nominalement,  ce  sera  uniquement 
par  la  faute  des  républicains  qui  l'auront  mal  assise. 

Cependant,  les  avertissements  ne  leur  ont  pas  manqué, 
car  dès  le  23  octobre  1848,  le  jour  même  où  la  Constitution 
était  votée  après  cinquante  jours  de  discussion,  la  P)'e!^se 
s'exprimait  ainsi  : 

«  Au  lieu  J'uu  président  reponsuhle.  qu'a-t  on  fait? — On  a  fait  un  roi 
temporaire,  une  royauté  de  troisième  degré.  Ce  qu'une  telle  royauté  du- 
rera, on  le  ver\ia.  » 

Connue  le  monde  jdiysiciue,  le  monde  {)oliti(|ue  a  ses  lois 
que  nul  n'enlVeiiil   impunémenl.    L'arme  à  (eu  (jui  éclate 


LA  PROVIDENCE.  719 

n'éclate  pas  sans  raison  ;  Tépi  qui  a  poussé  n'a  pas  poussé 
sans  qu'mi  grain  ait  germé;  tout  événement  est  l'ellel  (Tune 
eauseetcette  cause,  pour  rester  souvenlinaperçue, n'en  est 
pas  moins  toujours  réelle;  il  est  un  moyen  certain  de  pré- 
voir et  (le  pi'évenir  I"elTet,  c'est  d'étudier  et  de  découvrir  la 
cause.  11  y  a  des  ellets,  il  n'y  a  pas  d'événements,  événement 
est  un  mot  inventé  par  l'ignorance,  et  qui  n'a  pas  plus  de 
sens  que  le  mot  sortilège.  Pourquoi  ne  croit-on  plus  à  la 
sorcellerie?  Pourquoi  y  croyait-on  si  bien,  il  y  a  un  siècle, 
<jue  l'on  brûlait  ceux  qui  étaient  accusés  de  magie?  Sorcel- 
lerie est  un  mot  qui  l'ait  rire  et  mépriser  le  Passé  ;  prenons 
garde  qu'Événement  ne  soit  un  mot  qui,  dans  un  siècle,  ne 
lasse  rire  et  ne  fasse  mépriser  le  Présent,  ce  présent  que 
comprennent  si  mal  les  blasphémateurs  qui  mettent  sur  le 
compte  de  la  Providence  ce  qui  ne  doit  être  imputé  qu'à 
l'Imprévoyance. 


\sm. 


COMMENT  ON  ENTEND  LA  LIBERTÉ  RÉCIPROQUE. 


8  novembre  iBôi. 

En  noveniJjro  I80I,  une  discussion  aviiil  lieu  entre  les 
défenseurs  de  la  Répul)lique  expirante  et  les  partisans  des 
deux  royautés  déchues.  Ceux-ci  soutenaient  qu'ils  avaient 
le  droit  de  revendiquer,  sous  la  République,  le  rétablisse- 
ment de  la  Monarchie,  mais  que  sous  la  Monarchie  ses  ad- 
versaires n'auraient  pas  le  droit  de  revendiquer  le  rétablis- 
sement de  la  République.  C'est  ainsi  que  les  royalistes  en- 
tendaient la  réciprocité  en  novembre  1851,  alors  qu'ils  qua- 
lifiaient de  «  disposition  monstrueuse  et  d'attentat  à  la 
»  liberté  nationale  »  l'ait.  111  de  la  Constitution  de  1 84 8, 
qui  exigeait  pour  la  réviï^ion  500  votants  au  moins,  et  les 
trois  quarts  des  voix  du  noiubre  des  votants  ! 

Eh  bien!  VUnivers  et  M.  Gondon  entendent,  en  novem- 
bre 1852.  la  liberté  récipro(|ue  des  croyances  religieuses 
exactement  comme  VOpi)uon  publique  et  M.  Nettement  en- 
tendaient, en  novembre  iSol.  la  libellé  des  ci'oyances  po- 
litiques. 

On  lit  dans  VUniveis  : 

0  La  nouvelle  Conférence  formôe  à  DuLlin  pour  revendiquer,  au  nom 
de  l'Irlande,  l'égalité  de  cultes  contre  le  monopole  anglican,  est  surtout 
en  butte  aux  sarcasmes  du  protejtautisu.e,  t\m  a  fait  de  la  cause  de  Ma- 
diaï  sa  propre  cause.  O.a  cherche  des  analogies  entre  la  position  des  catho- 
liques irlandais  et  celle  de?  rares  protestants  qui  peuvent  se  trouver  en 
Italie.  De  quel  droit   les  Ii landais  di-mandL'raient  ils  l'égalité  des  cultes, 


185«.  721 

quand  cette  éga]ité  n'existe  ni  en  Toscane,  ni  à  Naples,  ni  dans  les  Etats 
romains? 

»  Pourquoi  les  catholiques  d'Irlande  ne  répondraient-ils  pas  à  leurs  ad- 
versaires :  «  Nous  demandons  l'égalité  religieuse,  parce  que  nos  lois  poli- 
»  tiques  ne  permettent  pas  de  nous  la  refuser  sans  injustice  ;  nous  la  de- 
»  mandons,  parce  que  les  principes  religieux  de  nos  adversaires  nous  au- 
»  torisentà  gloritier  Dieu  selon  l'inspiration  de  notre  conscience  et  comme 
»  nous  l'entendons.  En  Toscane,  au  contraire,  la  loi  politique  et  la  loi  re- 
ï  ligieuse  s'opposent  à  ce  que  le  gouvernement  reconnaisse  l'égalité  que 
B  nous  pouvons  revendiquer  comme  droit.  Il  y  a  entre  les  deux  pays  cette 
»  différence,  que  vous  ne  pouvez,  sans  blesser  vos  principes  politiques  et 
»  religieux,  nous  refuser  ce  que  nous  demandons,  tandis  que  le  gouverne- 
»  ment  toscan  ne  peut  pas,  sans  violer  ces  mêmes  principes,  vous  concé- 
))  der  ces  mêmes  libertés.  » 

»  Là  est  toute  la  question.  Quand  les  catholiques  invoquent  la  liberté 
de  conscience,  ils  ne  font  qu'emprunter  les  armes  que  leurs  adversaires 
leur  fournissent  ;  car  l'Église  n'admet  pas  et  ne  peut  pas  admettre  cette 
liberté  comme  l'entendent  les  protestants,  et  elle  ne  saurait  consacrer  l'é- 
galité des  cultes  sans  se  renier  elle-même.  C'est  pourquoi  les  gouverne- 
ments qui  tiennent  à  rester  liés  à  l'Église  maintiennent  leurs  constitutions 
politiques  en  harmonie  avec  les  lois  de  la  religion  professée  par  le  peuple 
et  lesouverain  du  pays. 

»  Défendre  les  lois  toscanes  n'implique  pas  que  ces  lois  doivent  et  puis- 
sent être  appliquées  à  des  pays  qui  sont  dans  des  conditions  diamétrale- 
ment opposées.  Un  homme  dont  les  protestants  ne  contesteront  pas  l'auto- 
rité a  mis  en  relief  ces  différences  avec  une  élévation  de  vues  et  une  net- 
teté de  perception  que  nous  nous  plaisons  à  rappeler.  Le  commissaire  du 
roi,  lors  de  la  discussion  de  la  loi  sur  la  liberté  de  la  presse  du  17  mai 
1819,  l'illustre  Cuvier,  siégeant  à  côté  de  M.  Guizot,  dans  la  séance  de  la 
chambre  des  députés  du  15  avril,  s'exprimait  ainsi  sur  l'état  de  la  France  : 

i<  L'unité  n'existe  plus  chez  nous;  le  doute  s'est  fait  entendre.  L'incrédulité 
même  a  élevé  la  voix.  Quand  des  lois  sévères  ont  voulu"le  réprimer,  des  troubles 
civils,  des  guerres  sanglantes  en  ont  été  le  résultat,  et  quand  des  lois  plus  douces 
leur  ont  succédé,  elles  ont  été  éludées.  Le  mal  est  consommé  ;  les  ouvrages  publiés 
contre  les  plus  saines  doctrines  sont  entre  les  mains  de  tout  le  monde;  aucune  ac- 
tion de  la  loi  ne  peut  les  détruire.  La  discussion,  le  raisonnement  sont  les  seules 
armes  qui  nous  restent  pour  le  triomphe  de  la  vérité. 

>i  Je  ne  crois  pas  qu'il  existe  parmi  nous ,  messieurs,  quelqu'un  qui  doute  du 
bonheur  d'un  pays  oii  régneraient  la  même  croyance,  la  même  religion,  les  mêmes 
lois  spirituelles  et  temporelles,  et  par  conséquent  les  mêmes  sentiments.  Si  cet  État 
existait,  ce  serait  un  grand  criminel  que  celui  qui  tenterait  de  le  troubler,  et, 
s'il  était  possible  de  le  maintenir,  on  serait  tenté  de  pardonner  à  saint  Louis  et  à 
d'autres  monarques,  ses  successeurs,  leurs  actes  pour  maintenir  une  telle  union,  n 

\\)  Moniteur  du  16  :,vril  1819. 

X.  4C 


722  1832.  -  COMMENT  ON  ENTEND 

Ainsi  la  question  est  nettement  posée  par  VUnivers  :  les 
catholiques  ont  le  droit  de  proscrire  les  prolestants,  mais 
les  protestants  n'ont  pas  le  droit  de  persécuter  les  catholi- 
ques, parce  que  les  premiers  admettent  la  liberté  d'exa- 
men, tandis  que  les  seconds  ne  l'admettent  pas.  VUnivers 
invoque  l'autorité  de  Cuvier;  nous  lui  opposons  celle  de 
saint  Athanase  disant  : 

«  Le  propre  Je  la  vraie  religion  n'est  pas  de  convaincre,  ruais  de  porsua- 
der.  C'est  ce  que  Jésus- Christ  voulait  nous  faire  entendre  quand  il  disait 
au  peuple  :  «  Si  quelqu'un  veut  venir  après  moi,  »  et  à  ses  apôtres  :  «  Et 
»  vous  aussi,  vous  voulez  donc  me  quitter  ?  u 

Celle  de  saint  Chrysostomc  : 

«  Si  quelqu'un  ne  veut  pas  croire,  qui  est-ce  qui  peut  l'y  contraindre  V 
(i;/  quis  nolit  credere,  qui.s  habel  cogenJi  jus?  )  » 

Celle  de  Tertullien  : 

a  11  n'y  a  que  l'impiété  qui  ôte  la  liberté  de  religion  et  qui  prétende  en- 
chaîner les  opinions  sur  la  divinité,  eu  sorte  qu'on  ne  puisse  adurer  le  Dieu 
qu'on  veut  et  qu'on  soit  forcé  de  croire  celui  qu'on  ne  veut  pas.  Que  nous 
importent  les  sentiments  des  autres?  La  force  n'appartient  point  ;i  la  reli- 
gion ;  on  doit  l'embrasser  de  plein  gré  et  non  pas  contraints  [ad  sca- 
pulam).   » 

Celle  de  saint  Augustin  : 

«  Que  ceux-là  sévissent  contre  vous  qui  ignorent  combien  il  est  difScile 
de  découvrir'la  vérité  et  d'éviter  les  erreurs.  Pour  moi,  je  ne  puis  sévir 
contre  vou.->  ;  je  vous  dois  les  mêmes  égards  qu'on  me  devait  et  qu'on  a  eus 
pour  moi  ,  lorsque  j'étais  comme  vous  aveugle  et  insensé.  »  [Conlrà 
Munich.) 

Celle  de  Lactance  : 

«  Il  faut  défendre  la  religion,  non  par  le  meurtre,  mais  par  le  martyre; 
non  par  la  persécution,  mais  par  la  patience  :  non  par  le  crime,  mais  par 
la  foi...  Si  vous  voulez  défendre  la  religion  par  les  supplices,  vous  ne  la 
défendez  pas,  vous  la  souillez,  vous  la  transgressez.  Rien  n'est  si  volontaire 
que  la  religion...  Nous  ne  demandons  pas  qu'on  adore  Dieu  malgré  soi  ; 
et  si  quelqu'un  ne  le  fait  pas,  nous  n'avons  pas  contre  lui  de  colère...  C'est 
dans  la  religion,  dit-on  ailleurs,  ipie  la  liberté  a  établi  sa  demeure.  "  (Lib. 
10,  inst.cap.  2  et  c.  7.) 

Celle  do  saint  llilaire  ii  rem]>ereur  C;)nstance  : 

«  Vous  comprenez  qu'on  ne  doit  contraindre  personne,  et  vous  ne  cesse- 


LA  LIBEUTÉ  RECIPROQUE.  72:^ 

rcz  de  veiller  à  ce  que  chacun  de  vos  sujets  jouisse  des  douceurs  de  cette 
liberté. . .  Permettez  aux  peuples  de  prendre  pour  guides  ceux  qu'ils  vou- 
dront .  Il  n'y  aura  alors  ni  divisions  ui  murmures. . .  Dieu  a  plutôt  mon- 
tré qu'on  devait  le  connaître  qu'il  ne  l'a  exigé.  .  .  Il  a  rejeté  tout  hommage 
forcé.  Si  l'on  employait  la  violence  en  faveur  de  la  vraie  foi,  les  évêques 
s'élèveraient  et  diraient  :  <t  Dieu  est  le  Dieu  de  tous  les  hommes;  il  n'a 
»  pas  besoin  d'un  hommage  involontaire;  il  rejette  toute  profession  forcée; 
))  il  ne  faut  pas  le  tromper,  mais  le  servir.  C'est  pour  nous,  et  non  pour 
))  lui  que  nous  devons  l'adorer.  »  Je  ne  puis  recevoir  que  celui  qui  veut, 
écouter  que  celui  qui  prie,  mettre  au  nombre  des  chrétiens  que  celui  qui 
croit.  0  douleur!  dit  il  encore,  les  hommes  pratiquent  la  religion  de 
Dieu  !  » 

Celle  de  Féneion  : 

«  Nulle  puissance  humaine  ne  peut  forcer  le  retranchement  impéné- 
trable de  la  liberté  du  cœur;  la  force  ne  peut  jamais  persuader  les  hom- 
mes ;  elle  ne  fait  que  des  hypocrites.  Quand  les  rois  se  mêlent  de  la  reli- 
gion, au  lieu  de  la  protéger,  ils  la  mettent  en  servitude  ;  accordez  donc  à 
tous  la  tolérance  civile,  non  en  approuvant  tout  comme  indifférent,  mais 
en  souffrant  avec  patience  ce  que  Dieu  souffre,  et  en  tâchant  de  ramener 
les  hommes  par  une  douce  persuasion.  » 

Si  le  catholicisme  est  la  vérité,  comme  doit  le  croire 
VUnivo's,  que  peut-il  avoir  à  craindre  de  l'erreur  ?  La  vé- 
rité est  à  l'erreur  ce  que  la  lumière  est  à  l'ombre,  elle  la  dis- 
sipe. Que  la  vérité  fasse  comme  fait  la  lumière  :  qu'elle 
brille  et  ne  proscrive  pas. 

Il  fut  un  temps  où  il  était  interdit,  sous  les  peines  pro- 
noncées contre  l'hérésie,  de  soutenir  que  c'était  la  terre  qui 
tournait;  est-il  interdit  maintenant  de  soutenir  qu'elle  ne 
tourne  pas  ?  —  Non  ;  pourquoi  ?  Parce  que  ce  qui  caracté- 
rise la  vérité  c'est  de  ne  pas  redouter  la  controverse. 

Jésus-Christ  disait,  et  il  avait  raison  de  dire  : 

«  Si  j'ai  mal  parlé,  répondez-moi;  si  j'ai  bien  parlé,  pourquoi  me  frap- 
pez-vous ?  » 

Après  Jésus-Christ,  Arnobe,que  la  controverse  avait  con- 
verti au  christianisme,  disait,  h  l'occasion  d'un  ouvrage  de 
Cicéron  :  De  naturu  Deoruin.  dont  les  Gondon  et  les  Veuil- 
lot  de  cette  époque  demandaient  au  Sénat  la  condamnation 
et  la  suppression  : 

«  Si  vous  croyez  sincèrement   à   votre  religion  et  à  vos  dieux,  réfutez 


724  18&«. 

Cicéron  ;  prouvez  qu'il  a  tort.  Mais  supprimer  ses  oeuvres,  empêclier  de 
les  lire,  ce  n'est  pas  défendre  les  dieux,  c'est  avoir  peur  de  la  vérité.  » 
[Interciiiere  scripta  et  publicalum  velle  submergere  lectionem,  non  est  deos  de- 
fendere,  sed  veritatis  testificationem  timere. —  aknobe.  Traité  contre  les  gen- 
tils, liv.  3,  pag.  103.) 

Si  le  catholicisme,  selon  l'expression  d'Arnobe,  n'a  pas 
peur  de  la  vérité,  pourquoi  donc  n'admet-il  pas  la  récipro- 
cité? 


1852. 


UNE  EPREUVE  DÉCISIVE. 


16  novembre  1852. 

Voici  un  acte  que  nous  louerons  sans  restrictions  :  —c'est 
l'acte  qui  porte  à  la  connaissance  de  la  France  tout  entière 
les  quatre  proclamations  de  Londres,  de  Jersey  et  de  Frohs- 
dorf  ;  c'est  l'acte  qui,  avant  le  scrutin  du  21  novembre  1832, 
transfoimant  dix  millions  d'électeurs  en  dix  millions  de 
jurés,  les  constitue  juges  suprêmes  de  l'accusation  ainsi 
rendue  publique. 

Cet  acte,  qui  paraît  audacieux,  est  plus  habile  encore  que 
hardi  ;  mais  si  cette  publicité  universelle  que  vont  recevoir 
les  quatre  manifestes  insérés  au  Moniteur  n'a  pas  pour  ef- 
fet de  diminuer  le  nombre  des  bulletins  de  vote  sur  les- 
quels sera  écrit  ou  imprimé  le  mot  Ou/,  si  celte  publicité  a 
plutôt  l'effet  contraire,  que  devra-t-on  désormais  penser  de 
l'utilité  et  de  la  nécessité  des  lois  restrictives  et  répressives 
en  matière  de  presse  ? 

Le  Moniteur  en  est  implicitement  la  condamnation  écla- 
tante. 

Condamnation  mémorable  portée  par  la  raison  et  que 
l'expérience  confirmera  une  fois  de  plus. 


726  1853. 

Le  Moniteur  vient  d'entrer  résolument  dans  cette  voie 
large  et  sûre  où  le  grand  juge  des  écarts  et  des  erreurs  de 
la  presse  libre  est  la  conscience  publique. 

C'est  la  un  grand  acte  qui  semble  devoir  inaugurer  l'ère 
d'une  politique  nouvelle  ! 

Déjà,  le  gouvernement  a  déclaré  que  les  internés  politi- 
ques auraient  liberté  entière  de  prendre  part  au  vote  du 
21  novembre  1852;  le  gouvernement  ne  restera  pas  à  mi- 
chemin,  il  coniplétera  la  mesure  en  l'étendant  à  tous  les 
exilés.  Leur  retour  en  France  ne  saurait  avoir  des  dangers 
que,  de  l'aveu  du  gouvernement,  leurs  manifestes  n'ont  pas. 

On  lit  dans  le  Moniteur  : 

"  Des  efforts  considc'raliles  et  des  manœuvres  de  toute  nature  sont  tente's  pour 
re'pandre  dans  le  peuple,  au  moment  du  vote  solennel  auquel  il  est  appelé,  les  pro- 
testations des  partis.  Le  gouvernement  n"a  pas  d'inte'rèt  à  s'opposer  à  leur  publi- 

ation,  il  veut  les  faire  connaître  lui-même  ;  car,  dans  ce  grand  mouvement  nationa  1 
qui  pousse  la  France  au  rétablissement  de  l'empire,  il  faut  que  l'crinion  du  peuple 
oit  e'clairée,  et  que  sa  volonté,  manifestée  sans  contrainte,  soit  l'expression  de  sa 

conviction. 
»  Qu'on  lise  donc  les  manifestes  du  comité  révolutionnaire  de  Londres  et  celui 

des  proscrits  démocrates  socialistes  résidant  à  Jersey  et  réunis  en  assemblée 

générale  : 

I. 

«  Citoyens, 

»  La  démocratie  a  dû  s'imposer  quelques  mois  d'atttntc  et  de  souf- 
france avant  de  frapper  le  brigand  qui  souille  notre  pays,  afin  de  se  réor- 
ganiser malgré  la  terreur  bonapartiste. 

»  Soyez  donc  prêts  à  tout  et  à  chaque  instant.  Tâchez  de  vous  voir  et 
de  vous  rassembler  souvent  par  deux,  par  quatre,  par  six,  par  dix,  s'il 
est  possible  ;  formez  des  groupes  et  des  centres  qui  communiquent  entre 
eux  de  vive  voix.  Conspirez  enfin  avec  courage  et  prudence,  car  la  per- 
sécution doit  rendre  ardents  ceux  qu'elle  voudrait  anéantir.  Quand  la 
grande  nouvelle  vous  arrivera,  qu'elle  vous  trouve  tous  debout,  sans  vous 
surprendre,  comme  celle  du  2  décembre  ;  rappelez  vous  que,  ce  jour-là, 
vous  avez  attendu  en  vain  un  signal  de  la  part  des  traîtres  ou  des  lâches 
qui  se  disaient  vos  chefs;  ne  soyez  donc  pliis  des  moutons  qu'on  mène  : 
soyez  des  hommes. 

»  Aussitôt  que  vous  apprendrez  que  l'infâme  Louis  Bonaparte  a  reçu 
son  juste  châtiment,  quel  q\ie  soit  le  jour  ou  l'heure,  partez  de  tous  les 
points  à  la  fois  pour  le  rendez-vous  convenu  entre  plusieurs  groupes,  et  de 
]à  marchez  ensemble  sur  les  cantons,  les  arrondissements  et  les  préfcc- 


UNE  ÉPREUVE  DÉCISIVE.  727 

turcs,  afin  d'enfermer  dans  un  cercle  de  fer  et  de  plomb  tons  les  vendus, 
qui,  en  prêtant  le  serment,  se  sont  rendus  complices  des  crimes  de  leur 
maitre.  Purgez  une  bonne  fois  la  France  de  tous  les  brigands  qu'elle 
nourrit  et  qui  la  rongent.  Depuis  quatre  ans,  vous  avez  appris  à  les  con- 
naître ;  lorsque  luira  le  jour  de  votre  justice,  que  ni  votre  cœur  ni  votre 
bras  ne  faiblissent,  car  vos  ennemis  généreusement  épargnés  redevien- 
draient bientôt  vos  persécuteurs  et  voo bourreaux.  En  punissant  les  per- 
vers, le  peuple  devient  le  ministre  de  la  justice  de  Dieu  !... 

»  N'oublions  pas  aussi  qu3  la  France  est  chargée  des  malédiction  s  de  la 
démocratie  européenne,  qui  attendait  de  notre  initiative  son  signal  de  dé- 
livrance; malgré  nos  faiblesses  et  nos  défaillances,  les  nations  lèvent  en- 
core vers  nous  leurs  mains  enchaînées  et  leurs  yeux  où  brille  un  der- 
nier rayon  d'espoir-,  niojitrons-nous  dignes  de  la  sublime  mission  de 
progrès  et  d'avenir  que  le  monde  entier  semble  nous  avoir  confiée;  ou- 
vrons aux  peuples  le  chemin  de  la  république  universelle  par  la  révolu- 
tion démocratique  et  sociale  de  la  France. 

»  Le  comité  révolutionnaire.  » 

IL 

A0  PEUPLE. 

«  Citoyens, 

»  Lorsque  nos  pères,  il  y  a  près  de  cinquante  ans,  laissèrent  monter  au 
irône  le  soldat  d' Aréole  et  de  Toulon,  en  un  seul  vote  ils  consommèrent 
tous  les  crimes  contre  la  patrie,  plus  tard  souillée  par  deux  invasions  : 
crime  contre  l'humanité  qu'ils  jetèrent  dans  les  crises  et  dans  le  sang  ; 
crime  contre  la  pensée  libre  qu'ils  livrèrent  à  la  force  insolente  ;  crime 
contre  leurs*  enfants,  par  eux  dépouillés,  et  dont  le  patrimoine  à  repren- 
dre a  coûté  deux  révolutions;  crime,  enfin  ,  contre  eux-mêmes  et  contre 
leur  mémoire,  car  ils  se  suicidèrent  eu  se  déshonorant. 

»  Aujourd'hui,  citoyens,  on  vous  invite  à  renouveler  ce  bail  infâme  de 
la  servitude;  on  vous  convie  au  second  empire,  et  ce  n'est  pas  la  victoire, 
cette  fois,  qui  lui  sert  de  marraine,  c'est  la  police  ;  et  ses  campagnes  d'I- 
talie s'appellent  Mazas,  Cayenne,  Lambessa. 

»  Si  la  France,  éblouie  par  les  éclairs  d'une  grande  épée,  se  déshonora 
pourtant  et  se  perdit  aux  calendes  de  l'an  4,  que  dira-t-on  de  vous  par 
toute  la  terre,  de  votis,  citoyens  majeurs,  c'nevronnés  par  deux  révolu- 
tions, et  venant  aujourd'hui,  comparses  de  la  police,  couronner  le  César 
du  guet-apens  ? 

»  La  conscience  n'a  qu'un    nom  pour  un  pareil  suicide  :  lâcheté ,   et 
l'histoire  n'aurait  qu'une  place  pour  un  tel  peuple  :  les  gémonies  ! 
»  Citoyens, 

»  L  exercice  de  la  souveraineté  n'est  qu'une  abominable  trahison  et 
la  plus  triste  des  comédies  humaines  quand  la  liberté  ne  tient  pas  les  ur- 
nes ;  or,  qui  les  tient  aujourd'hui?  la  dictature  de  rasr>assinat,  le  2  dé- 
cembre ! 


728  fS5«. 

»  Le  vote  au  scrutin,  même  secret,  n'est  que  le  vol  organisé,  quand  c'est 
le  mensonge  qui  dépouille,  sous  les  auspices  et  sous  les  faisceaux  de  la 
force.  Or,  qui  les  dépouille  aujourd'hui,  ces  bulletins  effacés,  tombés  dans 
l'urne  sous  l'œil  des  gendarmes  ?  Le  mensonge  incarné,  le  parjure  hypo- 
crite et  sanglant,  le  système  du  2  décembre  ! 

»  Un  peuple  peut  voter  pour  ou  contre,  sur  l'impôt,  sur  la  paix,  sur  la 
guerre  et  sur  les  formes  relatives  de  la  souveraineté,  quand  elles  n'enga- 
gent pas  le  fond  ;  mais  sur  l'existence  elle-même  de  cette  souveraineté, 
sur  le  droit  inaltérable,  éternel,  sur  le  principe  et  l'essence  de  la  vie,  tout 
vote  est  un  crime  ;  on  ne  doit  répondre  que  par  les  armes  ! 

»  Quelle  est,  aujourd'hui,  la  question  posée  ?  L'empire,  l'emp're  hérédi- 
taire! c'est-à  dire  l'abdication  de  la  souveraineté  se  couchant  dans  la  ser- 
vitude éternelle,  comme  un  soleil  éteint  dans  la  mer  ;  l'aliénation  à  per- 
pétuité de  soi-même  et  da  ses  enfants,  la  mort  volontaire,  sans  réveil  et 
déshonorée. 

»  Citoyens,  vous  ne  commettrez  pas  cet  attentat  horrible  :  vous  n'é- 
tendrez pas,  comme  un  suaire,  sur  la  tombe  de  la  République  scellée  par 
vous,  la  pourpre  souillée  d'un  César  de  carrefour  ;  vous  ne  porterez  pas 
une  main  impie  sur  vos  révolutions,  sur  vos  trophées,  sur  vos  espé- 
rances, sur  la  civilisation  qui  ne  vit  que  de  liberté,  sur  vos  enfants  et  sur 
vous-mêmes. 

»  Vous  ne  consommerez  pas  ce  grand  meurtre  de  l'honneur  et  du  de- 
voir :  vous  ne  voterez  pas  ! 

»  Laissez  la  police  et  les  parasites  de  tous  les  temps  travailler  à  la 
guirlande  impériale,  et  vous,  préparez  le  chanvre  vengeur  ! 

»  Oui,  la  nuit,  le  jour,  au  milieu  des  foules  comme  dans  l'ombre,  re- 
connaissez-vous, organisez-vous,  fortitiez-vous  :  que  chacun  vive  dans 
tous  et  tous  dans  chacun;  une  foi  commune  vous  anime,  la  foi  révolu- 
tionnaire ,  implacable ,  persévérante,  hardie  comme  celle  de  nos  pères  de 
92,  et  toujours  prête  à  se  lever,  à  frapper. 

»  Citoyens,  devant  un  tj'ran,  un  parjure,  un  assassin  des  libertés  pu- 
bliques, voilà  le  seul  grand  devoir  à  remplir. 

»  La  Société  la  Révolution.  » 

IIL 

AU  PEUPLE. 

«  Citoyens, 

»  L'Empire  va  se  faire.  Faut-il  voter?  Faut-il  continuer  de  s'abstenir? 
Telle  est  la  question  qu'on  nous  adresse. 

»  Dans  le  département  de  la  Seine,  un  certain  nombre  de  républicams, 
de  ceux  qui  jusqu'à  ce  jour  se  sont  abstenus,  comme  ils  le  devaient,  de 
prendre  part,  sous  quelque  forme  que  ce  fût ,  aux  actes  du  gouvernement 
de  M.  Bonaparte,  sembleraient  aujourd'hui  ne  pas  être  éloignés  de  pen- 
ser qu'à  l'occabion  de  l'empire  une  manif  station  opposante  de  la  ville  de 


UNE  EPREUVE  DECISIVE.  729 

Paris,  par  la  voie  du  scrutin,  pourrait  être  utile,  e  tquo  lu  moment  serait 
peut-être  venu  d'intervenir  dans  le  vote.  Ils  ajoutent  que,  dans  tous  les 
cas,  le  vote  pourrait  être  un  moyen  de  recensement  pour  le  parti  républi 
cain  ;  grâce  au  vote,  on  se  compterait. 

»  Ils  nous  demandent  conseil. 

«  Notre  répouse  sera  simple  ;  et  ce  que  nous  dirons  pour  la  ville  de 
Paris  peut  être  dit  pour  tous  les  départements. 

»  Nous  ne  nous  arrêterons  point  à  vous  f;iire  remarquer  que  M.  Bona- 
parte ne  s'est  pas  décidé  à  se  proclamer  empereur  sans  avoir  au  préalable 
arrêté  avec  ses  complices  le  nombre  de  voix  dont  il  lui  convient  de  dé- 
passer les  7,500,000  de  son  20  décembre.  A  l'heure  qu'il  est,  8  millions, 
9  millions,  lO  millions,  son  chiffre  est  fait.  Le  scrutin  n'y  changera  rien. 

»  Nous  ne  prendrons  pas  la  peine  de  vous  rappeler  ce  que  c'est  que  «  le 
»  suffrage  universel  »  de  M.  Bonaparte,  ce  que  c'est  que  les  scrutins  de 
M.  Bonaparte.  Manifestation  de  la  ville  de  Paris  ou  de  la  ville  de  Lyon, 
recenï-ement  du  parti  républicain,  e^t  ce  que  cela  est  possible  ?  Où  sont 
les  garanties  du  scrutin  ?  où  est  le  contrôle  ?  où  sont  les  scrutateurs  ?  où 
est  la  liberté?  Songez  à  toutes  ces  dérisions.  Qu'est-ce  qui  sort  de  l'urne? 
La  volonté  de  M.  Bonaparte.  Pas  autre  chose.  M.  Bonaparte  a  les  clés 
des  boîtes  dans  sa  main,  les  Oui  et  les  A''o»dans  sa  main,  le  vote  dans  sa 
main.  Après  le  travail  des  préfets  et  des  maires  terminé,  ce  gouvernant 
de  grand»  chemins  s'enferme  tête  à  tête  avec  le  scrutin  et  le  dépouille. 
Pour  lui,  ajouter  ou  r^-trancher  des  vois,  altérer  un  procès- verbal,  inven- 
ter un  total,  fabriquer  un  chiffre,  qu'est-ce  que  c'est  ?  un  mensonge,  c'est- 
à-dire  peu  de  chose  ;  un  faux,  c'est-à-dire  rien. 

»  Restons  dans  les  principes,  citoyens.  Ce  que  nous  avons  à  vous  dire, 
le  voici  : 

»  M.  Bonnparte  trouve  que  l'instant  est  venu  de  s'appeler  Jlff/JM^e.  Il  n'a 
pas  restauré  un  pape  pour  le  laisser  à  rien  faire;  il  entend  être  sacré  et 
couronné.  Depuis  le  2  décembre,  il  a  le  fait,  le  despotisme  ;  maintenant 
il  veut  le  mot,  l'empire  !  Soit. 

»  Nous,  républicains,  quelle  est  notre  fonction?  quelle  doit  être  notre 
attitude  ? 

)'  Citoyens,  Louis  Bonaparte  est  hors  la  loi  ;  Louis  Bonaparte  est  hors 
l'humanité.  Depuis  dix  mois  que  ce  malfaiteur  règne,  le  droit  à  l'insur- 
rection est  en  permanence  et  domine  toute  la  situation.  A  l'heure  où  nous 
sommes,  un  perpétuel  appel  aux  armes  est  au  fond  des  consciences.  Or, 
soyons  tranquilles,  ce  qui  se  révolte  dans  toutes  les  conscience  arrive  bien 
vite  à  ai-mer  tous  les  bras. 

»  Amis  et  frères,  en  présence  de  ce  gouvernement  infâme,  négation  de 
toute  morale,  obstacle  à  tout  progrès  social,  en  présence  de  ce  gouverne- 
ment meurtrier  du  peuple,  assassin  de  la  République  et  violateur  des  lois, 
de  ce  gouvernement  né  de  la  force  et  qui  doit  périr  par  la  force,  de  ce 
gouvernement  élevé  par  le  crime  et  qui  doit  être  terrassé  par  le  droit,  le 
Français  digne  du  nom  de  citoyenne  sait  pas,  i:e  veut  p:is  savoir  s'il  y  a 


730  185S. 

quelque  part  des  sémillants  de  scrutin,  des  comédies  de  suffi-age  universel 
et  des  parodies  d'appel  à  la  nation  ;  il  ne  s'informe  pas  s'il  y  a  des  hom- 
mes qui  votent  et  des  hommes  qui  font  voter,  s'il  y  a  un  troupeau  qu'on 
appelle  le  Sénat  et  qui  délibère,  et  un  autre  troupeau  qu'on  appelle  le 
peuple  et  qui  obéit;  il  ne  s'informe  pas  si  le  pape  va  sacrer,  au  maître- 
autel  de  Notre-Dame,  l'homme  qui  —  n'en  doutez  pas,  ceci  est  l'avenir 
inévitable  —  sera  ferré  au  poteau  {  ar  le  bourreau;  en  présence  de  M.  Bo- 
napai-te  et  de  son  gouvernement ,  le  citoyen  digne  de  ce  nom  ne  fait 
qu'une  chose  et  n'a  qu'une  chose  à  faire  ;  charger  son  fusil  et  attendre 
l'heure. 

»  Vive  la  République  ! 

»  Les  proscrits  démocrates  socioUstes  de  France  résidant  à  Jersey,  et 
réunis  en  assemblée  rjénérale^  /e  31  octobre  1852. 
)'  Pour  copie  conforme  : 

»   La  commission^ 

»   VICTOR   IIL'GO, 

»  FOMBERTAUX, 

»   PHILIPPE   FAUKE.    » 

i>  Nous  n'accompagncroDs  ces  pièces  cVaucune  re'ficxion.  •> 


"  En  même  temps  que  sont  répandues  ces  abominables  provocations,  on  ne  tene 
pas  moins  d'efforts  pour  faire  parvenir  sur  tous  k-s  points  du  territoire  une  pro- 
testation que  nous  livrons  aussi  a  la  publicité. 

"  Il  est  regrettable  de  voir  un  prince  qui  supporte  noblement  son  infortune  arri- 
ver aussi,  par  un  sentiment  exagéré  de  ce  qu'il  croit  être  son  devoir,  a  nier  le  droit 
du  peuple  de  choisir  son  gouvernement  : 

«   Français  ! 

»  En  présence  de»  épreuves  de  ma  patrie,  je  me  suis  volontairement  con- 
damné à  l'inaction  et  au  silence.  Je  ne  me  pardonnerais  pas  d'avoir  pu, 
un  seul  moment,  aggraver  ses  embarras  et  ses  périls.  Séparé  de  la  France, 
elle  m'est  chère  et  sacrée  autant  et  plus  encore  que  si  je  ne  l'avais  jamais 
quittée.  J'ignore  s'il  me  sera  donné  de  revoir  un  jour  mon  pays  ;  mais  je 
suis  bien  sur  qu"jl  n'aura  pas  à  me  i-eprocher  une  parole,  une  démarche, 
qui  puisse  porter  la  moindre  atteinte  à  sa  prospérité  et  à  son  repos.  C'est 
son  honneur  comme  le  mien  ;  c'est  le  soin  de  son  avenir,  c'est  mon  devoir 
envers  lui  qui  me  décident  à  élever  aujourd'hui  la  voix. 

"  Français,  vous  voulez  la  monarchie,  vous  avez  reconnu  qu'elle  seule 
peut  vous  rendre,  avec  un  gouvernement  régulier  et  stable,  cette  sécurité 
de  tous  les  droits,  cette  garantie  de  tous  les  intérêts,  cet  accord  perma- 
nent d'une  autorité  forte  et  d'une  sage  liberté,  qui  fondent  et  assurent  le 
bonheur  des  nations.  Ne  vous  livrez  pas  à  des  illusions  qui  tôt  ou  tard 
vous  seraient  funestes.  Le  nouvel  empire  qu'on  vous  propose  ne  saurait 
être  celte   monarchie   tempérée   et    durtiblc  dont  vous  attendez   tous  ces 


UNE  EPREUVE  DECISIVE.  731 

biens.  Ou  se  trompe  et  on  vous  trompe  quand  on  vous  les  promet  en  son 
nom. 

»  La  monarchie  vu'ritable,  la  monarchie  traditionnelle,  appuyée  ;-ur  lo 
droit  héréditaire  et  consacrée  par  le  temps,  peut  seule  vous  remettre  en 
possession  de  ces  précieux  avantages,  et  vous  en  faire  jouir  à  jamais.  Le 
génie  et  la  gloire  de  Napoléon  n'ont  pu  suffire  à  fonder  rien  de  stable; 
son  nom  et  son  souvenir  y  suftiraient  bien  moins  encore.  On  ne  rétablit 
pas  la  sécurité  en  ébranlant  le  principe  sur  lequel  repose  le  trône,  et  on 
ne  consolide  pas  tous  les  droits  en  méconnaissant  celui  qui  est  parmi 
nous  la  base  nécessaire  de  l'ordre  monarchique.  La  monarchie  en  France, 
c'est  la  maison  royale  de  France,  indissolublement  unie  à  la  nation. 

»  Mes  pères  et  les  vôtres  ont  traversé  les  siècles,  travaillant  de  concert, 
selon  les  mœurs  et  les  besoins  du  temps,  au  développement  de  notre  belle 
patrie.  Pendant  quatorze  cents  ans,  seuls  entre  tous  les  peuples  de  l'Eu- 
rope, les  Français  ont  toujours  eu  à  leur  tête  des  princes  de  leur  nation  et 
de  leur  sang.  L'histoire  de  mes  ancêtres  est  l'histoire  de  la  grandeur 
progressive  de  la  France,  et  c'est  encore  la  monarchie  qui  l'a  dotée  de 
cette  conquête  d'Alger,  si  riche  d'avenir,  si  riche  déjà  par  les  hautes  re- 
nomméi's  militaires  qu'elle  a  créées,  et  dont  la  g'oire  s'ajoute  à  toutes  vos 
gloires. 

»  Quels  que  soient  sur  vous  et  sur  moi  les  desseins  de  Dieu,  resté  chef 
de  l'antique  race  de  vos  rois,  héritier  de  cette  longue  suite  de  monarques 
qui,  durant  tant  de  siècles,  ont  incessamment  accru  et  fait  respecter  la 
puissance  et  la  fortune  delà  France,  je  dois  à  ma  famille  et  à  ma  patrie 
de  protester  hautement  contre  des  combinaisons  mensongères  et  pleines  de 
dangers. 

>'  Je  maintiens  donc  mon  droit,  qui  est  le  plus  sûr  garant  des  vôtres, 
et,  prenant  Dieu  à  témoin,  je  déclare  à  la  France  et  au  monde  que,  fidèle 
aux  lois  du  royaume  et  aux  traditions  de  mes  aïeux,  je  conserverai  reli- 
gieusement jusqu'à  mon  dernier  soupir  le  dépôt  de  la  monarchie  hérédi- 
taire dont  la  Providence  m'a  confié  la  garde,  et  qui  est  l'unique  port  de 
salut  où,  après  tant  d'orages,  cette  France,  objet  de  tout  notre  amour, 
pourra  retrouver  enfin  le  repos  et  le  bonheur. 

')   HENRI. 

li  Frohsdorf,  le  25  octobre  1B52.  « 

.'  Toutes  ces  pièces  sont  de'sormais  connues  du  pays;  son  bon  sens  et  son  patrio- 
tisme en  feront  justice.  » 


732  1858. 


II. 


RÉSULTAT  DE  l'ÉPREUVE. 

Plébiscite  de  1852.  —  Vote  du  20  novemljre  1852. 

Inscrits 9,823,078 

Votants 8,140,660 

Affirmatifs 7,824,189 

Négatifs 253,145 

RÉSULTAT  COMPARÉ. 

Plébiscite  de  1851.  —  Vote  du  20  décembre  1851. 

Inscrits 9,945,086 

Votants 8,165,730 

Affirmatifs 7,481,231 

Négatifs 647,292 

Élection  irrésidentiellc.  —Vote  du  10  décembre  1848. 

Inscrits 

Volants 7,542,936 

L.-N.  Bonaparte 5,587,759 

L.-E.  Gavaignac 1,474,667 

IIF. 

27  novembre  1852. 

On  sait  comment  nous  définissons  VAutorité  :  nous  la  dé- 
finissons Vinfaillibilité  présumée. 

On  sait  comment  nous  définissons  la  Liberté  :  nous  la  dé- 
finissons Vexpérience  constatée. 

Deux  expériences  décisives  viennent  d'être  faites,  et 
toutes  les  deux  ont  pleinement  confirmé  la  justesse  des 
idées  que  nous  avons  émises  en  malièrc  de  suffrage  uni- 
versel et  de  publicité  impunie. 

A  diverses  repi'ises,  nous  avons  demandé  que  l'exercice 


UNE  EPREUVE  DÉCISIVE.  733 

du  DROIT  DE  VOTER  PARTOUT  fùl  Tcndu  si  facile  et  si  simple 
que  ce  fût  la  carte  électorale  qui,  en  réalité,  votât.  C'est, 
en  eftét,  ce  qui  a  eu  lieu  pour  l'Empire,  puisque  l'électeur 
n'a  été  tenu,  sous  aucune  forme,  de  justifier  de  son  identité 
avant  de  déposer  son  bulletin  de  vote,  et  que,  muni  de  sa 
carie  signée,  il  a  pu  déposer  son  bulletin  au  lieu  où  il  se 
trouvait.  Des  préfets  ont  même  permis  que  l'urne  électo- 
rale allât  recueillir  dans  les  hospices  les  bulletins  de  vote 
des  malades  hors  d'état  de  se  transporter  à  la  section  élec- 
torale. Tout  ce  qui  facilite  l'exercice  du  droit  de  suffrage, 
sans  porter  atteinte  h  sa  sincérité,  ne  peut  qu'être  approuvé. 
Le  faciliter,  c'est  l'universaliser.  Cette  opinion  a  pleinement 
triomphé. 

En  toutes  circonstances,  nous  avons  soutenu  que  l'exer- 
cice du  DROIT  DE  TOUT  DIRE  ne  pouvait  jaiiiais  être  nuisible 
qu'à  celui  qui  en  abusait  ;  qu'il  en  était  de  la  presse  comme 
il  en  serait  d'un  baromètre  menteur  qui  descendrait  quand 
il  devrait  monter.  Ce  baromètre  à  contre-temps  aurait-il  le 
pouvoir  de  changer  la  sécheresse  en  pluie  ou  la  pluie  en 
sécheresse?  —  Assurément,  non  ;  il  ne  parviendrait  qu'à  se 
condamner  lui-même  et  qu'à  se  faire  mettre  au  rebut. 

Eh  bien!  ce  que  nous  avions  affirmé  s'est  vérifié,  la  pu- 
blicité la  plus  entière  a  été  donnée  à  quatre  manifestes  da- 
tés de  Londres,  de  Jersey  et  de  Frohsdorf.  Les  plus  modé- 
rés de  ces  manifestes  prescrivaient  l'abstention  ;  les  autres 
étaient,  en  toutes  lettres,  un  appel  aux  armes.  Comment 
cette  prescription  a-t-elle  été  obéie?  Comment  a-t-il  été 
répondu  à  cet  appel?  S'est-on  abstenu  de  voter?  A-t-on 
chargé  son  fusil?  A-t-on  renversé  les  urnes?  A-t-on  con- 
struit des  barricades?  —  Non.  Sur  aucun  point  le  plus  lé- 
ger trouble  n'a  éclaté,  et  il  a  suffi  que  ces  manifestes  fus- 
sent publiés  par  le  Moniteur,  placardés  sur  tous  les  murs, 
reproduits  le  soir  et  le  lendemain  par  tous  les  journaux, 
pour  en  neutraliser  l'effet  et  en  hâter  l'oubli. 

Une  telle  expérience  n'est-elle  pas  une  expérience  déci- 
sive? Quelle  expérience  plus  concluante  faut-il  donc  pour 
confondre  l'erreur  et  l'incrédulité  ? 


Le  27  nvril  1852,  M.  le  comte  deChambord  dnte  de  Vienne 
une  lettre  adressée  ou  parti  légitimiste.  Le  journal  beige 
(|ui  l'insère  est  arrêté  à  la  poste,  et  le  Moniteur  du  18  mai 
1852  reçoit  le  communiqué  suivant  : 

a  Des  journaux  ont  paru  s'étonner  que  le  gonveniement  n'ait  pas  per- 
mis de  publier  la  lettre  écrite  par  M.  le  comte  de  Ciiambord  aux  légiti- 
mistes pour  leur  conseiller  le  refus  de  serment.  Le  gouvernement  n'avait 
aucun  intérêt  à  empêcher  cette  publication.  S'il  n'eût  obéi  qu'à  des  consi- 
dérations d'un  ordre  supérieur,  il  se  serait  empressé  de  donner  à  ce  docu- 
ment une  publicité  qui  ne  pouvait  lui  être  qu'avantageuse  ;  mais,  au- 
dessus  de  l'intérêt  particulier,  il  y  a  le  respect  de  la  constitution  et  du 
pi-incipe  sur  lequel  elle  repose.  Le  gouvernement  ne  saurait  autoriser  la 
publication  d'une  lettre  qui  conseille  de  refuser  le  serment  exigté  par  la 
constitution,  en  s'appuyant  sur  un  principe  essentiellement  contraire  à 
celui    de  la   souveraineté  nationale.  [Communiqué.)  » 

Qu'arrive-t-il  de  cette  interdiction  ?  Il  arrive  que  d'in- 
nombrables copies,  les  unes  manuscrites,  les  autres  auto- 
graphiées,  sont  faites  de  cette  lettre  et  circulent  de  mains 
en  mains  à  Paris  et  dans  les  déparlements  pendant  plus  de 
deux  mois. 

Le  25  octobre  1852,  ce  n'est  plus  simplement  une  lettre 
que  dicte  h  Venise  M.  le  comte  de  Cliambord,  c'est  une  pro- 
testation qu'il  rédige  à  Frohsdorf. 

Mais,  cette  fois,  le  président  de  la  République  fait  ce 
qu'avait  fait  en  1804  l'empereur,  contre  l'avis  de  Fouché  (Ij: 


(1)  ((  En  1804,  lecomtede  Lille  (Louis  XVIII)  publiait  un  maniieste  contre 
Napoléon.  Fouché,  qui  eut  le  premier  coi'naissance  de  cette  pièce,  s'em- 
pi'essa  delà  porter  à  l'empereur,  persuadé  que  celui-ci  lui  tiendrait  compte 
de  son  zèle  et  de  sa  diligence,  et  qu'il  lui  donnerait  incontinent  des  ordres 
sévères  pour  empêcher  que  l'écrit  de  Louis  XVIII  ne  se  répandît  en 
Prance. 

n  Fouché  se  trompait.  Napoléon  prit  la  copie  de  la  déclaration  du  pré- 
tendant, la  lut  et  dit  froidement  au  ministre  en  la  lui  rendant  : 

"  Ali  !  ah  !  le  comte  de  Lille  veut  faire  des  siennes  !  Eh  bien  !  à  la  bonne  heure. 
Jlou  droit  est  dans  la  volonté  de  la  France,  et,  tant  q'ie  j"aurai  une  épée,  je  saurai 
le  maintenir.  Los  Bourhcms  doivent  pourtant  savoir  que  je  ne  les  crains  pas;  qu'ils 
me  laissent  donc  tranquille.  Vous  dites  que  les  badauds  du  faubourg  Saint-Geniiain 
vont  prendre  et  colporter  des  copies  de  la  protestation  duoomte  de  Lille  ?  Lli  !  bon 
Dieu  !  qu'ils  la  lisent  tout  à  leur  aise.  Fouché,  envoyez  cela  au  Moniteur  Je  veux 
que  cela  y  soit  demain.  » 

»  Et,  en  effet,  le  lendemain  l^'"' juillet,  le  .l/oin'/cur  publia  la  protesta- 
tion de  Louis  XVIII.  » 

[Histoire  de  VEmpercur  Napolioii.  Édit.  in  4°.  1849,  p.  138.) 


UNE  EPREUVE  D1^:CISIVE.  7:3:i 

en  18o2,  de  même  qu'on  1804,  la  proloslnlion  de  riiérili(>r 
de  Hugues  Capet  est  envoyée  au  Moniteur^  où  elle  parait  le 
15  novembre  1852  précédée  de  ces  lignes  : 

«  Des  efforts  con-idérablcs  et  des  mnnœuvrcs  dp  toute  nature  sont  ten- 
tés pour  répandre  dans  le  peuple,  au  moment  du  vote  solennel  auquel  il 
est  appelé,  les  protestations  des  partis.  Le  gouvernement  n'a  pas  d'intérêt 
à  s'opposer  à  leur  publication,  il  veut  les  faire  connaître  lui-m('me  ;  car, 
dans  ce  grand  mouvement  national  qui  pousse  la  France  au  rétablisse- 
ment de  l'empire,  il  faut  que  l'opinion  du  peuple  soit  éclairée,  et  que  sa 
volonté,  manifestée  sans  contrainte,  soit  l'expression  de  sa  conviction.» 

Aujourd'hui,  qui  esl-ce  qui  parle  du  manifeste  de  Frohs- 
dort"?  qui  est-ce  qui  y  pense  ? 

M.  le  comte  de  Chambord,  ne  devant  être  qu'imparfaite- 
ment écouté,  n'eût-il  pas  mieux  fait  de  garder  le  silence 
les  27  avril  et  25  octobre  1852?  En  se  taisant,  il  n'eût  point 
constaté  son  impuissance.  C'est  là  une  vérité  qui  ne  trou- 
verait pas  dans  toute  la  France  un  seul  contradicteur  de 
bonne  foi.  Or,  ce  qui  est  vrai  pour  un  de  ces  manifestes, 
qui  ont  été  tirés  à  plus  de  cinq  cent  mille  exemplaires,  est 
également  vrai  pour  tous.  Ainsi  que  nous  l'avions  prévu, 
ils  ont  été  plus  profitables  que  préjudiciables  au  vote  contre 
'lequel  ils  étaient  dirigés. 

Cette  éclatante  démonstration,  qui  vient  compléter  et 
confirmer  celle  non  moins  éclatante  du  10  décembre  1848, 
sera-t-elle  aussi  vaine?  Après  cette  double  et  victorieuse 
épreuve,  conlinuera-t-on  encore  de  se  délier  de  la  i^ubli- 
cilé  et  de  la  restreindre  ? 

Que  peut  redouter  du  droit  de  tout  dire  celui  qui  a  la  vo- 
lonté de  bien  faire  ? 

Contre  le  droit  de  tout  dire  et  le  droit  de  voter  partout, 
que  pourra-t-on  objecter  désormais? 


IV. 


17  novembre  1852. 
Après  la  protestation  de  M.  le  comte  de  Chambord,  que 
nous  avons  publiée  d'après  le  Moniteur,  il  n'est  pas  sans 


736  I85â. 

intérêt  de  rappeler  celle  du  comte  de  Lille  (Louis  XVllI)  que 
Tenipereur  Napoléon  fit  publier  au  Moniteur  du  l®""  juillet 
1804.  La  voici  avec  la  note  qui  la  précédait  dans  le  journal 
officiel  : 

«  Voici  les  propres  expres.^ions  de  rctrange  piotestatioii  Ju  comte  de 
Lille  contre  tout  ce  qui  se  fait  ou  s'est  fait  en  France  depuis  la  réunion 
des  États-Généraux  : 

«  Protestation  du  comte  de  Lille. 

"  Varsovie,  ce  6  juin  1804. 

Il  En  prenant  le  titre  d'EjiPEREUR,  en  voulant  le  rendre  he'réditaire  dans  sa  fa- 
mille, Bonaparte  vient  de  mettre  le  sceau  à  son  usurpation.  Ce  nouvel  acte  d'une 
révolution  oii  tout,  des  l'origine,  a  e'té  nul,  ne  peut  sans  doute  infirmer  mes  droits. 
Mais,  comptable  de  ma  conduite  a  tous  les  souverains,  dont  les  droits  ne  sout  pas 
moins  lissés  que  les  miens,  et  dont  les  trônes  sont  tous  ébranles  par  les  principes 
dangereux  que  le  Se'nat  de  Paris  a  osé  mettre  en  avant  ;  comptable  a  la  France,  it 
ma  famille,  à  mon  propre  honneur,  je  croirais  trahir  la  cause  commune  en  gardant 
le  silence  eu  cette  occasion. 

»  Je  déclare  donc  (aprfes  avoir,  au  besoin,  renouvelé  mes  protestations  contre 
tous  les  actes  illégaux  qui,  depuis  l'ouverture  des  Etats-Généraux  de  France,  ont 
amené  la  crise  effrayante  dans  laquelle  se  trouvent  et  la  France  et  l'Europe',  je  dé- 
clare, en  présence  de  tous  les  souverains,  que,  loin  de  reconnaître  le  titre  impérial 
que  Bonaparte  vient  de  se  faire  déférer  par  un  corps  qui  n'a  pas  même  d'existence 
légitime,  je  proteste  et  contre  ce  titre,  et  contre  tous  les  actes  subséquents  aux- 
quels il  pourrait  donner  lieu.  " 

Nous  pouvons,  sans  nous  aventurer  beaucoup,  prédire  le 
même  sort  aux  deux  protestations  :  à  la  protestation  du 
6  juin  1804  et  à  la  protestation  du  25  octobre  1852. 


AVEUX  TARDIFS. 


22  décembre  1852. 

VUnion  et  VAssemblée  nationale  marchaient,  en  1849,  nu 
premier  rang  des  journaux  qui  invoquaient  chaque  jour 
l'intervention  de  l'Etat  pour  la  restriction  de  la  liberté  de 
la  presse,  voulant  impatiemment  qu'il  la  réglât  par  la  loi  et 
ne  voulant  pas  attendre  patiemment  qu'elle  se  réglât  par 
l'usage. 

"VUnion  fait  cet  aveu  : 

«  Ce  rôle  ingrat  et  pénible  qui  pèse  à  notre  indépendance  est  un  de  nos 
devoirs  ;  nous  apprenons  à  nous  y  habituer,  et  nous  savons  que,  chez  une 
nation  comme  la  nôtre,  la  pensée  du  lecteur  seconde  et  achève  celle  de 
l'écrivain.  » 

Eh  bien  !  voilà  donc  ce  que  l'État  a  gagné  à  faire,  contre 
la  liberté  de  la  presse,  lois  sur  lois.  Il  y  a  gagné  de  perver- 
tir le  lecteur  en  le  transformant  de  juge  en  complice.  Ne  v.i- 
lait-il  pas  mieux  qu'il  ne  devînt  pas  complice  et  qu'il  restât 
juge? 

L'expérience  acquise  ne  complera-t-elle  donc  jamais 
pour  rien  en  France?  N'avait-il  pas  été  démontré,  avec  tout 
l'éclat  de  l'évidence,  que  la  seule  année  où  M.  de  Salvandy 
ait  exercé  de  l'influence  sur  l'esprit  public,  ce  fut  sous  le  règne 
de  la  Restauration  et  sous  le  régime  de  la  censure,  alors  que 
les  fameuses  brochures  de  l'auteur  A''Alon--o  ne  se  compo- 
saient que  de  pages  blanches,  ce  qui  permettait  de  les  trans- 

X.  47 


738  185;è. 

former  en  agenda?  Infâme  liberté!  Le  jour  où  la  censure 
tomba,  et  où  M.  de  Salvandy  put  écrire  tout  ce  qu'il  voulut, 
il  ne  se  trouva  plus  personne  qui  voulût  lire  ce  qu'il  écrivit. 
Aussi  M.  de  Salvandy,  rapporteur  des  lois  de  septembre,  a- 
t-il  gardé  rancune  à  la  liberté  de  ce  détestable  tour  qu'elle 
lui  joua. 
VAssemblée  nationale  fait  cet  autre  aveu  : 

«  L'intention  d'injurier  et  l'expression  injurieuse  ne  suffisent  pas  pour 
constituer  l'ofFense,  il  faut  y  joindre  encore,  de  la  part  de  l'offenseur,  cette 
autorité  que  peut  seule  donner  la  dignité  du  caractère.  M.  de  Falloux  di- 
sait fort  ju.stement  et  fort  ingénieusement  que  l'injure  est  soumise  à  la 
même  loi  que  les  corps  physiques,  qu'elle  n'acquiert  de  gravité  qu'en  pro- 
portion de  la  hauteur  d'où  elle  tombe.  » 

Ce  que  disait  M.  de  Falloux,  c'est  ce  que  nous  pensons. 
Mais  entre  lui  et  nous  il  y  a  cette  différence  :  c'est  qu'in- 
conséquent avec  son  principe  érigé  en  axiome,  il  a  voté 
toutes  les  lois  contraires  à  la  vraie  loi  de  la  presse,  tandis 
que,  plus  conséquent  que  lui,  nous  les  avons  constamment 
combattues  :  en  septembre  1833,  alors  qu'au  lendemain  de 
l'attentat  Fieschi,  elles  avaient  pour  auteurs  MM.  de  Bro- 
glie,  Guizot  et  Thiers;  en  août  1848,  alors  qu'elles  avaient 
pour  promoteurs  MM.  Cavaignac,  Sénard  et  Marie  ;  en  juil- 
let 1849,  alors  qu'elles  avaient  pour  continuateurs  MM.  Odi- 
lon  Barrot,  Léon  Faucher  et  de  Falloux. 

Si  l'injure  est,  en  effet,  soumise  à  la  même  loi  que  les 
corps  physiques  ;  si  elle  n'acquiert  de  gravité  qu'en  propor- 
tion de  la  hauteur  d'où  elle  tombe,  alors  à  quoi  bon  des  lois 
contre  l'injure  ? 

De  vos  actions  qui  infirment  vos  paroles  ou  de  vos  paroles 
qui  condamnent  vos  actions,  lesquelles  faut-il  croire? 


1853. 


LA  LIBERTÉ  DE  CONSOMMATION. 


l«'' janvier  1853. 

Le  Constitutionnel  a  obtenu  la  liberté  de  circulation  sur 
les  routes,  il  a  obtenu  l'abolition  des  ponts  à  bascule  ;  le 
Journal  des  Débats sera-t-i\  aussi  heureux etparviendra-t- 
il  ii  obtenir  la  liberté  de  circulation  entre  peuples,  obtien- 
dra-t-il  l'abaissement  des  douanes?  M.  Michel  Chevaliei- 
adresse  au  Journal  des  Débats  une  longue  lettre  dont  le 
passage  suivant  est  extrait  : 

a  Sous  l'Einpire,  le  blô  et  la  viande  ne  payaient  aucun  droit  de  doua- 
nes. Aujourd'hui,  le  blé  est  soumis  au  règlement  restrictif  dit  de  Véchella 
mobile,  qui,  sans  aucun  protit  pour  le  cultivateur,  gêne  extrêmement  notre 
industrie  meunière,  si  avancée,  porte  un  grand  préjudice  à  notre  naviga- 
tion, et  qui  a  surtout  l'énorme  défaut,  aujourd'hui  bien  constaté,  que,  en 
cas  de  mauvaise  récolte,  il  agit  comme  l'auxiliaire  de  la  famine.  La 
viande  est  soumise  à  des  taxes  exorbitantes,  et,  par  une  disposition  inhu- 
maine, la  viande  salée,  qui  est  à  l'usage  du  pauvi-e,  paye  le  double  de  la 
viande  sur  pied.  Sous  l'Empire,  la  laine,  qui  est  si  lourdement  grevée  au- 
jourd'hui, entrait  pareillement  en  franchise. 

»  Sous  l'Empire,  la  fonte  en  gueuse  était  aussi  exempte  de  droits  ;  elle 
paye  aujourd'hui  77  fr.  par  1,000  kilog.,  quand  elle  est  de  la  provenance 
la  plus  recherchée  du  consommateur,  la  plus  nécessaire  à  nos  ateliers  de 
fonderies.  L'acier  forme  la  partie  vive  de  tous  les  outils;  sous  l'Empire, 
l'acier  fondu,  le  meilleur  de  tous  les  aciers,  était  tarifé  à  99  fr.  les  1,000 
kilog.;  il  l'est  aujourd'hui  à  1,320  fr.,  plus  de  treize  fois  autant.  Le  fer 
en  barres  l'était  à  44  fr.;  il  l'est  présentement,  quand  il  est  de  la  qualité 
la  plus  employée,  à  206  fr.  Le  dommage  que  l'on  cause  à  l'industrie  fran- 
çaise par  la  hausse  foctice  qui  résulte,  pour  le  fer,  l'acier  et  la  fonte,  de 
ces  dispositions  du  tarif,  est  incalculable. 


740  185â. 

))  A  ce  sujet,  voicî  im  trait  d'histoire  que  je  prends  la  liberté  de  recom- 
mander à  l'attention  de  M.  Troplong.  En  1814,  les  propriétaires  de  bois 
persuadèrent  à  Louis  XVIII  qu'il  fallait  grandement  élever  le  droit  sur  les 
fers,  et  à  cet  effet  on  présenta  aux  chambres  un  projet  de  loi  qui  portait 
le  droit  à  165  fr.  au  lieu  de  44.  Mais  le  baron  Louis,  alors  ministi-e  des 
finances,  qui  avait  à  motiver  le  projet,  disait,  le  20  août  1814,  dans  son 
exposé  des  motifs  :  «  Nous  espérons  pouvoir,  aux  sessions  prochaines,  de- 
»  mander  la  réduction  successive  du  tarif  que  nous  proposons  aujourd'hui 
»  sur  les  fers.  »  Or,  pour  savoir  comment  cette  promesse  a  été  tenue,  il 
suffit  de  rappeler  le  montant  du  droit  actuel  sur  les  fers  que  nous  citions 
tout  à  l'heure.  Au  lieu  de  décroître  successivement  aux  sessions  prochaines, 
le  droit  a  augmenté,  si  bien  qu'après  trente-sept  ans  révolus,  il  est  à  206 
francs  au  lieu  de  165  fr. 

))  Ainsi  le  tarif  de  l'Empire,  dont  on  se  prévaut  pour  légitimer  le  tarif 
commercial  auquel  aujourd'hui  la  Franco  est  soumise,  était  beaucoup  plus 
libéral  que  le  tarif  actuel  ;  il  l'était  particulièrement  pour  les  subsistances 
et  les  matières  premières,  et  les  amis  de  la  liberté  du  commerce  se  con- 
tenteraient en  ce  moment  du  rétablissement  du  tarif  de  l'Empire. 

»  Peste  à  savoir  ce  que  pensait  l'empereur  quand  il  était  à  Sainte-Hé- 
lène. C'est  ici,  monsieur,  que  je  réclame  votre  attention  spéciale.  On  dit 
communément  que  l'empereur,  livré  à  lui-même  et  à  ses  grandes  pensées 
d'avenir,  était  probibitionniste.  Il  n'en  est  rien,  et  c'est  une  injure  à  sa 
mémoire.  L'empereur  Napoléon  pensait  que  le  système  restrictif  convient 
aune  nation  peu  avancée  en  industrie,  comme  l'était  la  France  en  1789, 
par  l'effet  des  entraves  que  mettait  partout  l'institution  antilibérale  des 
maîtr-ises  et  des  jurandes,  comme  elle  l'était  à  plus  forte  raison  sous  l'Em- 
pire, après  que  tous  les  ateliers  eurent  été  bouleversés  par  la  révolution. 
»  En  cela,  il  pensait  comme  Colbert ,  qui  avait  averti  les  manufactu- 
riers de  son  temps  qu'ils  devaient  considérer  le  régime  protecteur  par  lui 
établi  comme  les  lisières  dont  on  soutient  les  pas  de  l'enfance.  Par  la  pente 
de  son  caractère,  qui  ne  s'accommodait  pas  des  demi-moyens  et  des  tem- 
péraments et  recourait  volontiers  aux  extrêmes  ,  l'empereur  Napoléon  If 
allait  en  fait  de  protection,  plus  loin  que  Colbert,  en  ce  sens  qu'il  admet- 
tait que  la  protection  pût  être  portée  jusqu'à  la  prohibition,  qui  n'entraja- 
mais  dans  les  plans  de  Colbert,  comme  on  peut  s'en  assurer  en  lisant  ses 
tarifs. 

»  La  mise  en  œuvre,  à  titre  temporaire,  delà  protection  plus  ou  moins  ou- 
trée, ou  même  de  la  prohibition  appliquée  à  tel  ou  tel  article,  voilà  le  vrai 
sens  de  l'entretien  du  23  juin  1816,  qui  est  cité  dans  le  rapport  de  M.  Tro- 
plong d'après  le  Mémorial  de  Sainte-Hélène.  Mais,  à  quelques  pages  de  là, 
Isl.  Troplong  pouvait  trouver  dans  ce  même  Mémorial  l'opinion  formelle 
de  l'empereur  sur  le  système  commercial  qui,  dans  un  très  prochain  ave- 
nir, devait  être  adopté  par  la  France.  Qu'il  prenne  la  peine  d'y  lire  l'en- 
tretien du  12  juin  1816,  et  il  y  acquerra  la  preuve  que  le  glorieux  captif 
recommandait  h  la  France,  pour  une  époque  prochaine,  la  liberté  du  coin- 


LA  LIBERTE  DE  CONSOMMATION.  741 

merce,  la  liberté  des  échanges  ;  car  ce  mot,  dont  les  intéressés  sont  parve- 
nus à  faire  un  épouvantail  pour  nos  manufacturiers  et  nos  agriculteurs,  a 
été  inventé  par  l'empereur  Napoléon, 

»  On  trouve  en  effet  clans  le  Mémorial  de  Sainte-Hélène,  à  la  date  du 
mercredi  12  juin  1816,  ces  paroles  mémorables  par  lesquelles  l'empereur 
terminait  son  jugement  du  système  restrictif,  en  vertu  duquel  chaque  na- 
tion s'isolait  des  autres,  sauf  à  se  ménager  des  débouchés  dans  des  colo- 
nies dont  on  se  réservait  le  commerce  et  la  navigation  :  Nous  devons  nous 
rabattre  désormais  sur  la  libre  navigation  des  mers  et  Ventière  liberté  d'un 
échange  universel.  Jamais  M.  Cobden,  jamais  aucun  professeur  d'économie 
politique  ne  s'est  servi  d'uue  formule  aussi  nette  et  aussi  absolue.  Il  n'y 
a  rien  au-delà  de  Ventière  liberté  d'un   échange  universel.  » 

Le  sénatus-consulte  du  23  décembre,  portant  interpréta- 
tion et  modification  de  la  Constitution  du  14  janvier  1852, 
confère  au  chef  de  l'État  l'omnipotence  en  matière  de  tarifs 
de  douanes,  puisque  les  modifications  stipulées  dans  les 
traités  de  commerce  faits  en  vertu  de  l'article  46  de  la  Con- 
stitution ont  force  de  loi.  Cette  extension  de  pouvoir,  dans 
le  sens  de  la  liberté,  a  éveillé  d'ombrageuses  défiances  et 
des  inquiétudes  qui  ont  trouvé,  jusque  dans  le  journal  le 
Siècle.,  un  auxiliaire  plus  ardent  qu'éclairé. 

Très  différentes  sont  nos  craintes  !  Nous  ne  craignons  pas 
qu'on  abuse  de  ce  pouvoir  si  grand,  demandé  et  obtenu  ;  ce 
que  nous  craindrions  plutôt,  c'est  qu'on  n'en  usât  pas! 

En  effet,  ce  qui  est  difficile,  ce  n'est  point  d'étendre  le 
pouvoir,  c'est  de  l'exercer. 

M.  Léon  Faucher  et  M.  Buffet  étaient  et  sont  encore  libre- 
échangistes;  ils  ont  été  tous  les  deux  ministres,  Tun  de 
l'intérieur,  l'autre  du  commerce;  qu'ont-ils  fait? 


1853. 


QU'EST-GE  QUE  LA  LIBERTÉ  ? 


Il  Dites  a  mon  fils  qu'il  donne  à  la  nation  autant  de 
MBEKTÉ  que  je  lui  ai  donné  d'ÉGALiTÉ.  <> 

NAPOLÉOK  à  Sainte-Hélène. 

Il  Nulle  lumière  persévérante,  éclairant  tous  les  re- 
coins d'un  vaste  empire,  sans  la  libei:té  absolue,  san-^ 
limites,  de  la  presse.  La  liberté  de  la  presse  est  le 
triomphe  de  la  vérité;  c'est  elle  qui  doit  porter  la  lu- 
mi'ere  dans  toutes  les  consciences.  » 

JOSKrH-SAPOLÉON   BONAPARTE. 

'I  La  liberté  est  comme  un  fleuve  :  pour  qu'elle  ap- 
porte l'abondance  et  non  la  dévastation,  il  faut  qu'on  lui 
creuse  un  lit  large  et  profond.  Si,  dans  son  cours  régu- 
lier et  majestueux,  elle  reste  dans  ses  limites  naturel- 
les, les  pays  qu'elle  traverse  bénissent  son  passage; 
mais  si  elle  vient  comme  un  torrent  qui  déborde,  on  la 
regarde  comme  le  plus  terrible  des  fléaux;  elle  éveille 
toutes  les  haines,  et  l'on  voit  alors  des  hommes,  dans 
leur  prévention,  repousser  la  liberté  parce  qu'elle  dé- 
tiuit,  comme  si  l'on  devait  bannir  le  feu  parce  qu'il 
brûle,  et  l'eau  parce  qu'elle  inonde.  " 

iQuis-NAPOLÉON  BONAPARTE.  Idées  napoléoniennes. 


Il  janvier  1853. 
Qu'osl-fc  que  la  liberté  ?  —  Telle  est  la  question  que  le 
Pays  effleure.  Il  conclut  en  ces  termes  : 

o  Ce  n'est  pas  sur  le  terrain  de  la  liberté  dans  son  sens  absolu,  c'est 
sur  le  terrain  de  l'utilité  sociale  limitée  elle-même  par  le  droit  de  con- 
servation et  de  défense  légitime,  et  par  les  principes  de  la  morale  éter- 
nelle, qu'il  faut  placer  le  débat,  et  c'est  là  ce  que  ne  l'ont  jamais  ceux  qui, 
faute  de  définir  le  mot  liberté,  eu  font  sans  cesse  un  drapeau  et  un  prétexte 
pour  les  révolutions.  » 

Définir  ainsi  la  liberté  :  «  L'utilité  sociale  limitée  elle- 


\ 


QU'EST-CE  QUE  LA  LIBERTÉ?  743 

»  même  par  le  droit  de  conservation  et  de  défense  légitime,  >i 
c'est  admettre  ce  que  nous  n'avons  jamais  admis,  c'est  ad- 
mettre qu'après  avoir  proclamé  le  suffrage  universel,  le 
gouvernement  provisoire,  l'Assemblée  constituante  de  1848 
avaient  le  droit  de  poser  des  limites  à  la  liberté  du  vote  des 
électeurs,  en  déclarant  inéligibles  le  neveu  de  l'empereur 
Napoléon  et  les  fils  et  les  petits-fils  du  roi  Louis-Philippe  : 
c'est  admettre  que  le  général  Cavaignac  ne  faisait  qu'exer- 
cer le  droit  de  conservation  et  de  défense  légitime  en  or- 
donnant d'arrêter  et  de  conduire  à  la  Conciergerie  M.  de 
Persigny,  le  même  jour  où  l'on  arrêtait  et  où  l'on  condui- 
sait à  la  même  prison  le  rédacteur  en  chef  de  la  Presse,  de 
ce  journal  qui,  le  25  mai  1848,  avait  été  le  seul  qui  osât 
donner  l'hospitalité  de  sa  publicité  à  la  lettre  datée  de 
Londres,  23  mai  1848  (Ij  ;  c'est  admettre  que,  le  26  octobre 
1848,  le  général  Cavaignac,  président  du  conseil,  chargé  du 
pouvoir  exécutif,  aurait  pu,  aurait  dû  décréter  de  nouveau 
la  suppression  de  la  Presse,  de  ce  journal  qui,  le  premier, 
devançant  et  entraînant  le  Constitutionnel ,  n'avait  pas 
craint  de  poser  la  candidature  de  Louis-Napoléon  Bona- 
parte en  concurrence  de  celle  de  son  compétiteur,  alors 
tout-puissant;  c'est  admettre  que,  voyant  dans  l'élection 
du  10  décembre  1848  un  danger  pour  la  conservation  do 
l'existence  de  la  République,  unanimement  acclamée  le 
4  mai  par  les  neuf  cents  élus  du  suffrage  universel,  le  gé- 
néral Cavaignac,  subordonnant  la  liberté  électorale  à  Viiti- 
lité  sociale,  et  prétextant  le  cas  de  a  légitime  défense,  »  au- 
rait pu,  le  2  décembre  1848,  faire  décréter  par  l'Assemblée 
obéissante,  ou  décréter  lui-même,  la  prorogation  de  sa  dic- 
tature pour  dix  années;  c'est  admettre  qu'après  avoir  fait 
transporter  en  Algérie  sept  mille'combattants  de  juin,  M.  le 
général  Cavaignac  aurait  pu  faire  transporter  ainsi  tout 
Français  suspect  de  n'être  pas  répuljlicain,  et  d'être  légiti- 
miste, orléaniste  ou  bonapartiste;  or,  c'est  ce  qu'en  1848 
nous  contredisions  de  la  manière  la  plus  formelle  et  la  plus 

(1^  OEucres  de  N.-L.  Bonaparte,  t.  1,  p.  25. 


744  185». 

énergique,  avec  l'adhésion  sympathique  de  tout  ce  qui,  à 
cette  époque,  était  demeuré  bonapartiste,  orléaniste  ou  lé- 
gitimiste sans  oser  l'avouer!  Les  circonstances  changent, 
mais  les  principes  ne  changent  pas.  S'ils  changeaient,  ils 
ne  seraient  pas  des  principes,  ils  seraient  des  expédients. 
La  proscription  mutuelle  des  personnes  ou  des  croyances  se 
décorant  du  nom  de  liberté  limitée  est  une  liberté  dont 
nous  avons  toujours  nié  la  légitimité.  iNous  pensons  en  l£o3 
ce  que  nous  pensions  en  novembre  1848,  lorsque  nous  écri- 
vions :  «  La  liberté  est  et  doit  être  l'assurance  mutuelle  de 
»  tous  les  partis  contre  les  risques  de  la  politique  orageuse  ; 
»  aucun  ne  l'ayant  compris,  chaque  parti  à  tour  de  rôle  ser- 
»  vira  à  détruire  l'autre,  jusqu'à  ce  qu'ils  se  soient  tous 
»  ainsi  successivement  éteints.  '> 

Tous  les  événements  qui  se  sont  succédé  depuis  Pépoque 
où  nous  nous  exprimions  ainsi,  loin  d'ébranler  en  nous  cette 
conviction,  n'ont  fait  que  la  corroborer  encore. 

Jamais  elle  ne  fut  plus  ferme  ! 

Il  y  a,  nous  ne  Tignorons  pas,  bon  nombre  de  républi- 
cains de  la  veille  qui  déplorent  qu'on  n'ait  pas  prévenu  le 
2  décembre  1831  par  un  2  décembre  1848,  mais  c'est  là  un 
regret  que  nous  ne  saurions  partager.  Nous  croyons,  au 
contraire,  qu'un  pareil  acte  eût  été  la  condamnation  et  la 
flétrissure  de  l'idée  républicaine.  Si  l'idée  républicaine  a 
survécu  dans  des  cœurs  qui,  le  24  février,  n'étaient  pas  ré- 
publicains, c'est  qu'elle  est  restée  pure  d'une  atteinte  qui 
eût  subordonné  la  liberté  électorale  à  «  l'utilité  sociale.  » 

Il  y  a  des  questions  que  le  Pays  et  le  Constitutionnel. 
M.  Cohen  et  M.  Cauvain,  feraient  peut-être  sagement  de 
s'abstenir  de  raviver.  Que  pourront-ils  jamais  dire  de  plus 
que  ce  qu'a  dit  le  Siècle  en  faveur  de  la  Nécessité  qui  n'a 
qu'à  parler  et  à  se  montrer  pour  obliger  la  Liberté  à  se  taire 
et  à  disparaître  ? 


1853. 


LES  DEVOIRS  DE  LA  PRESSE. 


<i  L'État  peut  être  trouble  par  ce  que  peuvent  dire 
les  journaux  ;  mais  il  peut  pe'rir  par  ce  qu'ils  ne  disent 
pas.  Il  existe  un  rem'ede  efficace  contre  leurs  exagéra- 
tions; il  n'y  en  a  point  contre  leur  silence.  » 

DE   BONALD. 


20  janvier  1853. 

Si  la  presse  n'a  que  des  intérêts  et  n'a  pas  de  devoirs, 
que  sont  les  journaux  et  pourquoi  existent-ils  ?  Si  la  presse 
a  des  devoirs  et  qu'elle  les  subordonne  à  ses  intérêts,  alors 
les  journaux  ne  sont  que  des  feuilles  d'annonces.  Dans  ce 
cas.  qu'ils  continuent  ou  qu'ils  ne  continuent  pas  à  paraî- 
tre, peu  importe  !  Les  Petites -Affiches  et  le  Moniteur  uni- 
versel suffisent  amplement  à  toutes  les  nécessités  de  la  pu- 
blicité quotidienne. 

En  1848,  la  Presse  ne  s'est  pas  seule  exposée  au  danger 
de  publier  la  lettre  datée  de  Londres  23  mai,  et,  la  pre- 
mière, de  poser  la  candidature  de  Louis-Napoléon  Bona- 
parte en  concurrence  de  celle  du  général  Cavaignac,  alors 
tout-puissant,  pour  déserter,  en  1853,  la  défense  et  la  cause 
de  l'exilé;  non,  non,  la  Presse  n'a  pas  été  vaillante,  en 
1848,  alors  qu'il  s'agissait  d'un  prince  que  nul  n'avait  le 
droit  de  bannir,  pour  être  lâche,  en  1833,  alors  qu'il  s'agit 
de  Français  qui  n'ont  pas  plus  mérité  que  lui  cette  peine  de 
l'exil  qu'il  a  si  bien  décrite  en  ces  termes  : 

«  0  vous  que  le  bonheur  a  rendu  égo'istes,  qui  n'avez  jamais  souffert  les 
toiirments  de  l'esil,  vous  croyez  que  c'est  une  peine  Jégère  que  de  privep 


746  1953. 

les  hommes  de  leur  patrie  1  Or,  sachez-le,  l'exil  est  un  martyre  continuel, 
c'est  la  mort  ;  mais  non  la  mort  glorieuse  et  brillante  de  ceux  qui  suc- 
combent pour  la  patrie,  non  la  mort  plus  douce  de  ceux  dont  la  vie  s'é- 
teint au  milieu  des  charmes  du  foyer  domestique,  mais  une  mort  de 
consomption,  lente  et  hideuse,  qui  vous  mine  sourdement  et  vous  conduit 
sans  bruit  et  sans  effort  à  un  tombeau  désert.  Dans  l'exil,  l'air  qui  vous 
entoure  vous  étouffe,  et  vous  ne  vivez  que  du  souffle  affaibli  qui  vient  des 
rives  lointaines  de  la  terre  natale  (1).  » 

Le  8  décembre  1852,  le  Moniteur  publiait  la  déclaration 
suivante,  qu'il  n'est  pas  inutile  de  rappeler  : 

a  TOUS  ceux  qui  souffrent  des  suites  de  nos  malheureuses  discordes  civiles 
seront  rendus  à  la  liberté,  à  leur  famille,  à  leur  patrie,  sans  autre  con- 
dition que  de  se  soumettre  à  la  volonté  nationale,  si  clairement  manifes- 
tée, et  de  prendre  l'engagement  de  ne  rien  faire  désormais  contre  le  gou- 
vernement de  l'élu  du  pays.  » 

Parmi  tous  ceux  qui  souffrent  des  suites  de  nos  malheu- 
reuses discordes  civiles,  il  en  est  un  certain  nombre  qui  se 
sont  empressés  de  déclarer  «  qu'ils  se  soumettaient  à  la  vo- 
»  lonté  nationale,  et  qu'ils  prenaient  l'engagement  de  ne 
»  rien  faire  désormais  contre  le  gouvernement  de  l'élu  du 
»  pays.  » 

La  réponse  à  celte  déclaration,  ils  l'attendent  avec  impa- 
tience et  avec  angoisse,  dans  un  pays  où  la  maladie  et  la 
mort  n'attendent  pas,  car  nous  avons  sous  les  yeux  une  let- 
tre datée  de  l'Oued-el-Hamann,  près  Mascara,  3  janvier 
1853,  d'où  le  passage  suivant  est  textuellement  extrait: 

a  Si  jeune  !  c'est  bien  malheureux.  Si  nous  devions  rester  longtemps 
ici,  je  serais  certain  de  finir  de  même,  car  il  y  a  peu  de  temps  que  la  tièvre 
m'a  laissé  :  pendant  quatre  mois  elle  m'a  tenu.  On  dit  que  nous  sommes 
amnistiés.  Le  directeur  du  camp  nous  a  même  lu  une  lettre  par  laquelle  le 
ministre  disait  que  Napoléon  était  disposé  à  nous  renvoyer  chez  nous, 
moyennant  la  promesse,  de  notre  part,  d'y  rester  tranquilles  ;  pi-omesse 
que  nous  avons  faite  du  fond  du  cœur.  Parmi  les  transportés,  ceux  qui 
le  sont  par  décision  d'un  conseil  de  guerre,  et  pour  avoir  commis  un  délit 
ou  crime  contre  la  propriété,  ou  attenté  à  la  vie  des  personnes,  ne  sont  pas 
complus  dans  l'amnistie.  Mais  tous  les  autres  le  sont,  moyennant  ce  que 
je  vous  ai  dit.  Cette  lettre  nous  a  été  lue  le  30  novembre  dernier,  et  de- 
puis ce  temps  nous  attendons  l'exécution  delà  mesure  annoncée  officielle- 
ment. Au  camp  où  je  suis,  nous  avons  perdu,    jusqu'à  présent,  trcnte-et- 

(1)  L.-y.    BONArAETE.  T.  III,  p.  2ôl, 


LES  DEVOIRS  DE  LA  PRESSE.  747 

une  personnes  sur  deux  cents  que  nous  étions  primitivement  ;  et  pour 
peu  que  l'on  tarde  de  nous  renvoyer,  la  dt-ceptiou  jointe  à  toute  autre 
maladie  en  aura  bientôt  tué  le  double. 

»  Ici  noirs  sommes  sous  des  tentes,  nous  allons  casser  des  pierres  avant 
le  jour  ;  nous  avons  à  peu  près  la  moitié  de  la  nourriture  qu'il  nous 
faudrait,  malgré  que  le  gouvernement  nous  en  accorde  davantage.  C'est  à 
la  mauvaise  qualité  de  la  viande  que  nous  devons  de  souffrir  la  faim  ;  les 
bœufs  ressemblent  à  un  cent  de  clous. 

))  Nous  recevons  quelques  sous  tous  les  cinq  jours  quand  nous  tra- 
vaillons, et  nous  avons  la  fièvre;  alors  nous  ne  travaillons  pas,  et  nos 
quatre  sous  de  prêt  de  poche  nous  manquent  juste  au  moment  où  nous  en 
aurions  le  plus  besoin  ;  et  enfin  je  peux  terminer  en  vous  disant  :  et  nous 
mourons.  Jusqu'à  présent,  on  n'a  distribué  que  des  pantalons  de  toile  et 
des  blouses  idem.  Je  vous  demande  comme  on  a  chaud  par  des  nuits,  des 
matinées  et  des  soirées  excessivement  froides  et  tellement  humides,  que 
nos  effets  fument  quand  nous  nous  approchons  du  feu.  Dieu  fasse  que  Na- 
poléon nous  renvoie  vite  !  sinon,  beaucoup  d'entre  nous  y  resteront  en- 
core. Nous  sommes  dans  la  plus  mauvaise  contrée.  J'ai  vu,  en  vingt- 
quatre  heures,  un  homme  devenir  fou  et  mourir  parce  qu'il  n'espérait 
plus  revoir  ses  enfants. 

»   PHILIPPE   KÉBUFFOT, 

»  Transportation  du  Rhône,  catégorie  moins.  » 

Une  autre  lettre  que  nous  recevons  de  Hussein-Dey,  da- 
tée du  7  janvier  1853,  nous  donne  de  sérieuses  inquiétudes 
sur  la  santé  et  l'existence  de  l'ancien  rédacteur  en  chef  de 
VÉclaireur  des  Pyrénées,  de  cet  écrivain  homme  de  cœur 
que  nous  regrettons  de  ne  pouvoir  louer  comme  nous  le 
voudrions,  et  qui,  fermement  résigné  à  la  mort,  nous  écrit 
confidentiellement  : 

'  a  Depuis  un  mois  environ,  je  subis  les  tristes  contre-coups  de  ma  cap- 
tivité d'une  année,  des  ennuis  et  du  climat  d'Afriqiie  et  de  ses  camps.  Le 
défaut  presque  absolu  d'exercice  a  fini  par  me  mettre  sous  l'action  mena- 
çante de  la  paralysie  apoplectique.  J'ai  éprouvé  et  j'éprouve  encore  aux 
extrémités  les  fourmillements  et  les  torpeurs  qui  en  sont  les  signes  avant- 
coureurs.  C'est  à  peine  si  je  sens  la  plume  entre  mes  doigts... 

»    DK   FEUILLIDE.   » 

Faut-il  donc  rappeler  ici  que  M"^®  Pauline  Rolland,  trans- 
portée sans  jugement  en  Algérie,  et  rendue  à  la  liberté, 
est  morte  en  revenant  d'Alger,  dans  le  trajet  de  Marseille  a 
Paris  ? 


748  1853. 

Le  11  août  dernier,  M™®  Rolland  nous  avait  écrit  : 

«  Sétif,  lell  août  1852. 
»  Monsieur, 
»  Il  a  fallu  que  je  fusse  extraite  du  fort,  puis  du  couvent,  qui  m'ont 
tour  à  tour  servi  de  prison  en  Algérie,  et  enfin  internée,  pour  que  la  note 
trop  flatteuse  dont  vous  avez  accompagné  une  lettre  de  mon  fils  arrivât 
jusqu'à  moi.  Il  y  a  quelques  jours  seulement  que  cette  note  m'a  été  com- 
muniquée, monsieur,  et  j'ai  dû  attendre  le  courrier  de  France  pour  vous  en 
remercier.  Je  ne  le  ferai  pas  sans  restriction  toutefois,  monsieur,  et  quoique 
ma  transportatiou  soit  à  mes  yeux  une  iniquité  flagrante,  je  répète  ici,  sur 
le  rocher  où  l'on  m'a  attachée,  ce  que  je  disais  à  Paris  :  Tant  qu'une  femme 
restera  déportée,  je  dois  et  veux  l'être  ;  tant  que  quelques  hommes  seront 
ainsi  sacrifiés  au  Jloloch  de  la  peur,  des  femmes  doivent  avoir  part  au 
martyre. 

»  PAULINE   EOLLAND.   » 

Le  14  octobre,  elle  nous  avait  écrit  de  nouveau  : 

«  Constantine,  14  octobre  1852. 
»  Monsieur, 

»  J'ai  reç'u  à  Sétif,  où  j'étais  internée  depuis  cinq  semaines,  le  10  sep- 
tembre, la  lettre  que  vous  avez  eu  l'obligeance  de  m'adresser  à  la  date  du 
14  du  mois  d'août.  Cette  lettre  avait  couru  après  moi  à  Boue,  comme  par 
une  sorte  de  pressentiment. 

»  Aujourd'hui,  je  vous  écris  de  Constantine,  où  je  suis  prisonnière  de 
nouveau.  J'ai  quitté  Sétif  le  9  courant,  sur  l'ordre  du  gouverneur  de  la 
province  de  Constantine.  Cet  ordre  porte  que  je  dois  être  inimédiatem.ent 
conduite  à  la  casbah  de  Bone,  pour  y  être  détenue  prisonnière.  Ici,  où  je 
reste  quatre  jours,  il  est  formellement  défendu  de  me  laisser  communi- 
quer avec  âme  qui  vive,  mes  gardiens  exceptés. 

1  Voici  ce  qui  a  motivé  cette  nouvelle  mesure  de  rigueur,  qui  n'est  point 
exceptionnelle,  mais  commune  à  beaucoup  de  mes  frères  transportés. 

»  Il  y  a  un  peu  plus  de  quinze  jours,  nous  fûmes  prévenus,  par  des 
circulaires  émanant  du  gouverneur-général,  que  ceux  de  nous  qui  vou- 
laient obtenir  soit  leur  retour  en  France,  soit  l'internement  définitif,  soit 
toute  autre  commutation  de  peine,  devaient,  dans  les  quarante-huit  heu- 
res, produire  une  demande  en  grâce  adressée  directement  à  Monseigneur 
le  président  de  la  République.  La  formule  était  indiquée,  et,  au  plus, 
pouvait-on  lui  faire  subir  certaines  modifications  littéraires.  Je  n'ai  pro- 
duit et  j'ajoute  :  Je  ne  produirai  aucune  demande  de  ce  genre;  ma  con- 
science s'y  refuse.  Mon  abstention  a  été  mentionnée  et  devait  l'être  par 
ce  qu'on  nomme  la  Place.  Le  retour  du  courrier  a  apporté  l'ordre  qui  me 
mène  à  Bone. 

»  Je  m'abstiens  de  toute  réflexion;  mais  si  vous  êtes  encore  le  journa- 
liste dont  personne  n'a  pu  mettre  en  doute  le  courage;  si  vous  êtes  en- 


LES  DEVOIRS  DE  LA  PRESSE.  749 

nemi  dé  l'arbitraire,  je  vous  demande  de  porter  à  la  connaissance  du  pu- 
blic ce  fait,  répété  sur  tous  les  points  de  l'Algérie.  Il  s'agit  ici  de  bien 
plus  que  de  la  liberté  d'une  mère  de  famille,  dont  Dieu  n'abandonnera 
point  les  orphelins;  il  s'agit  de  bien  plus  que  de  sauver  des  misères  de  la 
prison  le  corps  d'une  pauvre  vieille  femme,  qui  se  sent  la  force  de  subir 
tout  plutôt  que  de  commettre  une  lâcheté.  Il  s'agit  de  défendre  des  prin- 
cipes sacrés... 

»  C'estdonc  au  nom  de  la  justice  et  de  la  liberté  que  je  vous  adresse  ces 
lignes,  en  vous  autorisant  à  en  fa^re  ce  que  bon  vous  semblera. 

»   PAULINE   KOLLASD.    » 

Dans  l'intérêt  de  M™®  Rolland,  que  nous  désirions  voir 
rendre  aux  trois  malheureux  enfants  dont  elle  était  l'uni- 
que soutien,  communiquer  sa  lettre  nous  avait  paru  plus 
utile  que  la  publier.  Quoique  extrême,  cette  réserve  n'a 
pas  suffi  à  faire  patienter  la  mort  ! 

Depuis  le  mois  de  septembre  1852,  depuis  quatre  mois, 
nous  n'avons  reçu  aucune  nouvelle  du  seul  représentant  du 
peuple  qui,  arrêté  le  2  décembre  1831,  ait  été  transporté  en 
Algérie.  En  vertu  de  quel  jugement,  de  quelle  condamna- 
tion, pour  quel  fait,  pour  quel  motif  M.  Miot  est-il  retenu  à 
Sebdou  et  privé  de  sa  liberté  depuis  treize  mois  ?  Quel  tri- 
bunal l'a  jugé  ?  quel  avocat  l'a  défendu  ? 

La  mort  sévissant  comme  elle  sévit,  la  presse  s'avilirait 
si  elle  gardait  plus  longtemps  le  silence. 

Au-dessus  de  nos  intérêts,  nous  plaçons  nos  devoirs,  et 
le  journal  que  nous  dirigeons,  avant  d'être  une  propriété 
privée  qu'on  peut  anéantir,  est  une  garantie  publique  qui 
se  doit  à  elle-même  de  s'exercer.  Plutôt  le  péril  d'une  sup- 
pression que  l'ignominie  d'une  désertion. 

Mais  non,  le  péril  auquel  nous  venons  de  faire  allusion 
n'existe  pas  ;  il  ne  saurait  exister.  On  punit  la  sentinelle 
qui  n'avertit  pas  ;  on  ne  punit  pas  la  sentinelle  qui  avertit. 

Ah  !  ce  n'est  pas  en  vain  que  ces  paroles  si  profondes  de 
M.  de  Bonald  auront  été  rappelées  :  «  L'État  peut  êtretrou- 
»  blé  par  ce  que  peuvent  dire  les  journaux;  mais  il  peut 
»  périr  par  ce  qu'ils  ne  disent  pas.  Il  existe  un  remède  ef- 
»  ficace  contre  leurs  exagérations  ;  il  n'y  en  a  point  contre 
»  leur  silence.  » 


1853. 


LE  SILENCE  DE  LA  PRESSE. 


"  Une  loi  d'Argleterre  passée  sons  Henri  VIII  de'ela- 
rait  coupables  de  liante  trahison  tous  ceux  qu>  prédi- 
raient la  mort  du  rui.  Cette  loi  était  bien  vague.  Le 
despolis)ne  est  si  terrible  qu'd  se  tourne  même  con- 
tre ceux  qui  l'exercent.  Dans  la  dernière  maladie  de 
ce  roi,  les  médecins  n'osèrent  jamais  dire  qu'il  fût  en 
danger,  et  ils  agirent  sans  doute  en  conséquence.  » 

MONTESQUIEU.  Esprit  des  Lois,  Viv.  xii,  ch.  10. 


23  janvier  1853. 

Le  silence  impassible  gardé  par  la  presse  subordonnant 
ses  devoirs  à  ses  intérêts  et  abandonnant  sans  défense,  à 
elle-même,  la  liberté  individuelle,  a  été  parfaitement  ex- 
pliqué ainsi  : 

M  En  France,  où  Ton  se  montre  si  jaloux  de  tout  ce  qui  touclie  à  l'éga- 
lité et  à  l'honneur  national,  on  ne  s'attache  pas  religieusement  à  la  liberté 
individuelle.  Qu'on  trouble  la  tranquillité  des  citoyens,  qu'on  viole  leur 
domicile,  qu'on  leur  fasse  subir  pendant  des  mois  entiers  un  emprisonne- 
ment préventif,  enfin,  qu'on  méprise  les  garanties  individuelles,  quelques 
hommes  généreux  élèveront  la  voix,  mais  l'opinion  publique  restera  calme 
et  impassible,  tant  que  vous  n'éveillerez  pas  une  passion  politique. 

»  Là  gît  la  plus  grande  raison  de  la  violence  du  pouvoir  :  il  peut  être 
arbitraire  parce  qu'il  ne  trouve  pas  de  frein  qui  l'arrête.  En  Angleterre, 
au  contraire,  les  passions  politiques  cessent  devant  une  violation  du  droit 
commun.  C'est  que  l'Angleterre  e=t  un  pays  légal,  et  que  la  France  no 
l'est  pas  encore  devenue  ;  c'est  que  l'Angleterre  est  un  pays  fortement 
constitué,  tandis  que  la  France  lutte  tour  à  tour  depuis  quarante  ans  con- 
tre les  révolutions  et  les  contre-révolutions,  et  que  la  religion  des  principes 
y  est  à  créer,  n 

1,.-N.  BONAPARTE.   WfM  flopo/pon/CflMP?.  t.  III,  p.  269, 


LE  SILENCE  DE  LA  PRESSE.  751 

En  effet,  comment  celte  «  religion  des  principes  »  s'éla- 
blirait-elle  dans  un  pays  où  il  paraît  tout  simple  aux  jour- 
naux qui  s'y  publient  qu'un  Français,  qui  a  satisfait  à  tous 
les  devoirs  que^cette  qualité  lui  impose,  qui  n'a  jamais  en- 
freint aucune  des  lois  en  vigueur,  qui  n'a  jamais  é(é  trouvé 
dans  aucune  conspiration  ni  derrière  aucune  barricade, 
soit  expulsé  de  son  pays  natal  et  imposé,  à  litre  de  réfugié, 
à  un  pays  étranger?  C'est  cependant  ce  qui  est  arrivé,  no- 
tamment, le  27  décembre  1852,  à  M.  Genillier. 

Est-ce  donc  un  fait  tout  simple  que  d'être  arraché  à 
l'exercice  paisible  de  sa  profession  et  condamné  à  tout  quit- 
ter, sa  famille,  ses  amis,  ses  habitudes,  pour  aller  vivre  loin 
d'eux  dans  l'isolement  et  peut-être  dans  la  misère,  en  butte 
à  des  défiances  politiques  nécessairement  éveillées  ?  Le  droit 
à  la  patrie  n'esl-il  donc  pas,  après  le  droit  à  la  famille,  le 
premier  et  le  plus  inviolable  des  droits  de  l'homme? 

Gomment  cette  «  religion  des  principes  »  s'établirait-elle 
dans  un  pays  où  les  défenseurs  naturels  de  la  liberté  indi- 
viduelle, où  les  journaux  sont  les  premiers  à  la  trahir,  à 
l'abandonner  même,  après  que  le  gouvernement,  et  c'est 
une  justice  qui  doit  lui  être  rendue  publiquement,  vient  de 
prouver,  en  ne  supprimant  pas  la  Presse,  qu'ils  pouvaient 
sans  péril  accomplir  leurs  devoirs  ? 


1833. 


LES  ENSEIGNEMENTS  INUTILES. 


"  Il  n"y  a  point  de  liberté,  si  la  puissance  de  juger 
n'est  pas  séiiarée  de  la  puissance  législative  et  de  l'exe- 
cutive. Si  elle  était  jointe  à  la  puissance  législative,  le 
pouvoir  sur  la  vie  et  la  liberté  des  citoyens  serait  arbi- 
traire, car  le  jcok  serait  LÉGisLATbUR.  Si  elle  était 
jointe  à  la  puissance  executive,  le  juge  pourrait  avoir  la 
force  d'un  oppresseur.  » 

MONTESQUIEU.  Esprit  des  Lois. 


28  janvier  1853. 

Ce  ne  peut  être  qu'à  la  Presse  que  le  Pays  adresse  cet 
avertissement  : 

«  La  clémence  ne  s'impose  point  par  les  véhèmenles  philippiquea  de  quel- 
ques écrivains,  pas  plus  qu'elle  ne  s'inspire  ou  ne  se  conseille  dans  des 
articles  de  journaux.  » 

Si  c'est  à  la  Presse  que  le  Pmjs  adresse  cet  avertissement, 
le  Pays  commet  une  double  erreur. 

Premièrement,  la  Presse  s'est  bornée  à  relater  des  faits 
incontestables  et  incontestés,  sans  les  accompagner  d'au- 
cune philippique  :  ces  faits  parlaient  d'eux-mêmes. 

Deuxièmement,  la  Presse  n'a  point  adressé  d'invocation 
h  l'amnistie  ni  fait  d'appel  à  la  clémence  ;  la  Presse  n'a 
adressé  d'invocation  qu'à  la  justice  et  fait  d'appel  qu'à  la 
pacification. 

Elle  ne  s'est  pas  exprimée  autrement  (lue  s'exprimait  le 
manifeste  électoral  de  novembre  1848,  signé  L.-N.  Bona- 


LES  ENSEIGNEMENTS  INUTILES.  753 

parte  :  «  J'appelle  de  tous  mes  vœux  le  jour  où  la  patrie 
»  pourra  sans  danger  faire  ecsser  toutes  les  proscriptions 
»  et  effacer  les  dernières  traces  de  discordes  civiles,  w 

Nous  tenons  expressément  à  ce  que  notre  langage  ne 
soit  point  altéré. 

La  pensée  publique,  qui  a  gagné  en  rapidité  fort  au-delà 
de  ce  que  la  parole  imprimée  a  perdu  en  liberté,  compren- 
dra tout  de  suite  et  sans  efïort  quelle  différence  et  quelle 
distance  il  y  a  entre  les  mots  qu'emploie  le  Pays  et  ceux 
dont  s'est  servi  la  Presse.  Insister  plus  longuement,  ce  se- 
rait faire  injure  à  l'intelligence  et  à  la  conscience  de  nos 
lecteurs  sympathiques. 

Le  Pays  reprend  et  ajoute  : 

«  Le  pouvoir  impérial,  assis  sur  huit  millions  de  suffrages,  est-il  assez 
solide  pour  n'avoir  rien  à  redouter  du  retour  de  tous  ceux  qui,  hier  en- 
core, exprimaient  leur  colère  contre  lui  avec  un  si  violent  fanatisme?  » 

Ce  langage,  que  tient  le  Pays,  journal  de  VEmpire,  est 
exactement  le  même  que  tenait,  le  14juin  1847,  à  la  Cham- 
bre des  pairs,  M.  Dumon,  ministre  de  S.  M.  le  roi  Louis- 
Philippe,  lorsqu'il  s'opposait  opiniâtrement  au  o.  renvoi  à 
M.  le  président  du  conseil  »  d'une  pétition  ayant  pour  objet 
le  retour  en  France,  après  trente  ans  d'exil,  de  deux  mem- 
bres de  la  famille  Bonaparte. 

Ce  langage,  que  tient  le  Pays,  journal  de  VEmpire,  est 
exactement  le  môme  que  tenait  le  Pays,  journal  delà  Com- 
mission executive,  le  12  juin  1848,  contrairement  à  celui  de 
la  Presse,  alors  qu'il  s'agissait  de  voter  la  motion,  énergi- 
quement  combattue  par  M.  Louis  Blanc. 

La  preuve  que  M.  Louis  Blanc  avait  raison  de  combattre 
la  mesure  proposée  contre  M.  Louis  Bonaparte,  ce  sont  ces 
paroles  mémorables,  vérifiées  par  les  faits  : 

a  En  1830,  j'ai  demandé  à  être  traité  en  simjile  citoyen;  on  m'a  traité 
en  PRÉTENDANT.  Eh  Lien  !  je  me  suis  conduit  en  prétendant.  (1)  » 

Oui,  oui,  en  effet,  si  l'Empire  existe,  c'est  la  dynastie  de 
1830,  ce  sont  ses  ministres,  c'est  le  gouvernement  provi- 


(1)  L.-N.   BONAPARTE,  t.  III,  p.  19.Ï 
X. 


754  1853. 

soire,  c'est  la  commission  executive,  ce  sont  ses  membres, 
qui,  par  la  proscription,  l'ont  rétabli. 

Voilà  à  quoi  aboutissent  les  prétendues  mesures  de  salut 
public  que  nous  n'avons  jamais  cessé  de  combattre,  aussi 
bien  sous  la  Monarchie  de  juillet  que  sous  la  Révolution  de 
février!  Toujours  la  proscription  mutuelle  nous  a  rencontré 
pour  adversaire  opiniâtre. 

Avions-nous  tort? 

MM.  Gustave  de  Beaumont,  Dufaure,  Duvergier  de  Hau- 
ranne,  de  Maleville,  de  Tocqueville,  Vivien,  etc.,  vote- 
raient-ils, aujourd'hui  27  janvier  1833,  le  décret  de  ban- 
nissement de  la  famille  d'Orléans,  qu'ils  votèrent  le  26 
mai  1848? 

Le  8  octobre  1849,  la  proposition  suivante  était  déposée 
sur  le  bureau  du  président  de  l'Assembléo»  nationale  : 

«  Considtrant  que  la  générosité,  la  grandeur  et  la  justice,  sont  les 
meilleurs  auxiliaires  pour  fonder  et  fortifier  la  République  ; 

»  Considérant  que  l'on  ne  saurait  plus  aujourd'hui  invoquer  la  raison 
d'État  ; 

»  Considérant  que  les  lois  de  proscription  et  de  violence  n'ont  jamais 
sauvé  les  gouvernements  -, 

»  Le  soussigné  propose  le  décret  suivant  : 

»  1°  Sont  abrogées  les  lois  du  10  avril  1832  et  du  26  mai  1848,  qui  exi- 
lent la  famille  des  Bourbons; 

»  2'  Le  décret  rendu  par  l'Assemblée  constituante,  le  27  juin  1848,  est 
rapporté. 

»  Les  insurgés  de  juin  déportés  sans  jugement  seront  mis  en  liberté. 

»   NAPOLÉON   BONAPARTE.   « 

M.  Odilon  Barrot  repousserait-il  encore,  en  janvier  1833, 
cette  proposition  que,  président  du  conseil  des  ministres,  il 
faisait  rejeter,  en  octobre  1849,  d'accord  avec  M.  Piscalory, 
rapporteur  de  la  commission  ? 

Le  3  mars  1831,  nous  déposions  une  proposition  tendant 
A  l'abrogation  immédiate  de  toutes  les  lois  d'exception, 
par  suite  desquelles  une  peine  aflliclive,  infamante  ou  au- 
tre peine  qu'il  appartient  seul  au  pouvoii'  judiciaire  de 
prononcer,  est  directement  appliquée  par  le  pouvoir  lé- 
gislatif. 


LES  ENSEIGNEMENTS  INUTILES.  755 

Proposition  écartée  h  l'unanimité  par  la  commission,  com- 
posée de  MM.  (le  Mérode,  Tirlet,  Langlais.  Raudol,  Paul- 
mier,  Postel,  Salmoii,  Coquerel,  Denjoy,  Corne,  Amable 
Dubois,  Vésin,  Dufour,  Druet-Desvaux,  Lopès-Dubec,  de 
Casablanca,  Riche,  Victor  Lefranc,  de  Vaujuas,  Thuriot  de 
la  Rozière,  Martel,  Quentin-Bauchart ,  Janvier,  Chapol, 
Moulin,  L.  Lebeuf,  Chégaray,  de  Rességuier,  Poujoulat, 
Léon  de  Maleville.  Seraient-ils  encore  unanimes? 

Proposition  combattue  en  ces  termes  par  M.  Anathase 
Coquerel,  rapporteur  : 

«  Les  mesures  législatives  que  cette  abrogation  atteindrait  sont  les  lois 
(lu  10  avril  1832  et  du  26  mai  1848,  qui  interdisent  le  séjour  de  la  France 
aiTX  membres  des  deux  branches  de  la  maison  de  Bourbon,  et  le  décret  du 
27  juin  1848,  qui  prononce  la  transportation  des  insurgés  pris  les  armes 
à,  la  main...  D'accord  avec  le  gouvernement,  votre  commission  d'initia- 
tive vous  propose,  à  Vunanimité,  de  ne  point  prendre  la  pi'oposition  eu 
considération.  » 

M.  Anathase  Coquerel  concluerait-il  encore  ainsi? 

Proposition  appuyée  par  M.  de  La  Guéronnière,  alors  ré- 
dacteur de  la  Presse,  aujourd'hui  tlirecteur  du  Pays. 

Inutile  de  demander  à  M.  de  La  Guéronnière  s'il  pense 
encore  ce  qu'il  pensait  le  3  mars  1851  ;  non,  il  ne  le  pense 
plus  ;  mais,  ce  que  nous  pensions  alors,  nous  le  pensons 
encore,  et  nous  le  déclarons  au  risque  de  nous  attirer  les 
périlleux  avertissements  du  Pays,  qui  certainement  n'eût 
pas  écrit  l'article  auquel  nous  répondons  s'il  eût  connu  ou 
s'il  n'eût  pas  oublié  ces  graves  et  belles  paroles  : 

«  Charles  P"",  irrité  de  voir  le  nombre  de  ses  sujets  dimi- 
»  nué,  envoya  l'ordre  d'arrêter,  sur  la  Tamise,  tous  les 
»  vaisseaux  en  partance  pour  l'Amérique.  Sur  un  de  ces 
»  vaisseaux  qui  rentrèrent  au  port  se  trouvaient  Ludlow, 
«  Hampden  et  Cromwell.  Nul  ne  peut  échapper  à  sa  desli- 
»  née  :  tout  gouvernement  condamné  à  périr  périt  par  les 
»  moyens  mêmes  qu'il  emploie  pour  se  sauver.  Espartero 
»  crut,  par  le  bombardement  de  Barcelone,  aftèrmir  son 
"  pouvoir;  il  en  sapa  les  fondements.  (1)  » 

(1)    I..-N.   BONAPARTE,  t.  III,  p.  85. 


1853. 


L^ENNEMÏ  DE  I/EMPIRE. 


29  janvier  1853. 

Tout  gouvernement  tombe  du  côté  où  il  penche. 

L'expérience  a  confirmé  cet  arrêt  de  la  tribune. 

Un  gouvernement  qui  s'établit  au  nom  de  la  liberté  doit 
chercher  dans  le  prompt  rétablissement  de  l'ordre  le  con- 
trepoids nécessaire  à  la  conservation  de  son  centre  de 
gravité. 

Un  gouvernement  qui  s'établit  au  nom  de  l'ordre  doit 
(chercher  dans  le  prompt  rétablissement  de  la  liberté  le 
contrepoids  nécessaire  à  la  conservation  de  son  centre  de 
gravité. 

De  quel  côté  est  tombé  le  premier  essai  de  gouvernement 
républicain  tenté  en  France?  —  Du  côté  où  il  penchait,  du 
côté  de  la  terreur. 

De  quel  côté  est  tombé  le  premier  essai  de  gouverne- 
ment impérial  ?  —  Du  côté  où  il  penchait,  du  côté  de  la 
guerre. 

De  quel  côté  est  tombé  le  premier  essai  de  restauration 
royaliste?  —  Du  côté  où  il  penchait,  du  côté  de  rornière 
creusée  par  la  loi  d'aînesse,  la  loi  du  sacrilège  et  la  loi 
d'amour. 

De  quel  côté  est  tombé  le  premier  essai  de  gouvernement 
constitutionnel?  —  Du  côté  où  il  penchait,  du  côté  de  la 
])olili(|ue  personnelle. 


L'ENNEMI  DE  L'EMPIRE.  7o7 

De  quel  eôlé  est  tombé  le  second  essai  de  gouverne- 
ment républicain?  —  Du  côté  où  il  penchait,  du  côté  des 
baïonnettes. 

De  quel  côté  court  le  risque  de  tomber  le  second  essai  de 
gouvernement  impérial?  —  Du  côté  où  il  penche,  du  côté 
de  l'arbitraire  qui  est  à  la  centralisation  ce  que  le  vertige 
est  à  l'abîme. 

Donc,  si  l'empire  veut  durer,  ce  n'est  pas  de  la  liberté 
({u'il  doit  se  garder,  mais  de  l'arbitraire. 

L'arbitraire  est  son  ennemi  naturel  et  moitel. 


853 


NE(1E8S1TË  :  LIBERTÉ. 


5  février  1853. 

Le  Siècle,  qui,  luul-puissanl  sous  la  dictature  du  général 
Cavaignac,  mettait,  sans  scrupule,  la  Nécessité  au-dessus 
de  la  Liberté,  met  aujourd'hui,  sans  mémoire,  la  Liberté 
au-dessus  de  la  Nécessité;  c'est  ce  que  font  tous  les  oppres- 
seurs dès  que,  par  suite  delà  réaction  qu'ils  ont  provoquée 
contre  eux,  ils  deviennent  opprimés. 

Mais  laissons  parler  le  Siècle,  puisqu'il  parle  maintenant 
le  langage  vrai  des  principes  vrais  : 

<t  C'est  au  nom  du  salut  public,  pour  ne  pas  sortir  de  notre  nation,  que 
le  parti  d'Armagnac  égorgea  le  parti  du  duc  de  Bourgogne;  que  le  parti 
ilu  duc  de  Bourgogne  reprit  le  sang  versé  dans  les  veines  du  parti  d'Ar- 
magnac. C'est  au  nom  du  salut  public  qu'Henri  III  fit  assassiner  le  duc 
de  Guise,  et  qu'un  moine,  à  son  tour,  assassina  le  dernier  Valois.  C'est 
au  nom  du  salut  public  que  Danton  créa  le  tribunal  révolutionnaire,  et 
que  le  tribunal  révolutionnaire  dévora  Danton.  C'est  au  nom  du  salut  pu- 
blic que  Robespierre  frappa  la  Gironde,  et  qu'une  année  après,  la  faction 
thermidorienne  frappa  Robespierre.  C'est  au  uom  du  salut  public  que  le 
Directoire  appela  l'armée  à  venger  la  révolution  le  18  fructidor,  et  que 
Bonaparte,  le  18  brumaire,  appela  l'armée  à  renverser  la  révolution. C'est 
au  nom  du  salut  public  que  l'Europe  mit  à  prix  la  tète  de  Napoléon,  que 
la  Restauration  fusilla  le  général  Mouton-Duvernet,  envoya  au  supplice 
les  frères  Fauché,  ensevelit  des  enfants  dans  l'hécatombe  de  Grenoble,  que 
Charles  X  déchira  la  Charte  qu'il  avait  jurée  et  noya  son  parjure  dans  le 
sang  pendant  trois  jours,  comme  pour  couvrir  un  crime  par  un  crime  plus 
horrible  encore  :  ce  qui  fait  que  la  main  de  Dieu   s'est  justement   appc- 


NÉCESSITE  :  LIBERTE.  759 

saiitic  iur  la  tête  de  ce  roi  nécervelé  et  sanguinaire,  »  pour  nous  servir,  sans 
les  approuver,  des  expressions  d'un  rédacteur  du  Pays. 

»  C'est  au  nom  du  salut  public,  enfin,  que,  jusqu'à  l'abolition  de  la 
peine  de  mort  en  matière  politique  (veuillent  MM.  du  Constitutionnel  et 
du  Pays  bien  faire  attention  à  la  date  de  cette  grande  mesure),  chaque 
parti  a  saisi  la  hache  et  l'a  repassée  au  parti  contraire,  pour  tuer  et  être 
tué  à  son  tour.  Si  la  doctrine  de  salut  public  avait  prévalu  ou  prévalait 
dans  toute  son  ambition,  notre  pays  serait  désert  aujourd'hui  ou  le  serait 
bientôt.  Car  chaque  opinion  étant  appelée  alternativement  à  devenir  majo- 
rité, et  de  plus  étant  convaincue  que  la  doctrine  de  salut  public  sagement 
appliquée  consiste  dans  la  proscription  de  l'opinion  adverse,  la  politique 
serait  une  immolation  en  permanence  d'une  portion  de  la  société  par  l'au- 
tre, aujourd'hui  au  nom  d'un  principe,  demain  au  nom  d'un  autre  prin- 
cipe. Il  ne  resterait  plus  de  la  France  que  le  sol  nu  comme  un  champ  de 
bataille,  et  sur  ce  sol  un  dernier  groupe  de  proscriptcurs  pour  rappeler  en- 
core le  nom  français.  » 

Ah!  si,  en  1848,  le  Siècle  avait  tenu  le  langage  qu'il  tient 
en  1833,  la  France  et  la  Liberté  n'en  seraient  pas  où  elles 
en  sont  1 


1853. 


LA  PRESSE  TRAVESTIE. 


(5  février  1853. 

VUnion  relomhc  toujours  dans  la  même  ornière,  ainsi 
ffue  l'atteste  la  déclaration  suivante  ; 

«  Nous  sommes  do  ceux  qui  repoussent  et  qui  condamnent  les  théories 
de  la  liberté  illimitée  et  sans  frein,  théories  que  la  l'resse  et  M.  de  Girardin 
cherchent  depuis  longtemps  à  faire  prévaloir,  » 

Toujours  la  même  banalité,  comme  si  la  liberté  avait  be- 
soin d'être  légalement  limitée;  comme  si  elle  n'était  pas 
naturellement  limitée  ! 

De  deux  choses  l'une  :  ou  il  est  possible  ou  il  n'est  pas 
possible  de  limiter  lér/alement  la  liberté. 

S'il  est  possible  de  limiter  légalement  la  liberté,  d'où 
vient  donc  que  la  Monarchie  traditionnelle,  que  la  Conven- 
tion, que  le  Comité  de  salut  public,  que  le  Directoire,  que 
le  consulat,  que  l'Elmpire,  que  la  Restauration  de  1813,  que 
la  Monarchie  de  1830,  que  la  République  de  1848,  que  l'As- 
semblée constituante,  que  l'Assemblée  législative,  que  le 
Pouvoir  constituant  du  2  décembre  1831  aient  tous  échoué 
dans  leur  entreprise  et  n'aient  pu,  aucun,  trouver  cette  li- 
mite légale?  S'il  étaitpossible  de  la  trouver,  il  faut  convenir 
que  ces  pouvoirs  successifs  ont  tous  été  bien  aveugles  ou 
bien  criminels!  Mais  s'il  est  impossible  de  limiter  légale- 
ment la  liberté,  écrivains  automates   qui,  dépourvus  de 


LA  PRESSE  TRAVESTIE.  761 

(oiilcs  facultés  de  réflexion  et  de  pensée,  recommencez 
mécaniquement  toujours  les  mômes  articles,  comme  les  or- 
gues de  Barliarie  exécutent  toujours  les  mêmes  airs,  de 
grAce,  ciiangez  de  refrains  ! 

Toute  liberté  a  sa  limite  naturelle  qu'elle  ne  peut  impu- 
nément franchir.  La  liberté  de  manger  a  pour  limite  cl 
pour  peine  l'indigestion.  La  liberté  de  boire  a  pour  limite 
et  pour  peine  l'ivresse.  La  liberté  de  marcher  a  pour  limite 
et  pour  peine  la  fatigue.  La  liberté  de  réunion  a  pour  limite 
et  pour  peine  le  tumulte.  La  liberté  de  croyance  a  pour  li- 
mite et  pour  peine  la  superstition.  La  liberté  d'examen  a 
pour  limite  et  pour  peine  le  doute.  La  liberté  de  la  presse  a 
pour  limite  et  pour  peine  le  discrédit  qu'elle  encourt  et  la 
réaction  qu'elle  provoque.  Lorsque  le  diffamateur  vous 
rencontre  et  vous  tend  la  main,  retirez  la  vôtre  ;  lorsqu'il 
frappe  à  votre  porte,  ne  l'ouvrez  que  pour  la  lui  fermer 
au  nez  ;  lorsqu'il  vous  demande  votre  fille  en  mariage,  re- 
fusez-la-hii  ;  traitez  enfin  le  diff'amateur,  le  calomniateur, 
comme  il  doit  être  traité,  comme  un  véritable  malfaiteur 
qu'il  est,  et  alors  la  liberté  de  la  presse  rentrant  dans  ses 
limites  naturelles  n'aura  pas  besoin  de  limites  artificielles, 
dont  le  moindre  inconvénient  est  d'ôlre  inefficaces,  si  vio- 
lentes ou  si  tracassières  qu'on  les  ait  inventées  ! 

Ainsi,  par  exemple,  h  quoi  a  servi  d'exiger  que  tous  les 
articles  de  journaux  portassent  une  signature  ? 

Demandez  à  M.  Armand  Berlin  si  c'est  lui  qui  fait  les  ar- 
ticles qu'il  signe! 

On  a  ainsi  augmenté  le  nombre  des  faux,  a-t-on  ainhi 
augmenté  le  nombre  des  garanties?  On  prétendait  mora- 
liser la  presse;  on  n'a  réussi  qu'à  la  démoraliser,  qu'à  l'en- 
tacher de  fraude  journalière,  et  qu'à  mettre  à  la  place, 
comme  dans  les  Précieuses  ridicules,  de  Lagrange  et  Du- 
croisy,  une  nouvelle  espèce  de  Mascarille  et  de  Jodelet.  On 
a  maintenant  la  presse- travestie.  Est-on  satisfait  ? 


1853. 


LA  LIBERTÉ  DE  COlIllESPONDANdE. 


"  Toute  suppression,  toute  ouverture  de  lettres  con- 
fiées a  la  poste,  commise  ou  facilitée  par  un  fonciion- 
naire  ou  un  agent  du  gouvernement  ou  de  l'administra- 
tion des  postes,  sera  punie  d'une  amende  de  16  francs  ii 
ôOO  francs,  et  d'un  emprisonnement  de  trois  mois  a  cinq 
ans.  Le  coupable  sera,  de  plus,  interdit  de  toute  fonc- 
tion ou  emploi  public  pendant  cinq  ans  au  moins  et  dix 
ans  au  plus    " 

CODE  rÉNAL,  art.  187. 


9  février  1853. 
VAssemblée  nationale  donne  les  détails  suivants  : 

«  Plusieurs  arrestations  ont  été  opérées  hier  matin  à  Paris.  Un  lioninie 
considérable,  M.  le  général  comte  de  Saint-Priest,  l'nn  des  chefs  de  la 
majorité  dans  la  dernière  Assemblée  législative,  a  été  arrêté  chez  lui  entre 
•■^ix  et  sept  heures  du  matin.  Une  perquisition  a  été  faite  dans  sespapier.^, 
et  on  l'a  écroué  à  la  prison  cellulaire  de  Mazas.  Vers  six  heures  du  soir, 
on  l'a  l'eudu  à  la  liberté  en  lui  disant  qu'on  s'était  trompé  et  qu'il  avait  été 
pris  pour  un  autre.  En  attendant,  on  avait  bouleversé  tous  ses  papiers  et 
on  les  avait  lus  avec  le  plus  grand  soin.  Nous  ne  connaissons  exactement 
ui  le  nombre  ni  les  noms  de  toutes  les  personnes  arrêtées  ;  nous  citerons 
seulement  ceux  de  MM.  de  Rovigo,  deCoëtlogon,  de  Villemessant,  de  La 
Pierre,  Virmaître,  Tunski,  Pagès-Duport.  » 

M.  Ciraiiicr  de  (lassiiitnac  dans  le  roiistihitionDcl.  cl  .M.  (]o- 
liendans  le  Pai/s,  joiinuil  de  l' liDipircAvnwxcwi  (diil  simple 


LA  LIBERTÉ  DE  CORRESPONDANCE.  763 

cl  parraileinent  léyitiiiio  (|u'on  tiiTôtc  les  i;ens  susjiocls 
(l'enlrelenir  une  coiTespondance  suspecte. 

Ces  deux  écrivains  et  ces  deux  journaux  trouvent  tout 
simple  qu'on  arrête  M.  le  général  de  Saint-Priest,  qu'on 
l'ouille  dans  tous  ses  papiers,  qu'on  le  conduise  à  la  prison 
de  Mazas,  sauf  à  le  remettre  le  soir  en  liberté. 

Ces  deux  écrivains  et  ces  deux  journaux  trouvent  tout 
simple  qu'on  fasse  ce  qu'on  a  fait  au  domicile  de  M.  d(> 
Chanlelauze,  qui  habite  Lyon  et  qui  n'est  à  Paris  que  pas- 
sagèrement, où  il  n'est  ni  rédacteur  ni  correspontlant  d'au- 
cun journal.  Ce  qu'on  a  fait  au  domicile  du  fils  de  l'un  des 
derniers  ministres  de  Charles  X,  c'est  lui-même  qui  va  le 
raconter,  et,  avant  d'insérer  sa  lettre,  nous  en  avons  vérifié 
et  constaté  la  parfaite  authenticité  : 

«  Dimanche  soir  6  février  1853. 
»  Monsieur, 
M  La  police  a  fait  une  descente  chez  moi   ce  matin  ,    à  huit  heures. 
J'étais  absent.  Cinq   agents,   qui  venaient  aussi  sans  doute  pour  m'arrê- 
ter,  ont  brisé  toutes  mes  serrures  et  se  sont  retirés,  n'ayant  trouvé  aucune 
pièce  qui  pût  me  compromettre. 

»  Soyez  assez  bon,  monsieur,  vous  dont  le  courage  ne  se  ralentit  pas, 
pour  donner  connaissance  de  ces  faits  à  vos  lecteurs,  et  veuillez  agréer 
l'expression  de  mes  sentiments  les  plus  distingués. 

»    B.  DK  CHANTELAUZE, 

»  46,  rue  de  Seine.  » 

Eh  bien  !  ce  que  les  deux  écrivains,  M.  de  Cassagnac  et 
M.  Cohen,  ce  que  les  deux  journaux,  le  Constitutionnel  et  le 
Pays,  déclarent  trouver  tout  simple  et  parfaitement  légi- 
time, nous  déclarons  hautement,  à  nos  risques  et  périls,  ne 
le  trouver  ni  légitime  ni  simple,  alors  môme  qu'il  s'agit  soit 
de  l'arrestation  de  M.  de  Saint-Priest,  qui  fut  l'un  des  pro- 
moteurs de  la  loi  du  31  mai  1850,  soit  de  l'incarcération  de 
MM.  René  de  Rovigo  et  de  Coëtlogon,  dont  nous  étions  jour- 
nellement, dans  le  Corsaire,  le  point  de  mire,  ou  de  tel 
autre  correspondant  d'un  journal  de  Paris  qui,  le  2  décem- 
bre, nous  signalait  mensongèrement  à  tous  les  journaux 
démocratiques  des  départements  comme  l'un  des  instiga- 
teurs et  l'un  des  auxiliaires  du  coup  d'Etat. 


76i  1853. 

Non  ;  qu'il  s'agisse  d"aniis  ou  d'ennemis,  nous  ne  trouvons 
pas  tout  simple  qu'on  ne  respecte  ni  l'inviolabilité  de  la 
correspondance  ni  l'inviolabilité  du  domicile,  et  que  nul 
maintenant  ne  puisse  prudemment  garder  une  lettre  ren- 
fermant le  secret  d'une  famille,  où  engageant  l'honneur 
(l'une  femme,  si  précieuse  ou  si  chère  que  cette  lettre  puisse 
être  à  conserver  ou  à  relire  ! 

La  liberté  de  correspondance  est  à  la  liberté  de  la  presse 
ce  que  la  liberté  de  la  pensée  est  à  la  liberté  de  la  parole. 
C'est  une  liberté  intérieure.  S'il  n'est  plus  permis  de  dire 
confidentiellement  ce  qu'on  pense,  le  moment  n'est  pas  loin 
où  il  sera  également  coupable  de  se  taire  ;  où  la  dernière 
des  libertés,  la  liberté  du  silence,  ne  sera  même  plus  tolérée. 
Est-ce  qu'elle  était  tolérée  sous  l'Inquisition  qui  brûlait  et 
sous  la  Terreur  qui  guillotinait?  Si  l'on  n'ouvre  pas  les 
lettres,  comment  savoir  ce  qu'on  écrit  et  qui  écrit?  Peut-on 
n'ouvrir  dans  ce  cas  que  quelques  lettres  seulement,  et  si 
l'on  a  le  droit  d'ouvrir  les  lettres  d'un  seul,  n'est-ce  pas 
comme  si  l'on  avait  le  droit  d'ouvrir  les  lettres  de  tous? 
Alors,  quelle  lettre  est  certaine  de  n'être  pas  ouverte,  de 
n'être  pas  lue  ? 

Le  Constitutionnel  et  le  Pays  essaieront-ils  d'établir  une 
distinction  entre  telles  et  telles  lettres,  les  unes  échappant 
au  soupçon  et  les  autres  y  prêtant  ?  Les  unes  devant  de- 
meurer dans  le  secret  de  l'intimité,  les  autres  allant  cher- 
cher l'éclat  de  la  publicité?  Comment  établir  cette  dis- 
tinction? Comment  être  certain  que  la  lettre  qu'on  ouvrira 
ne  sera  pas  insignifiante,  et  que  la  lettre  qu'on  n'aura  pas 
ouverte  ne  sera  pas  précisément  celle  qu'on  avait  à  cœui" 
de  retenir?  Comment  deviner  et  garder  toutes  les  vois  dé- 
tournées? S'agit-il  de  correspondances  aiitographiées  ou 
lilhographiées ?  Eh  bien!  qu'on  applique  à  ces  correspon- 
dances les  lois  et  décrets  qui  ont  été  faits  pour  réglementer 
la  possession  et  l'usage  des  presses  autographiques  et  litho- 
graphiques. S'agit-il  de  correspondances  manuscrites  pro- 
tégées par  le  secret  de  l'inviolabilité  des  lettres  confiées  au 
transport  de  la  poste?  Eh  bien!  qu'on  se  borne,  n'est-ce 


LA  LIBERTÉ  DE  CORRESPONDANCE.  765 

donc  pas  assez?  à  empèclior  la  circulalion  en  France  des 
journaux  étrangers  qui  donnent  asile  à  ces  correspondances 
réputées  injurieuses,  diffamatoires,  calomnieuses,  sédi- 
tieuses. Là  s'arrête  le  droit  qui  nous  régit;  il  ne  peut,  il  ne 
saurait  aller  plus  loin,  car,  le  voulût-il,  qu'il  n'y  parvien- 
drait pas.  On  en  va  faire  l'expérience.  On  vient  d'incar- 
cérer les  correspondants  suspects  ;  eh  bien  !  l'on  verra  si 
cela  empêche  l'injure,  la  diffiimation,  la  calomnie,  la  sédi- 
tion de  se  glisser  dans  les  journaux  étrangers  accusés  de 
leur  donner  asile?  Vains  seront  tous  ces  efforts,  à  moins 
qu'aprè's  avoir  comprimé,  réprimé,  supprimé  ce  qui  s'im- 
primait dans  les  journaux,  ce  qui  s'écrivait  dans  les  lettres, 
ce  qui  se  dit  daiis  les  salons,  ce  qui  se  confie  dans  l'intimité, 
on  ne  parvienne  à  comprimer,  réprimer  et  supprimer  ce  qui 
se  lit  dans  le  silence  de  la  pensée  !  Comment  s'y  prendra- 
t-on?  On  peut  supprimer  ce  que  j'imprime,  mais  comment, 
à  moins  de  rétablir  le  bûcher  et  la  guillotine,  supprimera- 
t-on  ce  que  je  pense  ? 

Cette  question  vaut  la  peine  d'être  sérieusement  posée 
et  c'est  ainsi  que  nous. la  posons  :  —  Si  l'on  n'a  pas  la  hberté 
d'écrire  confidentiellement  ce  que  l'on  pense  consciencieu- 
sement, aurVt-on  la  liberté  de  penser  consciencieusement 
ce  qu'on  n'a  pas  la  liberté  d'écrire  confidentiellement? 


IL 


27  mai  1853. 

On  lit  dans  le  Mémorial  de  Sainte-Hélène  : 

«  L'empereur  pensait  que  la  surveillance  exercée  sur  les  lettres  des  ci- 
toyens pouvait  causer  plus  de  mal  que  de  bien.  «  Rarement,  disait-il,  les 
)>  conspirations  se  traitent  par  cette  voie,  et  quant  aux  opinions  indivi  ■ 
»  duelles  obtenues  par  les  correspondances  épistolaires,  elles  peuvent  de- 
»  venir  plus  funestes  qu'utiles  au  prince,  surtout  avec  notre  caractère.  De 
»  qui  ne  nous  plaignons-nous  pas  avec  notre  expansion  et  notre  mobilité 
))  naturelles  ?  Tel  que  j'aurai  maltraité  à  mon  lever,  observait-il,  écrira 
"  dans  le  jour  que  je  suis  un  tyran  ;  il  m'aura,  la  veille,  comblé  de  louan- 
»  ges,  et  le  lendemain ,  peut-être  ,  il  sera  prêt  à  donner  sa  vie  pour  moi. 
»  La  violation  du  secret  des  lettres  peut  donc  faire  perdre  au  prince  ses 


766  1S53. 

»  meilleurs  amis,  en  lui  inspirant  à  tort  de  la  méfiance,  et  des  préventions; 
»  d'autant  plus  que  les  ennemis  capables  d'être  dangereux  sont  toujours 
))  assez  rusés  pour  ne  pas  s'y  exposer.  » 

Le  8  mai  1815,  Carnot,  alors  ministre  de  l'intérieur,  écri- 
vait ce  ({ui  suit  aux  préfets  : 

MINISTÈRE    DE   l'INTÉRIEUR. 

Paris,  le  8  mai  1815. 
Le  ministre  de  Vinlérieur^  comte  de  I^Empire  ,   à  M.  le  préfet  du 

départemerït  de 

«  Je  suis  informé,  monsieur  le  préfet,  que,  dans  plusieurs  parties  de 
l'Empire,  le  secret  des  correspondances  a  été  violé  par  des  agents  de  l'ad- 
ministration. Qui  peut  avoir  autorisé  de  pareilles  mesures?  Leurs  auteurs 
diront-ils  qu'ils  ont  voulu  servir  le  gouvernement  et  chercher  sa  pensée  ? 
Porter  de  pareils  procédés  dans  l'administration,  ce  n'est  point  servir  l'em- 
pereur, c'est  calomnier  Sa  Majesté.  Elle  ne  demande  point,  elle  rejette  les 
hommages  d'un  dévouement  désavoué  par  les  lois"  Or,  les  lois  ne  se  sont- 
elles  pas  accordées,  depuis  1789,  à  prononcer  que  le  secret  des  lettres  est 
inviolable  ?  Tous  nos  malheurs,  aux  diverses  époques  de  la  Révolution, 
sont  venus  de  la  violation  des  principes  ;  il  est  temps  d'y  rentrer.  Vous 
voudrez  donc  bien,  monsieur  le  préfet,  faire  poursuivre  d'après  toute  la  ri- 
gueur des  lois  ces  infractions  d'un  des  droits  les  plus  sacrés  de  l'homme 
en  société.  La  pensée  d'un  citoyen  français  doit  être  libre  comme  sa  per- 
sonne même. 

»  Agréez,  monsieur  le  préfet,  l'assurance  de  ma  parfaite  considération. 

»  Signé  :  CAliNOT.    » 

Le  Répertoire  universel  et  raisonné  de  Jwispriidence,  par 
Merlin,  s'exprime  ainsi  à  l'article  lettre,  §  111  : 

«  Les  lettres  confiées  à  la  poste  sont  pour  elle,  pour  ses  agents  et  pour 
tous,  un  dépôt  dont  il  n'est  pas  permis  de  violer  le  secret,  » 

Merlin  cite  à  l'ai)pui  de  son  opinion  les  décrets  du  10  aoûl 
1790  et  du  10  juillet  1791,  le  Code  pénal  du  25  septembre 
1791,  l'article  638  du  Code  des  délits  et  peines  du  3  bru- 
maire an  IV,  et  l'article  117  du  Code  pénal  de  1790. 

On  lit  dans  \e  Journal  du  Palais,  tome  XIII.  page  714: 

Cour  de  cassation,  6  décembre  181f). 

«  (PRINCIPES.)  Une  lettre  missive  est  un  dépôt  essentiellement  secret.  Ce 
qui  y  est  écrit  n'a  que  le  caractère  de  la  pensée,  jusqu'à  ce  que,  par  uninit 
autre  que  celui  de  la  force  majeure,  le  secret  en  ait  cessé. 

»  La  Cour,  vu,  etc. 

»  Attendu  qu'une  lettre  est  un  dépôt  essentiellement  secret,  ([uc  ce  qui 


LA  LIBERTÉ  DE  CORRESPONDANCE.  707 

est  écrit  n'a  que  le  caractère  de  la  pensée  jusqu'à  ce  que,  par  un  fait  autre 
que  celui  de  la  force  majeure,  le  secret  en  ait  cessé  ;  que  hors  les  cas  dé- 
terminés par  la  loi,  ce  n'est  que  par  la  divulgation  ou  la  communication 
qui  peut  en  être  faite  que  ce  qu'elle  contient  peut  devenir  la  base  d'une  ac- 
tion criminelle  ;  que  si  le  tribunal  de  Montauban,  etc..  ;  que  là  où  il  ne 
peut  pas  y  avoir  de  délit  principal,  il  ne  peut  pas  y  avoir  délit  de  compli- 
cité, ce  qui  rend  sans  objet  d'examiuer  les  moyens  de  cassation  présentés 
par....  à  l'appui  de  la  poursuite.  » 

Le  27  juillet  1791,  Mirabeau  soutenait  en  ces  termes  Pin- 
violabilité  du  secret  des  lettres  : 

«  Que  ces  politiques  vulgaires  qui  font  passer  avant  la  justice  ce  que, 
dans  leurs  étroites  combinaisons ,  ils  osent  appeler  l'utililé  publique  ;  que 
ces  politiques  nous  disent  du  moins  quel  intérêt  peut  colorer  cette  violation 
de  la  probité  nationale.  Qu'apprendi'ons-nous  par  la  honteuse  inquisition 
des  lettres?...  etc..  Croit— on  que  les  complots  circulent  par  les  courriers  or- 
dinaires? Croit-on  même  que  les  nouvelles  politiques  de  quelque  impor- 
tance passent  par  cette  voie  V  Quelle  grande  ambassade,  quel  homme 
chargé  d'une  négociation  délicate  ne  correspond  pas  directement  et  ne  sait 
pas  échapper  à  l'espionnage  de  la  poste  aux  lettres?  C'est  donc  sans  au- 
cune utilité  qu'on  violerait  les  secrets  des  familles,  le  commerce  des  ab- 
sents, les  contidences  de  l'amitié,  la  contiance  entre  les  hommes. 

»  Un  procédé  si  coupable  n'aurait  pas  même  une  excuse,  et  l'on  dirait 
de  nous  en  Europe  :  En  France,  sous  le  prétexte  de  la  sûreté  publique,  on 
prive  les  citoyens  de  tout  droit  de  propriété  sur  les  lettres  qui  sont  les  pro- 
ductions du  cœur  et  le  trésor  de  la  confiance.  Ce  dernier  asile  de  la  liberté  a 
été  impunément  violé  par  ceux  mêmes  que  la  nation  avait  délégués  pour 
assurer  tous  ses  droits.  Ils  ont  décidé,  par  le  fait,  que  les  plus  secrètes 
commuications  de  l'âme,  les  conjectures  les  plus  hasardées  de  l'esprit  les 
émotions  d'une  colère  souvent  mal  fondée,  les  erreurs  souvent  redressées 
le  moment  d'après,  pouvaient  être  transformées  en  dépositions  contre  des 
tiers  ;  que  le  citoyen,  l'ami,  le  fils,  le  père  deviendraient  ainsi  les  ju"-es  les 
uns  des  autres  sans  le  savoir  ;  qu'ils  pourront  périr  un  jour  l'un  par  l'au- 
tre ;  car  l'Assemblée  nationale  a  déclaré  qu'elle  ferait  servir  de  base  à  ses 
jugements  des  communications  équivoques  et  surprises,  qu'elle  n'a  pu  se 
})rocurer  qi;e  par  un  crime.  » 

L'opinion  contraire  était  soiilenue  par  Robespierre  ré- 
l)ondant  à  Mirabeau  : 

i(  L'Assemblée  peut-elle  et  doit-elle  refuser  des  pièces  dénoncées  par  l'o- 
pinion publique,  envoyées  par  le  maire  de  la  capitale  (officier  de  police 
judiciaire)  comme  des  pièces  essentiellement  intéressantes  et  nécessaires 
aux  éclaircissements  de  la  plus  fatale  conspiration  qui  fut  jamais  tra- 
mée? Je  ne  le  crois  pas.  Les  ménagements  pour  les  conspirateurs  sont  une  tra- 
hison envers  le  peuple,  etc.  » 


768  1853. 

De  l'opinion  de  Mirabeau  mettant  la  Liberté  au-dessus  de 
VUtiiité^  ou  de  l'opinion  de  Robespierre  meUanlV Utilité 
au-dessus  de  la  Liberté ,  laquelle  va  prévaloir  devant  la 
cour  d'appel  de  Paris  ?  Reculerons-nous  plus  loin  que  l'ar- 
rêt du  3  août  1735,  rendu  à  la  Tournelle  criminelle,  et  que 
l'arrêt  du  conseil  qui,  le  18  août  1775  (1),  fit  défense  d'em- 
ployer des  lettres  interceptées? 

m. 

10  février  1853. 

La  Patrie  justifie  ainsi  la  violation  du  secret  des  lettres  : 

«  Nous  nous  adressons  à  tous  les  hommes  de  bonne  foi ,  nous  nous 
adressons  à  la  loyauté  de  nos  adversaires  eux-mêmes,  le  gouvernement 
pouvait-il  tolérer  plus  longtemps  qu'à  la  faveur  de  l'anonyme  ,  on  dépei- 
gnît à  l'étranger  toutes  ses  intentions  sous  les  couleurs  les  plus  menson- 
gères, qu'on  déversât  le  mépris  sur  ses  actes,  qu'on  attaquât  son  honneur, 
et  qu'on  cherchât,  avec  toutes  les  inventions  calomnieuses  de  la  passion,  à 
le  discréditer  auprès  des  peuples  voisins  ?  Pouvait-il  permetti'e  que  ses  ef- 
forts persévérants  pour  maintenir  le  calme  et  faire  disparaître  les  dej'niers 
vestiges  de  nos  discordes  civiles  rencontrassent  chaque  jour  des  obstacles 
cachés  dans  toutes  ces  nouvelles  diffamations,  dans  toutes  ces  attaques 
plus  ou  moins  odieuses  que  les  correspondances  dont  nous  parlons  sèment 
furtivement  parmi  les  populations  ?  » 

Nous  répondons  à  la  Patrie  : 

Est-ce  que  le  gouvernement  français  ne  s'est  pas  armé  du 
pouvoir  d'interdire  l'entrée  et  la  circulation  en  France  de 
tout  journal  étranger  qui  lui  est  hostile  ou  seulement  désa- 
gréable? Est-ce  que  ce  n'est  pas  là  un  pouvoir  suflisanl? 
Est-ce  que  le  gouvernement  n'use  pas  journellement  de  ce 
pouvoir?  Est-ce  que  le  gouvernement  français  n'a  pas  re- 
(|iiis  il  l'étranger  des  poursuites  judiciaires  contre  des  jour- 
naux, des  écrits  et  des  éciivains?  Est-ce  (ju'il  n'a  pas  fait 
plus  :  est-ce  qu'il  n'a  pas  insisté  près  de  gouvernements 
\oisins  pour  qu'ils  ajoulasscnl  ii  leur  législation  de  nouvelles 


(1)  ISAMBERT.    Becueil  général  des  lois  anciennes  françaises^  2",  261. — 
nuîiiSAKT  (édition  de  1775),  Lettres  mU^lves. 


LA  LIBERTÉ  DE  CORRESPONDANCE.  769 

dispositions  répressives  contre  la  liberté  de  la  presse  ?  Est- 
ce  que  ces  dispositions  n'ont  pas  été  votées  et  promulguées? 
Est-ce  que  le  gouvernement  français,  en  plus  d'une  circon- 
stance, n'a  pas  l'ait  intervenir  le  Moniteur  pour  répondre  à 
des  articles  de  la  presse  britannique?  Est-ce  qu'enlin  le 
gouvernement  français  n'a  pas  le  fer  chaud  de  MM.  Granier 
de  Cassagnac  et  de  La  Guéronnière  pour  flétrir  et  marquer 
ses  diffamateurs?  Tant  de  moyens  réunis,  n'est-ce  donc  pas 
encore  assez,  et  parce  que  certains  journaux  étrangers  ont 
à  Paris  vingt  ou  trente  correspondants  plus  ou  moins  exac- 
tement connus,  faut-il  donc  que  nous  soyons  tous  exposés 
à  voir  nos  lettres  ouvertes,  nos  tiroirs  fouillés  et  à  aller 
coucher  quelques  nuits  à  Mazas  ?  Le  premier  venu  peut,  de 
quelque  lieu  qu'il  se  trouve,  vous  écrire,  sans  que  vous  ayez 
aucun  moyen  de  le  prévenir  ou  de  l'en  empêcher,  telle 
lettre  qui,  interceptée  et  ouverte,  pourrait  donner  lieu  aux 
plus  graves  présomptions  ;  donc,  si  le  secret  des  lettres 
n'est  pas  inviolable,  s'il  n'est  pas  scupuleusement  respecté, 
mieux  vaut  qu'on  supprime  l'administration  des  postes.  Ce 
serait  un  danger  de  moins.  Voilà  cependant  à  quel  enchaî- 
nement de  conséquences  conduisent  la  défiance  et  la  sup- 
pression de  la  liberté  ! 
Nous  ajoutons,  en  nous  adressant  toujours  à  la  Patrie  : 

Que  parlez-vous  de  discordes  civiles  entretenues  par  les 
correspondances  adressées  de  France  à  des  journaux  étran- 
gers ?  Est-ce  que  ces  journaux  étrangers  circulent  en 
France?  Est-ce  qu'une  ligne,  est-ce  qu'un  mot,  ne  suffisent 
pas  pour  empêcher,  deux  ou  trois  fois  par  semaine  ,  la  dis- 
tribution du  plus  inoflénsif  des  journaux  :  de  VIndépen- 
dance  belge^  ou  de  V Emancipation,  feuille  catholique? 

L'article  1*""  de  la  loi  du  17  mai  1819  es'l-il  applicable  aux 
auteurs  des  correspondances  incriminées ,  et,  à  défaut  de 
cet  article  de  la  loi  de  1819,  peut-on  leur  appliquer  l'article 
78  du  Code  pénal?  C'est  là  une  question  de  légalité  au  de- 
vant de  laquelle  nous  n'irons  pas.  Sortons  de  la  légalité, 
qui  est  le  doute,  pour  rentrer  dans  la  liberté,  qui  est  le  droit. 


1853. 


LA  LIBERTÉ  DÉFINIE  PAR  MONTESQUIEU. 


1. 

14  février  1853. 

Montesquieu  définit  ainsi  la  liberté  du  citoyen,  liv.  XII, 
chap.  n : 

«  La  liberté  politique  consiste  dans  la  sûreté  ou  du  moins  dans  l'opinion 
»  que  l'on  a  de  sa  sûreté.  » 

Quel  est,  en  France,  le  citoyen  paisible  et  honnête  qui 
peut  être  sûr,  en  se  couchant  le  soir,  qu'on  ne  viendra  pas 
le  réveiller  le  matin  en  sursaut  pour  le  conduire  en  prison, 
après  avoir  pris  connaissance  de  tous  ses  secrets  de  famille 
et  d'affaires ,  et  après  la  perquisition  la  plus  infructueuse  ? 
La  sûreté  individuelle  et  la  sûreté  publique,  qui  vivent  en 
parfait  accord  aux  États-Unis  et  en  Angleterre,  sont-elles 
donc  incompatibles  en  France  ? 

On  lit  dans  la  Patrie  : 

«  Paris,  9  février  1853. 
»  A  Monsieur  le  rédacteur  en  chef  de  la  Patrie. 

«  Monsieur, 

»  J'ai  plusieurs  inexactitudes  h  relever  dans  votre  article  d'Iiier  sur  mon 
arrestation  ;  je  compte  assez  sur  votre  loyauté  pour  espérer  que  vous  vou- 
drez bien  accueillir  et  publier  ma  réponse. 

»  Mon  fils  Charles  n'occupe  point  le  même  appartement  que  moi  ;  il 
demeure,  il  est  vrai,  rue  du  Monthabor,  mais  au  no  9,  tandis  que  j'ha- 
bite la  maison  n"  6. 


LA  LIBERTÉ  DÉFINIE  PAR  MONTESQUIEU.      771 

»  Il  a  pu  recevoir  par  la  poste,  comme  tant  d'autres,  des  articles  de 
journaux  étrangers  (ce  qui,  ce  me  semble,  ne  constitue  pas  un  délit),  il 
ne  s'en  est  point  établi  l'intermédiaire,  ce  qui  est  fort  différent. 

»  Quant  à  moi,  je  n'ai  point  eu  à  déclarer  que  j'étais  la  personne  dé- 
signée dans  le  mandat  ;  on  s'est  borné  à  me  le  présenter  à  la  lueur  d'une 
bougie;  et,  réveillé  eu  sursaut,  croyant  qu'il  ne  s'agissait  que  d'une  per- 
quisition dans  mes  papiers,  j'y  ai  à  peine  jeté  les  yeux. 

»  Ce  n'est  que  plus  tard  et  dans  le  cabinet  de  M.  le  commissaire  de  po- 
lice, qu'en  lisant  plus  attentivement  ce  mandat  au  grand  jour,  j'y  ai  vu 
que  jV.  de  Saint -Priest  (Charles)  élait  accusé  rfe  complot  contre  la  SXJ- 
EETÉ  DE  l'état.  Ignorant  alors  que  cette  grave  accusation  s'appliquât  à 
des  articles  de  journaux  reçus  de  l'étranger,  et  ne  sachant  pas  de  quoi  il 
s'agissait,  on  comprendra  facilement  que  je  n'aie  point  réclamé. 

»  A  Mazas  seulement,  et  pour  la  première  fois,  on  m'a  demandé  à  deux 
reprises  mes  noms,  âge  et  profession;  je  les  ai  immédiatement  déclarés 
sans  la  moindre  réticence,  les  registres  en  font  foi, 

»  A  quatre  heures,  j'ai  été  mis  en  liberté,  et  je  n'ai  eu,  du  reste,  comme 
vous  le  dites,  qu'à  me  louer  des  égards  qu'on  a  eus  pour  moi. 

»  Voilà,  monsieur,  l'exacte  vérité  sur  toute  cette  affaire. 

»  Veuillez  bien  agréer  l'assurance  de  ma  considération  distinguée. 
»  Le  général  DE  saint-priest.  » 

La  Patrie  ne  contredit  aucun  des  termes  de  cette  lettre. 
On  lit  dans  VAssemblée  nationale  : 

A  Monsieur  le  rédacteur  de  /'Assemblée  nationale. 

«  Paris,  le  12  février  1853. 
»  Monsieur, 

)j  Les  motifs  de  mon  arrestation  ayant  été  diversement  interprétés,  ^ 
je  tiens  à  rétablir  les  faits. 

»  Je  dînais  tranquillement,  dimanche  dernier ,  et  pour  la'  seconde  fois 
depuis  un  an,  chez  un  de  mes  amis ,  en  compagnie  de  plusieurs  pei'son- 
nes  estimables,  lorsque,  vers  le  milieu  du  dessert,  un  commissaire  se  pré- 
senta, escorté  de  ses  agents. 

M  Le  commissaire  de  police  procéda,  séance  tenante,  à  une  perquisition 
minutieuse. 

»  Il  trouva  chez  notre  ami  deux  pistolets  en  mauvais  état,  un  fusil 
sans  batterie,  des  brochures  politiques,  —  et  une  statuette  de  la  Liberté, 
petit  module.  D'ailleurs,  pas  autre  chose. 

n  Lorsque  des  personnes,  que  je  connais  pour  être  parfaitement  hono- 
rables m'invitent  à  dîner,  je  n'ai  pas  l'habitude  de  m'enquérir  de  leurs 
opinions,  si  elles  sont  ou  ne  sont  pas  bonapartistes.  On  m'a  prouvé  que 
c'était  un  tort. 

»  En  dépit  du  mince  résultat  de  la  saisie,  nous  fûmes  conduits  à  la 
préfecture  de  police  ;  nous  y  passâmes  la  nuit  dans  un  parloir  dallé. 


772  1853. 

»  Le  lendemain  matin,  il.  Bouclrot ,  commissaire  des  délégations,  me 
conduisit  en  voiture  à  mon  domicile,  afin  que  j'y  fusse  témoin  des  recher- 
ches qu'on  voulait  y  faire.  Décidément,  moi  l'auteur  de  dix  ouvrages 
réactionnaires,  j'étais  suspecté  de  démagogie. 

»  Les  premiers  objets  qui  frappèrent  la  vue  du  commissaire  furent  une 
copie  du  Dernier  appel  des  victimes  de  la  Terreur  de  Charles  Muller,  et  le 
portrait  de  Grétry. 

»  Sur  le  bureau,  étaient  éparpillées  mes  épreuves  de  VHiHoire  du  Tri- 
bunal re'volutionnaire,  et  les  lecteurs  de  V Assemblée  nationale  savent  l'esprit 
qui  a  dicté  cette  histoire. 

»  Cela  n'empêcha  pas  M.  le  commissaire  des  délégations  de  se  livrer  à 
des  recherches  qui  amenèrent  la  découverte  d'une  lettre  de  M.  de  Lamar- 
tine, me  remerciant  d'un  article  publié  par  moi  dans  la  Revue  de  Paris,  et 
d'une  foule  d'autres  lettres  autographes  signées  Cuvillier-Fleury,  Sainte- 
Beuve,  Arsène  Houssaye,  Philarète  Chasles,  etc.,  etc. 

»  Ces  deux  heures  de  remue-ménage  passées,  je  crus  à  ma  mise  en  liberté 
immédiate,  d'autant  plus  que  j'avais  écrit  le  matin  à  M.  le  préfet  de  po- 
lice pour  me  réclamer  de  sa  bienveillance  très-connue,  et  lui  offrir  les 
plus  honorables  cautions. 

»  Il  faut  croire  que  la  bienveillance  de  M.  le  préfet  de  police  a  été  em- 
pêchée dans  cette  circonstance;  car,  incarcéré  le  dimanche,  je  ne  suis 
sorti  que  le  vendredi  soir  de  la  Conciergerie,  après  une  instruction  de 
cinq  minutes. 

»  J'ai  appris  que  les  conspirateurs,  mes  co-accusés,  avaient  été  égale- 
ment mis  en  liberté  le  même  jour. 

»  Je  n'ai  rien  à  ajouter,  monsieur,  à  la  narration  de  cet  événement  sin- 
gulier auquel  j'accorderais  volontiers  la  qualification  de  mystification,  si 
les  temps  prêtaient  davantage  à  la  plaisanterie. 

XI  Recevez,  monsieur  le  rédacteur,  mes  compliments  empressés, 

»  CH.\RLES  MONSELET.    » 

On  lit  dans  le  Journal  des  Débats  : 

il  Le  secret  auquel  M.  Tanski  avait  été  soumis  jusqu'à  ce  jour  a  été 
levé  aujourd'hui.  Il  lui  est  permis  de  communiquer  avec  le  dehors,  et  il 
pourra  recevoir  la  visite  des  personnes  qui  se  présenteront  à  la  prison 
Mazas  munies  d'une  autorisation  du  préfet  de  police  ou  de  M.  Bro,  juge 
d'instruction.  » 

IL 

19  octobre  1853. 

On  lit  dans  le  Siècle  : 

«  Ce  matin,  à  quatre  heures  un  quart,  un  commissaire  de  police,  ac- 
compagné de  trois  agents,  s'est  présenté  au  domicile  de  M.  Michel  Goud- 
chaus,  ancien  ministre  des  finances  de  la  République,  pour  y  opérer  une 


LA  LIBERTÉ  DÉFINIE  PAR  MOxNTESQLlEU.      773 

visite  domiciliaire.  Le  mandat  portait  :  «  Accusé  de  détention  d'armes  de 
»  guerre  et  d'aiîiliation  à  des  sociétés  secrètes.  » 

»  La  perquisition  a  duré  jusqu'à  huit  heures.  Aucune  arme  ni  indice 
d'affiliation  à  des  sociétés  secrètes  n'ont  été  trouvés  chez  I\L  Goudchaus. 
Le  commissaire  de  police  a  cru  devoir  saisir  environ  cent  quarante  pièces 
qui  étaient  toutes  ou  presque  toutes  des  quittances  de  sommes  payées  par 
M.  Goudchaux  à  de  malheureux  proscrits  ou  à  leur  famille.  Chacun  sait 
que,  depuis  près  de  vingt  mois,  ]\L  Goudchaux  s'occupe,  avec  un  dévoue- 
ment que  l'on  ne  saurait  trop  louer,  de  réunir  des  secours  pour  subvenir 
aux  premiers  besoins  de  la  vie  de  celles  des  familles  nécessiteuses  qui  ont 
été  frappées  par  suite  des  événements  politiques  de  ces  derniers  temps. 
Après  cette  longue  perquisition,  M.  Goudchaux  a  été  conduit  à  la  préfec- 
ture de  police,  oii  il  est  i-esté  sous  la  garde  d'agents  jusqu'à  dix  heures. 
Le  commissaire  qui  avait  procédé  à  son  arrestation  est  venu  alors  lui  an- 
noiiçer  qu'il  était  rendu  à  la  liberté,  et  que  M.  le  préfet  de  police  conser- 
vait les  pièces  saisies.  » 

On  lit  clans  VUnion  : 

«  Arrêté  le  mardi  11  octobre  1853  au  matin,  à  mon  domicile,  après  une 
perquisition  infructueuse  de  trois  heures,  j'ai  été  conduit  au  dépôt  de  la 
Préfecture,  oii  je  suis  resté  quatre  jours  sans  subir  aucun  interrogatoire. 
Ma  mise  en  liberté,  de  même  que  mon  incarcération ,  ont  été  faites  sur 
mandat  du  préfet  de  police,  par  ordre  du  ministre  de  l'intérieur. 

»  J'ignore  absolument  les  motifs  de  cette  mesure  rigoureuse. 

»   CHAELES   DE   EA   VARENNE.   » 

Après  de  tels  faits  d'arrestation  arbitraire  «  quelle  opi- 
nion chacun  peut-il  avoir  de  sa  sûreté  ?  »  Est-ce  donc  pour 
être  ainsi  exposés  au  risque  de  se  voir  inconsidérément  ar- 
rêtés et  incarcérés  que  les  contribuables  payent  quinze 
cent  millions  par  an?  Que  dira  lliistoire? 


1853. 


LES  DEUX  ÉCOLES. 


«  Nous  voulons,  pour  nous  et  pour  tous,  la  liberté 
franche  et  entière.  La  liberté  de  conscience  et  des 
cultes,  la  liberté  de  réunion  et  d'association,  la  liberté 
d'éducation  et  d'enseignement,  la  liberté  de  la  presse 
et  de  la  parole;  toutes  les  libertés  sur  les  plus  larges 
bases,  l'inviolabilité  de  domicile,  l'amélioration  du  sort 
des  classes  ouvrières  :  voila  le  programme  que  devra 
souscrire  tout  candidat.  » 

siBOUR,  évêque  de  Tulle.  Avril  1848. 


2  mars  1853. 

Il  existe  en  matière  de  liberté  deux  écoles  rivales  : 
Premièrement,  l'école  de  ceux  qui  veulent  la  liberté  pour 
eux,  mais  qui  ne  la  veulent  pas  pour  les  autres.  Deux  poids 
et  deux  mesures.  C'est  l'école  de  la  liberté  légalement  li- 
mitée, de  la  liberté  relative,  de  la  liberté  inégale.  Parmi  ses 
chefs  figure  M.  Guizot  faisant  condamner,  pour  un  petit  li- 
vre, M.  Lamennais  à  un  an  de  prison,  et,  pour  une  mince 
brochure ,  M.  Laity  à  vingt  années  de  détention. 

Deuxièmement,  Técole  de  ceux  qui  veulent  la  liberté  pour 
les  autres  autant  que  pour  eux.  Mêmes  poids  et  mêmes 
mesures.  C'est  l'école  de  la  liberté  naturellement  limitée, 
de  la  liberté  absolue ,  de  la  liberté  réciproque.  Parmi  ses 
soldats ,  malheureusement  en  petit  nombre ,  elle  n'en 
compte  pas  de  pkis  fermement  dévoués  que  les  écrivains 
bloqués  dans  ce  journal.  M.  Lamennais  et  M.  Laity  en  ont 
reçu  les  preuves. 


LKS  DEUX  ECOLES.  775 

Pour  la  première  de  ces  deux  écoles,  la  liberté  n'est 
qu'un  fait^  pour  la  seconde  elle  est  un  droit. 

Si  la  liberté  n'est  pas  un  droite  si  elle  n'est  qu'un  fait^  de 
quoi  se  plaint  V Assemblée  nationale  ? 

VAssemblée  nationale  se  plaint  qu'on  lui  ait  «  fermé  la 
bouche,  »  VAssemblée  nationale  oublie  qu'on  lui  a  permis 
de  l'ouvrir!  N'est-ce  donc  rien?  L'ingrate  !  Elle  ne  voit  que 
le  peu  de  liberté  qu'on  lui  ôte  ;  elle  ne  voit  pas  toute  la 
liberté  qu'on  lui  laisse.  ^N'est-ce  donc  pas  assez?  L'incon- 
séquente !  Ah!  la  Presse  n'aura  pas  à  se  reprocher  ni  cet 
excès  d'inconséquence  ni  cet  excès  d'ingratitude.  Elle  sait 
que  le  Pouvoir  qui  l'avertit  aurait  pu,  tout  aussi  justement, 
la  supprimer.  Il  ne  l'a  pas  fait.  Elle  le  déclare  donc  haute- 
ment et  publiquement  modéré. 

Aussi  ne  ferons-nous  pas  ce  que  fait  VAssemblée  nationale. 

Nous  ne  bouderons  pas. 

VAssemblée  nationale  déclare  renoncer  à  sa  discussion  ; 
nous  avons  continué  la  nôtre.  Bouder  contre  ses  idées  est  une 
étrange  façon  de  défendre  son  drapeau  !  A  l'armée,  se  re- 
tirer ainsi  a  un  nom  ;  cela  s'appelle  déserter,  et  pour  ce  cas 
il  existe  un  châtiment;  ce  châtiment  consiste  à  être  fusillé. 

Question  d'école  ?  l'/lssewi6/ee  nationale ^])\iimi  le  drapeau 
blanc  de  la  légitimité,  aime  mieux  déserter  que  combattre; 
la  Presse,  dépliant  le  linceul  de  la  liberté,  aime  mieux  com- 
battre que  déserter. 

Que  peut-il  arriver  à  la  Presse  en  mettant  toutes  choses 
au  pis  ?  —  Il  peut  lui  arriver  ; 

D'être  avertie  une  seconde  fois  ; 

D'être  suspendue  pendant  deux  mois  ; 

D'être  supprimée,  et  de  perdre  ainsi  deux  millions. 

Soit. 

Elle  y  est  préparée  :  ce  n'est  pas  d'hier  que  son  bilan  est 
dressé  et  que  son  parti  est  pris.  Chaque  matin,  elle  s'attend 
à  disparaître  le  soir;  tout  ce  que  peut  faire  la  Presse,  c'est 
de  tâcher  que  ce  soit  le  plus  tard  possible. 


1853. 


PLUS  DE  THEATRES! 


5  mars  1853. 

VUnivers  publie  l'article  suivant  : 

«  Dans  ce  moment,  on  distribue  des  primes  dans  le  pays  littéraire.  Mais 
si  avec  Bossuet  et  avec  M.  Janin,  MM.  Scribe,  Mérimée,  Sainte-Beuve  et 
tous  les  membres  de  la  commission  des  primes  reconnaissent  que  M.  Léon 
Faucher  a  demandé  à  la  littérature  le  contraire  de  ce  qu'on  est  accoutumé  à 
désirer  d'elle,  le  contraire  de  ce  qui  est  sa  vie  et  sa  gloire  ;  si  la  sagesse, 
la  pétulance  graveleuse  et  l'expérience  s'accordent  dans  cette  déclaration, 
nous  ne  voyons  pas  pourquoi  on  continuerait  à  donner  des  primes  aux  au- 
teurs dramatiques.  De  toutes  les  industries  littéraires,  celle  du  théâtre  est 
la  plus  lucrative  ;  elle  est  aussi  la  plus  dangereuse  ;  la  police  y  est  plus 
nécessaire  que  l'encouragement.  » 

VUnivers  a  parfaitement  raison.  Ce  qu'il  y  a  à  faire  est 
exclusivement  du  ressort  de  la  police.  Logiquement,  il  ne 
reste  plus  qu'à  fermer  tous  les  théâtres,  en  commençant  par 
le  Théâtre-Français,  ce  théâtre  voué  au  culte  infâme  de 
Molière  et  de  Corneille  ! 

Mais  après  avoir  fermé  le  théâtre  où  l'on  joue  Tartuffe,  la 
police  ne  voudra  certes  pas  rester  en  chemin,  et  laisser  ou- 
verte l'Académie  impériale  de  Musique,  celle  scène  sub- 
ventionnée, où  des  femmes,  outrageant  toutepudeur,  offen- 
sent les  regards  par  les  pas  scandaleux  qu'elles  dansent  et 


PLUS  DE  THEATRES!  777 

les  poses  indécentes  qu'elles  prennent,  aux  applaudisse- 
ment de  vieillards  dentelles  raniment  les  sens  et  de  jeunes 
gens  dont  elles  provoquent  les  désirs  ! 

Non,  non  ;  plus  de  théâtres  !  Gela  tranche  d'un  seul  coup 
toutes  les  questions  que  soulèvent  ces  écoles  de  dépravation . 

En  effet  : 

Plus  de  représentations  auxquelles  il  est  si  douloureux  de 
voir  des  souverains,  des  ministres,  de  grands  et  graves  per- 
sonnages assister  en  premières  loges  ! 

Plus  de  subventions  payées  par  l'État  ! 

Plus  de  censure  théâtrale  ! 

Plus  de  primes-Faucher  ! 

Plus  d'auteurs  dramatiques  ! 

Plus  d'acteurs  !  plus  d'actrices  !  plus  de  danseuses  ! 

Plus  de  costumes  transparents  ! 

Plus  de  travestissements  répréhcnsibles  ! 

Que  l'on  brûle  vraiment  de  vraies  juives  sur  de  vrais  bû- 
chers, à  la  bonne  heure  !  mais  qu'on  n'en  brûle  plus  fic- 
tivement sur  de  faux  bûchers,  comme  à  l'Opéra  ! 

Il  faut  être  conséquent  ! 

Il  ne  faut  pas  être  moral  à  demi  ! 

M.  Léon  Faucher  a  mérité  la  censure  de  VUnivefs. 

Elle  est  parfaitement  juste. 

Si  elle  est  fausse,  que  M.  Léon  Faucher  réponde  donc  à 
Bossuet  ! 


II. 


7  mars  1853. 

Nous  ne  comprenons  plus  rien  à  VUnivers.  Hier,  il  avan- 
çait, aujourd'hui  il  recule  devant  ses  conclusions.  Qu'il  se 
prononce  donc  nettement  !  Oui  ou  non,  veut-il  qu'on  ferme 
les  théâtres  ou  qu'on  les  laisse  ouverts?  Dans  ce  dernier 
cas,  lesquels? 


1853. 


DISSERTATION  D:4VEUGLES. 


I. 


20  mars  1853. 

Le  Constitutionnel,  le  Siècle  et  VUnion  donnent  en  ce  mo- 
ment à  la  France  le  douloureux  spectacle  d'aveugles  se  dis- 
putant sur  les  couleurs.  Ces  trois  journaux  se  disputent  sur 
la  liberté. 

Le  Siècle,  ne  sachant  que  répondre  à  ses  contradicteurs, 
les  persifle.  Persifler,  ce  n'est  pas  répondre.  Le  S«èc/e  a-t- 
11,  oui  ou  non,  approuvé  avant  décembre  1848  ce  qu'il  a  blâ- 
mé après  ?  Oui  ou  non,  le  Siècle  a-t-il  approuvé  avant  dé- 
cembre 1848  la  transportation  de  Français  sans  jugement  et 
la  suppression  de  journaux  sans  procès  ? 

Il  n'est  plus  permis  d'invoquer  le  nom  de  la  liberté  à  qui 
ne  sait  pas  ce  que  ce  nom  veut  dire.  Le  Siècle  le  sait-il  ?  Si 
le  Siècle  le  sait,  qu'il  le  dise;  si  le  Siècle  ne  le  ^ait  pas. 
qu'il  se  taise  et  renonce  à  railler  la  Patrie,  le  Pays  et  le  Cons- 
titutionnel  ses  frères  d'arbitraire.  Ceux  là  qui,  en  tout  temps 
et  sous  tous  les  régimes,  contre  leurs  amis  et  pour  leurs  en- 
nemis, ont  toujours  revendiqué  la  liberté,  ont  seuls  conservé 
le  droit  d'en  parler  et  de  la  délendre. 


DISSERTATION  DAVEUGLES.  779 

II. 

22  mars  1853. 

Le  Siècle  se  plaint  que  nous  le  confondions  avec  la  Pa- 
trie, le  Pays  et  le  Constitutionnel.  Est-ce  notre  faute,  à 
nous,  s'il  n'y  a  aucune  différence  entre  eux? 

Où  donc  est  la  différence  ? 

Que  veulent  le  Constitutionnel,  la  Patrie  et  le  Pays  ?  Ils 
veulent  ce  qu'ils  appellent  une  «  liberté  sage.  » 

Que  veut  le  Siècle  ?  Il  veut  ce  qu'il  appelle,  lui  aussi,  une 

«   LIBERTÉ  SAGE.  » 

Or,  qu'est-ce  qu'une  liberté  sage?  Qui  en  est,  qui  peut  en 
être  juge  ? 

En  tout  temps,  en  tout  pays,  la  liberté  sage  ne  fut  jamais 
que  la  liberté  refusée  au  vaincu  par  le  vainqueur,  la  liberté 
pour  soi,  mais  non  pour  les  autres. 

Au  temps  où  MM.  Thiers  et  Guizot  étaient  ministres  de 
S.  M.  le  roi  Louis-Philippe,  «  la  liberté  sage  »  consistait  à 
faire  condamner  le  Capitale,  journal  bonapartiste,  \a  Gazette 
de  France,  journal  légitimiste,  et  le  National,  iourndil  répu- 
blicain. 

Au  temps  où  M.  Cavaignac  était  président  du  conseil 
composé  de  MM.  Marie,  Senard  et  Bastide,  «  la  liberté  sage  >' 
consistait  à  suspendre,  sans  procès,  V Assemblée  nationale, 
journal  orléaniste,  la  Gazette  de  France,  journal  légitimiste, 
la  Liberté,  journal  bonapartiste,  et  enfin  la  Presse,  à  qui  le 
Siècle  a  la  naïveté  de  demander  si  elle  ne  se  contente- 
rait pas  du  degré  de  liberté  dont  elle  a  joui  jusqu'au  20  dé- 
cembre 1848?  L'ingrat!  il  oublie  que  la  Presse, \:)ouv  la  plus 
grande  gloire  et  le  plus  grand  profit  du  Siècle,  a  été  sus- 
pendue pendant  quarante-deux  jours,  sans  motif,  sans  pré- 
texte, sans  avertissement,  sans  explication. 

Au  temps  où  nous  écrivons,  «  la  liberté  sage  »  consiste  à 
laisser  aux  partis  déchus  le  même  degré  de  liberté  que  cha- 
cun d'eux  laissait  au  parti  bonapartiste  quand  il  était  réputé 
factieux,  poursuivi  et  condamné  comme  tcL 


780  1853. 

C'est  de  cette  «liberté  sage»  dont  nous  n'avons  jamais 
voulu,  en  aucun  temps,  même  alors  qu'on  condamnait  en 
son  nom  M.  Lamennais  et  M.  Laity,  M.  Dupoty  etM.  Genoude, 
alors  qu'on  fermait  en  son  nom  les  maisons  des  jésuites  ou 
qu'on  flétrissait,  toujours  en  son  nom,  les  visiteurs  de  Bel- 
grave-Square  !  Ce  que  nous  blâmons  le  22  mars  1853,  nous  le 
blâmions  le  20 août  1848,  lorsque  le Sîèc^ç  trouvait  alors  tout 
simple  que  le  général  Cavaignac  et  ses  ministres,  MM.  Ma- 
rie, Senard  et  Bastide,  supprimassent  la  Gazette  de  France, 
le  Représentant  du  Peuple  et  quatroou  cinq  autres  journaux. 

Et,  parce  qu'il  plaît  au  Siècle  de  brûler,  en  mars  1853, 
ce  qu'il  adorait  en  août  1848  sous  le  nom  et  les  traits  de  la 
u  liberté  sage,  »  le  Siècle  voudrait  que  nous  le  comptassions 
dans  les  rangs  des  défenseurs  delà  liberté  égale  pour  tous 
et  contre  tous  !  C'est  ce  que  nous  ne  pouvons  pas  faire. 

Les  grands  mots  ne  nous  trompent  pas. 

Ce  que  le  Siècle  appelle  liberté  sage,  la  Presse  l'appelle 
intolérance  mutuelle. 

Or,  peu  nous  importe  qu'elle  se  cache  sous  le  drapeau  de 
l'opposition,  ou  qu'elle  se  montre  sous  le  drapeau  du  pou- 
voir !  C'est  toujours  l'intolérance  mutuelle,  et  nous  n'en 
voulons  sous  aucun  drapeau,  sous  aucun  nom,  sous  aucun 
masque. 

Entre  libertés  sages,  nous  ne  nous  donnons  pas  l'embarras 
du  choix;  l'histoire  atteste  que  toutes  se  valent. 

Mais  ce  qui  vaut  mieux  qu'un  auxiliaire  douteux,  c'est 
im  adversaire  déclaré.  Ainsi  s'explique  pourtjuoi  nous  pré- 
férons voir  la  liberté  attaquée  par  le  Constitutionnel  que  la 
liberté  défendue  parle  Siècle. 

Au  moins  le  Constitutionnel,  le  Pays,  la  Patrie  et  VUnioJi 
ne  parlent  pas  au  nom  de  la  liberté  ;  ils  parlent  au  nom  de 
l'autorité,  et  nous  ne  sommes  pas  responsables  de  ce  qu'ils 
disent. 


1853. 


LA  PEUR. 


24  mars  1853. 

On  lit  dans  le  Pays,  journal  de  VEmpire  : 

«  Les  mêmes  nouvelles  produisent  à  Paris  près  de  six  francs  de  baisse 
sur  la  rente  ;  à  Londres,  elles  ne  déprécient  les  fonds  que  de  douze  centimes 
et  demi.  Nous  le  disons  à  regret,  ce  rapprochement  est  fâcheux  pour 
notre  patrie.  » 

Oui,  sans  doute  ce  rapprochement  est  fâcheux  pour  notre 
pays;  mais  le  constater  ne  suffit  pas,  il  faut  l'expliquer. 

D'où  vient  que  la  France  n'a  de  courage  que  le  plumet  en 
tête,  le  fusil  sur  l'épaule,  le  sabre  au  côté  et  le  sac  au  dos? 
Cela  vient  de  ce  que  le  courage  militaire  est  le  seul  que  la 
France  ait  appris,  le  seul  qu'elle  ait  exercé.  Le  courage 
s'apprend.  Si,  hors  des  champs  de  bataille,  elle  est  facile- 
ment accessible  à  la  peur,  cela  vient  de  ce  que  nos  gouver- 
nements se  sont  moins  appliqués  à  guérir  la  peur  qu'à  l'ex- 
ploiter. Ainsi,  tous  l'ont  exploitée  contre  la  liberté.  Qu'en 
est-il  résulté?  Il  en  est  résulté  que  les  plus  petits  écarts  de 
la  liberté  ont  servi  de  prétextes  aux  plus  graves  atteintes 
contre  elle,  et  qu'au  lieu  de  jouir  de  la  liberté  permanente, 
on  en  est  encore  en  France  à  la  liberté  intermittente.  Or,  la 
liberté  intermittente  est  à  la  liberté  permanente  ce  que  la 
fièvre  est  à  la  santé,  ce  que  le  torrent  qui  ravage  est  à  la 
source  qui  féconde. 

Lorsqu'un  cheval  est  ombrageux,  que  fait  le  cavalier  ex- 
périmenté? Le  cavalier  ramène  le  cheval  et  le  force  à  re- 


782  1853. 

garder  en  face  l'objet  qui  l'a  effrayé  jusqu'à  ce  qu'il  n'en  ait 
plus  peur.  €'est  ainsi  que  tout  gouvernement  expérimenté 
devrait  faire  pour  tout  peuple  ombrageux.  Si  un  peuple  a 
])eur  de  la  liberté,  ce  doit  être  un  motif  de  plus  pour  l'y 
aguerrir;  s'il  manque  de  courage  civil,  s'il  ne  sait  pas  résis- 
ter aux  empiétements  funestes,  aux  manœuvres  coupables, 
cela  enseigne  à  l'État  qu'il  doit  honorer  le  courage  civil 
d'autant  plus  qu'il  est  moins  commun  :  l'honorer  est  le 
moyen  de  le  rendre  moins  rare. 

La  paix,  comme  la  guerre,  a  ses  champs  de  bataille  ;  il  ne 
suffit  pas  qu'un  peuple  soit  brave  devant  la  mort,  il  faut  en- 
core qu'il  soit  brave  devant  la  liberté,  et  que,  pour  un  petit 
péril  et  un  petit  mal,  il  ne  renonce  pas  à  une  grande  vic- 
toire et  à  un  grand  bien.  Lorsqu'un  peuple  est  brave  devant 
la  liberté,  la  confiance  qu'il  puise  en  lui-même  lui  fait  tra- 
verser sans  émotion  les  crises  industrielles  et  les  crises  fi- 
nancières les  plus  graves.  Il  ne  s'effraie  de  rien,  parce  qu'il 
calcule  tout.  Ainsi  s'explique,  par  l'exercice  de  la  liberté, 
comment  et  pourquoi  le  peuple  anglais  a  acquis  une  force 
d'impassiblUté  qui  manque  encore  au  peuple  français, 
(juoique  celui-ci  possède  un  proverbe  qui  dise  :  «  La  peur 
ne  raisonne  pas  et  conseille  mal.  »  Ce  proverbe  est  l'arrêt 
de  condamnation  de  la  peur.  Qu'on  s'occupe  donc  de 
la  guérir  et  qu'on  cesse  de  l'exploiter  !  La  liberté  est  la 
pierre  angulaire  du  crédit.  Si  l'on  veut  que  le  crédit  soit 
ferme,  il  faut  que  la  base  en  soit  large  et  profonde.  Le  cré- 
dit n'est  si  ferme  en  Angleterrre  que  parce  que  la  liberté 
n'y  est  jamais  ébranlée.  La  solidité  de  l'une  y  fait  la  solidité 
de  l'autre.  La  liberté  et  le  crédit  n'y  connaissent  point  les 
paniques. 

Français,  nous  ne  sommes  braves  encore  qu'à  demi; 
soyons-le  donc  tout  à  fait  ;  nous  n'avons  pas  peur  de  la  mort, 
n'ayons  pas  peur  de  la  liberté  :  alors  le  crédit  français  ne 
sera  pas  moins  intrépide  que  le  crédit  anglais  ;  alors,  sur  une 
conjecture,  la  Bourse  de  Paris  ne  baissera  plus  de  six  francs 
quand  la  Bourse  de  Londres  ne  baisse  que  de  douze  cen- 
times. 


1833. 


LE  MONITEUR  DE  LA  LIBERTÉ  ABSOLUE. 


25  mars  1853. 

Moniteur  de  la  liberté  absolue,  c'est  le  litre  donné  à  la 
Presse^arle Constitutionnel etpm'M.  Granier  de  Cassagnac. 

Ce  titre,  la  Presse  l'accepte,  et  sa  plus  belle  récompense 
sera  de  l'avoir  mérité. 

Avant  le  24  février  1848,  la  Presse  sous  le  régime  du  cens 
électoral,  avait-elle  jamais  revendiqué  la  liberté  absolue  ? 
Non,  elle  s'était  contentée,  en  toute  occasion,  de  plaider  la 
cause  et  les  droits  de  la  liberté  progressive.  La  Presse  n'a 
élevé  la  liberté  absolue  à  la  hauteur  d'une  nécessité  inexo- 
rable que  le  lendemain  d'une  révolution  qu'elle  avait  pré- 
vue, prédite,  et  qu'elle  s'était  efforcée  de  prévenir. 

Qui  niait  alors  la  liberté  et  ses  droits  ?  —  Le  parti  victo- 
rieux.— Qui  les  revendiquait?  —  Les  partis  déchus.  C'est  la 
liberté  qui  les  a  sauvés,  cette  même  liberté  qui  les  sauvera 
encore,  caria  liberté  absolue  jamais  ne  se  venge  et  jamais  ne 
se  dément.  C'est  ce  qui  la  caractérise  et  ne  permet  pas  qu'on 
la  confonde  avec  l'arbitraire,  qui  trop  souvent  emprunte  le 
nom  de  la  liberté.  Comment  les  partis  déchus,  dès  qu'ils  ont 
été  rassurés  et  qu'ils  ont  pu  relever  la  tête,  ont-ils  reconnu 
le  service  qu'ils  devaient  à  la  liberté  ?  —  En  la  ca- 
lomniant, en  la  maudissant,  en  la  frappant,  en  la  mutilant, 
en  l'enchaînant,  en  la  bâillonnant.  Hélas  !  tous  les  partis  qui 
se  succèdent  se  ressemblent. 


784  1853. 

La  Presse^  qui,  après  le  24  février,  aux  applaudissements 
(le  la  France  entière,  avait  déployé  contre  tous  le  drapeau  de 
la  liberté  pour  tous,  devait-elle,  après  le  20  décembre,  imi- 
ter cette  lâche  ingratitude  des  partis,  et  renier  ce  qui  avait 
fait  sa  force,  j'oserais  presque  dire  sa  gloire? 

C'est  là  une  question  que  la  Presse  ne  s'est  pas  même  po- 
sée; il  n'y  que  les  malhonnêtes  gens  qui  délibèrent  s'ils 
rempliront  un  devoir  ou  acquitteront  une  dette.  Mettre  en 
question  si  l'on  trahira  son  drapeau,  c'est  déjà  le  trahir 

Et  pourquoi  la  Presse,  après  avoir  passé  de  la  liberté  pro- 
gressive à  la  liberté  définitive,  serait-elle  retournée  de  la 
liberté  définitive  à  la  liberté  progressive  ?  L'homme  passe 
de  l'adolescence  à  la  maturité;  mais  passe-t-il  de  la  matu- 
rité à  l'adolescence  ?  De  même  qu'il  y  a  des  impossibilités 
contre  nature,  il  y  a  des  impossibilités  contre  raison.  Le 
peuple  qui  retourne  de  la  liberté  définitive  à  la  liberté  pro- 
gressive tombe  en  enfance.  Le  palais  qu'il  mérite  alors  d'ha- 
biter est  un  hôpital  d'aliénés. 

M.  Granier  de  Cassagnac  propose-t-il  de  replacer  les  noirs 
des  colonies  françaises  sous  le  régime  d'esclavage  anté- 
rieur à  février  1848? 

La  liberté  progressive  qui  succède  à  la  liberté  définitive 
ne  peut  plus  être  que  la  liberté  tolérée. 

Or,  qu'est-ce  que  la  liberté  tolérée  ?— C'est  l'autorité  tolé- 
rante ;  mais  si  l'autorité  tolérante  fait  place  à  l'autorité  in- 
tolérante, que  deviendra  la  liberté  tolérée?  Quand  la  liber- 
té est  un  fait  et  qu'elle  n'est  pas  un  droit,  où  est  la  garantie 
de  son  existence  ? 

La  liberté  que  le  geôlier  mesure  à  son  prisonnier,  est-ce 
la  liberté?  La  liberté  que  le  fort  accorde  au  faible  et  con- 
séquemment  qu'il  peut  toujours  lui  retirer,  est-ce  la  liber- 
té? La  liberté  dont  jouissent  les  victorieux,  pour  qui  elle  est 
une  superfluité,  et  qui  est  refusée  aux  vaincus,  pour  qui 
elle  serait  une  nécessité,  est-ce  la  liberté?  La  liberté  qui, 
sous  la  Restauration  de  1815,  existait  pour  la  Quotidienne. 
existait-elle  pour  le  Courrier  français?  La  liberté  qui,  sous 
la  Monarchie  de  1830,  existait  pour  le  Journal  des  Débats. 


LE  MONITEUR  DE  LA  LIBERTÉ  ABSOLUE.       785 

Gxislait-elle  pour  la  Réforme'?  La  liberté  qui,  sous  la  dicta- 
ture du  général  Cavaignac,  existait  pour  le  A'citional  et  le 
Siècle^  exislait-elle  pour  la  Voix  du  Peuple  et  la  Presse'?  La 
liberté  de  tribune  qui,  avant  le  24  février  1848,  existaitpour 
MM.  Tliiers  et  Guizot,  existait-elle  pour  MM.  Garnier-Pagès 
etBerryer?  Hier,  M.  de  Montalembert,  mesurant  la  liberté 
de  tribune  à  Victor  Hugo,  la  trouvait  trop  grande  ;  aujour- 
d'hui qu'elle  lui  est  mesurée  parle  pouvoir,  il  la  trouve  trop 
petite.  Qui  posera  la  limite?  Qui  sera  juge  entre  M.  de 
Montalembert  de  l'an  1831  et  de  M.  de  Montalembert  de 
l'an  1833,  entre  M.  de  Montalembert  oppresseur  et  M.  de 
de  Montalembert  opprimé  ? 

C'est  après  avoir  laborieusement  cherché  celte  limite, 
sans  parvenir  à  la  trouver,  que  nous  sommes  arrivé  h  cette 
conclusion  :  La  liberté  se  règle;  on  ne  la  règle  pas.  Elle 
porte  avec  elle-même  ses  limites  et  n'admet  pas  qu'on  lui 
en  pose.  La  liberté  que  l'on  comprime,  c'est  l'explosion  que 
l'on  prépare.  Il  faut  choisir  entre  la  liberté  intermittente  et 
la  liberté  permanente;  la  liberté  intermittente,  c'est  la 
contre-révolution  ramenant  sans  fin  la  révolution ,  et  la 
révolution  ramenant  à  son  tour  la  contre-révolution.  Est-ce 
donc  là  un  état  normal? 

Après  tout,  qu'est-ce  que  la  liberté  absolue,  dont  le  Cons- 
titutionnel déclare  que  la  Presse  est  le  Moniteur^!  C^esilix 
liberté  mutuelle.  Qu'est-ce  que  la  liberté  mutuelle  ?  C'est  le 
droit  commun.  Si  la  liberté  n'est  pas  l'égalité  de  droit  entre 
tous,  pour  tous  et  contre  tous,  qui  donc  peut  être  fondé, 
hormis  des  privilégiés,  à  s'en  plaindre  et  à  s'en  effrayer? 
Il  n'y  a  plus  de  raison  alors  pour  ne  pas  renier  et  flétrir  la 
justice. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  au  Constitutionnel  que  nous 
avons  à  répondre  ;  nous  avons  aussi  à  répondre  au  Siècle. 

Son  objection  n'est  pas  neuve,  car  il  y  a  plus  de  trois  ans 
déjà  que  nous  l'avons  réfutée.  La  voici  : 

«  Nous  avons  le  tort  impardonnable  de  demander  une  liberté  sage,  mais 
la  Presse  se  garde  bien  de  dire  que  nous  avons  soin  de  délinir  les  limites 
assez  larges  dans  lesquelles   nous   la  contenons;  ces  limites,  ce  sont  les 

X.  50 


78G  1853. 

pi-incipes  de  89,  ce  sont  celles  que  la  Coustitiition  de  1848  avaient  déter- 
minées. La  Presse  assure  qu'elle  se  trouverait  à  l'étroit  dans  ces  limites. 
Que  veut  elle  donc?  Qu'entend-elle  par  la  liberté  sans  bornes  ?  Si  demain 
elle  était  chargée  de  gouverner  le  pays,  que  ferait-elle?  Elle  proclamerait 
sans  doute  la  liberté  illimitée,  mais  sou  code  aurait  au  moins  une  ligne, 
celle-ci,  par  exemple  :  (i  II  est  défendu  de  tuer  et  de  voler.  »  Voilà  donc 
une  limite,  voilà  donc  la  liberté  devenue  sage,  et,  par  conséquent,  digne 
de  tous  les  mépris.  N'écrira-t-on  pas  même  cette  ligne?  Sera-t-il  permis 
de  tuer  et  de  voler?  En  ce  cas,  nous  demandons  qu'on  nous  ramène' à  la 
barbarie,  nous  y  serons  plus  commodément.  La  Presse  ne  parviendra  par 
à  sortir  de  ce  dilemme  :  ou  une  limite  quelconque  ou  pas  de  limite  ;  ou 
la  sagesse  ou  la  barbarie.  Si  la  Presse  accepte  l'interdiction  que  nous 
avons  indiquée,  si  elle  prend  un  seul  grain  de  sagesse,  elle  est  flétrie  à 
tout  jamais;  la  voilà  descendue  au  rang  du  Siècle^  et  toute  discussion  en- 
tre elle  et  nous  est  inutile,  puisqiie  sa  liberté  n'est  plus  illimitée.  » 

La  preuve  incontestable  que  les  principes  de  1789  n'é- 
taient pas  les  véritables  limites  de  la  liberté,  c'est  qu'elle 
en  est  sortie,  et  que  la  terreur  y  est  entrée  à  sa  place  pour 
y  creuser  le  lit  de  l'Empire.  La  preuve  incontestable  que  les 
termes  de  la  Constitution  de  1848,  pas  plus  que  les  principes 
de  1789,  n'étaient  les  véritables  limites  de  la  liberté,  c'est 
qu'elle  en  est  sortie  la  seconde  fois  comme  la  première  fois, 
et  que  la  réaction  y  est  entrée  à  sa  place  pour  y  creuser  de 
nouveau  le  Ut  de  l'Empire.  Ainsi,  toujours  le  même  effet 
produit  par  la  même  cause.  Si  cette  explication  n'est  pas 
bonne,  que  le  Siècle  en  donne  donc  une  meilleure. 

La  liberté,  c'est  la  négation  de  la  force,  et,  réciproque- 
ment, la  force,  c'est  la  négation  de  la  liberté. 

Devant  cette  définition  tombe  la  banale  objection  du 
Siècle,  empruntée  à  quel  droit?  —  Au  droit  du  plus  fort. 

Eh  bien!  c'est  précisément  ce  droit-là  que  la  Presse  aspire 
à  supprimer  en  le  remplaçant  par  le  droit  du  plus  faible. 

Le  droit  du  plus  faible,  pesé  dans  la  même  balance  que  le 
droit  du  plus  fort,  est  ce  qui  constitue  la  liberté. 

En  effet,  s'il  n'y  avait  pas  de  faibles,  à  qui  et  à  quoi  ser- 
virait-elle? Protéger  les  faibles  et  les  vaincus,  combattiv 
les  forts  et  les  victorieux,  c'est  là  sa  mission,  c'est  là  son 
péril,  mais  aussi  c"esl  lii  sa  gloire. 


1853. 


LE  DROIT  DE  LA  LOGIQUE. 


30  mars  1853. 

VAssemblée  nationale,  répondant  au  Siècle,  reconnaît  en 
ces  termes  le  droit  de  la  logique  : 

«  Le  Siècle  fait  à  la  proposition  de  M.  Sauzet,  sur  le  mariage,  l'hon- 
neur de  la  combattre.  Le  journal  commence  en  disant  : 

M  Les  réactions  ne  s'arrêtent  jamais  à  mi-chemin;  elles  ont  une  logique  impi- 
toyable. 11 

»  C'est  vrai,  et  les  révolutions  sont  sur  ce  point  tout  à  fait  semblables 
aux  réactions.  Cela  peut  contrarier  les  habiles  ;  mais  la  logique,  avec  la- 
quelle ils  n'avaient  pas  compté,  et  qui  est  plus  forte  qu'eux,  entre  malgré 
eux  dans  les  événements,  ou  plutôt  les  domine  et  les  dirige,  et  déjoue  tous 
les  calculs  faits  sans  elle.  Nous  savons  des  révolutionnaires,  par  exemple, 
très  partisans  de  la  République,  de  la  démocratie  et  d'un  socialisme  mi 
tige  qui  a  l'incomparable  mérite  d'être  le  leur,  mais  qui  ne  voudraient 
point  d'un  certain  autre  socialisme  plus  avancé  qui  serait  appliqué  par 
d'autres  que  par  eux-mêmes,  et  qui  serait  appliqué  contre  eux.  Eh  bien!  ils 
ont  pu  faire  triompher  leur  République,  leur  démocratie  et  leur  socialisme, 
mais  ils  n'ont  pas  pu  les  maintenir.  Un  peu  plus,  et  bien  malgré  eux,  ils 
nous  faisaient  glisser  dans  le  socialisme  dont  ils  ne  veulent  point.  Et  nous 
y  serions  tombés  infailliblement  si  nous  n'étions  pas  sortis  de  la  Républi- 
que, et  nous  y  tomberons  si  nous  ne  sortons  pas  de  la  démocratie. 

»  Qu'il  serait  commode  de  pouvoir  se  débarrasser  de  la  logique,  pren- 
dre les  principes  sous  bénéfice  d'inventaire,  accepter  les  conséquences  qui 
font  nos  affaires,  rejeter  celles  qui  nous  gênent,  nous  faire  ainsi  un  doux 
oreiller  et  nous  y  endormir  !  Mais  cet  oreiller-là  n'est  appuyé  sur  rien,  et 
quand  nous  voulons  nous  y  appuyer  nous-mêmes,  nous  tombons.  » 


Î88  t85îl. 

Sortir  de  la  démocratie,  ce  sera  rétablir  le  droit  d'aînesse, 
les  trois  ordres  :  la  noblesse,  le  clergé,  le  tiers-Etat,  l'iné- 
galité devant  l'impôt,  l'inégalité  devant  la  loi,  la  taille,  la 
corvée,  les  justices  seigneuriales,  la  servitude,  l'unité  de 
religion  sous  peine  d'extermination  des  personnes  et  de 
confiscation  des  biens  ;  en  moins  de  mots,  tout  ce  qui  exis- 
tait en  France  sous  la  royauté  avant  1789.  Ainsi  le  veut 
inexorablement  la  logique  :  il  faut  opter  entre  le  privi- 
lège et  l'égalité,  entre  l'autorité  et  la  liberté!  Point  d'au- 
torité si  elle  est  divisée  ;  point  de  liberté  si  elle  n'est  indi- 
visible. L'autorité  et  la  liberté  qui  ne  sont  pas  absolues  ne 
sont  ni  la  liberté  ni  l'autorité  ;  c'est  l'inconséquence. 


1853. 


DU  PRINCIPE  D^AUTORITÉ  DEPUIS  1780. 


20  avril  1853. 

Sous  ce  litre  vient  de  paraître  un  petit  écrit  in-8°  com- 
posé (le  30  pages,  imprimerie  crErnest  Panckoucke.  Ce  petit 
écrit  a  déjà  eu  la  grande  faveur  d'être  presque  entièrement 
et  solennellement  reproduit  dans  les  colonnes  du  .I/o/) /Yewr, 

Le  Siècle  admet  en  ces  termes  le  principe  d'autorité  : 

«  Quelque  partisans  que  nous  soyons  de  la  liberté,  ce  n'est  pas  nous 
qui  contesterons  le  principe  d'autorité.  Il  est  nécessaire  pour  sauvegarder 
la  liberté  elle-même,  et  se  confond  la  plupart  du  temps  avec  elle.  » 

La  Presse  continue  d'être  avec  l'Évangile  contre  le  Mo- 
niteur, le  Constitutionnel,  VAssemblée  nationale,  VUnion  et 
le  Siècle  ;  l'Évangile  a  dit  : 

«  Vous  savez  que  les  princes  des  nations  les  dominent,  et  que  ceux  qui 
sont  les  plus  grands  exercent  le  pouvoir  sur  les  autres;  ils  n'en  sera  point 
ainsi  parmi  vous.  Quiconque  voudra  devenir  le  plus  grand  sera  votre  mi- 
nistre et  celui  qui  voudra  être  le  premier  sera  votre  serviteur.  » 

A  quoi  sert  donc  d'entretenir  quarante  mille  églises,  de 
salarier  quarante  mille  prêtres,  d'inscrire  au  budget  pour 
quaran'e  millions  le  culte  catholique,  si  ce  n'est  pas  pour 
respecter  le  plus  important  de  ses  préceptes,  si  ce  n'est  pas 
pour  subordonner  lu  loi  à  la  foi  ? 


1853. 


LIBERTE  ET  REVOLUTION. 


I. 

25  avril  1853. 

Ce  qui  suit  est  extrait  de  la  Note  XXVI,  remise  par  M.  Fié- 
vée,  en  mai  1804,  lorsque  les  mots  :  République  française, 
s'effacèrent  pour  faire  place  à  ceux-ci  :  Empire  français  : 

«  Par  le  fait  que  le  pouvoir  d'un  seul  a  pu  se  rétablir  de  lui-même,  il 
serait  assez  fort  pour  briser  tout  ce  qui  lui  résisterait,  et  on  aurait  un  des- 
potisme violent  au  lieu  d'un  pouvoir  général  né  des  circonstances.  J'ap- 
puie sur  ces  distinctions,  parce  qu'elles  sont  réelles  ,  et  qu'elles  expliquent 
comment  la  lassitude  des  révolutions  et  des-systèmes  jette  toute  une  nation 
dans  les  bras  d'un  homme  sans  qu'on  puisse  en  conclure  qu'elle  aime  le 
despotisme.  Personne  ne  l'aime,  pas  même  ceux  qui  le  vantent  par  lâcheté 
ou  le  servent  par  intérêt.  Mais  quand  on  s'est  trompé  sur  les  moyens  d'as- 
surer la  liberté,  il  n'y  a  plus  qu'une  voie  de  salut,  c'est  de  se  confier  au 
pouvoir.  Ce  pouvoir  se  servira-t-il  de  la  Révolution  pour  enchaîner  la  li- 
berté publique,  ou  tuera-t-il  la  Révolution  pour  laisser  aux  doctrines  à  la 
fois  favorables  au  pouvoir  et  à  la  liberté  les  moyens  de  renaître?  Telle  est 
la  seule  question  que  le  temps  ait  à  décider.  Pour  moi,  elle  ne  serait  pas 
douteuse,  et  quoique  l'empereur  trouve  ma  politique  un  peu  vieille,  et  qu'il 
me  permette  de  trouver  quelquefois  la  sienne  un  peu  vigoureuse,  je  persiste 
à  croire  que  la  mobilité  de  nos  idées,  l'exaltation  de  nos  passions  née  de  l'ab- 
sence de  toute  force  morale,  ne  peuvent  se  fixer  et  se  calmer  que  par 
l'alliance  du  pouvoir  et  de  la  liberté.  La  liberté  dans  une  monarchie  est  le 
contraire  de  l'esprit  de  révolution  (1). 

(1)  J,  FlÉVÉK.  {Correspondance  et  Relations  de  J.  Fiévée  axer  Bonaparte, 
premier  co7isul  et  empereur,  pendant  onze  années,  ]802  à  1813.  T.  II,  p.  2,) 


LIBERTE  ET  RÉVOLUTION.  791 

C'est  aussi  parce  que  nous  sommes  contraires  h  l'esprit  de 
révolution  que  nous  voulons  la  liberté,  toute  la  liberté,  rien 
que  la  liberté. 


IL 


2  août  1854. 

La  reine  d'Espagne,  proclamant  devant  toute  l'Europe 
que  «  sans  la  liberté,  il  n'y  a  pas  de  nations  dignes  de  ce 
»  îiom,  »  nous  a  remis  en  mémoire  ces  belles  paroles  de 
M.  de  Chateaubriand  : 

«  Les  révolutions  n'ont  qu'un  motif  et  qu'un  but  :  la  jouissance  de  la 
liberté  ou  pour  un  individu,  ou  pour  quelques  individus,  ou  pour  tous. 

»  Quand  la  liberté  est  conquise  au  profit  d'un  homme,  elle  devient  lu 
despotisme,  lequel  est  la  servitude  de  tous  et  la  liberté  d'un  seul  ;  quand 
elle  est  conquise  pour  plusieurs,  elle  devient  l'aristocratie  ;  quand  elle  est 
conquise  pour  tous,  elle  devient  la  démocratie,  qui  est  l'expression  de  tous 
par  tous,  car  alors  il  y  a  confusion  du  pouvoir  et  de  la  liberté,  du  gouver- 
nant et  du  gouverné. 

»  Chez  les  modernes,  la  liberté  est  la  raison  ;  elle  est  sans  enthousiasme; 
on  la  veut  parce  qu'elle  convient  à  tous  :  aux  rois,  dont  elle  assure  la 
couronne  en  réglant  le  pouvoir;  aux  peuples,  qui  n'ont  plus  besoin  de  se 
précipiter  dans  les  révolutions  pour  trouver  ce  qu'ils  possèdent  (1).  a 

Peut-être  la  Restauration  régnerait-elle  encore  en  France, 
si,  au  lieu  de  mutiler  la  liberté  et  de  chasser  Chateaubriand, 
elle  les  eût  fait  l'un  et  l'autre  asseoir  dans  ses  conseils.  La 
liberté  est  une  source  :  si  elle  ne  coule,  elle  ravine.  Vaut-il 
mieux  qu'elle  ravine  ou  vaut-il  mieux  qu'elle  coule  ?  11  est 
sans  exemple,  dans  l'histoire,  que  la  liberté  n'ait  pas  puni 
tous  ceux  qui  l'ont  reniée  après  l'avoir  adorée. 

Sans  remonter  plus  haut  que  la  Révolution  de  1830,  elle 
a  puni  le  roi  Louis-Philippe  et  ses  ministres,  qui  lui  devaient 
tant,  d'avoir  oublié  qu'ils  lui  devaient  tout  ;  plus  tard,  elle 
a  puni  le  gouvernement  provisoire  d'avoir  toléré  que  plu- 
sieurs de'ses  membres  et  de  ses  agents  lui  eussent  manqué 
de  respect  ;  elle  a  puni  le  général  Cavaignac  et  ses  conseil- 

(1)  CHATEAITBEIASD.  Études  hisloriques.  —  Exposition. 


792  1854. 

lors  ;  elle  a  puni  leurs  successeurs,  MM.  Odilon  Barroi,  Léon 
Faucher,  Falloux,  etc.,  etc.;  elle  a  puni  M.  Mole  et  tous  les 
chefs  de  la  majorité  législative,  sacrifiant  une  à  une  toutes 
les  garanties  d'une  liberté  relative  à  l'espoir  d'une  fusion 
chimérique  ;  elle  a  puni  M.  Thiers  et  ses  amis,  préférant  la 
défaite  de  la  liberté  au  triomphe  du  suffrage  universel  ;  elle 
a  puni  M.  de  Montalembcrt,  ne  voulant  pas  pour  les  autres 
de  la  liberté  dont  il  voulait  pour  lui,  voulant  que  la  liberté 
soit  un  privilège  et  ne  voulant  pas  qu'elle  soit  un  droit; 
elle  vient  de  punir  exemplairement  en  Espagne  l'ancien  ré- 
dacteur en  chef  de  VHeraldo,  M.  Sartorius,  comte  de  San- 
Luis,  ainsi  que  tous  ses  pareils,  renégat  au  jour  de  la  puis- 
sance et  fuyard  au  jour  du  danger  ;  mais  si  la  liberté  rape- 
tisse toujours  et  punit  souvent  ainsi  tous  ceux  qui,  après 
s'être  servis  d'elle,  l'abandonnent,  la  liberté  récompense 
souvent  et  grandit  toujours  tous  ceux  qui  lui  restent  fidè- 
les :  elle  a  grandi  Washington,  elle  a  grandi  Lafayette,  qui 
sans  elle  n'eût  laissé  aucun  nom  dans  l'histoire  ;  elle  a  grandi 
Royer-Collard,  elle  a  grandi  Chateaubriand. 


1853. 


RETABLISSEiMENT 


PEINE  DE  MORT  EX  MATIÈRE   POLITIQUE. 


"  L'ininioralité  des  délits  politiques  est  sans  cesse 
travestie  ou  obscurcie  par  les  vicissitudes  des  choses 
humaines,..  Elle  varie  selon  les  temps,  les  événements, 
les  droits  et  les  mérites  des  pouvoirs  ;  elle  chancelle  a 
chaque  instant  sous  les  coups  de  la  force,  qui  prétend 
la  façonner  selon  ses  caprices  et  ses  besoins.  A  peine 
trouverait-on  dans  la  sphère  politique  quelque  acte  in- 
nocent ou  méritoire  qui  n'ait  reçu  en  quelque  coin  du 
monde  ou  du  temps  une  incrimination  légale.  » 

GuizoT.  De  la  peine  de  murt. 


I. 

19  mai  1853. 

Le  26  février  1848,  des  acclamations  unanimes  parties  de 
toutes  parts  :  de  la  rue,  de  l'atelier,  de  la  boutique  et  du 
salon,  accueillaient  la  déclaration  suivante  : 

AU  KOM   DU   PEUPLE   FRANÇAIS. 

«  Le  gouvernement  provisoire  de  la  République,  convaincu  que  la 
grandeur  d'âme  est  la  suprême  politique,  et  que  chaque  révolution  opérée 
par  le  peuple  français  doit  au  monde  la  consécration  d'une  vérité  philo.îo- 
phique  de  plus  ; 

»  Considérant  qu'il  n'y  a  pas  de  plus  sublime  principe  que  l'inviolabi- 
lité de  la  vie  humaine  ; 

ï)  Considérant  que,  dans  les  mémorables   journées  où  nous  .sommes,  le 


795     1853.-RÉTABLISSEMEiNT  DE  LA  PEINE  DE  MORT 

gouvernement  provisoire  a  constaté  avec  orgueil  que  pas  un  cri  de  ven- 
geance ou  de  mort  n'est  parti  de  la  bouche  du  peuple, 

»  Déclare  : 

»  Que  dans  sa  pensée  la  peine  de  mort  est  abolie  en  matière  politique, 
et  qu'il  présentera  ce  vœu  à  la  ratification  définitive  de  l'Assemblée  na- 
tionale. 

»  Le  gouvernement  provisoire  a  une  si  ferme  conviction  de  la  vérité 
qu'il  proclame  au  nom  du  peuple  français,  que  si  les  hommes  coupables 
(jui  viennent  de  faire  couler  le  sang  de  la  France  étaient  dans  les  mains 
du  peuple,  il  y  aurait  à  ses  yeux  un  châtiment  plus  exemplaire  à  les  dé- 
grader qu'aies  frapper. 

))  Les  membres  du  gouvernement  provisoire, 
»  DUPONT  (de  l'Eure), 

))  ARAGO, 

»  MAKIE, 

»  LAMARTINE, 

»  CRÉMIEUX, 

»  LEDRU-ROLLIN, 

»  GARNIER-PAGÎiS, 

«  LOUIS    BLANC, 

»  ARMAND   MARKAST, 

»  FLOCON, 

»  ALBERT.   » 

En  effet,  la  Constitution  du  4  novembre  tint  ee  qu^avait 
promis  la  déclaration  du  26  février. 

Cette  déclaration  devint  l'article  ode  la  Constitution,  voté 
dans  la  séance  du  18  septembre  1848,  après  le  rejet  de  deux 
amendements,  l'un  présenté  par  M.  Atbanase  Coquerel  et 
appuyé  par  MM.  de  Tracy  et  Victor  Hugo  ;  l'autre,  présenté 
par  M.  Buvignier  et  appuyé  par  M.  Wolowski,  rejet  pro- 
noncé à  la  majorité  suivante  : 

Nombre  des  votants 714 

Majorité  absolue 358 

Pour  l'amendement  proposant  l'abolition  absolue  de  la 
peine  de  mort 21tt 

Contre 4^»*) 

Rejet  prononcé  malgré  les  louables  ellbrls  tie  M.  deTracy, 
s'exprimanl  ainsi  : 

i\i.  DE  TRACY  :  '(  Je  terminerai  en  disant  ce  que  je  vous  disais  tout  à 
l'heure,  ce  que  je  me  suis  dit  en  1830  :  les  révolutions,  qui  causent  sou- 
vent de  grands  maux,  ont  aussi  un  grand  avantage,  c'est  qu'elles  nous 


EN  MATIÈRE  POLITIQUE.  795 

sortent,  permettez-moi  cette  expression  vulgaire,  nous  sortent  de  l'ornière 
clans  laquelle  les  sociétés  rentrent  malheureusement  toujours  ;  elles  nous 
permettent  d'avoir  de  ces  élans  qui  étonnent,  et  qui  souvent  sont  les  plus 
beaux  monuments  de  l'humanité.  (Très  bien  !)  Il  n'y  a  pas  si  longtemps 
que  la  révolution  de  février  s'est  accomplie  ;  je  voudrais  que  vous  pussiez 
profiter  de  cette  circonstance  pour  abolir  l'échafaud. 

»  Le  jour  où  je  verrai  tomber  les  derniers  fers  et  le  dernier  échafaud, 
je  consens  que  ce  soit  le  dernier  de  ma  vie.  (Très  bien  !  très  bien  !)  » 

Malgré  ces  ineffaçables  paroles  de  Victor  Hugo  : 

M.  VICTOR  HUGO  :  «  Qu'est-cc  que  la  peine  de  mort?  La  peine  de  mort 
est  le  signe  spécial  et  éternel  de  la  barbarie.  Partout  où  la  peine  de  mort 
est  prodiguée,  la  barbarie  domine;  partout  où  la  peine  de  mort  est  rare, 
la  civilisation  règne. 

»  Après  février,  le  peuple  eut  une  grande  pensée  :  le  lendemain  du 
jour  où  il  avait  brûlé  le  trône,  il  voulut  brûler  l'échafaud.  Ceux  qui  agis- 
saient alors  sur  son  esprit  ne  furent  pas,  je  le  regrette  profondément,  à  la 
hauteur  de  son  grand  cœur.  Ou  l'empêcha  d'exécuter  cette  idée  sublime.  » 

La  conséquence  du  rejet  des  deux  amendements  fut 
l'abolition  de  la  peine  de  mort,  mais  restreinte  aux  cas  po- 
litiques, ainsi  que  cela  résulte  des  termes  de  l'article  5, 
ainsi  conçu  : 

a  Article  5.  La  peine  de  mort  est  abolie  en  matière  politique.  » 

Article  voté  après  la  déclaration  suivante  de  M.  Vivien, 
membre  de  la  commission  : 

M.  VIVIEN  :  «  Xous  avons  voulu  aussi  consacrer  constitutîonnellement 
une  pensée  dont  le  gouvernement  provisoire  a  eu  l'honneur  de  prendre 
l'initiative.  Nous  croyons  que  la  France  fera,  par  cette  disposition,  un 
grand  progrès  dans  une  voie  où  nous  souhaitons  qu'elle  ne  s'arrête  plus.  « 

Le  gouvernement  provisoire  et  l'Assemblée  constituante, 
issus  du  24  Février  18i8,  avaient  aboli  la  peine  de  mort  en 
matièrepolitique  ;  le  gouvernement  issu  du  2  décembre  1851 
[)ropose  au  Corps  législatif  de  la  rétablir. 

II  propose  de  punir  de  mort  l'attentat  dont  le  but  sera, 
soit  de  détruire,  soit  de  changer  le  gouvernement  ou  l'or- 
dre de  successibilité  au  trône,  soit  d'exciter  les  citoyens  ou 
habitants  à  s'armer  contre  l'autorité  impériale. 

Je  me  borne  à  exposer  les  deux  conduiles,  les  deux  poli- 
tiques, l'une  marquée  au  coin  de  la  liberté,  l'autre  marquée 


796  1853. 

au  coin  de  l'autorité  ;  je  ne  conclus  pas,  car  il  me  faudrait 
dire  toute  ma  pensée,  et  la  dire  n'est  pas  possible. 


On  lit  dans  le  Moniteur  : 

i'  s.  M.  rempereur  a  reçu  de  M""  la  princesse  de  la  Moskowa  la  lettre  suivsnte  : 

«  Sire, 
»  Lorsque  j'eus  l'honneur  de  faire  appel  à  Votre  Majesté  pour  récla- 
mer de  votre  justice  un  soulagement  à  ma  position,  vous  eûtes  la  géné- 
reuse pensée  de  pi-oposer  un  projet  de  loi  qui  avait  pour  objet  de  me  resti- 
tuer les  ai'rérages  d'une  pension  que  j'aurais  dû  toucher  de  1315  à  1830, 
comme  veuve  d'un  maréchal  de  France,  si  le  maréchal  Ney  n'avait  pas 
péri  VICTIME  d'une  odieuse  réaction. 

«  Profondément  touchée  de  la  bienveillante  initiative  de  Votre  Majesté, 
je  devais  espérer  qu'elle  serait  unanimement  accueillie  par  les  corps  poli- 
tiques qui  concourent  à  l'action  de  votre  gouvernement.  Il  n'en  a  point  été 
ainsi. 

»  Ce  que  j'aurais  accepté  avec  reconnaissance  comme  une  faible,  mais 
juste  réparation  des  torts  matériels  qu'on  a  faits  à  moi  et  à  mes  enfants  ; 
ce  que  j'aurais  pu  réclamer  au  point  de  vue  de  l'équité,  on  a  voulu  lui 
donner  les  formes  solennelles  d'une  récompense  nationale,  et  ce  n'est  point 
il  moi  à  me  plaindre  de  cet  honneur. 

»  Mais  aujourd'hui  qu'au  sein  du  Corps  législatif  on  s'apprête,  à  propos 
des  réclamations  d'une  pauvre  femme,  à  rouvrir  des  débats  pénibles  sur 
la  mémoire  de  son  mari,  je  ne  puis  souffrir  que,  pour  une  question  d'ar- 
gent, le  nom  de  I'illustre  victime  serve  encore  d'aliment  aux  discus- 
sions des  partis,  et,  en  conséquence,  je  viens  supplier  Votre  Majesté  de 
retirer  le  projet  de  loi  qui  me  concerne. 

<)  J'ai  l'honneur  d'être,  avec  la  plus  vive  reconnaissance, 
»  De  Votre  Majesté, 

1)  La  très  humble  et  très  respectueuse  ser\ante, 
a  Maréchale  Net, 
»  Princesse  de  la  Moskowa  . 
»  Paris,  15  mai  1H.53.  » 

D'of/teuscs  réactions  peuvent  tlonc  l'aire  tie  la  peine  de 
mort  un  instrument  contre  «  d'illustres  victimes!  «  Quel 
avertissement  opportun  !  Quelle  condamnation  suprême  de 
la  peine  de  mort  en  matière  politique  ! 


TABLE  DES  MATIERES. 


rages. 

iHôl.  Ce  qu'il  faut  que  le  peuple  sache  .    .    .   , 3 

—  La  France  souterraine 11 

—  La  Rue  Transnonain 14 

—  L'Influence  religieuse 16 

—  La  Liberté  du  Roulage 19 

—  L'An  1852 22 

—  A  qui  la  Responsabilité? 24 

—  Vigilance .  29 

—  Les  Triumvirs 31 

—  Suffrage  universel  et  Presse  quotidienne 3ô 

—  Angleterre  et  France 38 

—  Aiitriclie  et  France 44 

—  Trois  Jours  :  Trois  Saisies  :  Trois  Procès 46 

—  La  République  ne  sera  pas  renversée 50 

—  Le  Mépris  des  Lois 58 

—  Que  faut-il  entendre  par  ce  mot  :  la  toi? 60 

—  L'Héroïsme  du  Journal  des  Débats 62 

—  Mon  Drapeau 64 

—  Le  Privilège  des  Fusils 67 

—  Vive  le  Roi!  Vive  la  Ligue! 70 

—  La  République  consolidée 72 

—  L'Obéissance  passive 78 

—  Le  Peuple  !  La  France  ! 90 

—  Les  Rigueurs  salutaires 99 

—  Association  contre  Association 106 

—  Cause  et  Effet .,    .    .  108 

—  La  Réaction  dans  la  Creuse 111 

—  Le  Socialisme 113 

—  La  Foi  dans  l'Avenir 126 

—  Le  Manifeste  de  1848  et  le  Message  de  1850 128 

—  Du  Droit  de  Pétition 131 

—  Aristide  Ollivier 139 

—  Ce  qui  est  de  Mode 143 

—  La  Volonté  du  Peuple 150 


798  TABLE  DES  MATIERES. 

Pages. 

1851.  .  Trois  Révolutions 154 

—  La  Révolution  française 155 

—  Infaillibilité  da  Pape  et  Liberté  de  la  Presse 160 

—  Comptons  nous 170 

—  Une  Accusation  sans  fondement 172 

—  Le  Parti  de  l'Agitation 178 

—  Le  Vent  des  Révolutions 184 

—  Principes  et  Considérations 186 

—  Le  Compte-Rendu  de  la  Montagne 188 

—  Y  a-t-il  deux  Justices? l'J2 

—  Le  Droit  de  Pression •    •    •  1^^ 

—  Visite  à  M.  Ledru-Rollin 203 

—  Le  vrai  Nom  de  la  Liberté  réglementée 206 

—  Hôtel  et  Prison 209 

—  La  Loi  invisible 211 

—  Ham  et  la  Conciergerie 214 

—  Égalité  devant  la  Loi 218 

—  Les  Travaux  de  la  Veille  et  du  Lendemain 237 

—  Où  s'arrêtera-t-on? 238 

—  La  Réaction  par  et  contre  la  République 244 

—  Trois  Questions 246 

—  Deux  Gouvernements  :  un  Fort,  un  Faible 247 

—  Railleries  imprévoyantes 250 

—  Les  Détenus  de  Belle-Isle 252 

—  L'Arrêt  du  Conseil  de  guerre  de  Lyon 257 

—  La  Rigueur  universelle 267 

—  Les  Barbares  du  Passé 269 

—  A  la  Loi,  opposons  la  Loi 273 

—  Le  Candidat  du  Suffrage  restreint 282 

—  La  Liberté  sage 283 

—  La  Liberté  triomphe  et  ne  se  venge  pas 290 

—  Le  Catholicisme  et  la  Liberté 296 

—  Un  Mot  de  Stanislas  Girardin 300 

—  L'Opinion  publique  et  le  Jury 301 

—  M.  Léon  Faucher 310 

—  Soyez  Logique  ! 320 

—  Guerre  aux  Phrases 324 

—  L'Ordre  et  la  Liberté  conciliés 325 

—  Une  Différence  essentielle 327 

—  Les  Deux  Ères 330 

—  La  Souveraineté  qu'on  a  détruite 332 

—  Ayez  la  Logique  de  l'Intolérance  ! 335 

—  Progrès  de  la  Liberté  en  France 337 

—  L'Article  36  delà  Constitution. 339 


TABLE  DES  I\L\T1ÈRES.  799 

Pages. 

1851.  Le  Règne  de  la  Publicité 341 

—  Pesez  les  Votes  et  ne  les  comptez  pins 343 

—  Le  Coup  d'État  et  le  Coup  d'Éclat 352 

—  La  Calomnie  et  la  Logique 353 

—  Un  Manifeste  pseudonyme 355 

—  L'Absence  du  Droit  de  dissolution 357 

—  La  Politique  et  la  Science 359 

—  Les  Ministères  impossibles 361 

—  L'État  de  siège  restreint 364 

—  Ce  qui  met  fin  aux  guerres  civiles 367 

—  La  Censure 369 

—  Pais  ou  Guerre  aux  Jésuites 371 

—  L'Élection  du  30  novembre  1851 373 

—  La  Proposition  des  Questeurs 376 

—  Le  Jugement  du  11  décembre  1851 403 

1852.  Conservons  la  République 407 

—  Les  Proscrits 437 

—  Sociétés  secrètes  et  Révolutions  périodiques 473 

—  L'Unité  de  Presse 475 

—  La  Presse  sans  la  Liberté 502 

—  La  Bourgeoisie 618 

—  La  Révolution  de  1789 621 

—  Ni  Proscriptions,  ni  Conjurations 622 

—  L'Empire 626 

—  Le  Supplice  de  la  France 632 

—  La  France  accusée  par  M.  Guizot 638 

—  L'École  du  Passé 642 

—  L'Amour  fraternel 644 

—  La  Paix  et  la  Liberté ....  648 

—  Le  Rétablissement  du  Serment 650 

—  Stabilité:  Liberté 654 

—  L'Esprit  de  Parti  et  l'Esprit  public 657 

—  Belgique  et  France 660 

—  La  Domination  légitime 662 

—  L'Observation  du  Dimanche 664 

—  Les  Processions 669 

—  Aux  Journaux  français 678 

—  Qu'est-ce  que  le  Peuple  ? 684 

—  L'Unité 694 

—  Le  Comte  Alfred  d'Orsay 699 

—  Le  Pillage  et  l'Égorgement  universel 700 

—  L'Attentat  de  Marseille 709 

—  La  Liberté  et  les  Bonaparte 711 

—  La  Providence 717 


500  TABLE  DES  MATIERES. 

rajes. 

1RÔ2.  Comment  on  entend  la  Liberté  réciproque 720 

—  Une  Épreuve  décisive *25 

—  Aveux  tardifs "37 

1853.  La  Liberté  de  Consommation 740 

—  Qu'est-ce  que  la  Liberté  ? 742 

—  Les  Devoirs  de  la  Presse 745 

Le  Silence  de  la  Presse 750 

—  Les  Enseignements  inutiles 752 

—  L'Ennemi  de  l'Empire 756 

—  Nécessité  :  Liberté 758 

—  La  Presse  travestie 760 

—  La  Liberté  de  Correspondance 762 

—  La  Liberté  définie  par  Montesquieu 770 

—  Les  Deux  Écoles 774 

—  Plus  de  Théâtres  ! 776 

—  Dissertation  d'Aveugles 778 

—  La  Peur 781 

—  Le  Moniteur  de  la  Liberté  absolue .    .  783 

—  Le  Droit  de  la  Logique 787 

—  Du  Principe  d'Autorité  depuis  1789 789 

—  Liberté  et  Révolution ~90 

—  Rétablissement  de  la  Peine  de  mort  en  matière  politique.    .  793 


té 


FIN  DE   LA    TABLE   DES   MATIÈRES. 


1 


DC      Girardin,  Emile  de 

266        Questions  de  raon  temps 

.5 
G57 
t. 7 


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